Alcools (page 3)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Alcools · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si charmants si bien portants

Qui bien malin qui aurait pu

Distinguer les morts des vivants

Puis dans la campagne

On s’éparpilla

Deux chevau-légers nous joignirent

On leur fit fête

Ils coupèrent du bois de viorne

Et de sureau

Dont ils firent des sifflets

Qu’ils distribuèrent aux enfants

Plus tard dans un bal champêtre

Les couples mains sur les épaules

Dansèrent au son aigre des cithares

Ils n’avaient pas oublié la danse

Ces morts et ces mortes

On buvait aussi

Et de temps à autre une cloche

Annonçait qu’un nouveau tonneau

Allait être mis en perce

Une morte assise sur un banc

Près d’un buisson d’épine-vinette

Laissait un étudiant

Agenouillé à ses pieds

Lui parler de fiançailles

Je vous attendrai

Dix ans vingt ans s’il le faut

Votre volonté sera la mienne

Je vous attendrai

Toute votre vie

Répondait la morte

Des enfants

De ce monde ou bien de l’autre

Chantaient de ces rondes

Aux paroles absurdes et lyriques

Qui sans doute sont les restes

Des plus anciens monuments poétiques

De l’humanité

L’étudiant passa une bague

À l’annulaire de la jeune morte

Voici le gage de mon amour

De nos fiançailles

Ni le temps ni l’absence

Ne nous feront oublier nos promesses

Et un jour nous aurons une belle noce

Des touffes de myrte

À nos vêtements et dans vos cheveux

Un beau sermon à l’église

De longs discours après le banquet

Et de la musique

De la musique

Nos enfants

Dit la fiancée

Seront plus beaux plus beaux encore

Hélas ! la bague était brisée

Que s’ils étaient d’argent ou d’or

D’émeraude ou de diamant

Seront plus clairs plus clairs encore

Que les astres du firmament

Que la lumière de l’aurore

Que vos regards mon fiancé

Auront meilleure odeur encore

Hélas ! la bague était brisée

Que le lilas qui vient d’éclore

Que le thym la rose ou qu’un brin

De lavande ou de romarin

Les musiciens s’en étant allés

Nous continuâmes la promenade

Au bord d’un lac

On s’amusa à faire des ricochets

Avec des cailloux plats

Sur l’eau qui dansait à peine

Des barques étaient amarrées

Dans un havre

On les détacha

Après que toute la troupe se fut embarquée

Et quelques morts ramaient

Avec autant de vigueur que les vivants

À l’avant du bateau que je gouvernais

Un mort parlait avec une jeune femme

Vêtue d’une robe jaune

D’un corsage noir

Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris

Orné d’une seule petite plume défrisée

Je vous aime

Disait-il

Comme le pigeon aime la colombe

Comme l’insecte nocturne

Aime la lumière

Trop tard

Répondait la vivante

Repoussez repoussez cet amour défendu

je suis mariée

Voyez l’anneau qui brille

Mes mains tremblent

Je pleure et je voudrais mourir

Les barques étaient arrivées

À un endroit où les chevau-légers

Savaient qu’un écho répondait de la rive

On ne se lassait point de l’interroger

Il y eut des questions si extravagantes

Et des réponses tellement pleines d’à-propos

Que c’était à mourir de rire

Et le mort disait à la vivante

Nous serions si heureux ensemble

Sur nous l’eau se refermera

Mais vous pleurez et vos mains tremblent

Aucun de nous ne reviendra

On reprit terre et ce fut le retour

Les amoureux s’entr’aimaient

Et par couples aux belles bouches

Marchaient à distances inégales

Les morts avaient choisi les vivants

Et les vivants

Des mortes

Un genévrier parfois

Faisait l’effet d’un fantôme

Les enfants déchiraient l’air

En soufflant les joues creuses

Dans leurs sifflets de viorne

Ou de sureau

Tandis que les militaires

Chantaient des tyroliennes

En se répondant comme on le fait

Dans la montagne

Dans la ville

Notre troupe diminua peu à peu

On se disait

Au revoir

À demain

À bientôt

Beaucoup entraient dans les brasseries

Quelques-uns nous quittèrent

Devant une boucherie canine

Pour y acheter leur repas du soir

Bientôt je restai seul avec ces morts

Qui s’en allaient tout droit

Au cimetière

Où

Sous les Arcades

Je les reconnus

Couchés

Immobiles

Eh bien vêtus

Attendant la sépulture derrière les vitrines

Ils ne se doutaient pas

De ce qui s’était passé

Mais les vivants en gardaient le souvenir

C’était un bonheur inespéré

Et si certain

Qu’ils ne craignaient point de le perdre

Ils vivaient si noblement

Que ceux qui la veille encore

Les regardaient comme leurs égaux

Ou même quelque chose de moins

Admiraient maintenant

Leur puissance leur richesse et leur génie

Car il y a-t-il rien qui vous élève

Comme d’avoir aimé un mort ou une morte

On devient si pur qu’on en arrive

Dans les glaciers de la mémoire

À se confondre avec le souvenir

On est fortifié pour la vie

Et l’on n’a plus besoin de personne

La Porte Fichier • • Portail

LA PORTE

La porte de l’hôtel sourit terriblement

Qu’est-ce que cela peut me faire ô ma maman

D’être cet employé pour qui seul rien n’existe

Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste

Anges frais débarqués à Marseille hier matin

J’entends mourir et remourir un chant lointain

Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille

Enfant je t’ai donné ce que j’avais travaille

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LA SYNAGOGUE

Ottomar Scholem et Abraham Loeweren

Coiffés de feutres verts le matin du sabbat

Vont à la synagogue en longeant le Rhin

Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas

Ils se disputent et crient des choses qu’on ose à peine traduire

Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père

Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire

Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère

Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer

Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés

Et parce qu’Ottomar et Abraham aiment tous deux

Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu

Pourtant tout à l’heure dans la synagogue l’un après l’autre

Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau

Parmi les feuillards de la fête des cabanes

Ottomar en chantant sourira à Abraham

Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes

Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d’automne

Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim

Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim

La Tzigane Fichier • • Portail

LA TZIGANE

La tzigane savait d’avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieu et puis

