Rhétorique (page 16)
V. Quant aux autres, il faut les laisser de côté pour les raisons données plus haut et parce qu’ils sont métriques. Le péan est d’un bon emploi, vu que, considéré isolément, il ne sert pas de mesure aux rythmes précités, de sorte que c’est lui qui se dissimule le mieux. Aujourd’hui donc, on emploie un péan, et cela au début ; mais il faut que le début et la fin différent.
VI. Il y a deux formes de péans opposées l’une à l’autre : l’une d’elles convient au début ; c’est le péan qui commence par une longue et finit avec trois brèves. Ainsi :
Δαλογενὲς εἴτε Λυκίαν…
et
Χρυσεοκόμα Ἕκατε, παῖ Διός… ;
l’autre péan, au contraire, est celui où trois brèves viennent en premier lieu et la longue en dernier :
Μετὰ δὲ γᾶν ὕδατα τ ᾽ ὠκεανὸν ἠφάνισε νύξ.
Ce péan sert de finale, car la syllabe brève, étant incomplète, produit quelque chose de tronqué, tandis qu’il faut que la finale soit tranchée au moyen de la longue et soit bien marquée, non point par les soins du copiste, ni par le signe de ponctuation, mais par le rythme.
VII. Ainsi donc, comme quoi l’élocution doit être bien rythmée et non pas dépourvue de rythme, quels rythmes la rendent bien rythmée et dans quelles conditions ils la rendent telle, nous venons de l’expliquer.
CHAPITRE IX
Du style continu et du style périodique.
I. Il faut ou que l’élocution soit continue et liée par la conjonction, de même que l’introduction dans les dithyrambes, ou bien qu’elle procède par tours et retours , semblable en cela aux antistrophes des anciens poètes.
II. L’élocution continue est celle des anciens. « Voici l’exposition de l’histoire d’Hérodote le Thurien…» Précédemment, tous les écrivains employaient ce tour, mais aujourd’hui c’est le petit nombre.
J’appelle élocution continue celle qui ne prend fin que lorsque la chose à dire est terminée. Elle manque d’agrément, en raison de son caractère indéfini ; car tout le monde aime à saisir la fin. C’est ainsi que, (dans les courses) arrivé aux bornes, on est essoufflé et l’on est à bout de forces, tandis qu’auparavant, en voyant devant soi le terme (de la course), on ne sent pas encore sa fatigue. Voilà donc ce que c’est que l’élocution continue.
III. Elle procède par tours et retours quand elle consiste en périodes. Or j’appelle période une forme d’élocution qui renferme en elle-même un commencement et une fin, ainsi qu’une étendue qu’on peut embrasser d’un coup d’œil. Elle est agréable et facile à saisir : agréable, parce qu’elle est le contraire de celle qui ne finit pas et que l’auditeur croit toujours posséder un sens, vu qu’on lui présente toujours un sens défini, tandis qu’il est désagréable de ne pouvoir jamais rien prévoir, ni aboutir à rien ; — facile à saisir en ce qu’elle est aisément retenue, ce qui tient à ce que l’élocution périodique est assujettie au nombre, condition la plus favorable à la mémoire, d’où vient que tout le monde retient les vers mieux que la prose ; car ils sont assujettis au nombre, qui leur sert de mesure.
IV. Il faut que la période se termine avec le sens et ne soit pas morcelée, comme ces ïambes de Sophocle (sic) :
Καλυδὡν μὲν, ἤδε γαῖα Πελοπείας χθονοός…
En effet, cette division pourrait faire comprendre tout autre chose que (la pensée du poète), comme qui dirait, dans cet exemple, que Calydon est dans le Péloponnèse.
V. La période est tantôt composée de membres, tantôt tout unie. La période composée de membres est à la fois achevée et divisée, avec des repos commodes pour la respiration, établis non pas dans chaque partie comme pour la période précitée, mais dans sa totalité. Le membre est l’une de ces deux parties. J’appelle période tout unie celle qui n’a qu’un membre.
