Rhétorique (page 10)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE VIII

De la pitié.

I. Quelles sont les choses qui excitent la pitié ; pour qui a-t-on de la pitié ; dans quel état d’esprit en a-t-on, voilà ce qu’il s’agit d’exposer ici.

II. La pitié sera le chagrin que nous cause un malheur dont nous sommes témoins et capable de perdre ou d’affliger une personne qui ne mérite pas d’en être atteinte, lorsque nous présumons qu’il peut nous atteindre nous-mêmes, ou quelqu’un des nôtres, et cela quand ce malheur parait être près de nous. En effet, il est évident que celui qui va être pris de pitié est dans un état d’esprit tel qu’il croira pouvoir éprouver quelque malheur, ou lui-même, ou dans la personne de quelqu’un des siens, et un malheur arrivé dans les conditions énoncées dans la définition, ou analogues, ou approchantes.

III. Aussi la pitié n’est le fait ni de ceux qui sont tout à fait perdus, car ils croient ne plus pouvoir rien éprouver, ayant essuyé toutes sortes d’épreuves, ni de ceux qui se croient au comble de la félicité. Ceux-là, au contraire, vous blessent par leur arrogance ; en effet, s’ils croient que tous les biens sont faits pour eux, il est évident qu’ils prétendent ne souffrir aucun mal, ce qui est à mettre au nombre des biens.

IV. Il y a, au contraire, des personnes qui, par une disposition naturelle, sont portées à réfléchir qu’elles pourraient être éprouvées elles-mêmes, savoir : celles qui l’ont été déjà et qui ont pu se tirer d’affaire ; les vieillards, par bon sens et par expérience ; les gens faibles et les lâches encore davantage ; les personnes cultivées, lesquelles sont aptes à raisonner.

V. De même ceux qui ont des parents, des enfants, une femme, car ce sont des êtres qui les touchent de près et peuvent être frappés de malheurs analogues.

VI. De même encore ceux qui ne sont ni dans un état de passion qui tienne du courage, telle que la colère ou la témérité, car ces passions ne calculent pas l’avenir, — ni dans une disposition qui les porte à l’arrogance ; car les arrogants ne sont pas en état de calculer que la même épreuve pourra les affecter, mais plutôt dans une situation d’esprit intermédiaire. Il en est de même de ceux qui n’ont pas de vives alarmes, car on est sourd à la pitié quand un malheur nous frappe d’épouvante, parce que l’on est tout entier à ses propres épreuves.

VII. On aura de la pitié si l’on croit qu’il existe d’honnêtes gens ; car, si l’on n’a cette idée de personne, on trouve toujours que le malheur est mérité. Et, d’une manière générale, lorsqu’on sera disposé à se rappeler que la même calamité est tombée sur soi-même, ou sur les siens, ou encore à songer qu’elle peut nous atteindre, nous ou les nôtres. Voilà pour les divers états d’esprit où l’on a de la pitié.

VIII. Quant à ce qui inspire ce sentiment, la définition donnée le montre avec évidence. Parmi les choses affligeantes et douloureuses, toutes celles qui amènent la destruction excitent la pitié, ainsi que toutes celles qui suppriment un bien, et celles dont la rencontre accidentelle est une cause de malheurs d’une grande gravité.

IX. Sont des choses douloureuses et des causes de perte : la mort, la flagellation, les infirmités, la vieillesse, les maladies, le manque de nourriture.

X. Les malheurs accidentels sont le fait de n’avoir pas d’amis, ou de n’en avoir qu’un petit nombre. Voilà pourquoi être arraché à ses amis et à ses familiers est un sort qui excite la pitié. De même la laideur, la faiblesse, la difformité, un malheur résultant de ce qui devait légitimement produire un avantage, et la répétition fréquente de cette conséquence.

