Alcools (page 5)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Alcools · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Puis buvait lasse des trottoirs

Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille

Pour un maquereau roux et rose

C’était un juif il sentait l’ail

Et l’avait venant de Formose

Tirée d’un bordel de Changaï

Je connais gens de toutes sortes

Ils n’égalent pas leurs destins

Indécis comme feuilles mortes

Leurs yeux sont des feux mal éteints

Leurs cœurs bougent comme leurs portes

Merlin et la vieille femme Fichier • • Portail

MERLIN ET LA VIEILLE FEMME

Le soleil ce jour-là s’étalait comme un ventre

Maternel qui saignait lentement sur le ciel

La lumière est ma mère ô lumière sanglante

Les nuages coulaient comme un flux menstruel

Au carrefour où nulle fleur sinon la rose

Des vents mais sans épine n’a fleuri l’univers

Merlin guettait la vie et l’éternelle cause

Qui fait mourir et puis renaître l’univers

Une vieille sur une mule à chape verte

S’en vint suivant la berge du fleuve en aval

Et l’antique Merlin dans la plaine déserte

Se frappait la poitrine en s’écriant Rival

Ô mon être glacé dont le destin m’accable

Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir

Ma Mémoire venir et m’aimer ma semblable

Et quel fils malheureux et beau je veux avoir

Son geste fit crouler l’orgueil des cataclysmes

Le soleil en dansant remuait son nombril

Et soudain le printemps d’amour et d’héroïsme

Amena par la main un jeune jour d’avril

Les voies qui viennent de l’ouest étaient couvertes

D’ossements d’herbes drues de destins et de fleurs

Des monuments tremblants près des charognes vertes

Quand les vents apportaient des poils et des malheurs

Laissant sa mule à petits pas s’en vint l’amante

À petits coups le vent défripait ses atours

Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes

L’entrelac de leurs doigts fut leur seul laps d’amour

Elle balla mimant un rythme d’existence

Criant depuis cent ans j’espérais ton appel

Les astres de ta vie influaient sur ma danse

Morgane regardait du haut du mont Gibel

Ah ! qu’il fait doux danser quand pour vous se déclare

Un mirage où tout chante et que les vents d’horreur

Feignant d’être le rire de la lune hilare

Et d’effrayer les fantômes avant-coureurs

J’ai fait des gestes blancs parmi les solitudes

Des lémures couraient peupler les cauchemars

Mes tournoîments exprimaient les béatitudes

Qui toutes ne sont rien qu’un pur effet de l’Art

Je n’ai jamais cueilli que la fleur d’aubépine

Aux printemps finissants qui voulaient défleurir

Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines

D’agneaux mort-nés et d’enfants-dieux qui vont mourir

Et j’ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse

Mais j’eusse été tôt lasse et l’aubépine en fleurs

Cet avril aurait eu la pauvre confidence

D’un corps de vieille morte en mimant la douleur

Et leurs mains s’élevaient comme un vol de colombes

Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour.

Puis Merlin s’en alla vers l’est disant Qu’il monte

Le fils de la Mémoire égale de l’Amour

Qu’il monte de la fange ou soit une ombre d’homme

Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel

Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome

Il marchera tout seul en regardant le ciel

La dame qui m’attend se nomme Viviane

Et vienne le printemps des nouvelles douleurs

Couché parmi la marjolaine et les pas-d’âne

Je m’éterniserai sous l’aubépine en fleurs

Nuit rhénane Fichier • • Portail

RHÉNANES

NUIT RHÉNANE

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d’un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n’entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Nuit rhénane Fichier • • Portail

Palais Fichier • • Portail

PALAIS

À Max Jacob

Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve

Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée

Le palais don du roi comme un roi nu s’élève

Des chairs fouettées de roses de la roseraie

On voit venir au fond du jardin mes pensées

Qui sourient du concert joué par les grenouilles

Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles

Et le soleil miroir des roses s’est brisé

Le stigmate sanglant des mains contre les vitres

Quel archer mal blessé du couchant le troua

La résine qui rend amer le vin de Chypre

Ma bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouva

Sur les genoux pointus du monarque adultère

Sur le mai de son âge et sur son trente et un

Madame Rosemonde roule avec mystère

Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns

Dame de mes pensées au cul de perle fine

Dont ni perle ni cul n’égale l’orient

Qui donc attendez-vous

De rêveuses pensées en marche à l’Orient

Mes plus belles voisines

Toc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisse

La veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuit

Pendez vos têtes aux patères par les tresses

Le ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguilles

On entra dans la salle à manger les narines

Reniflaient une odeur de graisse et de graillon

On eut vingt potages dont trois couleur d’urine

Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon

Puis les marmitons apportèrent les viandes

Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau

Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes

Et mes souvenirs faisandés en godiveaux

Or ces pensées mortes depuis des millénaires

Avaient le fade goût des grands mammouths gelés

Les os ou songe-creux venaient des ossuaires

En danse macabre aux plis de mon cervelet

Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles

Mais nom de Dieu !