VI. Les membres, ainsi que les périodes, ne doivent être ni écourtés, ni prolongés. Trop de brièveté fait souvent trébucher l’auditeur ; car il arrive nécessairement, quand celui-ci, lancé sur une certaine étendue dont il mesure le terme en lui-mêmee, est brusquement interrompu par un arrêt de la phrase, qu’il trébuche, comme devant un obstacle. Par contre, trop de longueur fait que l’auditeur vous abandonne, de même que ceux qui retournent sur leurs pas au delà du terme de la promenade ; car ces derniers abandonnent ceux qui se promènent avec eux. Il en est de même des périodes prolongées. Le discours ressemble alors à une introduction (dithyrambique) et il arrive ce que Démocrite de Chio reproche à Mélanippide en le raillant d’avoir fait des introductions, au lieu de faire des antistrophes :
L’homme se nuit à lui-même en voulant nuire à autrui.
Et l’introduction prolongée nuit surtout à celui qui l’a faite. En effet, c’est le cas d’appliquer ce reproche aux périodes à longs membres. Alors, si les membres sont écourtés, il n’y a plus de période.
VII. Le style composé de membres procède tantôt par divisions, tantôt par antithèses ; par divisions, comme dans cet exemple : « Je me suis souvent étonné que, parmi ceux qui ont réuni des panégyries et qui ont institué des concours gymniques… ; » - par antithèses; auquel cas un contraire est placé auprès ou en face de son contraire, ou bien le même est relié à ses contraires. Exemple : « Ils furent utiles à ces deux classes de personnes, ceux qui demeurèrent et ceux qui les suivirent, car, en faveur de ces derniers, ils acquirent plus de bien qu’ils n’en avaient chez eux, et aux autres ils laissèrent assez de terre pour vivre chez eux. » Les contraires sont « demeurer, suivre ; assez, plus ». — « De sorte que, et pour ceux qui manquaient de bien et pour ceux qui voulaient jouir du leur, la jouissance est opposée à l’acquisition . » Autre exemple : « Il arrive souvent, en de telles conjonctures, que les sages échouent et que les fous réussissent. » — « Dès lors, ils reçurent le prix de leur bravoure et, peu de temps après, ils obtenaient l’empire de la mer. » — « … Naviguer sur le continent et marcher à pied sec sur la mer, après avoir relié les deux rivages de l’Hellespont et creusé le mont Athos. » — « Citoyens de par la nature, ils étaient, de par la loi, privés de leur cité. » — « Parmi eux, les uns avaient eu le malheur de périr, et les autres la honte de survivre. » — « (Il est honteux) que les particuliers aient des serviteurs barbares et que l’État voie avec indifférence nombre de ses alliés tomber en esclavage. » — « Avoir la perspective soit de les posséder vivants, soit de les abandonner après leur mort . » Citons encore ce que quelqu’un a dit de Tholaüs et de Lycophron en plein tribunal : « Ces hommes, lorsqu’ils étaient chez eux, vous vendaient ; et, venus chez vous, ils se sont mis en vente. » En effet, toutes ces propositions réalisent ce que nous avons dit.
VIII. Ce genre de style est agréable, parce que les contraires sont très reconnaissables et que les idées mises en parallèle n’en sont que plus faciles à saisir. Ajoutons que cette forme ressemble à un syllogisme ; car la réfutation n’est autre chose qu’une réunion des propositions opposées.
IX. L’antithèse est donc (une période) de cette nature. Il y a antithèse avec égalité lorsque les membres sont égaux, et antithèse avec similitude, lorsque chacun des membres a les parties extrêmes semblables. Or cela doit nécessairement avoir lieu soit au commencement, soit sur la fin. Le commencement comprend toujours les mots (en entier), mais la fin (seulement) les dernières syllabes, ou les désinences du même mot, ou le même mot (en entier). Voici des exemples de ce qui a lieu au commencement :
Ἀγρὸν γὰρ ἔλαβεν ἀργὸν παρ ᾽ αὐτοῦ.
