Aeneis (page 4)

Virgile · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Livre IX (suite)

Enfin ce jour promis par les destins était arrivé, et les temps comptés par les Parques étaient accomplis. Avertie par la fureur de Turnus, la mère des dieux songea à repousser de la flotte sacrée les torches de l’incendie. (9, 110) En ce moment on vit resplendir une lumière nouvelle, et des régions de l’Aurore un grand nuage traverser les cieux ; les chœurs de l’Ida parurent ; une voix épouvantable tomba du haut des airs, et remplit de ses vastes éclats les armées des Troyens et des Rutules. « Troyens, ne vous agitez pas pour défendre mes vaisseaux ; n’armez point vos bras : Turnus embrasera plutôt les mers que ces pins sacrés. Et vous, mes galères, allez, soyez libres ; allez, déesses de la mer ; Cybèle vous l’ordonne. » Toutes au même instant rompent les noeuds qui les enchaînent à la rive, et, comme des dauphins, plongent leur proue dans les eaux ; (9, 120) elles s’y en foncent, et reparaissent, ô prodige ! nymphes des mers. Autant de proues d’airain flottaient attachées au rivage, autant de formes divines se montrent et s’élancent dans la mer. Les Rutules s’arrêtent stupéfaits ; Messape lui-même est consterné, et ses coursiers se troublent : le Tibre suspend les rauques murmures de son onde, et du plus profond de son lit recule vers sa source. Mais Turnus n’a rien perdu de sa confiante audace ; il relève et gourmande les esprits abattus des siens par ces fières paroles : « Ce prodige ne menace que les Troyens : c’est Jupiter lui-même qui leur enlève leur ressource dernière : il n’y a plus pour les Rutules ni traits, ni torches à lancer. (9, 130) La route des mers est fermée aux Troyens ; pour eux plus d’espérance de fuir : voici que la mer leur est enlevée ; la terre est dans nos mains, et cent peuples italiens sont en armes avec nous. Tous ces oracles dont les Phrygiens se vantent n’ont rien qui m’effraye, non plus que les arrêts des dieux. C’est assez pour les destins, assez pour Vénus que les Troyens aient touché la terre fertile de l’Ausonie : et moi aussi j’ai mes destins ; c’est d’exterminer par le fer une race criminelle, qui prétend m’enlever mon épouse. Cet affront ne touche pas que les seuls Atrides, et d’autres villes que Mycènes ont le droit de prendre les armes. (9, 140) Ce n’est pas assez pour ces ravisseurs d’avoir une première fois péri ; et n’est-ce pas encore trop qu’après un premier crime qu’ils ont tant expié, ils n’aient point en horreur toutes les femmes ? Ces retranchements, auxquels ils se confient, ces fossés qu’ils nous opposent, faibles barrières entre eux et la mort, voilà ce qui leur donne du cœur. Mais n’ont-ils pas vu les murs de Troie, bâtis des mains de Neptune, s’abîmer dans les flammes ? Allons, mes guerriers d’élite, qui de vous veut avec moi renverser ce rempart, et envahir ce camp perdu d’épouvante ? Je n’ai besoin ni des armes de Vulcain, ni de mille vaisseaux contre les Troyens : que toute l’Étrurie vienne au plus vite se (9, 150) joindre à eux : les ombres de la nuit, le lâche enlèvement d’un Palladium, le massacre des gardes d’un temple, ils n’ont pas à craindre de moi de pareils coups ; nous ne nous cacherons pas dans les flancs ténébreux d’un cheval. C’est en plein jour que je veux embraser leurs murs. Ils n’auront point affaire à des Grecs, et à cette patiente jeunesse qu’Hector a traînée, devant des murailles, jusqu’à la dixième année. Cependant la plus grande partie du jour est écoulée : compagnons, qui vous êtes vaillamment comportés, donnez au repos les moments qui vous restent, et tenez-vous prêts et en espérance pour l’attaque. » (9, 159) En même temps il commet à Messape le soin de poser des sentinelles devant toutes les portes du camp troyen, et d’environner les remparts de feux allumés. Quatorze chefs rutules s’avancent pour garnir les postes ; chacun d’eux est suivi de cent jeunes guerriers tout brillants d’or et de superbes aigrettes. Ils se portent çà et là sur tous les points, et se relèvent tour à tour : les autres, couchés sur l’herbe, se livrent aux délices de Bacchus et renversent les cratères d’airain. Les feux brillent de loin en loin ; le jeu charme les longueurs d’une nuit sans sommeil.

Les Troyens, du haut de leurs retranchements, observent ces mouvements de l’ennemi, et, les armes à la main, couvrent les remparts. Alarmés du péril qui les environne, ils visitent toutes les portes, (9, 170) et joignent entre eux par des ponts suspendus les ouvrages de défense. Tous sont en armes ; les travaux sont poussés par Mnesthée et par l’ardent Séreste : Énée, craignant que quelque revers n’appelât l’effort de leurs bras, les avait chargés de diriger la jeunesse troyenne et d’ordonner de tout en maîtres. Leurs soldats, se partageant les dangers et les veilles, se relèvent tour à tour des postes qu’ils ont à défendre. L’une des portes du camp était gardée par Nisus, fils d’Hyrtacus, jeune homme d’un bouillant courage : l’Ida, foulé par les chasseurs, l’avait vu quittant ses collines pour suivre Énée : Nisus excellait à pousser le javelot rapide et la flèche légère. Au même poste veillait avec lui Euryale, son ami, le plus beau (9, 180) de tous les guerriers qui revêtirent une armure troyenne ; enfant, c’est à peine si la première jeunesse se marque sur son visage par un léger duvet. Ils s’aimaient d’amitié tendre ; ensemble ils se jetaient au milieu des combats. En ce moment un commun devoir les retenait à la même porte du camp. Soudain Nisus : « Euryale, sont-ce les dieux qui soufflent à nos cœurs cette ardeur qui m’anime ? ou chacun de nous prend-il pour la voix d’un dieu son instinct impétueux ? Je ne sais, mais je sens aux bonds de mon cœur que je veux combattre ou tenter quelque chose de grand, et je ne supporte plus cet inutile repos. Tu vois la sécurité des Rutules : les feux ne brillent plus que de loin en loin ; tout le camp dort, enseveli dans le vin et le sommeil : (9, 190) partout c’est un profond silence. Écoute-moi donc : voici mon projet, et la pensée qui s’élève dans mon cœur. Chefs et soldats, tous demandent avec ardeur le retour d’Énée ; tous voudraient qu’un message fidèle fût envoyé vers lui. Si l’on me promet pour toi ce que je demanderai, c’est assez pour moi de la gloire. Je crois pouvoir me frayer sous ces hauteurs une route jusqu’aux murailles de Pallantée. » Ce dessein a saisi l’âme d’Euryale, que transporte un violent amour des louanges ; il répond en ces mots à son bouillant ami : « Eh quoi ! Nisus, tu dédaignes de m’associer aux grandes choses que tu vas entreprendre ? (9, 200) Pourrai-je te laisser te jeter seul à travers de si grands périls ? Je ne serais pas le fils du belliqueux Ophelte, moi qu’il a élevé et instruit au milieu des alarmes de la guerre argienne et des horreurs d’Ilion assiégé : et tu ne m’as pas trouvé indigne de toi depuis le jour où j’ai suivi le magnanime Énée et ses destins désespérés. Ce cœur, cher Nisus, ce cœur, je le sens, méprise la vie, et ne croit pas que mourir soit trop payer l’honneur où tu aspires. » — « Je n’ai jamais douté de ton courage, lui répond Nisus ; non, et cela ne m’est pas permis : qu’ainsi puissent et le grand Jupiter, et les dieux qui regardent mon dessein d’un œil favorable, me ramener triomphant vers toi ! (9, 210) Mais tu sais si l’entreprise est pleine de périls ; et si un coup du sort, un dieu ennemi m’entraîne en quelque malheur, je veux que tu me survives : ton âge est plus digne de la vie. Que j’aie un ami qui m’emporte du combat, ou qui me rachète et qui dépose mes restes dans la terre ; ou, si la fortune les lui envie, qui rende à ma dépouille absente les vains honneurs des morts, et la décore d’un tombeau. Que je ne sois pas la cause d’une si grande douleur pour ta malheureuse mère, qui seule entre tant de mères, enfant, a tout bravé pour te suivre, et qui pour toi a dédaigné les murailles hospitalières du grand Aceste. » Mais Euryale : « Tu m’opposes de vains prétextes ; (9, 220) ma résolution est prise ; elle est inébranlable : marchons. » Il dit, éveille les gardes, qui les remplacent et occupent leur poste. Euryale marche aux côtés de Nisus, et tous deux vont trouver Ascagne.

Il était nuit, et tous les êtres animés se reposaient de leurs peines, et oubliaient leurs maux dans le sommeil. Les principaux chefs des Troyens et l’élite des guerriers délibéraient sur les grands intérêts de l’État en péril : que feront-ils ? Lequel d’entre eux sera envoyé vers Énée ? Appuyés sur leurs longues lances, tenant en main leurs boucliers, (9, 230) tous sont debout au milieu du camp. Soudain d’un air animé se présentent ensemble Nisus et Euryale ; ils demandent à être admis : une chose importante les amène ; elle vaut bien qu’on leur donne quelques moments. Ascagne, qui voit leur impatience, les reçoit le premier, et ordonne à Nisus de parler. Alors le fils d’Hyrtacus : « Troyens, écoutez-nous favorablement, et ne jugez point par notre âge du projet qui nous amène devant vous. Les Rutules ensevelis dans le vin et le sommeil se sont tus : nous avons découvert un endroit propre à une surprise ; c’est où la route se partage en deux sentiers, près de la porte du camp la plus voisine de la mer. Les feux de l’ennemi sont partout interrompus ; on ne voit plus s’élever dans les airs qu’une noire fumée. (9, 240) Si vous nous permettez de saisir cette heureuse occasion, nous irons chercher Énée jusque dans les murs de Pallantée, et vous nous verrez bientôt revenir tout sanglants, et chargés des dépouilles de l’ennemi. Nous ne pouvons nous égarer ; dans nos longues chasses nous avons souvent aperçu la ville d’Évandre au fond de l’obscure vallée, et reconnu toute la rive du fleuve. » Alors Alète chargé d’ans, et en qui l’âge a mûri l’esprit, s’écrie : « Dieu de la patrie, vous qui couvrez toujours Ilion de votre puissance, non, vous n’êtes pas près d’anéantir tout à fait les Troyens, puisque vous suscitez parmi nous de tels courages, de si jeunes et si fermes (9, 250) cœurs ! » En parlant ainsi, le vieillard tenait serrées les poitrines et les mains des deux jeunes gens, et inondait leurs visages de ses larmes. « Quel prix, leur disait il, quel prix digne de vous pourra payer une si noble audace ? Votre plus belle récompense, les dieux d’abord vous la donneront, et vous la trouverez dans votre vertu : comptez encore sur la reconnaissance du pieux Énée et du jeune et brillant Ascagne : jamais ils n’oublieront un si grand service. » — « Et moi, reprit Ascagne, moi que mon père de retour peut seul sauver, par les grands dieux de Troie, par les Lares de la maison d’Assaracus, par le sanctuaire de la chaste Vesta, (9, 260) je vous en supplie, Nisus, et vous Euryale, aux mains de qui je remets ma fortune et toutes mes espérances, ramenez-moi mon père ; rendez-moi sa présence : lui revenu, plus rien de triste, Je vous donnerai deux coupes d’argent magnifiquement ciselées, que mon père enleva dans Arisba conquise, deux trépieds, deux grands talents d’or, un cratère antique, que m’a donné la Sidonienne Didon. Si la victoire met en nos mains l’Italie et son sceptre, et nous laisse ses dépouilles à tirer au sort, vous avez vu le coursier qui portait Turnus et son armure (9, 270) étincelante d’or : eh bien ! ce bouclier, ce panache flamboyant seront exceptés du sort ; et dès à présent, Nisus, ils sont à vous. À ces présents mon père ajoutera douze des plus belles captives, et autant de captifs avec leurs armes ; enfin cette plaine où nous sommes, et qui appartient au roi Latinus. Mais toi, Euryale, que mon âge presque égal rapproche de ton âge, cher et vénérable enfant, de ce jour tout mon cœur est à toi ; sois mon compagnon, sois de moitié dans tous mes périls. Sans toi je ne veux point chercher la gloire : dans la paix, dans la guerre, tu seras l’âme de mes travaux, (9, 280) l’âme de mes conseils. » Euryale lui répond : « Jamais on ne me verra démentir ce noble effort de mon courage : que la fortune seulement me soit propice, et ne se tourne pas contre moi. Mais il est une grâce que je mets au-dessus de tous vos dons, et que j’implore de vous. J’ai une mère issue de l’ancienne race de Priam ; ni la terre d’Ilion ni les murailles d’Aceste n’ont pu retenir l’infortunée, ni la séparer de moi. Aujourd’hui elle ignore les dangers où je cours, et je la quitte sans lui dire adieu. J’atteste et la Nuit et votre main, que je ne pourrais supporter les larmes de ma mère. (9, 290) Vous donc, je vous en conjure, consolez-Ia dans sa misère, soutenez-la dans son abandon. Laissez-moi emporter de vous cette espérance ; j’en aurai plus d’audace à chercher les périls. » Les Troyens émus laissaient couler leurs larmes ; Ascagne surtout était attendri ; son cœur s’était serré à cette vive image de la piété filiale. « Oui, je te promets, dit-il à Euryale, tout ce que mérite ta sublime entreprise. Ta mère sera la mienne ; il ne lui manquera que le nom de Créuse ; et la naissance d’un fils tel que toi ne lui sera pas peu comptée, quel que soit l’événement qui t’attende. (9, 300) J’en jure par cette tête, par laquelle jurait mon père ; tout ce que je te promets pour le jour heureux du retour, je le promets à ta mère et à ceux de ton sang. » Ainsi parlait Iule en pleurant. Alors il détache de son épaule son épée, ouvrage admirable de Lycaon de Gnosse ; la poignée en était d’or, et la lame s’engageait dans un fourreau d’ivoire. Mnesthée donne à Nisus la dépouille hérissée d’un lion ; Alète change son casque avec le sien. Tous deux armés se mettent en marche ; les premiers des Troyens, jeunes gens et vieillards, se pressent sur leurs pas et jusqu’aux portes du camp (9, 310) les suivent de leurs vœux : le bel Ascagne, dont le cœur et l’esprit déjà virils devancent les années, envoyait par eux à son père mille avis importants ; vaines paroles que les vents dissipent et jettent aux nuages.

Ils sortent, franchissent les fossés, et à la faveur des ombres de la nuit gagnent le camp des ennemis : mais avant d’en sortir, à combien de Rutules leurs coups seront funestes ! Ils voient des soldats que le vin et le sommeil ont étendus sur l’herbe : les chars pendent dételés près du rivage ; les rênes, les roues, les guerriers, les armes, les vins répandus, tout gît pêle-mêle. Alors le fïls d’Hyrtacide : (9, 320) « Euryale, un coup d’audace ! l’occasion nous appelle ; c’est par là que je vais : toi, de peur que l’ennemi ne vienne à s’élever sur nous par derrière, fais la garde, et veille au loin. Je vais tout égorger devant moi et te mener par un large chemin. » Ainsi il parle à voix basse : en même temps il tombe l’épée à la main sur le superbe Rhamnès, qui, reposant sur des coussins magnifiquement dressés, soufflait le sommeil de toute sa bruyante poitrine. Il était roi et augure, cher entre tous à Turnus ; mais sa divine science ne put détourner de lui le coup fatal. Trois esclaves de Rémus gisaient au hasard au milieu des armes ; (9, 330) il les massacre avec son écuyer et le conducteur de son char, qu’il trouve encore le cou pendant sur ses coursiers : il l’abat du tranchant de son épée ; la tête de Rémus tombe aussi ; et du tronc palpitant s’élance un sang noirâtre, qui mouille l’herbe tiédie et le lit du guerrier. Il immole coup sur coup Lamyrus, Lamus, et le jeune et beau Sarranus : il avait passé dans le jeu une grande partie de cette nuit ; vaincu par le dieu du sommeil, il lui abandonnait ses membres enchaînés : heureux s’il eût prolongé jusqu’au retour de la lumière et sa veille et le jeu I (9, 339) Ainsi un lion à jeun et poussé par une faim furieuse ravage une bergerie pleine, déchire, entraîne les tendres agneaux, les brebis muettes de peur, et ensanglante sa gueule frémissante. Euryale n’est pas moins ardent au carnage ; lui aussi répand dans le camp ses sanglantes fureurs, et frappe dans l’ombre mille guerriers sans nom : il tombe sur Fadus, Herbésus, Rhétus et Abaris. Rhétus veillait, et voyait tout ; mais dans sa frayeur il se tenait caché derrière un grand cratère. Au moment qu’il se dresse pour fuir, Euryale lui enfonce jusqu’à la garde son épée dans la poitrine, et l’en retire fumante du coup de la mort. Rhétus expire et rejette son âme avec des flots pourprés de sang (9, 350) et de vin. Euryale s’échauffe à ses cruelles embûches. Déjà il marchait vers les tentes de Messape, où il voyait tomber les derniers feux, et les coursiers dételés paître l’herbe : mais Nisus, qui sent que la fureur du carnage et la soif du sang emportent son ami, lui dit ce peu de mots : « Cessons, voici venir l’aurore ennemie. C’est assez goûter de carnage ; la route nous est frayée à travers les ennemis. » Ils s’éloignent, et abandonnent les dépouilles des Rutules, de magnifiques ouvrages d’argent massif, des armes, des cratères, des étoffes splendides. Euryale cependant enlève les caparaçons des coursiers de Rhamnès, et son baudrier, garni de clous d’or : (9, 360) c’était un don que l’opulent Cédicus avait jadis envoyé à Rémulus de Tibur, gage de l’hospitalité à laquelle, absent, il engageait sa foi. Rémulus en mourant le légua à son petit-fils : après la mort de celui-ci, les Rutules, vainqueurs des peuples de Tibur, s’emparèrent de cette magnifique dépouille. Euryale la saisit, et en pare vainement ses robustes épaules ; il se couvre aussi du casque de Messape, orné d’une brillante aigrette. Tous deux ils sortent du camp et se mettent en sûreté.

