Alcools (page 4)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Alcools · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

Le Vent nocturne Fichier • • Portail

LE VENT NOCTURNE

Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant

Et l’on entend aussi se lamenter l’autan

Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales

Les elfes rire au vent ou corner aux rafales

Attys Attys Attys charmant et débraillé

C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé

Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique

La forêt fuit au loin comme une armée antique

Dont les lances ô pins s’agitent au tournant

Les villages éteints méditent maintenant

Comme les vierges les vieillards et les poètes

Et ne s’éveilleront au pas de nul venant

Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes

Le Voyageur Fichier • • Portail

LE VOYAGEUR

À Fernand Fleuret

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

La vie est variable aussi bien que l’Euripe

Tu regardais un banc de nuages descendre

Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures

Et de tous ces regrets de tous ces repentirs

Te souviens-tu

Vagues poissons arques fleurs surmarines

Une nuit c’était la mer

Et les fleuves s’y répandaient

Je m’en souviens je m’en souviens encore

Un soir je descendis dans une auberge triste

Auprès de Luxembourg

Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ

Quelqu’un avait un furet

Un autre un hérisson

L’on jouait aux cartes

Et toi tu m’avais oublié

Te souviens-tu du long orphelinat des gares

Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient

Et vomissaient la nuit le soleil des journées

Ô matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons

Souvenez-vous-en

Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés

Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé

Le plus jeune en mourant tomba sur le côté

Ô vous chers compagnons

Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses

Traîneau d’un boucher régiment des rues sans nombre

Cavalerie des ponts nuits livides de l’alcool

Les villes que j’ai vues vivaient comme des folles

Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages

Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres

J’écoutais cette nuit au déclin de l’été

Un oiseau langoureux et toujours irrité

Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre

Mais tandis que mourants roulaient vers l’estuaire

Tous les regards tous les regards de tous les yeux

Les bords étaient déserts herbus silencieux

Et la montagne à l’autre rive était très claire

Alors sans bruit sans qu’on pût voir rien de vivant

Contre le mont passèrent des ombres vivaces

De profil ou soudain tournant leurs vagues faces

Et tenant l’ombre de leurs lances en avant

Les ombres contre le mont perpendiculaire

Grandissaient ou parfois s’abaissaient brusquement

Et ces ombres barbues pleuraient humainement

En glissant pas à pas sur la montagne claire

Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies

Te souviens-tu du jour où une abeille tomba dans le feu

C’était tu t’en souviens à la fin de l’été

Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés

L’aîné portait au cou une chaîne de fer

Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse

Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant

La vie est variable aussi bien que l’Euripe

Les Cloches Fichier • • Portail

LES CLOCHES

Mon beau tzigane mon amant

Écoute les cloches qui sonnent

Nous nous aimions éperdument

Croyant n’être vus de personne

Mais nous étions bien mal cachés

Toutes les cloches à la ronde

Nous ont vus du haut des clochers

Et le disent à tout le monde

Demain Cyprien et Henri

Marie Ursule et Catherine

La boulangère et son mari

Et puis Gertrude ma cousine

Souriront quand je passerai

Je ne saurai plus où me mettre

Tu seras loin Je pleurerai

J’en mourrai peut-être

Les Cloches Fichier • • Portail

Les Colchiques Fichier • • Portail

LES COLCHIQUES

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s’empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