Ventre affamé n’a pas d’oreilles

Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux

Ah ! nom de Dieu ! qu’ont donc crié ces entrecôtes

Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons

Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes

Pour mes pensées de tous pays de tous les temps

Poème lu au mariage d’André Salmon Fichier • • Portail

POÈME LU AU MARIAGE D’ANDRÉ SALMON

Le 13 juillet 1909

En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit

Voilà les riches vêtements des pauvres

Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur

Ni la liberté en honneur fait qu’on imite maintenant

Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre

Ni les maisons flambent parce qu’on partira pour ne plus revenir

Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous

Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie

Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille

Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie

On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s’y marie

Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit

Au temps de notre jeunesse

Fumant tous deux et mal vêtus attendant l’aube

Épris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens

Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire

La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d’Orphée

Les verres tombèrent se brisèrent

Et nous apprîmes à rire

Nous partîmes alors pèlerins de la perdition

À travers les rues à travers les contrées à travers la raison

Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie

Qui blanche flotte encore les nénuphars

Il s’en allait au milieu des Hamlets blafards

Sur la flûte jouant les airs de la folie

Je le revis près d’un moujik mourant compter les béatitudes

En admirant la neige semblable aux femmes nues

Je le revis faisant ceci ou cela en l’honneur des mêmes paroles

Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses

Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie

Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés

Terrains riverains dont l’abondance est la nourriture que tous espèrent

Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard d’Orphée mourant

Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient confondre nos yeux et les étoiles

Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents depuis cent ans d’avoir la vie et de menues choses à défendre

Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et défont l’Univers

Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons rire

Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois

Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes

L’amour qui emplit ainsi que la lumière

Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes

L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie

Rhénane d’automne Fichier • • Portail

RHÉNANE D’AUTOMNE

À Toussaint Luca

Les enfants des morts vont jouer

Dans le cimetière

Martin Gertrude Hans et Henri

Nul coq n’a chanté aujourd’hui

Kikiriki

Les vieilles femmes

Tout en pleurant cheminent

Et les bons ânes

Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs

Des couronnes mortuaires

C’est le jour des morts et de toutes leurs âmes

Les enfants et les vieilles femmes

Allument des bougies et des cierges

Sur chaque tombe catholique

Les voiles des vieilles

Les nuages du ciel

Sont comme des barbes de biques

L’air tremble de flammes et de prières

Le cimetière est un beau jardin

Plein des saules gris et de romarins

Il vous vient souvent des amis qu’on enterre

Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous mendiants morts saouls de bière

Vous les aveugles comme le destin

Et vous petits enfants morts en prière

Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous bourgmestres vous bateliers

