Aeneis
Virgile
L’Énéide
Traduction par Auguste Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868.
Livre I
229
Livre II
245
Livre III
262
Livre IV
277
Livre V
292
Livre VI
310
Livre VII
329
Livre VIII
346
Livre IX
361
Livre X
378
Livre XI
397
Livre XII
416
Livre I
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus
Livre Ier
Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 229-245).
◄ L’Enéide
Livre II ►
L’ÉNÉIDE.
Les Troyens, encore en vue des rivages de la Sicile, avaient à peine mis à la voile, et joyeux labouraient de leurs proues les ondes écumantes, que Junon, nourrissant l’immortelle blessure de son cœur ulcéré, se dit à elle-même : « Quoi ! je renoncerais à mon entreprise et m’avouerais vaincue ! Je ne pourrai pas écarter de l’Italie le roi des Troyens, et cela parce que le destin m’en empêche ? Pallas aura donc pu brûler la flotte (1, 40) des Grecs et les submerger eux-mêmes, et pourquoi ? pour punir la faute d’un seul, les fureurs d’Ajax ! Elle-même, lançant du milieu des nuées la foudre rapide de Jupiter, dispersa leurs vaisseaux, déchaîna les vents, bouleversa les mers, saisit dans un tourbillon le fils d’Oïlée, qui vomissait de ses flancs sillonnés les feux du tonnerre, et le jeta palpitant sur la pointe des rochers. Et moi qui marche l’égale du souverain des dieux, moi sa sœur et son épouse, je fais depuis tant d’années la guerre à une seule nation ! Et qui voudra désormais adorer Junon, et venir en suppliant charger mes autels de vains honneurs ? »
(1, 50) La déesse, roulant ces pensées dans son cœur que la haine enflamme, vole vers les îles Éoliennes, dans la patrie des orages, dans ces lieux que remplissent tous les souffles furieux de l’air. Là, dans une vaste caverne règne, Éole : il tient sous son empire et enchaîne dans leur prison les vents mutinés et les tempêtes sifflantes. Ceux-ci, s’indignant du frein qui les maîtrise, frémissent autour de leurs barrières avec un immense murmure de la montagne : Éole, du haut de son rocher et le sceptre en main, apaise leurs esprits fougueux et tempère leur rage. S’il ne les retenait, terre, mer et cieux profonds, ils emporteraient tout dans leurs rapides élans, et le balayeraient à travers l’espace. (1, 60) Mais le puissant Jupiter, redoutant pour le monde leur souffle destructeur, les a emprisonnés dans de noires cavernes, a entassé sur eux la masse formidable des plus hautes montagnes, et leur a donné un roi qui sût, par son ordre, tantôt mesurer et contenir leur haleine, tantôt lâcher les rênes à leur furie. Ce fut à lui que Junon s’adressa d’une voix suppliante : « Éole, lui dit-elle, vous à qui le père des dieux et le maître des humains a donné le pouvoir de calmer les flots et de soulever les vents, un peuple qui m’est odieux vogue sur la mer Tyrrhénienne, emportant Ilion en Italie, et ses pénates vaincus. Déchaînez vos vents, submergez, abîmez les vaisseaux ; (1, 70) ou dispersez-les, et couvrez la mer des corps naufragés de ces Troyens. J’ai quatorze nymphes d’une beauté parfaite ; Déiopée, la plus belle d’entre elles, sera unie à vous par les nœuds éternels de l’hymen ; et je vous la donnerai pour épouse, afin qu’en retour d’un si grand service, elle soit à jamais à vous, et qu’elle vous rende père d’enfants aussi beaux qu’elle. »
« Reine, lui répondit Éole, c’est à vous de désirer et de commander, et à moi d’obéir : ce royaume que je gouverne, le sceptre et la faveur de Jupiter, je les tiens de votre bonté ; c’est par vous que je suis assis à la table des dieux ; (1, 80) c’est par vous que je commande en maître aux vents et aux tempêtes. »
Il dit, et du revers de sa lance il frappe les flancs caverneux de la montagne : ils s’ouvrent, et soudain la cohorte serrée des vents s’élance, et se répand sur la terre en tourbillons sifflants. L’Eurus, le Notus, l’Africus fécond en tempêtes, s’abattent tous ensemble sur la mer, la bouleversent dans ses profonds abîmes, et roulent vers le rivage ses vastes flots. En même temps éclatent les cris des matelots, mêlés au sifflement des cordages. Les nuées dérobent tout à coup le jour aux yeux des Troyens ; le ciel disparaît, et une nuit noire s’abaisse sur les eaux. (1, 90) Le tonnerre gronde ; de fréquents éclairs illuminent la nue : tout présente aux matelots la menaçante image de la mort. Énée alors sent le frisson de l’épouvante se glisser dans ses veines ; il gémit, et, tendant ses mains vers le ciel, il s’écrie : « Ô trois et quatre fois heureux ceux à qui il a été donné de mourir à la face de leurs parents et sous les hauts remparts d’Ilion ! Ô le plus brave des Grecs, fils de Tydée, que n’ai-je pu succomber dans les champs de Troie, et rendre sous les coups de ton bras cette vie trop prolongée, là ou le terrible Hector, percé par les traits d’Achille, mord la poussière ; où le grand (1, 100) Sarpédon est couché, où le Simoïs entraîne dans ses ondes et roule avec elles les boucliers, les casques et les généreux corps de tant de héros ! »
Tandis qu’il exhale ces plaintes, voici que la tempête, portée sur l’aile sifflante de l’Aquilon, vient frapper de front la voile, et élève les vagues jusqu’aux nues. Les rames sont brisées ; la proue dévie, et présente le flanc aux ondes : l’eau bondit, amoncelée en montagne écumante. Les uns demeurent suspendus sur la cime des vagues ; les autres, précipités au fond de l’abime entr’ouvert, voient la terre à travers les flots ; l’onde et le sable bouillonnent confondus. Le Notus emporte dans ses tourbillons trois navires, et les jette (1, 109) sur ces grands rochers cachés sous les eaux, et qui étendent à la surface des mers leurs cimes en forme de dos immenses : les Italiens les appellent Autels. Trois autres (ô spectacle pitoyable !), poussés par l’Eurus de la haute mer contre les bas-fonds, et engagés dans les syrtes, vont s’y briser ; et de tous côtés les cernent des monceaux de sable. Le vaisseau qui portait le fidèle Oronte et ses Lyciens est frappé dans la poupe par une lame immense qui fond des cimes écumeuses. Arraché du gouvernail, le pilote roule tête baissée dans la mer ; trois fois le navire tournoie sur lui-même, entraîné par la vague tourbillonnante : enfin le gouffre rapide le dévore. Alors apparaissent, nageant çà et là dans le vaste abîme, quelques malheureux : les armes des guerriers, les débris des navires, les trésors d’Ilion, flottent épars sur les eaux. (1, 120) Déjà le solide vaisseau d’Ilionée, celui du vaillant Achate, celui qui porte Abas et le vieil Aléthès, succombent, vaincus par la tempête : tous reçoivent dans leurs flancs désunis l’onde ennemie, et s’affaissent en éclatant.
Cependant Neptune entend les murmures tumultueux de la mer, les bruits de la tempête déchaînée, et sent son empire bouleversé jusqu’en ses profonds abîmes. Troublé par ce désordre, il lève au-dessus des flots sa tête majestueuse, et porte au loin ses regards : il voit la flotte d’Énée dispersée sur toute la mer, les Troyens écrasés par les vagues, et le ciel qui s’écroule sur eux. (1, 130) Le frère de Junon a bientôt reconnu les ruses et la colère de la déesse. Il appelle à lui Eurus et Zéphyre, et leur parle ainsi : « Êtes-vous donc si fiers de votre origine, que vous en ayez tant d’audace ? Quoi ! sans mon ordre vous osez, Vents téméraires, troubler le ciel et la terre, et soulever d’aussi grandes tempêtes ? Je devrais.... Mais d’abord il faut que je calme les flots émus. Désormais un pareil attentat serait suivi d’un autre châtiment. Hâtez-vous de fuir, et dites à votre roi que ce n’est pas à lui, mais à moi, que le sort a donné l’empire de la mer et le redoutable trident : à lui ses rochers, (1, 140) vos demeures profondes ; à lui cette cour ; qu’il y triomphe, et qu’il règne sur vos prisons fermées. » Il parlait encore, que le sein gonflé des mers tombait à sa voix : le dieu dissipe les nuages amoncelés, et ramène le soleil. Cymothoé et Triton, rassemblant leurs efforts, dégagent les vaisseaux suspendus aux pointes des écueils ; Neptune lui-même les soulève avec son trident, leur ouvre un passage à travers les vastes syrtes, apaise la mer, et sur son char léger rase la surface des eaux. Ainsi, quand au sein d’une grande cité éclate une sédition, l’ignoble populace déchaîne ses turbulentes fureurs : (1, 150) déjà volent dans l’air les pierres et les torches ; la rage arme les bras. Mais qu’un homme imposant par sa piété et par ses vertus vienne tout à coup à paraître, on se tait, on prête l’oreille, on écoute. Celui-ci par ses discours subjugue les esprits et adoucit les cœurs. Ainsi tomba tout le fracas de la mer, après que le père des ondes, promenant ses regards sur son empire, et emporté par ses coursiers sous un ciel pur, les eut guidés de sa main, et laissé le char et les rênes voler sur les eaux tranquilles.
Les Troyens, fatigués par la tempête, s’efforcent à l’envi de gagner le plus prochain rivage, et tournent leurs proues vers les terres de !a Libye. Là, dans un golfe enfoncé, est une île qui forme un port (1, 160) par le prolongement de ses côtés ; les eaux venant de la haute mer s’y brisent, et, refoulées sur elles-mêmes, se partagent après de longs détours. À droite et à gauche sont de vastes rochers, dont deux menacent le ciel : à l’ombre de leurs sommets les flots dorment au loin, tranquilles et silencieux ; au-dessus s’élèvent en amphithéâtre des arbres où se joue la lumière, et la forêt abaisse sur les eaux la noire épaisseur de ses ombres. En face et sous des roches pendantes est un antre où coulent des eaux douces, où la nature a taillé des sièges dans la pierre vive : c’est la retraite des nymphes. Là point de câbles qui retiennent les vaisseaux fatigués ; point d’ancre à la dent mordante qui les enchaîne. (1, 170) Énée, avec sept navires qu’il a recueillis, restes de toute sa flotte, aborde dans cette anse ; les Troyens, dans leur impatiente ardeur de toucher la terre, s’élancent des vaisseaux, prennent possession de la rive tant désirée, et étendent sur la grève leurs membres, flétris par le sel piquant des mers. Aussitôt Achate fait jaillir l’étincelle des veines d’un caillou, la recueille dans des feuilles, amasse autour des matières arides, et saisit dans son foyer la flamme pétillante. Tous alors tirent des vaisseaux, ressource dernière dans leur détresse, le froment à demi-corrompu par l’onde amère et les instruments de Cérès ; le feu va rôtir et la pierre broyer ces grains sauvés du naufrage.
(1, 180) Cependant Énée monte sur un rocher, et jette la vue sur la mer immense, pour découvrir, s’il peut, quelque galère phrygienne, ou celle d’Anthée. ou celle de Capys, ou le pavillon de Caïcus flottant au haut de la poupe. Rien ne paraît ; pas une voile : mais il aperçoit trois cerfs errant sur le rivage ; ils sont suivis par le troupeau tout entier, qui paît en longue file au milieu de la vallée. Énée s’arrête, saisit son arc et ses flèches rapides, que portait le fidèle Achate ; les chefs du troupeau, à la tête altière, (1, 190) à la haute ramure, tombent abattus : ensuite il poursuit de ses traits à travers les bois touffus la troupe dispersée, et ne la quitte pas qu’il n’ait en vainqueur renversé sur la poussière sept grands cerfs, et égalé leur nombre au nombre de ses vaisseaux. De là il retourne au port, et partage entre ses compagnons sa proie sanglante. Les vins dont le bon roi Aceste avait chargé ses vaisseaux sur le rivage de Sicile, et qu’il avait donnés aux Troyens partant de son royaume, leur sont distribués. Alors Énée console par ses discours leurs cœurs affligés. « Compagnons, leur dit-il, ce n’est pas d’aujourd’hui que nous connaissons les maux ; nous en avons supporté de plus rudes : un dieu mettra de même une fin à ceux-ci. (1, 200) Vous avez affronté la rage de Scylla et ses gouffres retentissants ; vous avez visité les terribles rochers des Cyclopes. Rappelez vos courages, et bannissez la tristesse et la crainte : un jour peut-être ces souvenirs vous seront doux. À travers tant d’épreuves, à travers tant de vicissitudes nous courons au Latium, où les destins nous montrent des demeures paisibles ; c’est là qu’il nous sera permis de voir se relever l’empire de Troie. Endurcissez donc vos cœurs à la peine, et conservez-vous pour des jours meilleurs. »
Il dit, et, cachant sous un air d’espérance les grands soucis qui l’oppressent, il renferme dans son sein sa profonde douleur. (1, 210) Cependant les Troyens se livrent aux apprêts de leur sauvage festin. Ils dépouillent les cerfs, et mettent à nu leurs entrailles. Les uns les coupent par morceaux, et enfoncent un bois aigu dans leurs membres palpitants ; les autres placent sur le rivage des vases d’airain, qu’embrase la flamme attisée. Alors ils réparent leurs forces par une ample nourriture, et, couchés sur l’herbe, ils se rassasient de chair sauvage qu’ils arrosent d’un vieux Bacchus. Leur faim satisfaite, et les tables enlevées, ils redemandent par de longs discours leurs compagnons perdus. Suspendus entre l’espérance et la crainte, tantôt ils croient qu’ils vivent encore, tantôt qu’ils ont souffert les dernières extrémités, et qu’ils n’entendent plus leurs compagnons qui les appellent. (1, 220) Le pieux Énée surtout s’attendrit sur le sort cruel et du bouillant Oronte, et d’Amycus. et de Lycus : il pleure et le brave Gyas et le brave Cloanthe.
Enfin Jupiter, laissant tomber du haut des cieux ses regards sur la mer, sur la terre au loin étendue, sur les rivages et sur les peuples épars dans l’univers, s’arrêta au sommet de l’Empyrée, et fixa ses yeux sur les royaumes de la Libye. Il agitait dans son esprit les destinées des mortels, quand Vénus, désolée et inondant de pleurs ses beaux yeux, lui parla ainsi : « Ô vous qui gouvernez par des décrets éternels les dieux et les hommes, et dont la foudre les épouvante, (1, 231) qu’a donc fait contre vous mon Énée, qu’ont fait les Troyens de si criminel, pour que, épuisés par tant de funestes désastres, ils se voient fermer par tout l’univers les chemins de l’Italie ? Un jour, disiez-vous, après des siècles révolus, les Romains, le sang ranimé de Teucer, sortiront de là pour marcher à la tête des nations ; la mer, la terre entière seront soumises à leur empire. Vous me l’aviez promis ; qui a pu, mon père, vous faire changer de résolution ? Hélas ! cette espérance me consolait de la chute de Troie et de ses tristes ruines ; de meilleurs destins compensaient pour moi les destins contraires d’Ilion. (1, 240) Mais voici que la même fortune, s’acharnant à des hommes tant agités, les poursuit encore : puissant maître des dieux, quand mettrez-vous un terme à nos douleurs ? Anténor, échappé aux armes des Grecs, a bien pu pénétrer dans le golfe d’Illyrie, s’avancer en sûreté jusqu’au fond du royaume des Liburniens, et franchir la source du Timave, qui, tombant des montagnes avec un immense murmure, s’élance par sept bouches, et, mer impétueuse, va couvrir les campagnes de ses vagues retentissantes. Là lui-même a bâti la ville de Padoue, établi les Troyens dans des demeures assurées, donné son nom à son nouveau peuple, et fixé les armes errantes d’Ilion : tranquille aujourd’hui, il règne dans une paix profonde. (1, 250) Et nous, vos enfants, nous à qui vous promettez les splendeurs de l’Olympe, nous perdons nos vaisseaux ; nous sommes livrés à la colère d’une seule déesse ; nous sommes poussés bien loin des rivages de l’Italie. Est-ce là le prix de notre piété ? Est-ce ainsi que vous nous rétablissez dans notre empire ? »
Le père des dieux et des hommes, souriant à Vénus de ce radieux sourire qui calme la tempête et qui répand la sérénité dans les airs, effleura de ses lèvres le front de sa fille, et lui répondit : « Cesse de t’alarmer, déesse de Cythère ; les destins demeureront les mêmes pour tes chers Troyens : tu verras la ville de Lavinium et ces remparts qui te sont promis ; et par toi le magnanime Énée sera élevé jusqu’aux demeures éthérées. (1, 261) Mais, pour mieux calmer les tourments de ton cœur, je te dirai les secrets de l’avenir, et je déroulerai devant toi la longue trame des destinées. Ton fils soutiendra en Italie une grande guerre ; il y domptera des peuples féroces ; il leur donnera et des villes et des mœurs : trois étés le verront régner sur le Latium, et trois hivers s’écouleront, après qu’il aura soumis les Rutules. Le jeune Ascagne, qui porte aujourd’hui le nom d’Iüle (il s’appelait Ilus tant que subsista l’empire d’Ilion), (1, 269) verra, sur le trône de son père, l’année parcourir trente fois le long cercle des jours, et transportera le siège de l’empire de Lavinium à Albe la Longue, dont il jettera à grand’peine les fondements. Là régnera durant trois cents ans la race d’Hector : enfin une fille des rois albains, une vestale, Ilie, mêlant au sang de Mars le sang des rois, mettra au monde deux jumeaux. Bientôt Romulus, le fier nourrisson de la louve, et paré de sa dépouille fauve, héritera du royaume d’Albe, fondera la cité de Mars, et appellera les Romains de son nom. Ceux-ci ne connaîtront de bornes ni à la grandeur ni à la durée de leur puissance ; je leur ai donné un empire infini comme les temps. Junon elle-même, l’implacable Junon, (1, 280) qui fatigue aujourd’hui de ses craintes haineuses et la mer, et la terre, et les cieux, inclinera à des sentiments meilleurs, et protégera avec moi les Romains, maîtres du monde, et la nation qui portera la toge. Telle est ma volonté. Bien des lustres s’écouleront encore jusqu’à ce qu’il vienne un temps où la maison d’Assaracus asservira Phthie, la superbe Mycènes, et dominera sur Argos vaincue. De la belle race troyenne naîtra Jules César, qui prendra son nom du grand Iüle ; César, qui portera son empire jusqu’aux rivages de l’Océan, la gloire de son nom jusqu’aux astres. (1, 289) Toi-même un jour, libre d’inquiétudes, tu le recevras, tout chargé des dépouilles de l’Orient, dans le séjour des dieux, et les mortels l’invoqueront dans leurs prières. Alors cesseront les guerres ; alors s’adoucira la férocité des temps ; alors l’antique honneur, et Vesta, et Romulus avec Rémus son frère, dicteront des lois aux peuples ; les redoutables portes du temple de la guerre seront fermées par d’étroites barrières de fer ; au dedans, la Discorde impie, assise sur de cruelles armes, les mains liées derrière le dos par cent nœuds d’airain, frémira, la bouche sanglante, dans sa hideuse rage. »
Il dit, et du haut de l’Olympe il envoie le fils de Maïa sur la terre libyenne, afin qu’il dispose la nouvelle cité de Carthage à ouvrir aux Troyens son enceinte hospitalière, et qu’il empêche Didon, qui ignore leur destinée, (1, 300) de les repousser de ses frontières. Mercure, porté sur ses ailes rapides, fend les vagues des airs, s’arrête sur le rivage libyen, et exécute les ordres de Jupiter. Dociles à la volonté du dieu, les Tyriens dépouillent leur humeur farouche ; leur reine la première ouvre déjà son cœur à des sentiments de paix et de bienveillance pour les Troyens.