Cependant des cavaliers envoyés en avant de la ville de Laurente, pendant que le gros de l’escadron rangé en bataille s’est arrêté dans la plaine, s’avançaient pour joindre Turnus et lui porter un message du roi : (9, 370) ils étaient trois cents, tous portant boucliers, et commandés par Volscens. Déjà ils approchaient du camp rutule et arrivaient au pied des murs assiégés, quand ils aperçoivent les deux jeunes Troyens, qui se détournaient à gauche. L’ombre de la nuit commençait à s’éclaircir ; le casque de Messape trahit l’imprudent Euryale, et brilla tout à coup d’un reflet de l’aube naissante. « Je ne me trompais pas, s’écrie Volscens du milieu de son escadron : arrêtez, jeunes gens ! Pourquoi dans ces lieux ? qui êtes-vous ? Où allez-vous ? » Eux de ne rien répondre, mais de s’échapper au plus vite vers la forêt, et de se fier à la nuit. Les cavaliers s’éparpillant vont se placer aux détours connus du bois (9, 380) et en cernent toutes les issues. La forêt étendait au loin les noirs ombrages de ses chênes touffus et de ses buissons entremêlés : elle était partout remplie de ronces épaisses, que coupaient de loin en loin de ténébreux sentiers. Euryale est empêché par l’ombre des rameaux et par le poids du butin qu’il emporte, et la peur égare ses pas éperdus. Nisus fuit ; et déjà, sans songer à Euryale, il avait échappé aux ennemis, et gagné ces lacs qu’on a depuis appelés les lacs Albains, du nom de la ville d’Albe : là étaient alors les magnifiques pâturages du roi Latinus. Il s’arrête, se retourne, et cherche en vain son ami. (9, 390) « Malheureux, qu’ai-je fait ? s’écrie-t-il. Euryale, en quel lieu t’ai-je laissé ? Où vais-je te chercher ? » Il s’engage de nouveau dans les routes obscures et trompeuses qu’il a déjà parcourues, reconnaît et suit la trace de ses pas, erre au milieu des buissons silencieux. Il entend des chevaux, des bruits d’armes, des cavaliers qui le suivent. Au même instant un cri frappe son oreille, et il voit Euryale, que l’obscurité, l’erreur des chemins et ce tumulle subit ont jeté entre les mains de la troupe ennemie, et qui, accablé, se débat en vain. Que faire ? par quel effort, avec quelles armes osera-t-il (9, 400) dégager son ami ? Ira-t-il se jeter, pour y mourir, au milieu des épées ennemies, et chercher à travers les blessures un beau trépas ? Soudain d’un bras ramené en arrière il bande son arc ; et, levant les yeux vers la lune qui brillait au haut des cieux, il lui adresse cette prière : « Déesse, toi, le plus beau des astres, Latone qui gardes les forêts, sois-moi propice, et seconde l’effort de mon bras. Si mon père Hyrtacus a porté pour moi des offrandes sur tes autels ; si je les ai moi-même chargés des dépouilles des bêtes fauves ; si j’ai suspendu mes sanglants trophées à la voûte et au faîte sacré de ton temple, fais que je dissipe cette troupe, et toi guide ces traits à travers les airs. » (9, 410) Il dit, et de tout l’effort de ses membres il lance une flèche ; le trait vole, fend les ombres de la nuit, va percer le dos de Sulmon, s’y brise, et de son bois rompu lui traverse la poitrine. Sulmon roule à terre, vomit, déjà glacé par la mort, des flots d’un sang chaud ; et la vie s’exhale de ses flancs, que secouent de longs sanglots. On regarde de tous côtés ; Nisus redouble de vigueur ; et de sa main élevée à la hauteur de sa tête il balançait déjà un second trait. Tandis que la troupe est en alarme, le trait vient en sifflant frapper Tagus de l’une à l’autre tempe, et s’arrête fumant dans sa cervelle transpercée. (9, 420) Volscens transporté de fureur regarde, et ne voit pas d’où sont partis les coups, ne sait pas, dans sa rage, sur qui s’élancer : « Eh bien ! dit-il, tu payeras de ton sang ces deux morts. » En même temps, l’épée nue, il fondait sur Euryale. Alors épouvanté, hors de lui, Nisus pousse un cri ; il ne peut plus se cacher dans les ténèbres, il ne peut plus supporter un si douloureux spectacle : « Moi, c’est moi qui ai tout fait ; tournez le fer contre moi, ô Rutules ! tout le crime en est à moi. Cet enfant n’a rien osé, n’a pu rien contre vous ; j’en jure par le ciel et par ces astres, qui le savent ; (9, 430) il n’a fait que trop aimer son malheureux ami. » Tandis qu’il parle, l’épée de Volscens, poussée d’un bras furieux, perce le flanc et déchire la blanche poitrine d’Euryale. Il roule mourant sur la poussière ; le sang coule sur son beau corps, et sa tête inclinée se penche et tombe sur ses épaules. Ainsi coupée par le tranchant de la charrue, languit et meurt une fleur pourprée ; ainsi baissent leur tête, sur leur tige lasse, les pavots chargés de pluie. À l’instant Nisus se jette au milieu des ennemis ; entre tous il cherche Volscens, il n’en veut qu’à Volscens : (9, 440) les ennemis l’enveloppent, le pressent, et de tous côtés l’accablent ; lui n’en pousse l’attaque qu’avec plus d’ardeur, et fait tournoyer sa foudroyante épée ; enfin il l’enfonce dans la bouche du Rutule au moment qu’elle s’ouvre pour le menacer, et avant de mourir il ôte la vie à son ennemi. Alors, percé de mille coups, il se jette sur le corps inanimé de son ami, et là il s’endort enfin d’un tranquille et dernier sommeil. Heureux l’un et l’autre ! si mes vers peuvent quelque chose, Euryale et Nisus, jamais le temps ne vous effacera de la mémoire, des hommes ; vous y vivrez tant que la race d’Énée dominera des hauteurs de l’immobile Capitole, tant que le père des Romains y maintiendra son empire.

(9, 450) Les Rutules vainqueurs s’emparent du butin et des dépouilles des deux Troyens, et emportent en pleurant le corps sans vie de Volscens dans leur camp. Mais là le deuil n’est pas moins affreux : ce sont les premiers de l’armée enveloppés dans un seul massacre ; c’est Rhamnès mort, c’est Sarranus, c’est Numa. On accourt, on s’assemble autour des cadavres et des guerriers à demi morts ; on voit la terre encore tiède d’un récent carnage, et partout écumer de pleins ruisseaux de sang. On reconnaît parmi les dépouilles des deux Troyens celles des Rutules, le casque brillant de Messape, et ces harnais qui ont tant coûté à reconquérir.

(9, 459) Déjà l’Aurore, abandonnant la couche parfumée de Tithon, répandait une nouvelle lumière sur la terre ; déjà le soleil épanchait ses feux, et rendait aux objets leurs couleurs, quand Turnus, se montrant tout armé, appela ses guerriers aux armes, et rassembla pour la bataille ses phalanges d’airain. Chacun par ses discours divers excite les siens, et allume leur colère. En même temps ils portent, au bout de lances qu’ils élèvent en l’air, deux têtes, déplorable trophée ! qu’ils poursuivent de mille cris insultants : ce sont celles de Nisus et d’Euryale. Cependant les Troyens, endurcis par la guerre, portent toutes leurs forces à la gauche de leur camp, le fleuve couvrant la droite : (9, 470) les uns gardent les immenses fossés ; les autres se sont postés sur les hautes tours : tristes, et le cœur ému, ils voient les deux têtes, hélas ! trop connues d’eux, fixées au bout des piques, et dégouttantes d’un sang noir. Rientôt la Renommée déployant ses ailes rapides fond à travers la ville épouvantée, et, funeste messagère, glisse jusqu’aux oreilles de la mère d’Euryale. Soudain la malheureuse sent la chaleur abandonner ses os ; les fuseaux tombent de ses mains, et le lin déroulé leur échappe. Enfin elle s’élance, désolée, poussant des hurlements lamentables, arrachant ses cheveux ; et elle vole éperdue jusqu’aux remparts et vers les premiers rangs. Les soldats, les périls, (9, 480) les traits, elle brave tout : puis elle remplit les airs de ces plaintes : « Est-ce toi, Euryale, que je vois, toi, le dernier soutien de ma vieillesse ? As-tu pu, cruel, me laisser seule ici ? Et quand tu t’allais jeter dans de si grands périls, ta malheureuse mère n’a pu te parler pour la dernière fois ! Hélas ! tu gis sur une terre étrangère, la proie des chiens du Latium ! Et moi, ta mère, je n’ai point mené tes funérailles, je ne t’ai point fermé les yeux, je n’ai point lavé tes blessures, te couvrant de ces tissus, douce tâche que je pressais pour toi les jours et les nuits, qui consolait les ennuis de ma triste vieillesse ! (9, 490) Où irai-je ? tes membres, tes restes déchirés, tes débris misérables, où les chercher ? Voilà donc, mon cher fils, ce que tu me rapportes de toi ; voilà ce que je suis venue chercher à travers tant de terres et tant de mers ! Percez-moi de vos épées, si vous avez quelque pitié de moi, ô Rutules ; lancez contre moi tous vos traits ; tuez-moi, tuez-moi la première. Ou toi, grand Jupiter, par pitié foudroie cette tête maudite et précipite-la dans le Tartare, puisque je ne puis autrement rompre la trame d’une si cruelle vie. » Ces plaintes ébranlent tous les cœurs ; un même gémissement éclate dans tout le camp ; la douleur a brisé et engourdi les courages. (9, 500) La malheureuse mère troublait les airs de ses cris lugubres, quand Idée et Actor, par l’ordre d’Ilionée et d’Ascagne en pleurs, l’enlèvent, et la portent dans leurs bras sous son toit désolé.

Cependant les sons terribles de la trompette, échappés de l’airain frémissant éclatent au loin ; des cris y répondent, et le ciel en mugit. Déjà les Volsques, sous la voûte serrée de leurs boucliers unis, s’avancent à la hâte, et se préparent à combler les fossés, à arracher les palissades. D’autres cherchent un accès pour l’escalade là où les soldats sont plus rares, où paraissent s’éclaircir Ieurs files (9, 509) moins serrées. Les Troyens de leur côté font pleuvoir sur l’ennemi toute sorte de traits, et le repoussent avec des pieux aux dures pointes ; une longue guerre les a accoutumés à défendre des murs assiégés. Ils roulaient aussi des pierres d’un poids effroyable, pour rompre le toit mobile de l’épaisse tortue ; inébranlable, elle supporte un moment les plus rudes chocs ; enfin elle va céder : là ou la troupe ennemie devient plus pressante, les Troyens roulent et précipitent une masse immense, qui écrase au loin les Rutules, et qui rompt la voûte des boucliers. Alors les audacieux Rutules renoncent à cette aveugle attaque ; ils ne veulent plus que chasser à coups de traits les assiégés de leurs remparts. (9, 521) D’une autre part Mézence, à la mine terrible, secouait une torche étrusque, et s’avançait portant des feux mêlés de fumée. En même temps Messape, le dompteur de coursiers, le fils de Neptune, arrache une palissade, et demande des échelles pour monter à l’assaut.

Muses, toi surtout Calliope, soutenez ici ma voix : racontez-moi le carnage et les morts qui signalèrent le bras de Turnus ; dites-moi combien de guerriers furent précipités dans l’Orcus, et déroulez avec moi les grandes scènes de cette guerre. Muses, vous vous en souvenez, et vous pouvez les décrire.

(9, 530) Une tour s’élevait, haute et dominant au loin la plaine de ses nombreux étages : avantageusement située, les assiégeants rassemblaient contre elle toutes leurs forces, et déployaient pour la renverser toutes les ressources de l’attaque. Les Troyens la défendaient avec vigueur, et par ses mille ouvertures faisaient pleuvoir une grêle de pierres et de traits. Turnus le premier lance contre la tour une torche ardente : la flamme s’attache à ses flancs ; accrue par le vent, elle saisit d’étage en étage les plafonds et les portes, les embrase et les dévore. Les assiégés s’agitent dans le trouble et l’effroi, et veulent en vain fuir le mal qui les poursuit. Tandis qu’ils se ramassent, et se retirent (9, 540) vers l’endroit que l’incendie épargne encore, la tour surchargée s’écroule tout à coup avec un horrible fracas, dont le ciel retentit. Entraînés par l’immense masse, les Troyens tombent demi-morts, percés de leurs propres armes, ou par les éclats des poutres brisées : Hélénor et Lycus sont presque les seuls qui échappent. Hélénor, le plus âgé des deux, était fils du roi de Méonie et de l’esclave Licymnia, qui, l’ayant élevé secrètement, l’envoya armé, malgré les lois, sous les murs de Troie : guerrier obscur, il n’a pour armes qu’une épée et un bouclier sans ornements. Lorsqu’il se vit seul au milieu des mille et mille soldats de Turnus, (9, 550) et de tous côtés enveloppé par l’armée des Latins ; pareil à la bête sauvage qui, cernée par la troupe serrée des chasseurs, tourne sa fureur contre les traits, et, sûre de mourir, s’élance et saute par-dessus les épieux, il se jette, pour y mourir, au milieu des ennemis, et court là où il voit les traits les plus pressés. Lycus, plus léger à la course, perce à travers les ennemis et les armes, s’échappe, et déjà touche le rempart : il tâche de saisir les hauts créneaux et d’atteindre les mains de ses compagnons. Mais Turnus l’a suivi, et, le pressant de ses pas rapides et de son javelot vainqueur, (9, 560) il le gourmande en ces termes : « Insensé, as-tu cru pouvoir échapper à mes mains ? » En même temps il le saisit comme il pendait du rempart, et l’en arrache avec un pan de la muraille. Ainsi l’oiseau de Jupiter fond sur un lièvre ou sur un cygne au blanc plumage, et l’enlève entre ses serres au haut des nues ; ainsi le loup, aimé de Mars, arrache de l’étable un agneau que sa mère redemande par de longs bêlements. De tous côtés on s’écrie, on s’élance, on comble les fossés, tandis que d’autres lancent des torches enflammées au faîte des remparts.

(9, 569) Lucétius, la flamme à la main, s’avançait sous l’une des portes ; llionée fait tomber sur lui un immense fragment de roc, qui l’écrase. Liger, habile à lancer le dard ; Asylas, à pousser d’une main sûre la flèche au but lointain, abattent l’un Émathion, l’autre Corinée. Cénée tue Ortygius, et Cénée vainqueur est tué par Turnus, qui en même temps immole Itys, Clonius, Dioxippe, Promolus, Sagaris, et Idas posté devant les tours qu’il défendait. Priverne tombe sous les coups de Capys : Priverne, effleuré par la lance de Témille, avait, l’insensé, jeté son bouclier, et portait sa main à sa blessure, lorsque, glissant sur son aile légère, la flèche de Capys perce sa main attachée à son flanc, pénètre dans sa poitrine, (9, 580) et par un coup mortel déchire les organes du souffle. Le fils d’Arcens marchait, fier de son éclatante armure, de sa chlamyde brodée par l’aiguille, et teinte du sombre incarnat de la pourpre ibérienne ; plus fier encore de sa beauté. Arcens, son père, avant de l’envoyer aux combats, l’avait élevé dans un bois consacré à Cybèle, sur les bords du fleuve Symèthe, là où est le riche et propice autel de Palicus. Mézence le voit, met bas ses javelots, fait tournoyer trois fois autour de sa tête la sifflante courroie de sa fronde ; le plomb s’échappe, va fendre en s’y amollissant les tempes d’Arcens, et l’étend mort sur l’arène.

(9, 590) Alors, dit-on, pour la première fois Ascagne, qui n’avait encore épouvanté que les bêtes fugitives des bois, tendit son arc dans un combat, et de sa flèche, poussée d’une main guerrière, abattit le brave Numanus, surnommé Rémulus, et que l’hymen avait uni depuis peu à la plus jeune sœur de Turnus. Le cœur enflé de cette royale alliance, Numanus aux premiers rangs exhalait son arrogance en vociférations infâmes, et se portait au-devant des Troyens en les poursuivant de ses insolentes clameurs : « Lâches Phryglens, deux fois pris, n’avez-vous pas honte d’être encore cernés dans vos retranchements, et de mettre des murailles entre Mars et vous ? (9, 600) Les voilà ces guerriers qui viennent, les armes à la main, nous demander nos filles pour femmes ! Quel dieu, ou plutôt quelle folie vous a poussés en Italie ? Ici vous n’aurez affaire ni aux Atrides, ni au fourbe Ulysse, mais bien aux durs rejetons d’une race aguerrie : nous plongeons dans les fleuves nos nouveau-nés, et nous les endurcissons dans les âpres glaçons de leurs ondes. Chasseurs infatigables, nos enfants fatiguent les forêts ; dompter les coursiers, lancer des dards, ce sont là leurs jeux. Invincible au travail, accoutumée à vivre de peu, notre jeunesse ou dompte la terre avec le hoyau, ou de ses armes bat les remparts des villes. (9, 609) Toute notre vie s’use, à manier le fer, et de la pointe de nos lances nous pressons les flancs de nos taureaux attelés. La lente vieillesse n’affaiblit pas nos courages, n’altère pas notre vigueur ; nous chargeons d’un casque nos cheveux blancs ; et sans cesse nous emportons de nouvelles dépouilles, nous vivons de rapines. Mais vous, Troyens, sous ces vêtements aux splendides couleurs et tout brillants de pourpre, vous portez des cœurs lâches ; vous n’aimez que les danses, guerriers qui étalez des tuniques aux manches pendantes, des mitres ceintes de bandelettes. Allez, Phrygiennes (car vous n’êtes pas même des Phrygiens) allez sur votre mont de Dindyme, où vos oreilles sont accoutumées au double son de la flûte troyenne. Le buis mélodieux et les cymbales de votre Mère des dieux vous appellent (9, 620) sur l’Ida : abandonnez les armes, cédez le fer aux hommes. » Ces insolentes et cruelles bravades, Ascagne ne peut les souffrir ; il bande son arc, amène en arrière le crin d’un coursier qui retient la flèche ; et, les deux bras deçà et delà tendus, il s’arrête, et d’une voix suppliante invoque Jupiter en ces termes : « Dieu tout-puissant, seconde mon audace, et je t’offrirai des dons solennels dans tes temples, et j’immolerai sur tes autels un jeune taureau blanc au front doré, portant la tête aussi haut que sa mère, déjà frappant de la corne, et de ses pieds dispersant l’arène. » (9, 630) Le père des dieux l’entendit, et fit gronder à gauche, sous un ciel pur, son tonnerre. En même temps résonne l’arc qui porte la mort ; la flèche décochée part avec un horrible sifflement, va frapper la tête de Rémulus, et de sa pointe de fer lui perce les deux tempes. « Va maintenant, insulte à la valeur par tes discours insolents ; voici la réponse que les Phrygiens, deux fois pris, envoient aux Rutules. » Ascagne ne dit que ces mots. Les Troyens, frémissant de joie, lui applaudissent par leurs cris ; ce coup porte jusqu’aux nues leurs courages relevés. Du haut de l’empyrée, Apollon à la belle chevelure contemplait, assis sur un nuage, l’armée des Rutules et le camp des Troyens : (9, 640) « Courage, généreux enfant ! dit-il à Iule vainqueur ; c’est ainsi qu’on va jusqu’aux astres, enfant né des dieux et de qui naîtront des dieux. Un jour la race d’Assaracus (et cette gloire lui est due) apaisera toutes les guerres allumées par les destins : enfant, Troie était trop peu pour contenir ta future grandeur. » À ces mots il s’élance de la nue, écarte les souffles de l’air, et marche vers Ascagne. En même temps il dépouille ses traits, et prend ceux du vieux Butès, autrefois écuyer d’Anchise, et le gardien fidèle de son palais. Depuis, Énée l’avait attaché à son fils Ascagne. Apollon marchait (9, 650) tout à fait semblable au vieillard ; il avait sa voix, son teint, ses cheveux blancs, sa terrible et retentissante armure : « Fils d’Énée, dit-il au prince transporté d’ardeur, c’est assez pour vous d’avoir impunément abattu sous vos traits Numanus : vous devez ce glorieux coup d’essai à la faveur d’Apollon ; le dieu n’est point jaloux que des armes mortelles égalent les siennes ; cessez, noble enfant, de chercher de nouveaux hasards. » À ces mots, Apollon se dérobe aux regards mortels, et s’évanouit dans l’air léger. Les chefs troyens reconnurent le dieu et ses flèches divines, (9, 660) et ils entendirent, pendant qu’il fuyait, résonner son carquois. Dociles aux divins conseils de Phébus, ils répriment l’ardeur guerrière d’Ascagne, retournent au combat, et leur grand cœur les rejette en face des périls. Tout à coup un grand cri s’élève le long des remparts : à l’instant les arcs sont bandés, les courroies se détendent ; toute la terre est jonchée de traits : alors les boucliers, les casques retentissent des coups qu’ils parent ; le combat devient furieux. Ainsi amenée du couchant par les Chevreaux orageux, la pluie fouette la terre ; ainsi les nuages se précipitent en grêle épaisse (9, 670) sur la grève des mers, quand le redoutable Jupiter lance sur les ailes de l’Auster la pluvieuse tempête, et rompt dans le ciel les nuées caverneuses.

