Rhétorique (page 9)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VIII. Ceux qui sont en état de commettre un préjudice donnent toujours des craintes à ceux qui sont dans le cas d’être préjudiciés ; et en effet, les hommes commettent des injustices presque aussi souvent qu’ils en ont le pouvoir. Il en est de même de ceux qui ont subi un préjudice, ou qui peuvent en avoir subi ; car ils guettent toujours l’occasion de se venger. De même encore ceux qui en ont fait subir donnent à craindre qu’ ils ne recommencent dès qu’ils en auront la faculté, dans la crainte de représailles. Car cette éventualité a été posée comme étant à craindre.

IX. De même les compétiteurs poursuivant un même but qu’ils ne peuvent atteindre tous deux ensemble, car on est toujours en lutte avec les gens placés dans ces conditions.

X. Ceux qui se rendent redoutables à plus puissant que nous le sont aussi pour nous-mêmes, car on pourrait plutôt nous nuire que nuire à des gens plus puissants que nous. Ceux qui redoutent des gens plus puissants que nous sont à craindre, pour la même raison.

XI. Sont encore à craindre ceux qui ont perdu des gens plus puissants que nous, et même ceux qui s’attaquent à des gens moins puissants que nous. En effet, ils sont à craindre dès maintenant, ou le seront quand leur puissance sera devenue plus grande. Parmi les gens qui ont éprouvé un préjudice (par notre fait), qui sont nos ennemis et nos rivaux, ce ne sont pas ceux qui s’emportent et qui éclatent en injures, mais ceux qui sont d’un naturel calme, dissimulé et fourbe ; car ces sortes de gens ne laissent pas voir les coups qu’ils sont près de nous porter et, par suite, on n’est jamais sûr d’en être éloigné.

XII. Tout ce qui est redoutable l’est encore davantage lorsque, une faute étant commise, il n’est aucun moyen de la réparer et que, loin de là, cette réparation ou bien est chose absolument impossible, ou bien n’est pas en notre pouvoir, mais plutôt au pouvoir de nos adversaires.

On a encore des craintes à propos des maux auxquels il n’y a pas de remède, ou bien auxquels il n’y en a pas d’une application facile. Pour parler en thèse générale, sont des sujets de crainte tous les événements qui, frappant ou menaçant les autres, nous inspirent un sentiment de pitié. Ainsi donc, ce qui motive la crainte et ce qui la fait naître, nous en avons cité pour ainsi dire les exemples les plus importants. Quant à la disposition d’esprit où se trouvent ceux qui ont des craintes, c’est ce qu’il s’agit d’expliquer maintenant.

XIII. Si la crainte est un sentiment inhérent à la perspective d’une épreuve funeste, il est évident que personne ne craint rien : ni parmi ceux qui croient ne devoir rien éprouver, ni en fait d’épreuves dont on se croit exempt, ni de la part de gens de qui l’on n’en attend pas, ni dans les situations où l’on se croit à l’abri.

Il s’ensuit donc, nécessairement, que la crainte s’empare de ceux qui se croient exposés à une épreuve, qu’ils craignent ceux de qui ils l’attendent, ainsi que l’épreuve elle-même et la situation qui doit l’amener.

XIV. On ne se croit exposé aux épreuves ni lorsqu’on est, ni lorsqu’on se juge en pleine prospérité ; c’est ce qui rend arrogant, dédaigneux et téméraire. Ce qui nous met dans cette disposition, c’est la fortune, la force, l’étendue de nos relations d’amitié, la puissance. — Ni lorsqu’on croit avoir traversé des passes terribles, au point d’être trempé pour toute éventualité ; tels, par exemple, ceux qui ont déjà reçu la bastonnade. Seulement il faut qu’il y ait en nous un vague espoir de salut dans l’affaire où nous nous débattons. Une marque de cette vérité, c’est que la crainte nous rend capables de prendre un parti, tandis que personne ne délibère plus dans une situation désespérée

XV. Ainsi donc il faut mettre les gens dans une telle disposition d’esprit, lorsque l’intérêt de notre cause est de leur faire craindre qu’ils ne soient exposés à telle épreuve, et alléguer que, en effet, d’autres personnes plus fortes l’ont subie, et montrer ceux qui, dans des conditions semblables, la traversent ou l’ont déjà traversée, par le fait de gens desquels ils ne croyaient pas devoir l’attendre et quand cette épreuve, ainsi que la circonstance qui l’a produite, étaient loin de leur pensée.