Cependant le pieux Énée s’agitait dans les inquiétudes d’une nuit sans sommeil. Dès que reparut la douce lumière du jour, il résolut d’aller lui-même reconnaître ces contrées nouvelles : il veut savoir sur quel rivage les vents l’ont poussé, si ces déserts sont habités par des hommes ou abandonnés aux bêtes sauvages, et raconter ses découvertes à ses compagnons. (1, 310) Il laisse sa flotte à l’ancre dans l’enfoncement des bois, à l’abri d’une roche spacieuse, que les arbres enveloppent de tous côtés de leurs noirs ombrages. Il s’avance, accompagné du seul Achate, et brandissant deux javelots armés d’un large fer. Voici qu’au milieu de la forêt sa mère se présente à lui : son air, sa démarche, ses armes, tout en elle est d’une vierge de Sparte ; on dirait encore Harpalyce de Thrace fatiguant ses coursiers effrénés, et devançant dans sa fuite le rapide Eurus. La déesse avait suspendu à ses épaules l’arc léger des forêts ; ses cheveux abandonnés s’épanchaient au gré des vents ; (1, 320) nue jusqu’aux genoux, elle avait rassemblé par un nœud les plis de sa tunique flottante. La première elle élève la voix : « Holà, jeunes guerriers ! dit-elle ; n’avez-vous point par hasard aperçu quelqu’une de mes compagnes errante en ces lieux, couverte de la peau tachetée d’un lynx, et portant un carquois, ou pressant de ses cris la fuite d’un sanglier écumant ? » Ainsi parla Vénus, et son fils de lui répondre : « Aucune de vos compagnes n’a été ni vue, ni entendue par nous. Mais de quel nom vous appellerai-je, ô vierge divine ? car ce visage, cette voix ne sont pas d’une mortelle, mais d’une déesse. Êtes-vous la sœur de Phébus, une des nymphes de ces bois ? (1, 330) Soyez-nous propice, qui que vous soyez, et venez en aide à des malheureux : apprenez-nous enfin sous quel ciel, dans quelle contrée de l’univers le sort nous a jetés : ignorant et les lieux où nous sommes, et les peuples qui les habitent, nous errons, poussés sur ces bords par les vents et par les vastes flots. De nombreuses victimes tomberont devant vos autels, sous nos mains reconnaissantes. »
Alors Vénus : « Ces honneurs ne sont pas faits pour moi. C’est la coutume des vierges tyriennes de porter un carquois, et de chausser le haut cothurne de pourpre. Vous êtes dans le royaume de Carthage, chez les Tyriens, et près de la ville d’Agénor. Ces frontières sont celles des Libyens, nation indomptable à la guerre : (1, 340) cet empire obéit à Didon, qui, pour fuir la barbarie d’un frère, s’est exilée de Tyr. L’histoire de ses malheurs est longue, et long en est l’enchaînement : je veux n’en tracer à vos yeux qu’une rapide peinture. Didon avait pour époux Sichée, le plus riche des Phéniciens par les champs qu’il labourait, et pour lequel elle brûlait du plus violent amour. Le roi son père la lui avait donnée vierge encore, et l’avait unie à lui sous les premiers auspices de l’hymen. Mais le frère de Didon, Pygmalion, venait de monter sur le trône de Tyr ; Pygmalion, le plus abominable des scélérats. Soudain éclatent entre les frères de furieuses inimitiés : le tyran, aveuglé par la passion de l’or, surprend Sichée au pied des autels, (1, 350) et d’un bras impie l’assassine en secret, sans s’inquiéter d’une sœur qu’il frappe dans ses amours. Longtemps il cacha son crime, et, inventant mille fables odieuses, il amusa par de vaines espérances la douleur d’une amante infortunée. Mais l’ombre de Sichée privé de sépulture apparut en songe à Didon, et devant elle le spectre se dressa pâle d’une pâleur effrayante : il lui montra l’autel homicide où il était tombé, sa poitrine percée d’un fer sanglant, et lui dévoila tout le ténébreux mystère de ce crime domestique. Alors il lui conseille de se hâter de fuir, et de s’éloigner de sa patrie ; et, pour l’aider dans sa fuite, il lui découvre sous la terre d’anciens trésors enfouis, des monceaux d’or et d’argent. (1, 360) Agitée par ces visions, Didon se préparait à fuir, et déjà pressait ses compagnons d’exil. Aussitôt se rassemblent autour d’elle tous ceux que rallie ou la haine mortelle qu’ils portent au tyran, ou la peur violente de la tyrannie. Des vaisseaux étaient prêts dans le port ; ils s’en saisissent : on emporte sur les ondes les trésors ravis aux mains avides de Pygmalion : une femme a tout conduit. Les exilés de Tyr abordèrent aux lieux où vous allez voir de hautes murailles qui déjà s’élèvent, et la citadelle de la nouvelle Tyr, de Carthage. Ils achetèrent autant d’espace que peut en embrasser la peau d’un taureau : de là le nom de Byrsa qu’ils donnèrent à la citadelle. Mais vous, ô étrangers, qui êtes-vous ? de quels bords venez-vous ? (1, 370) où dirigez-vous votre course ? » Elle dit, et le héros, tirant de sa poitrine un profond soupir, lui répond par ces mots :
« Ô déesse, si, rappelant les années écoulées, je vous racontais nos malheurs dès leur origine, et si vous aviez le loisir d’en écouter la déplorable histoire, Vesper ensevelirait le jour dans les ténèbres de l’Olympe assoupi. Échappés de l’antique Troie (peut-être ce nom fameux est-il venu jusqu’à vos oreilles), et portés de mers en mers, un caprice imprévu de la tempête nous a jetés sur les côtes de la Libye. Je suis Énée, ce mortel pieux qui emporte avec lui sur ses vaisseaux ses dieux pénates, arrachés aux mains des ennemis ; Énée, dont le nom a volé jusqu’aux astres. (1, 380) Je vais chercher une patrie en Italie ; là aussi j’eus des ancêtres issus du grand Jupiter. Je me suis embarqué sur la mer de Phrygie avec vingt vaisseaux : la déesse ma mère me montrait la route ; je suivais les destins qui m’étaient marqués. De mes navires sept à peine, écrasés par les vagues et par les vents, me restent de ma flotte entière. Moi-même, inconnu, misérable, je parcours les déserts de la Libye, chassé de l’Europe et de l’Asie. » Vénus ne le laissa pas poursuivre son déplorable récit, et l’interrompit ainsi au milieu de sa douleur :
« Non, qui que vous soyez, je ne crois pas que, haï des dieux, vous goûtiez la lumière du ciel, vous qui êtes arrivé près de la cité tyrienne. Poursuivez votre route, et portez vos pas jusqu’au palais de la reine. (1, 390) Vos compagnons vous sont rendus, votre flotte vous est ramenée, et le souffle changé des vents l’a poussée dans de sûrs parages : c’est moi qui vous l’annonce, à moins que mes parents ne m’aient trompée en m’apprenant l’art menteur des augures. Voyez voler en troupe et s’ébattre joyeux dans les airs ces douze cygnes : tout à l’heure l’oiseau de Jupiter, fondant sur eux du haut des nues, les dispersait au milieu d’un ciel serein : les voilà maintenant qui s’abattent en longue file, ou qui vont, tête baissée, s’abattre sur la terre. Rassemblés de nouveau, comme ils agitent en se jouant leurs ailes bruyantes, comme ils se déploient en cercle, comme ils chantent dans l’azur des cieux ! Ainsi vos navires dispersés et vos compagnons (1, 400) ou sont entrés dans le port, ou y voguent à pleines voiles. Allez donc, et dirigez vos pas jusqu’où vous mène cette route. »
Elle dit, et, détournant sa face de rose, elle parut éblouissante ; ses cheveux divins exhalèrent une odeur d’ambroisie ; sa robe tomba en plis flottants jusqu’à ses pieds : elle marcha, et son port trahit une déesse. Enée reconnaît sa mère : et, tandis qu’elle fuit, il la poursuit de ces paroles : « Pourquoi, mère cruelle, vous aussi, tromper tant de fois votre fils par de vaines images ? Pourquoi ne m’est-il pas permis de toucher votre main de la mienne, d’entendre votre voix et d’y répondre ? » (1, 410) En exhalant ces plaintes, il s’avance à grands pas vers Carthage. Cependant Vénus l’avait environné lui et Achate d’une obscure vapeur, et les avait enveloppés comme d’un voile d’une nuée épaisse, afin que nul ne pût les voir, ni s’approcher d’eux, ni retarder leur marche, ni les interroger sur les causes de leur arrivée. La déesse revole vers Paphos, et joyeuse va revoir ces lieux qu’elle aime. Là est son temple ; là l’encens de Saba fume sur cent autels, que des fleurs toujours nouvelles embaument du parfum de leurs guirlandes.
Cependant Énée et Achate s’engagent dans le sentier ouvert devant eux. Déjà ils gravissaient la colline qui domine au loin la ville, (1, 420) et d’où ses hautes murailles se découvrent aux yeux. Énée étonné contemple ces immenses ouvrages, autrefois des cabanes ; il admire ces portes, ces mille voies aplanies de la bruyante cité. Partout les Tyriens se portent d’une commune ardeur aux travaux : ceux-ci élèvent les murs de la citadelle, les flanquent de tours, et roulent à force de bras d’énormes pierres ; ceux-là choisissent un terrain pour s’y bâtir une demeure, et y tracer un fossé d’enceinte. Ici on élit des juges, des magistrats, et le corps sacré du sénat ; là on creuse un port ; ailleurs on pose les assises profondes d’un théâtre ; et d’immenses colonnes sont taillées dans le roc, hautes décorations des scènes futures. (1, 430) Ainsi les abeilles, quand l’été renaît avec ses chauds soleils, s’exercent au travail à travers les campagnes fleuries, et font sortir de la ruche les jeunes essaims, l’espoir de la nation : les unes pétrissent le miel liquide, et remplissent du doux nectar les alvéoles gonflés ; les autres reçoivent les fardeaux de celles qui arrivent, ou, se rassemblant en cohortes serrées, elles écartent des ruches la troupe paresseuse des frelons. Tout agit, tout s’échauffe ; l’air est embaumé des suaves odeurs du thym et du miel. Heureux, s’écria Énée, heureux ceux qui voient s’élever leurs murailles ! Et en même temps il regardait le faîte des toits grandissants de Carthage. À la faveur du nuage qui l’environne, il se porte (ô prodige !) (1, 440) au milieu des Tyriens, se mêle à la foule, est partout présent et invisible. Il y avait au milieu de la ville un bois plein de délicieux ombrages ; c’était là que les Phéniciens, ballottés par les ondes et les tempêtes, avaient pris terre : en fouillant le sol, ils avaient découvert la tête d’un coursier ardent que Junon elle-même leur avait montrée ; signe manifeste qui promettait à la nouvelle nation la gloire des armes et les faciles ressources d’une abondance éternelle. Là Didon faisait bâtir et consacrait à Junon un temple magnifique, plein des dons les plus riches et de la majesté de la déesse. On voyait s’élever son vestibule d’airain, où l’on montait par des degrés ; l’airain liait entre elles les poutres de l’édifice ; les portes gémissaient sous des gonds d’airain. (1, 450) Là s’offrit pour la première fois aux regards d’Énée un spectacle nouveau qui calma ses douleurs ; là pour la première fois il osa espérer des jours meilleurs, et prendre confiance en sa fortune moins déplorable. Tandis qu’en attendant la reine il parcourt des yeux toutes les magnificences du temple ; tandis qu’il admire la fortune étonnante de la nouvelle cité, et ces merveilleux ouvrages de tant de mains industrieuses, il voit représentés sur la toile la longue série des combats d’Ilion, et les guerres que la renommée a déjà publiées par toute la terre ; il voit le fils d’Atrée, Priam, et Achille si terrible à l’un et à l’autre. Énée à cette vue s’arrête, et s’écrie en pleurant : « Quel lieu, ô Achate, (1, 460) quelle contrée de la terre n’est pas déjà pleine de nos malheurs ? Voici Priam : ici donc la gloire a aussi sa récompense : ici il y a des larmes pour les maux, et les choses humaines touchent les cœurs mortels. Rassurons-nous ; cette renommée d’Ilion sera notre salut en ces lieux. » Il dit, et repaît ses yeux et son âme de ces vaines images, gémissant de douleur, et inondant son visage d’un torrent de larmes. Là il voyait se combattre autour de Pergame les Grecs et les Troyens, d’un côté les Grecs fuir, de l’autre les presser les guerriers d’Ilion : ailleurs les Phrygiens fuyaient devant le char et l’aigrette menaçante d’Achille. (1, 469) Non loin de là, il reconnaît en pleurant les blancs pavillons de Rhésus, et ce camp des Thraces que le fils de Tydée, après l’avoir lâchement surpris vers la première heure du sommeil, ravageait et remplissait de carnage : Diomède emmène dans son camp les coursiers ardents de Rhésus, avant qu’ils aient goûté des pâturages de Troie, et bu des eaux du Xanthe. Près de là fuit désarmé Troïle, malheureux enfant qui osa provoquer Achille à une lutte inégale : emporté par ses coursiers, il reste renversé sur son char vide, et tenant encore les rênes ; sa tête et ses cheveux sont traînés sur l’arène, et la lance qui l’a percé marque la poussière d’un sillon sanglant. (1, 479) Voilà que les Troyennes, les cheveux épars, allaient au temple de Pallas irritée ; tristes et suppliantes, elles portaient en offrande à la déesse un voile sacré, et se meurtrissaient le sein. Pallas, les yeux immobiles et baissés vers la terre, détournait la tête. Trois fois Achille avait traîné Hector autour des murs d’Ilion, et il vendait pour de l’or ses restes inanimés. Alors Énée laisse échapper de son sein un profond soupir, quand il voit ce char, ces dépouilles, ce corps sanglant de son ami ; quand il voit Priam tendant au vainqueur des mains désarmées. Lui aussi il se retrouve au fort de la mêlée avec les chefs des Grecs ; il reconnaît les phalanges venues des contrées de l’aurore, et les armes du noir Memnon. (1, 490) Il voit l’ardente Penthésilée mener au combat les cohortes de ses Amazones ; il voit briller leurs boucliers en forme de croissant : terrible entre mille et mille combattants, et nouant un baudrier sur son sein découvert, la vierge guerrière ose se mesurer avec des guerriers.
Tandis qu’Énée, admirant ces peintures, y attachait ses yeux ravis, et s’oubliait dans un muet enchantement de la reine de Carthage, la belle Didon s’avançait vers le temple, escortée d’une nombreuse jeunesse. Telle sur les rives de l’Eurotas, ou sur les hauteurs du Cynthe, (1, 499) Diane mène les chœurs de ses nymphes : autour d’elle se pressent en foule mille et mille Oréades, ses compagnes ; la déesse porte un carquois sur l’épaule ; elle marche, et dépasse de sa tête divine toutes ces immortelles ; le cœur de Latone en est pénétré d’une secrète joie : telle paraissait Didon, telle elle s’avançait joyeuse au milieu de ses peuples, animant leurs travaux, et pressant la future grandeur de son empire. Alors, sous le vestibule de la déesse et à l’entrée même du sanctuaire, elle s’assied, entourée de guerriers, sur un trône élevé. Là, tandis qu’elle dictait ses jugements, proclamait ses lois, et mesurait à ses peuples ou faisait tirer au sort les travaux de la cité nouvelle, tout à coup Énée voit s’avancer au milieu d’une foule immense (1, 510) Anthée, Sergeste, le brave Cloanthe, et les autres Troyens que la noire tempête avait dispersés sur la mer, et jetés à des distances infinies sur des bords étrangers. À cette vue, saisis d’étonnement, de joie et de crainte, Achate et le héros brûlent de toucher la main de leurs compagnons. Mais tout en ces lieux leur est inconnu et trouble leurs esprits. Ils dissimulent, et du sein de la nuée qui les enveloppe ils observent et écoutent, impatients de savoir quel destin a sauvé leurs compagnons, sur quel rivage ils ont laissé la flotte, ce qui les amène en ces lieux : car ils voyaient les chefs de leurs vaisseaux s’avancer en implorant la pitié des Tyriens, et gagner le temple en poussant des cris suppliants. (1, 520) Après qu’ils eurent été introduits devant la reine, et qu’elle leur eut accordé la permission de parler, le plus âgé d’entre eux, Ilionée, s’exprima ainsi d’un ton plein d’assurance : « Grande reine, à qui Jupiter a donné de fonder une ville nouvelle, et de soumettre au frein de vos lois équitables des nations farouches, nous, malheureux Troyens, portés par les vents sur toutes les mers, nous venons vous supplier. Écartez de nos vaisseaux des flammes barbares ; épargnez une race pieuse, et daignez connaître mieux notre triste fortune. Nous ne sommes pas venus dévaster, le fer à la main, le pays des Libyens, ni, ravisseurs de leurs biens, emporter vers le rivage un butin infâme : tant de violence, hélas ! et tant d’orgueil siéraient mal à des vaincus. (1, 530) Il est un lieu (les Grecs le nomment Hespérie), terre antique, au sein fécond, et puissante par les armes. Jadis les Œnotriens l’habitèrent ; et l’on dit qu’après eux de nouveaux peuples l’appelèrent Italie, du nom de leur chef. Là se dirigeait notre course, lorsque, soulevant tout à coup les flots, l’orageux Orion nous poussa sur des écueils cachés ; les vents déchaînèrent leur haleine pétulante ; la mer nous écrasa, et nous fûmes dispersés sur les ondes, jetés contre des rochers inaccessibles. Un petit nombre des nôtres a pu aborder jusqu’à vos rivages. (1, 539) Mais quelle race inhumaine les habite donc ? Quelle est donc cette terre barbare qui souffre une telle coutume ? Quoi ! nous sommes repoussés de la rive hospitalière ! on s’agite en armes, on nous défend de mettre le pied sur la première terre offerte aux naufragés ! Libyens, si vous méprisez les hommes et leurs armes mortelles, songez du moins qu’il est des dieux qui se souviennent du juste et de l’injuste. Nous avions pour roi Énée, le plus juste, le plus pieux des mortels, le plus vaillant et le plus redoutable des guerriers. Si les destins nous conservent ce héros, s’il goûte encore la lumière éthérée, et s’il n’est pas encore plongé dans les cruelles ombres de la mort, ne craignez pas, grande reine, de jamais vous repentir de l’avoir prévenu par vos bienfaits. Nous avons encore pour nous les villes de la Sicile, (1, 550) les armes de ses peuples, et leur roi, l’illustre Aceste, issu du sang troyen. Souffrez que nous tirions à terre nos vaisseaux fracassés par les vents, et que nous réparions avec le bois de vos forêts nos carênes et nos rames brisées. S’il nous est encore réservé de pousser notre course vers l’Italie, après avoir retrouvé nos compagnons et notre roi, nous voguerons joyeux vers l’Italie et vers le Latium. Mais si tout espoir de salut est perdu pour nous, si la mer de Libye te roule dans ses abîmes, ô toi le père des Troyens, le meilleur des rois, s’il nous faut même désespérer d’Iule, qu’au moins nous regagnions la terre de Sicile, et ces demeures toutes préparées qui nous y attendent, et d’où nous venons ; que nous puissions revoir le bon roi Aceste. » (1, 559) Ainsi parla Ilionée, et tous les Troyens d’applaudir par un murmure flatteur.