Pandarus et Bitias, deux fils d’Alcanor de l’Ida, sauvages nourrissons qu’Hiéra leur mère avait élevés dans un bois consacré à Jupiter, jeunes guerriers égaux par la taille aux sapins des monts paternels, ouvrent une des portes du camp commise à leur garde, et, comptant sur leurs armes, défient l’ennemi de pénétrer dans l’enceinte des murs. Eux-mêmes, postés à droite et à gauche devant les tours, se tiennent là, le fer à la main, grandis encore par les brillants panaches de leurs casques. Tels, le long des fleuves, (9, 680) sur les rives du Pô, ou de l’Athésis au cours délicieux, deux chênes s’élèvent dans les airs, portent jusqu’au ciel leur tête que n’a point émondée le fer, et balancent leur cime élancée. Les Rutules voyant une des portes du camp ouverte, s’y précipitent : Quercens, Aquicole à la brillante armure, l’impétueux Tmarus et le belliqueux Hémon, repoussés avec toute leur troupe par les deux frères, ont tourné le dos ou laissé leur vie sur le seuil même de la porte. Alors redoublent de part et d’autre la fureur et l’acharnement des esprits ; déjà les Troyens ralliés se concentrent sur le même point ; (9, 690) déjà ils osent en venir aux mains, et pousser l’attaque hors des barrières.

En ce moment Turnus répandait ailleurs ses fureurs et culbutait tout devant lui. Tout à coup on lui annonce que l’ennemi s’est relevé, qu’il s’échauffe au carnage et qu’il laisse ses remparts ouverts. Turnus abandonne son attaque, et, poussé d’une furieuse colère, il s’élance vers la porte troyenne et sur les deux frères redoutables. D’abord il rencontre Antiphate, qui le premier s’offre à ses coups ; Antiphate était né des amours d’une femme thébaine et du grand Sarpédon : Turnus l’abat sous le javelot italique, qui, volant à travers les airs, va s’enfoncer dans la poitrine du guerrier ; (9, 700) la plaie profonde laisse échapper des flots d’un sang écumant, et le fer, fixé dans les poumons, y tiédit. Alors frappés par sa main terrible, Mérope, Érymante, Aphidne, mordent la poussière. Bitias restait, l’œil enflammé, le cœur frémissant de rage : ce n’est point avec un dard que Turnus l’attaque (un dard ne lui eût point ôté la vie), mais avec la formidable phalarique : lancée du bras dont Jupiter lance la foudre, elle arrive avec un grand sifflement ; les deux cuirs du bouclier de Bitias, et sa fidèle cuirasse au double tissu d’écaillés d’or, ne la peuvent amortir ; le géant tombe de toute sa hauteur, couché dans la poudre. La terre en gémit, et retentit du fracas de son vaste bouclier. (9, 710) Ainsi sur le rivage de Baies tombe dans la mer un vaste amas de pierres que mille mains ont assemblées pour en former une digue puissante : la masse précipitée s’écroule, et s’enfonçant va heurter les profondeurs de l’abîme : la mer est bouleversée et soulève un sable noir ; la haute Prochyte en tremble ; Inarime en est ébranlée ; Inarime, dure couche qui presse, par l’ordre de Jupiter, les flancs de Typhée.

Alors le puissant dieu des batailles, Mars, souffle aux Latins le courage et la vigueur, et presse leurs âmes des vifs aiguillons de sa fougue. Aux Troyens il envoie la Fuite et l’affreuse Épouvante. (9, 720) Les Latins accourent de toutes parts, là où le combat leur est ouvert ; le dieu de la guerre descend tout entier dans leurs cœurs. Pandarus voyant son frère étendu par terre, la triste fortune des Troyens, leurs armes abandonnées à de funestes chances, appuie en dedans ses larges épaules contre la porte du camp, la fait tourner avec un grand effort sur ses gonds, et la ferme, laissant hors des murs un grand nombre des siens engagés dans un rude combat. Les autres rentrent avec lui, et il reçoit dans l’enceinte leur foule éperdue : insensé, qui n’a pas vu dans la mêlée que le roi des Rutules s’était jeté avec lui dans la ville, et qu’il l’y avait enfermé comme un tigre féroce au milieu d’un timide troupeau ! Soudain un feu nouveau s’allume dans les regards de Turnus ; son armure rend un son plus terrible ; son panache sanglant tremble sur son casque, et son bouclier lance de foudroyants éclairs. Les Troyens reconnaissent cette face odieuse, cette taille immense, et tout à coup se troublent. Mais Pandarus s’élance ; il brûle dans sa colère de venger la mort de son frère : « Ce n’est pas ici, crie-t-il à Turnus, le palais d’Amate qui t’a été promis en dot ; et Turnus n’est pas renfermé dans les murs d’Ardée sa patrie. Le voici dans un camp ennemi ; tu ne peux t’en échapper. » Turnus, sans s’émouvoir, lui répond avec un sourire amer : « Eh bien ! si tu as tant de courage, montre-toi, et combattons ensemble ; tu pourras bientôt raconter à Priam que tu as trouvé ici un nouvel Achille. » À ces mots, Pandarus lui lance de toute sa force un javelot, dont le bois noueux était couvert de sa rude écorce : l’air seul en fut blessé ; Junon détourna le coup et le javelot s’enfonça dans la porte. « Cette arme que brandit ma main vigoureuse, tu ne l’éviteras pas ainsi ; c’est un autre bras que le tien qui va pousser et le trait et la blessure. » Il dit, se dresse de toute sa hauteur en levant son épée, la décharge sur le géant, (9, 750) lui fend la tête entre les deux tempes, et par une immense blessure sépare ses deux joues encore imberbes. Il tombe avec fracas ; la terre est ébranlée de son poids énorme. Ses membres abandonnés, ses armes rougies du sang de sa cervelle, se répandent sur l’arène ; il meurt, et l’on voit pendre des deux côtés sur ses épaules sa tête partagée. À cette vue les Troyens, saisis d’effroi, tournent le dos et se dispersent ; et si Turnus victorieux eût songé à briser les barrières et à livrer aux Latins les portes ouvertes, ce jour eût été le dernier de la guerre et de la nation troyenne. (9, 760) Mais sa fureur et une soif insensée de carnage l’emportèrent en avant. Il accable d’abord Phalaris, et Gygès chancelant sur ses jarrets coupés ; il saisit les traits des fuyards et les lance contre eux ; Junon sert sa vigueur et son courage. Il immole Halys et Phégée, qu’il perce à travers son petit bouclier. Alcandre, Halius, Noémon et Prytanis ignoraient que Turnus fût dans le camp, et échauffaient le combat ; Turnus les attaque et les renverse. Cependant Lyncée marche contre lui et appelle ses compagnons ; mais Turnus, s’adossant à la muraille, le prévient et brandit son glaive, (9, 770) et, d’un seul coup asséné de près, fait rouler au loin sa tête avec son casque. Il tue aussi Amycus, la terreur des bêtes fauves ; Amycus, le plus habile dans l’art de tremper les traits dans des sucs mortels et d’empoisonner le fer. Il tue Clytius, fils d’Éole, et Créthée, ami et compagnon des Muses : épris des charmes des vers et de l’harmonie, il chantait sans cesse, sur les cordes tendues de sa lyre, les coursiers, les armes, et les combats.

Enfin les deux chefs, Mnesthée et Sereste, apprennent le carnage que Turnus fait des Troyens ; (9, 780) ils accourent, ils voient les leurs dispersés, et l’ennemi dans les murs. Alors Mnesthée : « Où fuyez-vous, Troyens ? où courez-vous ? quels autres remparts, quelles autres murailles que celles-ci avez-vous donc ? Un seul homme, emprisonné dans vos retranchements, aura impunément semé le carnage et la mort à travers notre ville, et précipité dans l’Orcus la fleur de nos guerriers ? Quoi ! ni votre malheureuse patrie, ni vos anciens dieux, ni le grand Énée, lâches que vous êtes, ne vous touchent ni ne vous font rougir ? »

Ces paroles enflamment et raffermissent les Troyens ; ils se rallient et font tête à l’ennemi. Turnus se retire peu à peu du combat, (9, 790) gagne le fleuve, et la partie du camp que ceignent les eaux. Les Troyens tous ensemble fondent à grands cris sur lui et le pressent avec ardeur. Ainsi la troupe des chasseurs accable de ses traits un lion féroce : effrayé, mais furieux et lançant des regards terribles, l’animal recule ; sa colère et son courage l’empêchent de fuir : il voudrait, mais il ne peut, s’élancer en avant, et se faire jour à travers les dards et les chasseurs. Tel Turnus incertain recule à pas lents ; la colère bouillonne dans son cœur : deux fois il s’est jeté au milieu des ennemis ; (9, 800) deux fois il a chassé le long des remparts leurs bataillons en déroute. Mais voici que le camp tout entier se rassemble contre lui ; et la fille de Saturne n’ose plus le soutenir contre tant de bras réunis ; car Jupiter a envoyé du haut de l’Olympe Iris à sa divine épouse, pour lui porter des ordres rigoureux, si Turnus ne se hâte pas de sortir des hauts remparts du camp troyen. Le jeune guerrier lui-même a épuisé sa vaillance, il ne peut plus résister ni du bouclier ni de la main ; de tous côtés les traits l’accablent ; son casque incessamment atteint siffle autour de ses tempes, l’airain de ses armes fléchit sous la grêle des pierres ; (9, 810) son panache est renversé ; son bouclier ne suffit plus aux coups des Troyens ; la lance en main, et à leur tête, le foudroyant Mnesthée ne le laisse pas respirer ; enfin, inondé de sueur, de sang et de poussière, les flancs exténués et battus d’un souffle brûlant, d’un bond il s’élance tout armé dans le fleuve. Le Tibre le reçoit dans le sein de ses flots jaunes, le soutient sur ses eaux tranquilles ; et, après avoir lavé le sang de ses blessures, il le rend joyeux à ses compagnons.

Livre X

Virgile

L’Énéide

Traduction par Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 378-397).

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LIVRE X.

(10, 1) Cependant le palais de l’Olympe tout-puissant s’ouvre, et le père des dieux, le maître des hommes, convoque les immortels autour de son trône semé d’étoiles. C’est de là qu’abaissant ses regards, Jupiter voit la terre entière, le camp des Troyens, et les peuples du Latium. Les dieux prennent place dans l’enceinte ouverte de deux côtés, et Jupiter commence en ces termes : « Glorieux habitants du ciel, pourquoi ce changement soudain de vos volontés ? pourquoi cet esprit de haine qui vous anime les uns contre les autres ? J’avais défendu que l’Italie fît la guerre aux Troyens. Pourquoi cette discorde qui éclate, au mépris de mes ordres, entre les deux peuples ? Quelle terreur (10, 10) leur a fait prendre les armes de part et d’autre, et les excite à se livrer des combats ? Les temps marqués viendront, ne les prévenez pas, où la féroce Carthage enverra les malheurs et la ruine aux murailles romaines, et, s’ouvrant un passage à travers les monts, déchaînera les Alpes contre l’Italie. Alors vos haines pourront se combattre, alors vous pourrez tout bouleverser. Jusque-là reposez dans une heureuse et profonde concorde. » Jupiter ne dit que ce peu de mots : mais Vénus à la chevelure d’or se répand en de plus longs discours : « Ô père, ô maître éternel des dieux et des hommes (car quelle autre puissance que la vôtre pouvons-nous implorer aujourd’hui ?), (10, 20) vous voyez comme les Rutules vous insultent ; vous voyez comme Turnus s’emporte glorieux au milieu de ses escadrons, comme enflé de ses succès il se précipite à de nouveaux triomphes. Déjà les Troyens ne sont plus à couvert derrière leurs murailles ; les voilà réduits à combattre aux portes mêmes de leur camp et jusque dans leurs retranchements ; et leurs fossés regorgent de sang. Énée absent l’ignore. Ne permettrez-vous pas qu’ils soient enfin délivrés de ce siège ? Troie renaît à peine de ses ruines ; et voici que l’ennemi, voici qu’une autre armée menace de nouveau ses murs ; et des champs d’Arpos se lève contre les Troyens un autre fils de Tydée. Oui, ma blessure est à peine cicatrisée ; (10, 30) et moi, votre fille, je m’attends encore aux coups d’une arme mortelle. Si, sans votre permission et en dépit de vos décrets, les Troyens ont gagné l’Italie, qu’ils expient leur audace, et retirez-leur votre appui. Mais s’ils n’ont fait qu’obéir à tant d’oracles des cieux et des enfers, qui donc peut aujourd’hui renverser vos ordres, créer de nouveaux destins ? Rappellerai-je l’embrasement de nos vaisseaux sur le rivage d’Éryx, le roi des tempêtes suscité contre nous, les vents furieux déchaînés dans l’Éolie, Iris tant de fois poussée du haut des nues ? (10, 39) Voici qu’Allecto (l’enfer manquait encore à nos malheurs) soulève les Mânes contre nous ; et, s’élançant tout à coup du Tartare à la lumière des cieux, elle répand ses fureurs à travers les villes de l’Italie. L’empire promis à mes Troyens ne me touche plus ; nous l’avons espéré, tant que la fortune a été pour nous ; donnez la victoire à qui il vous plaira. S’il n’est aucune contrée que votre implacable épouse abandonne aux Troyens, je vous en conjure, ô mon père, par les ruines fumantes d’Ilion, permettez au moins que je sauve Ascagne du tumulte des armes, et qu’il me reste un petit-fils ! Qu’Énée, puisqu’on le veut, soit à jamais ballotté sur des mers inconnues, et qu’il suive la route, quelle qu’elle soit, que lui ouvrira la fortune : (10, 50) mais que je puisse protéger cet enfant, et l’arracher aux horreurs des combats, j’ai Amathonte, j’ai la haute Paphos, j’ai mes demeures de Cythère et d’Idalie. Qu’Ascagne, déposant ses armes, y achève sa vie tranquille et ignorée. Ordonnez que Carthage écrase l’Ausonie de sa pesante domination : rien ne va plus s’opposer à la grandeur tyrienne. Que nous sert donc d’avoir échappé aux calamités de la guerre, d’avoir fui à travers les feux argiens, d’avoir épuisé tous les périls de la mer et de la vaste terre, pour chercher dans le Latium une nouvelle patrie et pour y faire renaître Ilion ? Ne valait-il pas mieux rester sur les cendres éteintes de la patrie, (10, 60) et sur le sol où fut Troie ? Rendez, je vous en supplie, rendez aux malheureux Troyens leur Xanthe et leur Simoïs, et laissez-les recommencer tous les travaux d’Ilion. »