XVI. Maintenant que l’on voit clairement en quoi consiste la crainte, ce qui la fait naître, quel est l’état d’esprit de ceux qui l’éprouvent, on verra non moins clairement, par suite, ce que c’est que l’assurance, sur quels objets elle porte, et comment se conduisent les gens qui en ont ; car l’assurance est le contraire de la crainte, et l’homme doué d’assurance le contraire de l’homme timoré. L’assurance est donc l’espoir du salut, accompagné de l’idée que ce salut est à notre portée, et que les choses à craindre ou n’existent pas, ou sont loin de nous.

XVII. Ce qui donne de l’assurance, c’est l’éloignement du danger et la proximité des choses qui rassurent ; c’est l’existence d’un moyen de réparer le mal et d’un secours ou multiple, ou d’une grande importance, ou l’un et l’autre. On a de l’assurance lorsqu’on n’a pas éprouvé un préjudice ; qu’on n’en a pas causé ; lorsqu’on n’a pas du tout de compétiteurs, ou que nos compétiteurs n’ont aucune puissance, ou que ceux qui ont de la puissance sont nos amis. De même, lorsqu’on a rendu des services ou qu’on en a reçu ; ou encore lorsque les gens intéressés à notre action sont plus nombreux, ou plus puissants, ou l’un et l’autre.

XVIII. Étant donnée cette disposition, on a de l’assurance si l’on croit avoir réussi en beaucoup d’affaires et n’avoir pas été éprouvé ; ou bien si l’on a souvent affronté le danger et qu’on y ait échappé ; car il y a deux manières, pour l’homme, d’être inaccessible à la passion : tantôt c’est qu’il n’a pas traversé d’épreuves, tantôt qu’il a eu le moyen de s’en tirer. C’est ainsi que, dans les dangers de la vie maritime, une même confiance dans l’avenir anime ceux qui n’ont pas l’expérience de la tempête et ceux qui puisent les moyens de salut dans cette expérience.

XIX. De même lorsque le fait en question ne donne de crainte ni à nos pareils, ni à nos inférieurs, ni aux personnes sur lesquelles nous croyons avoir un avantage ; or on croit avoir un avantage sur quelqu’un lorsqu’on l’a emporté sur lui, ou sur des gens plus forts que lui, ou sur ceux de sa force.

XX. De même encore si l’on croit posséder en plus grand nombre, ou dans une plus grande proportion, les biens dont la jouissance plus complète nous rend redoutables. Telle, par exemple, la supériorité de nos finances, de nos corps de troupes, de nos amis, de notre pays et de notre organisation militaire, à tous les points de vue et même aux points de vue principaux. De même, si l’on n’a causé de préjudice à personne, ou que ce soit seulement à un petit nombre de gens, ou à des gens qui ne sont pas en position de nous faire peur.

XXI. Enfin, d’une manière générale, si les desseins des dieux tournent à notre avantage, ou ceux de toutes sortes, ou ceux dont la manifestation nous arrive par les présages et les oracles. En effet, il y a de l’assurance dans le sentiment de la colère ; ce n’est pas le fait de commettre une injustice, mais celui d’en subir une qui excite ce sentiment en nous ; or nous supposons que c’est aux victimes d’une injustice que la volonté divine sera secourable.

XXII. De même lorsque, se livrant à un premier effort, on se croit à l’abri d’épreuves présentes, ou futures, et que l’on compte sur le succès.

Nous nous sommes expliqué sur les choses qui inspirent de la crainte et sur celles qui donnent de l’assurance.

CHAPITRE VI

De quoi avons-nous honte et n’avons-nous pas honte ? — Devant qui avons-nous honte ? — Dans quelle disposition avons-nous honte

I. Quelles sont les choses dont nous avons honte et celles dont nous n’avons pas honte ; devant qui et dans quelle disposition éprouvons-nous ce sentiment, c’est ce que l’on va rendre évident.

II. La honte sera une peine occasionnée par celles des choses fâcheuses, ou présentes, ou passées, ou futures, qui paraissent donner de nous une mauvaise opinion. L’impudence sera une sorte de mépris et d’indifférence à cet égard.

