Rhétorique (page 7)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà ce qu’il y avait à déterminer, en ce qui concerne les lois.

XIII. Passons aux témoins. Ils sont de deux sortes : les anciens et les actuels. Parmi ces derniers, les uns sont impliqués dans le péril du prévenu, les autres sont hors de cause. J’appelle « témoins anciens » les poètes et les autres personnages connus de toutes sortes dont les opinions sont d’une application manifeste. C’est ainsi que les Athéniens, revendiquant Salamine, invoquaient le témoignage d’Homère ; et naguère les Ténédiens, celui de Périandre, le Corinthien, contre les habitants de Sigée. Cléophon se servit contre Critias des vers élégiaques de Solon, lorsqu’il déclara que sa maison était impure, car, autrement, Solon n’eut jamais écrit ce vers :

Va dire, de ma part, au blond Critias d’obéir à son père.

C’est pour les faits accomplis antérieurement que l’on invoque des témoins de cette sorte.

XIV. Pour les faits à venir, ce sont aussi les auteurs d’oracles. Ainsi Thémistocle dit que les murailles de bois signifient qu’il faut combattre sur mer. Les proverbes sont encore comme une espèce de témoignage. Par exemple, si l’on veut conseiller de ne pas se faire un ami de tel vieillard, on prend à témoin le proverbe : « Ne fais pas de bien à un vieillard. » Pour conseiller de supprimer les fils, après avoir supprimé les pères, ou citera cette autre maxime :

Insensé celui qui, meurtrier du père, laissera vivre les enfants.

XV. Les témoins actuels, ce sont tous les personnages connus qui ont prononcé une sentence, car leurs jugements sont utiles à ceux qui discutent sur un point analogue. C’est ainsi qu’Eubule, au tribunal, invoqua, contre Charès, le mot de Platon à Archibios, savoir : qu’il avait introduit dans la cité l’habitude de se poser en homme pervers. Ce sont encore ceux qui partagent le péril du prévenu, s’ils viennent à être convaincus de faux témoignage.

XVI. Ces sortes de témoins attestent seulement les points qui suivent : le fait a eu, ou n’a pas eu lieu ; il existe, ou n’existe pas. Quant à la qualification du fait, ce n’est pas l’affaire des témoins ; comme, par exemple, pour savoir si le fait est juste ou injuste, utile ou nuisible.

XVII. Mais les témoins hors de cause (οἱ ἄπωθεν, éloignés) sont les plus accrédités en ces questions. Du reste, les plus accrédités sont les témoins anciens, car ils sont incorruptibles. Voici, maintenant, les moyens de conviction tirés des témoignages. A celui qui n’a pas de témoin il appartient d’alléguer qu’il faut juger d’après les vraisemblances, et c’est le cas d’appliquer la formule « juger selon la conscience » ; — qu’il n’est pas possible de fausser les vraisemblances à prix d’argent ; que les vraisemblances ne peuvent être surprises dans le cas de faux témoignage. Lorsqu’on a (des témoins) contre un adversaire qui n’en a pas, alléguer que les vraisemblances ne sont pas admissibles en justice, et qu’il n’y aurait plus besoin de témoins s’il suffisait d’asseoir son appréciation sur de simples arguments.

XVIII. On distingue, parmi les témoignages, ceux qui concernent la personne même du plaideur, ou celle de son contradicteur, ou l’affaire en question, ou le caractère moral des intéressés. Aussi comprend-on, de reste, qu’il ne faut pas manquer de s’assurer tout témoignage utile ; car, si ce n’est pas au point de vue du fait en litige qu’il nous est favorable à nous et contraire à la partie adverse, il peut, du moins, au point de vue moral, mettre en relief l’équité de notre cause, ou la faiblesse de celle du contradicteur.

XIX. Les autres arguments qui reposent sur le témoignage d’un ami, d’un ennemi, d’une personne qui serait entre les deux, ou qui jouirait soit d’une bonne, ou d’une mauvaise réputation, ou d’une réputation ni bonne ni mauvaise, enfin toutes les autres variétés d’arguments de cet ordre, on les tirera des mêmes lieux qui nous fournissent les enthymèmes.

XX. En ce qui touche les conventions, la puissance de la parole est telle, qu’elle peut à son gré en accroître, ou bien en détruire la valeur ; y faire ajouter foi, comme leur ôter toute créance. Tournent-elles à notre avantage, on démontre qu’elles sont sûres et valables ; à l’avantage du contradicteur, on montre le contraire.

XXI. Pour en établir la créance on la non-créance, on ne les traite pas autrement que les témoignages. En effet, quels que soient les gens qui signent une convention ou qui veillent à son maintien, du moment qu’elle est consentis, si elle est pour nous, elle doit être fortifiée ; car toute convention est une loi individuelle et spéciale. Les conventions ne donnent pas de l’autorité à la loi, mais les lois en donnent à une convention légale, et, en général, la loi elle-même est une convention ; si bien que celui qui désavouerait, ou annulerait une convention, annulerait les lois.

