Aeneis (page 3)

Virgile · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Livre VI (suite)

Énée et la Sibylle poursuivent leur route et s’avancent vers le fleuve. À peine des bords du Styx le nocher les a-t-il aperçus de loin, cheminant à travers le bois silencieux et portant leurs pas vers la rive, qu’élevant le premier sa voix, il gourmande ainsi le héros : « Qui que tu sois qui t’avances armé jusqu’aux rives de notre fleuve, dis pourquoi tu viens, et arrête ici tes pas. (6, 390) C’est ici le séjour des ombres, l’empire du Sommeil et de la Nuit. Il m’est défendu de recevoir des vivants dans la barque stygienne. Je n’ai pas eu à me réjouir d’avoir autrefois reçu Alcide, Thésée, Pirithoüs, tout enfants des dieux et tout invincibles qu’ils étaient. Le premier osa bien de sa main enchaîner le gardien du Tartare, et l’arracher tremblant du trône même de Pluton. Les deux autres entreprirent d’enlever de sa couche nuptiale l’épouse du dieu des morts. » — La prêtresse d’Amphryse lui répondit ce peu de mots : « Cesse de t’émouvoir ; nous n’avons pas de ces desseins perfides, (6, 400) et ces armes n’ont rien de menaçant : que l’effroyable gardien des morts, couché dans son antre, épouvante les pâles ombres de ses aboiements éternels ; et que Proserpine partage, à jamais chaste et fidèle, le lit de son oncle. Le Troyen Énée, d’une piété et d’une valeur insignes, descend dans les profonds abîmes de l’Érèbe, pour y voir son père. Si tant de piété ne te touche pas, reconnais ce rameau. » Elle montre alors le rameau, qu'elle tenait caché sous son voile. Soudain tombe la colère qui gonflait le cœur du nocher : il révère en silence le présent sacré de la fatale branche, que depuis longtemps il n'avait pas vue ; (6, 410) et, tournant sa barque vers les bords du fleuve, il va toucher la rive. Alors il écarte en les poussant les ombres assises en longues files sur les bancs, et met la barque à vide : en même temps il reçoit dans le frêle esquif le grand Énée ; les ais mal joints de la nacelle gémirent sous le poids du héros, et s'ouvrirent de tous côtés aux ondes infernales. Énée enfin et la Sibylle passent sains et saufs à l'autre bord du fleuve, et Charon les dépose sur un affreux limon au milieu de sombres roseaux.

Couché dans son antre qui s'ouvre à l'entrée même de ces tristes royaumes, l'immense Cerbère les fait retentir des aboiements de sa triple gueule. La prêtresse, voyant déjà se dresser sur son cou ses serpents hideux, (6, 420) lui jette un gâteau soporifique qu'elle a composé de miel et de pavots. Le monstre affamé ouvre ses trois gueules, saisit le gâteau, le dévore, et, laissant fléchir son dos immense, se couche dans son antre, qu'il remplit de toute sa masse répandue. Le gardien des enfers enseveli dans le sommeil, Énée se porte en avant, et bientôt il a franchi la rive du fleuve qu'on passe sans retour. Tout à coup il entend des voix plaintives et de grands vagissements : c'étaient les ombres des enfants qui pleuraient au seuil des enfers : privés de la douce lumière, et ravis en naissant au sein maternel, un funeste jour les avait enlevés à la vie, et plongés dans la nuit prématurée de la mort. (6, 430) Près d'eux sont les hommes qu'un arrêt injuste a condamnés à mourir. Là nulle place n'est assignée que le sort et des juges n'en aient décidé, à leur tête est Minos, qui agite l'urne fatale ; c'est lui qui appelle devant son tribunal la muette assemblée des humains, qui examine leur vie, qui connaît de leurs crimes. Non loin de là sont les tristes ombres de ceux qui, sans être coupables, ont tourné contre eux-mêmes leurs mains violentes, et qui, ayant pris la lumière en horreur, ont rejeté leur âme. Qu'ils voudraient maintenant supporter sous la voûte éthérée la pauvreté et les durs travaux ! Mais le destin s'y oppose ; l'affreux Cocyte les enchaîne dans ses tristes ondes, et le Styx neuf fois se repliant sur lui-même les tient emprisonnés.

(6, 440) Ailleurs on voit s'étendre de tous côtés une plaine immense ; c'est le champ des pleurs ; on l'appelle ainsi. Là, ceux que le dur amour et ses poisons cruels ont consumés errent cachés dans de secrets sentiers ; un bois de myrte les environne et les couvre de son ombre : leurs soucis ne les abandonnent pas même dans la mort. Énée aperçoit dans ces lieux Phèdre, Procris, Évadné, Pasiphaé, et la triste Ériphyle, qui montrait son sein percé par la main cruelle de son fils : Laodamie les accompagne, et Cénis, autrefois jeune homme, depuis changé en femme, et que le destin avait alors rappelé à sa figure première.

(6, 450) Parmi elles la Phénicienne Didon, encore sanglante de sa blessure, errait dans la forêt immense. Le héros troyen s'avance vers elle ; il a reconnu son fantôme obscur à travers les ombres, comme aux premiers jours des mois on voit ou croit voir se lever dans les nuages la lune naissante : des larmes tombèrent des yeux du héros, et dans un doux mouvement d'amour il lui adressa ces paroles : « Malheureuse Didon, elle est donc vraie cette nouvelle affreuse de votre mort, et des funestes extrémités où vous êtes venue ! Hélas ! j'en fus la cause. Mais j'en jure par les astres, par les dieux de l'Olympe, par tout ce qu'il y a de sacré dans les abîmes de la terre ; (6, 460) c'est malgré moi, ô reine, que j'ai quitté votre rivage. Ces mêmes dieux, qui me forcent maintenant à descendre dans les lieux de ténèbres et d'horreur, et dans cette profonde nuit de la mort, m'avaient entraîné loin de vous par des ordres suprêmes ; et je n'ai pu croire que je vous causais par mon départ une si vive douleur. Arrêtez, et ne vous dérobez point à mes regards. Qui fuyez-vous ? Hélas ! c'est pour la dernière fois que le destin permet que je vous parle. » Énée par ces mots mêlés de larmes tâchait d'apaiser cette ombre courroucée qui lui lançait des regards furieux : mais Didon immobile et détournant la tête tenait ses yeux baissés vers la terre. (6, 470) Elle n'est pas plus émue des discours d'Énée que si elle était du rocher le plus dur, un marbre de Paros. Enfin elle s'échappe ; et cette âme implacable s'enfonce dans le bois ombreux où son premier époux, Sichée, répond à ses tendres soins et égale son amour. Cependant Énée, touché d'un sort si cruel, la suit longtemps des yeux, et pleure encore Didon qui le fuit.

Enfin il reprend sa route : déjà ils étaient arrivés dans les champs les plus reculés des enfers, vers ces secrets asiles qu'habitent les guerriers illustres. Là Énée voit venir à lui Tydée, le vaillant (6, 480) Parthenopée, et l'ombre du pâle Adraste. Là étaient les Troyens tant pleurés sur la terre, et que la guerre avait moissonnés. Énée gémit les voyant tous s'avancer en longue file, et Glaucus, et Médonte, et Thersiloque, et les trois fils d'Anténor, et Polyphète, prêtre de Cérès, et Idée guidant encore son char, tenant encore ses armes. De tous côtés ces âmes l'environnent en foule : c'est peu pour elles de l'avoir vu ; elles veulent s'arrêter près de lui, l'accompagner, apprendre de sa bouche pourquoi il est venu dans ces lieux. Mais les chefs des Grecs et les phalanges d'Agamemnon, (6, 490) dès qu'elles voient le héros et ses armes briller dans l'ombre, se dispersent dans une immense épouvante : les unes fuient, comme autrefois elles fuyaient vers leurs vaisseaux ; les autres veulent pousser des cris ; mais les cris inachevés meurent sur leurs lèvres béantes.

Soudain il voit Déiphobe, fils de Priam : tout son corps était mutilé ; son visage paraissait déchiré cruellement ; reste infortuné de lui-même, le fer lui avait ravi les mains, les oreilles, le nez, avait ravagé ses tempes, marqué toute sa face de sanglants outrages. Honteux et tremblant, il cachait sa cruelle difformité : Énée le reconnut à peine, et d'une voix amie lui parla ainsi : (6, 500) « Valeureux Déiphobe, noble rejeton du sang de Teucer, qui donc a pu se venger si cruellement ? quel est le barbare qui a tant abusé de toi ? Hélas ! on m'avait dit que, dans la nuit qui fut la dernière d'Ilion, tu étais tombé, sanglant et fatigué de carnage, sur un amas confus de Grecs immolés. Alors j'élevai moi-même sur le rivage de Rhétie un vain tombeau à tes mânes, et trois fois je les appelai à haute voix : tes armes et ton nom, gravés sur le monument, le consacrent à jamais. Cher ami, je n'ai pu ni te voir en m'éloignant d'Ilion, ni déposer tes os dans la terre de la patrie. » Alors Déiphobe : « Ami, c'est assez, et je n'attends plus rien de toi ; (6, 510) tu as tout fait pour honorer Déiphobe et son ombre. C'est ma cruelle destinée, c'est la funeste trahison de la Lacédémonienne qui m'a plongé dans cet abîme de maux : voilà les monuments de sa tendresse. Tu sais (et comment l'oublier ?) dans quelle fausse joie s'est passée pour nous la nuit dernière de Troie, alors que le fatal cheval escalada les hautes murailles de Pergame, gros des soldats qu'il vomit tout armés de ses flancs. Hélène, feignant une bachique allégresse, menait le chœur des femmes phrygiennes et la pompe des orgies. Elle-même, agitant au milieu de ses compagnes une torche immense, appelait les Grecs du haut de la citadelle d'Ilion. (6, 520) Accablé de soucis, appesanti par le sommeil, je reposais sur ma couche infortunée, et je dormais enseveli dans un repos doux et profond, déjà semblable au repos de la mort. Cependant ma noble épouse fait enlever toutes les armes de ma maison, et dérobe elle-même à mon chevet ma fidèle épée : elle appelle Ménélas dans l'intérieur de ma demeure et lui en ouvre les portes, espérant sans doute que cette lâcheté cruelle sera d'un grand prix aux yeux de son premier époux, et qu'elle éteindra ainsi la triste renommée de ses anciennes infamies. Que vous dirai-je ?... Ils fondent sur ma couche : Ulysse les accompagne, Ulysse, l'âme de tous les crimes. Grands dieux, rendez aux Grecs (6, 530) le supplice que j'ai souffert, si c'est d'une bouche pieuse que je vous demande vengeance ! Mais toi, parle à ton tour : quel malheur t'a fait descendre vivant chez les morts ? Viens-tu poussé par la tourmente des mers ou par un ordre des dieux ? Quelle fortune enfin fatigue ta vie, pour que tu pénètrès dans ces demeures tristes et sans soleil, dans ces lieux de trouble et d'horreur ? » Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, l'Aurore au teint de rose avait déjà franchi avec ses coursiers la moitié de la céleste carrière ; et peut-être que tout le temps accordé à Énée se serait consumé en pareils discours. Mais la Sibylle interrompit l'entretien, et dit ce peu de paroles au héros : « La nuit se précipite, Énée ; et, tandis que nous pleurons, les heures s'écoulent. (6, 540) C'est ici que la route des enfers se partage en deux chemins : celui de la droite conduit au palais du redoutable Pluton et aux champs Élysées ; l'autre mène au Tartare, séjour des impies, où s'exerce à les châtier la justice des dieux. » Alors Déiphobe : « Grande prêtresse, ne soyez point irritée, je me retire ; je vais me confondre dans la foule des ombres, et me replonger dans les ténèbres. Allez, prince, allez, vous la gloire de notre llion ; et que vos destins soient meilleurs que les miens ! » Il dit et disparut.

Tout à coup Énée regarde derrière lui, et voit à gauche sous une roche une vaste forteresse, flanquée d'une triple muraille : (6, 550) le Phlégéthon, rapide torrent, l'entoure de ses ondes enflammées, et roule avec fracas des débris de rochers. L'enceinte est fermée par une porte immense, que soutiennent des colonnes de diamant massif : aucune force humaine, les dieux eux-mêmes ne pourraient les arracher de leurs fondements : une tour de fer s'élève jusqu'aux nues. Sur le seuil est assise Tisiphone, couverte d'une robe ensanglantée dont elle relève les plis : là jour et nuit elle veille, et jamais elle ne ferme sa paupière. De là partent des voix gémissantes, les cruels sifflements des fouets, d'affreux bruits de fer et de chaînes traînées. Énée s'arrête épouvanté, et il écoute. (6, 560) « Dites-moi, ô vierge, quels sont ces criminels ? Quelles peines les accablent ? D'où viennent ces clameurs lamentables ? » Alors la prêtresse : « Illustre chef des Troyens, nul mortel au cœur pur ne peut toucher ce seuil du crime. Mais lorsqu'Hécate me confia la garde du bois de l'Averne, elle m'apprit elle-même les châtiments des dieux, et me conduisit partout dans le Tartare. Rhadamanthe de Crète étend son dur empire sur ces lieux, il châtie les coupables, et se fait dérouler leurs trames criminelles : il force chacun à avouer les forfaits cachés dont il a vainement joui sur la terre, et dont il a différé l'expiation jusqu'à l'heure tardive de la mort. (6, 570) Aussitôt Tisiphone, armée d'un fouet vengeur, frappe les coupables en insultant à leur douleur ; et de la main gauche agitant devant eux ses terribles serpents, elle appelle à son aide l'effroyable cohorte de ses sœurs. »

En ce moment les portes sacrées du Tartare s'ouvrirent, en tournant sur leurs gonds avec un bruit épouvantable : « Vois-tu, dit la Sibylle, la garde postée sous ce vestibule ? vois-tu ce monstre qui défend le seuil du Tartare ? Au dedans veille, immense et encore plus cruelle, l'Hydre avec ses cinquante têtes aux gueules toujours béantes : enfin le Tartare et ses abîmes s'ouvrent et plongent sous les ombres, deux fois aussi bas que de ces profondeurs où nous sommes, l'œil mesure d'espace jusqu'à la voûte de l'Olympe. (6, 580) Là sont les Titans, antiques enfants de la Terre, qui, foudroyés par Jupiter, roulent dans le fond de l'abîme. Là j'ai vu les deux fils d'Aloüs et leurs corps immenses ; ils avaient essayé avec leurs seules mains d'arracher la voûte immense des cieux, et de précipiter Jupiter du haut de son trône éternel. J'ai vu dans les horreurs d'un cruel supplice l'impie Salmonée, qui osa bien imiter les feux de Jupiter et les bruits de l'Olympe. Porté sur un char que traînaient quatre coursiers, et agitant une torche flamboyante, il allait triomphant à travers les peuples de la Grèce et dans sa nouvelle ville d'Élis, et se faisait rendre les honneurs qu'on ne rend qu'aux dieux : (6, 590) insensé qui, par le bruit des pieds de ses chevaux et par son pont d'airain, pensait imiter les nuages et l'inimitable foudre ! Mais le père tout-puissant des dieux lança du sein des nuées épaisses, non pas de vains flambeaux, ni les pâles feux des torches enfumées, mais le foudre véritable, et, enveloppant l'impie d'un immense tourbillon, il le précipita dans le Tartare. J'ai vu encore Tityus, ce monstrueux nourrisson de la Terre, dont le corps étendu couvre neuf arpents : un énorme vautour au bec recourbé ronge son foie immortel et ses entrailles fécondes en tourments, les fouille pour s'en repaître, et habite éternellement au fond (6,600) de sa poitrine : il n'y a pas de repos pour ses fibres sans cesse renaissantes. Te parlerai-je des Lapithes, d'Ixion et de Pirithoüs  ? Sur eux pend un roc affreux qui va tomber, qui déjà tombe sur leurs têtes éternellement menacées. Devant eux brillent des lits somptueux aux pieds d'or, et des tables étalent sous leurs lèvres les mets et le luxe des rois : mais là est assise la plus redoutable des Furies ; elle leur défend de porter la main sur les tables, et, brandissant sa torche, elle se dresse et fait tonner sa voix. Là sont ceux qui ont haï leurs frères pendant la vie, ceux qui ont frappé leurs pères, ourdi des trahisons contre leurs clients ; (6,610) ceux (leur troupe est innombrable) qui ont couvé seuls des richesses entassées, et n'en ont point réservé une part pour leurs proches ; ceux qui ont été tués pour crime d'adultère ; ceux qui ont suivi des drapeaux impies, et qui n'ont pas craint de trahir la foi jurée à leurs maîtres : tous enfermés dans ces lieux y attendent leur supplice. Ne me demande point quel il est, et les formes infinies du châtiment, et tout cet abîme de misères. Les uns roulent un énorme rocher ; d'autres, attachés aux rayons d'une roue qui les emporte, y demeurent suspendus : là est assis, assis pour jamais, sur la pierre l'infortuné Thésée ; et le plus malheureux de tous, Phlégyas, élevant sa grande voix dans l'ombre du Tartare, atteste la justice des dieux, et crie sans cesse aux mortels instruits par son supplice : (6,620) Apprenez par mon exemple à n'être point injustes, et à ne pas mépriser les dieux. Celui-ci a vendu sa patrie, et lui a imposé un tyran ; celui-là pour de l'or a fait et défait les lois. Ce père incestueux est entré dans le lit de sa fille, et s'est souillé d'un abominable hymen : tous ces coupables ont osé d'énormes forfaits, et en ont joui. Eussé-je cent bouches et cent langues, avec une voix de fer, je ne pourrais jamais te décrire tous ces crimes, compter tous ces supplices. Mais poursuis ta route, reprit-elle, achève ta pieuse entreprise. (6,630) Hâtons-nous. Je vois d'ici s'élever les murailles du palais de Pluton forgées par les Cyclopes, j'aperçois et la porte et la voûte où il nous est prescrit de suspendre nos présents. » En parlant ainsi, ils s'avancent ensemble par des sentiers obscurs, s'engagent dans les espaces du milieu, et s'approchent des portes du palais. Énée, avant d'entrer, se purifie dans une eau fraîche, et suspend son rameau à la porte. Ces cérémonies achevées et cet hommage rendu à Proserpine, ils arrivèrent dans des lieux charmants ; c'étaient de frais bocages, des bois délicieux, de fortunées demeures. (6,640) Là un air plus pur est répandu sur les campagnes, et les revêt d'une lumière de pourpre : ces beaux lieux ont aussi leur soleil et leurs astres. Parmi ces ombres bienheureuses, les unes sur le vert gazon s'exercent en se jouant à des luttes innocentes, et combattent sur la molle arène : les autres formant des chœurs frappent la terre en cadence, et chantent des vers. Le prêtre de la Thrace, revêtu d'une longue robe, fait résonner sur des tons divers les sept cordes de sa lyre, y promenant tantôt ses doigts légers, tantôt un archet d'ivoire. Là est l'antique et belle race de Teucer, là ces héros magnanimes nés dans des temps meilleurs, (6,650) Ilus, Assaracus, et Dardanus le fondateur de Troie. Énée est étonné de voir autour d'eux des armes, et des chars vides : les lances sont là fixées en terre, et les coursiers paissent errants et libres dans les prairies ; la noble passion des chars et des armes et des coursiers brillants, qu'avaient ces guerriers pendant leur vie, les charme encore dans les demeures souterraines de la mort. Énée, portant ses regards à droite et à gauche, vit d'autres ombres qui goûtaient sur l'herbe la douceur des festins, et qui chantaient en chœur l'hymne joyeux d'Apollon. Elles étaient couchées au milieu d'un bois odoriférant de lauriers, où vient tomber, en roulant ses eaux abondantes, un divin Éridan. (6,660) Là étaient ceux qui ont reçu des blessures en combattant pour leur patrie ; les prêtres qui furent chastes tant qu'ils vécurent ; les poëtes pieux, qui ont chanté des vers dignes d'Apollon ; ceux qui ont embelli la vie en inventant les arts ; ceux qui par leurs bienfaits ont mérité de vivre dans la mémoire des hommes. Tous ont les tempes ceintes d'une bandelette blanche comme la neige. Ces ombres s'approchaient, se répandant autour d'Énée et de la Sibylle, qui leur parla ainsi, s'adressant à Musée ; car elle le voyait environné de la foule des ombres, et les dépassant toutes par sa taille majestueuse : « Dites-nous, âmes heureuses, et toi, divin poëte, (6,670) dans laquelle de ces régions fortunées habite Anchise : c'est pour lui que nous sommes venus, et que nous avons traversé les grands fleuves de l'Érèbe. » Musée lui répondit en peu de mots : « Nous n'avons point de demeure fixe ; tantôt nous habitons dans ces bois ombreux ; tantôt nous foulons le gazon de ces rives, et ces prés toujours rafraîchis par des ruisseaux : cependant, si vous voulez voir Anchise, franchissez ce coteau, et je vous conduirai par un chemin aisé. » Il dit, et, marchant devant eux, il leur fait contempler du haut de la colline les belles campagnes d'alentour : bientôt ils abandonnent les hauteurs.