III. Si la honte est telle que nous l’avons définie, il s’ensuit nécessairement que l’on a honte à propos de celles des choses fâcheuses qui paraissent laides, soit à nous-mêmes, soit à ceux dont l’opinion nous touche. À cette classe appartiennent toutes les actions dérivant d’un vice par exemple, jeter son bouclier ou prendre la fuite ; car c’est là un effet de la lâcheté ; soit encore, garder frauduleusement un dépôt confié, car c’est là un effet de l’improbité.

IV. Avoir eu des rapports d’une nature illicite au point de vue de la personne, du lieu, ou du temps ; car c’est là en effet de l’incontinence.

V. Tirer profit d’objets sans valeur, ou d’un commerce déshonorant, ou spéculer dans des conditions impossibles, comme, par exemple, sur des pauvres et des morts. De là le proverbe : « Il dépouillerait un mort ; » car c’est là un effet de l’amour sordide du gain, de l’avarice.

VI. Ne pas secourir quand on en a les moyens pécuniaires, ou prêter un secours insuffisant et accepter des secours de gens qui n’ont pas autant de ressources que nous.

VII. Emprunter à la personne qui fera mine de demander, et demander à qui fera mine de réclamer son dû ; faire une réclamation au moment où l’on vient nous demander, et faire des compliments pour avoir l’air de demander, et insister après avoir été refusé ; car ce sont autant de marques d’avarice.

VIII. Louer une personne en sa présence est un acte de flatterie. Faire un éloge outré de ses qualités et passer l’éponge sur ses défauts ; témoigner une peine exagérée sur la douleur d’un autre, et mille autres démonstrations analogues ; car ce sont là aussi des signes de flatterie.

IX. Ne pas savoir supporter les fatigues que supportent bien des personnes plus âgées que nous, plus délicates, plus fortunées, ou, en général, qui paraissent moins en état de les supporter ; car ce sont là des signes de mollesse.

X. Accepter des libéralités d’un autre, et cela à plusieurs reprises ; reprocher celles dont on est l’auteur ; car ce sont là des marques de petitesse d’esprit et de bassesse.

XI. Parler à tout instant de soi et se vanter ; présenter comme de soi ce qui est d’un autre ; car c’est là de la jactance. Il en est de même de tous les effets et de toutes les marques, de chacun des vices et de leurs analogues, car ce sont autant de choses laides et ignominieuses.

XII. Ajoutons-y le fait de ne pas avoir sa part des choses honorables auxquelles participent tous les hommes, ou tous nos pareils, ou le plus grand nombre. Or j’appelle « nos pareils » ceux de notre race, de notre pays, de notre âge, de notre famille et, généralement, ceux qui vont de pair avec nous ; car, dès lors, il est honteux de ne pas recevoir sa part, d’instruction par exemple, dans une mesure donnée, et des autres biens semblablement. Il l’est encore davantage si cette non participation paraît être de notre faute ; car, dès lors, elle est plutôt causée par un vice de notre nature si nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos imperfections passées, présentes ou futures.

XIII. Ceux-là sont encore honteux qui ont subi, subissent ou subiront telles épreuves dont les suites sont la déconsidération et la réprobation. Tel est, par exemple, le cas où nous nous prêtons, en personne, à des actes déshonorants, entre autres à l’outrage aux mœurs. Tel est encore celui qui nous expose à l’incontinence, soit spontanément, soit malgré nous, ou à la violence, malgré nous. car le support de ces épreuves a pour origine le manque de cœur ou la lâcheté, et l’impuissance à s’en défendre. Telles sont les choses dont on a honte, ainsi que d’autres analogues.

XIV. Mais, comme la honte est une idée que l’on se fait de la déconsidération encourue, et suggérée par cette déconsidération même, plutôt que par les conséquences de l’acte accompli (personne ne songe à sa réputation, si ce n’est à cause de ceux qui l’établissent), il s’ensuit nécessairement que l’on a honte, par rapport à l’opinion de ceux que l’on considère.

XV. On considère ceux qui nous admirent, ceux que nous admirons, et ceux dont on veut être admiré, et ceux avec lesquels on rivalise et ceux dont on ne dédaigne pas l’opinion.

XVI. Quant à ceux dont on veut être admiré et que l’on admire, ce sont les gens qui possèdent quelqu’un des biens honorables, ou ceux auxquels il nous arrive de demander quelques-unes des choses qu’ils ont à leur disposition ; ainsi les amoureux.

XVII. Nous rivalisons avec nos pareils. On se préoccupe de l’opinion des gens sensés comme ayant un sentiment juste des choses ; tels sont, par exemple, les vieillards et les personnes éclairées.