Et vous conseillers de régence

Vous aussi tziganes sans papiers

La vie vous pourrit dans la panse

La croix nous pousse entre les pieds

Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux

Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument

Et les feuilles mortes

Viennent couvrir les morts

Des enfants morts parlent parfois avec leur mère

Et des mortes parfois voudraient bien revenir

Oh ! je ne veux pas que tu sortes

L’automne est plein de mains coupées

Non non ce sont des feuilles mortes

Ce sont les mains des chères mortes

Ce sont tes mains coupées

Nous avons tant pleuré aujourd’hui

Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes

Sous le ciel sans soleil

Au cimetière plein de flammes

Puis dans le vent nous nous en retournâmes

À nos pieds roulaient des châtaignes

Dont les bogues étaient

Comme le cœur blessé de la madone

Dont on doute si elle eut la peau

Couleur des châtaignes d’automne

Rosemonde Fichier • • Portail

ROSEMONDE

À André Derain

Longtemps au pied du perron de

La maison où entra la dame

Que j’avais suivie pendant deux

Bonnes heures à Amsterdam

Mes doigts jetèrent des baisers

Mais le canal était désert

Le quai aussi et nul ne vit

Comment mes baisers retrouvèrent

Celle à qui j’ai donné ma vie

Un jour pendant plus de deux heures

Je la surnommai Rosemonde

Voulant pouvoir me rappeler

Sa bouche fleurie en Hollande

Puis lentement je m’allai

Pour quêter la Rose du Monde

Salomé Fichier • • Portail

SALOMÉ

Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste

Sire je danserais mieux que les séraphins

Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste

En robe de comtesse à côté du Dauphin

Mon cœur battait battait très fort à sa parole

Quand je dansais dans le fenouil en écoutant

Et je brodais des lys sur une banderole

Destinée à flotter au bout de son bâton

Et pour qui voulez-vous qu’à présent je la brode

Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain

Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode

L’emmenèrent se sont flétris dans mon jardin

Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces

Ne pleure pas ô joli fou du roi

Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse

N’y touchez pas son front ma mère est déjà froid

Sire marchez devant trabants marchez derrière

Nous creuserons un trou et l’y enterrerons

Nous planterons des fleurs et danserons en rond

Jusqu’à l’heure où j’aurai perdu ma jarretière

Le roi sa tabatière

L’infante son rosaire

Le curé son bréviaire

Saltimbanques Fichier • • Portail

SALTIMBANQUES

À Louis Dumur

Dans la plaine les baladins

S’éloignent au long des jardins

Devant l’huis des auberges grises

Par les villages sans églises

Et les enfants s’en vont devant

Les autres suivent en rêvant

Chaque arbre fruitier se résigne

Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés

Des tambours des cerceaux dorés

L’ours et le singe animaux sages

Quêtent des sous sur leur passage

Schinderhannes Fichier • • Portail

SCHINDERHANNES

À Marius-Ary Leblond

Dans la forêt avec sa bande

Schinderhannes s’est désarmé

Le brigand près de sa brigande

Hennit d’amour au joli mai

Benzel accroupi lit la Bible

Sans voir que son chapeau pointu

À plume d’aigle sert de cible

À Jacob Born le mal foutu

Juliette Blaesius qui rote

Fait semblant d’avoir le hoquet

Hannes pousse une fausse note

Quand Schulz vient portant un baquet

Et s’écrie en versant des larmes

Baquet plein de vin parfumé

Viennent aujourd’hui les gendarmes

Nous aurons bu le vin de mai

Allons Julia la mam’zelle

Bois avec nous ce clair bouillon

D’herbes et de vin de Moselle

Prosit Bandit en cotillon

Cette brigande est bientôt soûle

Et veut Hannes qui n’en veut pas

Pas d’amour maintenant ma poule

Sers-nous un bon petit repas

Il faut ce soir que j’assassine

Ce riche juif au bord du Rhin

Au clair de torches de résine

La fleur de mai c’est le florin

On mange alors toute la bande

Pète et rit pendant le dîner

Puis s’attendrit à l’allemande

Avant d’aller assassiner

Signe Fichier • • Portail

SIGNE

Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne

Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs

Je regrette chacun des baisers que je donne

Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs

Mon Automne éternelle ô ma saison mentale

Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol

Une épouse me suit c’est mon ombre fatale

Les colombes ce soir prennent leur dernier vol

Un Soir Fichier • • Portail

UN SOIR

Un aigle descendit de ce ciel blanc d’archanges

Et vous soutenez-moi

Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes

Priez priez pour moi

La ville est métallique et c’est la seule étoile

Noyée dans tes yeux bleus

Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles

Sur des oiseaux galeux

Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes

Qu’un seul homme buvait

Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge

Ô vêtue ton bras se lovait

Vois l’histrion tire la langue aux attentives

Un fantôme s’est suicidé

L’apôtre au figuier pend et lentement salive

Jouons donc cet amour aux dés

Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance

Vois

Les chemins sont fleuris et les palmes s’avancent

Vers toi

Vendémiaire Fichier • • Portail

VENDÉMIAIRE

Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi

Je vivais à l’époque où finissaient les rois

Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes

Et trois fois courageux devenaient trismégistes

Que Paris était beau à la fin de septembre

Chaque nuit devenait une vigne où les pampres

Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut

Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux

De ma gloire attendaient la vendange de l’aube

Un soir passant le long des quais déserts et sombres

En rentrant à Auteuil j’entendis une voix

Qui chantait gravement se taisant quelquefois

Pour que parvint aussi sur les bords de la Seine

La plainte d’autres voix limpides et lointaines

Et j’écoutai longtemps tous ces chants et ces cris

Qu’éveillait dans la nuit la chanson de Paris

J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde

Venez toutes couler dans ma gorge profonde

Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris

Vendangeait le raisin le plus doux de la terre

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