Cependant Anchise, au fond d'un frais vallon, (6,680) où sont enfermées les âmes qui doivent naître à la lumière d'en haut, se plaisait à les reconnaître, et comptait avec amour ceux de sa race future et ses chers petits-fils, remarquant déjà leurs destinées, leurs fortunes diverses, leurs mœurs, et leurs exploits. Dès qu'il aperçut Énée qui s'avançait à travers la prairie, transporté d'allégresse, il étendit ses bras vers lui ; des larmes coulèrent sur ses joues, et ces mots tombèrent de sa bouche : « Tu es donc enfin venu, mon fils, et ta piété tant éprouvée pour moi t'a fait surmonter ce dur voyage ! Il m'est donc permis, mon fils, de voir ton visage, d'entendre ta voix si chère, et de répondre à tes paroles ! (6,690) Mon cœur l'espérait bien ainsi, et je t'attendais venir en ces lieux, comptant les moments ; et mon impatience ne m'a point trompé. Que de terres tu as parcourues, que de mers t'ont porté sur leurs flots, toi que je revois aujourd'hui ! Que de périls, ô mon fils, ont bouleversé ta vie ! que j'ai craint de maux pour toi du royaume de Libye ! » — Énée reprit : « C'est votre ombre, ô mon père, votre ombre affligée, qui, s'offrant souvent à mes yeux, m'a forcé de descendre sur ces sombres bords. Ma flotte est à l'ancre dans la mer Tyrrhénienne : permettez-moi, mon père, permettez-moi de joindre ma main à la vôtre, et ne vous dérobez point à mes embrassements. » En disant ces mots, les larmes inondaient son visage. (6,700) Trois fois il veut dans un tendre effort embrasser son père, trois fois l'ombre vainement saisie échappe à ses mains, pareille au vent léger, aux fantômes impalpables des songes.

Cependant Énée voit dans une vallée profonde un bocage solitaire, plein d'arbrisseaux murmurants, et le Léthé qui coule près de ces demeures tranquilles. Sur les bords du fleuve voltigeaient des nations et des peuples sans nombre. Ainsi, par un jour serein d'été, les abeilles dans les prairies se posent sur mille et mille fleurs, et se répandent autour des lis blancs : toute la plaine résonne de leur murmure. (6,710) Ce spectacle frappe Énée de stupeur, et dans son ignorance il demande à son père quel est ce fleuve, quelles sont ces ombres qui remplissent la rive de leur foule tumultueuse. Alors Anchise : « Ce sont les âmes qui par la loi du destin doivent animer d'autres corps ; rassemblées sur les bords du Léthé, elles en boivent les eaux calmantes, et avec elles le long oubli des choses passées. Depuis longtemps je désire te faire connaître, amener devant toi et te signaler celles de ces âmes qui doivent continuer ma race glorieuse, afin que tu te réjouisses davantage avec moi d'avoir enfin touché le rivage de l'Italie. » — « Ô mon père, interrompit Énée, est-il croyable que quelques-unes de ces âmes prennent d'ici leur vol vers les hautes régions de la lumière, (6,720) et qu'elles retournent une seconde fois dans des corps grossiers ? Quel amour insensé ont-elles donc de cette misérable vie ? » — « Je vais te le dire, ô mon fils, reprit Anchise, et je ne tiendrai pas plus longtemps ton esprit en suspens. » Et il lui dévoila cette grande succession des choses.

« Dès le principe une âme pénètre et soutient le ciel, la terre, la plaine liquide, le globe brillant de la lune, et les astres qui roulent autour du soleil : répandu dans tous les membres de ce grand corps, cet esprit en fait mouvoir la masse, et en s'y mêlant la vivifie. De là viennent les hommes, les animaux, l'espèce entière des oiseaux, et des monstres que la mer nourrit dans son sein. (6,730) Tous tiennent du ciel le principe de leur être, et ont en eux une vive étincelle du feu éthéré. Mais la matière corruptible l'opprime bientôt, et elle s'émousse au contact des corps terrestres qu'elle anime, et des membres mortels. De là les passions, la crainte, les désirs, la douleur, et la joie, tant que les âmes enfermées dans les ténèbres et dans l'obscure prison des corps ne voient pas la pure lumière. Et même au dernier jour, quand la vie les a abandonnées, elles n'ont pas rejeté hors d'elles tout reste de misère, et toutes les souillures qu'elles retiennent des corps ; et il est nécessaire que beaucoup de ces vices impurs subsistent longtemps en elles et achèvent de s'y invétérer. (6,739) Ici donc le châtiment les éprouve, et elles expient par des supplices divers leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet des vents ; les autres, plongées dans un vaste gouffre, s'y lavent de leurs souillures criminelles, ou s'épurent dans le feu. Chacune de nos âmes souffre ici sa peine : de là nous passons dans le vaste Élysée ; c'est le petit nombre qui habite ces campagnes charmantes. Enfin après de longs jours, et lorsque le temps marqué pour l'épreuve a achevé d'effacer des âmes l'empreinte invétérée de leurs désordres, elles redeviennent de simples et pures essences éthérées, un feu subtil et céleste. Après mille ans révolus, un dieu les appelle toutes, et conduit leur foule immense vers le Léthé, afin qu'ayant savouré l'oubli dans ses eaux, (6,750) elles aillent revoir la voûte des cieux, et que le désir leur vienne de retourner dans de nouveaux corps. »

Il dit, et entraîna son fils et la Sibylle au milieu de la foule émue et bruyante des ombres. Il monta sur une éminence, d'où il pouvait les voir venir à lui en longue file, et les reconnaître toutes à leurs traits. « Maintenant, dit-il à Énée, je vais te révéler la fortune glorieuse réservée à la race de Dardanus ; je vais te montrer toute ma postérité italienne, toutes ces âmes illustres, et qui doivent perpétuer notre nom ; je vais t'apprendre tes propres destinées. (6,760) Ce jeune homme que tu vois appuyé sur un sceptre est le premier dont le sort a marqué la place dans les régions de la lumière : né de mon sang et du sang italien, il s'élèvera le premier à la clarté des cieux ; c'est Silvius, nom albain, ton fils que tu ne verras pas naître. Fruit tardif de ta vieillesse, il sera élevé dans les forêts par ton épouse Lavinie ; il sera roi et père de rois : de lui sortiront tous ceux de notre race qui régneront dans Albe la Longue. Après lui Procas sera la gloire de la nation troyenne. Voici Capys, et Numitor, et Silvius Énée, qui rendra à l'Italie ton nom, ta piété et ta valeur (6,770) insignes, si jamais il règne dans Albe. Quels jeunes gens ! quel air de vigueur ! Mais ceux-là dont le chêne au feuillage civique ombrage le front seront les fondateurs de Nomente, de Gabie et de Fidène : d'autres élèveront sur le sommet d'une montagne les murs de Collatie, qu'immortalisera la pudeur ; par eux seront encore bâtis la superbe Pométie, les remparts d'Inuus, de Bole et de Cora : lieux célèbres un jour, aujourd'hui terres sans nom.

« Voici Romulus, fils du dieu Mars et d'Ilie issue du sang d'Assaracus, qui prêtera le secours de son bras vengeur à son aïeul Numitor. (6,780) Vois-tu ces deux aigrettes qui se dressent sur son casque ; et comme le père des dieux lui-même imprime sur son front sa divine splendeur ? Ce sera, mon fils, sous ses auspices que la superbe Rome étendra son empire sur toute la terre, enfantera des courages qui l’égaleront aux dieux, et seule entre les cités embrassera sept monts dans son enceinte ; ville heureuse dans ses enfants, sa joie et son orgueil ! Telle la féconde Cybèle, la tête couronnée de tours, parcourt sur un char de triomphe les villes de la Phrygie, glorieuse d’être la mère des dieux, et de rassembler autour d’elle cent petits-fils, tous habitants de l’Olympe, tous trônant sous la voûte des cieux.

« Tourne les yeux de ce côté, mon fils, et regarde cette nation ; (6,790) ce sont tes Romains. Voilà César, et toute la postérité d’Ascagne, qui doit venir à la vie sous la voûte immense des cieux.

« Mais voici, voici le héros qui t’a été si souvent promis, César Auguste, du sang des dieux, qui rappellera l'âge d’or dans le Latium, et dans ces champs où régna jadis Saturne : il étendra son empire jusque sur les Garamantes et les Indiens, par delà les astres et les voies de l’année et du soleil, jusqu’en ces climats où l’infatigable Atlas soutient sur ses épaules l’astre resplendissant des cieux. Déjà dans l’attente de ce vainqueur les peuples de la Caspienne (6,800) et ceux des Méotides frémissent, effrayés par les oracles des dieux ; déjà se troublent et s’épouvantent les sept embouchures du Nil. Non, Alcide qui a percé la biche aux pieds d’airain, qui a pacifié les forêts d’Érymanthe, qui a fait trembler avec son arc l’Hydre de Lerne ; ni Bacchus qui lançant des sommets de Nise ses tigres soumis au joug, manie en vainqueur les rênes de son char entrelacées de pampres, n’ont parcouru tant de lieux que César en a conquis. Et nous hésiterions encore à étendre notre nom par nos exploits ? Et nous craindrions de fixer nos destinées dans la terre d’Ausonie ?

« Mais quel est ce vieillard qui paraît dans le lointain, l’olivier sur le front, (6,810) et dans les mains les objets sacrés du culte ? Je le reconnais à sa chevelure, à sa barbe blanche : c’est un roi ; c’est le premier qui fondera sur des lois la naissante grandeur de Rome : de sa petite ville de Cures et de l’humble champ de ses pères, il sera appelé à un puissant empire. Tullus lui succédera, Tullus enfin rompra le repos de la patrie ; il réveillera le goût des armes dans les cœurs endormis, et qui déjà désapprenaient la victoire. Vois après lui Ancus, Ancus trop vain de ses aieux, et qui dès à présent s’enivre de la faveur populaire. Veux-tu voir les Tarquins, et la fière âme de Brutus, le vengeur de la tyrannie, et les faisceaux qu’il a repris sur elle ? (6,820) Le premier consul de Rome, il fera porter devant lui les haches redoutables : ses enfants remueront l’État pour en changer la face. Il les immolera à la liberté publique : Malheureux père ! quoi que doivent un jour en penser nos neveux, l’amour de la patrie et la soif immense de la gloire l’emporteront dans ton cœur. Regarde plus loin, mon fils, et vois les deux Décius, les Drusus, Torquatus à la hache cruelle, et Camille rapportant à Rome les drapeaux gaulois. « Vois briller sous les mêmes armes ces deux âmes à présent amies, et qui le seront tant que pèsera sur elles l’infernale nuit : hélas ! quelle guerre elles se feront, si elles atteignent le séjour de la lumière ! (6,830) que de bras armés, que de sang versé pour elles ! Le beau-père, descendant des sommets des Alpes et des hauteurs de Monœcum, marchera contre le gendre, soutenu de toutes les forces de l’Orient. Ô mes fils, n’accoutumez pas vos cœurs à des guerres si funestes, ne tournez pas contre les entrailles de votre patrie vos mains invincibles ! Et toi, César, toi le fils des dieux, jette, ô mon sang, jette loin de toi ces traits parricides !

« Celui-ci, après avoir abattu Corinthe et tout brillant des dépouilles achéennes, guidera son char triomphal vers le haut Capitole. Celui-là renversera de fond en comble Argos, Mycènes la ville d’Agamemnon, (6,840) et détruira les peuples d’Épire, la race du belliqueux Achille, vengeant sur elle les Troyens ses ancêtres, et les temples profanés de Minerve. Qui pourrait, grand Caton, te passer sous silence ? et toi, illustre Cossus ? et vous, Gracques, nobles frères et les Scipions, ces deux foudres de guerre, ces deux fléaux de la Libye ? et Fabricius si pauvre et si puissant, ou toi, Serranus, quittant la charrue pour le consulat ? Où m’entrainez-vous, famille glorieuse des Fabius, moi fatigué de compter des héros ? C’est toi, Maximus, qui par ta sage lenteur pourras seul rétablir nos affaires désespérées.

« D’autres, j’y consens, feront mieux que nous respirer l’airain sous leur ciseau moelleux, tireront du marbre de vivantes figures ; (6,850) ils plaideront mieux les causes, décriront mieux les révolutions du ciel, diront les astres qui se lèvent : toi, Romain, souviens-toi de régir les nations (ce seront là tes arts) et de leur imposer la paix, d’épargner ceux qui se soumettront, de réduire les superbes. »

Ainsi parlait Anchise ; Énée et la Sibylle l’écoutaient avec étonnement : il reprit en ces termes : « Vois comme Marcellus s’avance d’un air de triomphe, et paré des dépouilles opimes ! comme il surpasse en majesté tous ses rivaux de gloire ! Cavalier intrépide, il soutiendra dans un grand tumulte la république chancelante ; il abattra les Carthaginois, et le Gaulois indomptable ; (6,860) et, le troisième des Romains, il suspendra dans le temple de Jupiter Férétrien les dépouilles ravies à un chef ennemi. »

Alors Énée vit s’avancer près de Marcellus un beau jeune homme, couvert d’armes brillantes, mais le front déjà triste, l’œil morne, l’air abattu. « Qui donc, ô mon père, accompagne ce héros ? Est-ce son fils ? est-ce quelqu’un de notre illustre race ? Quelle foule bruyante se presse, autour de lui ! comme il ressemble au héros qui est à ses côtés ! Mais une nuit funèbre environne sa tête de son ombre affreuse. » — Alors Anchise lui répond en pleurant : « Ô mon fils, ne m’interroge pas sur l’éternel sujet de douleur de tes descendants. (6,870) Les destins ne feront que le montrer à la terre, et il lui sera aussitôt enlevé : Ô dieux, la race romaine vous eût paru trop puissante, si ce don précieux de vos mains lui fût resté ! Ô combien de gémissements vont pousser et la grande cité et le champ de Mars ! quel deuil, ô Tibre, tu verras sur tes bords, quand tu couleras près de cette tombe récente ? Jamais enfant de la race d’Ilion ne portera plus haut les espérances de ses aïeux ; jamais la terre de Romulus ne se glorifiera d’un plus illustre nourrisson. Quelle piété, quelle antique vertu ! quel bras invincible à la guerre ! (6,880) Nul n’eût osé se porter impunément au-devant de lui dans les combats, soit que d’un pas intrépide il eût marché contre l’ennemi, soit qu’il eût enfoncé l’éperon dans les flancs d’un coursier écumant. Ah ! déplorable enfant, si tu peux vaincre un jour les destins cruels, tu seras Marcellus.... Donnez, donnez des lis ; donnez des fleurs, que je les répande à pleines mains ; que je couvre au moins de ces frêles offrandes les mânes de mon petit-fils ; que je m’acquitte de ce vain et dernier devoir. » C’est ainsi qu’Anchise et son fils erraient çà et là dans l’Élysée et à travers ces champs aériens : ils en parcouraient toutes les régions ; et Anchise faisait voir à Énée toutes ces merveilles, (6,890) remplissant son cœur du brûlant amour de sa future grandeur. Il lui raconte ensuite les guerres qu’il aura à soutenir dans l’Ausonie, lui dit les peuples du Latium, la ville de Latinus, et comment il évitera ou supportera tous les travaux qui l’attendent.

Il y a aux enfers deux portes du Sommeil : l’une est de corne, et ouvre un facile passage aux ombres véritables qui s’échappent vers la terre ; l’autre est formée avec art d’un pur et blanc ivoire ; c’est par là que les mânes envoient vers le ciel les songes trompeurs. Anchise entretint longtemps encore Énée et la Sibylle, et les fit sortir par la porte d’ivoire. (6,900) Le héros va droit à ses vaisseaux, et revoit ses compagnons. Alors longeant le rivage il cingle vers le port de Caïète : on jette l’ancre, et les vaisseaux amarrés bordent le rivage.

Livre VII

Virgile

L’Énéide

Traduction par Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 329-346).

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LIVRE VII.

(7, 1) Et toi aussi, ô Caïète, nourrice d’Énée, tu as fait en mourant l’éternelle renommée de nos rivages. Encore aujourd’hui ta mémoire vénérée protège les bords où tu reposes ; et ton nom, si c’est une gloire dernière, marque dans la grande Hespérie la place où sont tes os.

Cependant le pieux Énée avait célébré selon les rites les funérailles de sa nourrice, et lui avait élevé un tombeau ; la mer était calme : il fit appareiller, et s’éloigna du port. La nuit, le vent se lève et souffle en poupe ; la lune au front d’argent se prête à guider les navires ; les flots s’illuminent de sa clarté tremblante. (7, 10) Énée rase les rivages du promontoire de Circé : c’est là que la fille du Soleil fait retentir de ses chants éternels des bois inaccessibles, et que dans son palais superbe, où le cèdre embrase la nuit de ses feux odorants, elle fait courir la subtile navette entre les fils d’un tissu délicat. Là on entend gémir dans la nuit, et gronder en se débattant contre leurs chaînes, des lions furieux ; on entend se démener de rage dans leur prison les sangliers au rude poil et les ours, et hurler les loups à la taille immense : tous, privés de la forme humaine par la déesse cruelle, ont revêtu, par la force des puissantes herbes, (7, 20) les hideuses figures des bêtes sauvages. Neptune, craignant pour les pieux Troyens ces monstrueuses métamorphoses, et que, poussés vers le port, ils n’abordassent à ces funestes rivages, enfla leurs voiles d’un vent favorable, précipita leur course, et les emporta par delà le détroit orageux.

