Calligrammes (page 2)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Calligrammes · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir

En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir

17 décembre 1915

CHANT DE L’HORIZON EN CHAMPAGNE

À M. Joseph Granié

Voici le tétin rose de l’euphorbe verruquée

Voici le nez des soldats invisibles

Moi l’horizon invisible je chante

Que les civils et les femmes écoutent ces chansons

Et voici d’abord la cantilène du brancardier blessé

Le sol est blanc la nuit l’azure

Saigne la crucifixion

Tandis que saigne la blessure

Du soldat de Promission

Un chien jappait l’obus miaule

La lueur muette a jailli

À savoir si la guerre est drôle

Les masques n’ont pas tressailli

Mais quel fou rire sous le masque

Blancheur éternelle d’ici

Où la colombe porte un casque

Et l’acier s’envole aussi

Je suis seul sur le champ de bataille

Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux

L’obus miaule

Je te tuerai

Animez-vous fantassins à passepoil jaune

Grands artilleurs roux comme des taupes

Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens

Veloutés de toutes les nuances du velours

Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres

Ou déteints

Venez le pot en tête

Debout fusée éclairante

Danse grenadier en agitant tes pommes de pin

Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs

Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous

Sculptez les profondeurs

Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les avettes

Moi l’horizon je fais la roue comme un grand Paon

Écoutez renaître les oracles qui avaient cessé

Le grand Pan est ressuscité

Champagne viril qui émoustille la Champagne

Hommes faits jeunes gens

Caméléon des autos-canons

Et vous classe 16

Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans les cieux

J’était content pourtant ça brûlait la paupière

Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms

Œil du Breton blessé couché sur la civière

Et qui criait aux morts aux sapins aux canons

Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre

Boyaux et rumeur du canon

Sur cette mer aux blanches vagues

Fou stoïque comme Zénon

Pilote du cœur tu zigzagues

Petites forêts de sapins

La nichée attend la becquée

Pointe-t-il des nez de lapins

Comme l’euphorbe verruquée

Ainsi que l’euphorbe d’ici

Le soleil à peine boutonne

Je l’adore comme un Parsi

Ce tout petit soleil d’automne

Un fantassin presque un enfant

Bleu comme le jour qui s’écoule

Beau comme mon cœur triomphant

Disait en mettant sa cagoule

Tandis que nous n’y sommes pas

Que de filles deviennent belles

Voici l’hiver et pas à pas

Leur beauté s’éloignera d’elles

Ô Lueurs soudaines des tirs

Cette beauté que j’imagine

Faute d’avoir des souvenirs

Tire de vous son origine

Car elle n’est rien que l’ardeur

De la bataille violente

Et de la terrible lueur

Il s’est fait une muse ardente

Il regarde longtemps l’horizon

Couteaux tonneaux d’eaux

Des lanternes allumées se sont croisées

Moi l’horizon je combattrai pour la victoire

Je suis l’invisible qui ne peut disparaître

Je suis comme l’onde

Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout

CHEF DE SECTION

Ma bouche aura des ardeurs de géhenne

Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction

Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur

Les soldats de ma bouche te prendront d’assaut

Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté

Ton âme s’agitera comme une région pendant un tremblement de terre

Tes yeux seront alors chargés de tout l’amour qui s’est amassé dans les regards de l’humanité depuis qu’elle existe

Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates

Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses

L’orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour

Elle te le murmure de loin

Tandis que les yeux fixés sur la montre j’attends la minute prescrite pour l’assaut