À ces mots Junon, transportée de fureur : « Pourquoi, dit-elle, me forcez-vous de rompre un profond silence, et de répandre en paroles des douleurs renfermées dans mon âme ? Qui des dieux ou des hommes a contraint votre Énée à chercher les combats, et à se porter en ennemi contre le roi des Latins ? Les destins, je le veux bien, et les fureurs de Cassandre l’ont poussé en Italie : mais l’avons-nous exhorté à quitter son camp, à confier sa vie aux vents ? (10, 70) Est-ce à un enfant qu’il devait abandonner la conduite de la guerre et la garde de ses murs, pour aller soulever les esprits de l’Étrurie, et troubler des nations paisibles ? Quelle divinité l’a jeté dans ces inextricables périls ? qu’a fait ici notre dure puissance ? qu’ont fait Junon, Iris envoyée du haut des nues ? Il est intolérable que les peuples de l’Italie enveloppent de flammes Troie renaissante ; il l’est donc aussi que Turnus se maintienne dans sa patrie, lui qui a Pilumnus pour aïeul, et pour mère la divine Vénilie. Quoi ! les Troyens porteront impunément le fer et la flamme dans le pays latin, feront peser leur joug sur une terre étrangère, en emporteront les dépouilles ; ils y choisiront un beau-père à leur gré, ils arracheront du sein d’une mère une fiancée ; (10, 80) ils viendront, l’olivier à la main, demander la paix, et présenteront le front armé de leurs proues ; Vénus peut bien dérober Énée aux mains des Grecs, et à la place d’un héros offrir à leurs coups un nuage et des vents impalpables ; elle peut changer ses navires en Nymphes de la mer : et moi il me sera défendu d’aider les Rutules ! Énée absent ignore les désastres de son camp : que vous importe ? N’avez-vous pas pour vous et pour lui Paphos, Idalie, la haute Cythère ? Pourquoi provoquez-vous une nation guerrière et d’âpres courages ? Est-ce nous qui nous efforçons d’exterminer les restes misérables de la puissance phrygienne ? Nous ? Mais est-ce nous qui avons livré les malheureux Troyens aux Grecs ? (10, 90) Qui a fait se lever en armes l’Europe et l’Asie ? Qui a rompu par un perfide attentat la paix du monde ? Est-ce sous ma conduite que l’adultère Troyen a pris Sparte d’assaut ? Est-ce moi qui lui ai fourni des armes, qui ai allumé les torches de la guerre au flambeau de l’Amour ? C’est alors que vous deviez trembler pour vos chers Troyens ; aujourd’hui vous vous emportez en plaintes tardives et injustes, et vous jetez à la face des dieux de vaines invectives. »

Ainsi parle Junon ; et tous les dieux frémissent, partagés de sentiments. Ainsi le premier souffle des vents se prenant au feuillage des forêts frémit, et roule de sourds murmures qui annoncent aux nautoniers une tempête prochaine. (10, 100) Alors le souverain arbitre de l’univers se prépare à parler ; à sa voix se tait la haute demeure des dieux ; la terre tremble ; le silence règne dans l’empyrée ; les Zéphyrs laissent tomber leur haleine, la mer abat ses flots tranquilles. « Écoutez-moi, dit Jupiter, et que mes paroles se gravent dans vos esprits. Puisqu’aucune alliance ne peut unir les Ausoniens aux Troyens, et que vos discordes n’ont pas de fin, quelles que soient aujourd’hui la fortune et les espérances du Troyen ou du Rutule, l’un et l’autre seront égaux pour moi : que les destins aient arrêté le siège du camp troyen, (10, 110) qu’une funeste erreur et des oracles mal interprétés aient abusé les Phrygiens ; il n’importe. Je ne dégage pas non plus les Rutules des communes vicissitudes ; à chacun d’eux ses libres efforts et sa fortune diverse. Jupiter est le roi de tous : le destin saura bien marcher à ses fins. » À ces mots il jure par le fleuve de son frère Pluton, par les rives de ce torrent de bitume et par ses gouffres noirs ; il incline sa tête, et ce signe fait trembler tout l’Olympe. Ainsi finit le céleste conseil ; Jupiter se lève de son trône d’or ; tous les dieux l’environnent et le reconduisent à son palais.

Cependant les Rutules, ayant investi toutes les portes du camp, pressent de tous les côtés le carnage et l’incendie ; (10, 120) la troupe des Troyens est cernée dans ses retranchements : pour elle plus d’espoir de fuir ; les malheureux tiennent, mais en vain, sur leurs hautes tours, et de rares soldats bordent encore les remparts. Asius, fils d’Imbrasus, Thymète d’Hicétaon, les deux Assaracus, le vieux Thymbris avec Castor, sont au premier rang, soutenus des deux frères de Sarpédon, Clarus et Thémon, venus de la haute Lycie. Alors s’avance, portant de tout l’effort de ses muscles un rocher énorme, débris d’un mont, Acmon de Lyrnesse, digne fils de Clytius et digne frère de Mnesthée. (10, 130) En même temps les uns se défendent à coups de dards et de pierres ; les autres, en lançant des feux et décochant des flèches. Ascagne lui-même, juste objet des tendresses de Vénus, se montre au milieu d’eux, ayant découvert sa jeune et belle tête : ainsi brille une perle environnée d’or, ornement de la tête ou du cou ; ainsi reluit l’ivoire élégamment enchâssé dans l’ébène ou dans le bois de térébinthe : sur son cou blanc comme le lait retombe sa flottante chevelure, que retient mollement une agrafe d’or. Et toi aussi les peuples magnanimes te virent, ô Ismare, (10, 140) diriger tes coups, et armer de poison la pointe de tes flèches ; Ismare, né dans la généreuse Méonie, où les hommes tourmentent avec le soc les grasses plaines que le Pactole au sable d’or arrose de ses flots. Là parurent aussi Mnesthée, que la fuite de Turnus glorieusement repoussé du rempart a élevé jusqu’au ciel, et l’illustre Capys, dont la ville de Capoue tire son nom.

Tandis que de part et d’autre on se livre de cruels combats, Énée au milieu de la nuit fendait les mers. Après avoir quitté Évandre et joint le camp étrusque, il va trouver le roi Tarchon, lui apprend son nom et son origine, (10, 150) lui dit sa détresse et ses moyens, quelles armes Mézence a su s’attacher, et ce que peut la violente humeur de Turnus. Il lui représente l’incertitude des choses humaines, et mêle à ses avis de nobles prières. Aussitôt Tarchon joint ses forces aux siennes, et conclut une alliance avec lui. Alors, libre d’obéir aux destins, la nation lydienne s’abandonne à la conduite d’un chef étranger, et, docile à l’ordre des dieux, monte avec lui sur sa flotte. Le vaisseau d’Énée est à la tête, avec sa proue ornée de deux lions phrygiens. Au-dessus l’Ida s’élève, l’Ida, si doux aux regards des Troyens exilés. Là s’assied Énée, méditant (10, 160) sur les événements divers de la guerre présente : près de lui, à sa gauche, Pallas tantôt lui demande quels astres règlent la course nocturne d’un navire, tantôt se fait raconter par lui les maux qu’il a soufferts sur la terre et sur la mer.

Muses, ouvrez-moi maintenant votre Hélicon, et animez mes chants. Dites-moi quels peuples venus des bords toscans accompagnèrent Énée, armèrent des vaisseaux, et voguèrent sur la mer. Massicus le premier fend les flots de sa proue au tigre d’airain. Sous lui s’avancent, mille guerriers qui ont quitté les murs de Clusium et de Cosa : leurs armes sont des flèches, de légers carquois, l’arc homicide. (10, 170) Sur la même ligne vogue le farouche Abas avec sa troupe brillante : sur sa poupe resplendit un Apollon d’or. Pour lui Populonie a tiré de son sein six cents jeunes soldats aguerris ; l’île d’Ilva lui en avait donné trois cents autres ; Ilva, sol généreux et inépuisable en métaux. Après eux, et le troisième, venait Asylas, l’interprète des dieux ; Asylas, pour qui n’ont de secrets ni les fibres des taureaux, ni les astres du ciel, ni la langue des oiseaux, ni les présages de la foudre : il entraîne avec lui mille soldats, impénétrable bataillon, hérissé de lances : (10, 179) fille de l’Alphée, et Toscane par le sol, Pise a voulu qu’il les commandât. Suivait le bel Astur, fier de son coursier docile et de son armure aux diverses couleurs. Il mène avec lui trois cents guerriers, qu’un même esprit entraîne sur ses pas : ils viennent de Cérète, de l’ancienne Pyrge, de Gravisque à l’air impur, et des campagnes arrosées par le Minion. Je ne te passerai pas sous silence, brave Cinyras, chef des Liguriens, ni toi et ta petite troupe, ô Cupavon : les plumes de cygne qui s’élèvent sur ton casque annoncent que l’amour a été le crime de ta maison, et représentent la métamorphose de ton père. Car on raconte que Cycnus, touché du malheur de son cher Phaéthon, (10, 190) pleurait son ami sous le feuillage ombreux des peupliers ses sœurs, et charmait par ses chants ses tristes amours : il vieillit en chantant, vit son corps se couvrir d’un doux duvet, quitta la terre, et toujours, chantant, s’envola vers les cieux. Son fils, qui mène aussi avec lui trois cents de ses compagnons, pousse à force de rames un immense navire : c’est le Centaure ; le monstre du haut de la proue, où superbe il se dresse, pèse sur les eaux, et menace l’abîme d’un énorme rocher ; du reste de son corps allongé en carène il sillonne les mers profondes. Ocnus aussi amène des soldats de la contrée de ses pères ; Ocnus, fils du Tibre et de la prêtresse Manto : (10, 200) c’est lui, Mantoue, qui a bâti tes murs, et qui t’a donné le nom de sa mère : Mantoue fut riche en aïeux célèbres ; tous n’ont pas la même origine. Trois nations, divisées en quatre tribus différentes, reconnaissent Mantoue pour leur capitale : mais sa force lui vient du sang étrusque. Cinq cents autres guerriers qu’arme contre Mézence une haine commune voguent portés par le Mincio ; couronné de verts roseaux par son père Bénacus, le Mincio les conduisait à travers les mers sur sa carène armée. Auleste, leur vénérable chef, monte cette galère ; cent rames se lèvent ensemble pour battre les flots ; la mer retournée se blanchit d’écume. Un vieux Triton porte Auleste et sa troupe ; des sons de sa conque (10, 210) il épouvante les mers : il présente jusqu’aux flancs la figure velue d’un homme qui nage ; le reste de son corps se termine en baleine ; et sous sa poitrine sauvage l’onde blanchit et murmure. Tels étaient les illustres chefs de la flotte ; telles leurs trente galères s’élançaient au secours des Troyens, et de leurs proues d’airain fendaient les plaines liquides.

Déjà le jour s’était retiré du ciel, et, portée sur son char nocturne, la vagabonde Phébé touchait le milieu de l’Olympe. Énée, à qui ses inquiétudes ne permettent pas le repos, assis à la poupe, dirigeait lui-même le timon et gouvernait les voiles. (10, 219) Voilà qu’au milieu de sa course il voit venir à sa rencontre le chœur de ses compagnes de l’Ida, ces nymphes qui, de galères qu’elles étaient, avaient été changées par Cybèle en divinités des mers. Elles nageaient de front, et fendaient ensemble les flots, égales en nombre aux proues d’airain que le Tibre avait vues reposer dans ses eaux. Elles avaient de loin reconnu leur roi, et semblaient former des chœurs autour de lui. Alors la plus éloquente d’entre elles, Cymodocée, s’attachant d’une main à la poupe qu’elle suit, s’élève sur les mers, et de l’autre main bat comme avec la rame les ondes silencieuses. Alors elle apprend à Énée ce qu’il ignorait : « Veilles-tu, fils des dieux ? veille, et déploie voiles et cordages. (10, 230) Nous sommes les pins du sommet sacré de l’Ida, aujourd’hui nymphes de la mer, naguère tes vaisseaux. Le perfide Rutule, le fer et la flamme à la main, se précipitait pour nous accabler, quand nous rompîmes à regret les chaînes qui nous retenaient sous ta main ; errantes sur la mer, nous t’y cherchons. Cybèle nous prenant en pitié a changé notre forme première, a fait de nous des déesses, et nous a accordé de vivre immortelles sous les ondes. Cependant ton fils Ascagne est pressé dans tes murs et dans tes fossés ; de toutes parts l’environnent les traits, les bataillons latins, les horreurs de la guerre. Les cavaliers arcadiens, fortifiés des troupes étrusques, occupent déjà le poste que tu leur as assigné ; Turnus, pour empêcher qu’ils ne se joignent au camp troyen, a résolu de leur couper le passage avec ses escadrons. (10, 241) Lève-toi donc, et, aux premiers rayons de l’aurore, commence à mettre tous tes alliés sous les armes ; toi-même arme-toi de l’invincible bouclier que t’a donné le dieu du feu, et qu’il a ceint d’un or impénétrable. Le jour qui va luire, si tu ne crois pas que mes paroles soient vaines, verra un immense carnage des Rutules, et bien des cadavres entassés. » Elle dit, et, se rappelant son art, elle pousse en reculant la poupe d’Énée ; la galère fuit sur les eaux, plus rapide qu’un dard ou qu’une flèche qui égale les vents en vitesse. Les autres navires précipitent à l’envi leur course. Le héros étonné ne sait d’où vient ce prodige, (10, 250) mais il accepte un augure qui relève ses esprits : alors levant les yeux au ciel, il adresse à Cybèle cette courte prière : « Puissante mère des dieux, reine de l’Ida, qui chérissez Dyndyme, qui protégez les villes couronnées de tours, qui soumettez au frein des lions attelés, c’est vous qui me guidez aujourd’hui au combat ; rendez-moi cet augure favorable, et venez, ô déesse, d’un pas propice seconder vos Phrygiens. » Tandis qu’il parle, le jour se précipitait ramenant sa pleine lumière, et chassait les ombres de la nuit. D’abord Énée ordonne à ses alliés de se ranger sous leurs drapeaux, de se remplir d’une ardeur martiale, et de se préparer au combat. (10, 260) Debout sur la poupe, il aperçoit déjà les Troyens et son camp : alors de son bras gauche il élève son bouclier étincelant. Les Troyens, de leurs murs, poussent un cri jusqu’aux astres ; l’espérance rappelée dans leur cœur ranime leur colère. Mille traits partent de leurs mains : ainsi sous la nuée noire les grues du Strymon donnent le signal, traversent les airs à grand bruit, et fuient avec de joyeux cris les régions du Notus.

Turnus et les chefs ausoniens s’étonnent de cette soudaine ardeur des Troyens, jusqu’à ce que, regardant en arrière, ils voient des poupes tournées vers le rivage, et toute une flotte glisser sur les eaux. (10, 270) Sur la tête d’Énée étincelle le cimier de son casque ; son aigrette répand des flammes, et l’orbe d’or de son bouclier vomit de vastes feux. Telle une comète, par une nuit pure, rougit sanglante et lugubre ; tel l’ardent Sirius, s’élevant sur l’horizon, apporte aux malheureux mortels la soif et les maladies, et contriste les cieux de sa sinistre lumière. Cependant l’audacieux Turnus n’est point déconcerté ; il veut s’emparer du rivage, en repousser l’ennemi. Il relève donc par ses discours l’esprit de ses soldats et les excite au combat : « Ceux que vous désiriez, braves guerriers, les voici ; à vous de les écraser ! (10, 280) Mars lui-même les met entre vos mains. C’est le moment de vous souvenir de vos femmes, et de vos maisons ; maintenant rappelez-vous les hauts faits et la gloire de vos pères : marchons les premiers au rivage, tandis que les ennemis sont encore troublés, et que, descendant de leurs vaisseaux, ils posent un pied chancelant sur la grève : la fortune seconde l’audace. » Il dit, et délibère en lui-même sur le choix de ceux des siens qu’il mènera contre les Toscans, et de ceux à qui il laissera la garde du camp troyen, et les assiégés à contenir.

Cependant Énée fait jeter des ponts du haut des poupes, et ses soldats débarquent. Les uns, et c’est le plus grand nombre, cherchent des endroits où la vague redescend languissante, et d’un saut s’élancent dans les guets ; (10, 290) les autres bondissent, appuyés sur leurs rames. Tarchon examine le rivage, et remarque un endroit où les flots ne bouillonnent pas, où l’onde brisée ne rend pas de murmure, mais où la mer sans écueil amène mollement sa vague gonflée : aussitôt il ordonne qu’on tourne là les proues, et il encourage ses compagnons : « Allons, mes matelots d’élite, courbez-vous sur vos rames ; lancez, portez vos galères ; fendez de vos proues cette rive ennemie, et que la carène même s’y creuse un sillon. La terre une fois saisie, qu’importe que j’y brise mes vaisseaux ? » Ainsi parle Tarchon ; tous ensemble se lèvent sur leurs rames, (10, 300) et lancent dans les champs latins leurs galères écumantes ; enfin les proues atteignent la rive, et les carènes vont, libres du péril, s’asseoir sur la grève. Mais ton vaisseau, brave Tarchon, fut moins heureux : chassée contre un banc de sable, suspendue sur son dos inégal, sa carène se balance longtemps indécise, fatigue les flots, s’ouvre, et laisse tomber dans l’abîme soldats et matelots. Empêchés par les bancs épars des rameurs et par les avirons flottants, ils luttent en vain ; et la vague qui revient sur elle-même les arrache au rivage.

Turnus ne connaît plus de lâches retardements : impétueux, il entraîne sa troupe contre les Troyens, et va se placer sur le rivage. (10, 310) On sonne la charge : Énée le premier fond sur les bataillons agrestes du Latium, et, présage heureux ! il les culbute, après avoir tué Théron, leur chef, guerrier à la taille gigantesque, qui s’était porté contre lui. Énée, prenant le défaut de sa cuirasse d’airain et de sa tunique aux âpres mailles d’or, lui enfonce son épée dans le flanc, et ne la retire que pour en frapper Lichas, Lichas tiré vivant du sein de sa mère expirée : on t’avait, ô Phébus, consacré cet enfant, échappé, grâce à ton art, à la cruelle épreuve du fer. Non loin de là, le robuste Cissée et l’immense Gyas abattaient sous les coups de leurs massues des files entières de soldats : Énée les terrasse ; rien ne les garantit du trépas, ni les armes d’Hercule, (10, 320) ni leurs mains vigoureuses, ni Mélampe, leur père, compagnon d’Alcide, tant que la terre fournit au dieu de terribles travaux. Tandis que Pharo jetait à travers les airs des cris impuissanls, Énée, dardant un trait, le plonge dans sa bouche béante. Et toi, Cydon, Clytius, dont les joues s’ombragent à peine d’un premier et blond duvet, t’entraînait sur ses pas, toi, ses nouvelles délices : abattu par le bras du Troyen, tu oubliais, infortuné, dans la mort, Clytius et tant d’autres amours, si les sept fils de Phorcus, se rangeant devant toi en troupe serrée, n’eussent lancé tous les sept leurs sept traits contre Énée : (10, 330) les uns rebondissent repoussés par le casque et le bouclier du héros ; les autres, détournés par la main maternelle de Vénus, ne font qu’effleurer le corps de son fils. Alors Énée au fidèle Achate : « Donnez-moi de ces traits (pas un seul ne sera lancé en vain contre les Rutules), de ces traits qui restèrent enfoncés dans le corps des Grecs sous les murs d’Ilion. » À l’instant il saisit un long javelot et le lance : le javelot vole, perce de part en part l’airain du bouclier de Méon, brise et sa cuirasse et sa poitrine. Alcanor s’avance, et de sa main soutient son frère qui tombe : le javelot, suit son élan, traverse, encore chaud et ensanglanté, le bras d’Alcanor ; (10, 341) le bras, détaché de l’épaule, pend à ses nerfs languissants. Numitor, autre frère de Méon, retire le javelot de ce corps inanimé, et le lance à Énée ; mais le coup ne peut l’atteindre, et ne fait qu’effleurer la cuisse du valeureux Achate.