XI. De même encore, quand un bien ne nous arrive qu’après que le malheur a été subi. Exemple : Diopithès était mort lorsqu’arrivèrent les présents du roi. Quand aucun avantage n’a été obtenu, ou, que, une fois obtenu, il n’a pu être mis à profit.

Telle est la nature et la variété des choses qui excitent la pitié.

XII. Quant aux personnes qui nous en inspirent, ce sont nos relations, lorsqu’elles ne sont pas tout à fait intimes ; car, pour celles-ci, nous éprouvons les mêmes sentiments que nous ferait éprouver notre propre situation. Voilà pourquoi Amasis ne pleura pas sur son fils que l’on conduisait à la mort, et pleura sur son ami qui demandait l’aumône. Le sort de celui-ci était lamentable, mais celui du premier était terrible : car le terrible diffère du lamentable ; il exclut même la pitié et, souvent, il peut favoriser le sentiment contraire .

XIII. On a aussi de la pitié lors qu’un danger terrible est imminent. Ce sentiment nous anime encore à l’égard de ceux qui ont avec nous des rapports d’âge, de caractère, de profession, d’opinions, de naissance ; car ces rapports nous font d’autant mieux voir que la même épreuve pourrait nous atteindre, et, d’une manière générale, il faut observer, à ce propos, que ce que l’on craint pour soi nous inspire de la pitié pour les autres qui l’éprouvent.

XIV. Comme les épreuves qui paraissent à notre portée excitent la pitié, tandis que, n’ayant ni l’appréhension, ni le souvenir de ce qui est arrivé il y a des centaines d’années, ou arrivera plus tard, nous ne ressentons aucune pitié, ou tout au moins le même genre de pitié, il s’ensuit nécessairement que ceux qui contribuent à nous représenter des faits lointains par leur costume, leur voix et, généralement, avec tout l’appareil théâtral, seront plus aptes à faire naître la pitié ; car ils rapprochent de nous le malheur qu’ils reproduisent devant nos yeux, soit comme futur ; soit comme passé.

XV. Les événements récents, ou ceux qui auront lieu bientôt, sont, pour la même raison, d’autant plus propres à exciter la pitié.

XVI. Ajoutons-y la production des objets et des travaux de ceux qui ont souffert : par exemple, leurs vêtements et toutes les autres choses analogues ; les discours tenus par eux pendant l’épreuve, ceux des mourants, par exemple, et surtout ce fait qu’ils se sont comportés dans de telles circonstances avec une grande dignité. Tout cela fait naître une pitié d’autant plus vive qu’il nous semble que les faits se passent près de nous, soit que le sort du patient nous semble immérité, soit que l’épreuve subie par lui nous semble avoir eu lieu sous nos yeux.

CHAPITRE IX

De l’indignation.

I. L’opposé de la pitié, c’est principalement l’indignation ; car il y a opposition entre la peine que nous cause un malheur immérité et celle que, dans un même sentiment moral, nous éprouvons à la vue d’un succès immérité ; et, dans les deux cas, ce sentiment est honnête.

II. En effet, il nous arrive nécessairement de compatir et de nous apitoyer quand le sort immérité est un échec, et de nous indigner quand c’est un succès : car ce qui a lieu contrairement à notre mérite est injuste ; voilà pourquoi nous attribuons aux dieux même le sentiment de l’indignation .

III. L’envie pourrait sembler, au même point de vue, être l’opposé de la pitié, comme se rapprochant de l’indignation et s’identifiant avec elle ; mais c’est autre chose. Il y a bien aussi, dans l’envie, un chagrin qui nous trouble et que suscite aussi la vue d’un succès ; seulement ce n’est pas, alors, le succès d’un indigne qui nous affecte, mais celui d’un égal ou d’un semblable. C’est cette considération, non pas qu’il nous arrivera autre chose, mais que cette chose nous arrivera à cause du prochain lui-même, qui frappe semblablement l’esprit de tout le monde car il n’y aura plus envie dans un cas et pitié dans l’autre, mais la crainte, si un chagrin, ou un trouble, nous est causé par la circonstance que quelque inconvénient ne résulte pour nous du succès d’un autre.

