Calligrammes (page 3)

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Calligrammes · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais je connais aussi les grottes parfumées

Où gravite l’azur unique des fumées

Où plus doux que la nuit et plus pur que le jour

Tu t’étends comme un dieu fatigué par l’amour

Tu t’étends Tu fascines les flammes

Tu t’étends Elles rampent à tes pieds

Tu t’étends Ces nonchalantes femmes

Tu t’étends Tes feuilles de papier

FUSÉE

La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor

Ma pensée te rejoint et le tienne la croise

Tes seins sont les seuls obus que j’aime

Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit

En voyant la large croupe de mon cheval j’ai pensé à tes hanches

Voici les fantassins qui s’en vont à l’arrière en lisant un journal

Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule

Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat

Une souris verte file parmi la mousse

Le riz a brûlé dans la marmite de campement

Ça signifie qu’il faut prendre garde à bien des choses

Le mégaphone crie

Allongez le tir

Allongez le tir amour de vos batteries

Balance des batteries lourdes cymbales

Qu’agitent les chérubins fous d’amour

En l’honneur du Dieu des Armées

Un arbre dépouillé sur une butte

Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée

Ô vieux monde du XIXe siècle plein de hautes cheminées si belles et si pures

Virilités du siècles où nous sommes

Ô canons

Douilles éclatantes des obus de 75

Carillonnez pieusement

GUERRE

Rameau central de combat

Rameau Contact par l’écoute

Ou tire dans la direction « des bruits entendus »

Ou tLes jeunes de la classe 1915

Et ces fils de fer électrisés

Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre

Avant elle nous n’avions que la surface

De la terre et des mers

Après elle nous aurons les abîmes

Le sous-sol et l’espace aviatique

Maîtres du timon

Après après

Nous prendrons toutes les joies

Des vainqueurs qui se délassent

Femmes Jeux Usines Commerce

Industrie Agriculture Métal

Feu Cristal Vitesse

Voix Regard Tact à part

Et ensemble dans le tact venu de loin

De plus loin encore

De l’Au-delà de cette terre

IL PLEUT

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IL Y A

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée

Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles

Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour

Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi

Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants

Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne

Il y a que je languis après une lettre qui tarde

Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour

Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète

Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces

Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Abre isolé

Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond

Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour

Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T S F sur l’Atlantique

Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils

Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico

Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant

Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres

Il y a des croix partout de-ci de-là

Il y a des figues de barbarie sur ces cactus en Algérie

Il y a les longues mains souples de mon amour

Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir

Il y a ma selle exposée à la pluie

Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours

Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur

Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos

Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre

Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales

Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront

Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité

L’ADIEU DU CAVALIER

Ah Dieu ! que la guerre est jolie

Avec ses chants ses longs loisirs

Cette bague je l’ai polie

Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle

Il disparut dans un tournant

Et mourut là-bas tandis qu’elle

Riait au destin surprenant

L’AVENIR

Soulevons la paille

Regardons la neige

Écrivons des lettres

Attendons des ordres

Fumons la pipe

En songeant à l’amour

Les gabions sont là

Regardons la rose

La fontaine n’a pas tari

Pas plus que l’or de la paille ne s’est terni

Regardons l’abeille

Et ne songeons pas à l’avenir

Regardons nos mains

Qui sont la neige

La rose et l’abeille

Ainsi que l’avenir

L’ESPIONNE

Pâle espionne de l’Amour

Ma mémoire à peine fidèle

N’eut pour observer cette belle

Forteresse qu’une heure un jour

Tu te déguises

À ta guise

Mémoire espionne du cœur

Tu ne retrouves plus l’exquise

Ruse et le cœur seul est vainqueur

Mais la vois-tu cette mémoire

Les yeux bandés prête à mourir

Elle affirme qu’on peut l’en croire

Mon cœur vaincra sans coup férir

L’INSCRIPTION ANGLAISE

C’est quelque chose de si ténu de si lointain

Que d’y penser on arrive à le trop matérialiser

Forme limitée par la mer bleue

Par la rumeur d’un train en marche

Par l’odeur des eucalyptus des mimosas

Et des pins maritimes

Mais le contact et la saveur

Et cette petite voyageuse alerte inclina brusquement la tête sur le quai de la gare à Marseille