Δωρητοί τ ᾽ἐπέλοντο, παράρρητοί τ ᾽ἐπέεσσιν;
et des exemples de ce qui a lieu sur la fin :
Ωἰήθησαν αὐτὸν παιδίον τετοκέναι, ἀλλ ´ αὐτοῦ αἴτιον γεγονέναι. Ἐν πλείσταις δὲ φροντίσι καὶ ἐν ἐλαχίσταις ἐλπίσι
Voici, maintenant, un exemple des diverses désinences du même nom :
Ἄξιος δὲ σταθῆναι χαλκοῦς, οὐκ ἄξιος ὢν χαλκοῦ;
puis un exemple de la répétition du même mot :
« Mais toi, de son vivant, tu le dénigrais en parole, et, maintenant qu’il est mort, tu le dénigres par écrit. »
Exemple de la ressemblance d’une syllabe :
« Quel effet si terrible (δεινόν) aurait produit sur toi la vue d’un homme inoccupé (ἀργόν) ?
Il est possible que tout cela se rencontre dans la même phrase et qu’une même période ait une antithèse, avec égalité et avec similitude d’assonances finales (homéotéleuton). Quant aux commencements de périodes, on les a énumérés presque (tous) dans les livres adressés à Théodecte.
X. Il y a aussi de fausses antithèses, comme dans ce vers d’Épicharme :
Tantôt j’étais au milieu d’eux, tantôt auprès d’eux.
CHAPITRE X
Sur les mots d’esprit.
I. Ces explications données sur ces points, il faut dire en quoi consiste ce qu’on appelle les propos piquants et les mots heureux. Ces propos ont leur source tantôt dans un naturel bien doué, tantôt dans l’exercice. Montrer ce que c’est est du ressort de l’art qui nous occupe. Parlons-en donc dans tous les détails.
II. Le fait d’apprendre aisément est agréable pour tout le monde ; or les mots ont toujours une certaine signification et, par suite, tous les mots qui contribuent à nous enseigner quelque chose sont les plus agréables. Mais le sens des mots étrangers reste obscur et, d’autre part, celui des mots propres est chose connue. La métaphore est ce qui remplit le mieux cet objet ; car, lorsqu’il dit (Homère) que la vieillesse est (comme) la paille, il produit un enseignement et une notion par le genre, l’une et l’autre ayant perdu leurs fleurs.
III. Les images employées par les poètes atteignent le même but. Aussi, pour peu que l’emploi en soit bon, l’élégance se manifeste. En effet, l’image, comme on l’a dit précédemment, est une métaphore qui se distingue des autres par une exposition préalable ; de là vient qu’elle est moins agréable, étant trop prolongée. Elle ne dit pas que « ceci est cela » et, par conséquent, l’esprit ne cherche pas même « ceci ».
IV. Il s’ensuit nécessairement que l’élocution et les enthymèmes sont élégants lorsqu’ils sont promptement compris. Voilà pourquoi l’un ne goûte ni les enthymèmes entachés de banalité (et nous appelons banal ce qui est évident pour tout le monde et ne demande aucun effort d’intelligence), — ni ceux dont l’énoncé ne fait pas comprendre la signification, mais bien plutôt ceux dont le sens est compris dès qu’on les articule, si même il ne l’était pas auparavant, ou ceux dont le sens ne tarde guère à être saisi. En effet, dans ce dernier cas, nous apprenons quelque chose, tandis que, dans les précédents, on n’obtient ni l’un ni l’autre résultat .