IV. Il est évident que des sentiments contraires seront la conséquence de ces éventualités. Celui qu’afflige la réussite de gens qui n’en sont pas dignes se réjouira ou, du moins, ne sera pas péniblement affecté de l’échec des gens placés dans une situation contraire. Par exemple, à la vue de parricides ou d’assassins quelconques subissant leur châtiment, personne, parmi les gens de bien, ne pourrait éprouver de peine ; car on doit plutôt se réjouir d’un tel dénouement. De même aussi à la vue de ceux qui remporteront un succès mérité.

Les deux solutions sont justes et réjouissent le cœur de l’homme équitable ; car il y puise, nécessairement, l’espoir que ce qui sera arrivé à son semblable lui arrivera aussi à lui-même.

V. Tous ces divers cas sont empreints du même caractère moral, et leurs contraires, du caractère contraire. Celui qui se réjouit du mal des autres est, en même temps, envieux ; car, étant donnée telle chose qu’il nous est pénible de voir se produire ou exister, nécessairement on sera heureux de la non-existence, ou de la destruction de cette même chose. Voilà pourquoi toutes ces dispositions d’esprit qui empêchent, les unes comme les autres, la pitié de naître, mais diffèrent entre elles pour les motifs précités, contribuent d’une façon semblable à faire qu’il n’y ait pas de place pour la pitié.

VI. Parlons d’abord de l’indignation et voyons contre qui l’on s’indigne ; pour quels motifs ; dans quel état d’esprit ; puis nous examinerons d’autres passions.

VII. On voit clairement ce qu’il en est d’après les explications qui précédent. En effet, si l’indignation consiste à s’affliger de voir quelqu’un réussir sans le mériter, il est dès lors évident que toutes les sortes de biens indistinctement ne feront pas naître l’indignation.

VIII. Ce ne sera jamais un homme, juste, ou brave, ou vertueux, qui suscitera l’indignation (car les diverses espèces de pitié n’auront pas de raison d’être à propos des contraires de ces qualités) mais ce sera la richesse, le pouvoir et tels avantages dont, pour parler en général, sont dignes les gens de bien et ceux qui possèdent des biens naturels ; comme, par exemple, la noblesse, la beauté et toutes autres choses analogues.

IX. De plus, comme ce qui est ancien parait se rapprocher de ce qui est naturel, il en résulte nécessairement que, en présence d’un même bien donné, c’est contre ceux qui le possèdent depuis peu et lui doivent la prospérité que l’on s’indigne le plus vivement. Car la vue des gens nouvellement riches nous affecte plus que celle des gens qui le sont d’ancienne date et de naissance. Il en est de même de ceux qui possèdent l’autorité, la puissance, un grand nombre d’amis, une belle famille et tous les avantages analogues et, pareillement, s’il en résulte pour eux quelque autre bien encore. Et en effet, dans ce cas-là, les gens investis de l’autorité, s’ils sont riches depuis peu, nous affligent plus que lorsqu’ils sont riches d’ancienne date.

X. On peut en dire autant des autres cas ; et la raison, c’est que les uns semblent posséder ce qui nous revient, et les autres, non : car ce qui nous apparaît comme ayant toujours été ainsi nous semble être de bon aloi, et, par suite, les autres posséder ce qui ne leur appartient pas.

XI. Et, comme chacun des biens n’est pas mérité par n’importe qui, mais qu’ils comportent une certaine corrélation et convenance (par exemple, la beauté des armes n’a pas de rapport de convenance avec le juste, mais avec le brave ; ni les brillants mariages avec les gens nouvellement enrichis, mais avec les nobles), conséquemment, si, tout en étant un homme de bien, on n’obtient pas un avantage qui réalise cette convenance, il y a place pour l’indignation ; et de même encore, si l’on voit un inférieur entrer en lutte avec un supérieur et, surtout, si le conflit porte sur un même objet. De là ces vers :

Il (Cébrion) déclinait la lutte avec Ajax, fils de Télamon ;

Car Zeus se fût indigné contre lui s’il eût combattu un homme qui lui était supérieur.