Et s’en alla

Sans savoir

Que son souvenir planerait

Sur un petit bois de la Champagne où un soldat s’efforce

Devant le feu d’un bivouac d’évoquer cette apparition

À travers la fumée d’écorce de bouleau

Qui sent l’encens minéen

Tandis que les volutes bleuâtres qui montent

D’un cigare écrivent le plus tendre des noms

Mais les nœuds de couleuvres en se dénouant

Écrivent aussi le nom émouvant

Dont chaque lettre se love en belle anglaise

Et le soldat n’ose point achever

Le jeu de mots bilingue que ne manque point de susciter

Cette calligraphie sylvestre et vernale

LA BOUCLE RETROUVÉE

Il retrouve dans sa mémoire

La boucle de cheveux châtains

T’en souvient-il à n’y point croire

De nos deux étranges destins

Du boulevard de la Chapelle

Du joli Montmartre et d’Auteuil

Je me souviens murmure-t-elle

Du jour où j’ai franchi ton seuil

Il y tomba comme un automne

La boucle de mon souvenir

Et notre destin qui t’étonne

Se joint au jour qui va finir

LA CRAVATE ET LA MONTRE

LAVAT

DOU

LOU

REUSE

QUE TU

PORTES

ET QUI T’

ORNE, Ô CI

VILISÉ

COMME L’ONÔTE-TU VEUX

S’A M U S ELABIEN

BISIRESPI

ENRER

les la

heures

et le beau

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dantesque cœur té

luisant et

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par un fou de

de philosophe mou

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semaine la main

Tircis

LA GRÂCE EXILÉE

Va-t’en va-t’en mon arc-en-ciel

Allez-vous-en couleurs charmantes

Cet exil t’est essentiel

Infante aux écharpes changeantes

Et l’arc-en-ciel est exilé

Puisqu’on exile qui l’irise

Mais un drapeau s’est envolé

Prendre ta place au vent de bise

LA JOLIE ROUSSE

Me voici devant tous un homme plein de sens

Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître

Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour

Ayant su quelquefois imposer ses idées

Connaissant plusieurs langages

Ayant pas mal voyagé

Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie

Blessé à la tête trépané sous le chloroforme

Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte

Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir

Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre

Entre nous et pour nous mes amis

Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention

De l’Ordre et de l’Aventure

Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu

Bouche qui est l’ordre même

Soyez indulgents quand vous nous comparez

À ceux qui furent la perfection de l’ordre

Nous qui quêtons partout l’aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait

Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières

De l’illimité et de l’avenir

Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés

Voici que vient l’été la saison violente

Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps

Ô Soleil c’est le temps de la Raison ardente

Et j’attends

Pour la suivre toujours la forme noble et douce

Qu’elle prend afin que je l’aime seulement

Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant

Elle a l’aspect charmant

D’une adorable rousse

Ses cheveux sont d’or on dirait

Un bel éclair qui durerait

Ou ces flammes qui se pavanent

Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi

Hommes de partout surtout gens d’ici

Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire

Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire

Ayez pitié de moi

LA NUIT D’AVRIL 1915

À L. de C.-C.