Déjà la mer rougissait des premiers feux du jour, et du haut des airs l’Aurore sur son char que traînent deux coursiers aux crins de rose, dorait au loin les ondes : soudain les vents tombent, tout souffle de l’air cesse, et la rame lutte contre une mer immobile. Cependant Énée découvre de la haute mer un vaste bois ; (7, 30) le Tibre le partage dans son cours délicieux, et va, tourbillonnant et chargé d’un sable jaune, se précipiter dans la mer : autour et au-dessus du fleuve, mille oiseaux, accoutumés à ses rives et à ses ondes, charmaient l’air de leurs chants, et volaient çà et là dans le bois. C’est là qu’Énée ordonne à ses compagnons de tourner leur proue et prendre terre ; et joyeux il entre dans les eaux et sous les ombrages du fleuve.

Je dirai maintenant, ô divine Érato, quels étaient les rois de l’antique Latium, quels événements remplissaient les temps, quel était l’état de l’empire, lorsqu’une armée troyenne aborda pour la première fois aux rivages ausoniens ; (7, 40) et je rappellerai l’origine des premiers combats. Toi, Muse, inspire le poëte ! Je dirai les horribles guerres, je dirai les armées rangées en bataille, les rois animés au carnage, les bataillons thyrréniens, et l’Hespérie entière rassemblée sous les armes. Une plus vaste carrière s’ouvre devant moi ; j’agite un plus vaste sujet. Le roi Latinus déjà vieux gouvernait dès longtemps, dans une paix profonde, les terres et les villes de son empire. Fils de la nymphe Marica, du pays des Laurentins, on dit qu’il eut pour père Faune, né de Picus : Picus, ô Saturne, remontait jusqu’à toi, à toi l’aïeul de ses aïeux. (7, 50) Latinus n’avait point d’enfant mâle ; un fils que les destins lui avaient donné lui fut enlevé dans la fleur de ses jours. Une fille lui restait, qui seul soutenait une si grande maison et un si beau trône, vierge déjà nubile, et que les ans ont achevé de mûrir pour l’hymen. Cent princes du vaste Latium et l’Ausonie entière prétendaient à sa main : le plus beau de tous est Turnus, Turnus fier de la longue suite de ses aïeux, et que la reine souhaitait avec une extrême ardeur d’unir à sa fille. Mais les dieux par mille prodiges épouvantables s’opposaient à cette alliance.

Au milieu du palais, au sein même des pénates domestiques, était un laurier (7, 60) aux rameaux sacrés, et qu’un respect religieux conservait depuis longtemps. Le roi, dit-on, l’avait trouvé planté dans le lieu même où il avait jeté les fondements de sa ville, et l’avait consacré à Apollon. Les Laurentins en prirent leur nom. Un jour, ô prodige incroyable ! des abeilles, comme une nuée épaisse, vinrent, traversant les airs avec un immense bourdonnement, s’abattre sur la cime du laurier, s’entrelacèrent les unes aux autres par les pattes, et tout à coup, se ramassant en essaim, apparurent suspendues au feuillage de l’arbre sacré. Le devin consulté répondit : « Je vois un guerrier étranger arriver sur nos bords ; je vois un peuple nombreux (7, 70) venir des mêmes lieux que cet essaim, et dominer du haut de nos citadelles. » C’est peu : un jour que, brûlant sur les autels un chaste encens, la vierge Lavinie se tenait près de son père, on vit, ô terreur ! le feu sacré saisir ses longs cheveux, toute sa parure s’enflammer en pétillant, son bandeau royal, sa couronne de pierreries s’embraser : on la vit elle-même, enveloppée d’une pâle lumière et d’un tourbillon de fumée, répandre le feu dans tout le palais. Ce prodige semble effrayant aux devins ; tous en augurent une brillante destinée pour la fille des rois, (7, 80) mais pour les peuples l’embrasement d’une grande guerre.

Cependant le roi, que ces prodiges alarment, va consulter les oracles divins de son père Faunus, et s’enfonce dans les bois sacrés de la profonde Albunée, qui s’échappe à flots retentissants de sa source sacrée, et qui du sein des ombrages épais exhale d’horribles vapeurs. C’est là que les peuples d’Italie et toute la contrée d’Œnotrie viennent dans leurs doutes pieux chercher les réponses du sort. Là, quand le prêtre a porté ses dons sur l’autel et dépouillé les brebis immolées, il se couche pendant la nuit silencieuse sur leurs peaux étendues, et s’y endort : alors il voit voltiger autour de lui mille fantômes étranges ; (7, 90) il entend mille voix diverses ; il jouit du commerce des dieux, et, jusque dans les profondeurs de l’Averne, il interroge l’Achéron. Alors le roi Latinus, attendant venir les réponses des dieux, immolait cent brebis chargées de laine, et s’endormait couché sur leurs toisons étendues. Soudain une voix sortant du fond de la forêt fit entendre ces mots : « Garde-toi, ô mon fils, d’unir ta fille à un époux latin ; ne consens pas à l’hymen qui s’apprête : un étranger viendra, dont le sang mêlé avec le nôtre (7, 100) élèvera jusqu’aux astres la gloire de notre nom, et dont les descendants verront tout ce que le soleil éclaire d’un océan à l’autre rangé sous leurs lois et abattu à leurs pieds. » Cette réponse de son père Faunus et ces avertissements donnés dans la nuit silencieuse, Latinus ne les tint pas secrets ; mais déjà volant au loin, la Renommée les avait répandus dans les villes de l’Ausonie, lorsque les petits-fils de Laomédon vinrent enchaîner leurs vaisseaux au rivage du Tibre.

Énée, le bel Iule et les principaux chefs troyens, vont d’abord se reposer sous les rameaux touffus d’un grand arbre. Là des mets leur sont préparés ; et des gâteaux de froment posés sur l’herbe (7, 110) (ainsi l’avait prescrit Jupiter) leur servant de plats, ils chargent de fruits sauvages les tables de Cérès. Tous leurs mets épuisés, la faim les força de mordre dans les gâteaux, d’attaquer d’une main et d’une dent audacieuses cette pâte fatale, et de n’en pas épargner les larges carrés. Alors Iule : « Oh ! nous mangeons jusqu’à nos tables. » : Ce mot plaisant fut le premier qui leur annonça la fin de leurs misères ; vite Énée le saisit, et, frappé du sens divin qu’il renferme, il l’arrêta sur les lèvres de son fils : (7, 120) « Salut, s’écrie-t-il aussitôt, terre que me devaient les destins ; salut, dieux tutélaires de Troie, dieux fidèles, salut : ici est notre demeure, ici notre patrie : Anchise, il m’en souvient encore, en me dévoilant le secret des destins, a laissé dans mon esprit ces paroles : "Mon fils, quand, poussé sur un rivage inconnu, la faim te forcera, les mets consumés, de manger les tables, alors tu pourras espérer un sûr asile pour tes destins fatigués ; alors souviens-toi de poser là de tes mains les fondements de ta nouvelle ville, et de la fortifier." Voilà donc cette famine tant redoutée ; voilà que s’accomplissent les derniers oracles qui promettaient un terme à nos malheurs. (7, 130) Courage donc, compagnons ; et demain aux premières lueurs de l’aurore, allons explorer ces lieux, en reconnaître les habitants et les villes, et portons-nous loin du port sur des points divers. Aujourd’hui faites des libations en l’honneur de Jupiter ; invoquez dans vos prières mon père Anchise, et que les tables soient de nouveau chargées de vins. » À ces mots Énée ceint sa tête d’un rameau vert ; en même temps il invoque le Génie du lieu, la Terre qui naquit avant les dieux, les nymphes, et les fleuves de l’Ausonie qui lui sont encore inconnus, la Nuit et les astres qui se lèvent dans les ténèbres, Jupiter Idéen, Cybèle Phrygienne, (7, 140) Vénus sa mère dans le ciel, et Anchise son père dans l’Érèbe. Soudain le père tout-puissant des dieux tonne trois fois dans un ciel pur, et fait rayonner au haut des airs un nuage de flamme et d’or, qu’il secoue lui-même d’une main visible. En même temps le bruit se répand dans l’armée des Troyens, que le jour est enfin arrivé où ils vont bâtir les murs d’un nouvel Ilion. Ils recommencent donc à l’envi leurs festins, et, ces heureux présages les transportant d’allégresse, ils relèvent les cratères et les remplissent jusqu’au bord. Le lendemain, dès que l’Aurore éclaira la terre de ses premiers feux, les Troyens se divisent, vont reconnaître la ville, les frontières et les rivages de la nouvelle contrée : ici est le lac formé par la source du Numicus ; (7, 151) ce fleuve, c’est le Tibre ; cette contrée est habitée par les belliqueux Latins. Alors le fils d’Anchise choisit parmi ses compagnons cent ambassadeurs, auxquels il ordonne de marcher vers les murs de la cité royale. Ils devaient paraître devant le roi couronnés de branches d’olivier, lui offrir des présents, et lui demander son alliance. Ils partent, ils volent. Cependant Énée trace un fossé, humble enceinte de sa ville future, en bâtit les premières demeures, les fortifie, et les entoure comme un camp de créneaux et de retranchements. (7, 160) Déjà les ambassadeurs avaient achevé leur route, et voyaient les tours et les hauts édifices de la capitale des Latins ; déjà ils entraient dans ses murs. Hors de la ville, des enfants et des jeunes gens dans la fleur de l’âge s’exerçaient, les uns à manier des coursiers, et à dompter un poudreux attelage ; les autres à bander leurs arcs redoutables, et à lancer d’un bras vigoureux de souples dards ; d’autres, à se provoquer à la course ou à la lutte. L’un d’eux, poussant son coursier, prend les devants, vole vers le vieux roi, et lui annonce que des étrangers à la haute stature, aux vêtements inconnus, sont arrivés dans la ville. Le roi ordonne qu’on les introduise dans son palais ; et lui-même, pour les recevoir, s’assied sur le trône de ses ancêtres. (7, 170) Dans le lieu le plus élevé de la ville était un vaste et majestueux édifice, soutenu sur cent colonnes ; c’était le palais de Picus, environné de forêts : une antique religion le remplissait d’une sainte horreur. C’était là que, pour premiers auspices, les rois venaient recevoir le sceptre, et qu’on levait les faisceaux devant eux : ce temple était pour eux le sanctuaire de la justice ; on y célébrait les festins sacrés ; des béliers y étaient immolés, et les premiers de l’État se rangeaient en ordre autour de tables immenses. Sous ce vestibule apparaissaient d’antiques statues de cèdre représentant la suite des aïeux du roi ; c’étaient Italus, Sabinus qui planta la vigne et qui tient encore à la main la serpette recourbée, (7, 180) le vieux Saturne, Janus au double front, et tous les autres rois de la nation depuis son origine ; guerriers qui avaient reçu de glorieuses blessures en combattant pour la patrie. Aux portes sacrées du palais étaient suspendues les dépouilles de l’ennemi, des chars captifs, des haches, des panaches, les gonds immenses des portes conquises, des javelots, des boucliers, des éperons arrachés aux navires. Au milieu de ces trophées paraissait, tenant à la main le bâton augural, vêtu de la courte tunique, et portant au bras gauche un bouclier, Picus, le dompteur de coursiers : Circé, son amante, transportée par sa passion, (7, 190) le frappa de sa baguette d’or, et par la vertu de ses breuvages le changea en oiseau, et répandit sur ses ailes les plus vives couleurs. Tel était ce temple des dieux : ce fut là qu’assis sur le trône de ses pères Latinus reçut les Troyens. Lorsqu’ils eurent été introduits, le roi le premier leur parla ainsi avec bonté :

« Enfants de Dardanus, nous connaissons votre ville et votre origine ; nous savions qui vous étiez, avant que vous n’eussiez tourné vos proues vers ce rivage : que demandez-vous ? Quel motif ou quelle nécessité vous a portés à travers tant de mers jusqu’aux bords ausoniens ? Est-ce trompés par les astres, ou poussés par les tempêtes (7, 200) qui fatiguent si souvent les matelots en pleine mer, que vous êtes entrés dans notre fleuve et que vous vous êtes abrités dans ses eaux ? Ne fuyez point mon hospitalité, et connaissez les Latins, le peuple de Saturne : ce n’est point la loi qui les enchaîne à l’équité ; justes par inclination, ils sont restés fidèles à l’exemple de cet antique dieu. Je me souviens encore (mais le récit en est obscurci par les ans) que des vieillards de la nation des Aurunces m’ont autrefois raconté que Dardanus, né dans ces campagnes, pénétra jusqu’aux villes phrygiennes de l’Ida, après avoir passé par Samos de Thrace, aujourd’hui la Samothrace ; il était parti de Corythe, ville de Tyrrhénie : (7, 210) maintenant le palais étoilé des cieux l’a admis à ses splendeurs éternelles, et il partage avec les dieux l’encens des humains. »

Il dit ; Ilionée lui répond en ces mots : « Noble sang de Faunus, ce n’est pas l’affreuse tempête qui nous a poussés sur ces bords et forcés d’entrer dans votre empire ; ce n’est point un astre trompeur qui a jeté hors de leur route nos vaisseaux égarés : c’est à dessein et de notre propre mouvement que nous avons porté nos pas jusqu’en ces murs, chassés que nous sommes du plus grand des empires que le soleil venant des extrémités de l’Olympe ait jamais éclairés. (7, 220) Jupiter est le commencement de notre race ; les Troyens se glorifient de l’avoir pour aïeul ; notre roi lui-même, Énée, qui nous a envoyés vers vous, voit remonter sa race jusqu’à Jupiter. Qui ne sait quel orage fondant de la cruelle Mycènes s’est répandu sur les champs de l’Ida ? par quelle force ennemie des destins, poussées l’une contre l’autre, l’Europe et l’Asie se sont entre-choquées ? Toute la terre en a retenti, et les peuples relégués sur les dernières plages de l’Océan, et les peuples séparés du reste du monde par la vaste zone que le soleil embrase. Échappés de cet affreux déluge, portés sur tant de vastes mers, nous demandons pour nos dieux pénates un humble abri, un peu de terre le long du rivage (7, 230) hospitalier, l’eau et l’air qui sont à tous les mortels. Nous ne ferons point de déshonneur à votre royaume ; la gloire de votre bienfait en grandira encore, et jamais le souvenir ne s’en effacera de nos cœurs ; non, l’Ausonie ne se repentira jamais d’avoir reçu dans son sein les enfants d’Ilion. J’en jure par les destins d’Énée, par sa main aussi fidèle dans les traités que redoutable dans les combats. Si vous nous voyez humbles devant vous et portant les bandelettes de la paix avec des paroles de suppliants, ne nous méprisez pas pour cela : plus d’une nation a recherché notre alliance, a voulu, tout proscrits que nous sommes, nous réunir à elle. (7, 239) Mais les arrêts impérieux du destin nous ont forcés de chercher sur vos terres une autre patrie. Dardanus vient retrouver son berceau ; et Apollon par ses ordres formidables nous ramène sur les bords du Tibre tyrrhénien, et à la source sacrée du Numicus. Recevez donc d’Énée ces médiocres présents, débris de sa première fortune, restes recueillis des cendres de Troie embrasée. Voici la coupe d’or qu’Anchise répandait pour les libations ; voilà le sceptre et la tiare sacrée que portait Priam, lorsqu’il dictait ses lois à ses peuples assemblés : ces tissus sont l’ouvrage des femmes d’Ilion. » (7, 249) Ces paroles d’IIionée frappèrent l’esprit du roi des Latins. Immobile, l’air pensif, les yeux fixés à terre, il les roule dans une attention profonde : ce ne sont pas les présents d’Énée, ce n’est pas la pourpre éclatante ni le sceptre de Priam qui le touchent ; c’est l’hymen de sa fille, c’est ce tendre intérêt qui occupe toutes ses pensées ; et il roule dans son esprit l’oracle du vieux Faunus. Cet étranger parti d’une contrée étrangère est bien le gendre que lui annoncent les destins, et que d’heureux auspices appellent à succéder à son empire ; de son union avec sa fille doit naître une glorieuse postérité, qui par son invincible courage envahira le monde entier. Enfin il s’écrie dans un transport de joie : « Que les dieux secondent nos projets, (7, 260) et accomplissent leurs présages ! Troyens, je vous accorde ce que vous demandez, et je ne dédaigne pas vos présents. Tant que Latinus régnera, vous trouverez dans ses États et des champs féconds et toute l’opulence de Troie. Qu’Énée seulement, s’il désire avec tant d’ardeur s’unir à moi par les liens de l’hospitalité et devenir mon allié, vienne dans mon palais, et qu’il ne redoute pas mon visage ami. Que je touche la main de votre roi ; ce sera notre traité. Vous, allez lui porter en mon nom cette réponse. J’ai une fille, que je ne peux pas unir à un prince de ma nation ; les oracles paternels et mille prodiges célestes (7, 270) me le défendent. Ils m’annoncent que l’époux destiné à ma fille viendra des rives étrangères, qu’il est promis au Latium, et qu’il portera jusqu’aux astres la gloire de notre sang. Votre roi est celui que marquent les destins ; je le crois, et, si mes pressentiments ne me trompent, je le désire. » Il dit, et fait choisir ses plus beaux coursiers : trois cents étaient nourris dans ses superbes haras : il ordonne qu’on amène à chacun des Troyens un de ces coursiers : tous, légers comme les vents, étaient couverts de housses de pourpre richement brodées. Des colliers d’or pendent de leurs larges poitrails ; l’or couvre leurs harnais ; ils rongent un frein d’or. (7, 280) Le roi envoie à Énée un char et deux coursiers pareils, enfants de ceux du Soleil ; leurs naseaux soufflaient le feu. L’artificieuse Circé les avait créés, en soumettant, par un heureux larcin, ses cavales aux coursiers de son père. Chargés des présents de Latinus et de ses paroles rassurantes, les ambassadeurs s’en retournent montés sur leurs superbes coursiers, et rapportent la nouvelle de la paix conclue. Mais voici que l’implacable épouse de Jupiter revient d’Argos, et, traversant les airs sur son char, aperçoit dès le promontoire de Pachynum, et du haut des cieux Énée tout entier à sa joie. (7, 290) Elle voit la flotte troyenne à l’ancre, les Troyens déjà travaillant à bâtir leurs nouvelles demeures, déjà s’assurant de la terre ausonienne, et abandonnant leurs vaisseaux. Elle s’arrête, comme enfoncée dans son âpre ressentiment : alors secouant sa tête altière, elle exhale sa colère en ces mots : « Race odieuse, destins des Phrygiens toujours contraires à mes destins ! Les a-t-on vus succomber dans les champs de Sigée ? Captifs, ont-ils été pris ? Leur Ilion les a-t-il embrasés de ses flammes ? À travers les armes, à travers l’incendie ils se sont frayé un passage. Ma puissance se rend-elle donc, lassée contre eux ? et, rassasiée de haine, me reposé-je ? (7, 299) Rejetés de leur patrie, j’ai osé dans ma fureur les poursuivre sur les ondes, et m’opposer sur toutes les mers à leurs restes fugitifs : j’ai épuisé contre eux les forces du ciel et de la mer. Que m’ont servi les Syrtes, Scylla, Charybde, et ses vastes gouffres ? Les voilà dans le lit tant désiré du Tibre, assurés contre la mer et contre moi. Mars a bien pu exterminer la race féroce des Lapithes : le père des dieux lui-même a livré l’antique Calydon aux fureurs de Diane. Quel était le crime si grand des Lapithes, quel celui de Calydon ? Et moi, l’épouse du plus grand des dieux, moi qui ai pu, malheureuse, tout oser, qui ai tourné à tout mon génie, (7, 310) je suis vaincue par cet Énée : ah ! puisque ma puissance n’est plus assez grande, il n’est rien aujourd’hui que je n’implore. Si je ne peux fléchir les cieux, je remuerai l’Achéron. Je n’empêcherai pas le Troyen de régner dans le Latium, soit ; et l’immuable arrêt des destins lui assure la main de Lavinie : mais je puis traîner en longueur, je puis retarder de si grands projets ; mais je puis exterminer les peuples des deux rois. Oui, qu’à ce prix le beau-père et le gendre s’allient. Le sang des Troyens et des Rutules sera ta dot, ô vierge, (7, 319) et Bellone fera les apprêts de tes noces. La fille de Cissé n’aura pas seule porté dans son sein un flambeau de discorde : Vénus aussi enfantera comme elle un autre Pâris, et les torches funestes de son hymen embraseront Pergame renaissante. »