Alors Didon, les yeux baissés, répondit en peu de mots : « Troyens, rassurez-vous, et bannissez toute inquiétude vaine. Les durs commencements de mon nouvel empire me forcent à ces rigueurs, et veulent que j’étende au loin ma surveillance sur mes frontières. Qui ne connaît pas les Troyens et leur ville fameuse ? Qui n’a pas entendu parler de vos guerriers, de leurs exploits, de l’incendie d’une si grande guerre ? Nos Tyriens n’ont pas l’esprit si grossier, et le Soleil n’attelle pas ses coursiers si loin de Carthage. Soit donc que vous ayez dessein de vous rendre dans la grande Hespérie et dans les champs de Saturne ; (1, 570) soit que vous vouliez retourner en Sicile, dans le royaume d’Aceste, j’assurerai votre libre retraite, et je vous aiderai de mes secours. Aimez-vous mieux vous fixer ici avec moi dans le même royaume ? la ville que je bâtis est la vôtre ; amenez vos vaisseaux sur ce rivage ; Troyens et Tyriens seront égaux pour moi. Plût au ciel que, poussé sur nos bords par les mêmes vents, votre roi lui-même, Énée, fût au milieu de nous ! Je vais envoyer le long de ces rivages, et faire chercher jusqu’aux confins de la Libye la trace de ses pas : peut-être que, rejeté par les flots, il erre dans les forêts ou dans les villes africaines. »
Relevés par ces paroles, le brave Achate (1, 580) et Énée brûlaient depuis longtemps d’impatience de percer le nuage qui les environnait. Achate le premier s’adressant à Énée : « Fils de Vénus, lui dit-il, quelle pensée s’élève maintenant dans votre esprit ? Vous voyez : tout est en sûreté ; notre flotte, nos compagnons nous sont rendus : un seul nous manque, celui que la mer engloutit à nos yeux dans ses abîmes. Jusqu’ici tout répond aux prédictions de votre mère. » À peine avait-il parlé, que le nuage répandu autour d’eux s’entr’ouvre, et se dissipant fait place à l’air transparent des cieux. Énée paraît, et resplendit d’une lumière éblouissante ; (1, 589) sa figure, ses épaules sont d’un dieu. Sa mère elle-même avait embelli sa chevelure, et d’un souffle de sa bouche répandu sur le front et versé dans les yeux de son fils le vif éclat de la jeunesse, et les grâces heureuses des immortels. Ainsi la main de l’ouvrier donne à l’ivoire un lustre nouveau ; ainsi reluit enchâssée dans l’or et l’argent la pierre de Paros. Alors Énée, apparaissant tout à coup aux regards surpris de l’assemblée, adresse ces paroles à la reine : « Le voici, cet Énée que vous cherchez, et que les dieux ont arraché aux flots libyens. Ô vous qui seule avez eu pitié des immenses malheurs de Troie, vous qui nous avez recueillis, nous les déplorables restes de la fureur des Grecs, nous épuisés par tous les désastres de la terre et de la mer, et dépourvus de tout, (1, 600) et qui nous faites partager votre ville et ces demeures, vous témoigner notre juste reconnaissance, généreuse Didon, n’est pas en notre pouvoir ; et tout ce qu’il y a de malheureux Troyens dispersés dans le vaste univers ne pourra jamais s’acquitter envers vous. Puissent les dieux (s’il en est qui prennent soin des mortels pieux, si la justice n’est pas un vain nom), puissent votre cœur, et la douce conscience d’avoir bien fait, vous récompenser dignement ! Quel siècle heureux que celui qui vous a vue naître ! quelle gloire pour ceux qui ont donné le jour à une si grande reine ! Oui, tant que les fleuves se précipiteront dans la mer ; tant que les ombres, descendant des montagnes, s’étendront sur les vallées ; tant que le ciel nourrira les astres de ses feux, vos dons, votre nom et vos louanges vivront dans la mémoire d’Énée, (1, 610) en quelque lieu que les destins l’appellent. » Il dit, et sa main amie cherchait tour à tour celles d’Ilionée, de Séreste, du vaillant Gyas, du brave Cloanthe, et des autres Troyens.
Cette soudaine apparition d’Énée avait frappé Didon de stupeur : son âme n’était occupée que des infortunes du héros. Enfin elle lui répond : « Fils d’une déesse, quel malheur vous poursuit, et vous jette au milieu de si grands périls ? Quel destin vous a fait échouer sur un rivage barbare ? Êtes-vous donc cet Énée, fils du Troyen Anchise et de la belle Vénus, qui vous a donné la naissance sur les bords du Simoïs ? Je me souviens que Teucer vint autrefois à Tyr : (1, 620) chassé de sa patrie, et cherchant une contrée où fonder un nouveau royaume, il implora le secours de Bélus, mon père. Alors Bélus ravageait les grasses campagnes de Cypre et y dominait en vainqueur. Dès ce temps-là je connus et la catastrophe d’Ilion, et votre nom, et ceux des capitaines de la Grèce. Teucer, quoique votre ennemi, exaltait la valeur des Troyens, et même prétendait être issu de l’antique race de vos rois. Entrez donc, ô étrangers, entrez dans nos demeures. Et moi aussi, la même fortune a voulu que, battue par les tempêtes de l’exil, je vinsse enfin me reposer dans cette terre : (1, 630) malheureuse, j’appris à secourir les malheureux. » À ces mots, elle conduit Énée dans son palais : en même temps elle ordonne que cette heureuse journée soit célébrée dans les temples des dieux. Ensuite elle envoie aux compagnons d’Énée, qui étaient restés le long du rivage, vingt taureaux, cent porcs énormes aux dos hérissés, cent agneaux gras avec leurs mères ; elle y joint les dons de Bacchus, la joie des cœurs.
Cependant l’intérieur du palais, tout resplendissant d’un luxe royal, est paré pour une fête ; et au milieu sont étalés les apprêts d’un festin. Ce ne sont que tentures travaillées avec art ; ce n’est que pourpre éblouissante. (1, 640) L’argent couvre les tables ; et l’on voit gravées sur l’or les grandes actions des ancêtres de la reine, et la longue série des faits mémorables de leurs règnes, transmise de héros en héros dès l’origine de l’antique nation tyrienne.
Énée, à qui la tendresse paternelle ne laisse pas l’esprit en repos, envoie en toute hâte Achate vers la flotte. Il veut qu’il aille informer Ascagne de ces heureux événements, et qu’il amène son fils à Carthage. Ascagne est l’unique objet où se fixe la sollicitude de ce tendre père. Il ordonne en même temps que des présents, débris précieux arrachés aux flammes d’Ilion, soient apportés : c’étaient un manteau chamarré d’or et d’un dessin splendide, un voile où l’acanthe serpentait en flexibles rameaux : (1, 650) parure de l’Argienne Hélène, admirables présents de Léda sa mère, et qu’elle avait apportés de Mycènes, alors qu’elle allait chercher à Pergame un hymen illégitime. C’étaient un sceptre qu’avait jadis porté Ilione, l’aînée des filles de Priam ; un collier de perles, une couronne d’or avec un double rang de pierres précieuses. Achate, impatient d’exécuter les ordres d’Énée, précipitait ses pas vers la flotte.
Cependant la déesse de Cythère roulait dans son esprit de nouveaux artifices et de nouveaux projets. Elle veut que Cupidon, prenant la figure et les traits du tendre Ascagne, vienne à Carthage sous la forme du fils d’Énée, qu’il embrase Didon enivrée par les présents du héros, et qu’il lui souffle dans les veines ses feux tout-puissants. (1, 661) Elle redoute pour Énée l’hospitalité douteuse de la reine, et ses Tyriens sans foi. Junon surtout et ses haines atroces entretiennent dans le cœur de Vénus de brûlants souvenirs, qui viennent encore troubler la paix de ses nuits. Elle s’adresse donc au dieu ailé, et lui dit : « Mon fils, toi ma force, toi ma seule et grande puissance, toi qui méprises les traits du père des dieux, ces traits qui ont abattu Typhée, j’ai recours à toi, et j’implore en suppliante ton invincible pouvoir. Tu sais que ton frère Énée est jeté par les flots sur tous les rivages, éternel jouet des haines de Junon ; tu le sais, et souvent tu as ressenti pour lui mes douleurs maternelles. (1, 670) Aujourd’hui la Phénicienne Didon le retient dans son palais, et sous le charme de ses caressantes paroles. Je crains pour mes Troyens les murs hospitaliers de Junon : l’implacable déesse ne s’endormira pas dans cette vive conjoncture. J’ai donc songé, mon fils, à prévenir la reine par mes ruses, et à enlacer son cœur dans tes pièges brûlants, si bien qu’aucune divinité ne puisse le changer. Je veux qu’elle brûle pour Énée de tout l’amour que je lui inspirerai. Voilà mon projet, voici ce que tu dois faire pour le seconder. L’enfant royal, Iule, si cher à mon amour, appelé par son père, va se rendre à Carthage, où il doit porter à Didon les présents qu’Énée lui destine, débris sauvés des naufrages et de l’incendie d’Ilion. (1, 680) Moi je transporterai Ascagne endormi sur les monts de Cythère ou d’Idalie, et l’y déposerai dans mes bocages sacrés, de peur qu’il ne vienne à savoir ma ruse et ne traverse mes desseins. Toi, mon fils, prends pour une nuit seulement la figure d’un faux Ascagne : enfant, emprunte-lui ses traits enfantins ; et quand Didon, au milieu des joies du festin et des vapeurs enivrantes de Bacchus, t’attirera sur son sein, et, te serrant entre ses bras, imprimera de doux baisers sur ton front, souffle un feu secret dans ses veines, et fais couler un doux poison dans son cœur abusé. »
L’Amour obéit à la voix de sa mère chérie ; (1, 690) il se dépouille de ses ailes, et, s’applaudissant, marche du pas d’Iule. Cependant Vénus verse dans les membres d’Ascagne un paisible sommeil, l’enlève endormi sur son sein, et le porte sur les hauteurs d’Idalie, dans ces bois sacrés où la douce marjolaine le couvre de ses fleurs, et, le caressant de son haleine embaumée, l’environne de suaves ombrages.
Déjà Cupidon, docile aux leçons maternelles, marchait heureux d’être conduit par Achate, et portait aux Tyriens les présents royaux offerts par Énée. Lorsqu’il arriva dans le palais, la belle Didon prenait place sous un dais magnifique, et, appuyée sur des coussins dorés, s’y reposait majestueusement. Déjà Énée et ses Troyens (1, 700) se sont rassemblés ; tous se couchent sur des lits de pourpre. Des serviteurs empressés versent l’eau sur les mains des convives, et déploient les plus fins tissus de la laine ; les dons de Cérès sont tirés des corbeilles. Au dedans du palais, cinquante femmes surveillent l’immense ordonnance du festin, et font brûler des parfums en l’honneur des dieux pénates. Cent jeunes filles et autant de jeunes garçons chargent les tables de mets, et placent les coupes. Les Tyriens aussi se rassemblent en foule sous les joyeux portiques du palais : conviés par la reine, ils se répandent autour des tables sur les lits aux mille couleurs. On admire les présents d’Énée ; on admire le faux Ascagne, (1, 710) ses yeux où pétille un feu divin, et la douceur feinte de ses paroles. Didon surtout, la malheureuse Didon, dévouée au mal qui va la dévorer, ne peut assez repaître ses yeux et son cœur de la vue de l’enfant et des présents, et s’enflamme à les regarder tour à tour. Après que l’enfant se fut suspendu au cou d’Énée et à ses baisers, et qu’il eut rassasié l’immense tendresse d’un père qu’abusait l’image d’Iule, il va vers la reine. Celle-ci attache sur lui ses regards et son âme enchantée ; de temps en temps elle le presse sur son sein, et ne sait pas, la malheureuse, quel dieu redoutable se joue entre ses bras. Mais lui, qui n’a pas oublié (1, 720) de quelle mère il est fils, efface peu à peu de cette âme fidèle l’image de Sichée, et s’essaye à réchauffer par une vive flamme ce cœur dès longtemps refroidi, et désaccoutumé de l’amour.
Le repas achevé et les tables enlevées, on apporte les vastes cratères, et le vin en couronne les bords écumeux. Alors les bruits joyeux redoublent, et les cris roulent en longs éclats sous les lambris des vastes galeries : de leurs plafonds dorés pendent des candélabres enflammés, et les feux qu’ils jettent au loin triomphent de la nuit. La reine demande une coupe chargée d’or et de pierreries, et la remplit de vin : Bélus et tous (1, 730) ses descendants avaient coutume de la vider en l’honneur des dieux. On se tait ; alors la reine : « Grand Jupiter, toi qui protèges la sainte hospitalité, fais que ce jour soit également heureux pour les Tyriens et pour les exilés de Troie, et que nos derniers neveux en conservent la mémoire. Bacchus, père de la gaieté, et toi, Junon protectrice, soyez-nous favorables : et vous, Tyriens, célébrez avec moi ce fortuné banquet. » Elle dit, répand sur la table le vin des libations, et effleure de ses lèvres les bords de la coupe, qu’aussitôt elle donne à Bitias en l’excitant : celui-ci avale intrépidement la liqueur écumante, et s’abreuve à longs traits dans l’or. (1, 740) La coupe circule de mains en mains. Alors Iopas à la longue chevelure chante sur sa lyre d’or les sublimes leçons du grand Atlas. Il dit la course vagabonde de la lune et les feux éclipsés du soleil, l’origine des hommes et des animaux, la cause des pluies et des éclairs : il dit l’Arcture, les Hyades pluvieuses, et les deux Ourses ; pourquoi les soleils d’hiver se plongent si vite dans l’Océan teint de leurs feux ; pourquoi les nuits d’été sont si tardives. Tyriens et Troyens applaudissent de concert. Cependant la malheureuse Didon prolongeait dans la nuit ses entretiens avec Énée, et buvait à longs traits le poison de l’amour. (1, 750) Elle l’interroge sans fin et sur Priam et sur Hector. Elle lui demande avec quelles armes le fils de l’Aurore était venu à Troie, quels étaient les coursiers de Diomède, quel était le grand Achille. « Mais, dit-elle au héros, racontez-moi dès le commencement les pièges des Grecs, les malheurs des vôtres, et vos longs errements : car voici le septième été qui vous voit porter votre fortune fatiguée de mer en mer et de rivage en rivage. »
Livre II
Virgile
L’Énéide
Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 245-262).
◄ Livre Ier
Livre III ►
LIVRE II.
(2, 1) Tous se taisent ; tous ont l’oreille et le regard aux paroles d’Énée. Alors le héros, de la couche élevée où il est assis, commence en ces termes :
« Vous m’ordonnez, grande reine, de réveiller le souvenir d’inexprimables douleurs, de vous raconter comment la puissance de Troie est tombée, comment les Grecs ont renversé ce déplorable empire : affreux malheurs que j’ai vus de mes propres yeux, et auxquels je n’ai eu que trop de part. Quels soldats, Myrmidons ou Dolopes, ceux même de l’impitoyable Ulysse, pourraient redire ces calamités sans répandre des larmes ? Mais déjà la nuit humide se précipite des cieux, et les astres, penchant vers leur déclin, nous invitent au sommeil. (2, 10) Cependant si vous avez un si grand désir de connaître nos malheurs, et d’apprendre en peu de mots la catastrophe dernière d’Ilion, quoique mon esprit s’épouvante de ces souvenirs et en recule d’horreur, je vous obéirai.
« Epuisés par la guerre, rebutés par les destins et par dix ans de vains efforts, les chefs des Grecs, à qui la divine Pallas inspire cet artifice, construisent un cheval énorme, haut comme une montagne, et en forment la masse d’ais de sapin adroitement unis. Ils répandent le bruit mensonger que c’est un vœu pour obtenir un heureux retour ; on les croit. Cependant ils cachent dans les flancs ténébreux du monstre l’élite des guerriers que le sort a désignés ; en un moment les cavités (2, 20) immenses de la machine et son vaste sein se remplissent de soldats armés. « En vue d’Ilion est une île fameuse par son nom et ses richesses, tant que subsista l’empire de Priam : c’est Ténédos ; aujourd’hui ce n’est plus qu’une anse abandonnée, un abri peu sûr pour les vaisseaux. Là les Grecs s’avançant se cachent sur le rivage. Nous de croire qu’ils sont partis, et que le vent les pousse vers Mycènes. Enfin la Troade entière respire de son long deuil. Ilion ouvre ses portes : on se répand à l’envi hors des murs ; on aime à voir le camp des Grecs, les postes abandonnés, le rivage désert. Ici campaient les Dolopes, là le redoutable Achille dressait sa tente ; (2, 30) ici était la flotte, la combattaient les armées. Les nôtres regardent ébahis ce funeste présent offert à Minerve, à la vierge immortelle, et admirent la masse prodigieuse du cheval. Thymète le premier dit qu’il faut le faire entrer dans nos murs et le placer dans la citadelle, soit que Thyméte nous trahît, soit que les destins de Troie l’ordonnassent ainsi. Mais Capys, et avec lui les plus sages, veulent que cette machine traîtresse et les dons suspects des Grecs soient précipités dans les ondes ou livrés à la flamme dévorante, ou qu’on perce au moins les flancs du cheval, et qu’on en sonde les cavités profondes. Mille sentiments contraires partagent les esprits agités de la multitude.
