Calligrammes

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Calligrammes · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

14 JUIN 1915

On ne peut rien dire

Rien de ce qui se passe

Mais on change de Secteur

Ah ! voyageur égaré

Pas de lettres

Mais l’espoir

Mais un journal

Le glaive antique de la Marseillaise de Rude

S’est changé en constellation

Il combat pour nous au ciel

Mais cela signifie surtout

Qu’il faut être de ce temps

Pas de glaive antique

Pas de Glaive

Mais l’Espoir

À L’ITALIE

À Ardengo Soffici

L’amour a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées

J’atteignais l’âge mûr quand la guerre arriva

Et dans ce jour d’août 1914 le plus chaud de l’année

Bien abrité dans l’hypogée que j’ai creusé moi-même

C’est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J’évoquais le sac de Rome par les Allemands

Le sac de Rome qu’ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l’Arétin

Je me disais

Est-il possible que la nation

Qui est la mère de la civilisation

Regarde sans la défendre les efforts qu’on fait pour la détruire

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes

Les fantômes des Esclaves toujours frémissants

Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES

Nous l’armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n’est le miel et plus simples qu’un peu de terre

Nous te tournons bénignement le dos Italie

Mais ne t’en fais pas nous t’aimons bien

Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions

Nous savons qu’un autre prendrait notre place

Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits

C’est la guerre qui est longue

Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

J’ai comme toi pour me réconforter

Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les Boches

J’ai aussi comme toi l’envol des compagnies de perdreaux des 75

Comme toi je n’ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler

Je ne suis pas sentimental à l’excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu’ils sachent s’amuser

Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu’ils emploient

Elle est au delà de la vie confortable

Et de ce qui est l’extérieur dans l’art et l’industrie

Les fleurs sont nos enfants et non les leurs

Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches

Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

Sur les roses momentanés des éclatements

Et les nuits sont parées de guirlandes d’éblouissements

De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l’ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n’y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu’on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l’occasion faire preuve de l’esprit de sacrifice qu’on appelle la bravoure

Et nous fumons du gros avec volupeté

C’est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l’électricité en bâton

Je pense à toi pays des 2 volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le Colleoni équestre de Venise

Je salue la chemise rouge

Je t’envoie mes amitiés Italie et m’apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j’imagine qu’il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j’aime à penser seul et que les Boches m’en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l’un et l’autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n’ai que faire

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu’eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n’est pas pour l’ensemble que je le dis

Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes

Mets ton destin dans la balance où est le nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d’escargots

Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins

Notre armée invisible est une belle nuit constellée

Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

Ô nuit ô nuit éblouissante

Les morts sont avec nos soldats

Les morts sont debout dans les tranchées

Où se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées

Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers

Nous jetons nos villes comme des grenades

Nos fleuves sont brandis comme des sabres

Nos montagnes chargent comme cavalerie

Nous reprendrons les villes les fleuves les collines

De la frontière helvétique aux frontières bataves

Entre toi et nous Italie

Il y a des patelins pleins de femmes

Et près de toi m’attend celle que j’adore

Ô Frères d’Italie

Ondes nuages délétères

Métalliques débris qui vous rouillez partout

Ô frères d’Italie vos plumes sur la tête

Italie

Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras

Et ce soldat blessé toujours debout Arras

Et maintenant chantons ceux qui sont morts

Ceux qui vivent

Les officiers les soldats

Les flingots Rosalie le canon la fusée l’hélice la pelle les chevaux

Chantons les bagues pâles les casques

Chantons ceux qui sont morts

Chantons la terre qui bâille d’ennui

Chantons et rigolons

Durant des années

Italie

Entends braire l’âne boche

Faisons la guerre à coups de fouets

Faits avec les rayons du soleil

Italie

Chantons et rigolons

Durant des années

À NÎMES

À Émile Léonard

Je me suis engagé sous le plus beau des cieux

Dans Nice la Marine au nom victorieux

Perdu parmi 900 conducteurs anonymes

Je suis un charretier du neuf charroi de Nîmes

L’Amour dit Reste ici Mais là-bas les obus

Épousent ardemment et sans cesse les buts

J’attends que le printemps commande que s’en aille

Vers le nord glorieux l’intrépide bleusaille

Les 3 servants assis dodelinent leurs fronts

Où brillent leurs yeux clairs comme mes éperons

Un bel après-midi de garde à l’écurie

J’entends sonner les trompettes d’artillerie

J’admire la gaîté de ce détachement

Qui va rejoindre au front notre beau régiment

Le territorial se mange une salade

À l’anchois en parlant de sa femme malade

4 pointeurs fixaient les bulles des niveaux

Qui remuaient ainsi que les yeux des chevaux

Le bon chanteur Girault nous chante après 9 heures

Un grand air d’opéra toi l’écoutant tu pleures

Je flatte de la main le petit canon gris

Gris comme l’eau de Seine et je songe à Paris

Mais ce pâle blessé m’a dit à la cantine

Des obus dans la nuit la splendeur argentine

Je mâche lentement ma portion de bœuf

Je me promène seul le soir de 5 à 9

Je selle mon cheval nous battons la campagne

Je te salue au loin belle rose ô tour Magne

À TRAVERS L’EUROPE

À M. Ch.

Rotsoge

Ton visage écarlate ton biplan transformable en hydroplan

Ta maison ronde où il nage un hareng saur

Il me faut la clef des paupières

Heureusement que nous avons vu M. Panado

Et nous sommes tranquilles de ce côté-là

Qu’est-ce que tu vois mon vieux M. D…

90 ou 324 un homme en l’air un veau qui regarde à travers le ventre de sa mère

J’ai cherché longtemps sur les routes

Tant d’yeux sont clos au bord des routes

Le vent fait pleurer les saussaies

Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre

Regarde mais regarde donc

Le vieux se lave les pieds dans la cuvette

Una volta ho inteso dire Chè vuoi

Je me mis à pleurer en me souvenant de vos enfances

Et toi tu me montres un violet épouvantable

Ce petit tableau où il y a une voiture m’a rappelé le jour

Un jour fait de morceaux mauves jaunes bleus verts et rouges

Où je m’en allais à la campagne avec une charmante cheminée tenant sa chienne en laisse