À ces mots, la déesse redoutable descend sur la terre : elle évoque la plus effroyable des sœurs de l’enfer, Allecto, et la fait sortir des ténèbres du Tartare : Allecto ne respire que les tristes guerres, la vengeance, la trahison, les crimes. Pluton même, son père, a ce monstre en horreur ; il est haï de ses sœurs du Tartare : tant il revêt de visages divers, de figures atroces ; tant sa tête hideuse fourmille de serpents ! (7, 330) Junon excite l’horrible Furie par ces paroles : « Fille de la Nuit, rends-moi un service, que seule tu peux me rendre : fais tout pour empêcher que mon honneur, que ma renommée ne cèdent et ne se brisent, que le chef des Troyens n’achève son hymen avec la fille de Latinus, et n’établisse ses peuples dans l’Italie. Tu peux, quand il te plaît, armer le frère contre le frère, bouleverser les familles par les haines, porter dans les maisons tes fouets sanglants, tes funèbres flambeaux : tu as mille inventions funestes, mille moyens de nuire : secoue ton génie fécond : détruis la paix conclue ; sème les causes de guerre, (7, 340) et que des deux côtés la jeunesse crie aux armes, demande des combats, et y coure. »

Infectée des poisons de l’horrible Gorgone, Allecto se rend d’abord dans le Latium, gagne le palais du roi de Laurente, et pénètre jusqu’aux lieux secrets où la reine Amata, que troublent et l’arrivée des Troyens et l’hymen rompu de Turnus, nourrissait dans son cœur maternel les cuisantes douleurs de l’orgueil ulcéré. La déesse lui jette un des livides serpents de sa chevelure, et le plonge dans son sein et au plus profond de son cœur, afin que, saisie des fureurs de l’enfer, elle en remplisse toute sa maison. Le monstre s’insinue sous ses vêtements, se roule insensible autour de sa poitrine (7, 350) qu’à peine il effleure, et souffle à ses sens surpris son haleine de vipère. Tantôt de ses anneaux allongés il entoure le cou de la reine comme d’un collier d’or ; tantôt il s’entrelace en longue bandelette autour de ses cheveux, et il erre en glissant sur tous ses membres. Tant que le subtil poison, dans ses premiers accès, n’a fait que pénétrer ses sens et envelopper ses os d’un feu caché ; tant que son âme ne s’est pas livrée tout entière à la flamme dévorante ; mère encore tendre, elle parle le langage des mères ; elle pleure sur sa fille, elle gémit de son hymen avec un Phrygien : « Hélas ! est-il donc vrai ? vous, son père, vous donnez Lavinie à ces Troyens bannis ? (7, 360) Et vous n’avez pitié ni de votre fille, ni de vous-même, ni de sa mère, qu’au premier aquilon ce perfide ravisseur va délaisser, entraînant avec lui la vierge sur les mers ! N’est-ce pas ainsi que le berger phrygien pénétra dans Lacédémone, enleva la fille de Léda, et l’emmena vers les murs de Troie ? Que sont devenues vos saintes promesses, votre ancienne tendresse pour les vôtres, votre parole tant de fois donnée à Turnus, qu’unit à vous le sang de mes aïeux ? Si vous cherchez pour la fille des rois latins un époux de race étrangère, si telle est votre ferme résolution, et si les oracles de Faunus votre père vous pressent de leur sens impérieux, moi je regarde tout pays, libre de votre sceptre royal, (7, 370) comme étranger, et je pense que les dieux l’entendent ainsi : d’ailleurs Turnus, si vous remontez aux premières origines de sa maison, a pour ancêtres Inachus et Acrisius, et sort des rois de Mycènes. »

Ainsi elle tentait, mais en vain, d’ébranler Latinus par ces plaintes : alors se glissant jusque dans ses entrailles le serpent y verse le poison des Furies, et se répand dans tout son corps, Bientôt la malheureuse, troublée par d’effroyables images, et saisie d’un furieux délire, s’emporte comme une insensée à travers la ville. Tel, chassé par le fouet, voltige ce buis tournant (7, 379) que les enfants, sous les portiques déserts, exercent sans relâche dans un vaste cercle : poussé par la sifflante courroie, il s’emporte en de vastes contours : la jeune et ignorante troupe l’observe avec étonnement, admire ses impétueux écarts et sa vitesse, que raniment les coups. D’une course non moins rapide la reine court à travers les villes et les peuples belliqueux de son empire. C’est peu : se figurant qu’elle est possédée de l’esprit de Bacchus, elle se porte à de plus grandes violences, elle entre dans de plus grandes fureurs : la voilà qui fuit dans les forêts, et qui cache sa fille sous les ombrages des monts, pour la ravir à l’hymen du Troyen, pour retarder le moment où s’allumeront les torches nuptiales. « À moi, s’écriait-elle dans ses transports, à moi, divin Bacchus ! toi seul es digne de ma fille ; (7, 390) c’est pour toi, oui, c’est pour toi qu’elle prend le thyrse léger, pour toi qu’elle se mêle à nos chœurs, pour toi qu’elle nourrit sa chevelure sacrée. » Le bruit se répand de ses fureurs : le même feu embrase toutes les femmes du Latium ; toutes ont déserté leurs demeures pour les forêts ; elles livrent aux vents leur cou et leur chevelure. D’autres remplissent les airs de hurlements poussés d’une voix tremblante, et, couvertes de peaux bigarrées, elles agitent des dards entrelacés de pampres. Au milieu d’elles Amata, une torche à la main, et brûlant de rage, chante l’hymen de Turnus et de sa fille. Tout à coup elle s’écrie, roulant des yeux égarés et sanglants : (7, 400) « Femmes latines, vous toutes qui êtes mères, écoutez-moi : si vous gardez encore quelque tendresse à la malheureuse Amata, si le saint droit des mères crie au fond de vos cœurs, dénouez vos cheveux, et célébrez avec moi les orgies. »

Ainsi errait au milieu des forêts et dans les déserts habités par les bêtes fauves la reine, qu’Allecto poursuit partout des aiguillons de Bacchus. Quand la funeste déesse voit que c’est assez exciter de premières fureurs, qu’elle a rempli de trouble la maison royale, renversé les projets de Latinus, elle s’élève sur ses ailes ténébreuses, et s’envole vers la ville de l’audacieux Rutule ; cette ville fut, dit-on, (7, 410) bâtie par la fille d’Acrisius, Danaé, qui conduisait une colonie, et que l’impétueux Notus jeta sur ces rivages. Ardua, son ancien nom, est devenue Ardea, nom d’un oiseau : un nom célèbre, c’est tout ce qui lui reste de son antique splendeur. C’était au milieu des ombres de la nuit : Turnus goûtait sous les lambris de son palais un profond sommeil. Alors Allecto dépouille son horrible figure et son corps de Furie : elle prend le visage d’une vieille femme ; son front hideux se sillonne de rides ; elle couvre sa tête de cheveux blancs que retient une bandelette sacrée, et qu’elle ceint d’une branche d’olivier. C’est Calybé, vieille prêtresse du temple de Junon. Ainsi métamorphosée, elle se montre aux regards du jeune guerrier, et lui parle en ces termes : (7, 420) « Quoi ! Turnus, tu souffriras que tant de travaux soient perdus pour toi, et que ton sceptre passe aux mains de colons troyens ? Le roi des Latins te refuse sa fille, et une dot que tu as achetée de ton sang ; il te préfère un héritier de race étrangère. Va donc maintenant affronter les dangers pour un ingrat qui te joue ; va renverser les phalanges tyrrhéniennes ; assure le repos des Latins. Junon elle-même, la toute-puissante fille de Saturne, lorsque tu dormais durant la nuit paisible, m’a envoyée vers toi et te parle par ma voix. Lève-toi ; arme la jeunesse de tes États, et d’un cœur résolu fais-la sortir de ses murailles (7, 430) et marcher contre les chefs phrygiens, campés tranquillement sur les belles rives du Tibre ; cours, et brûle leurs vaisseaux. C’est la puissante volonté des dieux. Que le roi des Latins lui-même, s’il persiste à te refuser sa fille et à manquer à sa parole, sache enfin qui tu es dans la guerre, et comment Turnus se venge. »

Turnus lui répond avec un sourire moqueur : « La flotte troyenne est entrée dans les eaux du Tibre ; ne crois pas que je l’ignore, et la nouvelle en est venue jusqu’à mes oreilles. Cesse d’imaginer pour moi de vains sujets d’alarmes ; la reine des dieux ne m’a pas oublié. (7, 440) Le grand âge, je le vois, prêtresse caduque, agite de vains soucis ton esprit crédule, et, au milieu des querelles des rois, tu te forges de fausses terreurs. Prends soin des temples et des images des dieux ; voilà ton ministère ; et laisse aux guerriers à faire ou la guerre ou la paix. »

Ces mots allument le courroux d’Allecto : Turnus, qui l’a reconnue, veut la conjurer ; mais un soudain tremblement s’empare de ses membres ; son regard reste fixe : la Furie a fait siffler tous ses serpents ; elle s’est montrée dans toute son effroyable laideur. Alors roulant ses yeux enflammés, elle repousse le prince interdit et qui veut la supplier encore, (7, 450) fait dresser sur sa tête deux de ses serpents, déploie son fouet retentissant, et, d’une voix qu’enfle la rage, s’écrie : « La voilà cette prêtresse vieille, décrépite, et qui, au milieu des querelles des rois, se forge de vaines terreurs. Regarde-moi ; je suis Allecto ; je sors du sombre séjour des Furies, mes sœurs ; je porte dans mes mains la guerre et la mort. » Elle dit, jette à Turnus une torche qui va s’attacher fumante et lumineuse à la poitrine du guerrier. Une immense et soudaine épouvante le tire de son sommeil ; il se lève ; des flots de sueur coulent de tout son corps, inondent ses membres et ses os. (7, 460) Il s’agite dans un belliqueux transport ; ses armes, il les cherche autour de sa couche, et dans tout son palais ; il ne respire que le fer homicide, que la guerre atroce, insensée ; la colère enflamme encore ses esprits : telle, quand sous l’airain bouillonnant s’embrase et pétille un sarment aride, l’onde furieuse écume et bondit dans sa prison murmurante, exhale des tourbillons de fumée, monte, déborde, n’est déjà plus contenue, et se répand dans les airs en noire vapeur. Turnus donc déclare aux principaux guerriers de sa nation qu’il va marcher contre le roi Latinus, violateur de la paix, leur ordonne de prendre les armes, d’assurer la défense de l’Italie ; de chasser l’ennemi de ses frontières : (7, 470) lui seul, et c’est assez, ira au-devant des Troyens et des Latins. Il dit, et invoque les dieux. Les Rutules s’animent les uns les autres à prendre les armes. Les uns aiment Turnus à cause de sa beauté et de sa jeunesse ; les autres vantent en lui le sang des rois ses aïeux ; ceux-là sont frappés de l’éclat de ses exploits.

Tandis que Turnus remplit les Rutules de sa fougueuse ardeur, Allecto, déployant ses ailes infernales, vole au camp des Troyens, et, méditant un stratagème nouveau, elle observe les lieux d’alentour : elle voit le bel Ascagne poursuivre d’un pied léger et pousser dans des pièges les bêtes sauvages. (7, 480) Alors la fille du Cocyte souffle une soudaine rage aux chiens du jeune chasseur, apporte à leurs narines ardentes l’odeur bien connue d’un cerf, et les précipite sur sa trace. Telle fut la première cause des maux qui désolèrent les campagnes du Latium, celle qui enflamma le feu de la guerre dans les cœurs de ses rustiques habitants. Il y avait un cerf d’une admirable beauté, à la haute ramure, que les enfants de Tyrrhée avaient enlevé à la mamelle de sa mère, et qu’ils nourrissaient dans la maison de leur père : Tyrrhée était commis à la garde des troupeaux du roi et de ses vastes domaines. Silvie, leur sœur, l’avait accoutumé à obéir à sa voix, en faisait ses délices, enlaçait à ses cornes de molles guirlandes, peignait de sa main son poil fauve, et le lavait dans le courant d’une onde pure. (7, 490) L’animal, s’abandonnant aux caresses, et accoutumé à la table de sa maîtresse, errait le jour dans les forêts ; et le soir, quoique tard, il revenait de lui-même à la demeure connue. Ce jour-là, il errait au loin, quand la meute furieuse d’Ascagne le relança, comme il se laissait dériver au courant du fleuve, et se reposait des ardeurs du midi sur la rive verdoyante. Ascagne, qui brûle de signaler son bras, lui décoche une flèche : Allecto la guidait ; le trait poussé siffle, et va percer de part en part les flancs du cerf. (7, 500) L’animal blessé accourt à son asile, entre en gémissant dans l’étable ; et, tout sanglant, comme s’il implorait du secours, il remplit la maison de ses plaintes. Silvie la première l’a revu, et, se meurtrissant les bras, pousse un cri de détresse, et appelle tous les rudes habitants de la campagne. Ceux-ci (l’horrible Furie les excitait, cachée dans les profondeurs des bois) accourent soudain, les uns armés de bâtons durcis au feu, les autres de lourdes et noueuses massues ; leur colère fait des armes de tout ce qui se rencontre sous leur main. Tyrrhée lui-même rassemble leur troupe agreste : en ce moment il enfonçait des coins dans un chêne, (7, 510) et le séparait en éclats : il saisit sa cognée, il accourt, respirant la rage. Cependant l’affreuse déesse, qui de sa retraite épiait l’occasion d’irriter le mal, la saisit, va s’abattre sur le toit de l’étable du cerf, et du faîte donne le signal des pasteurs, enfle la trompe champêtre des sons de sa voix infernale : toute la forêt en est ébranlée, et les bois profonds en mugissent. Le signal fut entendu au loin sur le lac d’Aricie ; le Nar l’entendit dans ses eaux blanches et sulfureuses, les sources du Vélino l’entendirent ; et les mères épouvantées pressèrent leurs entants sur leur sein.(7, 519) Aussitôt, saisissant leurs armes indomptables, les laboureurs accourent vers les lieux d’où partent les funestes sons de la trompette ; les Troyens à leur tour, sortant de leur camp, s’élancent en flots impétueux au secours d’Ascagne. On se range en bataille : ce n’est plus un combat agreste ; on ne s’attaque plus avec des bâtons noueux, avec des pieux durcis à la flamme, mais avec le fer, et à travers les chances sanglantes des batailles. La plaine se hérisse au loin d’une horrible moisson d’épées nues ; l’airain étincelle, frappé par les feux du soleil, et renvoie sa lumière jusqu’aux nuages. Ainsi, lorsque la vague commence à blanchir au premier souffle des vents, la mer s’enfle peu à peu, élève plus haut ses ondes, (7, 530) et enfin les lance du fond de ses abîmes jusqu’aux astres. On se mêle ; Almon, l’aîné des enfants de Tyrrhée, tombe, au premier rang, sous la flèche sifflante : le trait lui perce la gorge, ferme les humides passages de la voix, et arrête le souffle de la vie sur ses lèvres ensanglantées. Autour de lui s’entassent mille corps : là tombe le vieux Galésus, tandis qu’il s’avance jetant des paroles de paix entre les combattants. Il était le plus juste et le plus riche entre tous les Ausoniens ; cinq troupeaux bêlants et cinq de bœufs revenaient chaque soir dans ses étables ; et cent charrues retournaient ses terres.

(7, 540) Tandis que l’on combat de part et d’autre avec des chances égales, Allecto, qui a tenu ce qu’elle a promis à Junon, voyant la guerre se teindre de sang, et les premiers combats s’engager dans le carnage, quitte l’Hespérie, et, s’élevant d’une aile triomphante jusqu’à l’Olympe, elle tient à Junon ce langage superbe : « Reine des dieux, j’ai consommé pour vous cette œuvre de discorde et de guerre. Réconciliez, si vous pouvez, les deux peuples ; renouez les liens de la paix, depuis que j’ai arrosé les Troyens du sang de l’Ausonie. Je ferai plus encore, si vous m’assurez de votre puissante volonté : j’irai par de sinistres rumeurs soulever les villes voisines, (7, 550) et j’enflammerai les cœurs de l’amour insensé de la guerre ; si bien que toute l’Ausonie viendra au secours des Latins ; je couvrirai les champs d’armes et de soldats. » « Non, répondit la fille de Saturne ; c’est assez de ruses et d’alarmes : ils ont un sujet de guerre ; les voila aux prises ; et ces armes que le hasard leur a mises entre les mains, un premier sang les a rougies ; que ce soient là les auspices sous lesquels le noble fils de Vénus et le roi Latinus lui-même célèbrent leur hymen. Mais toi, tu ne pourrais errer plus longtemps au-dessus des espaces éthérés ; le souverain maître de l’Olympe ne le souffrirait pas. Retire-toi ; ce que les événements me laisseront à faire, (7, 560) je le ferai moi-même. » Ainsi parla la fille de Saturne. La Furie secoue les serpents qui sifflent sous ses ailes déployées, et, regagnant les bords du Cocyte, descend du haut des airs.

Au milieu de l’Italie et au pied des plus hautes montagnes est un lieu célèbre et renommé par toute la terre ; c’est la vallée d’Amsancte : des deux côtés la pressent de leurs noirs ombrages des bois touffus qui s’étendent sur le revers des monts, et elle est traversée par un torrent qui, battant les rochers de ses ondes tortueuses, s’y abîme avec fracas. Là se voit une caverne, affreux soupirail du sombre empire de Pluton, gouffre immense par où l’Achéron débordant (7, 570) ouvre une issue à ses exhalaisons empestées : là l’odieuse Furie se plonge, et délivre enfin la terre et les cieux de ses fureurs.