(2, 40) « Tout à coup du haut de la citadelle on voit accourir, suivi d’une foule nombreuse, Laocoon qu’enflamme la colère ; et de loin : "Malheureux citoyens, s’écrie-t-il, quelle démence est la vôtre ? Croyez-vous nos ennemis éloignés, ou que les Grecs apportent des offrandes que n’empoisonne pas la ruse ? Est-ce là connaître Ulysse ? Ou les Grecs sont enfermés dans les vastes contours de ce bois, ou cette machine a été fabrlquée contre nos murailles pour explorer nos demeures et dominer Pergame, ou quelque piège y est caché. Troyens, ne vous fiez point à ce cheval. Quoi que ce soit, je crains les Grecs, même avec leurs pieuses offrandes." (2, 50) Il dit, et d’un bras vigoureux lance une longue javeline contre les flancs du cheval, et dans les ais arrondis de son ventre monstrueux : la javeline s’y arrête en tremblant. La masse en est ébranlée, et ses concavités sonores rendent un long gémissement. Hélas ! si les dieux ne nous avaient pas été contraires, si nos esprits n’avaient pas été aveuglés, il nous aurait poussés à déchirer avec le fer ce ténébreux repaire des perfides Argiens : et toi, Ilion, tu serais encore debout ; haute citadelle de Priam, nous te verrions encore !
« Cependant des bergers troyens, poussant de grands cris, traînaient devant le roi un jeune homme, les mains liées derrière le dos. Inconnu, il s’était jeté lui-même entre leurs mains, (2, 60) pour mieux couvrir sa ruse, et pour livrer aux Grecs les portes de Troie ; le cœur résolu, et prêt à tout, à consommer son stratagème, ou à succomber à une mort certaine. De tous côtés la jeunesse troyenne accourt et l’environne, impatiente de le voir ; c’est à qui insultera le captif. Apprenez maintenant, ô reine, toute la fourberie des Grecs, et que la scélératesse d’un seul vous les fasse connaître tous. Troublé et sans défense, il s’arrête au milieu de la foule qui l’entoure, et promène un moment ses regards sur les Phrygiens assemblés. Tout à coup il s’écrie : "Hélas ! quelle terre aujourd’hui, quelles mers me peuvent (2, 70) recevoir ? Quelle ressource me reste-t-il encore, à moi le plus malheureux des hommes ? Pour moi plus de refuge auprès des Grecs ; et voici que les Troyens irrités demandent et mon supplice et mon sang !" Ces accents plaintifs changent tout à coup les esprits, et font tomber leurs mouvements impétueux. Nous l’exhortons à parler, à nous dire sa naissance, ce qu’il prétend, et si nous pouvons nous fier à la parole d’un captif. Enfin, revenu de sa frayeur, il s’exprime en ces termes :
"Grand roi, quoiqu’il puisse m’arriver, je vous dirai toute la vérité. Et d’abord je ne nierai pas que la Grèce est ma patrie. Si la cruelle fortune a fait de Sinon un malheureux, (2, 80) au moins elle n’en fera ni un menteur, ni un fourbe. Peut-être avez-vous entendu parler de Palamède, issu du sang de Bélus, et le nom et la gloire de ce guerrier fameux sont-ils venus jusqu’à vos oreilles : faussement accusé de trahison, perdu par un témoignage infâme, les Grecs le firent mourir, parce qu’il s’élevait contre la guerre ; il était innocent ; aujourd’hui qu’il ne voit plus la lumière, ils le regrettent. Mon père, qui était pauvre, et que les liens du sang unissaient à lui, m’envoya dès mes plus jeunes ans chercher ici sous ses ordres la gloire des armes. Tant que Palamède vécut et soutint son rang suprême, tant qu’il fit fleurir par ses conseils la puissance des Grecs, un peu de sa renommée et de son éclat rejaillit sur moi. (2, 90) Mais depuis que par la haine jalouse du perfide Ulysse (la voix publique le redit avec moi) il a disparu du séjour de la lumière, j’ai traîné dans le deuil une vie obscure et misérable, m’indignant au fond de mon cœur du coup qui frappait un ami innocent. Insensé, je n’ai pu me taire : j’ai juré, si le sort me secondait, si jamais je rentrais vainqueur dans Argos ma patrie, de me porter le vengeur de Palamède ; et par mes discours j’ai soulevé contre moi des haines furieuses. De là tous mes malheurs : dès lors Ulysse de me poursuivre de mille accusations effrayantes, de répandre dans la multitude mille soupçons calomnieux, de chercher des armes et un complice à sa haine ; (2, 100) et en effet il ne respira plus jusqu’au moment où Calchas lui prêtant son ministère... Mais pourquoi ces récits superflus, et qui peut-être vous importunent ? Pourquoi parlerais-je encore, si tous les Grecs sont les mêmes à vos yeux, et si vous êtes fatigués de m’entendre ? Que tardez-vous ? versez le sang d’un malheureux : Ulysse s’en réjouirait tant, et les Atrides payeraient si chèrement mon supplice !"
« Ces mots enflamment notre curiosité ; nous le pressons de s’expliquer encore, ne soupçonnant pas l’art affreux de ses discours et toute la fourberie d’un Grec. Lui, d’un air tremblant et la perfidie dans le cœur, poursuit ainsi :
"Souvent les Grecs, las d’une si longue guerre, ont voulu fuir loin d’Ilion abandonné, et retourner dans leur patrie. (2, 110) Plût au ciel qu’ils l’eussent fait ! Souvent les rudes tempêtes de la mer leur fermèrent le chemin des eaux ; souvent ils mirent à la voile, et l’auster les épouvanta. Surtout depuis que s’est dressé sous nos mains ce cheval, ce monstrueux assemblage d’ais enchâssés, les nuages ont grondé dans les cieux. Incertains que résoudre, nous envoyons Eurypyle consulter l’oracle d’Apollon ; et cette triste réponse nous est rapportée du sanctuaire : — Grecs, c’est par le sang et en immolant une vierge que vous avez apaisé les vents, lorsque vous êtes venus pour la première fois sur les rivages d’Ilion : c’est encore par du sang que vous achèterez le retour ; sacrifiez un Grec ! À peine la fatale sentence eut-elle frappé les oreilles de la multitude, (2, 120) que tous les esprits en furent consternés, et que la terreur glaça le sang dans nos veines. Qui les destins ont-ils marqué ? qui sera la victime que demande Apollon ? Soudain Ulysse paraît, traînant à grand bruit Calchas au milieu de l’assemblée des Grecs, et le presse de nommer la victime des dieux. Plusieurs m’annonçaient déjà le cruel artifice de mon ennemi, et pressentaient mon triste sort. Durant cinq jours Calchas se tut, et par une feinte pitié refusa de prononcer le nom du malheureux qu’Apollon dévouait à la mort. Forcé enfin par les clameurs d’Ulysse, et de concert avec lui, il rompt le silence, et c’est moi qu’il destine aux autels. (2, 130) Tous applaudirent ; et le coup qu’il redoutait pour soi, chacun le vit avec plaisir tomber sur la tête misérable d’un seul.
« Le jour fatal était arrivé ; déjà se préparaient pour moi le sacrifice et les gâteaux salés ; déjà les bandelettes ceignaient mes tempes. Je vous l’avouerai : je me dérobai à la mort ; je rompis mes liens, et j’allai, protégé par l’ombre de la nuit, me cacher dans les joncs d’un marais fangeux, en attendant que les Grecs missent à la voile, s’ils s’y étaient résolus. Hélas ! plus d’espérance pour moi de revoir le pays de mes aïeux, ni mes chers enfants, ni le plus aimé des pères ! Et peut-être les Grecs vengeront-ils ma (2, 140) fuite sur ces malheureux, et répandront leur sang innocent pour expier ma faute. Au nom des dieux, grand roi, de ces dieux qui savent que je dis vrai, au nom de la justice, si le cœur des mortels en garde encore quelques purs vestiges, ayez pitié de mes maux affreux ; ayez pitié d’un homme qu’un sort inique accable. »
« Touchés de ses larmes, attendris par tant d’infortunes, nous lui accordons la vie. Priam lui-même ordonne le premier qu’on lui ôte ses liens, et qu’on dégage ses mains enchaînées ; et il lui adresse ces paroles amies : "Qui que tu sois, oublie désormais les Grecs, perdus pour toi : tu seras un des nôtres ; mais dis-moi la vérité sur ce que je vais te demander. (2, 150) Pourquoi les Grecs ont-ils construit la masse prodigieuse de ce cheval ? quel en est l’inventeur ? que prétendent-ils ? Est-ce un vœu ? est-ce une machine de guerre ?" Il dit. Alors Sinon, consommé dans la ruse et l’art menteur des Grecs, lève au ciel ses mains délivrées de leurs chaînes, et s’écrie : "Feux éternels des cieux, divinités inviolables, et vous saints autels, funestes couteaux que j’ai fuis, bandelettes saintes qui pariez ma tête sous la hache, qu’il me soit permis de rompre le lien sacré de la patrie grecque, de haïr des concitoyens ennemis, et de révéler tous leurs secrets à la face des cieux : mon pays m’a dégagé de ma foi. (2, 160) Mais vous, grand roi, tenez votre promesse, et que Troie sauvée par moi me garde sa parole si je dis vrai, si je paye vos bienfaits du plus grand des services. "Toutes les espérances des Grecs, tout le succès qu’ils attendaient de la guerre commencée contre Troie, reposèrent toujours sur l’assistance de Minerve. Mais depuis que l’impie Diomède, et qu’Ulysse, l’inventeur de tous les crimes, après avoir égorgé la garde de la citadelle, eurent entrepris d’arracher du sanctuaire de la déesse le fatal Palladium, eurent osé saisir son auguste image, et de leurs mains ensanglantées toucher les bandelettes virginales de Pallas, dès lors s’évanouirent et furent emportées sans retour (2, 170) les espérances des Grecs : leurs forces se brisèrent, l’esprit de la déesse se détourna d’eux. Bientôt son courroux éclata par des signes manifestes. À peine la statue eut-elle été placée dans le camp, qu’on vit dans ses yeux levés sur nous pétiller des flammes brillantes, et dégoutter de tous ses membres une sueur salée : trois fois, ô prodige ! elle bondit sur le sol, secouant son égide et sa lance frémissante. Aussitôt Calchas s’écrie qu’il faut fuir, et repasser les mers ; que Pergame ne peut être détruit par les traits des Grecs, si l’armée ne retourne à Argos pour y prendre de nouveaux auspices, et si elle n’en ramène le Palladium, qu’elle a emporté sur ses vaisseaux creux à travers les mers. (2, 180) Aujourd’hui que les Grecs, poussés par les vents, ont regagné Mycènes, ils y préparent des armes et se rendent les dieux plus propices ; ensuite ils repasseront la mer, et reparaîtront à l’improviste sur ces rivages : c’est ainsi que Calchas a interprété les divins présages. Conseillés par lui, et pour remplacer le Palladium et l’image outragée de la déesse, ils ont fabriqué ce nouveau simulacre en expiation de leur abominable sacrilège. Calchas leur a ordonné d’édifier cette masse immense, et d’en élever jusqu’au ciel les compartiments gigantesques, afin qu’elle ne pût entrer par les portes de votre ville, ni être introduite dans l’enceinte de vos murailles, ni couvrir vos peuples de l’ombre tutélaire d’un culte antique. Car si vous portiez des mains sacrilèges sur ce don offert à Minerve, (2, 190) alors d’épouvantables maux (veuillent les dieux tourner contre les Grecs ces funestes présages !) éclateraient sur l’empire de Priam et sur les Phrygiens. Si au contraire, soulevé par vos mains, le colosse escalade vos murailles, ce sera l’Asie à son tour qui dans une grande guerre fondra sur les murs de Pélops ; et nos neveux doivent s’attendre à ces fatales représailles."
« Tant de perfidie, et l’art infernal du parjure Sinon, nous persuadent ; et ainsi furent vaincus par la ruse et par des larmes feintes ceux que n’avaient pu dompter ni Diomède, ni Achille de Larisse, ni dix ans de combats, ni mille vaisseaux conjurés.
« Pour surcroît de malheur, un prodige nouveau et plus effrayant (2, 200) encore s’offre à nos yeux, et achève de troubler nos esprits aveuglés. Laocoon, que le sort avait fait grand prêtre de Neptune, immolait en ce jour solennel un taureau sur l’autel du dieu. Voilà que deux serpents (j’en tremble encore d’horreur), sortis de Tenédos par un calme profond, s’allongent sur les flots, et, déroulant leurs anneaux immenses, s’avancent ensemble vers le rivage. Le cou dressé, et levant une crête sanglante au-dessus des vagues, ils les dominent de leur tête superbe : le reste de leur corps se traîne sur les eaux, et leur croupe immense se recourbe en replis tortueux. Un bruit perçant se fait entendre sur la mer écumante : déjà ils avaient pris terre ; (2, 210) les yeux ardents et pleins de sang et de flammes, ils agitaient dans leur gueule béante les dards sifflants de leur langue. Pâles de frayeur, nous fuyons çà et là ; mais eux, rampant de front, vont droit au grand prêtre : et d’abord ils se jettent sur ses deux enfants, les enlacent, les étreignent, et de leurs dents rongent leurs faibles membres. Armé d’un trait, leur père vient à leur secours ; il est saisi par les deux serpents, qui le lient dans d’épouvantables nœuds : deux fois ils l’ont embrassé par le milieu, deux fois ils ont roulé leurs dos écaillés autour de son cou ; ils dépassent encore son front de leurs têtes et de leurs crêtes altières. (2, 220) Lui, dégouttant de sang et souillé de noirs poisons, roidit ses mains pour se dégager de ces nœuds invincibles, et pousse vers le ciel des cris affreux. Ainsi mugit un taureau, quand, blessé devant l’autel par un bras mal assuré, il fuit, et a secoué la hache tombée de sa tête. Mais les deux dragons, glissant sur leurs écailles, s’échappent vers le temple de la terrible Pallas, gagnent la citadelle, et là se cachent sous les pieds de la déesse et sous son bouclier.
« Alors de nouvelles terreurs se glissent dans nos âmes frissonnantes : chacun se dit que Laocoon a reçu le juste châtiment de son crime, lui qui d’une main injurieuse a profané le cheval sacré, (2, 231) et lancé dans ses flancs un dard impie. Tous de s’écrier qu’il faut conduire au temple le divin simulacre, et implorer la pitié de la déesse. Aussitôt une brèche est faite dans nos murailles, et la ville est ouverte au colosse. Tous se mettent à l’œuvre : on élève les pieds du cheval sur des madriers roulants ; des cordes attachées à son cou se tendent pour le traîner ; la fatale machine escalade nos murs, grosse de soldats armés ; des enfants et des vierges chantent alentour des hymnes pieux, et se plaisent à toucher le câble qui la traîne. (2, 240) Elle entre enfin, et glisse menaçante à travers la ville. Ô ma patrie, ô Ilion, demeure des dieux, murailles des Troyens à jamais illustrées par la guerre ! quatre fois aux portes mêmes de la ville le cheval s’arrêta ; quatre fois on entendit un bruit d’armes dans son sein. Nous poursuivons, insensés que nous sommes, et aveuglés par la démence ; et nous plaçons le monstre fatal dans la citadelle sacrée. C’est alors que Cassandre ouvrit la bouche pour nous prédire nos destins ; Cassandre, que les Troyens (Apollon l’ordonnait ainsi) n’ont jamais crue. Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous parions de guirlandes, comme en un jour de fête, les temples de Troie. (2, 250) Cependant le ciel a tourné sur son axe, et la Nuit s’élance du sein de l’Océan, enveloppant de son ombre immense la terre, les espaces éthérés, et les embûches des Grecs. Dispersés dans l’enceinte de leurs murailles, les Troyens reposent silencieux ; le sommeil enchaîne leurs membres fatigués.
« En ce moment la troupe des Grecs, partie de Ténédos sur ses vaisseaux en ligne, gagnait, à la clarté paisible d’une lune amie, le rivage de Troie, qui leur était si connu : le vaisseau d’Agamemnon avait élevé des feux sur sa poupe royale. Alors Sinon, protégé par les destins ennemis d’Ilion, ouvre furtivement aux Grecs, enfermés dans les flancs du cheval, la barrière de sapin qui les retenait : le colosse mis à découvert les vomit à la lumière ; (2, 260) et de ses cavités béantes s’échappent avec transport, en se laissant glisser le long d’un câble, Thessandre, Sthénélus, le cruel Ulysse, Acamas, Thoas, Néoptolème ; et des premiers, Machaon, Ménélas, et Épéus, l’inventeur de l’affreux stratagème. Ils envahissent la ville ensevelie dans le vin et le sommeil, massacrent les gardes, ouvrent les portes, introduisent leurs compagnons dans la ville, et se rallient à leurs bataillons conjurés.
« C’était l’heure où le sommeil, doux présent des dieux, commence pour les malheureux mortels, et leur verse ses premières langueurs. (2, 270) Soudain je crus voir en songe Hector : il m’apparut, le visage défait par la tristesse, les yeux inondés de larmes, et tel qu’autrefois je l’avais vu traîné par les coursiers d’Achille, tout souillé de sang et de poussière, les pieds percés par des courroies, et horriblement gonflés. Hélas ! dans quel état je le revoyais ! qu’il ressemblait peu à cet Hector qui revenait chargé des dépouilles d’Achille, ou la main encore fumante des feux phrygiens qu’il avait lancés sur les vaisseaux des Grecs ! Un sang glacé collait sa barbe et ses cheveux ; et il portait encore les marques des blessures nombreuses qu’il avait reçues autour des murs de sa patrie. Il me sembla que moi-même (2, 280) je lui adressais ces tristes paroles : "Ô vous la lumière de la Dardanie, vous le plus ferme espoir des Troyens, qui vous a si longtemps retenu loin de nous ? De quelles contrées venez-vous, ô Hector, vous tant désiré des Troyens ? Combien des vôtres ont péri dans les combats ! que de maux ont assailli et Troie et ses défenseurs épuisés ! Enfin nous vous revoyons ! Mais quelle main barbare a ensanglanté votre front si pur ? Pourquoi ces cruelles blessures ?" Il ne me répond rien, et ne paraît pas touché de mes vaines questions ; mais, poussant un profond soupir : "Ah ! fuis, me dit-il, fils d’une déesse, fuis, et arrache-toi aux flammes qui t’environnent ! (2, 290) L’ennemi est dans nos murs ; Troie tombe du faîte de ses grandeurs. Nous avons assez fait pour notre patrie et pour Priam. Si Pergame avait pu être sauvé par un bras mortel, il l’eût été par le mien. Troie te confie ses dieux tutélaires, et leurs images sacrées : qu’elles accompagnent tes destins fugitifs ; cherche-leur un asile, quelque grande cité que tu bâtiras enfin, après avoir erré sur toutes les mers." Il dit, et emporte lui-même la statue de la puissante Vesta, et son bandeau sacré, et le feu éternel conservé dans son sanctuaire.