Les Femmes Fichier • • Portail

LES FEMMES

Dans la maison du vigneron les femmes cousent

Lenchen remplis le poêle et mets l’eau du café

Dessus — Le chat s’étire après s’être chauffé

— Gertrude et son voisin Martin enfin s’épousent

Le rossignol aveugle essaya de chanter

Mais l’effraie ululant il trembla dans sa cage

Ce cyprès là-bas a l’air du pape en voyage

Sous la neige — Le facteur vient de s’arrêter

Pour causer avec le nouveau maître d’école

— Cet hiver est très froid le vin sera très bon

— Le sacristain sourd et boiteux est moribond

— La fille du vieux bourgmestre brode une étole

Pour la fête du curé La forêt là-bas

Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue

Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge

Kæthi tu n’as pas bien raccommodé ces bas

— Apporte le café le beurre et les tartines

La marmelade le saindoux un pot de lait

— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît

— On dirait que le vent dit des phrases latines

— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît

— Lotte es-tu triste Ô petit cœur — Je crois qu’elle aime

— Dieu garde — Pour ma part je n’aime que moi-même

— Chut À présent grand’mère dit son chapelet

— Il me faut du sucre candi Leni je tousse

— Pierre mène son furet chasser les lapins

Le vent faisait danser en rond tous les sapins

Lotte l’amour rend triste — Ilse la vie est douce

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus

Devenaient dans l’obscurité des ossuaires

En neige et repliés gisaient là des suaires

Et des chiens aboyaient aux passants morfondus

Il est mort écoutez La cloche de l’église

Sonnait tout doucement la mort du sacristain

Lise il faut attiser le poêle qui s’éteint

Les femmes se signaient dans la nuit indécise

Septembre 1901-Mai 1902.