CHEVAUX DE FRISE

Pendant le blanc et nocturne novembre

Alors que les arbres déchiquetés par l’artillerie

Vieillissaient encore sous la neige

Et semblaient à peine des chevaux de frise

Entourés de vagues de fils de fer

Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps

Un arbre fruitier sur lequel s’épanouissent

Les fleurs de l’amour

Pendant le blanc et nocturne novembre

Tandis que chantaient épouvantablement les obus

Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient

Leurs mortelles odeurs

Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine

La neige met de pâles fleurs sur les arbres

Et toisonne d’hermine les chevaux de frise

Que l’on voit partout

Abandonnés et sinistres

Chevaux muets

Non chevaux barbes mais barbelés

Et je les anime tout soudain

En troupeau de jolis chevaux pies

Qui vont vers toi comme de blanches vagues

Sur la Méditerranée

Et t’apportent mon amour

Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue

ô Madeleine

Je t’aime avec délices

Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches

Si je pense à ta bouche les roses m’apparaissent

Si je songe à tes seins le Paraclet descend

Ô double colombe de ta poitrine

Et vient délier ma langue de poète

Pour te redire

Je t’aime

Ton visage est un bouquet de fleurs

Aujourd’hui je te vois non Panthère

Mais Toutefleur

Et je te respire ô ma Toutefleur

Tous les lys montent en toi comme des cantiques

d’amour et d’allégresse

Et ces chants qui s’envolent vers toi

M’emportent à ton côté

Dans ton bel Orient où les lys

Se changent en palmiers qui de leurs belles mains

Me font signe de venir

La fusée s’épanouit fleur nocturne

Quand il fait noir

Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses

De larmes heureuses que la joie fait couler

Et je t’aime comme tu m’aimes

Madeleine

CŒUR COURONNE ET MIROIR

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DANS L’ABRI-CAVERNE

Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi

Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude

Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir

En face de moi la paroi de craie s’effrite

Il y a des cassures

De longues traces d’outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine

Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce

Moi j’ai ce soir une âme qui s’est creusée qui est vide

On dirait qu’on y tombe sans cesse et sans trouver de fond

Et qu’il n’y a rien pour se raccrocher

Ce qui y tombe et qui vit c’est une sorte d’êtres laids qui me font mal et qui y viennent de je ne sais où

Oui je crois qu’ils viennent de la vie d’une sorte de vie qui est dans l’avenir dans l’avenir brut qu’on n’a pu encore cultiver ou élever ou humaniser

Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire

C’est aujourd’hui c’est ce soir et non toujours

Heureusement que ce n’est que ce soir

Les autres jours je me rattache à toi

Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs

En imaginant ta beauté

Pour l’élever au-dessus de l’univers extasié

Puis je pense que je l’imagine en vain

Je ne la connais par aucun sens

Ni même par les mots

Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain

Existe-tu mon amour

Où n’es-tu qu’une entité que j’ai créée sans le vouloir

Pour peupler la solitude

Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins s’ennuyer

Je t’adore ô ma déesse exquise même si tu n’es que dans mon imagination

DE LA BATTERIE DE TIR

Au maréchal des logis F. Bodard

Nous sommes ton collier France

Venus des Atlantides ou bien des Négrities

Des Elderados ou bien des Cimméries

Rivière d’hommes forts et d’obus dont l’orient chatoie

Diamants qui éclosent la nuit

Ô Roses ô France

Nous nous pâmons de volupté

À ton cou penché vers l’Est

Nous sommes l’Arc-en-terre

Signe plus pur que l’Arc-en-Ciel

Signe de nos origines profondes

Étincelles

Ô nous les très belles couleurs

DÉSIR

Mon désir est la région qui est devant moi

Derrière les lignes boches

Mon désir est aussi derrière moi

Après la zone des armées

Mon désir c’est la butte du Mesnil

Mon désir est là sur quoi je tire

De mon désir qui est au delà de la zone des armées

Je n’en parle pas aujourd’hui mais j’y pense

Butte du Mesnil je t’imagine en vain

Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs d’eux

Trop enfoncés sous terre déjà enterrés

Ca ta clac des coups qui meurent en s’éloignant

En y veillant tard dans la nuit

Le Décauville qui toussote

La tôle ondulée sous la pluie

Et sous la pluie ma bourguignote

Entends la terre véhémente

Vois les lueurs avant d’entendre les coups

Et tel obus siffler de la démence

Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût

Je désire

Te serrer dans ma main Main de Massiges

Si décharnée sur la carte

Le boyau Gœthe où j’ai tiré

J’ai tiré même sur le boyau Nietzsche

Décidément je ne respecte aucune gloire

Nuit violente et violette et sombre et pleine d’or par moments

Nuit des hommes seulement

Nuit du 24 septembre

Demain l’assaut

Nuit violente ô nuit dont l’épouvantable cri profond devenait plus intense de minute en minute