« Cependant des bruits confus et lugubres remplissent l’enceinte de nos murailles ; (2, 299) et quoique la maison de mon père Anchise fût située dans un lieu écarté, et qu’un bois la couvrît de son ombre, les cris de plus en plus éclatants y pénètrent, et le fracas des armes fond de plus près sur nous. Je m’éveille en sursaut ; d’un bond je monte au faîte du palais, et, l’oreille inquiète, j’écoute. Ainsi, quand la flamme poussée par le furieux auster s’abat sur les moissons, ou lorsqu’un torrent rapide, grossi des eaux de la montagne, noie la plaine, couche les riantes moissons, ruine les travaux des bœufs, et entraîne dans ses ondes les forêts précipitées, le berger, stupide d’épouvante, écoute du haut d’un rocher ces bruits lointains, et n’en sait pas la cause. Alors tout est connu, alors apparaissent au jour les embûches des Grecs. (2, 310) Déjà s’est écroulée la vaste maison de Déiphobe, envahie par les flammes ; déjà brûle des mêmes feux celle d’Ucalégon : l’incendie reluit au loin sur la plage de Sigée. On entend se mêler dans les airs et les cris des guerriers et les sons des clairons. Je saisis mes armes avec rage ; mais que peuvent mes armes dans mes mains désespérées ? Je brûle de ramasser une poignée de braves, de courir à la citadelle avec mes compagnons : la colère et la fureur précipitent mes esprits ; je ne sais plus que mourir glorieusement les armes à la main.
« Tout à coup je vois Panthée qui fuyait, échappé aux traits des Grecs ; Panthée Othryades, prêtre d’Apollon et gardien de la citadelle. (2, 320) Il portait dans ses mains les vases sacrés, et, traînant avec lui ses dieux vaincus et son petit-fils, il courait éperdu vers le rivage. "Panthée, m’écriai-je, en quel état sont nos affaires ? Sauverons-nous la citadelle ? Hélas ! me répondit-il, il est venu ce jour inévitable, le dernier de cet empire ! Ilion n’est plus ; ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense ! l’impitoyable Jupiter a tout transporté à Argos ; les Grecs dominent dans Troie embrasée. Leur gigantesque cheval, au milieu même de nos murailles, vomit des soldats de ses flancs, et Sinon vainqueur sème l’incendie (2, 330) en nous insultant ; des milliers d’ennemis se pressent aux portes ouvertes ; jamais il n’en est tant venu de la grande Mycènes. Les uns, le javelot à la main, occupent tous les passages : partout le fer tranchant, et la pointe des dards tournée contre nos poitrines, font briller la mort ; à peine les premiers gardes se défendent aux portes, et résistent dans l’ombre."
« Ces paroles de Panthée me transportent, et, les dieux m’inspirant, je me jette au milieu des armes et des flammes, partout où m’appellent et la triste érynnis, et les courages frémissants, et les clameurs qui s’élèvent aux cieux. Bientôt, à la clarté de la lune, se joignent à moi Rhipée, Épytus le plus vieux de nos guerriers, Hypanis, et Dymas, (2, 341) qui se serrent à nos côtés : le jeune Corèbe aussi est des nôtres ; Corèbe fils de Migdon, épris d’un fol amour pour Cassandre ; il était venu à Troie dans ces tristes jours pour briguer la main de la fille de Priam, et pour offrir son secours aux Phrygiens : malheureux amant, qui ne voulut pas croire son amante inspirée !
« Voyant cette petite troupe déterminée à combattre : "Guerriers, leur dis-je, cœurs généreux, mais généreux en vain, (2, 350) vous voyez la déplorable fortune d’Ilion : ils s’en vont de leurs temples, ils abandonnent leurs autels, les dieux par qui subsistait cet empire, hélas ! Et vous ne défendez plus qu’une ville incendiée ! Si donc vous êtes, comme moi, résolus à affronter la dernière chance des batailles, mourons, et jetons-nous au milieu des glaives ennemis. La seule ressource des vaincus, c’est le désespoir." Ce peu de mots a redoublé leur rage. Alors, comme des loups ravissants qui, poussés hors de leur retraite par l’indomptable faim, rôdent dans une nuit noire, et que leurs petits attendent, le gosier altéré de carnage, nous courons, à travers les ennemis et les traits, à une mort certaine. Nous nous avançons au milieu (2, 360) de la ville ; la nuit étend sur nous ses ailes ténébreuses. Nuit cruelle ! qui pourrait en raconter les désastres et les morts sanglantes ? Quels yeux, Ilion, auraient assez de larmes pour pleurer tes malheurs ! Une ville antique, et durant tant d’années la reine des cités, tombe, et les corps inanimés de ses habitants jonchent çà et là ses rues, ses maisons, le seuil sacré de ses temples. Cependant les Troyens ne rougissent pas seuls le fer de leur sang : parfois aussi le courage se réveille dans le cœur des vaincus, et sous leurs mains ranimées tombent les Grecs vainqueurs : partout le sang, les pleurs, l’effroi ; partout l’image lugubre de la mort.
(2, 370) « Le premier des Grecs qui s’offre à nous, c’est Androgée, à la tête d’une troupe nombreuse : nous croyant de ses compagnons d’armes, et trompé par la nuit, il nous adresse ces confiantes paroles : "Amis, hâtez-vous donc ; quelle lenteur enchaîne ainsi vos pas ? Déjà nos compagnons, animés au pillage, emportent les débris enflammés de Pergame ; et vous, vous descendez à peine de vos vaisseaux !" Il dit, et tout à coup s’aperçoit, à notre réponse équivoque, qu’il est tombé dans un parti d’ennemis. Frappé de stupeur, il se retire, retenant et ses pas et sa voix. Tel le voyageur appuie, sans y songer, un pied pesant sur un serpent caché sous les ronces épineuses, et soudain recule épouvanté : (2, 381) le reptile a dressé sa tête et son cou bleuâtre, que gonfle la colère. Ainsi devant nous Androgée reculait d’épouvante. Nous fondons sur sa troupe, et, la pressant de nos armes, nous l’enveloppons de tous côtés. Troublés par la peur et par l’ignorance des lieux, les Grecs tombent sous nos coups : la fortune seconde ainsi nos premiers efforts. "Mes amis, s’écrie Corèbe, que le succès échauffe et transporte, marchons dans ce premier sentier que nous fraye la fortune ; et partout où elle se montre favorable, suivons-la. Changeons nos boucliers, et couvrons-nous des armes des Grecs : (2, 390) ruse ou valeur, qu’importe entre ennemis ? les Grecs eux-mêmes nous fourniront des armes."
« Il dit, et pare son front du casque d’Androgée et de son aigrette flottante, se couvre de son brillant bouclier, et attache à son côté le glaive emprunté des Grecs. Rhipée, et Dymas, et tous les nôtres, entraînés par son exemple, en font autant : chacun s’arme de ses dépouilles récentes. Nous marchons ainsi, nous mêlant aux Grecs, en dépit des destins jaloux, et nous livrons maint combat heureux dans la nuit obscure. Plus d’un guerrier d’Argos est précipité dans l’Orcus. Les uns fuient vers leurs vaisseaux, et vont chercher vers le rivage (2, 400) un sûr abri ; les autres, frappés d’une honteuse épouvante, escaladent de nouveau le monstrueux cheval, et se cachent dans ses flancs, qui leur sont si connus. Hélas ! qui peut, s’il a contre lui les dieux, s’en fier à sa vaillance ?
« Voici que du temple et du sanctuaire de Minerve la fille de Priam, Cassandre, était traînée, les cheveux épars, et levant au ciel ses yeux enflammés de colère ; ses yeux... car des fers chargeaient ses faibles mains. Corèbe ne peut soutenir ce spectacle, et furieux il se jette, pour y mourir, au milieu de la foule des Grecs. Nous le suivons tous, et nous nous précipitons au fort de la mêlée. (2, 410) Mais voilà que, du faîte du temple où ils s’étaient portés, les Troyens nous écrasent sous leurs traits ; la forme de nos armes et nos panaches grecs les ont trompés : il se fait un horrible massacre des nôtres. En même temps les Grecs, de douleur et de rage de se voir enlever la vierge captive, se rassemblent de tous côtés et fondent sur nous : c’est le fougueux Ajax, ce sont les deux Atrides, c’est l’armée entière des Dolopes. Ainsi, rompant le tourbillon qui les enveloppait, des vents rivaux, le Zéphyre, le Notus, et l’Eurus fier de monter les coursiers de l’Aurore, luttent les uns contre les autres : les forêts sifflent ; Neptune en furie fait écumer la mer sous son trident, et la bouleverse dans ses plus profonds abîmes. (2, 420) Ceux même qu’au milieu des ombres de la nuit nous avions surpris, dispersés, poussés devant nous par toute la ville, reparaissent soudain. Les premiers ils reconnaissent nos boucliers, et nos armes empruntées ; ils remarquent les sons étrangers de notre langage. Nous sommes donc accablés par le nombre : Chorèbe le premier, frappé par la main de Pénélée, va tomber devant l’autel de la redoutable déesse de la guerre : Rhipée tombe aussi ; Rhipée, le plus juste des Troyens, le plus pieux des mortels : et pourtant les dieux ne l’épargnèrent pas ! Hypanis et Dymas meurent percés par des javelots troyens ; et toi, Penthée, (2, 430) tu tombas aussi, et ni ton insigne piété, ni le sacré bandeau d’Apollon, ne purent te protéger. Cendres d’Ilion, et vous flammes qui dévorâtes les restes des miens, soyez-moi témoins que dans cette chute dernière de ma patrie je n’ai évité ni les traits des Grecs, ni les chances périlleuses des combats ; et que si c’eût été ma destinée de succomber, j’avais fait assez pour mériter de mourir ! Enfin nous sommes arrachés de la mêlée ; avec moi se retirent Iphitus et Pélias ; Iphitus, déjà appesanti par l’âge ; Pélias, qu’Ulysse a blessé, et qui se traîne sur nos pas. Alors de grands cris nous appellent au palais de Priam.
« Là nous vîmes un combat si terrible et Mars si furieux, qu’il semblait qu’on ne combattît point ailleurs, et que nul ne mourût dans Troie entière. Nous vîmes les Grecs se précipiter à l’escalade du palais, (2, 441) et, formant la tortue, en assiéger les portes. Les échelles sont dressées le long des murs, au pied même des portes ; sur les degrés se pressent les assiégeants ; d’une main ils tiennent leurs boucliers, dont ils se couvrent pour repousser les traits ; de l’autre, ils saisissent le faîte du toit. Les Troyens de leur côté arrachent les pierres de leurs tours et de leurs maisons démolies : voyant venir leur dernière heure et déjà sous le coup de la mort, ils n’ont plus que ces armes pour se défendre. Les poutres et les lambris dorés, superbes ornements de leurs anciens rois, sont roulés sur l’ennemi ; d’autres, l’épée à la main, (2, 450) gardent les premières portes, et, serrant leurs rangs, en défendent l’entrée. Ce spectacle rallume mon courage : je cours sauver le palais de mon roi, soutenir ses derniers défenseurs, rendre quelque peu de force aux vaincus.
« Derrière le palais de Priam était une porte, issue secrète qui réunissait entre elles par un commun passage les longues galeries de la demeure de nos rois : c’était par là que l’infortunée Andromaque, dans le temps de nos grandeurs, avait coutume de se rendre sans escorte vers ses vieux parents, et menait à son aïeul son cher Astyanax. Je m’élance par cette porte jusqu’au faîte du palais, d’où les malheureux Troyens lançaient des traits impuissants. (2, 460) Là s’élevait comme suspendue au comble, et perdant son sommet dans les nues, une tour, d’où l’on voyait Troie entière, et le camp des assiégeants, et les mille vaisseaux des Grecs : avec des leviers de fer nous sapons aux endroits mal unis et déjà chancelants les derniers étages de l’immense édifice ; nous l’ébranlons jusqu’en ses fondements, et tout à coup le poussons : la tour s’écroule avec fracas, et va tomber au loin sur les bataillons grecs ; mais d’autres prennent leur place, et sur eux pleuvent incessamment et des pierres et toute sorte de traits.
« Devant le vestibule, et sur le seuil même du palais, Pyrrhus (2, 470) bondit, tout resplendissant de l’éclat qui jaillit de ses armes d’airain. Tel reparaît à la lumière un serpent que les brumes glaciales cachaient sous terre, repu d’herbes vénéneuses et gonflé de poisons : aujourd’hui, revêtu d’une peau nouvelle et rayonnant de jeunesse, le cou dressé et roulant sa croupe luisante, il s’étale au soleil, et darde un triple aiguillon. Avec Pyrrhus entrent dans le palais le grand Périphas, Automédon qui portait jadis les armes et guidait les coursiers d’Achille, et toute la bouillante jeunesse de Scyros : ils lancent des feux jusque sur les toits. À leur tête Pyrrhus, saisissant une hache à deux tranchants, (2, 480) brise les portes d’airain, ébranle leurs gonds, fend leurs ais solides, et, creusant le chêne dans sa vaste épaisseur, y fait une large ouverture. Alors apparaît l’intérieur du palais, et se découvrent ses longues galeries ; alors l’œil plonge dans la demeure de Priam et dans l’antique foyer de nos rois. Des soldats postés sur le seuil le défendent encore. Mais au dedans tout n’est que gémissements, trouble et effroi lamentable ; et des hurlements de femmes retentissent dans les profondeurs les plus reculées de l’édifice ; leurs clameurs vont frapper les astres. Alors les mères tremblantes errent dans la vaste enceinte ; (2, 490) elles embrassent les portes, et y collent une dernière fois leurs lèvres. Pyrrhus (c’est Achille, c’est son ardeur) presse l’assaut : ni barrières, ni gardes, ne peuvent lui résister ; la porte chancelle sous les coups redoublés du bélier, et tombe arrachée de ses gonds. Le fer s’ouvre un chemin ; les passages sont forcés ; les Grecs pénètrent, et massacrent les premiers qu’ils rencontrent : tout le palais se remplit de soldats. Avec moins de fureur un fleuve écumant, qui a rompu ses digues, et vaincu par l’effort de ses eaux amoncelées les masses qu’on leur opposait, déborde et s’emporte dans la plaine, entraînant à travers les campagnes et les taureaux et les étables. J’ai vu (2, 500) Pyrrhus, enivré de carnage ; j’ai vu les deux Atrides sur le seuil du palais ; j’ai vu Hécube, et ses cent filles, et Priam ensanglantant les autels et les feux qu’il avait lui-même consacrés. Les couches nuptiales de ses cinquante fils, immense espérance de postérité, ces lambris superbes, cet or, ces riches dépouilles de la Phrygie, ont péri ; les Grecs sont partout où n’est pas la flamme.
« Mais peut-être, ô reine, voulez-vous savoir comment Priam acheva sa destinée. Lorsqu’il eut vu Troie prise et tombée, son palais croulant de toutes parts, et l’ennemi vainqueur au sein même de ses foyers, (2, 509) le vieillard charge en vain ses épaules tremblantes d’armes que depuis longtemps elles n’étaient plus accoutumées à porter ; il prend un glaive, hélas ! inutile dans ses mains, et, résolu de mourir, se jette à travers la foule des ennemis. Au milieu du palais, et sous la voûte lumineuse des cieux, il y avait un grand autel, sur lequel un antique laurier penchait ses rameaux, embrassant de son ombre les dieux domestiques. Autour de cet autel se tenaient serrées Hécube et ses filles, pareilles à des colombes que la noire tempête a précipitées en troupe sur la terre ; immobiles, elles embrassaient les statues des dieux. Dès qu’Hécube voit le vieux roi couvert des armes d’un jeune homme : « Malheureux époux, lui dit-elle, quelle funeste démence (2, 520) vous pousse à vous charger de ces traits ? Où courez-vous ? Ce n’est pas d’un tel secours, ni d’un pareil défenseur, que nous avons besoin aujourd’hui ; non, et mon Hector lui-même ne nous sauverait pas. Venez enfin près de nous ; cet autel nous protégera tous ; ou vous mourrez avec nous." Elle dit, attire à elle le vieillard, et le place dans l’asile sacré.
« Cependant Polite, l’un des enfants de Priam, échappé des mains sanglantes de Pyrrhus, fuyait à travers les traits et les ennemis sous les longs portiques du palais, et parcourait blessé les galeries solitaires : Pyrrhus, qui brûle de l’achever, (2, 530) le poursuit, et déjà le touche de sa main, déjà l’accable de sa lance. Polite enfin court jusqu’à l’autel ; et là, sous les yeux et à la face de ses parents, il tombe, et rend son dernier souffle avec son sang. En ce moment Priam ne se possède plus ; et quoique la mort déjà l’environne, il ne retient ni sa voix ni sa colère. "Barbare, s’écrie-t-il, que les dieux (s’il est dans le ciel quelque justice vengeresse) te récompensent dignement d’un si exécrable forfait, et qu’ils t’en payent le prix que tu mérites, toi qui m’as fait voir mon fils mourant à mes yeux, toi qui as souillé la face d’un père du sang de son enfant ! (2, 540) Mais cet Achille, dont tu te vantes faussement d’être le fils, ne fut pas tel que toi envers Priam, son ennemi ; les droits et la sainteté des suppliants le touchèrent ; il me rendit pour l’ensevelir le corps défiguré de mon Hector, et me renvoya libre dans le palais de mes pères." En disant ces mots, le vieillard lance à Pyrrhus un trait faible et sans portée, que repousse aussitôt l’airain sonore de son armure, et qui pend vainement à la surface effleurée du bouclier. Alors Pyrrhus : "Va donc annoncer toi-même à mon père ce que tu vois ; raconte-lui mes tristes exploits ; dis-lui que Néoptolème dégénère : (2, 550) mais avant, meurs." Il dit, traîne vers l’autel le vieillard tremblant, et dont les pieds glissent dans le sang du dernier de ses fils ; saisit d’une main sa chevelure, de l’autre lève son épée étincelante, et la lui plonge dans le sein jusqu’à la garde. Ainsi finit Priam ; ainsi le destin nous l’enleva, après qu’il eut vu Troie incendiée, Pergame renversé de fond en comble ; ainsi périt ce dominateur de l’Asie, fier de commander à tant de peuples, de régner sur tant de terres : maintenant gît sur le rivage ce reste d’un grand roi ; sa tête est séparée de ses épaules ; ce n’est plus qu’un cadavre sans nom.
« Alors pour la première fois je sentis une affreuse horreur m’environner ; (2, 560) j’en demeurai stupide ; l’image de mon père chéri me revint à l’esprit, quand je vis ce monarque, comme lui chargé d’ans, exhaler sous le fer ennemi sa misérable vie : je pensai à Créuse, mon épouse, que j’avais abandonnée ; à ma maison, livrée peut-être au pillage ; aux maux qui menaçaient mon enfant, mon Iule. Je regarde derrière moi, et je cherche si quelques amis m’entourent encore : tous, fatigués de combattre, m’ont abandonné, et d’épuisement se sont précipités de nos toits, ou jetés au milieu des flammes.