Cependant Junon met la dernière main à la guerre. Déjà la troupe innombrable des pasteurs court à Laurente, emportant le corps du jeune Almon et celui du vieux Galésus, dont le visage est souillé de sang : tous ils implorent les dieux et conjurent le roi. Turnus paraît, et, triomphant de la clameur publique et du sang versé, il augmente encore la terreur par des discours qui ne respirent que le sang et l’incendie : « Voilà, s’écrie-t-il, ces Troyens qu’on appelle à succéder au trône ; on s’allie à des Phrygiens, et moi on me chasse du seuil des rois. » (7, 580) Bientôt les fils de ces femmes qui, frappées de l’esprit de Bacchus, erraient à travers les forêts profondes et se démenaient dans les orgies, se rassemblent de toutes parts, et fatiguent Mars de leurs cris furieux. Tous, contre les présages célestes, contre l’arrêt des destins, demandent une guerre sacrilège et condamnée par les dieux ; tous assiègent les portes du palais de Latinus. Celui-ci leur résiste, calme et inébranlable comme un rocher au milieu de la mer : les vents viennent le battre avec fracas, les vagues accumulées mugir autour de ses flancs ; (7, 589) il se soutient par sa masse ; et, tandis que les écueils semés à ses pieds frémissent blanchis par l’écume, il brise et refoule l’algue impuissante. Enfin quand il voit qu’il ne peut surmonter l’aveugle fureur des esprits, et que tout va au gré de la cruelle Junon, il prend à témoin les dieux et l’air qu’il respire : « Hélas ! s’écrie-t-il, nous sommes écrasés par les destins, emportés par la tempête. Vous payerez, malheureux Latins, vous payerez de votre sang ces emportements sacrilèges ! et toi, Turnus, un triste supplice t’attend, et tu imploreras, mais trop tard, les inflexibles dieux. Pour moi, le repos m’est assuré, et je touche au port : je ne perds qu’une mort tranquille. » Il dit, (7, 600) se renferme dans son palais, et abandonne les rênes de son empire.

Il y avait dans le Latium un usage antique, depuis révéré par toutes les villes du royaume d’Albe : aujourd’hui la reine des cités, Rome l’observe, quand elle ouvre à Mars la carrière des combats : soit qu’on se prépare à porter la guerre et la désolation aux Gètes, aux Hyrcaniens, ou aux Arabes, soit qu’on menace l’Indien, et que, poussant jusqu’aux contrées de l’Aurore, on aille redemander aux Parthes nos étendards. Le temple de la guerre a deux portes, que la religion et la crainte du cruel Mars ont consacrées ; elles sont fermées par cent verrous d’airain et par d’éternelles (7, 610) barres de fer ; et Janus ne cesse point d’en garder le seuil. Lorsque le sénat a décrété la guerre, le consul lui-même, revêtu de la trabée romaine, ceint de la robe Gabienne, et dans toute la pompe de ses insignes, ouvre les portes, et les fait crier sur leurs gonds. Lui-même il appelle les combats ; toute la jeunesse romaine le suit ; et les sons rauques du clairon répondent à l’immense cri de guerre. Avant de se déclarer contre les Troyens, Latinus devait obéir à cette coutume antique, et ouvrir les portes fatales. Mais le vieux roi ne les toucha même pas, et, rejetant loin de lui ce ministère horrible, il s’enfonça dans sa ténébreuse solitude. (7, 620) Alors la reine des dieux descend du ciel, pousse elle-même de ses mains impatientes les portes du temple, les fait tourner sur leurs gonds, et rompt les barrières de fer qui retiennent la Guerre. Voilà l’Ausonie en feu, l’Ausonie jusqu’alors immobile dans la paix. Les uns s’avancent, fantassins intrépides ; les autres, montant de superbes coursiers, bondissent sur la poudreuse arène : tous cherchent des armes. Ceux-ci essuient leurs boucliers, et font reluire leurs dards dérouillés ; ceux-là aiguisent le tranchant de leurs haches. On déploie à l’envi les étendards ; on s’anime au son des trompettes. Cinq grandes villes à la fois font retentir l’enclume (7, 630) et forgent des armes : ce sont la puissante Atine, le superbe Tibur, Ardée, Crustumère, Antemne couronnée de tours. On creuse les casques qui doivent couvrir d’un impénétrable airain le front des guerriers ; le saule s’arrondit en bouclier ; ici l’airain trempe les cuirasses ; là l’argent, amolli par la flamme, s’allonge en brillants cuissards. Le soc perd ses honneurs, on délaisse et la faux et la charrue. Tous replongent dans la fournaise les glaives de leurs pères. Déjà les trompettes sonnent, déjà les ordres courent de rang en rang. Celui-ci tout en alarme saisit son casque, celui-là range sous le joug ses coursiers frémissants ; l’un charge son bras de son bouclier, (7, 640) l’autre ceint sa fidèle épée.

Muses, dévoilez à mes yeux les secrets de l’Hélicon, et daignez exciter ma voix. Dites-moi les noms des rois engagés dans cette guerre fameuse ; les armées qui suivant leurs étendards couvrirent les champs ; les guerriers que dès ce temps-là vit fleurir la féconde Italie ; quels peuples conjurés la mirent en feu. Déesses, vous vous en souvenez, et vous seules pouvez raconter ces grandes choses ; à peine un faible souffle de la renommée les a-t-il portées jusqu’à nous.

Le premier qui s’avance pour combattre est le féroce Mézence, contempteur des dieux : il vient des bords tyrrhéniens avec ses bataillons armés. Lausus, son fils, marche à ses côtés ; Lausus, le plus beau des guerriers de l’Ausonie, (7, 650) après Turnus. Habile dompteur de coursiers et la terreur des bêtes sauvages, il conduit, mais en vain, mille soldats de la ville d’Agylle ; digne d’obéir à un meilleur roi, d’aimer un meilleur père. Après eux, guidant son char décoré des palmes du cirque, et ses coursiers tant de fois vainqueurs, se montre le fils d’Hercule, Aventinus, beau comme son père ; il porte gravée sur son bouclier, marque de sa haute naissance, l’hydre paternelle, et ses cent serpents qui y entrelacent leurs replis. (7, 659) La prêtresse Rhéa, simple mortelle unie à un dieu, le conçut furtivement et lui donna le jour dans la forêt du mont Aventin ; alors le dieu de Tyrinthe, après avoir terrassé Géryon, avait atteint les campagnes de Laurente, et baignait les génisses d’Ibérie dans les eaux du fleuve tyrrhénien. Les soldats d’Aventinus portent dans les guerres un javelot croche et des pieux terribles, qui recèlent une longue pointe de fer ; c’est la lance sabine. Le fils d’Hercule, ramassant sur ses épauies l’immense peau d’un lion, et la tête couverte de la crinière hérissée du monstre dont la gueule étale des dents blanches, marche vers le palais du roi dans cette pompe horrible qu’aimait Alcide.

(7, 670) Puis viennent deux frères : Catillus et le bouillant Coras, la fleur de la jeunesse argienne : tous deux ont quitté les murs de Tibur, ainsi appelé du nom de Tiburte leur frère ; tous deux au premier rang se jettent à travers les traits serrés des ennemis. Tels, abandonnant d’une course rapide les crêtes des monts, deux Centaures, enfants de la nue, descendent des sommets neigeux de l’Omole et de l’Othrys ; les vastes forêts s’écartent devant eux, et les rameaux fracassés plient sous leurs pas.

Tu ne manquas pas non plus au Latium alarmé, fondateur de Préneste, Cécu!us, fils de Vulcain, roi né dans les champs, parmi les troupeaux, (7, 680) et trouvé dans un foyer ; ainsi l’ont cru d’âge en âge les peuples de l’Ausonie. Toute une armée d’agrestes combattants l’accompagne, et ceux de Préneste aux hauts remparts, et ceux des campagnes de Gabie chère à Junon, et ceux des rives fraîches de l’Anio, et ceux des monts Herniciens, arrosés de ruisseaux limpides ; ceux que nourrit la riche Anagnie, et le fleuve Amasène. Tous n’ont pas d’armes, de boucliers, de chars retentissants ; les uns (c’est le plus grand nombre) lancent le plomb balancé par la fronde ; les autres portent deux dards à la main ; la dépouille fauve d’un loup (7, 689) couvre leur tête et retombe sur leurs tempes : leur jambe gauche est nue, la droite est chaussée d’un cuir grossier.

Cependant le dompteur de coursiers, le fils de Neptume, Messape, que ne peuvent renverser ni le fer ni le feu, a déjà réveillé ses peuples endormis, appelé aux armes ses bataillons désaccoutumés de la guerre, et ressaisi le glaive. Il arme les Fescennins, les Falisques célèbres par leurs lois, ceux qui habitent les hauteurs du Soracte, les plaines de Flavinie, les bords montueux du lac Cimin, les bois de Capène. Tous marchaient en ordre, chantant les louanges de leur roi. Ainsi, à travers les cieux azurés, des cygnes au plumage de neige chantent (7, 700) en revenant des pâturages, et tirent de leurs longs gosiers des sons mélodieux ; le Caïstre en retentit, et les bords émus de l’Asia y répondent au loin. À leur nombre on croit voir, non pas des bataillons ramassés sous leurs armes d’airain, mais une nuée de ces oiseaux aux cris rauques, qui s’élevant de la haute mer va s’abattre sur le rivage.

Voici venir, à la tête d’une troupe nombreuse, Clausus, de l’antique race des Sabins ; lui seul vaut une armée. C’est de lui que sortent et la famille et la tribu Claudienne, encore aujourd’hui répandue par tout le Latium, depuis que Rome a associé les Sabins aux droits de ses enfants. (7, 710) Sous ses ordres marchaient les cohortes d’Amiterne, des Cures, pères des Quirites romains, d’Érétum, de Mutusca féconde en oliviers ; les peuples qui habitent Nomente, les humides campagnes du Vélino, les rochers affreux de Tétrica, le mont Sévère, les champs de Caspérie et de Forule ; ceux qui boivent les eaux de l’Himelle, du Tibre et du Fabaris ; ceux qu’ont envoyés la froide Nursie, le pays d’Horta, les cités Latines, et ceux que sépare de ses flots l’Allia, nom à jamais funeste. Aussi pressées sont les vagues que la mer de Libye roule vers le rivage, quand l’orageux Orion se plonge dans les ondes ; (7, 720) aussi serrés les épis que le soleil de ses feux renaissants brûle dans les plaines de l’Hermus ou dans les campagnes dorées de la Lycie. Leurs boucliers résonnent, et la terre émue tremble au loin sous leurs pas.

D’un autre côté arrive Halesus, fils d’Agamemnon, ennemi du nom troyen ; il a attelé ses coursiers à son char, et entraîne sous les drapeaux de Turnus cent peuples redoutables ; ceux qui promènent les râteaux le long des pentes du Massique, favorisées de Bacchus ; les Aurunces descendus de leurs hautes montagnes, les Sidicins venus de leurs plages ; ceux de Calès et des bords du Vulturne aux courants fangeux ; l’âpre Saticule (7, 730) et la troupe des Osques : ils sont armés de courts javelots, mais que rattachent à leur main de souples lanières ; un petit bouclier couvre leur bras gauche, et de près ils combattent avec des glaives recourbés.

Je ne t’oublierai pas non plus dans mes vers, illustre Œbale, toi, dit on, le fils de la nymphe Sébéthis et du vieux roi Telon, qui régnait sur les Téléboens de Caprée. Mais Œbale ne s’était pas contenté du royaume paternel ; et déjà il étendait sa domination sur les Sarrastes, sur les plaines qu’arrose le Sarno, sur les peuples de Rufras, de Batule, de Célenne, (7, 740) et sur ceux que regarde du haut de ses remparts Abella, si fertile en fruits. Leurs armes sont un lourd javelot qu’ils lancent à la manière des Teutons, des casques faits d’écorce enlevée au liège, des boucliers et des glaives d’airain qui resplendissent. Et toi, brave Ufens, toi, renommé, par tes armes tant de fois heureuses, tu quittas pour les combats les montagnes de Nersa : là tu commandes à des nations sauvages, à d’infatigables chasseurs, à l’ÉquicoIe indomptable qui laboure tout armé une terre ingrate, et qui, toujours traînant avec lui une proie nouvelle, n’aime, ne respire que rapine. (7, 750) Le vaillant Umbron, grand prêtre de la nation des Marrubiens, vient aussi, envoyé par le roi Archippe ; il porte sur son casque l’olivier de la paix. Les vipères et les hydres, soufflant la rage et le poison, s’apaisaient, endormies par ses chants et par ses magiques attouchements : il savait aussi guérir leurs morsures. Mais son art fut impuissant contre les coups du fer troyen ; et sa blessure ne put être adoucie ni par ses enchantements, ni par les herbes soporifiques cueillies sur les montagnes des Marses. Malheureux Umbron ! les bois d’Anguitie, la claire fontaine et le lac limpide du Fucinus (7, 760) te pleurèrent.

Comme lui marchait le beau Virbius, digne fils d’Hippolyte et d’Aricie ; sa mère l’envoya dans les champs de la gloire : elle l’avait élevé dans les bois sacrés d’Égérie, le long de cet humide rivage où se voit encore un riche autel élevé à Diane compatissante. Hippolyte, si l’on en croit la renommée, après qu’il eut péri par les artifices de sa marâtre, et satisfait par son sang à la colère d’un père, traîné de çà et de là, et déchlré par ses coursiers, fut rendu à la lumière et rappelé sous la voûte des cieux par la vertu merveilleuse des herbes de Péou, et par la pitié de Diane attendrie. (7, 770) Alors le père tout-puissant des dieux, indigné qu’un mortel, plongé dans les ombres des enfers, se fût élancé de nouveau à la lumière, foudroya le fils d’Apollon lui-même, l’inventeur de cet art impie, et le précipita dans les gouffres du Styx. Mais Diane dans sa bonté cacha Hippolyte au fond de ses bois les plus secrets, et le confia à la nymphe Égérie. Là, seul dans les forêts, inconnu de l’Italie, il devait couler des jours mystérieux sous le nom emprunté de Virbius. Encore aujourd’hui on écarte du temple de Diane et de ses bois sacrés les coursiers à la corne sonnante : c’est que sur ces mêmes rivages les coursiers d’Hippolyte, (7, 780) épouvantés par un monstre marin, emportèrent et le jeune héros et son char fracassé. Son fils ne laissait pas d’exercer dans la plaine des chevaux fougueux, et de lancer son char dans les batailles.

Cependant Turnus, les armes à la main, efface les guerriers par sa beauté majestueuse, et les passe de toute la tête. Le cimier de son casque, orné d’un triple panache, porte la Chimère vomissant, comme l’Etna, des tourbillons de flammes ; plus le sang coulait et plus s’échauffait le combat, plus elle frémissait, plus s’irritaient et sa rage et ses feux. Sur l’orbe poli de son bouclier la belle Io dressait ses cornes (7, 790) d’or, Io déjà couverte de poils, déjà transformée en génisse : longue et lamentable histoire gravée sur l’airain. Argus est là qui garde la vierge, et près d’elle Inachus, son père, épanche les ondes de son urne. Turnus est suivi d’une nuée de fantassins ; les boucliers se serrent, les bataillons se pressent dans toute la plaine : c’est la jeunesse argienne, la troupe des Aurunces, celle des Rutules ; ce sont les antiques Sicaniens, les Sacraniens, les Labiques aux boucliers peints ; ceux qui habitent, ô Tibre, tes forêts, et qui labourent les rives sacrées du Numicus ; ceux qui enfoncent le soc dans les montagnes Rutuloises et Circéennes ; ceux des vallons auxquels préside Jupiter Anxur ; (7, 800) ceux des bois verdoyants aimés de la déesse Féronia ; enfin les peuples des bords du noir marais de Satura et des fraîches rives de l’Ufens, qui cherche un chemin tortueux à travers de profondes vallées, et va s’engloutir dans la mer.

On vit après eux arriver du pays des Volsques, à la tête d’escadrons d’airain étincelants, Camille, la vierge guerrière : elle n’a point accoutumé ses mains de femme au fuseau et aux ouvrages délicats de Minerve ; mais elle s’est endurcie aux combats ; elle sait lutter avec les vents, les devancer à la course. Elle eût, sans les toucher ni plier leur tête, rasé les vertes moissons, couru sur les tendres épis ; (7, 810) ou encore, d’un pas suspendu sur la vague gonflée, elle eût effleuré les mers sans mouiller ses pieds rapides. Tous, les guerriers, les mères, se répandant hors des bourgades et des champs, l’admirent, et la suivent de leurs regards ébahis : un manteau royal couvre de sa pourpre éblouissante ses délicates épaules, l’or retient sa chevelure nouée. On admire sa grâce à porter le carquois lycien, et le myrte pastoral armé d’une pointe de fer.

Livre VIII

Virgile

L’Énéide

Traduction par Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 346-361).

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LIVRE VIII.

(8, 1) Dès que Turnus, du haut de la citadelle de Laurente, eut déployé l’étendard de la guerre, et que la trompette, aux sons rauques eut retenti ; dès qu’il eut secoué la bouche de ses coursiers fougueux, et agité ses armes, soudain les esprits s’émurent : tout le Latium conjuré se soulève en tumulte, et la jeunesse enflammée éclate en belliqueux transports. Ses chefs, Messape, Ufens, et Mézence, le contempteur des dieux, rassemblent des forces de toutes parts, et dépeuplent au loin les campagnes, vides de laboureurs. En même temps Vénulus est envoyé vers la ville du grand Diomède, (8, 10) pour lui demander du secours, et pour lui annoncer que les Troyens occupent le Latium, qu’Énée avec sa flotte a touché les bords ausoniens, qu’il y apporte ses Pénates vaincus, qu’il se dit appelé par les destins à l’empire de l’Italie, que plusieurs nations sont déjà venues se joindre au chef dardanien, et que son nom retentit au loin dans le Latium. Que prépare-t-il par ces commencements ? à quoi aspire-t-il, si la fortune seconde ses armes ? C’est ce que Diomède doit voir plus clairement que Turnus et que le roi Latinus.