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LES FIANÇAILLES

À Picasso

Le printemps laisse errer les fiancés parjures

Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues

Que secoue le cyprès où niche l’oiseau bleu

Une Madone à l’aube a pris les églantines

Elle viendra demain cueillir les giroflées

Pour mettre aux nids des colombes qu’elle destine

Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet

Au petit bois de citronniers s’enamourèrent

D’amour que nous aimons les dernières venues

Les villages lointains sont comme leurs paupières

Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus

Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris

Je buvais à pleins verres les étoiles

Un ange a exterminé pendant que je dormais

Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries

De faux centurions emportaient le vinaigre

Et les gueux mal blessés par l’épurge dansaient

Étoiles de l’éveil je n’en connais aucune

Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune

Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas

À la clarté des bougies tombaient vaille que vaille

Des faux-cols sur des flots de jupes mal brossées

Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles

La ville cette nuit semblait un archipel

Des femmes demandaient l’amour et la dulie

Et sombre sombre fleuve je me rappelle

Les ombres qui passaient n’étaient jamais jolies

Je n’ai plus même pitié de moi

Et ne puis exprimer mon tourment de silence

Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles

Un Icare tente de s’élever jusqu’à chacun de mes yeux

Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses

Qu’ai-je fait aux bêtes théologales de l’intelligence

Jadis les morts sont revenus pour m’adorer

Et j’espérais la fin du monde

Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan

J’ai eu le courage de regarder en arrière

Les cadavres de mes jours

Marquent ma route et je les pleure

Les uns pourrissent dans les églises italiennes

Ou bien dans de petits bois de citronniers

Qui fleurissent et fructifient

En même temps et en toute saison

D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes

Où d’ardents bouquets rouaient

Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie

Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore

Dans le jardin de ma mémoire

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Pardonnez-moi mon ignorance

Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers

Je ne sais plus rien et j’aime uniquement

Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes

Je médite divinement

Et je souris des êtres que je n’ai pas créés

Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide

Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour

J’admirerais mon ouvrage

J’observe le repos du dimanche

Et je loue la paresse

Comment comment réduire

L’infiniment petite science

Que m’imposent mes sens

L’un est pareil aux montagnes au ciel

Aux villes à mon amour

Il ressemble aux saisons

Il vit décapité sa tête est le soleil

Et la lune son cou tranché

Je voudrais éprouver une ardeur infinie

Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures

Le tonnerre te sert de chevelure

Et tes griffes répètent le chant des oiseaux

Le toucher monstrueux m’a pénétré m’empoisonne

Mes yeux nagent loin de moi

Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve

La bête des fumées a la tête fleurie

Et le monstre le plus beau

Ayant la saveur du laurier se désole

À la fin les mensonges ne me font plus peur

C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat

Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée

Voici mon bouquet de fleurs de la Passion

Qui offrent tendrement deux couronnes d’épines

Les rues sont mouillées de la pluie de naguère

Des anges diligents travaillent pour moi à la maison

La lune et la tristesse disparaîtront pendant

Toute la sainte journée

Toute la sainte journée j’ai marché en chantant

Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps

M’éloigner en chantant

Au tournant d’une rue je vis des matelots

Qui dansaient le cou nu au son d’un accordéon

J’ai tout donné au soleil

Tout sauf mon ombre

Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes

À l’horizon brumeux s’enfonçaient les trois-mâts

Les vents ont expiré couronnés d’anémones

Ô Vierge signe pur du troisième mois

Templiers flamboyants je brûle parmi vous

Prophétisons ensemble ô grand maître je suis

Le désirable feu qui pour vous se dévoue

Et la girande tourne ô belle ô belle nuit

Liens déliés par une libre flamme Ardeur

Que mon souffle éteindra Ô Morts à quarantaine

Je mire de ma mort la gloire et le malheur

Comme si je visais l’oiseau de la quintaine

Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez

Le soleil et l’amour dansaient dans le village

Et tes enfants galants bien ou mal habillés

Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage

Les Sapins Fichier • • Portail

LES SAPINS

Les sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtus

Comme des astrologues

Saluent leurs frères abattus

Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés

Par les vieux sapins leurs aînés

Qui sont de grands poètes

Ils se savent prédestinés

À briller plus que des planètes

À briller doucement changés

En étoiles et enneigés

Aux Noëls bienheureuses

Fêtes des sapins ensongés

Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens

Chantent des noëls anciens

Au vent des soirs d’automne

Ou bien graves magiciens

Incantent le ciel quand il tonne

Des rangées de blancs chérubins

Remplacent l’hiver les sapins

Et balancent leurs ailes

L’été ce sont de grands rabbins

Ou bien de vieilles demoiselles

Sapins médecins divagants

Ils vont offrant leurs bons onguents

Quand la montagne accouche

De temps en temps sous l’ouragan

Un vieux sapin geint et se couche

Lul de Faltenin Fichier • • Portail

LUL DE FALTENIN

À Louis de Gonzague Frick

Sirènes j’ai rampé vers vos

Grottes tiriez aux mers la langue

En dansant devant leurs chevaux

Puis battiez de vos ailes d’anges

Et j’écoutais ces chœurs rivaux

Une arme ô ma tête inquiète

J’agite un feuillard défleuri

Pour écarter l’haleine tiède

Qu’exhalent contre mes grands cris

Vos terribles bouches muettes

Il y a là-bas la merveille

Au prix d’elle que valez-vous

Le sang jaillit de mes otelles

À mon aspect et je l’avoue

Le meurtre de mon double orgueil

Si les bateliers ont ramé

Loin des lèvres à fleur de l’onde

Mille et mille animaux charmés

Flairant la route à la rencontre

De mes blessures bien-aimées

Leurs yeux étoiles bestiales

Éclairent ma compassion

Qu’importe ma sagesse égale

Celle des constellations

Car c’est moi seul nuit qui t’étoile

Sirènes enfin je descends

Dans une grotte avide J’aime

Vos yeux Les degrés sont glissants

Au loin que vous devenez naines

N’attirez plus aucun passant

Dans l’attentive et bien-apprise

J’ai vu feuilloler nos forêts

Mer le soleil se gargarise

Où les matelots désiraient

Que vergues et mâts reverdissent

Je descends et le firmament

S’est changé très vite en méduse

Puisque je flambe atrocement

Que mes bras seuls sont les excuses

Et les torches de mon tourment

Oiseaux tiriez aux mers la langue

Le soleil d’hier m’a rejoint

Les otelles nous ensanglantent

Dans le nid des Sirènes loin

Du troupeau d’étoiles oblongues

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MAI

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

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MARIE

Vous y dansiez petite fille

Y danserez-vous mère-grand

C’est la maclotte qui sautille

Toutes les cloches sonneront

Quand donc reviendrez-vous Marie

Des masques sont silencieux

Et la musique est si lointaine

Qu’elle semble venir des cieux

Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine

Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige

Flocons de laine et ceux d’argent

Des soldats passent et que n’ai-je

Un cœur à moi ce cœur changeant

Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux

Crépus comme mer qui moutonne

Sais-je où s’en iront tes cheveux

Et tes mains feuilles de l’automne

Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine

Un livre ancien sous le bras

Le fleuve est pareil à ma peine

Il s’écoule et ne tarit pas

Quand donc finira la semaine

Marizibill Fichier • • Portail

MARIZIBILL

Dans la Haute-Rue à Cologne

Elle allait et venait le soir

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