De ce puits sortit l’Espérance

L’amour lourd comme un ours privé

Dansa debout quand nous voulûmes

Et l’oiseau bleu perdit ses plumes

Et les mendiants leurs Ave

On sait très bien que l’on se damne

Mais l’espoir d’aimer en chemin

Nous fait penser main dans la main

À ce qu’a prédit la tzigane

Le Brasier Fichier • • Portail

LE BRASIER

À Paul-Napoléon Roinard

J’ai jeté dans le noble feu

Que je transporte et que j’adore

De vives mains et même feu

Ce Passé ces têtes de morts

Flamme je fais ce que tu veux

Le galop soudain des étoiles

N’étant que ce qui deviendra

Se mêle au hennissement mâle

Des centaures dans leurs haras

Et des grand’plaintes végétales

Où sont ces têtes que j’avais

Où est le Dieu de ma jeunesse

L’amour est devenu mauvais

Qu’au brasier les flammes renaissent

Mon âme au soleil se dévêt

Dans la plaine ont poussé des flammes

Nos cœurs pendent aux citronniers

Les têtes coupées qui m’acclament

Et les astres qui ont saigné

Ne sont que des têtes de femmes

Le fleuve épinglé sur la ville

T’y fixe comme un vêtement

Partant à l’amphion docile

Tu subis tous les tons charmants

Qui rendent les pierres agiles

Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable

Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement

Les membres des intercis flambent auprès de moi

Éloignez du brasier les ossements

Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices

Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil

Ô Mémoire Combien de races qui forlignent

Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur

Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes

Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs

Voici ma vie renouvelée

De grands vaisseaux passent et repassent

Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan

Voici le paquebot et ma vie renouvelée

Ses flammes sont immenses

Il n’y a plus rien de commun entre moi

Et ceux qui craignent les brûlures

Descendant des hauteurs où pense la lumière

Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles

L’avenir masqué flambé en traversant les cieux

Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie

J’ose à peine regarder la divine mascarade

Quand bleuira sur l’horizon la Désirade

Au delà de notre atmosphère s’élève un théâtre

Que construisit le ver Zamir sans instrument

Puis le soleil revint ensoleiller les places

D’une ville marine apparue contremont

Sur les toits se reposaient les colombes lasses

Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie

À petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie

Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide

Comme les astres dont se nourrit le vide

Et voici le spectacle

Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil

Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle

Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles

Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles

Donnent des ordres aux hommes apprivoisés

Terre

Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée

J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries

Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât

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LE LARRON

CHŒUR

Maraudeur étranger malheureux malhabile

Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits

Mais puisque tu as faim que tu es en exil

Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui

LARRON

Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs

Mais ce n’est pas l’exil que je viens simuler

Et sachez que j’attends de moyennes tortures

Injustes si je rends tout ce que j’ai volé

VIEILLARD

Issu de l’écume des mers comme Aphrodite

Sois docile puisque tu es beau Naufragé

Vois les sages te font des gestes socratiques

Vous parlerez d’amour quand il aura mangé

CHŒUR

Maraudeur étranger malhabile et malade

Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit

Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades

As-tu feint d’avoir faim quand tu volas les fruits

LARRON

Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes

Ouïr ta voix figure en nénie ô maman

Puisqu’ils n’eurent enfin la pubère et l’adulte

Du prétexte sinon que s’aimer nuitamment

Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes

Et des amandes de pomme de pin jonchaient

Votre jardin marin où j’ai laissé mes rames

Et mon couteau punique au pied de ce pêcher

Les citrons couleur d’huile et à saveur d’eau froide

Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus

Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades

Et presque toutes les figues étaient fendues

L’ACTEUR