V. Ainsi donc, l’on goûte ceux des enthymèmes qui ont ce caractère, d’après le sens des paroles énoncées, et aussi d’après l’expression envisagée dans sa forme, si l’on parle par antithèse. Dans cette phrase : « Et jugeant que la paix commune aux autres était la guerre pour eux-mêmes en particulier…, » on oppose la paix à la guerre.
VI. Ensuite d’après les mots, s’ils contiennent une métaphore, et alors il ne faut pas que celle-ci soit étrangère car on aurait peine à la comprendre ; ni banale, car elle ne ferait aucune impression. Puis, si l’on place (les faits) sous les yeux (de l’auditeur), car on voit mieux, nécessairement, ce qui est en cours d’exécution que ce qui est à venir. Il faut donc se préoccuper de ce triple but : la métaphore, l’antithèse et l’exécution.
VII. Des quatre sortes de métaphores, celles qui se font le plus goûter sont les métaphores par analogie. C’est ainsi que Périclès a dit : « La jeunesse qui a péri dans la guerre a laissé un vide aussi sensible dans la cité que si, de l’année, on retranchait le printemps. »
Leptine, parlant en faveur des Lacédémoniens, a dit qu’il ne fallait pas permettre que la Grèce fût réduite à perdre un œil. Céphisodote, voyant Charès insister pour rendre ses comptes au moment de la guerre olynthienne, dit, pour exprimer son indignation, « qu’il tentait de rendre ses comptes en tenant le peuple dans un four. » Et, pour exhorter les Athéniens à faire une expédition en Eubée : « Il faut, dit-il, après nous être approvisionnés, lancer le décret de Miltiade. » Iphicrate, sur ce que les Athéniens avaient traité avec ceux d’Épidaure et les habitants de la côte, s’écriait dans son indignation : « Ils se sont ôté à eux-mêmes les approvisionnements de guerre. » Pitholaüs appelait la trière paralienne «la massue du peuple », et Sestos « le marché au blé du Pirée ». Périclès voulait qu’on détruisit Égine, « cette chassie du Pirée . » Mœroclès prétendait qu’il n’était pas moins honnête que tel honnête homme dont il citait le nom, alléguant que ce dernier était malhonnête à raison d’un intérêt du tiers, tandis que lui-même l’était (seulement) à raison d’un intérêt du dixième.
Tel encore l’ïambe d’Anaxandride sur ses filles qui tardaient à se marier :
Mes filles qui ont laissé passer l’échéance du mariage… ;
et ce mot de Polyeucte sur un certain Speusippe, frappé d’apoplexie, qu’« il ne pouvait se tenir en repos, bien que le hasard l’eût enchaîné dans les entraves d’une maladie pentésyringe » Céphisodote appelait les trières « des moulins ornés ». Le Chien disait que « les tavernes étaient les phidities d’Athènes ». Ésion dit que « (les Athéniens) répandirent leur ville sur la Sicile ». Il y a là une métaphore et le fait est mis devant les yeux.