Le ciel est étoilé par les obus des Boches

La forêt merveilleuse où je vis donne un bal

La mitrailleuse joue un air à triples-croches

Mais avez-vous le mot

Mais avez-vous le motEh ! oui le mot fatal

Aux créneaux Aux créneaux Laissez là les pioches

Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons

Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance

Et tes mille soleils ont vidé les caissons

Que les dieux de mes jeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons

Les obus miaulaient un amour à mourir

Un amour qui se meurt est plus doux que les autres

Ton souffle nage au fleuve où le sang va tarir

Les obus miaulaient

Entends chanter les nôtres

Pourpre amour salué par ceux qui vont périr

Le printemps tout mouillé la veilleuse l’attaque

Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts

Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque

Couche-toi sur la paille et songe un beau remords

Qui pur effet de l’art soit aphrodisiaque

Mais

orgues

aux fétus de la paille où tu dors

L’hymne de l’avenir est paradisiaque

LA PETITE AUTO

Le 31 du mois d’Août 1914

Je partis de Deauville un peu avant minuit

Dans la petite auto de Rouveyre

Avec son chauffeur nous étions trois

Nous dîmes adieu à toute une époque

Des géants furieux se dressaient sur l’Europe

Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil

Les poissons voraces montaient des abîmes

Les peuples accouraient pour se connaître à fond

Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures

Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières

Je m’en allais portant en moi toutes ces armées qui se

battaient

Je les sentais monter en moi et s’étaler les contrées où

elles serpentaient

Avec les forêts les villages heureux de la Belgique

Francorchamps avec l’Eau Rouge et les pouhons

Région par où se font toujours les invasions

Artères ferroviaires où ceux qui s’en allaient mourir

Saluaient encore une fois la vie colorée

Océans profonds où remuaient les monstres

Dans les vieilles carcasses naufragées

Hauteurs inimaginables où l’homme combat

Plus haut que l’aigle ne plane

L’homme y combat contre l’homme

Et descend tout à coup comme une étoile filante

Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité

Bâtir et aussi agencer un univers nouveau

Un marchand d’une opulence inouïe et d’une taille prodigieuse

Disposait un étalage extraordinaire

Et des bergers gigantesques menaient

De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles

Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

TestPetite auto3 Et quand après avoir passé l’après-midi

Par Fontainebleau

Nous arrivâmes à Paris

Au moment où l’on affichait la mobilisation

Nous comprîmes mon camarade et moi

Que la petite auto nous avait conduits dans une époque

Nouvelle

Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs

Nous venions cependant de naître

LA TÊTE ÉTOILÉE

Le Départ

175

Le Vigneron champenois

176

Carte postale

178

Éventails des saveurs

179

Souvenirs

180

L’Avenir

181

Un oiseau chante

182

Chevaux de frise

184

Chant de l’honneur

187

Chef de section

191

Tristesse d’une étoile

192

La Victoire

193

La Jolie Rousse

198

Attention : la clé de tri par défaut « Tête étoilée » écrase la précédente clé « tete etoilee ».

LA TRAVERSÉE

Du joli bateau de Port-Vendres

Tes yeux étaient les matelots

Et comme les flots étaient tendres

Dans les parages de Palos

Que de sous-marins dans mon âme

Naviguent et vont l’attendant

Le superbe navire où clame

Le chœur de ton regard ardent.

LA VICTOIRE

Un coq chante je rêve et les feuillards agitent

Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins

Ailés et tournoyants comme Icare le faux

Des aveugles gesticulant comme des fourmis

Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir

Leurs rires amassés en grappes de raisin

Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais

Dors doucement tu es chez toi tout t’appartient

Mon lit ma lampe et mon casque troué

Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint-Claude

Les jours étaient une pure émeraude

Je me souviens de toi ville des météores

Ils fleurissaient en l’air pendant ces nuits où rien ne dort

Jardins de la lumière où j’ai cueilli des bouquets

Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel

Qu’il garde son hoquet

On imagine difficilement

À quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles

À l’institut des jeunes aveugles on a demandé

N’avez-vous point de jeune aveugle ailé

Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage

Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire

Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir

Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace

Qu’on les fait encore servir à la poésie

Mais elles sont comme des malades sans volonté

Ma foi les gens s’habitueraient vite au mutisme

La mimique suffit bien au cinéma

Mais entêtons-nous à parler

Remuons la langue

Lançons des postillons

On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons

On veut des consonnes sans voyelles

Des consonnes qui pètent sourdement

Imitez le son de la toupie

Laisser pétiller un son nasal et continu

Faites claquer votre langue

Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité

Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne

Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants

Habituez-vous à roter à volonté

Et quelle lettre grave comme un son de cloche

À travers nos mémoires

Nous n’aimons pas assez la joie

De voir les belles choses neuves

Ô mon amie hâte-toi

Crains qu’un jour un train ne t’émeuve

Plus

Regarde-le plus vite pour toi

Ces chemins de fer qui circulent

Sortiront bientôt de la vie

Ils seront beaux et ridicules

Deux lampes brûlent devant moi

Comme deux femmes qui rient

Je courbe tristement la tête

Devant l’ardente moquerie

Ce rire se répand

Partout

Parlez avec les mains faites claquer vos doigts

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