Il n’y en a plus tu n’as plus ton petit mirliton

La cheminée fume loin de moi des cigarettes russes

La chienne aboie contre les lilas

La veilleuse est consumée

Sur la robe ont chu des pétales

Deux anneaux d’or près des sandales

Au soleil se sont allumés

Mais tes cheveux sont le trolley

À travers l’Europe vêtue de petits feux multicolores

ARBRE

À Frédéric Boutet

Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent

Où sont les aveugles où s’en sont-ils allés

La seule feuille que j’aie cueillie s’est changée en plusieurs mirages

Ne m’abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché

Ispahan s’est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu

Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon

Je n’ai pas oublié le son de la clochette d’un marchand de coco d’autrefois

J’entends déjà le son aigre de cette voix à venir

Du camarade qui se promènera avec toi en Europe

Tout en restant en Amérique

Un enfant

Un veau dépouillé pendu à l’étal

Un enfant

Et cette banlieue de sable autour d’une pauvre ville au fond de l’est

Un douanier se tenait là comme un ange

À la porte d’un misérable paradis

Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d’attente des premières

Engoulevent Blaireau

Et la Taupe-Ariane

Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien

Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi

Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé

Tu t’es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme

Intelligence car voilà ce que c’est qu’une femme intelligente

Et il ne faudrait pas oublier les légendes

Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d’un quartier désert

Je voyais une chasse tandis que je montais

Et l’ascenseur s’arrêtait à chaque étage

Entre les pierres

Entre les vêtements multicolores de la vitrine

Entre les charbons ardents du marchand de marrons

Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen

Il y a ton image

Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande

Ce beau nègre en acier

La plus grande tristesse

C’est quand tu reçus une carte postale de La Corogne

Le vent vient du couchant

Le métal des caroubiers

Tout est plus triste qu’autrefois

Tous les dieux terrestres vieillissent

L’univers se plaint par ta voix

Et des êtres nouveaux surgissent

Trois par trois

AUSSI BIEN QUE LES CIGALES

gens du midi ne savez pas M

gens du mi creuser que ais

di vous n’ vous ne sa vous

avez donc vez pas vous savez

pas regar éclairer ni encore

dé les ciga voir Que vous boire com le jour

les que vous manque-t-il me les ci de gloire

donc pour gales ô se

voir aus gens du mi c ra

si bien di gens du reusez ce

que les soleil gens qui voyez bu lui

ciga devriez savoir vez pissez où

les creuser et voir comme vous

aussi bien pour le les ciga sau

moins aussi bien les rez

que les cigales creu

Eh quoi ! vous savez gens du Midi il faut ser

boire et ne savez creuser voir boire pour

plus pisser utile pisser aussi bien que bien

ment comme les les cigales sor

cigales LA JOIE pour chan tir

ADORABLE ter com au

DE LA PAIX me elles so

SOLAIRE leil

C’EST LOU QU’ON LA NOMMAIT

Il est des loups de toute sorte

Je connais le plus inhumain

Mon cœur que le diable l’emporte

Et qu’il le dépose à sa porte

N’est plus qu’un jouet dans sa main

Les loups jadis étaient fidèles

Comme sont les petits toutous

Et les soldats amants des belles

Galamment en souvenir d’elles

Ainsi que les loups étaient doux

Mais aujourd’hui les temps sont pires

Les loups sont tigres devenus

Et les Soldats et les Empires

Les Césars devenus Vampires

Sont aussi cruels que Vénus

J’en ai pris mon parti Rouveyre

Et monté sur mon grand cheval

Je vais bientôt partir en guerre

Sans pitié chaste et l’œil sévère

Comme ces guerriers qu’Épinal

Vendait Images populaires

Que Georgin gravait dans le bois

Où sont-ils ces beaux militaires

Soldats passés Où sont les guerres

Où sont les guerres d’autrefois

CARTE POSTALE

À Jean Royère

correspondance

Nous sommes bien

mais l’auto-bazar qu’on

dit merveilleux

ne vient pas jusqu’ici

LUL

on les

aura

CARTE POSTALE

Je t’écris de dessous la tente

Tandis que meurt ce jour d’été

Où floraison éblouissante

Dans le ciel à peine bleuté

Une canonnade éclatante

Se fane avant d’avoir été

CASE D’ARMONS

Loin du pigeonnier

85

Reconnaissance

86

S. P.

87

Visée

88

1915

89

Carte postale

90

Saillant

91

Guerre

93

Mutation

94

Oracles

95

14 juin 1915

96

De la batterie de tir

97

Échelon

98

Vers le sud

100

Les Soupirs du servant de Dakar

101

Toujours

104

Fête

105

Madeleine

107

Les Saisons

108

Venu de Dieuze

110

La Nuit d’avril 1915

112

CHANT DE L’HONNEUR

le poète

Je me souviens ce soir de ce drame indien

Le Chariot d’Enfant un voleur y survient

Qui pense avant de faire un trou dans la muraille

Quelle forme il convient de donner à l’entaille

Afin que la beauté ne perde pas ses droits

Même au moment d’un crime

Même au moment d’un crime Et nous aurions je crois

À l’instant de périr nous poètes nous hommes

Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes

Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté

N’est la plupart du temps que la simplicité

Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée

Étaient restés debout et la tête penchée

S’appuyant simplement contre le parapet

J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait

Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes

Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes

Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit

Dans les éboulements et la boue et le froid

Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture

Anxieux nous gardons la route de Tahure

J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir

Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure

Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule

Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule

Parfois une fusée illumine la nuit

C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit

La terre se lamente et comme une marée

Monte le flot chantant dans mon abri de craie

Séjour de l’insomnie incertaine maison

De l’Alerte la Mort et la Démangeaison

la tranchée

Ô jeunes gens je m’offre à vous comme une épouse

Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort

Tapie au fond du sol je vous guette jalouse

Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord

les balles

De nos ruches d’acier sortons à tire-d’aile

Abeilles le butin qui sanglant emmielle

Les doux rayons d’un jour qui toujours renouvelle

Provient de ce jardin exquis l’humanité

Aux fleurs d’intelligence à parfum de beauté

le poète

Le Christ n’est donc venu qu’en vain parmi les hommes

Si des fleuves de sang limitent les royaumes

Et même de l’Amour on sait la cruauté

C’est pourquoi faut au moins penser à la Beauté

Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise

Elle porte cent noms dans la langue française

Grâce Vertu Courage Honneur et ce n’est là

Que la même Beauté

la france

Que la même Beauté Poète honore-la

Souci de la Beauté non souci de la Gloire

Mais la Perfection n’est-ce pas la Victoire

le poète

Ô poètes des temps à venir ô chanteurs

Je chante la beauté de toutes nos douleurs

J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux

Donner un sens sublime aux gestes glorieux

Et fixer la grandeur de ces trépas pieux

L’un qui détend son corps en jetant des grenades

L’autre ardent à tirer nourrit les fusillades

L’autre les bras ballants porte des seaux de vin

Et le prêtre-soldat dit le secret divin

J’interprète pour tous la douceur des trois notes

Que lance un loriot canon quand tu sanglotes

Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré

Ma génération sur ton trépas sacré

Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude

Chantez ce que je chante un chant pur le prélude

Des chants sacrés que la beauté de notre temps

Saura vous inspirer plus purs plus éclatants

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