Cependant le héros troyen, qui sait les mouvements du Latium, flotte entre mille et mille pensées tumultueuses, (8, 20) partage son esprit rapide entre mille objets, est emporté de çà et de là, roule des desseins tour à tour abandonnés et repris. Ainsi, réfléchis de la surface tremblante d’une eau agitée dans un vase d’airain, rejaillissent les rayons du soleil ou de la lune : leur vagabonde et lumineuse image voltige çà et là, s’élance dans les airs, et frappe incessamment les murs et les hauts lambris. Il était nuit, et tous les êtres qui peuplent la terre et les airs, ensevelis dans un profond sommeil, soulageaient leurs corps fatigués, lorsque le chef des Troyens, l’esprit troublé des tristes images d’une guerre imminente, se coucha sur le rivage et sous la fraîche voûte des cieux, (8, 30) et abandonna ses membres à un tardif repos. Alors le dieu de ces lieux, le Tibre lui-même, lui sembla, à travers le feuillage des peupliers, se lever, majestueux vieillard, du lit où coulent ses belles ondes : un voile du tissu le plus fin l’enveloppait de ses plis azurés ; des roseaux tressés ombrageaient sa chevelure. Le dieu lui parlait, et calmait ainsi ses inquiétudes : « Fils des dieux, toi qui portes sur nos bords Ilion arraché aux mains ennemies, et qui nous conserves l’éternelle Pergame ; héros si longtemps attendu sur le sol de Laurente et dans les champs du Latium, ici est ta demeure assurée, ici (ne t’en éloigne plus), ici doivent se fixer tes Pénates. (8, 40) Que ces menaces de guerre ne t’épouvantent pas ; les tempêtes de la fortune et la colère des dieux se sont apaisées. Ne crois pas que le sommeil abuse ici tes sens par de vaines illusions : sous les chênes qui bordent ma rive, une immense laie blanche, couchée sur le sol, va s’offrir à tes yeux avec trente enfants blancs comme leur mère, rassemblés autour de ses mamelles. Voilà l’endroit où tu bâtiras ta ville ; là t’attend la fin de tes labeurs ; et trente années seront à peine révolues, que ton fils Ascagne fondera la cité d’Albe, au nom célèbre. (8, 49) Ce que je te prédis est certain. Maintenant par quels moyens triompheras-tu des difficultés qui te pressent ? Écoute, je vais t’en instruire en peu de mots. Les Arcadiens, descendants de Pallas, venus en ces lieux sous la conduite et sous les drapeaux du roi Évandre, y ont fixé leur demeure, et ont bâti sur les monts latins une ville appelée Pallantée, du nom de Pallas leur ancêtre. Comme ils sont toujours en guerre avec les Latins, attache-les à ta fortune et à tes armes, et qu’un traité t’unisse à eux. Je te guiderai moi-même le long de mes rives et sur mon onde propice, afin que porté sur le fleuve tu en remontes le cours par un heureux effort de tes rames. Lève-toi donc, fils d’une déesse ! et sitôt que les astres tomberont devant les feux du jour, (8, 60) porte à Junon tes solennelles prières, et à force de vœux et de supplications essaye de vaincre sa colère et ses menaces. Vainqueur, tu me rendras les honneurs de ta reconnaissance. Je suis le dieu de ces eaux que tu vois couler à pleins flots entre ces rives et arroser les grasses campagnes ; le Tibre azuré, fleuve chéri du ciel. Mon vaste palais est au fond de ces eaux ; ma source lave les hauts remparts de cités célèbres. »

Il dit, et se plonge dans le sombre abîme de ses grottes profondes : la nuit et le sommeil abandonnent Énée. Il se lève, et, tournant ses yeux vers la lumière naissante du soleil, il puise, selon les rites, de l’eau du fleuve dans ses mains, (8, 70) et pousse au ciel cette prière : « Nymphes de Laurente, nymphes mères des fleuves, et toi, dieu du Tibre, toi, fleuve sacré, recevez Énée dans vos eaux, et gardez-le enfin des périls. Quelle que soit la source qui renferme tes eaux, toi qui as pitié de nos maux ; de quelque terre que tu sortes ; ô toi le plus beau des fleuves, tu seras à jamais honoré par moi, à jamais comblé de mes dons. Fleuve aux cornes révérées, roi des eaux de l’Hespérie, sois-moi propice, et prompt à confirmer tes divines promesses. » Il dit, et choisit dans sa flotte deux galères à double rang, (8, 80) qu’il garnit d’excellents rameurs, et qu’il pourvoit d’armes et de soldats.

Soudain (ô prodige inouï !) une laie blanche avec ses trente enfants de couleur pareille, lui apparaît à travers la forêt, et va se coucher sur la verte rive du fleuve. C’est à toi, ô Junon, reine des dieux, qu’Énée offre en sacrifice et la mère et sa tendre portée, et qu’il les immole devant tes autels. Cependant le Tibre, durant toute cette nuit, a calmé la fougue de ses ondes gonflées, et par un doux reflux s’est affaissé sur son lit silencieux : c’est un lac tranquille, c’est la surface immobile et unie d’un marais ; la rame n’a plus à lutter contre les eaux. (8, 90) Énée et ses compagnons précipitent donc leur course facile et doucement animée ; les galères aux flancs enduits de poix glissent sur les flots : les ondes, les bois infréquentés de la rive admirent ces boucliers qui reluisent au loin, ces carènes peintes qui flottent sur le fleuve. On fatigue à ramer et Ie jour et la nuit entière ; on franchit les longs détours du courant au travers des bois et sous leurs mobiles ombrages ; et les proues fendent les vertes forêts, reflétées par les eaux tranquilles. Déjà le soleil enflammé montait au plus haut des airs, quand les Troyens aperçoivent de loin, des murs, une citadelle, et quelques toits épais, que depuis la puissance romaine a élevés jusqu’au ciel : (8, 100) alors ce n’était que l’humble royaume d’Évandre. Bientôt on tourne les proues, et on s’approche de la ville.

Ce jour-là, le roi arcadien offrait dans un bois sacré, près de la ville, un sacrifice solennel à l’illustre fils d’Amphitryon et aux autres dieux : avec lui, son fils Pallas, ses principaux guerriers, et le modeste sénat de la nation, brûlaient l’encens et faisaient fumer sur les autels le sang tiède des victimes. À la vue des hauts navires qui glissaient à travers les bois ombreux, et qui pesaient sur leurs rames silencieuses, l’assemblée est saisie d’une terreur soudaine ; tous (8, 110) se lèvent, et veulent abandonner les tables du festin. Mais l’intrépide Pallas leur défend d’interrompre le sacrifice, saisit un javelot, vole au-devant des navires, et de loin, du haut d’un tertre : « Étrangers, s’écrie-t-il, quel dessein vous a fait tenter des routes égarées ? que prétendez-vous ? Qui êtes-vous ? Votre pays ? Apportez-vous ici la guerre, ou la paix ? » Alors Énée lui présentant un rameau d’olivier, symbole de la paix, lui répond en ces mots, du haut de sa poupe : « Vous voyez des Troyens, et des traits ennemis des Latins ; vous voyez des exilés que les armes superbes des Latins ont chassés de l’Hespérie. Nous venons trouver Évandre. Dites-lui que (8, 120) les chefs de la nation troyenne sont ici, et qu’ils demandent à unir leurs drapeaux aux siens. » Au nom si grand de Troie, Pallas, frappé d’étonnement, s’arrête et répond : « Qui que vous soyez, ô étranger, descendez sur ce rivage ; venez, et paraissez devant le roi mon père ; entrez sous notre toit hospitalier. » En même temps il tend la main à Énée, et colle ses lèvres sur celle du héros. Les Troyens s’avancent dans le bois, et abandonnent le fleuve. Énée s’approche d’Évandre, et lui dit ces paroles amies : « Ô le meilleur des Grecs, vous à qui la fortune a voulu que j’offrisse en suppliant la branche de l’olivier ornée de la bandelette sacrée, votre nom ne m’a point effrayé, quoique vous soyez un chef grec, un Arcadien ; (8, 130) quoiqu’un même sang vous unisse aux deux Atrides. La seule droiture de mon cœur, les saints oracles des dieux, de communs ancêtres, votre renommée répandue par toute la terre, m’ont enchaîné d’avance à vous ; les destins et ma volonté m’ont poussé vers Évandre. Dardanus, le père des Troyens, le fondateur d’Ilion, fils d’Électre, comme les Grecs le racontent, passa en Troade. Électre eut pour père le grand Atlas, qui soutient sur ses épaules la voûte éthérée. Vous tirez votre origine de Mercure, que la belle Maïa conçut et mit au monde sur les sommets glacés du Cyllène. (8, 140) Maïa (si nous en croyons d’antiques récits) a pour père Atlas, le même Atlas qui porte le ciel et ses astres. Ainsi les rameaux séparés de notre race ont la même racine. Fort de ces droits, je ne vous ai point envoyé d’ambassadeurs ; je n’ai point tenté de surprendre votre bonne foi par des artifices détournés. C’est moi, moi-même qui viens à vous, le front haut et confiant ; c’est moi qui touche votre seuil en suppliant. La nation des Rutules poursuit votre peuple et le mien de la même guerre cruelle : si elle nous repousse, elle ne croit plus que rien l’empêche de soumettre à son joug l’Hespérie entière, et de régner en maîtresse sur les rivages que baignent les deux mers. (8, 150) Recevez ma foi, et donnez-moi la vôtre. J’ai avec moi des cœurs invincibles à la guerre, d’impétueux courages, une jeunesse éprouvée par le malheur. »

Énée avait parlé, et depuis longtemps Évandre contemplait ses traits, ses yeux, et le parcourait tout entier de ses regards curieux. Alors il lui répond en peu de mots : « Quel plaisir, ô le plus brave des Troyens, de vous recevoir et de vous reconnaître ! Comme vous me rappelez le grand Anchise ! ce sont ses paroles, c’est le son de sa voix, c’est son visage. Je me souviens que le fils de Laomédon, Priam, visitant les États de sa sœur Hésione, aborda à Salamine, et vint voir notre froide Arcadie. (8, 160) Alors la jeunesse en sa fleur ombrageait mes joues de son premier duvet : j’admirais les capitaines troyens ; j’admirais le fils de Laomédon ; mais plus haut qu’eux tous marchait Anchise : dans la jeune ardeur de mon âme je brûlais d’aborder le héros, de joindre ma main à la sienne. Je m’approchai de lui, et je le conduisis, heureux de l’avoir pour hôte, dans les murs de Phénée. En me quittant, il me fit présent d’un magnifique carquois garni de flèches lyciennes, d’une chlamyde brodée d’or, et de deux freins d’or que j’ai donnés à mon fils Pallas. Ainsi l’alliance que vous cherchez est toute formée entre nous ; (8, 170) et demain, dès que la lumière sera rendue à la terre, je vous renverrai, accrus de mes secours et des ressources de mon royaume. En attendant, puisque vous êtes venus en amis, célébrez de concert avec nous ce sacrifice annuel qu’il ne m’est pas permis de différer, et accoutumez-vous dès à présent aux banquets de vos alliés. »

Il dit, et ordonne qu’on remette sur les tables les mets et les coupes enlevés ; lui-même il fait placer les Troyens sur des sièges de gazon, et invite le héros d’Ilion, Énée, à monter sur un trône d’érable, que couvre la peau velue d’un lion. Alors une jeunesse choisie et le prêtre du dieu (8, 180) apportent les chairs rôties des victimes, chargent des corbeilles des dons préparés de Cérès, et offrent ceux de Bacchus. Énée et toute la jeunesse troyenne se nourrissent d’un bœuf entier et des entrailles consacrées.

Après qu’ils eurent apaisé leur faim, et qu’ils se furent rassasiés de viande, !e roi Évandre parla ainsi : « Cette solennité sainte, ce banquet annuel, cet autel élevé à une divinité si grande, ne nous ont point été imposés par une superstition vaine, ni par une ignorance sacrilège des anciens dieux. Apprenez, hôte troyen, que, sauvés d’un grand danger, nous honorons dans notre reconnaissance un dieu libérateur. (8, 190) Regardez cette roche suspendue à ce mont escarpé, ces masses jetées çà et là, cette demeure solitaire de la montagne, ces immenses débris de rochers. Là était une caverne enfoncée au loin dans les flancs du roc inaccessible aux rayons du soleil ; Cacus, un monstre demi-homme, l’habitait. L’antre fumait sans cesse d’un carnage nouveau, et, attachées à ses portes, des têtes pendaient, effroyables trophées, pâles et dégouttantes de sang. Fils de Vulcain, et vomissant de sa bouche les noirs feux de son père, il marchait dans sa vaste masse. (8, 200) Le temps nous amena enfin le secours que nous désirions : un dieu vint dans nos contrées. Le grand vengeur des crimes, Alcide, fier des dépouilles du triple Géryon tombé sous ses coups, Alcide était là. Vainqueur, il conduisait vers nos pâturages ses immenses taureaux ; ses génisses paissaient dans la vallée et le long des rives du fleuve. Cependant Cacus qu’enflamment les fureurs de la rapine, pour qu’il n’y ait ni crime ni ruse qu’il n’ose et qu’il ne tente, enlève des pâtis quatre des plus beaux taureaux, et autant de génisses des plus belles. Mais, pour n’être pas découvert par la trace de leurs pas portés en avant, (8, 210) il les saisissait par la queue, les traînait à reculons dans sa caverne, et les cachait sous sa sombre roche. Nul indice ne menait à la caverne ceux qui les cherchaient. Cependant Alcide rassemblait déjà ses troupeaux engraissés dans nos pâturages, et se préparait au départ. En s’en allant les taureaux mugirent, remplirent les bois de leurs plaintes, et abandonnèrent les collines avec de longs meuglements. Une des génisses répondit d’une voix gémissante, mugit au fond de l’antre vaste, et trahit le larcin et les espérances de Cacus. Alcide l’entend ; un fiel noir et brûlant allume la fureur dans son âme ; (8, 220) il saisit ses armes, sa noueuse et pesante massue, et s’élance vers les sommets aériens de la montagne. Alors nos peuples virent pour la première fois Cacus trembler : les yeux égarés, il fuit plus rapide que l’Eurus, gagne sa caverne ; la peur lui donnait des ailes. Il s’enferme dans l’antre, fait tomber ce roc énorme que l’adroite main de son père a suspendu à des chaînes de fer, les brise, et du roc abattu se fait un rempart. Mais voici que le héros de Tirynthe arrive au pied de la montagne ; il la parcourt tout entière pour y chercher un accès, et porte çà et là son regard (8, 230) en grinçant des dents : trois fois, bouillant de colère, il fait le tour du mont Aventin ; trois fois il attaque en vain les portes de roc du brigand ; trois fois lassé il se repose dans le vallon. Sur la croupe de la montagne était une roche pointue, et de tous côtés à pic ; elle s’élevait sur le dos de la caverne, à perte de vue, et offrait un sauvage asile aux oiseaux de proie. À gauche elle inclinait vers le fleuve par une pente précipitée : Hercule, appuyant tout son corps sur la droite, la pousse, l’ébranle et la déracine : elle tombe ; le ciel immense retentit de sa chute, (8, 240) la rive s’écroule, et le fleuve épouvanté recule vers sa source. Alors apparurent à la lumière la caverne, l’immense et effroyable palais de Cacus, ses voûtes ténébreuses et leurs profondes horreurs. Ainsi la terre, si par quelque choc violent elle s’entr’ouvrait jusque dans ses abîmes, découvrirait à nos regards les demeures infernales ; l’œil verrait les pâles royaumes détestés des dieux, plongerait dans l’immense gouffre du Tartare ; et les soudaines clartés du jour épouvanteraient les Mânes éblouis. Surpris tout à coup par cette lumière qu’il n’attendait pas, enfermé dans les cavités du roc, le monstre poussait de sauvages rugissements : du haut du mont, Alcide l’écrase de traits, se fait des armes de tout, (8, 250) l’accable de troncs d’arbres et de pierres énormes. Mais, ô prodige ! Cacus, qui ne peut plus fuir le péril, vomit de son gosier une immense fumée, enveloppe son repaire d’une épaisse obscurité, se dérobe aux yeux de son ennemi, et amasse sous son antre une nuit tourbillonnante, où se mêlent les feux et les ténèbres. Alcide ne contient plus sa rage, et d’un bond il se précipite au milieu des flammes, là où la fumée roule ses flots les plus épais, où bouillonnent les plus noires vapeurs qui remplissent la vaste caverne. Là il saisit Cacus vomissant dans les ténèbres ses vains feux ; (8, 260) il l’embrasse, il l’étreint, lui serre la gorge, fait jaillir ses yeux de leurs orbites, arrête le sang et la vie dans son gosier desséché. Soudain tombe le roc arraché, et s’ouvre la noire caverne : alors les génisses enlevées, et toutes les rapines niées par le brigand parjure, apparaissent à la lumière. On traîne par les pieds hors de l’antre son cadavre hideux ; on ne se lasse point de regarder ses yeux terribles, sa face effroyable, la poitrine velue du monstre demi-bête, et ses feux éteints dans son gosier. Depuis ce mémorable jour nous célébrons cette fête en l’honneur d’Alcide, et les générations reconnaissantes ont consacré ce joyeux anniversaire. Potitius, le premier instituteur de ce culte, (8, 270) et la famille Pinaria, dépositaire de ce rite herculéen, ont érigé au milieu de ce bois un autel, qui sera toujours appelé par nous, qui toujours restera pour nous le plus grand des autels. Soyez donc, ô Troyens, de cette fête d’Hercule ; et, pour redire avec nous les hauts fait du héros, couronnez vos têtes de feuillage, prenez la coupe en main, invoquez ce dieu, notre dieu tutélaire et le vôtre, et faites couler le vin à flots. » Il dit ; le peuplier, cher à Hercule, ombrage sa chevelure de ses feuilles à la double couleur, et pend entrelacé à ses tempes ; la coupe sacrée remplit sa main : tous aussitôt de répandre avec lui le vin des libations, d’invoquer les dieux.