Cependant Clausus, venu de Cures, s’élance tout fier des forces du jeune âge, et de loin, de toute la roideur de son bras, lance un javelot contre Dryope : le fer s’enfonce sous son menton, lui traverse la gorge, et du même coup lui ravit la parole et la vie. Dryope frappe la terre de son front, et sa bouche vomit des flots d’un sang épais. (10, 350) Trois jeunes Thraces de la plus antique race de Borée, et trois fils d’Idas, sortis d’Ismare leur patrie, tombent par des coups divers sous le bras de Clausus. D’un autre côté, Halésus accourt avec les Aurunces, et il est suivi de Messape, fils de Neptune, à la tête de sa brillante cavalerie. Les deux partis luttent pour se chasser l’un l’autre de l’Italie : la frontière ausonienne est le champ de bataille. Tels, dans le vaste espace des airs, un combat s’élève entre deux vents égaux en forces et en haleine. Ni les nuages, ni les flots de la mer, ni les vents entre eux, ne se cèdent l’un à l’autre : des deux côtés la lutte est douteuse, des deux côtés se soutiennent des chocs opiniâtres. (10, 360) Ainsi s’entre-heurtent les armées troyenne et latine, pied contre pied, poitrine contre poitrine.

Plus loin combat Pallas. Là un torrent débordé roulait des débris de roc et d’arbrisseaux arrachés à la rive ; la cavalerie arcadienne, contre sa coutume, met pied à terre, forcée par l’âpre nature du terrain de quitter ses chevaux. Pallas la voit tourner le dos, et les Latins la poursuivre : alors, seule ressource dans cette extrémité, il tâche par ses prières de retenir les fuyards, de rallumer leur courage par ces reproches amers : « Où fuyez-vous, compagnons ? Par vous, par vos exploits, (10, 370) par le nom de votre roi Évandre, par tant de victoires, par l’espoir qui m’enflamme de rivaliser aujourd’hui de gloire avec mon père, ne vous confiez pas en la vitesse de vos pieds : c’est avec le fer qu’il faut nous ouvrir un passage à travers l’ennemi, là, au plus épais de ces bataillons ; c’est par cette route que notre grande patrie veut que vous et moi nous revenions : ici aucun dieu ne nous accable ; mortels, nous sommes pressés par des ennemis mortels ; nous avons autant d’âmes, autant de bras qu’eux. De ce côté la mer nous enferme dans sa vaste barrière ; la terre manque à notre fuite : allons-nous gagner la mer et la nouvelle Troie ? » À ces mots il s’élance à travers les phalanges serrées des Latins. (10, 380) Le premier qui s’offre à ses coups, conduit par un destin ennemi, c’est Lagus : dans le temps qu’il s’efforce d’arracher une pierre énorme pour la lancer contre Pallas, celui-ci le perce d’un dard à l’endroit où l’épine partage les flancs en deux régions, et il en retire le fer encore attaché aux os. Hisbon se flatte de venger Lagus ; mais Pallas le prévient, au moment où il le voit fondre sur lui furieux et égaré par le cruel trépas de son ami, et il plonge son épée dans ses poumons encore gros de courroux. Il attaque ensuite Sthénélus et Anchémole de l’ancienne race de Rhétus ; incestueux Anchémole, qui avait osé souiller la couche de sa marâtre. (10, 390) Vous aussi, vous tombâtes tous deux dans les champs des Rutules, ô Laris, ô Thymber, enfants de Daucia, nés le même jour ; vos traits, pareils en tout, embarrassaient par une douce erreur les regards et l’amour de vos parents. Mais Pallas sut trop vous distinguer en ce jour : le cimeterre d’Évandre tranche ta tête, ô Thymber ; et toi, Laris, ta main coupée cherche le bras dont elle est séparée ; tes doigts mourants tressaillent encore, et veulent ressaisir le fer. Les exploits éclatants de Pallas, encore plus que ses reproches, rallument le courage des Arcadiens ; le repentir et la honte les ramènent contre l’ennemi. En ce moment Pallas perce Rhétée, qui fuyait emporté sur son char à deux coursiers ; (10, 400) et sa mort ne fait que retarder d’un instant celle d’Ilus. Pallas avait de loin dirigé son javelot contre Ilus, lorsque Rhétée fuyant devant toi, brave Teuthras, et devant ton frère Tyrès, intercepte le coup, et, roulant de son char, bat de ses pieds mourants les plaines des Rutules. Comme un berger, dans la saison d’été, quand s’élève le vent qu’il appelait de ses vœux, disperse à travers d’inutiles broussailles les semences de l’incendie ; mille feux, dévorante armée, envahissent la plaine et s’y étendent de toutes parts ; lui, assis sur la hauteur, suit d’un regard victorieux les flammes triomphantes : (10, 410) ainsi se recueillent, ô Pallas, les courages de tes compagnons ralliés ; ainsi tu t’en réjouis. Cependant le bouillant Halésus marche contre eux, ramassé sous ses armes ; il tue Ladon, Phérète, et Démodocus ; Strymon levait la main pour lui percer la gorge ; il la lui abat d’un revers de sa brillante épée : en même temps il atteint Thoas d’une pierre, lui brise le crâne, en disperse les os et la cervelle sanglante. Le père d’Halésus, qui savait les destins, avait caché son fils dans les forêts ; mais à peine la mort eut-elle fermé à la lumière les paupières blanchies du vieillard, que les Parques mirent la main sur son fils, et le dévouèrent aux traits (10, 420) du fils d’Évandre. Pallas, avant de l’attaquer, adresse cette prière au Tibre : « Dieu du Tibre, donne un vol heureux à ce javelot que je balance, et qu’il s’ouvre un passage à travers la poitrine du farouche Halésus ! Les armes et les dépouilles de ce guerrier orneront un chêne de tes bords. » Le dieu l’exauça : tandis qu’Halésus veut couvrir Imaon de son bouclier, le malheureux livre lui-même au trait arcadien sa poitrine sans défense. Mais Lausus, l’une des plus grandes forces de cette guerre, ne permet pas qu’une mort aussi désastreuse épouvante les phalanges latines ; le premier il tue Abas, qui s’opposait à lui ; Abas qui à lui seul enchaîne et retarde le combat. Il tombe, cet enfant de l’Arcadie ; avec lui tombent les guerriers étrusques, (10, 430) et vous aussi, Troyens, corps invincibles au fer des Grecs. Les deux armées s’entre-choquent ; chefs et forces, tout est égal de part et d’autre. Les rangs se serrent jusqu’au dernier ; l’espace manque aux traits et aux mains confondues. D’un côté, c’est Pallas qui presse et qui pousse l’attaque ; de l’autre, c’est Lausus ; tous deux à peu près du même âge, tous deux beaux, mais tous deux condamnés par la fortune à ne pas revoir leur patrie. Le souverain maître de l’Olympe ne permet pas cependant qu’ils combattent l’un contre l’autre ; les destins les réservent aux coups de plus nobles ennemis.

En ce moment la nymphe Juturna, sœur de Turnus, l’avertit d’aller au secours de Lausus : (10, 440) aussitôt Turnus emporté par son char rapide perce les bataillons : « Arrêtez ! » s’écrie-t-il en voyant ses alliés, « cessez le combat ; c’est à moi, à moi seul de me porter contre Pallas ; à moi seul est réservé Pallas. Oh ! que son père n’est-il spectateur de notre combat ! » Il dit, et tout fait place aux deux rivaux. Cet ordre, la retraite des Rutules, le fier commandement, de Turnus, étonnent le jeune Pallas ; sa vue se fixe sur Turnus ; il mesure des yeux sa taille prodigieuse, le parcourt tout entier de ses regards farouches, et lui rend en ces mots sa superbe menace : « Ou je me glorifierai de t’avoir ravi tes belles dépouilles, (10, 450) ou je mourrai d’une mort illustre ; l’un et l’autre est égal à mon père : cesse donc tes menaces. » En parlant ainsi, il s’avance dans la plaine ; les Arcadiens tremblent, et tout leur sang se glace dans leurs veines. Turnus saute de son char ; c’est à pied, c’est de près qu’il veut se mesurer avec Pallas. Comme s’élance un lion, quand du haut d’une montagne il voit de loin dans la plaine un taureau qui s’apprête au combat, ainsi Turnus apparaît et bondit. Quand Pallas le voit assez près de sa lance pour qu’elle l’atteigne, il s’avance le premier, et veut tenter si l’audace, aidée de la fortune suppléera à l’inégalité des forces : alors, élevant la voix, il adresse cette prière au ciel : (10, 460) « Grand Alcide, je te conjure par le toit hospitalier de mon père, par sa table où tu es venu t’asseoir, seconde cet immense effort de mon bras : que Turnus, expirant sous mes coups, me voie lui ravir ses armes sanglantes, et de ses yeux mourants reconnaisse en moi son vainqueur. » Hercule entend la prière du jeune homme ; il étouffe un profond gémissement prêt à s’échapper de son cœur ; il verse des larmes inutiles. Alors Jupiter console son divin fils par ces paroles amies : « Mon fils, les jours de chaque mortel lui sont comptés ; le temps de la vie humaine est court et irréparable : mais étendre par de hauts faits sa renommée aux âges futurs, c’est là l’ouvrage de la vertu. Sous les hauts remparts de Troie, (10, 470) combien sont tombés d’enfants des dieux ! j’y ai bien vu périr Sarpédon mon fils ! Déjà Turnus lui-même est appelé par ses destins, et touche au terme de la vie qu’ils lui ont accordée. » Il dit, et détourne ses regards des champs des Rutules. Cependant Pallas lance un javelot de toutes ses forces, et aussitôt il tire du fourreau son étincelante épée. Le trait vole, va frapper à l’endroit où la cuirasse s’élève au-dessus de l’épaule qu’elle couvre, perce les bords du bouclier, et enfin effleure le grand corps de Turnus. Turnus à son tour balance longtemps un bois que termine un fer acéré, (10, 480) et, le lançant contre Pallas : « Vois, lui dit-il, si mon trait pénétrera mieux que le tien. » Il dit ; le bouclier du fils d’Évandre, tout garni qu’il est de triples lames de fer et d’airain, et quoique la peau d’un taureau l’enveloppe de ses cent replis, est transpercé par la pointe du javelot, que n’arrête pas la cuirasse, et qui se fait une large ouverture dans la poitrine de Pallas. Celui-ci l’arrache, mais en vain, tout tiède encore, de la plaie : son sang et sa vie s’échappent par le même passage ; il tombe sur sa blessure, ses armes en retentissent ; et en mourant il mord de sa bouche ensanglantée cette terre ennemie. (10, 490) Alors Turnus, debout près de son cadavre : « Arcadiens, s’écrie-t-il, rapportez fidèlement ces paroles à Évandre : Je lui renvoie son fils, tel qu’il mérite de le revoir. Les honneurs du tombeau, les consolations dernières de la sépulture, je les lui accorde : il aura payé cher l’hospitalité donnée au Troyen. » À ces mots, il presse de son pied gauche le corps du vaincu, lui enlève son baudrier, qui était d’un poids énorme, et, avec ce riche trophée, l’exécrable forfait que l’art y avait représenté : c’était le massacre des jeunes époux des Danaïdes, égorgés en une seule nuit dans leurs sanglantes couches nuptiales. Clonus, fils d’Euryte, avait gravé sur l’or cette lamentable histoire. (10, 500) Paré de ces superbes dépouilles, Turnus s’en applaudit : funeste aveuglement de l’homme, qui ne sait ni le destin, ni ce que lui réserve l’avenir ! transporté par le bonheur, il n’y garde pas de mesure. Un temps viendra que Turnus souhaitera de n’avoir pas mis la main sur Pallas, et détestera le jour où il emporta ces dépouilles. Cependant les Arcadiens, au milieu des gémissements et des larmes, placent le corps de Pallas sur un bouclier, et, l’environnant en foule, l’enlèvent du champ de bataille. Ô combien ton retour va porter de douleur et de gloire à ton père ! le premier jour qui t’envoie au combat t’enlève à la victoire ; mais tu laisses sur ces plaines des monceaux de Rutules terrassés par ton bras.

(10, 510) Ce n’est déjà plus par la voix de la renommée, c’est par un avis sûr qu’Énée apprend un si grand malheur ; on lui dit aussi l’extrême danger où sont engagées ses troupes, et qu’il est temps de secourir les Troyens en déroute. Il part, moissonne tout devant lui de sa bouillante épée, et s’ouvre avec le fer un vaste passage à travers les bataillons latins : c’est toi, Turnus, qu’il cherche, toi encore enivré du sang que tu viens de répandre. Pallas, Évandre, sont présents à ses yeux ; il ne songe qu’à cette table hospitalière, la première à laquelle, étranger en Italie, il est venu s’asseoir ; à la main du vieux roi, gage de son alliance. D’abord il saisit tout vivants huit jeunes gens, dont quatre étaient fils de Sulmon, et les quatre autres d’Ufens ; il les réserve pour être immolés aux mânes de Pallas, (10, 520) et pour arroser de ce sang captif les flammes de son bûcher. Au même instant il pousse de loin un javelot furieux à Magus, qui esquive adroitement le coup ; le trait vole tremblant au-dessus de sa tête. Magus embrasse les genoux d’Énée, et lui parle ainsi : « Par les mânes de votre père, par Ascagne, vos espérances grandissantes, conservez, je vous en conjure, la vie à un fils et à un père. J’ai un palais magnifique, d’immenses amas d’argent ciselé enfouis dans la terre ; j’ai des monceaux d’or ou brut ou façonné. Ce n’est pas de ma mort que dépend la victoire des Troyens ; la vie d’un seul homme n’emportera pas une si grande différence. » (10, 530) Il dit ; Énée lui répond : « Tous ces talents d’or et d’argent que tu m’étales, garde-les pour tes enfants : ces pactes à prix d’or entre combattants, Turnus le premier les a abolis, en tuant Pallas : point de grâce aux Latins ! voilà ce que demandent les mânes d’Anchise, ce que demande mon fils. » À ces mots, il saisit de sa main gauche le casque de Magus, qui le supplie encore, lui courbe la tête, et lui plonge son épée dans la gorge. Non loin de là s’offre à ses yeux le fils d’Hémon, grand prêtre d’Apollon et de Diane : la tiare ceignait ses tempes de ses bandelettes sacrées ; il était tout resplendissant de l’éclat de ses vêtements et de ses armes. (10, 540) Énée marche à lui, le poursuit dans la plaine : le prêtre tombe ; Énée l’atteint, l’immole, et le couvre des ombres de la nuit éternelle. Séreste le dépouille de ses armes et les emporte sur ses épaules, trophée pour toi, ô dieu de la guerre. Le combat se rengage, relevé par Céculus, fils de Vulcain, et par Umbron, venu des montagnes des Marses. Énée en fureur court à eux : déjà de son épée il avait abattu le bras gauche d’Anxur et fracassé l’orbe entier de son bouclier. Anxur, avait prononcé sur son propre sort quelques paroles superbes, dont il attendait de sûrs effets ; déjà même il portait son cœur et ses espérances jusqu’au ciel, se promettant la vieillesse et de longues années. (10, 550) Tarquitus, fils de Pan, dieu des forêts, et de la nymphe Dryope, triomphant de l’éclat de ses armes, vient s’opposer à la furie du héros. Énée, d’un javelot vigoureusement ramené en arrière, perce sa cuirasse et son énorme bouclier, qui ne font plus que l’embarrasser de leur poids. En vain Tarquitus le supplie, et veut le toucher par ses paroles ; Énée lui abat la tête ; et du pied repoussant le tronc encore tiède, il prononce ces paroles de colère : « Te voilà gisant sur la poussière, redoutable guerrier ; ta tendre mère ne t’ensevelira pas, ne déposera pas tes membres dans le tombeau de tes pères : tu seras abandonné aux oiseaux de proie, ou plongé dans le gouffre des mers ; (10, 560) l’onde t’emportera, et les poissons affamés déchireront ta blessure. » Aussitôt il se met à poursuivre Antée, et Lucas, portés au premier rang de l’armée de Turnus, le brave Numa, le blond Camerte, fils du magnanime Volscens, le plus riche de ceux qui cultivent les champs de l’Ausonie, et roi des taciturnes Amycles. Tel Égéon aux cent bras, aux cent mains, vomissait des feux de ses cinquante poitrines, et opposait aux foudres de Jupiter autant de boucliers retentissants, autant d’épées nues ; Tel Énée victorieux répand ses fureurs dans la plaine, (10, 569) dès que son glaive s’est tiédi dans le sang. Le voici qui marche contre les quadriges et droit à la poitrine de Niphée : dès que les coursiers voient de loin le héros venir à eux à grands pas et frémissant de rage, saisis d’épouvante ils reculent, et, se rejetant en arrière, ils renversent leur conducteur et entraînent le char vers le rivage.