Si tel n’est pas le cas, il y a aussi celui où un homme, inférieur par un côté quelconque, lutterait contre un autre homme qui, par ce côté, lui serait supérieur, comme, par exemple, un musicien contre un homme juste ; car la justice est supérieure à la musique. Ainsi donc, contre quelles sortes de personnes et pour quels motifs nous éprouvons de l’indignation, on le voit clairement par ce qui précède ; car tels sont les motifs, ainsi que d’autres analogues.

XII. On est disposé à s’indigner (d’abord) dans le cas où l’on vient à mériter les plus grands biens et à les acquérir, car prétendre à des avantages semblables, quand on ne se trouve pas dans des conditions morales semblables, ce ne serait plus de la justice.

XIII. En second lieu, dans le cas où l’on est honnête et homme de valeur ; car, dans ce cas, on juge sainement et l’on hait l’injustice.

XIV. De même, si l’on a de l’ambition et un vif désir d’accomplir certaines actions et, surtout, si notre ambition a pour objectif tel avantage dont les autres seraient précisément indignes.

XV. En un mot, et d’une manière générale, ceux qui prétendent mériter telle chose dont ils ne jugent pas les autres dignes sont enclins à s’indigner contre ceux-ci, et à l’occasion de cette même chose. Voilà pourquoi les caractères serviles, sans valeur et sans ambition, ne sont pas susceptibles de s’indigner : il n’est rien dont ils se puissent croire eux-mêmes être dignes.

XVI. On voit aisément, d’après cela, dans quelles circonstances la malchance, les échecs, le manque de réussite des autres doivent nécessairement nous réjouir ou, du moins, nous laisser indifférents. Les explications qui précèdent donnent une idée claire des circonstances opposées. Par conséquent, si le discours met les juges dans une telle disposition, et que les personnes qui prétendent avoir droit à notre pitié, ainsi que les motifs allégués pour la faire naître, soient présentés comme indignes d’arriver à ce résultat et comme méritant plutôt de ne pas l’obtenir, il deviendra impossible que la pitié soit excitée.

CHAPITRE X

De l’envie.

I. On voit aisément quels motifs suscitent l’envie, quelles personnes nous font envie et dans quel état d’esprit sont les envieux ; s’il est vrai que l’envie est la peine que l’on éprouve à la vue d’un succès en fait de choses que nous avons considérées comme avantageuses par rapport à ceux d’une condition semblable à la nôtre, non pas eu égard à notre intérêt, mais à leur intérêt, à eux. En effet, on aura un sentiment d’envie vis-à-vis de personnes qui sont, ou paraissent être nos semblables.

II. J’entends par « nos semblables » ceux qui le sont par la naissance, les liens de parenté, l’âge, la profession, la considération, les moyens d’existence. Ceux-là seront envieux qui ont toutes sortes de biens, ou peu s’en faut ; c’est pour cela que ceux qui font de grandes affaires et qui ont du bonheur sont enclins à l’envie : ils s’imaginent toujours que ce qu’on acquiert leur appartient.

III. De même ceux qui obtiennent des distinctions exceptionnelles à quelque titre particulier, et principalement pour leur sagesse, ou pour leur bonheur. Les ambitieux sont aussi plus portés à l’envie que les gens dépourvus d’ambition. De même encore ceux qui affectent d’être des sages, car leur ambition est tournée du côté de la sagesse ; et, d’une manière générale, ceux qui recherchent la renommée en quelque chose sont envieux par rapport à cette même chose ; et encore les gens d’un petit esprit, car tout leur semble d’une grande importance.