Nuit qui criait comme une femme qui accouche

Nuit des hommes seulement

2e CANONNIER CONDUCTEUR

Me voici libre et fier parmi mes compagnons

Le Réveil a sonné et dans le petit jour je salue

La fameuse Nancéenne que je n’ai pas connue

Calligramme p.74

Les 3 servants bras dessus bras dessous se sont endormis sur l’avant-train

Et conducteur par mont par vol sur le porteur

Au pas au trot ou au galop je conduis le canon

Le bras de rofficier est mon étoile polaire

Il pleut mon manteau est trempé et je m’essuie parfois la figure

Avec la serviette-torchon qui est dans la sacoche du sous-verge

Voici des fantassins aux pas pesants aux pieds boueux

La pluie les pique de ses aiguilles le sac les suit

Calligrammes p. 75, 2e Cannonier Fantassins

Marchantes mottes de terre

Vous êtes la puissance

Du sol qui vous a faits

Et c’est le sol qui va

Lorsque vous avancez

Un officier passe au galop

Comme un ange bleu dans la pluie grise

Un blessé chemine en fumant une pipe

Le lièvre détale et voici un ruisseau que j’aime

Et cette jeune femme nous salue charretiers

La Victoire se tient après nos jugulaires

Et calcule pour nos canons les mesures angulaires

Nos salves nos rafales sont ses cris de joie

Ses fleurs sont nos obus aux gerbes merveilleuses

Sa pensée se recueille aux tranchées glorieuses

J’ENTENDS CHA

L N

E TER l’oiseau

B E

EL OISEAU RAPAC

DU COTON DANS LES OREILLES

Tant d’explosifs sur le point VIF !

l’oses guerre

tu en

si toujours

mot âme

un mon

Écris dans feu

d’impacts le

points crache

Les féroce

troupeau

? Ton

OMÉGAPHONE

Ceux qui revenaient de la mort

En attendaient une pareille

Et tout ce qui venait du nord

Allait obscurcir le soleil

Mais que voulez-vous

c’est son sort

Allô la truie

C’est quand sonnera le réveil

ALLÔ LA TRUIE

La sentinelle au long regard

La sentinelle au long regard

Et la cagnat s’appelait

LES CÉNOBITES TRANQUILLES

La sentinelle au long regard la sentinelle au large regard

Allô la truie

Tant et tant de coquelicots

D’où tant de sang a-t-il coulé

Qu’est-ce qu’il se met dans le coco

Bon sang de bois il s’est saoulé

Et sans pinard et sans tacot

Avec de l’eau

Allô la truie

Le silence des phonographes

Mitrailleuses des cinémas

Tout l’échelon là-bas piaffe

Fleurs de feu des lueurs-frimas

Puisque le canon avait soif

Allô la truie

Et les trajectoires cabrées

Trébuchements de soleils-nains

Sur tant de chansons déchirées

Il a l’Étoile du Bénin

Mais du singe en boîtes carrées

Crois-tu qu’il y aura la guerre

Allô la truie

Ah ! s’il vous plaît

Ami l’Anglais

Ah ! qu’il est laid

Ton frère ton frère ton frère de lait

Et je mangeais du pain de Gênes

En respirant leurs gaz lacrymogènes

Mets du coton dans tes oreilles

D’siré

Puis ce fut cette fleur sans nom

À peine un souffle un souvenir

Quand s’en allèrent les canons.