Dans le même temps Lucagus et son frère Liger, montés sur un char attelé de deux coursiers, se portent au milieu des bataillons troyens. Liger guide les coursiers ; le bouillant Lucagus fait tournoyer sa foudroyante épée. Énée ne peut souffrir leurs fureurs meurtrières : il fond sur eux, et leur apparaît armé d’une lance qui le grandit encore. (10, 580) Alors Liger : « Ce ne sont pas ici les champs de Phrygie ; ce ne sont ni les coursiers de Diomède, ni le char d’Achille : tu vas trouver en ces lieux la fin de la guerre et de tes jours. » Ainsi parle l’insensé Liger ; ainsi volent dans les airs ses vaines paroles. Mais ce n’est pas par des mots qu’Énée lui répond ; il lance son javelot, dans le temps que Lucagus suspendu à l’attelage se penche sur ses coursiers, les pique de la pointe d’un dard, et jetant en avant son pied gauche, s’apprête au combat : le javelot d’Énée traverse par les bords le brillant bouclier de Liger, et va se plonger dans son aine gauche : (10, 590) renversé de son char, le Rutule roule mourant sur l’arène. Alors Énée l’insulte par ces paroles amères : « Lucagus, tu n’accuseras pas tes chevaux et ton char d’avoir trahi ton ardeur par une course trop lente, non plus que l’ennemi de les avoir effarouchés par les vaines ombres de la peur ; c’est toi-même qui sautes à terre, et qui abandonnes le joug. » À ces mots, il saisit les deux coursiers : le malheureux Liger, tombé du même char, tendait au héros des mains désarmées : « Noble Troyen, lui disait-il, par toi-même, par ceux qui ont donné le jour à un héros tel que toi, je t’en conjure, laisse-moi cette vie, aie pitié d’un suppliant. » — « Tu ne tenais pas tout à l’heure un pareil langage, lui répond Énée ; (10, 600) meurs, et, frère de Lucagus, ne quitte point ton frère. » En même temps de la pointe de son glaive il lui ouvre la poitrine, où se cachait son âme éperdue. Ainsi le chef des Troyens semait le carnage dans les champs latins, pareil à un torrent furieux ou à un noir tourbillon. Enfin s’élancent hors du camp, et des remparts faiblement assiégés, Ascagne et la jeunesse troyenne.

Cependant Jupiter s’adressant à Junon : « Ô ma sœur, ô ma chère épouse, Vénus, vous ne vous trompiez pas, soutient les Troyens ; ils n’ont, vous le voyez, ni feu dans l’action, (10, 610) ni fier courage, ni fermeté dans les périls. » Junon d’un ton soumis lui répond : « Pourquoi, ô le plus beau des dieux et des époux, pourquoi m’affliger encore, moi déjà si malheureuse, et qui crains tant vos rudes paroles. Si, comme autrefois et comme vous le devriez encore, vous m’aimiez du même amour, vous ne me refuseriez pas ce que je désire, vous qui êtes tout-puissant : je pourrais alors enlever Turnus à la mêlée, et le rendre sain et sauf à Daunus son père. Faut-il qu’il périsse aujourd’hui, et qu’il satisfasse par son pieux sang à la vengeance des Troyens ? Et pourtant il est issu de notre race divine ; (10, 619) Pilumne est son quatrième aïeul, Pilumne dont la main magnifique a si souvent chargé vos autels d’abondantes offrandes. » Le souverain maître de l’Olympe lui repartit en peu de mots : « Si vous me demandez de retarder la mort de Turnus et le moment où ce jeune guerrier doit tomber, et si vous croyez que je lui doive cette seule grâce, enlevez-le par la fuite, et tâchez de le soustraire aux destins qui le pressent. C’est tout ce que ma bonté peut pour lui. Mais si vos prières cachent de plus hautes prétentions, si vous pensez que je vais changer et bouleverser tout l’ordre de cette guerre, vous nourrissez de vaines espérances. » Alors Junon en pleurant : « Si ce qu’il vous coûte de prononcer tout haut, votre cœur l’accordait ! si cette vie restait assurée à Turnus, (10, 630) aujourd’hui qu’un si rude coup menace sa tête innocente ! Ce coup, je le vois venir, ou je m’abuse. Ah ! puissé-je être le jouet de vaines alarmes ! Et vous qui le pouvez, que ne changez-vous en l’adoucissant un arrêt si rigoureux ? » Elle dit, s’élance du haut de l’Olympe, poussant à travers les airs un nuage orageux qui l’enveloppe, et vole vers l’armée troyenne et vers le camp des Latins. Alors la déesse forme d’une nuée transparente une légère et débile image d’Énée. Ô prodige ! elle pare ce fantôme des armes troyennes : elle lui donne le même bouclier, le même panache qui se balance sur la tête divine du héros, la même voix, les mêmes paroles, mais vaines (10, 640) et sans pensée : elle assimile sa démarche à celle d’Énée. Telles voltigent, dit-on, sur la terre les ombres des morts ; tels les songes se jouent de nos sens assoupis. Cependant le spectre triomphant bondit aux premiers rangs de l’armée, irrite Turnus en lui lançant des traits, et de la voix le provoque au combat. Turnus marche à lui, et de loin lui lance un javelot sifflant ; le spectre tourne le dos et prend la fuite. Turnus croit qu’Énée lâche pied et fuit devant lui, et déjà, dans le trouble de ses fougueux esprits, il dévore une vaine espérance : « Où fuis-tu, Énée ? s’écrie-t-il, n’abandonne pas la couche nuptiale qui t’est promise ! (10, 650) cette main va te donner la terre que tu as cherchée à travers les ondes. » En s’écriant ainsi, il poursuit, l’épée nue et étincelante, une fugitive image, et il ne voit pas que les vents emportent sa joie. Non loin de là était par hasard le vaisseau qui avait amené Osinius des bords Clusiens ; amarré aux escarpements d’un haut rocher, ses échelles encore dressées et ses ponts appliqués au rivage le retenaient en partie. Là, dans les cavités ténébreuses du navire, se jette l’ombre éperdue d’Énée fuyant. Turnus n’en est que plus ardent à l’y suivre ; il franchit les barrières, escalade les ponts. Mais à peine a t-il atteint la proue, que Junon coupe le câble, (10, 660) arrache le vaisseau du rivage, et l’entraîne sur les eaux, qui, refluant, l’emportent. Alors le léger fantôme cesse de se tenir caché ; il reparaît, prend son essor et se perd dans la nuée noire, tandis qu’un tourbillon entraîne Turnus vers la haute mer. Enfin il regarde en arrière, ignorant qui le joue, détestant l’invisible main qui le sauve ; et il s’écrie, les bras levés vers le ciel : « Père tout-puissant des dieux, par quel crime si grand ai-je pu mériter que vous m’infligiez un si rude châtiment ? (10, 670) Où vais-je ? d’où viens-je ? où me réfugier ? qui me ramènera parmi les miens ? Reverrai-je les murs de Laurente ? reverrai je mon camp ? Que vont dire ces braves soldats qui m’ont suivi moi et mes armes, et que j’ai honteusement abandonnés à une mort effroyable ? Je les vois courir débandés, j’entends les gémissements des mourants. Que faire ? quel abîme assez profond m’engloutira ? Vents, prenez pitié de moi ! Poussez (Turnus implore vos fureurs), poussez mon navire contre les rochers, les écueils ; jetez-le au milieu des syrtes les plus affreuses, là où ni mes Rutules, ni le sentiment de ma honte, ne puissent me suivre. » (10, 680) En prononçant ces mots, Turnus flotte suspendu entre mille et mille pensées : doit-il, furieux de honte, se percer de la pointe de son épée, enfoncer le fer nu dans son flanc ? doit-il se précipiter dans les flots, gagner la rive à la nage, et se rendre à la mêlée ennemie ? Trois fois il va suivre l’une et l’autre extrémité ; trois fois la puissante Junon le retient, et réprime par pitié les funestes emportements du jeune homme. Le navire enfin fendant les ondes suit le flux qui l’entraîne, et ramène Turnus dans l’antique cité de Daunus son père.

Cependant le fougueux Mézence, inspiré par Jupiter, (10, 690) prend la place de Turnus, et attaque vivement les Troyens triomphants. Tous les bataillons tyrrhéniens accourent ensemble, ligués contre un seul homme par des haines communes, et accablent un seul homme de leurs armes conjurées. Lui tient bon, pareil à un rocher qui s’avance au milieu des vastes ondes, et qui, exposé à la furie des vents et des flots, supporte, immobile et inébranlable, toutes les menaces du ciel et de la mer. Mézence étend à ses pieds Hébrus, fils de Dolichaon, et avec lui Latagus, et Palmus qui fuyait. Latagus est atteint à la tête et au visage d’une pierre, débris énorme d’une montagne : Mézence coupe le jarret au lâche Palmus, (10, 700) qu’il laisse se rouler à terre ; lui enlève ses armes, son panache, et le donne à Lausus pour qu’il en pare son front. Il massacre ensuite le Phrygien Évas, avec Mimas le compagnon de Pâris, et son égal par les années. La même nuit qui vit naître le fils de Théano et d’Amycus, vit la fille de Cissée mettre au monde Pâris, le flambeau de la guerre. Pâris est couché sous les murs de ses pères : les champs de Laurente ont reçu la dépouille ignorée de Mimas. Tel qu’un sanglier, que les pins du Vésule et le marais de Laurente ont longtemps défendu, descend des hautes montagnes lancé par la dent des chiens, (10, 710) et encore tout repu de la forêt de roseaux ; quand il est tombé dans les rets, il s’arrête, frémit de rage, hérisse ses crins sur ses flancs ; les chasseurs n’ont le courage ni de l’attaquer, ni d’avancer ; mais de loin ils le harcèlent de leurs traits et de leurs prudentes clameurs. Lui, intrépide, se tourne de tous côtés, grinçant les dents et secoue les traits qui viennent mourir sur son dos. De même aucun de ceux qu’une même et juste colère enflamme contre Mézence ne se sent le courage de le combattre de près le fer à la main ; tous ne font que l’assaillir de loin de leurs dards impuissants et de leurs vastes cris.

Acron, Grec d’origine, était venu de l’antique pays de Corythe, (10, 720) abandonnant pour l’exil un hymen inachevé. Dès que Mézence le voit portant au loin le désordre dans les bataillons latins, et déployant sa brillante aigrette et ses vêtements de pourpre, dons de sa fiancée : comme un lion à jeun, et qui pressé d’une faim furieuse parcourt souvent les hautes clôtures des bergeries ; s’il voit paraître une biche fugitive ou se dresser les bois d’un cerf, il tressaille, ouvre une gueule immense, hérisse sa crinière, arrive sur sa proie, et, couché tout entier sur ses entrailles palpitantes, y demeure attaché ; un sang noir lave ses dents affreuses ; tel et aussi impétueux Mézence fond sur les rangs serrés des ennemis : (10, 730) le malheureux Acron tombe renversé par lui, bat en expirant la terre de ses pieds, et ensanglante ses armes brisées. À cette vue, Orode se met à fuir ; Mézence dédaigne de l’abattre dans sa fuite, et de lancer un dard honteux dans le dos d’un ennemi ; mais il court à lui, lui fait face ; guerrier, c’est avec un guerrier qu’il se mesure, moins rusé que lui, mais plus brave. Il le terrasse, lui met le pied sur la gorge ; et s’appuyant sur la lance dont il l’a percé : « Compagnons, s’écrie-t-il, voici le grand Orode, un des forts soutiens de cette guerre, couché dans la poudre. »

Ses soldats lui répondent par des acclamations, et entonnent un joyeux péan. (10, 739) Mais Orode expirant : « Qui que tu sois, tu ne te réjouiras pas longtemps de m’avoir vaincu et laissé sans vengeance ; un destin pareil t’a marqué, et bientôt tu seras étendu sur ces mêmes champs. » Mézence, le regardant avec un sourire mêlé de colère, lui répond : « Meurs ; le père des dieux et des hommes fera de moi ce qu’il lui plaira. » À ces mots, il retire sa lance du corps de son ennemi : un dur repos et un sommeil de fer pèsent sur les yeux d’Orode, qui se ferment, obscurcis par une nuit éternelle. Cependant Cédicus abat la tête d’Alcathoüs ; Sacrator tue Hydaspe ; Rapon immole Parthénius et le robuste Orsès ; Messape accable tour à tour Clonius et Éricète de Lycaonie : (10, 750) l’un gisait renversé de son coursier sans frein ; l’autre était à pied. Agis de Lycie s’était porté en avant ; il est abattu par Valérus, qui n’a pas dégénéré de la valeur de ses ancêtres : Salius tue Thronius ; à son tour il est tué par Néalcès, habile entre tous à lancer le javelot et la flèche, qui de loin frappe inattendue.

Jusqu’alors Mars égalait pour les deux armées le deuil et les funérailles ; des deux côtés reculaient et se ruaient vaincus et vainqueurs ; mais ni les uns ni les autres ne savaient fuir. Les dieux, assemblés dans le palais de Jupiter, ont pitié de la vaine fureur des combattants, et plaignent les mortels occupés à de si tristes travaux. (10, 760) Ici Vénus, là Junon regardent le combat, tandis que la pâle Tisiphone, au milieu des bataillons, échauffe le carnage. Voici que, brandissant une énorme javeline, Mézence se porte en furieux dans la plaine : ainsi le grand Orion marche à grands pas à travers les vastes étangs de Nérée, se frayant une route au milieu des eaux, qu’il dépasse des épaules ; ou pareil à un vieil orme des montagnes, il touche la terre de ses pieds, et cache sa tête dans les nues : tel se porte Mézence sous son énorme armure. Énée, qui le cherchait des yeux dans la longue file des rangs ennemis, (10, 770) se prépare à marcher contre lui : Mézence s’arrête sans trembler, attendant ce magnanime ennemi, et se ramassant dans sa masse immobile. Dès qu’il a mesuré des yeux l’espace que peut franchir sa javeline : « Que mon bras, mon seul dieu, que ce trait que je balance, me soient propices ! Je fais vœu, si j’enlève la dépouille de ce brigand, de t’en revêtir, ô mon fils Lausus ! c’est toi qui porteras ce trophée pris sur le Troyen. » Il dit, et lance de loin un bruyant javelot ; le trait vole, est écarté par le bouclier d’Énée, et va percer au milieu des flancs le vaillant Antor, autrefois compagnon d’Hercule, et qui, sorti d’Argos (10, 780) pour s’attacher à Évandre, s’était établi dans une cité italienne. Le malheureux est renversé par un coup qui ne lui était point destiné ; il regarde le ciel, et se souvient en mourant de sa chère Argos. Alors le pieux Énée lance un dard ; le trait perce le triple airain, le triple tissu de lin et la triple peau de taureau qui recouvraient le bouclier de Mézence, et va s’enfoncer dans sa cuisse ; mais là s’amortit la force du coup. Énée, qui voit couler le sang du Tyrrhénien, s’en réjouit, met l’épée à la main, et dans sa bouillante ardeur fond sur son ennemi étonné. Lausus, que trouble sa tendresse pour son père, pousse, en le voyant, un profond soupir ; (10, 790) des larmes coulent sur ses joues. Oui, noble jeune homme, toi, tes hauts faits et ta mort déplorable (si la postérité peut croire à tant de courage et de piété) ne seront point passés sous silence dans mes vers. Déjà lâchant pied, hors de combat, et comme enchaîné aux bras d’Énée, Mézence se retirait, et traînait avec son bouclier le dard ennemi qui l’avait percé. Lausus se jette entre eux et à travers leurs armes : dans le moment qu’Énée se dresse le bras levé, et va porter à Mézence un coup de son épée, Lausus le pare, arrête la pointe du glaive, et soutient l’effort du Troyen jusqu’à ce que son père, qu’il couvre de son bouclier, se soit retiré. Les Latins applaudissent à grands cris, (10, 801) lancent mille traits contre Énée, et l’accablent de loin : lui, furieux, tient bon, à couvert sous son bouclier. Ainsi quand des nuages épanchés se précipitent en grêle, bergers et laboureurs, tout fuit des champs ; le voyageur se cache comme dans un sûr asile, soit sous la rive escarpée d’un fleuve, soit sous la voûte profonde d’une roche : là, tandis que la pluie fond sur la terre, ils attendent que le soleil reparaisse, et les rende aux travaux de la journée. Tel le héros troyen, de toutes parts accablé de traits, soutient, jusqu’à ce qu’elle ait épuisé ses foudres, toute la tempête de la guerre. (10, 810) Cependant il gourmande Lausus ; et d’une voix pleine de menaces : « Malheureux, lui dit-il, pourquoi courir à la mort ? pourquoi cette audace au-dessus de tes forces ? Ta tendresse imprudente pour ton père t’égare. » Lausus ne rabat rien de sa confiance insensée : mais déjà la colère s’élève plus terrible dans le cœur du chef des Troyens, et les Parques déroulent les derniers fils de la trame de Lausus. Énée d’une main vigoureuse perce le jeune homme de part en part, et plonge dans sa poitrine son épée tout entière. La pointe traverse son léger bouclier, trop faible pour le bras qui avait tant menacé, et sa tunique, que sa mère avait tissue de fils délicats d’or ; son sein est rempli de sang, et son âme évanouie (10, 820) s’envole tristement chez les Mânes, et abandonne son corps. Mais quand le fils d’Anchise le voit mourant, quand il voit ce beau visage pâle d’une pâleur effrayante, il gémit, sent son cœur s’attendrir, et, tout saisi de l’image de la piété filiale, il étend sa main vers Lausus : « Malheureux enfant, que peut faire maintenant Énée pour honorer assez tant de vertu et tant de grandeur ? Garde ces armes qui faisaient ta joie ; je te rends aux mânes, et, si cela te touche encore, à la cendre de tes pères. Console-toi cependant, malheureux jeune homme, de ta mort déplorable ; (10, 830) tu es tombé sous le bras du grand Énée. » En même temps il gourmande les compagnons de Lausus trop lents à venir, et lui-même il soulève ce corps sans vie, avec ces beaux cheveux encore tressés que souillait le sang.