« Je restais seul, lorsque, errant à la clarté de l’incendie et portant çà et là des regards inquiets, j’aperçois, sur le seuil du temple de Vesta, Hélène, qui y cherchait quelque retraite obscure et silencieuse. (2, 571) Cette femme, la furie d’Argos et de Troie, redoutant et la vengeance des Troyens qui voyaient Pergame renversé par ses mains adultères, et la vengeance des Grecs, et le ressentiment d’un époux indignement délaissé, s’était cachée là, et, odieuse à tous, se tenait à l’ombre des autels. Je sentis s’allumer en moi tous les feux de la colère, et je brûlai de venger sur cette femme ma patrie en ruines, et de châtier enfin tant de scélératesse. "Quoi ! Me dis-je, cette femme ira, saine et sauve, revoir Sparte et Mycènes, sa patrie ? Reine encore et triomphant d’Ilion, elle rentrera dans son empire ? Elle reverra son époux, sa maison, son père et ses enfants, (2, 580) environnée de la foule des Troyennes et de nos femmes, devenues ses esclaves ? Et Priam aura péri sous le glaive ? Et Troie aura brûlé tout entière ? Et ces rivages auront tant de fois regorgé du sang troyen ? Non ; et quoiqu’il n’y ait nulle gloire à tuer une femme, et tout ignoble que soit la victoire, on me louera pourtant d’avoir exterminé ce monstre, et puni l’infâme comme elle le méritait ; enfin j’éteindrai dans son sang les flammes de ma vengeance ; son sang rassasiera les mânes des miens."
« Ainsi je m’emportais, ainsi m’égarait la fureur, (2, 589) quand tout à coup Vénus, ma mère, paraît à mes yeux, plus brillante que je ne l’avais jamais vue, et resplendissante, au milieu des ténèbres, de la plus pure lumière des cieux : je reconnus la déesse, aussi belle, aussi majestueuse qu’elle apparaît dans l’Olympe aux immortels. Elle retint mon bras, et me dit de sa bouche de rose : "Quel si grand sujet allume en ton cœur cette colère indomptable ? Pourquoi ces fureurs ? Et n’as-tu donc plus de souci de ta mère et des nôtres ? Que ne vas-tu voir plutôt dans Troie, où tu as laissé ton père Anchise, que la vieillesse accable ! Créuse, Ascagne, vivent-ils encore ? De tous côtés les hordes errantes des Grecs les environnent ; et si mon amour inquiet ne repoussait loin d’eux les périls, (2, 600) déjà la flamme les aurait dévorés tous trois, ou le fer ennemi se serait baigné dans leur sang. Non, ce n’est point l’odieuse Lacédémonienne, ce n’est point Pâris qu’il faut accuser aujourd’hui : c’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux qui renverse cet empire, et qui précipite du faîte Ilion. Regarde, car je vais dissiper le nuage dont l’humide vapeur, répandue sur tes yeux mortels, obscurcit ta vue et en émousse la pointe : écoute seulement, et, rassuré par ta mère, ne résiste pas à ses ordres. Là où tu vois ces masses dispersées, les pierres arrachées et confondues, (2, 610) c’est Neptune qui des coups redoublés de son trident bat vos murailles, en ébranle les assises profondes, et déracine Ilion entier dans ses fondements. Vois-tu Junon la première à la porte Scée, l’implacable Junon ; et comme, le fer à la main, elle appelle en furieuse ses soldats, trop lents à quitter leurs vaisseaux ? Regarde derrière toi, c’est Pallas avec sa redoutable égide ; portée sur un nuage étincelant, elle est assise sur le sommet de la citadelle. Le père des dieux lui-même souffle aux Grecs le feu de la guerre, et seconde leurs efforts : lui-même il suscite les dieux contre les armes troyennes. Fuis donc au plus vite, ô mon fils, et cesse une vaine résistance : (2, 620) je serai partout avec toi, et te conduirai en sûreté jusqu’au seuil paternel." Elle dit, et disparut dans l’ombre épaisse de la nuit.
« Alors m ’apparaissent les figures effrayantes des grands dieux ennemis de Troie ; alors je vis Ilion tout entier s’abîmer dans les flammes, et la ville de Neptune se renverser de fond en comble. Ainsi sur le sommet d’une haute montagne gémit, entamé par le fer et sous les coups redoublés de la hache, un frêne antique que des bûcherons, rassemblant leurs bras, s’efforcent d’abattre : l’arbre menace encore le ciel, son feuillage tremble, sa cime ébranlée chancelle ; (2, 630) enfin, épuisé par les blessures, il pousse un dernier gémissement, tombe, et roule dans la vallée ses vastes ruines. Je descends de la citadelle, et, guidé par une main divine, je m’esquive à travers les flammes et les ennemis ; devant moi les traits s’écartent, l’incendie se retire. J’arrive sur le seuil de la maison paternelle et dans la demeure de mes aïeux : mais voilà que mon père, que je voulais sauver le premier et transporter sur les montagnes voisines, refuse de traîner plus longtemps sa vie après la ruine d’Ilion, et de souffrir les maux de l’exil. "Fuyez, nous dit-il, vous qu’échauffe encore le sang de la jeunesse, vous à qui vos forces sont demeurées entières, (2, 640) fuyez : si les dieux avaient voulu que ma vie se prolongeât, ils m’auraient conservé ces demeures de mes ancêtres. C’est assez, c’est trop pour moi d’avoir vu une fois cette ville saccagée, et d’avoir survécu à ma patrie conquise. Laissez-moi mourir à cette place, et dites en partant un dernier adieu aux restes d’Anchise. Je saurai bien de cette main terminer ma vie, ou l’ennemi, par pitié, enlèvera ma dépouille : qu’est-ce que la perte d’un tombeau ? Il y a trop longtemps qu’odieux aux immortels, je traîne sur cette terre une vie inutile, depuis que le maître des dieux et des hommes m’a effleuré du vent de sa foudre et touché des feux de son tonnerre." (2, 650) En disant ces mots il persistait dans sa résolution, et y demeurait inébranlable. Mais nous, mais Créuse mon épouse, Ascagne et toute la maison se répandaient en larmes, et le conjuraient de ne pas entraîner tout avec lui, de ne pas peser encore sur nos destinées accablantes. Il résiste à nos prières ; rien ne peut l’arracher des lieux où il veut mourir. Désespéré, je me jette de nouveau dans les hasards des combats, et je souhaite d’y trouver la mort. Car quel autre parti prendre ? quelle autre fortune m’était laissée ? "Ah ! mon père, m’écriai-je, avez-vous pu penser que je fuirais sans vous ? Et votre bouche paternelle a-t-elle pu me commander un crime si exécrable ? Si les dieux veulent qu’il ne reste plus rien d’une si grande ville, (2, 660) si vous-même êtes ferme dans la résolution cruelle de vous joindre vous et les vôtres aux ruines de Troie, la porte est ouverte à cette mort que vous appelez. Voici venir Pyrrhus tout dégouttant du sang de Priam, Pyrrhus qui massacre le fils sous les yeux du père, et qui égorge le père à la face des autels. Ô ma divine mère, ne m’avez-vous donc arraché au fer et à la flamme que pour que je visse l’ennemi au sein de mes foyers, Ascagne et mon père, et avec eux Créuse, massacrés dans le sang l’un de l’autre ? Rendez-moi, rendez-moi mes armes ; le dernier jour a lui pour les vaincus, et les appelle ; rendez Enée aux Grecs ; que pour moi les combats se rallument : (2, 670) nous ne mourrons pas tous aujourd’hui sans vengeance." Alors je ceins de nouveau mon épée, j’attache à mon bras mon bouclier, et je me porte hors de ma demeure. Mais voici que mon épouse, embrassant mes genoux, m’arrête sur le seuil, et, présentant à mes baisers mon fils Iule "Si tu cours à la mort, me dit-elle, entraîne-nous donc partout avec toi ; mais si tu as encore quelque espoir en la force éprouvée de ton bras, commence du moins par sauver cette demeure où tu laisses un enfant, un père, où tu veux me laisser, moi que tu appelais ta chère épouse."
Ainsi Créuse exhalait ses plaintes et remplissait toute la maison de ses cris. (2, 680) Soudain s’offre à nos regards un prodige inouï. Sur la tête d’Ascagne, dans les bras et sous les yeux mêmes de ses parents en pleurs, une flamme légère brilla, qui, touchant mollement sa chevelure, ne fit que l’effleurer, et se jouer innocemment autour de ses tempes. Nous, dans le trouble et l’épouvante, nous secouons ces cheveux enflammés, et, versant l’eau à grands flots, nous tâchons d’éteindre ces flammes célestes. Mais Anchise lève au ciel des yeux réjouis, et, tendant ses mains vers l’Olympe : "Puissant Jupiter, s’écria-t-il, si nos prières peuvent vous fléchir, (2, 690) jetez seulement sur nous un regard favorable ; et si nous le méritons par notre piété, ne cessez pas de nous secourir, et confirmez ces heureux présages."
« À peine le vieillard achevait-il sa prière, qu’un éclat soudain du tonnerre se fit entendre vers la gauche, et qu’une étoile, glissant des cieux au milieu des ténèbres, courut à travers l’espace avec une longue traînée de lumière ; nous vîmes l’astre, un moment suspendu sur le faîte de notre demeure, l’éclairer de ses feux, et se perdre, en traçant sa route brillante, dans les forêts de l’Ida : alors un long sillon de flamme nous illumina, et les lieux d’alentour fumèrent d’une odeur de soufre. Vaincu par ces signes éclatants, mon père se lève, (2, 700) invoque les dieux et adore l’étoile sacrée. « Allons, dit-il, et plus de retard ; je vous suis, dieux de ma patrie, et vais où vous me conduisez ; conservez ma famille, conservez mon petit-fils. Ces présages viennent de vous ; où sera votre puissance, là seront les restes de Troie. Je cède, ô mon fils, et je ne refuse plus de t’accompagner."
« Il dit, et déjà nous entendions de plus près pétiller les flammes ; déjà l’incendie plus éclatant roulait vers nous ses tourbillons. "Vite, m’écriai-je, vite, ô mon père chéri, placez-vous sur les épaules de votre fils : je vous porterai, et ce fardeau ne me sera point accablant. Quoi qu’il arrive, nos périls seront communs, (2, 710) ou nous nous sauverons ensemble : que mon Ascagne marche à mes côtés ; et vous, Créuse, suivez de loin nos pas. Vous, mes serviteurs, soyez attentifs à ce que je vais vous dire. Au sortir de la ville, vous verrez un ancien temple de Cérès et des autels abandonnés, et près de là un vieux cyprès que la piété de nos pères a conservé durant de nombreuses années. C’est là que nous nous rendrons tous par différents chemins. Vous, mon père, prenez nos vases saints et nos dieux pénates. Moi qui reviens d’un si rude combat, je ne puis les toucher de mes mains encore sanglantes, avant de m’être purifié dans les eaux vives d’un fleuve." (2, 721) En achevant ces mots, je couvre d’un vêtement mes larges épaules et mon cou, et je m’enveloppe d’une peau de lion ; je me courbe, et je reçois mon précieux fardeau. Iule s’attache à ma main, et suit son père à pas inégaux. Créuse marche derrière nous ; nous traversons des lieux pleins d’une sombre horreur ; et moi qui tout à l’heure affrontais sans pâlir les traits des Grecs et leurs bataillons rassemblés, maintenant tous les bruits me font peur, un souffle m’épouvante ; je respire à peine : je tremble et pour mon fardeau et pour ceux qui me suivent.
(2, 730) « Déjà nous approchions des portes, et il me semblait que j’avais échappé à tous les passages périlleux, quand tout à coup je crois entendre un bruit de pas qui se précipitent ; mon père regarde dans l’ombre, et me crie : "Fuis, mon fils, fuis ; les ennemis approchent ; je vois reluire des boucliers et briller des casques." En ce moment je ne sais quelle divinité ennemie troubla mes esprits et m’en ravit l’usage. Tandis que je cours éperdu à travers des sentiers détournés, et que je m’écarte des chemins battus, ma chère Créuse, hélas ! est ce le destin qui me l’enleva ? S’était-elle égarée ? ou s’arrêta-t-elle tombant de lassitude ? (2, 740) Je ne sais ; mais depuis mes yeux ne l’ont plus revue. Je ne portai mes regards en arrière et ne songeai à cette perte cruelle que lorsque, arrivés sur l’antique colline de Cérès et dans son temple sacré, et y rassemblant notre troupe fugitive, nous vîmes que Créuse seule nous manquait, qu’une mère était perdue pour son fils, une épouse pour son époux. Dans ma douleur insensée, qui n’accusai-je point et des hommes et des dieux ? qu’avais-je vu de plus horrible dans Ilion en ruines ? Aussitôt je laisse dans l’endroit le plus secret de la vallée Ascagne, Anchise et mes dieux pénates, les recommandant à mes compagnons. Je reprends mes armes et je rentre dans la ville, (2, 750) résolu de voler à de nouveaux hasards, de parcourir encore Troie entière, de donner tête baissée dans les périls. D’abord je retourne vers les murs et vers le seuil obscur de la porte par où j’étais sorti, et, me guidant au milieu des ténèbres sur la trace de mes pas, je jette çà et là des regards avides. Partout règne l’horreur ; partout c’est un silence épouvantable. Peut-être a-t-elle porté ses pas vers la maison de mon père ? peut-être l’y reverrai-je ? J’y cours : les Grecs s’étaient précipités dans la demeure de mes aïeux, et l’avaient envahie. Les flammes dévorantes, poussées par le vent, roulaient jusqu’au comble, et déjà le dépassaient ; furieuses, elles s’élançaient vers les cieux. (2, 760) Je m’avance vers le palais de Priam, et je revois la citadelle. Sous les portiques solitaires du temple de Junon, Phénix et le cruel Ulysse, commis à la garde du butin, veillaient sur leur proie : là je vois entassés tous les trésors de Troie arrachés aux temples en flammes, les tables des dieux, les cratères d’or massif, les dépouilles captives ; autour sont rangés en longue file les enfants et les mères tremblantes. J’osai bien jeter ma voix plaintive dans l’ombre de la nuit, et remplir de mes cris Ilion désolé ; et, dans mon désespoir, (2, 770) je dis et redis cent fois le nom de Créuse absente.
« Pendant que je m’emporte ainsi en recherches vaines et en regrets insensés, voici que l’ombre de Créuse elle-même s’offre à mes yeux, et que son triste fantôme m’apparaît plus grand que je ne la vis jamais elle-même. J’en frémis d’horreur, mes cheveux se dressèrent sur ma tête, ma voix expira sur mes lèvres. Mais Créuse, m’adressant la parole, calme ainsi mes cruelles inquiétudes : "Pourquoi, cher époux, t’abandonner à cette douleur insensée ? Rien ne nous arrive aujourd’hui que les dieux n’aient ordonné, et il ne t’est pas permis d’emmener avec toi Créuse ; le souverain maître de l’Olympe ne le veut pas. (2, 780) Un long exil t’attend, et de vastes mers seront sillonnées par tes vaisseaux. Tu arriveras enfin dans la terre d’Hespérie, dans ces grasses campagnes que le Tibre étrusque baigne de ses tranquilles eaux. Là se renoueront pour toi de belles destinées ; tu conquerras un empire et la main d’une royale épouse : cesse donc de pleurer ta chère Créuse. Je ne verrai point les demeures superbes des Myrmidons et des Dolopes ; je n’irai point servir les femmes de la Grèce, moi le sang de Dardanus, moi l’épouse du fils de Vénus. Mais la puissante mère des dieux me retient sur ces bords : adieu, et garde ton amour à l’enfant que nous aimions ensemble." (2, 790) Elle dit, me laisse pleurant et voulant lui parler encore, et s’évanouit dans l’air. Trois fois j’essaye de jeter mes bras autour de son cou ; trois fois l’ombre vainement saisie échappe à mes mains, aussi légère que le vent, aussi fugitive qu’un songe.
« Ainsi se passa cette nuit, et j’allai enfin rejoindre mes compagnons. Là je vois avec étonnement que leur nombre s’est accru d’une foule immense : c’étaient des mères, des époux, des enfants, troupe misérable, restes d’Ilion que je recueillais pour l’exil. Ils étaient accourus de toutes parts, chargés de leurs débris, (2, 800) et prêts à me suivre sur les mers partout où je voudrais les conduire. Déjà le brillant Lucifer se levait sur les hauteurs de l’Ida, et ramenait le jour. Les Grecs tenaient assiégées les portes de Troie ; il n’y avait plus d’espérance de secourir ma patrie. Je me retirai donc, et, enlevant mon père, je le portai sur la montagne. »
Livre III
Virgile
L’Énéide
Traduction par Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 262-277).
◄ Livre II
Livre IV ►
LIVRE III.
(3, 1) « Il avait plu aux dieux de ruiner le grand empire de l’Asie, de détruire Priam et sa race innocente : le superbe Ilion était tombé, et Troie, ouvrage de Neptune, fumait ensevelie tout entière dans la cendre. Alors, poussés par les présages des dieux, nous cherchons çà et là des lieux d’exil et des terres désertes ; sous les hauteurs d’Antandre, au pied même du mont Ida, nous construisons une flotte, incertains sur quel bord nous porteront les destins, où nous pourrons enfin nous fixer. Nous rassemblons les restes d’un peuple fugitif. L’été s’ouvrait à peine, quand mon père Anchise nous ordonna de mettre à la voile. (3, 10) Alors je quitte en pleurant les rivages de ma patrie, le port, et les champs où fut Troie : exilé, la mer m’emporte moi et mes compagnons, mon fils et mes pénates, et les grands dieux de la Phrygie.
« Bien loin de Troie s’étend une vaste contrée, chère au dieu Mars ; les Thraces la cultivent ; jadis y régna le cruel Lycurgue. Troie, tant que dura sa haute fortune, vit ses pénates et ceux de la Thrace unis par les liens d’une antique hospitalité. C’est là que me portent les vagues et mes funestes destins ; je jette sur la rive sinueuse des mers les fondements d’une ville nouvelle ; et déjà ses habitants ont pris de mon nom le nom d’Énéades. Cependant j’offrais un sacrifice à Vénus ma mère, (3, 20) et aux dieux dont les auspices président aux ouvrages commencés des mortels, et j’immolais au maître tout-puissant de l’Olympe un superbe taureau sur le rivage. Près de là était un tertre où le souple cornouiller et le myrte dressaient leurs tiges serrées. Je m’approche, et j’essaye d’arracher de terre quelques arbrisseaux verdoyants, pour couvrir les autels d’un frais feuillage. Soudain un prodige épouvantable s’offre à mes yeux. Du premier arbrisseau que j’arrache du sol, en rompant ses racines, coulent des gouttes d’un sang noir ; la terre en est toute souillée : je tressaille d’horreur ; (3, 30) un froid mortel a glacé mes sens. J’essaye encore d’arracher la tige flexible d’un second arbrisseau, et de pénétrer les causes profondes de cet affreux mystère ; un sang noir jaillit encore de l’écorce déchirée. Agité de mille pensées, j’invoquais les nymphes des bois, et Mars qui préside aux campagnes des Gètes, suppliant ces divinités de tourner à bien ce prodige, et de nous rendre légers ces présages. Mais tandis que, redoublant de force, je tente de déraciner un troisième arbrisseau, et qu’appuyant mes genoux sur le tertre je lutte contre l’arène (parlerai-je ou me tairai-je ?), du fond du tertre une voix lamentable (3, 40) se fait entendre, et ces accents plaintifs viennent frapper mon oreille : "Énée, pourquoi déchires-tu un malheureux ? Épargne ma tombe, et ne souille pas tes mains pures. Troyen comme toi, je ne te suis point étranger ; ce sang que tu vois couler de cette tige est le mien. Ah ! fuis cette terre cruelle, fuis ce rivage avare. Je suis Polydore, percé en ce lieu de mille traits ; leurs pointes aiguës m’accablent encore ; elles ont germé dans cette terre en moisson homicide." À ces mots je sentis mon âme oppressée par l’anxiété et la terreur ; je demeurai interdit ; mes cheveux se dressèrent sur ma tête, ma voix expira sur mes lèvres.