Au tour des roues heure à courir

La baleine a d’autres fanons

Éclatements qui nous fanons

Mais mets du coton dans des oreilles

Évidemment les fanions

Des signaleurs

Allô la truie

Ici la musique militaire joue

Quelque chose

Et chacun se souvient d’une joue

Rose

Parce que même les airs entraînants

Ont quelque chose de déchirant quand on les entend à la guerre

Écoute s’il pleut écoute s’il pleut

puis sol des con la

é dats Flan fon pluie

cou a dres dez- si

tez veu à vous ten

tom gles l’ a dre

ber per a vec la

la dus go l’ pluie

pluie par nie ho si

si mi sous ri dou

ten les la zon ce

dre che pluie beaux

et vaux fi ê

si de ne tre

dou fri la in

ce se pluie vi

sous si si

la ten bles

lu dre sous

ne et la

li si pluie

qui dou fi

de ce ne

Les longs boyaux où tu chemines

Adieu les cagnats d’artilleurs

Tu retrouveras

La tranchée en première ligne

Les éléphants des pare-éclats

Une girouette maligne

Et les regards des guetteurs las

Qui veillent le silence insigne

Ne vois-tu rien venir

au

Pé

ris

co

pe

La balle qui froisse le silence

Les projectiles d’artillerie qui glissent

Comme un fleuve aérien

Ne mettez plus de coton dans les oreilles

Ça n’en vaut plus la peine

Mais appelez donc Napoléon sur la tour

Allô

Le petit geste du fantassin qui se gratte au cou où les totos le démangent

La vague

Dans les caves

Dans les caves

ÉCHELON

Grenouilles et rainettes

Crapauds et crapoussins

Ascèse sous les peupliers et les frênes

La reine des près va fleurir

Une petite hutte dans la forêt

Là-bas plus blanche est la blessure

On tire contre avions

Verdun

Le Ciel

Coquelicots

Flacon au col d’or

On a pendu la mort

À la lisière du bois

On a pendu la mort

Et ses beaux seins dorés

Se montrent tour à tour

L’orvet

Le sac à malice

La trousse à boutons

Ô rose toujours vive

Ô France

Embaume les espoirs d’une armé qui halète

Le Loriot chante

N’est-ce pas rigolo

Enfin une plume d’épervier

ÉTENDARDS

La Petite Auto

65

La Mandoline, l’œillet et le bambou

69

Fumées

70

À Nîmes

71

La Colombe poignardée et le jet d’eau

73

2e Canonnier conducteur

74

Vieille

77

Ombre

79

C’est Lou qu’on la nommait

81

Exercice Fichier • • Portail

EXERCICE

Vers un village de l’arrière

S’en allaient quatre bombardiers

Ils étaient couverts de poussière

Depuis la tête jusqu’aux pieds

Ils regardaient la vaste plaine

En parlant entre eux du passé

Et ne se retournaient qu’à peine

Quand un obus avait toussé

Tous quatre de la classe seize

Parlaient d’antan non d’avenir

Ainsi se prolongeait l’ascèse

Qui les exerçait à mourir

FÊTE

À André Rouveyre

Feu d’artifice en acier

Qu’il est charmant cet éclairage

Artifice d’artificier

Mêler quelque grâce au courage

Deux fusants

Rose éclatement

Comme deux seins que l’on dégrafe

Tendent leurs bouts insolemment

IL SUT AIMER

quelle épitaphe

Un poète dans la forêt

Regarde avec indifférence

Son revolver au cran d’arrêt

Des roses mourir d’espérance

Il songe aux roses de Saadi

Et soudain sa tête se penche

Car une rose lui redit

La molle courbe d’une hanche

L’air est plein d’un terrible alcool

Filtré des étoiles mi-closes

Les obus caressent le mol

Parfum nocturne où tu reposes

Mortification des roses

FUMÉES

Et tandis que la guerre

Ensanglante la terre

Je hausse les odeurs

Près des couleurs-saveurs

Et je fu

Et je fum

Et je fume

Et je fumdu

Et je fumta

Et je fumbac

Et je fumede

Et je fumeZoNE

Des fleurs à ras du sol regardent par bouffées

Les boucles des odeurs par tes mains décoiffées

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