IV. Quant aux motifs de l’envie, nous avons déjà parlé de ceux qui sont des avantages. Les travaux dans lesquels on recherche la renommée ou les honneurs et pour lesquels on a soif de gloire, les événements heureux qui nous arrivent, presque tout cela laisse une place à l’envie et, principalement, ce qui est un objet de convoitise, ou ce que nous croyons nous être dû, ou encore les choses dont la possession contribue quelque peu à augmenter notre supériorité, on à diminuer notre infériorité.

V. On voit clairement aussi à qui l’on porte envie : nous l’avons expliqué du même coup ; c’est-à-dire que l’on porte envie à ceux que rapprochent de nous le temps, le lieu, l’âge, le genre de renommée. De là, ce vers :

La parenté connaît, elle aussi, le sentiment de l’envie.

L’envie atteint encore ceux avec qui l’on est en rivalité, car on est en rivalité avec ceux dont nous venons de parler, tandis que ceux qui existaient il y a des centaines d’années, ou qui surviendront dans l’avenir, ou qui sont morts, personne n’est en rivalité avec eux, pas plus qu’avec ceux qui habitent aux Colonnes d’Hercule, ni ceux qu’une grande différence, en plus ou en moins, sépare de nous ou des autres. Voilà pour les objets d’envie et pour les envieux de cette sorte.

VI. Mais, comme on est en compétition avec ses concurrents, avec ses rivaux en amour, et, d’une manière générale, avec ceux qui convoitent le même objet que nous, il en résulte, nécessairement, que ce sont surtout ces sortes de personne qui excitent l’envie. De là le proverbe : « Potier contre potier. »

VII. De même à ceux qui atteignent promptement leur but portent envie ceux qui l’atteignent avec peine ou ne l’atteignent pas du tout.

VIII. À ceux encore dont les acquisitions ou les succès sont un reproche pour nous ; c’est le cas de ceux qui nous touchent de près ou sont dans une condition semblable à la nôtre, car on sent bien que c’est par sa propre faute que l’on n’obtient pas le même avantage, et cette pensée, en causant du chagrin, fait naître l’envie.

IX. De même à ceux qui possèdent ou se sont procuré tels biens qu’il nous eût été convenable de posséder, ou que nous possédions jadis ; c’est ce qui fait que les vieillards portent envie aux jeunes gens.

X. Ceux qui ont fait de grandes dépenses pour une œuvre portent envie à ceux qui ont obtenu le même résultat à peu de frais.

XI. On voit clairement aussi de quoi se réjouissent les gens de cette sorte, quelles personnes leur font plaisir et dans quel état d’esprit ils se trouvent. En effet, s’ils s’affligent de ne pas être dans telle condition donnée, ils se réjouiront d’être mis dans cette condition par des motifs contraires. Par conséquent, si l’auditoire est dans cette disposition d’esprit et que ceux qui prétendent inspirer la pitié et obtenir ce qu’ils demandent soient des gens tels que nous l’avons expliqué, il est manifeste qu’ils ne réussiront pas à exciter la pitié de ceux qui disposent de leur sort.

CHAPITRE XI

De l’émulation.

I. Dans quel état d’esprit a-t-on de l’émulation ; quels en sont les sujets et les motifs, c’est ce que rendra évident ce qui va suivre. En effet, si l’émulation est la peine que nous fait éprouver l’existence constatée de biens honorables dont l’acquisition pour nous est admissible, et obtenus par des gens dont la condition naturelle est semblable à la nôtre, peine causée non pas parce qu’un autre les obtient, mais parce que nous ne les obtenons pas nous-mêmes (aussi l’émulation est-elle un sentiment honnête et se rencontre-t-elle chez des gens honnêtes, tandis que celui de l’envie est vil et particulier aux âmes viles ; car le premier s’applique, par émulation, à obtenir les biens qu’il recherche et l’autre, par envie, à empêcher le prochain de les avoir), il résulte nécessairement de là que les personnes portées à l’émulation sont celles qui se jugent dignes de biens qu’elles n’ont pas, car personne n’a de prétention sur les biens dont l’obtention paraît impossible. Voilà pourquoi les jeunes gens et les esprits élevés sont animés de ce sentiment. Il en est de même de ceux qui possèdent tels biens dont seront dignes les hommes honorables, c’est-à-dire les richesses, de nombreuses relations, des fonctions publiques, et toutes choses analogues. En effet, comme c’est un devoir pour eux d’être des gens de bien, c’est parce que ces sortes d’avantages reviennent de droit aux gens de bien qu’ils excitent leur émulation.