Il entra dans la salle aux fresques qui figurent

L’inceste solaire et nocturne dans les nues

Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures

Au son des cinyres des Lydiennes nues

Or les hommes ayant des masques de théâtre

Et les femmes ayant des colliers où pendait

La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre

Parlaient entre eux le langage de la Chaldée

Les autans langoureux dehors feignaient l’automne

Les convives c’étaient tant de couples d’amants

Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne.

Reçois d’abord le sel puis le pain de froment

Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres

Mais l’outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc

Par ironie veux-tu qu’on serve un plat de fèves

Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond

Une femme lui dit Tu n’invoques personne

Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier

Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes

Veux-tu le talisman heureux de mon collier

Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau

Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe

Il en est tant venu par la route ou la mer

Conquérants égarés qui s’éloignaient trop vite

Colonnes de clins d’yeux qui fuyaient aux éclairs

CHŒUR

Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes

Passa menant un peuple infime pour l’orgueil

De manger chaque jour les cailles et la manne

Et d’avoir vu la mer ouverte comme un œil

Les puiseurs d’eau barbus coiffés de bandelettes

Noires et blanches contre les maux et les sorts

Revenaient de l’Euphrate et les yeux des chouettes

Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors

Cet insecte jaseur ô poète barbare

Regagnait chastement à l’heure d’y mourir

La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares

Aux crapauds que l’azur et les sources mûrirent.

Un triomphe passait gémir sous l’arc-en-ciel

Avec de blêmes laurés debout dans les chars

Les statues suant les scurriles les agnelles

Et l’angoisse rauque des paonnes et des jars

Les veuves précédaient en égrenant des grappes

Les évêques noirs révérant sans le savoir

Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes

Pallas et chantaient l’hymne à la belle mais noire

Les chevaucheurs nous jetèrent dans l’avenir

Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs

Nous aurons des baisers florentins sans le dire

Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur

Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène ;

Belphégor le soleil le silence ou le chien

Cette furtive ardeur des serpents qui s’entr’aiment

L’ACTEUR

Et le larron des fruits cria Je suis chrétien

CHŒUR

Ah ! Ah ! les colliers tinteront cherront les masques

Va-t’en va-t’en contre le feu l’ombre prévaut

Ah ! Ah ! le larron de gauche dans la bourrasque

Rira de toi comme hennissent les chevaux

FEMME

Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau

CHŒUR

Ah ! Ah ! nous secouerons toute la nuit les sistres

La voix ligure était-ce donc un talisman

Et si tu n’es pas de droite tu es sinistre

Comme une tache grise ou le pressentiment

Puisque l’absolu choit la chute est une preuve

Qui double devient triple avant d’avoir été

Nous avouons que les grossesses nous émeuvent

Les ventres pourront seuls nier l’aséité

Vois les vases sont pleins d’humides fleurs morales

Va-t’en mais dénudé puisque tout est à nous

Ouïs du chœur des vents les cadences plagales

Et prends l’arc pour tuer l’unicorne ou le gnou

L’ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair

Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi

Va-t’en le crépuscule a des lueurs légères

Et puis aucun de nous ne croirait tes récits

Il brillait et attirait comme la pantaure

Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée

Et les femmes la nuit feignant d’être des taures

L’eussent aimé comme on l’aima puisqu’en effet

Il était pâle il était beau comme un roi ladre

Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée

La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre

Au lieu du roseau triste et du funèbre faix

Que n’alla-t-il vivre à la cour du roi d’Édesse

Maigre et magique il eût scruté le firmament

Pâle et magique il eût aimé des poétesses

Juste et magique il eût épargné les démons

Va-t’en errer crédule et roux avec ton ombre

Soit ! la triade est mâle et tu es vierge et froid

Le tact est relatif mais la vue est oblongue

Tu n’as de signe que le signe de la croix

Le Pont Mirabeau Fichier • • Portail

LE PONT MIRABEAU

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face

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