XVIII. Les choses qui frappent les yeux et qui se font au grand jour, provoquent la honte. De là, le proverbe : « La pudeur est dans les yeux. » Aussi avons-nous plus de retenue devant ceux qui devront être toujours en notre présence et ceux qui font attention à nos actes, parce que les uns et les autres ont les yeux sur nous.

XIX. De même devant ceux qui ne sont pas en faute pour le même objet que nous, car il est évident que leur opinion nous sera défavorable ; et devant ceux qui ne sont pas portés à l’indulgence pour ceux qu’ils prennent en faute. En effet, les actions dont on est soi-même capable, on ne s’indigne pas, dit-on, de les voir faire au prochain ; et, par contre, ce qu’on ne fait pas soi-même, il est évident qu’on s’en indigne.

XX. Devant ceux qui sont enclins à répandre des bruits dans le monde ; car il n’y a point de différence entre n’avoir pas d’opinion sur un fait, et ne pas le divulguer. Or ceux qui sont portés à divulguer nos actes, ce sont les gens que nous avons lésés, attendu qu’ils sont toujours à l’affût ; les médisants, car ils sont prêts à dénoncer ceux qui ne sont pas en faute et, à plus forte raison, ceux qui y sont ; les gens dont la vie se passe à voir les fautes du prochain, ce qui est le cas des moqueurs et des auteurs comiques ; car ce sont autant de gens médisants et enclins au commérage. De même encore devant ceux auprès desquels nos démarches n’ont jamais manqué de réussir ; car on est dans la disposition de gens qui se sentent admirés. Voilà pourquoi on a honte devant les personnes qui viennent demander un premier service, n’ayant jamais eu, jusqu’alors, à risquer sa considération en leur présence.

C’est dans ce cas que se trouvent ceux qui depuis peu, veulent être nos amis, car ils ont arrêté leur vue sur nos plus beaux côtés. C’est ce que fait ressortir la belle réponse d’Euripide aux Syracusains . Tel est aussi le cas de nos relations anciennes quand elles n’ont donné lieu à aucune mauvaise action de notre part.

XXI. On est pris de honte non seulement au sujet des choses que nous avons qualifiées de honteuses, mais encore à la vue de ce qui en est le signe ; par exemple, non seulement en nous livrant aux plaisirs aphrodisiaques, mais encore à la vue d’un indice de ces plaisirs ; et non seulement en faisant des choses honteuses, mais rien qu’à en parler.

XXII. Semblablement aussi, nous avons honte non seulement devant ceux que nous avons dit, mais encore devant les personnes dont la vue nous les rappellera ; par exemple, leurs serviteurs, leurs amis.

XXIII. Maintenant, d’une manière générale, nous n’avons honte ni devant ceux pour l’opinion de qui nous n’avons qu’un profond dédain, — en effet, personne ne s’observe devant de jeunes esclaves ou des animaux ; — ni, dans les mêmes circonstances, devant nos familiers ou des inconnus ; mais bien devant nos familiers, dans telles circonstances où la vérité semble intéressée, et devant des étrangers dans celles où la loi est en jeu.

XXIV. Voici encore des situations où l’on pourrait avoir honte : d’abord s’il se trouvait en notre présence quelqu’une des personnes que nous avons dit nous inspirer de la retenue. Tels étaient ceux que nous admirons ou qui nous admirent, ceux de qui nous tenons à être admirés ou auxquels nous avons à demander quelque service que l’on n’obtiendrait pas si l’on ne jouissait pas de leur considération, et cela soit qu’on nous voie (c’est dans ce sens que Cydias, lors de la délibération relative à la clérouchie de Samos, s’exprima devant le peuple. Il prétendait que les Athéniens supposassent les Grecs placés tout autour d’eux pour les observer, et non pas seulement informés du décret qu’ils allaient voter , soit que l’on se tienne près de nous, ou que l’on doive s’apercevoir de notre conduite. C’est pour cela que, dans le malheur, on n’aime pas à être vu de ceux qui, naguère, nous jalousaient, car ceux qui nous jalousent ont pour nous un sentiment d’admiration.

XXV. Soit encore le cas où il y a quelque chose de déshonorant dans nos propres affaires et dans nos actions, ou dans celles de nos ancêtres, ou de quelques personnes dont les intérêts sont liés aux nôtres et, d’une manière générale, de ceux pour qui nous avons honte. À cette dernière catégorie appartiennent d’abord ceux dont nous avons parlé (précédemment), et encore ceux dont nous répondons, ceux qui ont reçu nos leçons ou nos conseils.