Cette expression, encore : « C’est au point que la Grèce poussa un cri, » est, à certains égards, une métaphore et met le fait devant les yeux. De même, Céphisodote recommandait de veiller à ne pas tenir « des réunions nombreuses qui devinssent des assemblées populaires », et Isocrate critiquait « ceux qui se pressent dans les panégyries ». Autre exemple dans l’Éloge funèbre : « Il était juste et digne que, sur le tombeau de ceux qui sont morts à Salamine, la Grèce se coupât les cheveux, la liberté étant ensevelie, en même temps que leur vaillance. »
En effet, si l’on avait dit : « Il était juste et digne qu’elle versât des pleurs, leur vaillance étant ensevelie en même temps…, » il y avait métaphore et le fait était mis devant les yeux, tandis que les mots « en même temps que leur vaillance… la liberté, » produisent une certaine antithèse. Dans ce mot d’Iphicrate : « Car mes paroles s’ouvrent un chemin au milieu des actes accomplis par Charès, » il y a métaphore par analogie, et la locution « au milieu… » met l’image devant les yeux. Cette expression, « exhorter aux dangers, » est une métaphore qui met aussi les choses devant les yeux. Lycoléon, plaidant pour Chabrias : « Et vous, dit-il, sans avoir égard à son image en bronze, qui vous supplie… » C’est là une métaphore propre à la circonstance présente, qui n’est pas d’une application générale, mais qui met les choses devant les yeux. Car Chabrias courant un péril, son image supplie ; partant, la matière inanimée s’anime, comme un témoin des actes de la cité (en son honneur). Autre exemple : « S’étudiant de toute façon à rabaisser leurs sentiments. » En effet, s’étudier à marque une insistance. — « L’intelligence est le flambeau que Dieu alluma dans l’âme. » Et réellement, les deux mots servent à faire voir quelque chose. — « Nous n’en finissons pas avec les guerres, mais nous les ajournons ; car voilà deux choses qui appartiennent à l’avenir : l’ajournement et une paix faite dans ces conditions ». — C’est comme de dire : « Les traités, ce sont des trophées bien plus glorieux que ceux qu’on recueille dans les guerres ; car ceux-ci, on les obtient pour un faible avantage et par l’effet d’un hasard, tandis que les traités sont le fruit de toute la guerre » En effet, les traités c’est comme les trophées : ils sont, les uns et les autres, des signes de la victoire. — « Les cités, elles aussi, rendent un compte sévère en encourant le blâme des hommes ». Car la reddition de compte est une sorte de dommage émanant de la justice.
Ainsi donc, comme quoi les mots piquants ont leur source dans la métaphore par analogie et dans le fait mis devant les yeux, on vient de l’expliquer.
CHAPITRE XI
Mettre les faits devant les yeux.
I. Il faut dire maintenant ce que nous entendons par un « fait mis devant les yeux » et ce qu’on fait pour qu’il en soit ainsi.
II. J’entends par « mettre une chose devant les yeux » indiquer cette chose comme agissant. Par exemple, dire que l’homme de bien est un carré, c’est faire une métaphore, car les deux termes renferment une idée de perfection, mais ils n’indiquent pas une action ; au lieu que, dans l’expression : « Ayant la force de l’âge pleinement florissante » il y a une idée d’action. Dans cette autre : « Mais toi, en qualité d’homme libéré, il te convient… » il y a une action. Dans celle-ci : « Alors les Grecs s’étant élancés de là…, » il y a action et métaphore. C’est ainsi qu’Homère, en beaucoup d’endroits, anime des êtres inanimés au moyen de la métaphore.
III. En toute occasion, le fait de mettre en jeu une action produit une impression goûtée de l’auditeur. En voici des exemples :
Et, de nouveau, le rocher sans honte roulait dans la plaine.
La flèche prit son vol.
Brûlant de s’envoler.
(Les traits) restaient immobiles sur le sol désireux de se repaître de chair.
La lance traverse sa poitrine avec rage.
En effet, dans tous ces passages, les objets, par cela même qu’ils sont animés, apparaissent comme agissant. Les expressions « être sans honte », « avec rage », etc., indiquent une action ; le poète les a placées au moyen de la métaphore par analogie, et le rapport du rocher à Sisyphe est celui de l’être sans honte à celui sur qui l’on agit sans honte.
IV. Il en fait autant, dans des images d’un heureux effet, avec les êtres inanimés :
Les (vagues) se soulèvent en courbes blanchissantes ; les unes s’avancent et d’autres arrivent par-dessus
On le voit, il donne à toutes choses le mouvement et la vie ; or l’action est (ici) une imitation.