II. Pareillement ceux que les autres jugent dignes (de ces biens).

III. Ceux dont les ancêtres, les parents, les familiers, la race, le pays sont honorables, trouvent dans ces circonstances un motif d’émulation ; car ils croient avoir une part de cette honorabilité et s’en jugent dignes.

IV. Maintenant, si les biens honorables sont faits pour exciter l’émulation, il s’ensuit, nécessairement, que les vertus sont dans ces conditions, ainsi que tout ce qui peut profiter aux autres et les obliger (car on honore également) ceux qui obligent et ceux qui sont honnêtes, et tous les biens dont la jouissance s’étend sur le prochain ; par exemple, la richesse et la beauté, plutôt que la santé.

V. On voit clairement aussi quels sont ceux qui doivent exciter notre émulation ; ce sont :

Ceux qui possèdent ces biens et d’autres de même nature, c’est-à-dire les biens que nous avons déjà énumérés, tels que le courage, la sagesse, la fonction publique, car les fonctionnaires publics peuvent rendre service à beaucoup de monde. De même les chefs d’armée, les orateurs, et tous ceux qui possèdent un pouvoir analogue.

VI. Ceux dont un grand nombre de gens voudraient avoir la situation, recherchent la société ou l’amitié ; ceux qui provoquent une admiration générale, ou la nôtre propre.

VII. Ceux dont l’éloge et les louanges sont célébrés par les poètes ou les logographes. On méprise ceux qui sont dans les conditions contraires, car le mépris est le contraire de l’émulation, le fait d’avoir de l’émulation le contraire de celui de mépriser ; et la conséquence nécessaire, c’est que ceux qui éprouvent un sentiment d’émulation, ou ceux qui l’inspirent, sont portés à mépriser les personnes et les choses dans lesquelles on trouve les inconvénients contraires aux avantages qui font naître l’émulation. C’est ce qui fait que l’on méprise souvent ceux qui ont du bonheur, lorsque la chance leur arrive sans être accompagnée de biens honorables.

Voilà ce que nous avions à dire pour exposer les moyens par lesquels peuvent être excitées et dissipées les passions dont se tirent les preuves.

CHAPITRE XII

Des mœurs. — De celles de la jeunesse.

I. Maintenant, discourons sur les mœurs et voyons dans quels divers états d’esprit on se trouve suivant les passions, les habitudes, les âges et la bonne ou mauvaise fortune.

II. J’appelle passions la colère, le désir et tout ce qui a fait le sujet de nos explications précédentes ; — habitudes (ἕξεις), les vertus et les vices ; nous avons qualifié plus haut, à cet égard, les motifs des déterminations et des tendances de chacun. Les âges sont : la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse. J’appelle « fortune » : la noblesse, la richesse, les facultés, leurs contraires et, généralement, le bonheur et le malheur.

III. Sous le rapport des mœurs, les jeunes gens sont susceptibles de désirs ardents et capables d’accomplir ce qui fait l’objet de ces désirs. En fait de désirs corporels, ils sont surtout portés à écouter celui qui se rattache aux plaisirs de l’amour et ne peuvent le maîtriser.

IV. Ils sont changeants et promptement dégoûtés de ce qui les a passionnés. Leurs désirs sont violents, mais tombent vite. Leurs volontés sont intenses, mais sans grande force, comme la soif ou la faim chez les malades.

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