Cependant Mézence, près des rives du Tibre, étanchait le sang de sa blessure dans les eaux du fleuve, et, appuyé contre le tronc d’un arbre, y soulageait ses membres épuisés. Loin de lui pend aux rameaux son casque d’airain, et dans la prairie reposent ses pesantes armes. L’élite de ses guerriers l’entoure. Faible, haletant, il soutient sa tête languissante ; sur sa poitrine se répandent les flots de sa barbe épaisse. Sans cesse il interroge ses compagnons sur Lausus ; sans cesse il envoie des messagers (10, 840) pour le rappeler auprès de lui, et pour lui porter les ordres d’un père alarmé. Mais voici que des soldats rapportent le corps inanimé de Lausus, étendu sur ses armes ; ils pleuraient ce grand guerrier abattu par un grand coup. Au bruit de ses gémissements, le cœur de Mézence a pressenti de loin l’affreux malheur. Soudain il souille ses cheveux blancs d’une horrible poussière ; il lève ses deux mains vers le ciel, et, s’attachant au corps de son fils : « Avais-je donc, ô mon fils, s’écria-t-il, avais-je un si grand désir de vivre, que j’aie pu souffrir que tu vinsses à ma place tomber sous les coups de l’ennemi, toi que j’ai engendré ? Est-ce donc par ta blessure que ton père est sauvé ? Est-ce parce que tu meurs que je vis ? Ah ! c’est maintenant que je sens enfin (10, 850) toute la misère de l’exil ; maintenant que je sens ma blessure s’enfoncer dans mon cœur. Oui, mon fils, moi, ton père, j’ai souillé ton nom par mes crimes, moi que la haine de mes peuples a chassé du trône et dépouillé du sceptre de mes pères. Ah ! j’aurais dû satisfaire par mon supplice à ma patrie et à l’exécration de mes peuples ; toutes les morts m’eussent été bonnes pour finir ma coupable vie. Et je vis encore ! et je n’ai pas encore quitté les hommes et la lumière ! Mais je les quitterai. » À ces mots, il se soulève sur sa cuisse languissante, et, quoique appesanti par sa profonde et cuisante blessure, il se soutient encore, et ordonne qu’on lui amène son coursier, sa gloire et sa consolation : avec lui il était revenu vainqueur de toutes les batailles. (10, 860) Le noble animal était triste de la tristesse de son maître ; Mézence lui parle ainsi : « Rhébus, nous avons (si quelque chose dure pour les mortels) assez vécu l’un et l’autre ; aujourd’hui, ou tu rapporteras vainqueur les dépouilles sanglantes et la tête d’Énée, et tu vengeras avec moi le cruel trépas de Lausus ; ou, si nul effort ne nous ouvre un chemin à la gloire, tu succomberas avec moi ; car je ne crois pas, mon brave compagnon, que tu veuilles souffrir le commandement d’un autre, et reconnaître les Troyens pour maîtres. » Il dit, et se fait placer sur son coursier, qui a senti son poids accoutumé ; il arme ses deux mains de javelots acérés, couvre sa tête d’un casque brillant, que hérissent, aigrettes flottantes, des crins de cheval : (10, 870) ainsi armé, il s’élance d’une course rapide au milieu des bataillons ; au fond de son cœur se soulèvent et bouillonnent une immense honte, une folle douleur, l’amour paternel agité par les Furies, une énergique confiance en son propre courage. Trois fois il appelle Énée à haute voix. Énée l’entend et le reconnaît, et dans sa joie invoque les dieux : « Fassent, lui crie-t-il, le père des dieux et le grand Apollon que tu recommences à m’attaquer ! » Il dit, et s’avance au-devant de lui, la lance baissée. Mais Mézence : « Assassin de mon fils, qu’as-tu à vouloir m’effrayer ! Tu as trouvé le seul moyen de me tuer ; (10, 880) la mort ne me fait point horreur, et je brave tous les dieux. Cesse de me menacer ; je suis venu pour mourir ; mais avant je t’envoie ces présents. » Il dit, et lance un javelot contre son ennemi, puis un second, puis un autre, et il vole autour d’Énée en décrivant au large un cercle poudreux : mais l’orbe d’or du bouclier d’Énée soutient la grêle des traits. Trois fois Mézence voltige autour du héros, le pressant à gauche, et l’accablant de traits ; trois fois tourne avec le héros l’airain de son bouclier, hérissé d’une forêt de dards. Enfin, impatient de tous ces retards, las d’arracher les traits qui reviennent sans cesse, et de soutenir un combat inégal qui l’épuise, (10, 890) il se recueille un moment, fond sur son ennemi, et lance un javelot dans les tempes du belliqueux coursier. L’animal se cabre, frappe les airs de ses pieds, renverse son cavalier, sur lequel il s’abat, et qu’il embarrasse et écrase de son poids. Troyens et Latins ébranlent le ciel de leurs cris ; Énée s’élance, et tirant son épée : « Où est à présent le fougueux Mézence ? où est ce féroce courage ? » Mais le Tyrrhénien lève les yeux au ciel, aspire un moment la lumière, et reprenant ses esprits : (10, 900) « Ennemi barbare, pourquoi m’insulter ? pourquoi la menace et la mort ? Tu peux me tuer sans crime, et je ne suis pas venu combattre pour que tu me pardonnes : mon cher Lausus n’a point fait avec toi un si honteux traité. Pourtant, s’il est quelque grâce pour les vaincus, je te demande seulement que mon corps soit couvert d’un peu de terre. Je sais que les implacables haines de mes peuples m’environnent ; sauve-moi, je t’en supplie, de leurs fureurs ; et accorde-moi dans le même tombeau une place à côté de mon fils. » En achevant ces mots, il reçoit dans la gorge le coup auquel il s’attendait, et il répand son âme sur ses armes avec les flots de son sang.

Livre XI

Virgile

L’Énéide

Traduction par Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 397-416).

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LIVRE XI.

(11, 1) Déjà l’Aurore se levait sortant du sein de l’Océan. Énée au milieu des tristes soins qui le pressent, et quoiqu’il précipite le moment d’ensevelir les siens, quoique son esprit soit troublé par tant de funérailles, commence, aux premières lueurs du matin, par offrir ses vœux aux dieux qui l’ont fait vaincre. Un grand chêne, dépouillé de toutes ses branches, est élevé par son ordre sur un tertre, et revêtu des brillantes armes arrachées à Mézence ; c’est à toi, puissant dieu de la guerre, qu’il consacre ce trophée. Il y fixe l’aigrette du tyran encore dégouttante de sang, ses javelots mutilés, et sa cuirasse percée en douze (11, 10) endroits ; à la gauche il attache son bouclier d’airain ; et l’épée au fourreau d’ivoire, que portait Mézence, semble encore suspendue à son cou. Alors, environné de tous ses capitaines qui se pressent à ses côtés, il harangue en ces mots ses soldats triomphants : « Guerriers, un grand coup est porté ! Aujourd’hui plus d’alarmes ; il nous reste ces dépouilles enlevées à un roi superbe, ces prémices de la guerre : et ce terrible Mézence, je le tiens dans mes mains. Le chemin nous est ouvert à présent pour aller chercher le roi latin dans ses murs. Préparez donc vos armes, et que vos cœurs goûtent en espérance les périls de la guerre. Je vous le dis, de peur qu’au moment où les dieux nous permettront de lever nos enseignes, (11, 20) et de mener hors du camp notre brave jeunesse, un signal imprévu ne vous surprenne, et que vos courages ne languissent, enchaînés par les retards ou la crainte. Cependant songeons à déposer dans la terre les corps sans sépulture de nos compagnons ; seul honneur qui reste sur la sombre rive de l’Achéron. Allez, et rendez les derniers devoirs à ces nobles âmes, à ces guerriers, dont le sang nous donne une nouvelle patrie. Faisons d’abord ramener Pallas à la triste ville de Pallantée ; Pallas si brave, et qu’un funeste destin nous a ravi, pour le plonger sitôt dans les cruelles ombres de la mort ! »

Ainsi il parlait en pleurant : alors il s’avance vers le lieu (11, 30) où le corps inanimé de Pallas était gardé par le vieil Acétès, autrefois le fidèle écuyer du roi Évandre : mais à présent ce n’est pas sous d’aussi doux auspices qu’il accompagne son cher élève. Là se pressaient en foule les serviteurs de Pallas, les Troyens, les femmes d’Ilion éplorées, et les cheveux épars, selon la coutume. Dès qu’Énée fut entré sous le funèbre vestibule, toutes se meurtrissant le sein, poussèrent au ciel d’immenses gémissements, et tout le palais mugit de leurs cris lamentables. (11, 39) En voyant la tête du beau Pallas mollement appuyée, et ce visage encore charmant, et cette blanche poitrine ouverte par le fer ausonien, Énée s’écria, les yeux baignés de larmes : « Fallait-il donc, malheureux enfant, que la fortune qui souriait à mes armes m’enviât la douceur de te voir jouir de ma royauté nouvelle et de te ramener triomphant sous le toit paternel ? Ce n’était pas là ce que j’avais promis à Évandre ton père, en me séparant de lui ; et lorsque, me pressant dans ses bras, il m’envoyait à la conquête d’un grand empire, et m’avertissait avec terreur que j’allais chercher d’intrépides ennemis, combattre une rude nation. Peut-être en ce moment, trop charmé d’une vaine espérance, (11, 50) il fait des vœux et charge d’offrandes les autels ; et nous pleurant ce jeune homme sans vie, et qui n’a plus à s’acquitter envers les dieux, nous l’environnons de vains honneurs. Malheureux père, tu verras les cruelles funérailles de ton fils. Voilà ce retour heureux, voilà ces triomphes que tu attendais ; voilà cette grande foi que tu as eue dans ma parole. Mais du moins, Évandre, tu ne le reverras point percé de blessures honteuses ; et ton fils sauvé, mais infâme, ne te fera point désirer de mourir d’une mort amère. Ô Italie, quelle force tu perds ! quel appui tu perds, ô Ascagne ! »

Ainsi Énée pleurait Pallas ; alors il ordonne qu’on emporte ses restes misérables, (11, 60) et il détache de toute son armée mille hommes, qui devaient accompagner la pompe funèbre, et mêler leurs larmes à celles d’Évandre : faible consolation pour une si grande douleur, mais due à un si malheureux père. Aussitôt, entrelaçant le lierre et les flexibles branches de l’osier, ils en forment un doux cercueil, et, le lit funèbre ainsi dressé, ils le couvrent d’un frais voile de feuillage. Au haut de cette couche rustique ils étendent le jeune guerrier. Ainsi la fleur cueillie par la main d’une jeune fille, ou la molle violette, ou l’hyacinthe languissante, (11, 70) n’a pas encore perdu son éclat et sa beauté ; mais la terre sa mère ne la nourrit ni ne la soutient plus. Alors Énée fait apporter deux vêtements de pourpre brodés d’or, qu’autrefois la Sidonienne Didon avait façonnés pour lui de ses mains complaisantes, et tissus des fils les plus délicats : de l’un d’eux, triste et dernière parure, il revêt le jeune homme, et il couvre d’un voile ses cheveux, que va dévorer la flamme. Il ordonne qu’on entasse sur le bûcher les nobles prix de la victoire remportée sur Laurente, et qu’on y amène en grande pompe toutes les dépouilles des vaincus. (11, 80) Il y joint les coursiers et les armes enlevés à l’ennemi. Alors s’avancent, les mains liées derrière le dos, les captifs dévoués aux mânes de Pallas, et qui de leur sang doivent arroser ses cendres. Il ordonne que ses capitaines portent sur des tronçons les armes ennemies, et que sur chaque trophée soient inscrits les noms des vaincus. On conduit vers son élève le vieil Acétès : tantôt il se meurtrit la poitrine, et se déchire le visage ; tantôt, tombant de douleur, il s’étend sur la poussière. Vient ensuite le char de Pallas, teint du sang rutule ; derrière marche, dépouillé de sa parure, son cheval de bataille, Éthon ; (11, 90) il pleure, et de grandes larmes mouillent sa face. On porte la lance et le casque du fils d’Évandre ; ses autres armes sont aux mains de Turnus vainqueur. Alors s’avancent, fermant la marche, les capitaines troyens et tyrrhéniens, triste phalange, et les Arcadiens, les armes renversées. Après que le funèbre cortège s’est déployé en ordre dans la plaine, Énée s’arrête, et poussant un profond soupir : « D’autres larmes nous sont encore réservées par les mêmes et affreux destins de cette guerre : salut à jamais, grand Pallas, et adieu pour toujours. » Il ne dit que ces mots, se dirigea vers ses hauts remparts et porta ses pas vers le camp troyen.

(11, 100) Déjà se présentaient à lui des ambassadeurs venus de la capitale du Latium : le front ceint de branches d’olivier, ils imploraient d’Énée la faveur d’emporter les corps de leurs compagnons que le fer avait couchés dans la plaine, et de les rendre à la terre. Ils lui représentaient qu’il n’y avait plus à combattre avec des vaincus, avec des hommes privés de la lumière des cieux ; ils le suppliaient d’épargner ceux qu’il avait appelés autrefois ses hôtes et ses alliés. Le héros généreux ne repousse pas leurs justes prières, et leur répond avec une facile bonté : « Quelle fatalité déplorable, ô Latins, vous a engagés dans une si rude guerre ? et pourquoi fuir notre amitié ? (11, 110) Vous me demandez la paix pour des morts, pour ceux qu’ont abattus les aveugles fureurs de Mars ; et moi je voudrais même l’accorder aux vivants. Je ne serais pas venu en ces lieux, si les destins ne m’y eussent appelé pour m’y établir. Ce n’est pas à la nation latine que je fais la guerre. Votre roi a rejeté l’hospitalité qui nous liait à lui, et a mieux aimé se fier aux armes de Turnus. Il eût été plus juste que Turnus vînt lui-même chercher cette mort qui a frappé tant de braves. S’il voulait terminer cette guerre par un grand coup, et chasser les Troyens d’Italie, il était digne de lui de se mesurer avec moi à armes égales. Il vivrait seul aujourd’hui celui de nous deux à qui les dieux et son courage eussent donné de vivre et de vaincre : allez maintenant, et portez au bûcher vos malheureux concitoyens. » (11, 120) Ces nobles paroles frappèrent d’étonnement les ambassadeurs ; ils se regardaient les uns les autres silencieux et immobiles. Alors le vieux Drancès, qu’une haine persévérante et de perpétuels griefs animaient contre le jeune Turnus, répond à Énée en ces termes : « Ô toi, grand par ta renommée, plus grand encore par tes exploits, héros troyen, par quelles louanges t’égalerai-je aux astres ? Qu’admirer le plus en toi, ou ton équité, ou tes travaux guerriers ? Oui, nous irons pleins de reconnaissance rapporter dans notre patrie ce que tu viens de nous dire ; et, si la fortune nous en donne le moyen, nous saurons bien vous unir au roi Latinus : que Turnus cherche ailleurs des alliances. (11, 130) C’est peu ; ces murs qui vous sont promis par les destins, nous-mêmes nous les élèverons avec vous, et nous vous prêterons nos bras pour soulever les pierres destinées à la nouvelle Troie. » Ainsi parla Drancès, et tous les ambassadeurs d’y applaudir en frémissant. On convient d’une trêve de six jours. Troyens et Latins, confondus ensemble, errèrent sur les montagnes et dans les bois. Le frêne éclate, frappé par la cognée ; les pins, voisins des cieux, tombent abattus ; on ne cesse de fendre avec les coins le chêne et le cèdre odoriférant, on ne cesse de transporter des ormes sur l’essieu gémissant des chars.

Cependant la Renommée aux ailes rapides, trop prompte messagère de deuil, (11, 140) a déjà rempli de bruits sinistres le cœur d’Évandre, son palais et les murs arcadiens, elle qui naguère proclamait dans tout le Latium Pallas vainqueur. Les Arcadiens se précipitent aux portes de la ville, et, selon l’antique usage, saisissent des torches funéraires. La route brille, éclairée par un long rang de flammes qui répandent au loin leurs clartés dans la campagne. Bientôt arrivent les Troyens, qui joignent à la troupe des Arcadiens leur troupe plaintive : en les voyant entrer dans la ville, les femmes remplissent de leurs cris leurs tristes demeures. Mais rien ne peut retenir le vieil Évandre ; il s’avance au milieu du funèbre cortège, voit le cercueil qu’on a déposé à terre, (11, 150) se jette sur Pallas, le presse entre ses bras, et ne peut que pleurer et gémir. Enfin la douleur rendant le passage à sa voix, un moment étouffée : « Ô Pallas, s’écrie-t-il, ce n’est pas ce que tu avais promis à ton père, quand tu l’assurais que tu ne t’abandonnerais qu’avec prudence au cruel dieu de la guerre. Je savais bien ce que la première gloire a de douceur pour un jeune courage et jusqu’où l’emporte l’honneur qu’il cherche dans un premier combat. Prémices malheureuses de ta jeunesse ! cruel apprentissage de la guerre, qui a tenté de trop près ta valeur ! ô dieux sourds aux vœux et aux prières d’un père ! Et toi, chère et vénérable épouse, heureuse de n’être plus, tu n’as point été réservée pour ce jour de douleur. (11, 160) Mais moi, j’ai trop vécu ; j’ai forcé mes destinées pour survivre, inconsolable père, à mon fils. Ah ! si j’avais suivi les drapeaux alliés des Troyens, les RutuIes m’auraient accablé de leurs traits, seul j’aurais péri, et cette triste pompe me ramènerait moi, et non Pallas, dans ma demeure. Troyens, je ne vous impute point mon malheur, je n’en accuse non plus une alliance cimentée par la sainte hospitalité ; c’était le sort réservé à ma vieillesse. Cependant, puisqu’une mort prématurée attendait mon fils, il meurt après avoir abattu des milliers de Volsques ; il meurt après avoir ouvert le Latium aux Troyens, et ce m’est une consolation. Moi-même, ô Pallas, je n’aurais pas rendu à ta cendre de plus dignes honneurs (11, 170) que ceux que le pieux Énée, les illustres Phrygiens, les chefs tyrrhéniens et leur armée entière te rendent aujourd’hui, en t’élevant ce magnifique trophée enlevé aux ennemis que ton bras a terrassés : et toi aussi, Turnus, je t’y verrais figurer dans ton immense dépouille, si j’avais ta jeunesse et ta vigueur. Mais pourquoi, infortuné que je suis, retardé-je pour les Troyens l’heure des combats ? Allez, et rapportez à votre roi ces paroles : Dites-lui que la vie m’est odieuse, depuis que j’ai perdu Pallas ; que pourtant un bras vengeur peut me la faire supporter encore ; qu’Énée doit au père et au fils la mort de Turnus ; qu’il n’a plus que ce seul moyen de bien mériter de moi, (11, 180) et de me rendre la fortune moins amère. Je ne cherche plus les joies de la vie ; elles ne sont plus pour moi ; je ne veux que porter à mon fils chez les Mânes la nouvelle qu’il est vengé. »

Cependant l’Aurore avait rallumé pour les malheureux mortels le doux flambeau du jour, ramenant les travaux et les peines. Déjà Énée, déjà Tarchon ont fait élever des bûchers le long du rivage sinueux ; chacun, suivant l’usage antique, y porte les corps des siens ; les feux s’allument ; une noire et épaisse fumée enveloppe la voûte des cieux obscurcis. Trois fois les fantassins, couverts de leurs armes étincelantes, tournent en courant autour des bûchers enflammés. Trois fois les cavaliers guident leurs coursiers autour du triste incendie des funérailles, (11, 190) et poussent de lugubres hurlements. La terre est arrosée de leurs larmes ; leurs armes en sont baignées ; les cris des guerriers et le bruit montent jusqu’au ciel. Les uns jettent dans les flammes les dépouilles enlevées aux Latins immolés, des casques, des glaives splendides, des freins, des roues détachées de leurs brûlants essieux ; d’autres jettent les boucliers de ceux-là mêmes qu’ils pleurent, dons connus, armes qui ont mal servi leur vaillance. En même temps on immole autour des bûchers de nombreux taureaux ; des porcs, des animaux divers enlevés aux campagnes voisines, sont égorgés dans les flammes : de tous les points du rivage, (11, 200) Arcadiens et Troyens voient brûler les restes de leurs compagnons d’armes, ou veillent assis près des bûchers demi-consumés ; rien ne peut les arracher à ce pieux devoir, jusqu’à ce que la nuit humide, ramenant les brillantes étoiles, ait changé la face des cieux.