V. Il faut, quand on emploie la métaphore, comme on l’a dit précédemment, la tirer d’objets propres (au sujet), mais non pas trop évidents. En philosophie, par exemple, tu dois viser à considérer le semblable dans tels objets qui ont entre eux une grande différence. C’est ainsi qu’Archytas a dit : « Un arbitre et un autel sont la même chose, car vers l’un comme vers l’autre se réfugie l’homme qui a subi une injustice. » Ou, comme si l’on disait qu’une ancre est la même chose qu’une crémaillère, car toutes deux font une même chose, seulement elles différent en ce que l’une la fait par en haut, et l’autre par en bas ; — ou encore : « Les (deux) villes ont été mises au même niveau. » Un trait commun à deux choses très différentes, la surface et les ressources, c’est l’égalité.
VI. La plupart des propos piquants dus à la métaphore se tirent aussi de l’illusion où l’on jette l’auditeur. En effet, on est plus frappé d’apprendre une chose d’une façon contraire (à celle que l’on attendait) et l’âme semble se dire : « Comme c’est vrai ! c’est moi qui étais dans l’erreur. » Les apophtegmes sont piquants lorsqu’ils ne disent pas expressément ce qu’ils veulent dire. Tel, par exemple, celui-ci, de Stésichore : « Leurs cigales chanteront de par terre » Les énigmes bien tournées sont agréables par la même raison ; car on y apprend quelque chose et il s’y trouve une métaphore. Une chose agréable aussi, c’est ce que prescrit Théodore : « user d’expressions nouvelles ; or c’est ce qui arrive lorsque l’application d’un mot est inattendue et non pas, comme il le dit, conforme à l’opinion antérieure, mais comme font ceux qui, dans leurs plaisanteries, emploient des expressions défigurées. Le même effet est produit dans les jeux de mots, car il y a surprise, et cela, mime en poésie : le mot qui vient n’est pas celui que l’auditeur avait dans l’esprit :
« Il marchait ayant aux pieds… des engelures. »
On croyait que le poète allait dire - des souliers. Seulement il faut que, aussitôt le mot énoncé, le sens soit bien clair. Quant au jeu de mots, il fait que l’on dit non pas ce qu’on paraît vouloir dire, mais un mot qui transforme le sens. Tel le propos de Théodore s’adressant à Nicon le Citharède : Θράττει. On s’attend à ce qu’il va dire : Θράττει σε, « il te trouble, » et il y a surprise, car il dit autre chose. Le mot est joli pour celui qui le comprend, attendu que, si l’on ne soupçonne pas que Nicon est Thrace, ce mot ne paraîtra plus avoir de sel. Tel encore cet autre jeu de mots : « Veux-tu le perdre ? »
VII. Il faut que les deux applications du mot sur lequel on joue offrent un sens convenable ; c’est alors (seulement) qu’elles sont piquantes ; comme par exemple de dire : « L’empire (ἀρχή) de la mer n’est pas pour les Athéniens une source (ἀρχή) de malheurs ; car ils en profitent, » ou, comme Isocrate : « L’empire (de la mer) est pour les Athéniens une source de malheurs. » Dans les deux expressions, on a dit une chose que l’auditeur ne présumait pas qu’on allait dire et qu’il a reconnue pour vraie. Et en effet, dire que l’empire est un empire, ne serait pas fort habile ; mais il ne parle pas de cette façon et le mot ἀρχή ne garde pas sa première signification, en reçoit une autre.
VIII. Dans tous les cas analogues, si le mot est amené convenablement par (homonymie, ou par la métaphore, alors, tout va bien. Exemple :
« Anaschétos n’est pas ἀνάσχετος (supportable). »
Cette phrase renferme une homonymie, mais elle est convenable si l’individu est désagréable.
Autre exemple :
Tu ne serais pas un hôte plutôt que tu ne dois être un étranger.
Ou bien : « pas plus que tu ne dois l’être, » Car le mot garde le même sens, et dans : « Il ne faut pas que l’hôte soit indéfiniment un étranger, » le mot ξένος est pris (successivement) dans un sens différent. Même remarque sur ce vers célèbre d’Anaxandride :
Il est, certes, beau de mourir avant d’avoir été digne de la mort.