(8, 280) Le jour déclinait, et Vesper commençait à monter sur l’horizon : déjà s’avançaient les prêtres, et à leur tête Potitius, vêtu de peaux, selon l’usage antique, et portant les feux sacrés. Alors on recommence le festin ; les secondes tables des sacrifices étalent leurs dons agréables ; on charge les autels de bassins remplis d’offrandes. Les Italiens se lèvent pour chanter, et, les tempes couronnées de peuplier, environnent les saints brasiers. Ils sont partagés en deux chœurs, l’un de jeunes gens, l’autre de vieillards ; ils chantent les louanges d’Alcide et célèbrent ses travaux immortels. Ils disent comment il triompha des premiers monstres que lui suscita sa marâtre, comment il étouffa, les pressant de ses mains enfantines, deux serpents ; (8, 290) comment il renversa deux villes fameuses, Troie et Œchalie ; et les mille travaux formidables qu’il surmonta sous les lois d’Eurysthée, et par la fatale volonté de l’inique Junon. « C’est toi, dieu invincible, qui abattis sous tes coups les deux Centaures enfants de la nue, Hylée et Pholus ; toi qui as terrassé le prodigieux taureau de Crète, et le lion énorme de la roche Néméenne. Le Styx aussi trembla devant toi, et tu épouvantas le gardien de l’Orcus, Cerbère couché dans son antre sanglant, sur des tas d’os à demi-rongés. Pas de monstre qui t’ait jamais effrayé, pas même Typhée, haut comme les nues, et les armes à la main ; et le cœur ne te faillit pas, (8, 300) quand l’hydre de Lerne se dressa autour de toi avec ses cent têtes renaissantes. Salut, vrai fils de Jupiter, salut, nouvel ornement des cieux. Viens nous visiter et nous et tes sacriflces ; viens d’un pied favorable. » Ainsi ils chantent les louanges d’Hercule ; ils redisent surtout la caverne de Cacus, et le monstre lui-même qui souffla vainement ses flammes. Tout le bois résonne de leurs chants, et les collines au loin en retentissent. Les cérémonies achevées, on retourne à la ville. Évandre, appesanti par l’âge, marchait appuyé sur Énée et sur son fils Pallas ; et par ses entretiens variés il soulageait la fatigue du chemin. (8, 310) Énée observe tout, porte çà et là ses mobiles regards, est charmé de la vue des lieux d’alentour, s’informe de tout avec joie, se fait instruire des antiques traditions ausoniennes. Alors le roi Évandre, premier fondateur de Rome, lui dit : « Ces forêts, des Faunes indigènes et des nymphes les habitaient jadis ; là vivait une race d’hommes nés du tronc dur des chênes, sans mœurs et sans lois. Ils ne savaient ni joindre des taureaux sous le joug, ni amasser pour les besoins de la vie, ni ménager ce qu’ils avaient acquis. Les fruits des arbres, la chasse, faisaient leur âpre nourriture. Saturne, le premier, vint de l’Olympe éthéré dans ces contrées ; banni et dépouillé de son royaume, (8, 320) il fuyait les armes victorieuses de Jupiter. Saturne rassembla ces hommes indomptables et dispersés sur les hautes montagnes, leur donna des lois, et voulut qu’on appelât Latium ce pays où il s’était caché, et où il avait trouvé un sûr asile. On dit que sous son règne s’écoula l’âge d’or ; tant il gouvernait en paix ses peupies ! Mais peu à peu vint un âge décoloré, et d’un métal moins pur ; et avec lui vinrent la rage de la guerre et la fureur d’acquérir. Alors arrivèrent en ces lieux Ausoniens et Sicaniens ; et souvent la terre de Saturne changea de nom. (8, 330) Enfin des rois y dominèrent, et Thybris, guerrier formidable, à l’énorme taille, donna son nom au fleuve ; depuis, les Italiens l’ont appelé Thybre ; et c’est fini de l’antique et doux nom d’AlbuIa. Pour moi, chassé de ma patrie et courant sur les mers tous les hasards extrêmes, la fortune toute-puissante et l’inévitable destin m’ont fixé sur ces bords ; et j’y étais poussé par les redoutables avertissements de la nymphe Carmente, ma mère, et par les ordres absolus d’Apollon. » Ainsi parlait Évandre en s’avançant vers la ville. Alors il montre à Énée l’autel et la porte nommée depuis par les Romains Carmentale ; monument élevé à l’antique prophétesse, (8, 340) qui la première annonça la gloire future des descendants d’Énée, et la splendeur des murs de Pallas. Puis il lui fait voir l’immense forêt où le bouillant Romulus ouvrit un asile aux étrangers, et le rocher fameux du froid Lupercal, appelé Panos, du nom que les Arcadiens donnent à Pan du Lycée. Il n’oublie pas non plus le bois sacré d’Argilète, et il prend à témoin ce lieu funeste et le tombeau du perfide Argien, son hôte, qu’il n’a pu empêcher les siens d’immoler. De là il conduit Enée vers le mont Tarpéius et vers le futur Capitole, aujourd’hui resplendissant d’or, en ce temps-là hérissé de buissons et de ronces : déjà la sainte horreur qui l’environne frappait les esprits terrifiés ; (8, 350) déjà les habitants de ces campagnes tremblaient à la vue du bois et de la roche. « Ce bois, dit Évandre, cette colline au sommet verdoyant, un dieu (lequel ? on ne sait), mais un dieu y réside : les Arcadiens croient y avoir vu Jupiter lui-même, alors que de son bras droit il agitait souvent sa noire égide, et qu’il rassemblait les nuages. Plus loin vous voyez des murs çà et là renversés ; ce sont les restes de deux cités, monuments des anciens héros qui les ont habitées. L’une fut bâtie sur ces hauteurs par Janus, l’autre par Saturne ; celle-ci portait le nom de Saturnie, celle-là de Janicule. » Ils approchaient, s’entretenant ainsi, (8, 360) de l’humble demeure d’Évandre ; ils voyaient des troupeaux épars errer là où est le forum romain ; des taureaux mugissaient au milieu des splendides Carènes. Lorsqu’ils furent arrivés à la demeure d’Évandre : « Ce seuil, dit le roi arcadien, Alcide vainqueur l’a franchi ; c’est là le palais qui l’a reçu. Osez comme lui, ô mon hôte, mépriser les richesses ; et vous aussi montrez-vous digne d’un dieu, et ne regardez pas d’un œil dédaigneux notre pauvreté. » Il dit et conduit sous l’étroite porte de sa demeure le grand Énée, et l’invite à s’asseoir sur un lit de feuillage que couvre la peau d’une panthère de Libye. Cependant la nuit se précipite, et enveloppe la terre de ses sombres ailes. (8, 370) Vénus, dont le cœur maternel s’épouvante des menaces des Laurentins et des mouvements tumultueux du Latium, s’adresse à Vulcain ; et dans sa couche d’or où elle repose près de son époux, elle lui souffle avec un doux langage les feux d’un divin amour. « Cher époux, lui disait-elle, dans le temps que les rois grecs désolaient par la guerre Pergame due à leurs coups, et ses murailles dévouées à la flamme ennemie, je ne t’ai pas demandé de secourir les malheureux Troyens ; je n’ai pas imploré ton art et les puissantes armes, ouvrages de tes mains ; je n’ai pas voulu que ton génie s’exerçât en vain à ces merveilleux travaux. Et pourtant je devais beaucoup aux enfants de Priam ; (8, 380) j’avais souvent pleuré sur les maux affreux de mon fils Énée. Aujourd’hui, par l’ordre souverain de Jupiter, il s’est arrêté sur les frontières des Rutules. Je viens donc à toi en suppliante ; j’implore ta puissance que j’ai toujours révérée ; c’est une mère qui te demande des armes pour son fils. La fille de Nérée, l’épouse de Tithon ont bien pu te toucher par leurs larmes. Vois quels peuples se liguent, quelles villes ferment leurs portes, aiguisent le fer contre moi et pour la destruction de mes chers Troyens. » À ces mots, la déesse de ses deux bras d’albâtre enveloppe amoureusement son époux, qui résiste encore : mais tout à coup il sent se rallumer dans son cœur sa première flamme ; une chaleur qui lui est connue pénètre ses veines, (8, 390) et se répand dans tous ses membres amollis. Ainsi l’éclair, qui s’échappe de la nue enflammée par le tonnerre, part, ouvre les cieux, et en parcourt la lumineuse étendue. Vénus sent son triomphe, et, sûre de sa beauté, jouit du succès de sa ruse. Alors le dieu qu’enchaîne un éternel amour, lui répond : « Pourquoi chercher des motifs si éloignés ? Qu’est devenue cette confiance que tu avais en moi ? Si ta sollicitude se fût émue plus tôt pour tes Troyens, j’aurais pu leur fournir des armes. Ni le maître tout-puissant de l’Olympe, ni les destins eux-mêmes, n’auraient point empêché Ilion d’être encore debout, et Priam d’y régner encore dix années. (8, 400) Mais aujourd’hui que tu es fermement résolue à combattre, commande seulement ; et tout ce que je puis te promettre des ressources infinies de mon art, tout ce que le fer ou l’or mêlé à l’argent peuvent devenir sous mes mains ingénieuses, tout ce qu’ont de puissance et mes feux et l’haleine de mes vents, est à toi : cesse par tes prières de douter de mes forces. » Il dit, donne à son épouse les baisers désirés, et, mollement étendu sur le sein de la déesse, il abandonne ses membres aux langueurs du sommeil. Lorsque la nuit, parvenue au milieu de sa carrière, a chassé le premier sommeil des yeux des mortels, c’est l’heure où la femme que la nécessité force à soutenir sa vie par le fuseau et par les ouvrages délicats de Minerve (8, 410) réveille la flamme assoupie sous la cendre, et, ajoutant la nuit à ses travaux, exerce à la lumière de la lampe ses femmes, auxquelles elle a distribué de longues tâches ; par là elle garde l’honneur du lit conjugal, et élève ses petits enfants : aussi matinal, le dieu du feu se lève de sa molle couche, et court aux travaux de ses forges.

Entre la Sicile et Lipare, l’une des Éoliennes, s’élève une île aux sommets fumants : sous ces roches s’étendent des cavernes, et tonnent minés par les fournaises des cyclopes des antres pareils à ceux de l’Etna : de là les pesants marteaux tombant sur les enclumes (8, 420) renvoient de lointains gémissements ; dans ces cavernes étincelle en sifflant l’acier des Chalybes ; la flamme halète dans ses fournaises rugissantes. C’est la demeure de Vulcain, et l’île s’appelle la terre de Vulcain : c’est là que le dieu du feu descendit du haut de l’Olympe. Alors sous ces vastes voûtes battaient le fer les Cyclopes Brontès, Stérope et Pyracmon, les membres nus. Ébauché par leurs mains habiles, s’achevait un de ces foudres que le père des dieux roule tant de fois dans les cieux, et qu’il lance sur la terre ; une partie était déjà polie, et l’autre était encore brute. Les Cyclopes avaient mêlé à sa trempe trois rayons de grêle, trois de pluie, (8, 430) trois de feu rutilant, trois des autans ailés. Ils travaillaient à y joindre les terribles éclairs, les bruits formidables, et ces colères enflammées de Jupiter qui poursuivent les mortels. D’un autre côté, ils se pressaient de forger pour Mars un char, et ces roues volantes sur lesquelles le dieu de la guerre emporté excite au combat les guerriers et les villes. Ailleurs ils polissaient à l’envi une redoutable égide, arme et signe de Pallas en furie ; ils l’ornaient d’or, de serpents entrelacés : et sur le sein même de la déesse la tête de la Gorgone lançait d’affreux regards. « Cyclopes, c’est assez, dit Vulcain ; enlevez tous ces ouvrages commencés, (8, 440) et soyez attentifs à mes paroles. Il faut que vous forgiez des armes pour un bouillant guerrier ; vite, et déployez vos forces et vos mains rapides ; j’ai besoin de tout votre art divin ; hâtez-vous, et point de retard. » Il dit, et tous de se partager les travaux, de se pencher sur les enclumes. L’airain, l’or coulent en ruisseaux, et l’homicide acier se liquéfie dans les vastes fournaises. Ils forgent un bouclier immense, et qui pût à lui seul défier tous les traits des Latins ; sept orbes, soudés par la flamme, s’y appliquent l’un sur l’autre. Cependant les uns reçoivent l’air dans les soufflets gonflés, (8, 450) et le chassent ; les autres trempent le fer dans l’eau sifflante ; l’antre gémit des coups déchargés sur l’enclume. Les Cyclopes lèvent tour à tour avec un grand effort leurs bras en cadence, et, la tenaille mordante à la main, ils retournent la masse embrasée du fer.

Tandis que le dieu de Lemnos presse ces ouvrages sur les bords éoliens, Évandre est réveillé sous son humble toit par la douce lumière, et par le chant matinal des oiseaux gazouillant sur le chaume hospitalier. Le vieillard se lève, revêt sa tunique, et entrelace ses pieds de la courroie tyrrhénienne ; il attache à son épaule et à son côté le glaive arcadien ; (8, 460) la peau d’une panthère retombe ramassée de son épaule gauche sur son sein. Deux chiens, ses gardes fidèles, s’avancent avec lui hors du seuil rustique, et accompagnent les pas de leur maître. Évandre gagnait le secret asile de son hôte Énée, se souvenant des entretiens de la veille, et du secours qu’il avait promis au héros troyen. Énée, non moins matinal, venait à lui. Ils se rencontrent, l’un accompagné de son fils Pallas, l’autre de son ami Achate. Ils s’abordent, se donnent la main l’un à l’autre, s’asseyent près du foyer, et commencent à jouir d’un libre entretien. Le roi, prenant la parole, dit à Énée :

(8, 470) « Illustre chef des Troyens, tant que vous vivrez, je ne croirai jamais que Troie est vaincue et l’empire d’Ilion tombé : les forces que je puis joindre aux vôtres dans la guerre sont bien médiocres pour une cause aussi grande que la vôtre. D’un côté le Tibre borne mes États ; de l’autre les Rutules nous resserrent, et le bruit de leurs armes retentit jusque sous nos murs. Mais je veux amener sous vos drapeaux de grandes nations, d’opulents royaumes : un hasard inespéré fait luire à vos yeux le jour du salut, les destins semblent vous avoir conduit exprès en ces lieux. Non loin d’ici s’élève, bâtie sur un antique rocher, la ville d’Agylla, où les Lydiens, (8, 480) célèbres dans la guerre, vinrent s’établir sur les monts d’Étrurie. Cette cité, longtemps florissante, passa depuis par les armes cruelles et sous l’empire superbe du roi Mézence. Vous dirai-je les meurtres effroyables, les barbares forfaits du tyran ? Dieux, faites-les retomber sur sa tête et sur toute sa race ! Le monstre attachait des corps vivants à des cadavres, (tourment nouveau) les mains aux mains, la bouche sur la bouche ; et il les regardait, tout dégouttants d’un sang infect, mourir d’une longue mort dans d’affreux embrassements. Enfin lassés de ses insupportables fureurs, ses sujets (8, 490) prennent les armes, l’environnent lui et son palais, massacrent ses gardes, et lancent des flammes jusqu’au faîte de l’exécrable édifice. Le tyran s’échappe au milieu du carnage, et se réfugie chez les Rutules ; aujourd’hui Turnus, son hôte, le protège de ses armes. Mais toute l’Étrurie s’est soulevée, dans sa juste fureur : elle redemande en armes le roi, pour le livrer au supplice. C’est à ces milliers d’hommes, Énée, que je veux donner un chef ; et ce chef, c’est vous. Déjà frémissent sur tout le rivage leurs vaisseaux rassemblés ; ils n’attendent que le signal. Mais un vieil aruspice les arrête, et leur dit ainsi les arrêts du destin : — "Ô vous, l’élite de la jeunesse de Méonie, (8, 500) la fleur des courageux guerriers vos ancêtres, vous qu’un juste ressentiment emporte contre un ennemi, vous qu’enflamme contre Mézence la plus sainte des colères, il n’est donné à aucun Italien de subjuguer la redoutable nation des Rutules ; choisissez des généraux étrangers." — L’armée des Étrusques s’arrête dans son camp, épouvantée par ces avertissements des dieux. Tarchon, leur chef, m’a donc envoyé des ambassadeurs, et par eux la couronne, le sceptre de l’Étrurie, et les insignes de la royauté : il veut que je succède au commandement de l’armée et à l’empire tyrrhénien. Mais les glaces de l’âge et mes vieux ans qui m’ont épuisé, m’envient ce suprême honneur ; et c’est trop tard pour mes forces de se porter aux grands coups de la guerre. (8, 510) J’eusse exhorté mon fils à prendre ma place, si, né d’une mère sabine, il ne tenait par elle à la patrie latine. Vous donc à qui le destin a tout réservé, et l’âge et la naissance, vous que réclament les dieux, marchez, ô le chef le plus brave des Troyens et des Italiens. Ce n’est pas tout : ce fils, l’espérance et la consolation de ma vieillesse, Pallas vous suivra ; je veux que, sous un maître tel que vous, il se forme au dur métier de la guerre et aux rudes travaux de Mars ; qu’il s’accoutume à voir vos exploits ; que dès ses premiers ans il vous admire. Je lui donnerai deux cents cavaliers arcadiens, la fleur de notre jeunesse, et lui-même vous en donnera autant en son nom. »

(8, 520) Il dit : le fils d’Anchise et le fidèle Achate, tous deux silencieux et le regard fixé sur la terre, entrevoyaient dans leur cœur les menaçantes images d’un sombre avenir ; quand tout à coup la déesse de Cythère fit paraître à la face des cieux un signe favorable. L’air s’ébranle, un éclair part de la nue avec un grand bruit ; on dirait que tout va s’écrouler, et on entend mugir la trompette tyrrhénienne. Ils lèvent les yeux ; le ciel tonne coup sur coup avec un immense fracas. Alors ils voient, entre les nuages, et dans une pure éclaircie des cieux, reluire des armes ; ils les entendent tonner en s’entre-choquant. (8, 530) Tous sont frappés de stupeur : mais le héros troyen reconnaît le son des armes divines ; la déesse sa mère accomplit sa promesse. Alors se tournant vers Évandre : « Ne vous inquiétez pas, ô mon hôte, de ce prodige et des événements qu’il annonce ; c’est à moi que l’Olympe s’adresse : la déesse, ma mère, m’avait annoncé ce signe, en me promettant que, si la guerre éclatait, elle m’apporterait à travers les airs des armes forgées par Vulcain. Ô quel carnage vous menace, malheureux Laurentins ! Téméraire Turnus, comme tu payeras cher ton audace ! Et toi Thybre, père de ces ondes, que de boucliers, que de casques, que de corps généreux tu vas rouler dans tes flots ! (8, 540) Qu’ils appellent la guerre maintenant, qu’ils rompent les traités ! »

Il dit, se lève, et, accompagné d’Évandre et de la jeunesse troyenne, il va réveiller la flamme assoupie sur les autels d’Hercule ; ensuite il porte ses hommages aux humbles pénates de son hôte, aux dieux Lares qui l’ont accueilli la veille ; et, après leur avoir immolé, selon les rites, des brebis choisies, il retourne à ses galères, et revoit ses compagnons. Dans leur nombre il choisit pour le suivre aux combats les plus distingués par leur valeur ; les autres sont emportés par le courant du fleuve, et tranquilles s’abandonnent à la pente de l’onde : (8, 550) ils vont porter au jeune Ascagne des nouvelles de son père, et lui annoncer son heureuse fortune. Des chevaux sont donnés aux Troyens qui vont se porter dans les champs tyrrhéniens : on choisit pour Énée un coursier superbe, que couvre tout entier une peau de lion avec ses ongles resplendissants d’or.

Bientôt le bruit vole et se répand, dans la petite ville de Pallantée, que les cavaliers arcadiens se portent d’une course rapide vers les murs Toscans. Déjà les mères alarmées redoublent leurs prières ; plus près du péril, elles tremblent davantage, et plus grande leur apparaît l’image de Mars. Alors Évandre, près de quitter son fils, baise affectueusement sa main, le serre dans ses bras, n’a point assez de larmes, et lui parle ainsi : (8, 560) « Ô si Jupiter me rendait mes ans écoulés, si j’étais encore à cet âge où, sous les murs de Préneste, je renversai les premiers rangs ennemis, et vainqueur embrasai des monceaux de boucliers ! Ce bras précipita dans le Tartare le roi Hérilus, à qui la nymphe Féronia, sa mère, horrible prodige ! avait donné en naissant trois âmes, trois armures à mouvoir. Il fallait l’abattre trois fois sous les coups de la mort ; cette main pourtant lui arracha sa triple vie, le dépouilla de sa triple armure. Non, mon fils, non, si j’étais encore à cet âge, je ne me séparerais jamais de tes doux embrassements ; et l’affreux Mézence n’aurait pas, (8, 570) insultant à cette tête branlante, rougi si près de moi son épée de tant de sang, dépeuplé de tant de citoyens sa ville désolée. Ô dieux, et toi surtout leur maître tout-puissant, ô Jupiter, ayez pitié du roi des Arcadiens, écoutez les prières d’un père ! Si votre volonté, si les destins me conservent Pallas, si je vis assez pour le revoir et l’embrasser encore, je vous demande de prolonger ma vie ; je suis prêt à endurer tous les tourments. Mais si tu me prépares, ô Fortune, quelque coup terrible, dieux, qu’à présent il vous plaise de rompre la trame de mes jours misérables ; (8, 580) tandis que je ne fais encore que craindre, et que l’incertain avenir suspend mes espérances ; tandis que je te tiens encore entre mes bras mon cher enfant, ma seule et tardive douceur ; avant qu’une affreuse nouvelle ne vienne déchirer mes oreilles ! » Ainsi le vieillard se répandait en adieux suprêmes ; ses serviteurs l’emportent évanoui dans sa demeure.