(3, 49) « J’avais reconnu Polydore : jadis le malheureux Priam, se défiant de la fortune des armes dardaniennes, et voyant Troie cernée de tous côtés, l’avait secrètement envoyé, avec beaucoup d’or, au roi de Thrace, pour qu’il prît soin de son enfance. Cet hôte perfide, dès que la puissance troyenne eut été brisée, et que la fortune se fut retirée d’Ilion, suivit le parti d’Agamemnon et ses armes victorieuses, viola tous les droits sacrés, assassina Polydore, et s’empara violemment de ses trésors. À quoi ne pousses-tu pas les cœurs mortels, exécrable soif de l’or ? Revenu de ma première épouvante, j’allai raconter aux principaux de la nation, et à mon père le premier, ces prodiges divins, et je leur demandai conseil. (3, 60) Tous furent d’avis qu’il fallait s’éloigner de cette terre sacrilège, quitter ces bords où l’hospitalité avait été souillée, et livrer de nouveau la voile aux vents. Cependant nous rendons à Polydore les honneurs suprêmes, et la terre entassée par nos mains s’élève pour lui en immense tombeau. De lugubres autels, parés de bandelettes bleues et de cyprès au feuillage funéraire, se dressent pour les dieux Mânes ; alentour les femmes d’IIion pleurent, les cheveux épars selon la coutume. Nous portons sur le tombeau et y répandons des coupes écumantes d’un lait tiède, et le sang sacré des victimes ; nous renfermons l’âme de Polydore dans son sépulcre, et, appelant son ombre à haute voix, nous la saluons d’un dernier adieu.
« Dès que nous pûmes nous fier à la mer, que les vents apaisés (3, 70) eurent aplani le liquide espace, et que le doux frémissement de l’auster nous eut invités à cingler au large, nos compagnons mirent les navires à flot, et remplirent le rivage de leur foule empressée. Nous partons ; le port, le rivage et les villes ont déjà fui sous nos regards. Au milieu des mers s’élève une île, terre sacrée et chérie entre toutes de la mère des Néréides et de Neptune Égéen : c’est Délos ; longtemps errante, elle flottait de rivage en rivage, quand le dieu qui porte l’arc, la fixant d’une main reconnaissante entre la haute Mycone et Cyare, voulut qu’elle fût immobile et qu’elle bravât les vents. Nous voguons vers ces parages, et l’île reçoit nos vaisseaux lassés dans sa baie sûre et tranquille. Nous prenons terre, et nous saluons pieusement la ville d’Apollon. (3, 80) Anius, roi de ces peuples et grand prêtre de Phébus, le front ceint à la fois du bandeau royal et du laurier sacré, vient à notre rencontre, et reconnaît Anchise, son vieil ami ; nous touchons de nos mains amies sa main hospitalière, et nous entrons dans son palais.
« J’allai adorer Apollon dans son temple, bâti d’un marbre antique : "Dieu de Thymbrée, m’écriai-je, donne à mon peuple errant et fatigué une demeure fixe, des murailles, une ville pour s’y établir et s’y perpétuer ; sauve en nous une autre Pergame ; sauve les restes de Troie échappés aux Grecs et à l’impitoyable Achille ! Qui devons-nous suivre, grand dieu ? Où nous ordonnes-tu de porter et de fixer nos pas ? Éclaire-nous par quelque signe, et fais couler ton divin esprit dans les nôtres."
(3, 90) « À peine avais-je prononcé ces mots, que tout parut trembler autour de nous, et le temple, et le laurier du dieu ; le mont s’ébranle au loin, le sanctuaire s’entr’ouvre, et le trépied mugit. Nous nous prosternons, et voici l’oracle qui vient frapper nos oreilles : "Enfants de Dardanus, endurcis aux maux, la terre qui a vu naître vos premiers parents vous recevra dans son sein, joyeuse de vous revoir ; cherchez votre ancienne mère. Là dominera sur toutes les terres la maison d’Énée, et les enfants de ses enfants, et ceux qui naîtront d’eux." Ainsi parle Apollon ; soudain la joie éclate parmi nous en transports tumultueux ; (3, 100) et tous de nous demander quels sont ces murs où Apollon appelle nos destins errants, et nous ordonne de revenir. Alors mon père, déroulant à nos yeux les fastes des temps antiques : "Écoutez, dit-il, ô nobles Troyens, et connaissez vos espérances. Au milieu de la mer est l’île de Crète, où s’élève le mont Ida, berceau du grand Jupiter et de notre race. Là sont de florissants royaumes et cent villes immenses. Ce fut de là, si je me souviens bien de ce qui m’a été raconté, que notre aïeul Teucer vint pour la première fois aborder au promontoire de Rhétée, et choisir un lieu pour y fonder un empire : Ilion et la citadelle (3, 110) de Pergame n’étaient pas encore debout ; les peuples habitaient le fond des vallées. C’est de Crète que nous vinrent et Cybèle et son culte, et l’airain frémissant des Corybantes, et la religion qui a consacré le bois de l’Ida, et le sévère silence des mystères de la déesse, et ces lions subjugués qui traînent son char. Courage donc, et suivons la route que nous tracent les dieux. Apaisons les vents, et cinglons vers les royaumes de Gnose : la distance qui nous en sépare n’est pas longue ; que Jupiter seulement nous soit favorable, et la troisième Aurore verra notre flotte à l’ancre sur le rivage de la Crète." Ayant parlé ainsi, il immola sur les autels les victimes consacrées, un taureau à Neptune ; à toi, bel Apollon, un taureau ; (3, 120) une brebis noire aux Vents orageux, une blanche aux heureux Zéphyrs.
« Cependant le bruit court qu’Idoménée, chassé du royaume de ses pères, a fui ; que les rivages de la Crète sont abandonnés des Grecs, que le pays est vide d’ennemis, et que des demeures toutes prêtes nous y attendent. Nous quittons le port d’Ortigie ; nous volons sur la mer ; nous voyons Naxos et ses sommets foulés par les Bacchantes, la verte Donyse, Oléaros, la blanche Paros, les Cyclades semées çà et là sur les flots, et nous côtoyons mille terres au milieu des eaux resserrées. Nos matelots poussent à l’envi un cri d’allégresse : "Gagnons, se disent-ils en s’animant les uns les autres, gagnons la Crète, cette terre de nos aïeux." (3, 130) Le vent, qui s’élève en poupe, nous pousse au large ; enfin nous abordons tranquillement aux antiques rivages des Curètes. Dans mon ardeur impatiente, je jette les fondements de ma ville tant désirée ; je l’appelle Pergamée, et j’exhorte la colonie nouvelle, que réjouit ce nom troyen, à aimer ses foyers, et à élever de ses mains la citadelle. Déjà nos vaisseaux, pour la plupart, avaient été mis à sec sur le rivage ; déjà la jeunesse troyenne, tout entière à la culture de ses nouveaux champs, se livrait aux douces espérances de l’hymen ; je donnais à tous des lois, des demeures, quand tout à coup une corruption funeste, amenée par les vapeurs infectes de l’air, fondit sur les hommes, les arbres, les moissons : l’année en fut frappée de mort. (3, 140) Tous exhalaient le doux souffle de la vie, ou traînaient leurs corps mourants ; la canicule en feu brûlait les campagnes stériles ; les herbes étaient desséchées, et l’été sans épis refusait aux hommes leur nourriture. Alors mon père m’exhorte à repasser la mer, à consulter de nouveau l’oracle de Délos, à supplier le dieu de nous dire dans sa pitié quelle fin il donnera aux maux qui nous lassent, où il veut que nous cherchions un soulagement à tant de peines, où il veut que se tournent nos courses incertaines.
« Il était nuit, et le sommeil pesait sur tout ce qui respire. Alors les images sacrées de mes dieux, et nos pénates phrygiens, que j’avais sauvés des flammes d’Ilion et emportés avec moi, (3, 150) réapparurent dans mon sommeil et se dressèrent devant moi : je les voyais resplendir à la pleine lumière de la lune, qui me versait à travers mes fenêtres ses douces clartés. Il me sembla qu’ils me parlaient, et qu’ils calmaient mes chagrins en m’adressant ces mots : "Ce qu’Apollon te dirait à Délos, il te le dit ici par notre voix ; et c’est lui qui nous envoie vers toi : nous sommes ces mêmes dieux qui, après l’incendie de Troie, avons suivi tes armes exilées, qui avons traversé avec toi et sur tes vaisseaux les espaces orageux des mers ; c’est nous qui élèverons jusqu’aux astres le nom de tes descendants, qui donnerons à leur ville l’empire du monde : à de si grands hommes il faut d’aussi grandes murailles ; (3, 160) ne laisse pas s’interrompre le long travail de ta fuite. Tu dois changer de demeures : ce n’est point ce rivage que le dieu de Délos marquait à tes destins ; ce n’est point en Crète qu’il t’ordonnait de te fixer. Il est un lieu (les Grecs le nomment Hespérie, une terre antique, au sein fécond et puissante par ses armes : jadis les Œnotriens l’habitèrent ; aujourd’hui, nous dit-on, leurs descendants l’ont appelée Italie, du nom de leur chef. Là sont nos vraies demeures ; c’est de là que sont sortis Dardanus, et Jasius, auteur de votre race. Debout donc, et cours joyeux redire nos paroles à ton vieux père désabusé. Cherchez les pays de Corythus et les terres (3, 171) ausoniennes : Jupiter te défend de t’arrêter dans les champs de Dictée." « Cette apparition et la voix de mes dieux me frappèrent d’un saint étonnement ; ce n’était point un songe ; ils étaient devant moi, je reconnaissais leurs visages, leurs têtes, et leurs bandeaux sacrés ; tout me les montrait présents. Une sueur froide coulait de tous mes membres. Je m’élance de ma couche ; j’élève vers le ciel mes mains et ma voix suppliante, et je répands le vin pur des libations sur mon foyer. Heureux de cet hommage rendu à mes dieux, je cours annoncer à mon père et le prodige et ses merveilleuses circonstances. (3, 180) Anchise alors reconnaît que notre double origine et les deux branches de la famille troyenne l’ont trompé, et qu’il a confondu les lieux antiques marqués par l’oracle. "Ô mon fils, me dit-il, toi qu’agitent les mauvais destins d’Ilion, la seule Cassandre me prédisait les événements qui s’accomplissent pour nous : il m’en souvient, elle annonçait à ma race un empire prédestiné ; elle l’appelait tantôt l’Hespérie, tantôt les royaumes d’Italus. Mais qui aurait cru que les Troyens dussent jamais venir sur les rivages de l’Hespérie ? Et qui dans ces temps malheureux était touché des prédictions de Cassandre ? Cédons à Phébus, et, dociles aux dieux, laissons-nous conduire mieux par leurs mains." Il dit, et tous, applaudissant à ses paroles, (3, 190) nous lui obéissons à l’envi. Nous abandonnons encore cette terre, et, n’y laissant qu’un petit nombre des nôtres, nous mettons à la voile, et nous lançons encore nos vaisseaux creux à travers la vaste mer.
« Quand nous eûmes gagné le large, que toute terre eut disparu à nos yeux, et que nous ne vîmes partout que le ciel, partout que l’onde, voici qu’une nuée bleuâtre s’arrêta sur nos têtes, portant dans ses flancs la nuit et l’orage, et répandant sur les eaux sa ténébreuse horreur. Tout à coup les vents bouleversent la mer, et de grandes vagues s’élèvent ; dispersés, l’onde nous ballotte dans ses vastes gouffres. Les nuages ont enveloppé le jour dans leurs plis ténébreux, la nuit humide nous a dérobé les cieux. (3, 200) Nous sommes jetés hors de notre route, et nous errons en aveugles sur les eaux. Palinure lui-même dit qu’il ne peut plus distinguer le jour de la nuit, ni reconnaître sa route au milieu des mers. Pendant trois jours d’épaisses ténèbres ou d’une incertaine lumière, nous errons sur les flots ; nous errons pendant trois nuits sans étoiles. Enfin le quatrième jour la terre parut s’élever du sein des eaux, découvrir de loin ses montagnes, et rouler la fumée. Alors nos voiles tombent ; nous nous levons sur nos rames ; nos matelots impatients tourmentent de leurs bras nerveux l’onde écumante, et en balayent la verte surface. Échappé aux flots, les Strophades me reçurent dans leurs baies hospitalières. (3, 210) Les Grecs appellent Strophades ces îles de la mer Ionienne qu’habitent la cruelle Céléno et les autres Harpies, depuis que le palais de Phinée leur a été fermé, et que la peur les a chassées de sa table royale. Jamais monstres plus horribles, jamais fléau plus redoutable, suscité par la colère des dieux, ne s’éleva des ondes du Styx. Affreux oiseaux, ils ont les traits d’une vierge, les mains armées de griffes, le visage toujours pâle et creusé par la faim, avec un ventre d’où sont rejetés sans cesse d’immondes et indigestes débris.
« À peine sommes-nous entrés dans le port et avons-nous touché le rivage, que (3, 220) nous voyons épars dans les riantes campagnes des troupeaux de bœufs, et des chèvres qui erraient à l’abandon au milieu des herbages. Le fer à la main, nous nous jetons sur ces animaux, appelant les dieux et Jupiter lui-même à partager cette proie inespérée. Alors nous dressons des lits de gazon sur le rivage, et nous nous rassasions de ces mets succulents. Mais voici que du haut des monts les Harpies fondent sur nous d’un effroyable vol, battant des ailes et poussant de grands cris : elles pillent nos mets, souillent tout de leur toucher immonde, et mêlent des cris sinistres à d’abominables odeurs. Alors nous nous retirons dans un lieu enfoncé, sous une roche creuse, (3, 230) et partout environnée d’arbres qui la couvrent de leurs ombres profondes. Là nous dressons nos tables et rallumons le feu de nos autels. Mais d’un autre bout de l’horizon et du fond de repaires ténébreux une nouvelle troupe s’élance, voltige autour de nos tables en déployant ses ailes et ses pieds crochus, et souille nos mets de sa bouche fétide. Je dis alors à mes compagnons de prendre les armes, et de faire une rude guerre à cette race exécrable. On m’obéit : les épées toutes nues sont cachées sous l’herbe ; l’herbe couvre les boucliers invisibles. Bientôt les monstres ailés s’abattent sur le rivage avec des cris aigus ; Misène, du haut d’un roc où je l’ai posté, sonne (3, 240) de la trompette : c’est le signal ; mes compagnons se précipitent, et, s’essayant à ce combat nouveau, tâchent de percer avec le fer ces obscènes oiseaux de la mer. Mais leur plumage, impénétrable aux coups, amortit la pointe des traits ; et, fuyant à travers les airs d’une fuite rapide, l’horrible troupe abandonne sa proie à demi-rongée, et laisse des traces impures de son passage. Cependant l’une d’elles, Céléno, prophétesse de malheur, s’arrêta sur la pointe d’un haut rocher, et nous fit entendre ces funestes paroles : "Race de Laomédon, n’est-ce pas assez d’avoir égorgé nos bœufs, abattu nos taureaux ? et prétends-tu encore nous faire la guerre, et chasser les innocentes Harpies du royaume de leurs pères ? (3, 250) Écoutez donc, Troyens, et que mes paroles se fixent dans vos esprits : ce que le père tout-puissant des dieux a révélé à Apollon et qu’Apollon m’a révélé, moi, la plus redoutable des Furies, je vous le déclare. Vous courez en Italie ; les Vents, que vous n’invoquez pas en vain, vous y pousseront, et vous entrerez dans les ports ausoniens. Mais vous ne pourrez pas entourer de murailles la ville que vous devez y bâtir, avant qu’une faim cruelle, juste punition des violences exercées contre nous, ne vous ait forcés de dévorer jusqu’à vos tables."
« Elle dit, et, prenant son vol, elle s’alla cacher dans la forêt voisine. Alors une soudaine terreur glace notre sang dans nos veines ; (3, 260) nous sentons nos courages tomber ; ce n’est plus les armes à la main, c’est par des vœux et des prières que nous sommes résolus à demander la paix, et à fléchir les Harpies, qu’elles soient des déesses, qu’elles soient de funestes et immondes oiseaux. Anchise, étendant vers le ciel ses mains vénérables, invoque les grands dieux, et ordonne qu’on leur sacrifie : "Grands dieux, s’écrie-t-il, écartez de nos têtes ces menaces sinistres, détournez un tel malheur, et dans votre clémence sauvez des hommes pieux !" Alors il ordonne de couper les câbles qui retiennent les vaisseaux à la rive, et de lâcher tous les cordages détendus. Les vents enflent nos voiles ; nous fuyons sur l’onde écumante, là où nous appellent et le pilote et les souffles favorables. (3, 270) Déjà apparaissent au-dessus des flots Zacynthe et ses grands bois, Dulichium, Saraos, et Néritos avec ses hauts rochers. Nous fuyons bien loin des écueils d’Ithaque, du royaume de Laërte, et nous exécrons la terre qui a nourri le cruel Ulysse. Bientôt se montrent à nos regards les sommets nuageux de Leucate, et le promontoire d’Apollon, si redouté des matelots. Nous y abordons pourtant, las de naviguer, et nous entrons dans l’humble cité du dieu. On jette l’ancre, nos vaisseaux se rangent immobiles le long du rivage.
« Enfin, contre toute espérance, nous prenons terre sur ces bords. Nous sacrifions à Jupiter, nous chargeons de vœux ses autels, (3, 280) et nous célébrons nos jeux troyens sur le rivage d’Actium. Nos jeunes gens exercent à la lutte, comme aux jours de la patrie troyenne, leurs membres ruisselants d’huile : on se réjouit d’avoir échappé à tant de villes grecques, et de s’être frayé une route au milieu de tant d’ennemis. Cependant le soleil achevait de parcourir le vaste cercle de l’année ; le glacial hiver et les aquilons commençaient à irriter les mers. Un bouclier d’airain, que portait autrefois le grand Abas, est attaché par mes mains aux portes du temple, et je grave au-dessous ces mots : Énée a enlevé ces armes aux Grecs victorieux. En même temps j’ordonne à nos rameurs de quitter le port, et de se ranger sur leurs bancs. (3, 290) Tous battent la mer à l’envi et balayent sa surface azurée. Bientôt les hautes tours des Phéaciens disparaissent dans les nuages ; déjà nous côtoyons les rivages de l’Épire, nous relâchons dans le port de Chaonie, et nous montons vers la haute ville de Buthrote.