C’est la même chose que si l’on disait : « Il est beau de mourir, bien que l’on ne soit pas digne de la mort » ; ou : « Il est beau de mourir quand on n’est pas digne de la mort ; » ou « quand on ne fait pas des actions dignes de la mort ».
IX. Ici, c’est la forme de l’expression qui est la même.
Plus l’expression est laconique, plus elle accentue l’antithèse, mieux elle vaut. La raison en est que l’antithèse la fait mieux comprendre, et que l’on comprend plus vite ce qui est exprimé brièvement.
X. Il faut toujours que l’expression se rapporte à la personne qui en est l’objet, qu’elle soit correctement appliquée si l’on veut frapper juste, et qu’elle ne soit pas vulgaire ; car ces conditions ne vont pas séparément. Exemple :
Il faut mourir sans avoir commis aucune faute.
Cet exemple n’a rien de piquant.
« Il faut qu’une femme digne épouse un homme qui soit digne. »
Celui-ci aussi manque de sel.
C’est autre chose si les deux termes marchent ensemble : « Il est certes digne de mourir sans être digne de mourir. » Plus il y a de mots (dans l’antithèse), plus la phrase a de relief. C’est ce qui arrive, par exemple, si les mots renferment une métaphore, et telle métaphore, une antithèse, une symétrie, et s’ils comportent une action.
XI. Les images, aussi, comme on l’a dit plus haut , sont toujours, à certains égards, des métaphores appréciées ; car elles se tirent toujours de deux termes ; comme la métaphore par analogie. Nous disons, par exemple : « Le bouclier est la coupe de Mars ; » — « un arc est une lyre sans cordes. »
En s’exprimant ainsi, l’on n’emploie pas une métaphore simple ; mais, si l’on dit que l’arc est une lyre, ou que le bouclier est une coupe, la métaphore est simple.
XII. On fait aussi des images de cette manière-ci : par exemple, un joueur de flûte est assimilé à un singe, l’œil du myope l’est à une lampe dont la mèche est mouillée. En effet, tous deux se contractent.
XIII. Les images sont heureuses lorsqu’elles renferment une métaphore, car on peut, par assimilation, appeler le bouclier « coupe de Mars », les ruines « haillons d’une maison », Nicérate « un Philoctète mordu par Pratys », assimilation faite par Thrasymaque, voyant Nicérate vaincu par Pratys dans un concours de rapsodie, et qui avait, lui aussi, les cheveux longs et une tenue misérable. C’est surtout dans ces figures que les poètes échouent, s’ils ne les rendent pas bien, fussent-ils appréciés (d’ailleurs) ; j’entends par là s’ils les rendent ainsi :
Il porte des jambes torses comme des branches de persil. Comme Philammon, lorsqu’il se bat avec le ballon de gymnastique…
Tous les exemples analogues sont des images ; or les images sont des métaphores, nous l’avons dit souvent.
XIV. Les proverbes aussi sont des métaphores par lesquelles on passe d’une espèce à une autre espèce. Ainsi, que l’on introduise chez soi une chose avec la conviction qu’elle sera bonne, puis, qu’elle tourne en dommage : « C’est comme le lièvre pour le Carpathien, » dira-t-on . En effet, tous deux ont éprouvé ce qu’on vient de dire.
Par quels moyens on peut tenir des propos piquants et à quelles causes ils se rattachent, c’est expliqué à peu près (complètement).
XV. Les hyperboles de bon goût sont aussi des métaphores. Par exemple, on dira d’un homme au visage balafré : « Vous croiriez voir un panier de mûres ». En effet, les meurtrissures sont rouges ; mais, le plus souvent, c’est abusif. La locution « comme ceci et cela » est une hyperbole qui ne diffère que par l’expression. Dans l’exemple :
Comme Philammon se battant avec le ballon de gymnastique…,