Les malheureux Latins de leur côté dressent aussi d’innombrables bûchers : une partie de leurs morts est inhumée ; les autres sont transportés dans les campagnes et les villes voisines. Le reste, vaste et sanglant monceau, brûle pêle-mêle et sans honneur. Alors reluisent de toutes parts dans les champs latins mille et mille incendies. (11, 210) Quand la troisième aurore a chassé du ciel les froides ombres de la nuit, on remue tristement le haut amas des cendres ; et du milieu des foyers où ils gisent confondus on tire les os, et on couvre de terre ces débris brûlants.

Mais c’est dans le palais du puissant roi Latinus qu’éclatent les plus grands transports, les plus longues et les plus violentes douleurs. Là des mères, des épouses malheureuses, des sœurs tendres et désolées, des enfants privés de leurs pères, détestent une guerre fatale et l’hymen sanglant de Turnus. Ils veulent qu’il ait seul les armes à la main, que seul il combatte, puisqu’il réclame pour lui l’empire de l’Italie et les honneurs suprêmes. (11, 220) L’implacable Drancès appuie ces discours ; il assure qu’Énée n’en veut qu’au seul Turnus, n’appelle que Turnus au combat. Mais un parti nombreux soutient Turnus du cœur et de la voix, et le couvre du grand nom de la reine. Turnus se relève encore par sa belle renommée et par ses trophées mérités. Au milieu de ces mouvements, et au fort et dans le feu même de ces passions tumultueuses, les ambassadeurs envoyés vers la grande ville de Diomède reviennent avec la triste réponse, que tous leurs immenses efforts ont été impuissants ; que rien n’a pu ébranler le prince, ni les dons, ni l’or, ni les prières les plus pressantes ; que les Latins n’ont plus qu’à chercher d’autres alliances, (11, 230) ou à demander la paix au roi des Troyens. Cette nouvelle achève de consterner le roi Latinus. Énée est bien ce maître fatal que les dieux annoncent manifestement à l’Italie ; Latinus en est assez averti par leur colère, et par la perte encore saignante de tant de braves mis au tombeau sous ses yeux. Il appelle donc à une assemblée générale les grands de son royaume, et les rassemble dans son palais. Tous accourent ; tous se précipitent à flots pressés vers les issues qui mènent à la demeure royale. Au milieu d’eux s’assied Latinus, le premier par l’âge et par la majesté du sceptre ; mais la tristesse obscurcit son front. Alors on introduit les ambassadeurs nouvellement revenus de la ville étolienne ; (11, 240) le roi leur ordonne de parler, et de rapporter dans un ordre précis les réponses qu’ils ont reçues de Diomède. Il se fait un grand silence ; et Vénulus, pour obéir au roi, commence en ces termes : « Citoyens, nous avons vu Diomède et le camp argien ; nous avons surmonté tous les périls d’une longue route ; et nous avons touché cette main sous qui tomba Ilion. Alors Diomède vainqueur fondait en Iapygie, au pied du mont Gargan, la ville d’Argyripe, qu’il a ainsi appelée du nom de son ancienne patrie. Introduits devant lui, et invités à prendre la parole, nous étalons nos présents ; nous lui disons notre nom, notre patrie, (11, 250) quels peuples nous ont apporté la guerre, quel sujet nous amène à Arpos. Après nous avoir écoutés, le héros, d’un ton calme, nous répond : "Nation fortunée, sur qui Saturne a jadis régné, antiques Ausoniens, quel sort funeste trouble aujourd’hui votre repos, et vous pousse à provoquer aux combats un peuple qui ne vous est pas connu ? Nous tous qui avons d’un fer impie dévasté les champs d’Ilion (je ne parle pas des maux sans nombre qui nous ont épuisés sous ses hauts remparts, des guerriers que le Simoïs presse encore de ses ondes), nous avons souffert sur toutes les plages du monde d’effroyables supplices ; nous avons expié nos crimes par tous les châtiments : restes de la vengeance des dieux, Priam lui-même aurait eu pitié de nous. Minerve le sait, (11, 260) elle qui déchaîna contre nous l’astre des tempêtes ; ils le savent, les rochers eubéens et le flambeau vengeur de Capharée. Après cette grande guerre, les flots nous ont poussés de rivage en rivage : Ménélas est emporté, lointain exil, jusqu’aux colonnes de Protée ; Ulysse a vu les Cyclopes de l’Etna. Vous dirai-je Néoptolème et son règne d’un jour ? Idoménée et ses pénates bouleversés ? les Locriens jetés sur les rivages de la Libye ? Le chef lui-même des nobles enfants de la Grèce, Agamemnon a péri sur le seuil de son palais, par les mains de son exécrable épouse ; un infâme adultère est assis sur le trône du vainqueur de l’Asie. Et moi, les dieux ne m’ont-ils pas envié le bonheur de revoir ma patrie, (11, 270) une épouse désirée, et ma belle ville de Calydon ? Encore aujourd’hui d’horribles prodiges épouvantent mes yeux : j’ai vu mes compagnons perdus pour moi s’élancer sur des ailes à travers les airs ; je les vois (cruel supplice pour mon cœur) voler, oiseaux vagabonds, sur les bords des fleuves ; je les entends remplir les rochers de leurs cris lamentables. Je devais bien m’attendre à ces rigueurs du ciel, depuis ce jour où j’osai, insensé que j’étais, attaquer avec le fer les corps des immortels, et percer d’un trait sacrilège la main de Vénus. Non, ne me poussez pas à de tels combats ; non, plus de guerre avec les Troyens ! (11, 280) Depuis que Pergame est renversé, je ne me réjouis plus des maux que je leur ai causés ; je voudrais ne m’en plus souvenir. Ces présents que vous m’apportez des bords ausoniens : renvoyez-les à Énée. Nous nous sommes vus l’un et l’autre, fer contre fer, mains contre mains ; croyez-en mon expérience ; je sais quel guerrier c’est se dressant sous le bouclier ; je sais de quel bras foudroyant il lance le javelot. Si la terre de l’Ida eût porté deux héros comme lui, le Troyen serait venu à son tour jusqu’aux cités d’Inachus, et la Grèce pleurerait ses destins changés. Tout ce qui retarda sous les murs troyens l’heure fatale d’Ilion, tout ce qui arrêta la victoire des Grecs, c’est le bras d’Hector et d’Énée qui l’ont fait ; (11, 291) tous deux égaux par le courage et les hauts faits : mais Énée l’emportait par sa piété. Renouez donc alliance avec lui, à quelque prix que ce soit : mais gardez-vous d’engager vos armes avec les siennes". — Vous avez entendu, ô le meilleur des rois, la réponse de Diomède, et ce qu’il pense de cette guerre importante.» À peine Vénulus eut-il cessé de parler, qu’un frémissement confus se répandit dans toute l’assemblée tumultueuse : ainsi quand des rochers retardent le rapide courant d’un fleuve, il se fait un sourd murmure dans le gouffre obstrué, et les deux rives retentissent des éclats de l’onde refoulée.

(11, 300) Dès que les esprits se furent calmés, les voix tumultueuses tombèrent ; et le roi, après avoir invoqué les dieux, parla ainsi du haut de son trône : « Latins, j’aurais voulu et il aurait été plus à propos de délibérer sur ces grands intérêts avant que n’éclatât la guerre ; et ce n’est pas au moment où l’ennemi est sous nos murs, qu’il convient de tenir conseil. Nous faisons, citoyens, une guerre insensée aux enfants des dieux, à des hommes indomptables, que les combats ne lassent point, et qui, même vaincus, ne déposent pas le fer. Si vous avez attendu quelque secours des armes étoliennes, renoncez à cette espérance ; que chacun de nous n’espère plus qu’en lui ! et encore vous voyez combien cette ressource est misérable. (11, 310) L’irréparable ruine de nos affaires est étalée devant vos yeux ; vous la voyez, vous la touchez. Je n’accuse personne ; tout ce qu’a pu faire un prodigieux courage, vous l’avez fait ; et nous avons combattu avec toutes les forces de l’État. Maintenant je vous dirai à quel avis s’arrête mon esprit incertain ; écoutez-moi ; peu de mots vous l’expliqueront. Il est un antique territoire qui s’étend au loin vers le couchant le long du Tibre, et par delà les frontières sicaniennes. Les Aurunces et les Rutules ensemencent et tourmentent avec le soc ces collines ingrates, et font paître leurs troupeaux sur les plus âpres versants. (11, 320) Que tout ce pays, avec sa montagne et sa forêt de pins, soit cédé aux Troyens pour prix de leur alliance ; que la paix soit conclue avec eux sous de justes conditions ; et appelons-les à partager nos droits de citoyens. Qu’ils s’établissent en Italie, si l’Italie a pour eux tant de charmes, et qu’ils y bâtissent des murailles. Mais s’ils cherchent d’autres contrées, s’ils veulent s’emparer d’un autre territoire et s’ils peuvent se retirer du nôtre, construisons-leur vingt vaisseaux, et même plus, s’ils les peuvent remplir. Les bois sont tout abattus sur la rive du fleuve : qu’ils prescrivent eux-mêmes le nombre et la forme des navires ; l’airain, les bras, la voilure, et le reste leur seront fournis par nous. (11, 330) C’est peu ; députons cent des principaux de la nation, qui aillent, le rameau d’olivier à la main, porter au roi des Troyens nos propositions et l’assurer de notre alliance. Ils lui porteront en présents des talents d’or et d’ivoive, avec la chaise curule et la trabée, insignes de notre royauté. Voilà mon sentiment ; délibérez à votre tour, et venez en aide à cet empire fatigué. »

Alors Drancès, jaloux en secret de la gloire de Turnus, se lève, le cœur plein de haine, et l’esprit agité par les aiguillons poignants de l’envie : libéral, éloquent, mais de glace dans les combats, habile dans les conseils, (11, 340) maître de la multitude par la sédition, fier du noble sang de sa mère, il était né d’un père inconnu. Il prend la parole, et, déchargeant sa haine sur Turnus, il accroît encore l’irritation des esprits : « Ô le meilleur des rois, dit-il, le triste état de nos affaires que vous venez de nous exposer n’est obscur pour personne, et votre voix n’a pas besoin que la mienne l’appuie. Tous ceux qui m’écoutent savent bien ce que demande l’intérêt de la nation ; mais aucun n’ose s’en ouvrir. Qu’il nous rende la liberté de parler, et qu’il rabatte de son orgueil, celui sous les auspices duquel nos armes ont été si malheureuses, et dont les sinistres prétentions (je dirai tout, quoiqu’il me menace de son fer homicide) ont fait tomber tant de guerriers, lumières de la patrie, (11, 350) ont plongé dans le deuil notre ville entière ; et cela parce qu’il tente l’attaque du camp troyen, l’intrépide soldat qui ne se fie qu’à ses pieds, et qui épouvante le ciel du fracas de ses armes. À ces nombreux présents que vous destinez aux Troyens, ajoutez-en encore un autre, ô le meilleur des rois ; et ne souffrez pas que la violence vous empêche de donner en père et en roi votre fille à un gendre illustre, et de cimenter par un digne hyménée l’éternelle alliance qui doit vous unir à lui. Si Turnus a frappé les esprits d’une invincible épouvante, eh bien ! supplions-le, et implorons de lui cette grâce pour l’État. Qu’il permette au roi d’user de son propre droit, et qu’il sacrifie le sien à la patrie. (11, 360) Pourquoi, Turnus, toi la cause première de tous nos maux, pourquoi jeter tes malheureux concitoyens dans la sanglante carrière des batailles ? Il n’y a plus de salut pour nous dans la guerre ; tous nous te demandons la paix, Turnus, et le seul et inviolable gage de la paix. Moi-même, que tu t’imagines être animé contre toi (et je ne m’en défends point) je viens à toi le premier en suppliant : aie pitié de tes concitoyens, laisse tomber ton orgueil ; vaincu, retire-toi ; partout battus, nous avons assez vu mourir des nôtres, assez vu se dépeupler nos campagnes désolées. Mais si tu es si touché de la gloire, si tu as une si fière confiance dans ta force, et si la couronne des rois est la seule dot qui te tienne au cœur, (11, 370) ose donc te montrer, et porte intrépidement ta poitrine au-devant des coups de ton ennemi. Eh quoi ! pour que Turnus devienne l’heureux époux d’une princesse, nous, âmes viles, troupe indigne de sépulture et de larmes, nous resterons couchés sur les champs de bataille ! Mais toi, si tu as encore du cœur, s’il te reste un peu de la valeur de tes pères, va regarder en face ton rival qui t’appelle. »

Ce discours enflamma l’âme violente de Turnus ; il gémit de l’affront qu’il dévore, et éclate par ces mots : « Ta bouche, ô Drancès, a toujours des flots de paroles, lorsque la guerre demande des bras ; et quand on convoque les chefs de la nation, (11, 380) tu es le premier au conseil. Mais il ne s’agit pas de remplir la curie de ces grands mots que sans péril tu jettes au vent, tandis qu’un bon rempart tient l’ennemi à distance, et que les fossés ne regorgent pas de sang. Eh bien ! tonne ici avec ton éloquence ordinaire : traite-moi de lâche, Drancès, toi dont le bras rougi par le carnage entasse Troyens sur Troyens, toi dont les trophées décorent çà et là nos campagnes. Mais ces vifs élans du courage, éprouvons enfin, toi et moi, ce qu’ils peuvent : nous n’avons pas à chercher loin les ennemis ; ils sont là qui environnent de tous côtés nos murs. Marchons ; qui t’arrête ? Mars ne sera-t-il jamais pour toi (11, 390) que dans cette langue pleine de vent, et dans ces pieds si agiles à fuir ? Moi vaincu ! Et qui donc, misérable, aura droit de me le dire en face ? qui, s’il voit comme j’ai fait enfler le Tibre du sang troyen, s’il voit toute la maison d’Évandre tomber avec toute sa race sous mes coups, et les Arcadiens dépouillés par moi de leurs armes ? M’ont-ils trouvé lâche et Bitias et le grand Pandarus, et ces milliers de Troyens que ce bras vainqueur a envoyés dans le Tartare, en ce jour où j’étais enfermé dans les murs, emprisonné dans les remparts ennemis ? Plus de salut dans la guerre, nous dis-tu. Va débiter ces lâchetés insensées (11, 400) au chef des Troyens et à ceux de ton parti ; va, répands autour de toi le trouble et la peur qui te travaillent ; exalte les forces d’un peuple que j’ai deux fois vaincu, et ravale les armes des Latins. Maintenant voilà que les capitaines des Grecs, que Diomède, qu’Achille de Larisse ont tremblé devant les armes phrygiennes. Vous verrez que l’Aufide en a reculé, ramenant ses eaux du sein des ondes adriatiques. À l’entendre, l’imposteur artificieux, il feint de s’épouvanter de mes menaces, et ce n’est que pour me faire mieux haïr. Cesse de trembler, Drancès ! ce bras ne t’ôtera jamais ta vile âme ; qu’elle demeure en toi, et dans ce corps aussi vil qu’elle.

(11, 410) « Maintenant, grand roi, je reviens à vous et au grave objet sur lequel vous nous consultez. Si vous n’avez plus aucune confiance en nos armes, si nous sommes si abandonnés qu’on le dit, si une première déroute nous a anéantis, si pour nous la fortune n’a pas de retour, implorons la paix, et tendons au Troyen des mains désarmées. Que dis-je ? ah ! s’il nous restait quelque ombre de notre ancienne vigueur… Oui, je dirais que celui-là est un noble cœur et heureux entre tous, qui, pour ne pas voir une telle infamie, est tombé mourant sur le champ de bataille, et a mordu une dernière fois la poussière. Mais si nous avons encore des ressources, si notre jeunesse est encore entière, (11, 420) s’il nous reste le secours des villes et des peuples de l’Italie ; si les Troyens ont payé leur gloire par des flots de sang, s’ils ont aussi leurs morts à pleurer, et si la même tempête nous a tous écrasés, vainqueurs et vaincus ; pourquoi manquer lâchement de cœur à l’entrée de la carrière ? pourquoi frissonner de peur avant que n’ait retenti la trompette ? Le temps, la pénible et changeante succession des jours a réparé bien des ruines : que de mortels, jouets de la fortune, elle a quittés tour à tour et de nouveau visités, et qu’enfin elle a établis dans un solide bonheur ! Nous n’aurons pas le secours de l’Étolien et d’Arpos ; mais nous avons avec nous Messape, l’heureux Tolumnius, et (11, 430) tant d’autres capitaines que nous ont envoyés les peuples d’Italie ; et la gloire ne tardera pas à suivre les drapeaux d’élite du Latium et des champs laurentins : n’avons-nous pas aussi Camille, de la noble nation des Volsques ? Vous l’avez vue à la tête de ses cavaliers ; vous avez vu ses escadrons resplendissants d’airain. Si les Troyens m’appellent seul au combat, si le défi vous plait, et si je suis le seul obstacle au bien commun ; la victoire ne me hait pas tellement, et ne s’est pas déjà tant échappée de mes mains, pour que je manque à d’aussi magnifiques espérances en n’osant pas tenter un grand coup. Je marcherai avec mon courage contre le Phrygien, l’emportât-il sur le grand Achille, et dût-il, comme lui, revêtir des armes forgées par Vulcain lui-même. (11, 440) Cette vie, Turnus, qui ne veut le céder en valeur à aucun de ses ancêtres, vous la donne à vous et à Latinus son beau-père. C’est moi seul qu’Énée défie : eh bien ! qu’il me défie, c’est ce que je demande. Ce n’est pas à Drancès, si nous avons contre nous les dieux irrités, à les satisfaire par sa mort ; et s’il y a là de l’honneur et de la gloire à gagner, ce n’est pas à Drancès à me les enlever. »

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