Cependant la cavalerie arcadienne et troyenne était sortie des portes de la ville. Énée marchait à la tête, accompagné du fidèle Achate et suivi des autres chefs troyens. Pallas, au centre de l’escadron, se distingue par sa brillante chlamyde et par la splendeur variée de ses armes. Tel, encore tout baigné des eaux de l’Océan, Lucifer, (8, 590) que Vénus aime entre tous les feux du ciel, montre sa tête sacrée, et dissipe les ténèbres. Les mères tremblantes, debout sur les remparts, suivent des regards le nuage poudreux et les escadrons étincelants d’airain. La troupe s’avance à travers les buissons, par les chemins les plus courts ; un cri part, et les pieds des chevaux tombant et retombant ensemble battent la plaine poudreuse de leur corne sonnante. Près du fleuve qui baigne de ses fraîches ondes les murs de Céré, est un vaste bois consacré au loin par une antique tradition religieuse : de tous côtés des collines, de creux vallons et de noirs sapins l’environnent. (8, 600) On dit que les anciens Pélasges le consacreront à Sylvain, au dieu protecteur des champs et des troupeaux, et qu’ils instituèrent un jour de fête en son honneur : les Pélasges furent les premiers qui s’établirent sur les terres des Latins. Non loin de là, Tarchon et les Tyrrhéniens avaient assis leur camp, et du haut d’une colline on pouvait déjà voir leurs bataillons et leurs tentes se déployer au loin dans la plaine. Énée et sa troupe d’élite se portent sur les hauteurs ; cavaliers et chevaux s’y arrêtent fatigués, et s’y reposent.

Cependant Vénus apparaît brillante sur les nuages, apportant les armes promises à son fils. Dès qu’elle le vit au fond d’une étroite vallée, (8, 610) et se reposant à l’écart sur les fraîches rives du fleuve, elle s’offre à ses regards, et lui parle en ces mots : « Les voilà ces présents que Vulcain, mon époux, m’avait promis pour toi ; voilà ces armes que son art a achevées. Maintenant, ô mon fils, ne crains plus de défier au combat et les superbes Laurentins et le bouillant Turnus. » À ces mots, la déesse de Cythère embrasse son fils, et pose devant lui au pied d’un chêne la radieuse armure. Énée, ravi des présents de la déesse et d’une si haute tendresse, ne peut se rassasier de la vue de ces armes, en examine chaque partie d’un œil curieux, ne se lasse point de les admirer, manie et essaye (8, 620) ce casque au redoutable panache, et qui vomit des flammes ; cette épée qui porte la mort, cette cuirasse hérissée d’airain, sanglante, immense, pareille au nuage azuré qui s’enflamme aux rayons du soleil, et qui projette au loin ses reflets lumineux. Puis il saisit ces cuissards polis, faits d’un métal trempé d’or et d’argent, et la lance, et le bouclier, ouvrage merveilleux qui ne se peut décrire. Sur son orbe le dieu du feu, qui savait les oracles et les siècles à venir, avait retracé les grandes choses de la nation italienne, et les triomphes des Romains : il y avait représenté toute la suite des descendants d’Ascagne, et la longue série de leurs combats. (8, 630) On voyait dans l’antre de Mars une louve féconde couchée sur l’herbe verdoyante ; deux enfants jumeaux, pendus à ses mamelles, jouaient autour et suçaient leur sauvage nourrice sans trembler : celle ci, la tête mollement détournée vers eux, les caressait tour à tour et façonnait leur corps de sa langue. Près de là, on voyait Rome, et les Sabines violemment enlevées des sièges de l’amphithéâtre, au milieu des grands jeux du Cirque : alors éclatait une guerre nouvelle entre Romulus, le vieux Tatius, et les austères Sabins. Bientôt les deux rois, mettant bas les armes, (8, 640) se tenaient, armés et une coupe à la main, devant l’autel de Jupiter, et se juraient, sur les entrailles d’une truie immolée, une éternelle alliance. Non loin de là, de rapides coursiers attelés à des quadriges entraînaient en sens contraire Métius, (infidèle Albain, que ne gardais-tu tes serments !) et déchiraient (ainsi le veut Tullus) les membres du traître emportés à travers la forêt ; les ronces dégouttaient, arrosées de son sang. Ailleurs Porsenna ordonnait aux Romains de recevoir Tarquin rejeté de leurs murs, et pressait Rome par un siège opiniâtre. Les petits-fils d’Énée se jetaient pour la liberté contre le fer ennemi. On voyait Porsenna, les yeux menaçants, s’indigner (8, 650) de ce que l’intrépide Coclès osât rompre le pont, de ce que la vierge Clélie, brisant ses fers, passât le Tibre à la nage. Posté sur le sommet de la roche Tarpéienne, Manlius gardait le temple de Jupiter et le haut Capitole : le palais de Romulus se hérissait encore de son chaume récent. Une oie au plumage argenté, volant sous les portiques dorés du temple, annonçait par son cri perçant l’approche des Gaulois. Ceux-ci arrivaient se glissant à travers les buissons, et déjà s’emparaient de la citadelle, protégés par l’obscurité et par les profondes ténèbres d’une nuit amie. On les reconnaissait à leur blonde chevelure, à leurs vêtements dorés, (8, 660) à leurs sayes rayées, aux colliers d’or qui entouraient leurs cous blancs comme le lait ; dans leurs mains resplendissent deux dards des Alpes ; de longs boucliers leur couvrent tout le corps. D’un autre côté on voyait gravé sur l’airain les Saliens bondissant en cadence, les Luperques nus, les prêtres de Jupiter et leurs houppes de laine, et les boucliers tombés du ciel : les chastes matrones promenaient par la ville les objets sacrés du culte, traînées dans des chars au mol essieu. Loin de là Vulcain avait représenté le Tartare, le profond empire du dieu des morts, les supplices des coupables, et toi, Catilina, suspendu à la pointe menaçante d’un rocher, et que fait trembler la face des Furies : (8, 670) seuls à l’écart étaient les hommes pieux, et Caton leur dictait ses arrêts. Au milieu du bouclier s’étendait une image d’or de la mer enflée par le vent : l’onde azurée blanchissait d’écume, et çà et là des dauphins nageant en cercle balayaient de leurs queues argentées et fendaient les flots bouillonnants. On découvrait en pleine mer deux flottes aux proues d’airain, et le combat d’Actium : vous eussiez vu toute la côte de Leucate bouillonner sous le formidable appareil de Mars, et les flots resplendir au loin des reflets de l’or. D’un côté, c’est Auguste César entraînant au combat les Italiens, le sénat, le peuple, les dieux de la patrie et les grands dieux de l’Olympe : (8, 680) il est debout sur la poupe de son vaisseau ; de ses tempes rayonnantes jaillissent deux flammes, et sur son front reluit l’astre paternel. Plus loin Agrippa, favorisé des vents et des dieux, s’avance d’un air de triomphe, à la tête de ses galères : sur son front brille, superbe trophée de guerre, la couronne rostrale. De l’autre côté c’est Antoine, vainqueur des peuples de l’aurore et de ceux des bords de la mer Rouge ; il traîne avec lui ses alliés barbares, mille étendards divers, l’Égypte, les forces de l’Orient, les Bactriens relégués aux confins de la terre ; une Égyptienne, ô honte ! son épouse le suit. (8, 689) Tous s’élancent ensemble ; la mer, que soulèvent mille bras ramenés en arrière, écume sous l’airain des proues à la triple pointe. Ils cinglent au large ; on croirait voir les Cyclades, arrachées du fond des mers, nager sur les eaux, ou des monts heurter contre des monts : tant se poussent d’un lourd effort les masses de ces tours flottantes ! L’étoupe enflammée, le fer ailé des flèches volent lancés de part et d’autre ; un carnage nouveau rougit les champs de Neptune. La reine, au milieu de sa flotte, anime ses soldats des sons du sistre égyptien, et ne voit pas derrière elle les deux serpents qui l’attendent. Tous les dieux monstrueux de sa patrie, et à leur tête l’aboyant Anubis, se sont armés pour lutter contre Neptune, Vénus et Minerve : (8, 700) au fort de la mêlée, Mars, gravé sur le fer, paraît déchaînant ses fureurs ; des cieux descendent les cruelles Furies ; et la Discorde, étalant en triomphe sa robe déchirée, marche à grands pas ; Bellone la suit armée d’un fouet ensanglanté.

Apollon, des hauteurs d’Actium, regarde le combat et bande son arc : frappés de terreur, l’Égyptien, l’Indien, l’Arabe, le Sabéen, tous ont tourné le dos. On voit la reine elle-même, implorant les vents, fuir à toutes voiles, et déployer sur les eaux ses câbles abandonnés. Le dieu du feu l’avait représentée au milieu du carnage, déjà pâle de la mort qui l’attendait, (8, 710) et emportée par les flots et l’Iapyx. Voilà que le Nil aux vastes formes apparaissait devant elle, pleurant son malheur, ouvrant les larges plis de sa robe, et appelant les vaincus dans son sein azuré, et dans les retraites profondes de ses eaux. Mais César, trois fois triomphant, entrait porté sur son char dans les murs de Rome, et, payant aux dieux de l’Italie l’immortel tribut de ses vœux, consacrait dans la ville trois cents des plus vastes temples. Rome entière retentissait des cris de joie, du bruit des jeux, des applaudissements de la foule. Dans tous les temples ce ne sont qu’autels dressés, chœurs de dames romaines ; partout devant les autels des taureaux immolés jonchent la terre de leurs dépouilles sanglantes. (8, 720) Sur le seuil éblouissant de marbre et d’albâtre du temple d’Apollon, César, du haut de son trône recueille les présents des peuples, et en décore les superbes portiques du dieu. On voit s’avancer la longue file des nations vaincues, aussi diverses par leur langage que par leurs vêtements et leurs armes. Ici Vulcain avait représenté les Nomades, et les Africains à la robe flottante ; là les Lélèges, les Cariens, et les Gélons qui portent l’arc. L’Euphrate soumis coulait plus mollement ; on voyait les Morins venus des extrémités de la terre, le Rhin à la double corne, les Dahes jusqu’alors indomptés, et l’Araxe indigné du pont qui l’enchaîne.

Telles étaient les merveilles empreintes sur ce bouclier, présent de Vulcain. (8, 730) Énée les admire, et, réjoui par cette prophétique image des grandes choses qu’il ignore, il charge ses épaules de la gloire et des destins de sa postérité.

Livre IX

Virgile

L’Énéide

Traduction par Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 361-378).

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LIVRE IX.

(9, 1) Au milieu de ces mouvements divers, la fille de Saturne envoie du haut de l’Olympe Iris vers le fier Turnus. Turnus se reposait alors dans un bois sacré, au fond d’une vallée consacrée à Pilumnus, l’un de ses aïeux. Iris l’aborde, et de sa bouche de rose elle laisse tomber ces mots : « Turnus, ce qu’aucun dieu n’eût osé promettre à tes vœux, cette journée, qui déjà s’écoule, vient d’elle-même te l’offrir. Énée a quitté sa ville, ses compagnons, sa flotte, a gagné le mont Palatin et la demeure royale d’Évandre : (9, 10) c’est peu ; il a pénétré jusqu’aux dernières villes de Coryte, et là il rassemble et arme la troupe agreste des Lydiens. Pourquoi balances-tu ? Voici le moment de demander et tes coursiers et ton char. Plus de retard ; va, disperse, enlève le camp troyen. » Elle dit, s’élève dans les airs sur ses ailes égales, et dans sa fuite trace sous la nue un grand arc de lumière. Le jeune guerrier a reconnu la messagère des dieux ; il lève au ciel ses deux mains, et la suivant des yeux, lui adresse ces paroles : « Iris, ornement de l’Olympe, quel dieu t’a envoyée à moi et portée sur un nuage vers la terre ? D’où vient cette sérénité soudaine ? (9, 20) Je vois s’ouvrir les cieux, je vois sous leur voûte errer les étoiles ; je me livre à un si grand présage ; je t’obéis, qui que tu sois, dieu qui m’appelles au combat. » Aussitôt il s’approche du fleuve, puise au fond de ses gouffres l’eau des libations, invoque mille et mille fois les dieux, et charge le ciel de ses vœux.

Déjà marchait se déployant dans la plaine l’armée entière des Rutules ; la cavalerie resplendissait d’or ; l’or et les couleurs éclataient sur les vêtements des guerriers. À la tête des premiers rangs est Messape ; les derniers sont commandés par les fils de Tyrrhus : au centre paraît Turnus, les armes à la main, et dépassant de toute la tête les autres combattants. (9, 30) Tel s’enfle et coule silencieux le Gange, gros de ses sept courants tranquilles ; ou encore le Nil, quand il rappelle ses fertiles ondes répandues dans les campagnes, et qu’il est enfin rentré dans son lit. Tout à coup les Troyens voient de loin un nuage d’une noire poussière s’amasser et s’élever de la plaine obscurcie. Caïcus, posté sur le rempart et vis-à-vis l’ennemi, de s’écrier le premier : « Compagnons, quel épais et noir tourbillon roule vers nous ? Aux armes ! les traits en main ! montez sur les remparts ; voici l’ennemi ; alerte, alerte ! » On lui répond par un cri ; les Troyens se rangent sous toutes les portes, et remplissent les murailles. (9, 40) Énée, en habile capitaine, avant de partir leur avait prescrit, quoi qu’il arrivât, de ne pas chercher les hasards d’une bataille rangée, ni s’aventurer dans la plaine ; mais de ne faire que protéger le camp et les retranchements. Ainsi, bien que la honte et la colère les excitent à en venir aux mains, ils obéissent, ferment leurs portes, et à l’abri de leurs tours attendent de pied ferme l’ennemi. Turnus vole en avant, et déjà il a devancé sa troupe tardive : à la tête de vingt cavaliers choisis, il paraît tout à coup sous les murs de la ville ; il monte un coursier de Thrace tacheté de blanc ; (9, 50) un panache rouge ombrage son casque d’or. « Guerriers, s’écrie-t-il, qui le premier de nous ?... qui court avec moi à l’ennemi ?... » Il dit, et, dardant un trait, le lance dans les airs, commence l’attaque et se porte fièrement dans la plaine. Les Rutules d’applaudir en poussant d’horribles cris, et de le suivre en agitant leurs armes frémissantes. Cependant l’inertie des Troyens les étonne : est-ce que l’ennemi n’oserait pas descendre dans la plaine, s’avancer contre eux enseignes déployées ? Est-ce qu’il va se tenir dans son camp ? Turnus, que troublent la fureur et la honte, va, revient, porté sur son coursier, tourne les remparts, et cherche quelque endroit inaccessible à forcer. (9, 59) Tel au milieu de la nuit un loup, endurant et la pluie et les vents, rôde autour d’un bercail plein, et frémit aux portes : les agneaux, en sûreté sous leurs mères, bêlent ; mais lui, que leur bêlement irrite et enflamme de rage, écume contre sa proie absente : une furieuse faim qu’il a depuis longtemps amassée le fatigue de son aiguillon, et son gosier desséché a soif de sang. Ainsi Turnus, en voyant le camp troyen et ses retranchements inabordables, sent s’allumer sa colère ; un féroce dépit brûle les os du guerrier. Que faire ? Quel accès tenter ? Comment arracher les Troyens à leurs murs ? comment les rejeter dans la plaine ? Leur flotte à l’ancre dans le Tibre, et appuyée à l’un des côtés du camp, (9, 70) était couverte par les retranchements qui la cachaient et par les eaux du fleuve. Turnus court l’attaquer, propose à ses compagnons, que cet appel transporte, de l’embraser, et lui-même dans sa bouillante ardeur arme sa main d’un pin enflammé. Tous alors s’y portent d’un même élan ; la présence de Turnus les anime ; chacun à l’envi s’arme de torches noirâtres, de tisons enlevés des foyers : le pin résineux lance jusqu’aux astres sa fumée lumineuse, et le feu éclate en étincelles volantes.

Quelle divinité, ô Muses, détourna des Troyens un si funeste incendie, et chassa loin de leurs vaisseaux ces immenses feux ? Dites-le-moi. L’événement se perd dans les temps de la crédule antiquité, mais le souvenir en est éternel. (9, 80) Alors qu’Énée, se préparant à traverser les mers, faisait construire ses vaisseaux dans les forêts de l’Ida, on dit que la mère des dieux, la déesse de Bérécynte, tint ce langage à Jupiter : « Accordez, ô mon fils, une grâce à votre mère chérie, de qui vous tenez l’empire de l’Olympe. Sur les sommets de l’Ida s’élève une forêt de pins qui m’est chère depuis de nombreuses années, et que mon culte a consacrée : c’est là sous de noirs ombrages, et sous le ténébreux couvert d’antiques érables, que les Phrygiens venaient m’offrir des sacrifices. Ces arbres, je les ai abandonnés avec joie au héros dardanien, afin qu’il s’en servît pour construire sa flotte : aujourd’hui mon cœur s’alarme et tremble pour cette forêt chérie : (9, 90) calmez les inquiétudes de votre mère, et accordez-lui la faveur qu’elle implore. Que ces arbres ne soient ni ébranlés par les flots qu’ils vont sillonner, ni vaincus par les tourbillons des vents : qu’ils gardent ce saint privilège d’être nés sur mes montagnes. » Le fils de Cybèle, par qui les astres roulent dans les cieux, lui répond en ces termes : « Ô ma mère, pourquoi vouloir forcer les destins ; et que me demandez-vous pour ces navires ? Quoi ! ces carènes formées par la main des mortels seraient donc immortelles comme nous ? Et le seul Énée traverserait impunément les hasards et les périls ? Quel dieu disposa jamais d’une telle faveur ? Voici ce que je vous promets : toutes celles de ces galères qui, au terme de leur course, toucheront aux rivages et aux ports de l’Ausonie, et qui, échappées aux vagues, (9, 100) auront porté le chef des Troyens vers les champs laurentins, je leur ôterai leurs formes mortelles, et je commanderai qu’elles deviennent des déesses de la vaste mer, telles que Doto et Galatée, qui fendent avec leurs seins d’albâtre les flots écumants. » Il dit, jura par le fleuve du roi son frère, par le Styx, par ses torrents de bitume et par les noirs tourbillons de ses rives, inclina sa tête, et à ce signe tout l’Olympe ébranlé trembla.

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