« Là d’incroyables bruits viennent étonner nos oreilles : on nous dit qu’Hélénus, fils de Priam, régnait sur des villes grecques ; qu’il avait épousé la veuve de Pyrrhus dont il tenait le sceptre, et qu’un dernier hymen avait mis la triste Andromaque dans les bras d’un Troyen. J’en demeurai dans la stupeur, et mon âme se sentit enflammée de l’ardent désir de voir et d’entretenir Hélénus, et d’apprendre de lui d’aussi grands événements. (3, 300) Laissant donc mes vaisseaux à l’ancre sur le rivage, je m’avance dans les terres. Ce jour-là même Andromaque, hors des murs de la ville, dans un bois sacré et près des rives d’un faux Simoïs, faisait de solennelles libations à la cendre d’Hector, offrant à son premier époux les mets et les tristes dons des morts : elle évoquait ses mânes près d’un tombeau vide formé de vert gazon, et leur avait consacré deux autels, causes de ses intarissables larmes. Dès qu’elle m’aperçut venant à elle, et qu’elle vit reluire autour de moi des armes troyennes, éperdue et glacée d’épouvante comme à la vue d’un soudain prodige, elle tomba ; la vie abandonna ses membres. Enfin, ayant recouvré ses esprits, elle me parla ainsi : (3, 310) "Est-ce bien vous que je vois, fils de Vénus ? Est-ce bien vous qui venez à moi ? Vivez-vous ? ou, si la douce lumière du ciel s’est retirée de vous, où est mon Hector ?" Elle dit, verse un torrent de larmes, et remplit tout le bois de ses gémissements. Ému de tant de douleur, je lui réponds à peine, et, dans mon trouble, je laisse échapper ces mots entrecoupés : "Oui, je vis, et je traîne ma vie à travers toutes les extrémités ; n’en doutez point, c’est Énée que vous voyez. Mais vous, hélas ! quel coup du sort vous a fait descendre de ce haut rang d’épouse d’Hector ? Quelle autre fortune, digne et de vous et de lui, a pu vous visiter ? La veuve d’Hector, Andromaque, partage-t-elle la couche de Pyrrhus ?"
(3, 320) « Elle baissa la tète, et, d’une voix humble, me répondit en ces termes : "Ô ! heureuse entre toutes la vierge, fille de Priam, forcée de mourir sur le tombeau de son ennemi et sous les hauts remparts d’Ilion ! Elle n’a point subi les arrêts injurieux du sort ; elle n’est point entrée captive dans le lit d’un vainqueur et d’un maître. Mais moi, après l’incendie de Troie, traînée sur toutes les mers, j’ai supporté l’insolent amour d’un jeune orgueilleux, du fils d’Achille ; j’ai enfanté dans la servitude. Bientôt, courant à Sparte sur les pas de la fille d’Hélène, et poursuivant un hymen lacédémonien, Pyrrhus me jeta, moi esclave, dans les bras de son esclave Hélénus. (3, 330) Mais Oreste, brûlant d’une flamme insensée pour son amante qu’il se voit ravir, Oreste, agité par les Furies vengeresses, attaque son rival à l’improviste, et le massacre au pied des autels, devant les dieux de l’Épire. Par la mort de Néoptolème, une partie de son royaume échut en partage à Hélénus, qui, du nom du Troyen Chaon, a appelé Chaonie tout le pays qui est sous ses lois. Il a aussi donné les noms de Pergame et d’Ilion à cette citadelle qu’il a bâtie sur ces hauteurs. Mais vous, prince, quels vents, quels destins ont poussé ici votre course ? Quel dieu vous a fait aborder sur nos rivages, inconnus pour vous ? Et votre cher Ascagne, vit-il encore et voit-il la lumière ? (3, 340) Il vous est né lorsque Troie.... L’enfant regrette-t-il quelquefois sa mère qui n’est plus ? Sent-il déjà son cœur s’exciter aux antiques vertus et au courage viril, par l’exemple de son père Enée et de son oncle Hector ?"
« Elle parlait ainsi dans les larmes, les sanglots et les vains regrets, quand le Troyen Hélénus, environné d’une foule nombreuse, s’avança hors des murs de la ville au-devant de nous. Il reconnaît ses concitoyens, nous conduit jusque dans l’enceinte des murs, et mêle à chaque mot qu’il nous dit une larme de joie. Je m’avance, et là je retrouve une petite Troie, et la faible image de la grande (3, 350) Pergame : ce ruisseau desséché s’appelle le Xanthe ; je baise le seuil de la porte de Scée. Mes compagnons aussi jouissent comme moi de ces lieux amis. Le roi les recevait sous ses vastes portiques : au milieu de sa cour, assis à des tables splendides que chargeaient les mets, ils répandaient en l’honneur de Bacchus le vin des libations, et vidaient joyeusement les coupes.
« Un jour, puis un autre s’écoulent au milieu de ces fêtes : les vents appellent nos voiles, qui déjà s’enflent sous la puissante haleine de l’auster. Alors je m’adresse au roi, prêtre et devin, et je l’interroge en ces termes : "Enfant de Troie, vous l’interprète des dieux, vous à qui l’esprit d’Apollon se fait sentir (3, 360) et dans le trépied sacré, et dans les lauriers de Claros, et dans les astres des cieux ; vous pour qui l’oiseau a son langage, l’aile qui fend l’air ses présages, parlez, je vous écoute. Partout la religion m’annonce un terme heureux à ma course ; et tous les dieux m’ont conseillé de gagner l’Italie, et de pénétrer jusqu’en ses champs reculés. La seule Harpie Céléno nous annonce un prodige horrible, nous menace du courroux funeste des dieux, et de la plus hideuse famine. Lesquels de ces périls éviterai-je les premiers ? Qu’ai-je à faire pour surmonter d’aussi grandes épreuves ?"
« Alors Hélénus immole, selon la coutume, des taureaux (3, 370) aux dieux, pour se les rendre propices ; il détache les bandelettes qui ceignent sa tête sacrée, et me conduit tout tremblant à ton saint nom, ô Phébus, dans ton redoutable sanctuaire. Alors le prêtre du dieu laisse tomber de sa bouche inspirée cet oracle : "Fils de Vénus, oui, c’est sous les plus grands des auspices (ils éclatent à ma vue) que tu cours à travers les mers : ainsi le souverain des dieux dispose du destin des mortels, et en déroule les vicissitudes ; ainsi tout se succède dans un ordre éternel. J’aurais à te révéler beaucoup de choses qui rendraient plus sûres pour toi et plus hospitalières les mers que tu vas parcourir, les ports de l’Ausonie où tu vas t’arrêter ; mais je te dirai les moins secrets de ces mystères : les Parques empêchent (3, 380) Hélénus de savoir le reste, et la fille de Saturne lui défend de parler. Et d’abord cette Italie que tu crois voisine de nos rivages, ces ports où, dans ton ignorance, tu te prépares déjà à entrer à pleines voiles, sont séparés de toi par d’infinis espaces, par de longues et infranchissables routes. Il faudra que ta rame se courbe sous les flots trinacriens, que tes vaisseaux fendent les ondes salées de la mer ausonienne, que tu visites les lacs de l’enfer et les infidèles bords de l’île de Circé, avant que tu puisses fonder ta nouvelle cité dans une terre tranquille. Je te dirai les signes qui te guideront : toi, grave-les dès à présent dans ta mémoire. Un jour que, triste et solitaire, tu chemineras le long d’un fleuve, (3, 390) une laie se présentera à ta vue sous les chênes de la rive : blanche, étendue sur l’arêne, tu la trouveras nourrissant trente enfants d’une égale blancheur, et les ramassant autour de ses mamelles. Là sera le lieu marqué pour ta ville, là le terme fortuné de tes travaux. Ne redoute point ces tables que tu dois dévorer un jour : les destins dénoueront pour toi cet oracle ambigu, et tu n’invoqueras pas en vain Apollon. Mais fuis ces terres, fuis cette côte de l’Italie voisine de nos rivages, et que baignent les flots de notre mer ! Là toutes les villes sont habitées par les perfides Grecs ; là les Locriens ont jeté les fondements de Narycium, (3, 400) là les champs de Salente sont occupés par les soldats du Lyctien Idoménée ; là le chef mélibéen Philoctète a flanqué de murs l’humble Pétilie. Mais aussitôt que ta flotte portée au delà des mers aura jeté l’ancre sur le rivage, et qu’y dressant des autels tu payeras ton hommage aux dieux sauveurs, souviens-toi de couvrir ta tête d’un voile de pourpre, de peur qu’au milieu des feux sacrés et de la pompe divine un visage ennemi ne se présente à toi et ne trouble les présages. Retenez, tes compagnons et toi, cet usage des sacrifices, et que la tradition sainte en soit perpétuée par tes pieux descendants. (3, 410) Mais lorsque les vents, te poussant au large, t’auront porté vers les côtes de la Sicile, et que tu verras s’élargir devant toi l’étroite barrière de Pélore, cingle vers la gauche, et par un long circuit gagne de ce côté et les mers et la terre ; fuis tout ce qui s’étend à droite, et l’onde et les rivages. Ces continents, dit-on, rompus par l’effort des eaux, se sont séparés dans un vaste et soudain déchirement : tant la longue durée des siècles peut causer de changements ! Les deux terres n’en formaient qu’une : la mer vint tout à coup se jeter au travers, sépara les régions de l’Hespérie de celles de la Sicile, et, s’ouvrant un étroit passage entre les deux rives, baigna deçà et delà les villes et les campagnes. (3, 420) Deux monstres, Scylla à droite, à gauche l’implacable Charybde, assiègent le rivage : trois fois Charybde absorbe les vastes flots précipités dans ses gouffres sans fond ; trois fois elle les rejette vers les cieux, et les lance contre les astres. Mais Scylla, emprisonnée dans les ténébreux abîmes d’une caverne, avance la tête hors de son repaire, et attire les vaisseaux contre ses rochers. Son visage est d’un homme ; elle a le sein ravissant d’une vierge ; baleine énorme par le reste de son corps, sa queue se termine en dauphin, et ses flancs sont d’un loup. (3, 429) Il vaut mieux t’éloigner, tourner lentement le promontoire de Pachynum, et, prolongeant ta course, décrire un vaste circuit, que de voir une seule fois dans son antre béant l’affreuse Scylla, et ces rochers retentissant des rauques hurlements des chiens. Enfin, si Hélénus n’a pas en vain la science de l’avenir, si tu as quelque confiance dans l’interprète d’Apollon, et si sa vérité sainte remplit mon cœur, je te donnerai, fils de Vénus, ce conseil, le plus important de tous. Oui, je ne saurais trop te le dire et te le redire, avant tout rends-toi Junon propice par tes prières ; n’épargne ni les vœux ni les dons des suppliants, pour vaincre le courroux de la puissante reine des dieux : ce n’est qu’après l’avoir fléchie que, (3, 440) laissant derrière toi la Sicile, tu t’élanceras en vainqueur dans les champs ausoniens. Quand tes vaisseaux t’auront porté là, et que tu seras arrivé à la ville de Cumes, tu visiteras ces lacs divins, le Lucrin et l’Averne, et leurs forêts retentissantes, et la prêtresse inspirée qui, sous son rocher caverneux, chante les destins des mortels, et confie à des feuilles légères les caractères sacrés de ses paroles fatidiques. Tous les oracles que la vierge a tracés sur ces feuilles sont rangés par elle en un ordre certain, et laissés au fond de l’antre, qui se ferme sur eux. Là ils restent immobiles, et rien n’en trouble l’arrangement. Mais si, la porte tournant sur ses gonds, le vent vient à remuer ces fragiles empreintes et à les disperser, (3, 450) la Sibylle alors dédaigne de ressaisir ses oracles voltigeant dans son antre, de rappeler les mots à leur place, d’en rassembler le sens ; et qui vient consulter la prêtresse s’en retourne sans réponse, et maudit l’antre de la Sibylle. Cependant ne sois pas avare d’un temps qui ne sera point perdu pour toi : en vain tes compagnons impatients accusent ta lenteur ; en vain la mer appelle et entraîne tes voiles, et tu pourrais les livrer au souffle heureux des vents : que rien ne t’arrête ; va trouver la Sibylle, implore ses oracles ; qu’elle-même te parle, qu’elle-même laisse échapper de sa bouche complaisante ses sons prophétiques. Elle te dira les peuples divers de l’Italie, et tes guerres futures, et comment tu fuiras ou surmonteras les travaux qui t’y attendent ; (3, 460) invoque-la pieusement, elle secondera tes courses aventureuses. Voilà ce que ma voix mortelle pouvait te révéler : va, cours, et, par tes hauts faits, porte au ciel les grands destins de Troie."
« Hélénus, après m’avoir parlé ainsi d’une bouche amie, ordonne que des présents d’or et d’ivoire soient portés sur mes navires ; il y entasse l’argent ciselé, les vases d’airain de Dodone, une riche cuirasse où l’or s’entrelace à triple maille, un casque brillant avec son aigrette flottante : c’étaient les armes de Pyrrhus. Mon père aussi a sa part des présents ; (3, 470) Hélénus y ajoute des chevaux et des guides, recrute pour nous des rameurs, fournit des armes à mes compagnons.
« Cependant Anchise donna l’ordre d’appareiller, et de s’abandonner sans retard au vent favorable. L’interprète d’Apollon, touché pour le vieillard d’un pieux respect, lui parle en ces termes : "Mortel chéri des dieux, vous le digne et glorieux époux de Vénus, vous deux fois arraché aux ruines de Pergame, la voici devant vous cette terre de l’Ausonie ; saisissez-la à pleines voiles. Et cependant il vous faudra côtoyer longtemps ses rivages ; vous êtes encore loin de cette partie de l’Italie qu’Apollon vous découvre par ses oracles. (3, 480) Partez, heureux père du plus pieux des fils ! qu’ai-je à prolonger cet entretien, et pourquoi retarderais-je les autans qui s’élèvent ?" Andromaque aussi, qu’attriste ce moment suprême du départ, nous apporte ses présents, à moi des vêtements chamarrés d’or, à Ascagne un manteau phrygien : elle ne le cède pas à Hélénus en magnificence ; elle charge mon fils des plus riches tissus, et lui parle ainsi : "Reçois, cher enfant, ces ouvrages de mes mains ; qu’ils te fassent te souvenir de moi, et qu’ils attestent longtemps l’amitié qu’eut pour toi la veuve d’Hector ; prends-les, ce sont les derniers présents des tiens, toi la seule image qui me reste de mon Astyanax ! (3, 490) Il avait ces yeux, ces mains, cet air ; il aurait ton âge, il grandirait avec toi !" En m’éloignant, je leur disais, les yeux pleins de larmes : "Vivez heureux, vous qui avez enfin fixé le cours de votre fortune ! Nous, nous sommes jetés de destins en destins ; vous, vous avez le repos ; vous n’avez point de mers à sillonner, pas de champs ausoniens toujours reculant devant vous, et toujours à chercher ; vous voyez ici une image du Xanthe, et une autre Troie que vos mains se sont faite : puisse-t-elle subsister sous de meilleurs auspices, et n’être plus exposée à la fureur des Grecs ! (3, 500) Si jamais j’entre dans le Tibre et dans les campagnes voisines du Tibre, si je vois s’élever les murs promis à ma nation, nos villes et nos peuples, unis par la naissance et par les mêmes infortunes, ceux de l’Épire et de l’Hespérie, qui tous ont Dardanus pour père, ne feront un jour qu’une seule Troie, n’auront qu’un même esprit. Puissent ces sentiments animer nos derniers neveux !"
« Enfin nous nous avançons en mer ; nous côtoyons les hauteurs de Céraunium, d’où le trajet en Italie est rapide et court. Cependant ie soleil se précipite dans les flots, et les monts se couvrent d’ombres épaisses. Le sort partage aux rameurs leurs travaux ; enfin nous nous couchons près de l’onde sur le sein de cette terre tant désirée ; étendus çà et là sur la grève aride, (3, 511) nous rafraîchissons nos corps fatigués, et le sommeil nous verse ses douces langueurs. La Nuit, menée par les Heures, n’atteignait pas encore le milieu de sa carrière, quand le diligent Palinure se lève, explore les vents, a l’oreille à tous les souffles de l’air. Il observe les astres glissant sous un ciel silencieux, l’Ourse, les deux Trions, les Hyades pluvieuses, Orion resplendissant au loin dans son armure d’or. Après qu’il a vu les cieux partout fermes et sereins, il donne du haut de la poupe le signal retentissant de l’airain ; nous levons le camp, (3, 520) nous cherchons encore une route sur les eaux, et déployons aux vents les ailes de nos vaisseaux.
« Déjà l’Aurore avait fait fuir les étoiles et rougissait l’horizon de ses feux, quand de loin nous vîmes des collines encore obscures et l’Italie poindre au-dessus des eaux. "Italie, Italie !" s’écrie le premier Achate. "Italie !" répondent nos compagnons en saluant la terre par mille cris d’allégresse. Alors mon père Anchise couronne de feuillage une vaste coupe, la remplit de vin, et, debout sur la poupe, adresse cette prière aux dieux : "Dieux des mers et de la terre, maîtres souverains des tempêtes, donnez-nous encore un vent propice, encore un souffle heureux." (3, 530) Il dit, et l’air fraîchit dans nos voiles frissonnantes ; nos vœux sont comblés ; le port se découvre de plus près ; un temple de Minerve apparaît sur les hauteurs. Nos compagnons plient les voiles, et tournent les proues vers le rivage. Creusé à l’orient, le port se recourbe en arc ; deux rochers le cachent en s’avançant dans la mer ; battus par les rafales écumeuses, et pareils à deux tours, ils projettent au loin leurs bras et ferment par un double mur la baie tranquille : le temple, à notre approche, paraît s’enfuir du rivage. Je pris terre, et, pour premier présage, je vis quatre chevaux, blancs comme la neige, qui paissaient dans la plaine. Alors Anchise : "C’est la guerre, ô terre hospitalière, la guerre que tu portes ; (3, 540) les coursiers sont armés pour la guerre ; ceux-ci nous menacent de la guerre. Mais pourtant ces mêmes coursiers s’accoutument à courber la tête sous un char, et à porter ensemble et le joug et le frein : c’est une espérance de paix. " Il dit, et nous d’implorer la puissance révérée de Pallas à l’armure sonnante, de Pallas qui la première accueillait nos vaisseaux triomphants. Prosternés devant ses autels, nous couvrons nos têtes d’un voile phrygien, et, suivant les graves conseils d’Hélénus, nous brûlons en l’honneur de Junon Argienne l’encens des sacrifices.