XXVI. Soit enfin le cas où d’autres, parmi nos pareils, excitent notre émulation ; car il est beaucoup d’actions que la réserve à garder vis-à-vis de ces personnes nous suggère, ou nous interdit.

XXVII. Ceux qui doivent être en vue et dont la conduite sera épluchée au grand jour par ceux qui sont dans leur secret seront encore plus sujets à la honte. De là ce mot du poète Antiphon, au moment de périr sous la bastonnade par l’ordre de Denys. Voyant ses compagnons de supplice se cacher la tête dans leur manteau au sortir des portes : « Pourquoi vous cacher la tête, dit-il ; serait-ce pour que personne, dans cette foule, ne nous puisse reconnaître demain ? »

Voilà pour ce qui concerne la honte. Quant à l’absence de honte , il est évident que nous pourrons tirer un bon parti des arguments contraires.

CHAPITRE VII

Des personnes à qui l’on fait une faveur. — Des motifs de la faveur accordée. — De la disposition d’esprit de ceux qui l’accordent.

I. À qui fait-on une faveur ; à quel titre ; dans quel état d’esprit la fait-on, c’est ce que montrera clairement la définition de la faveur.

II. La faveur sera donc ce dont une personne qui possède est dite gratifier celui qui a besoin, non pas en retour d’autre chose, ni dans l’intérêt de celui qui gratifie, mais dans l’intérêt pur et simple de celui qui reçoit cette faveur.

III. La faveur est importante si ceux qui la reçoivent ont de grands besoins ; si l’objet en est considérable et difficile à obtenir ; si elle est accordée dans des circonstances graves et délicates ; enfin, si l’auteur de cette faveur est seul à agir ou le premier ou le principal.

IV. Les besoins sont des appétits, et au premier rang sont ceux auxquels se joint le chagrin de la privation. Il en est ainsi des désirs passionnés, de l’amour, par exemple, et dans les souffrances physiques, dans les dangers. En effet, celui qui court un danger éprouve un désir passionné ; de même celui qui est dans l’affliction. Aussi ceux qui sont plongés dans la misère ou vivent dans l’exil trouvent-ils un bienfait dans le service, si minime que ce soit, qui leur est rendu, eu égard à l’étendue de leurs besoins et à leur situation. Ainsi, par exemple, celui qui, dans le Lycée, a procuré une natte de jonc .

V. Il est donc nécessaire, surtout pour de telles occasions, que l’on use de bons offices, ou sinon, pour des occasions équivalentes, ou plus importantes. Ainsi, comme on voit clairement dans quelle circonstance et à quel titre on fait une faveur, il est évident qu’il faut présenter les uns d’après cela, en les montrant comme étant encore ou ayant été dans un chagrin, ou dans un besoin de cette gravité, et obliger les autres en leur rendant tel ou tel service, lorsqu’ils éprouvent tel ou tel besoin.

VI. Il est facile de voir aussi d’où l’on doit tirer les arguments pour supprimer l’idée d’une faveur et pour ôter aux gens tout sentiment de gratitude. En effet, ou bien on alléguera que le service rendu est, ou était intéressé : dès lors, nous l’avons vu, ou il n’y a plus faveur, ou bien ce service était l’effet d’un hasard ou de la contrainte ; ou encore que ce n’était qu’un procédé de réciprocité, et non une faveur spontanée soit à la connaissance, soit à l’insu de son auteur, car, dans les deux cas, le caractère de réciprocité subsiste et, par suite, il n’y aurait pas de faveur.

VII. Il faut examiner chacun de ces cas sous tous les chefs de catégories, car la faveur doit remplir certaines conditions de nature, de grandeur, de qualité, de temps et de lieu. Un signe qui sert à reconnaître la faveur, c’est lorsque l’on n’a pas accordé un bon office trop peu important, ou que l’on n’a pas fait la même chose, ou autant, ou plus pour ses ennemis ; car il ressortirait de là qu’on n’aurait pas agi ainsi dans notre propre intérêt, — ou bien quand, au contraire, on rend sciemment un mauvais service, car nul ne convient qu’il a besoin de choses mauvaises. Voilà qui est expliqué sur le fait d’accorder une faveur ou de la refuser.

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