XXII. De plus, il y a beaucoup d’arrangements et d’obligations, consentis volontairement, qui reposent sur des conventions ; de sorte que, si on leur fait perdre leur force, du même coup on rend impossible la pratique des affaires humaines ; et il sera facile de voir, en général, les autres points qui sont en accord avec la cause que l’on soutient.

XXIII. Si les contrats consentis tournent contre nous et à l’avantage du contradicteur, d’abord, tout ce qui pourra être allégué au nom d’une loi opposée sera de mise. En effet, il serait absurde, supposé que nous ne jugions pas obligatoire l’obéissance à des lois mal faites et dénotant l’erreur du législateur, de juger nécessaire le respect d’une convention (reposant sur ces lois).

XXIV. Nous dirons aussi que le juge est comme le dispensateur du juste ; et que, par conséquent, il ne doit pas considérer le fait même de la convention, mais ce qui est le plus juste ; — que le juste ne peut être perverti ni par la fraude, ni par la contrainte, car il est fondé sur la nature.

XXV. Or certaines conventions supposent une fraude, ou une contrainte. En outre, il faut considérer si elles sont contraires soit à une loi écrite, soit à une loi commune, soit à ce qui est juste, soit à ce qui est honnête, soit encore à d’autres conventions antérieures, ou survenues ultérieurement. Et en effet, ou bien les conventions ultérieures sont valables et, alors, celles qui les précèdent ne le sont pas, ou les antérieures sont régulières et, alors, les ultérieures sont entachées de fraude, ce dont on jugera conformément à l’intérêt de la cause. Il faudra encore avoir égard à l’utilité du contrat, voir s’il peut en quelque façon être contraire à la pensée des juges, et peser toutes les autres circonstances de cette sorte ; car tous ces points de vue sont également à considérer.

XXVI. La torture est une espèce de témoignage. Elle semble porter en elle la conviction, attendu qu’il s’y ajoute une contrainte. Il n’est donc pas difficile de comprendre ce qui s’y rapporte et ce qu’il convient d’en dire. Lorsque les tortures nous sont favorables, il y a lieu d’insister sur ce point que ce sont les seuls témoignages véritables. Si elles sont contre nous, ou en faveur de l’adversaire, on en pourra détruire le caractère véridique en plaidant contre le principe même de la torture. Les gens contraints par la torture, dira-t-on, ne disent pas moins des mensonges que des choses vraies, les uns persistant à ne pas dire toute la vérité, les autres mentant sans difficulté pour abréger leurs souffrances. Il faut, à l’appui de ces arguments, être en état de citer des exemples positifs, bien connus des juges.

XXVII. En ce qui concerne les serments, il faut distinguer quatre cas. On le défère et on l’accepte ; on ne fait ni l’un ni l’autre ; on fait l’un et non pas l’autre ; autrement dit, on le défère sans l’accepter, ou bien on l’accepte sans le déférer. Il y a, en outre, le cas où le serment a été prêté par telle des deux parties ou par l’autre.

XXVIII. Pour ne pas le déférer (on allègue) que les hommes se parjurent facilement, et cette autre raison que celui qui a prêté serment n’a pas à s’acquitter, au lieu que ceux qui n’ont pas juré, on pense les faire condamner, et que préférable est ce risque, qui dépend des juges, car l’on a confiance en eux, mais non pas dans l’adversaire.

XXIX. Pour ne pas accepter le serment, on allègue que ce serait un serment prêté dans un intérêt pécuniaire et que, si l’on était improbe, on pourrait combattre l’adversaire par un serment ; que, en effet, il vaut mieux être improbe en vue d’un profit que pour rien ; que, par le serment prêté, nous aurons (gain de cause) et qu’en ne jurant pas ce serait le contraire ; et qu’ainsi le refus de recourir au serment pourrait s’expliquer par un motif honnête, mais non pas par la possibilité d’un parjure. Et ici se place à propos cette parole de Xénophane, que la provocation d’un impie, adressée à un homme pieux, rend la partie inégale, mais que c’est un cas semblable à celui où un homme robuste provoquerait un homme faible à une lutte entraînant des coups et des blessures.

XXX. Si l’on accepte le serment, on allègue que l’on croit à sa propre bonne foi, mais non à celle de l’adversaire ; et, retournant le mot de Xénophane, c’est le cas de dire que la partie est égale, si l’impie défère le serment et que l’homme pieux le prête ; qu’il serait inouï que soi-même on ne voulût pas jurer dans une affaire pour laquelle on prétend qu’il soit prêté serment par ceux qui sont appelés à la juger.

XXXI. Si on défère le serment, c’est faire acte de piété. dira-t-on, que de se commettre aux dieux ; l’adversaire ne doit pas demander d’autres juges, puisque c’est à lui-même que l’on défère le jugement ; il serait absurde qu’il ne voulût pas jurer au sujet d’une affaire pour laquelle il prétend que d’autres doivent jurer.

XXXII. Comme on voit clairement de quelle façon il faut présenter les arguments dans chaque question de serment prise isolément, on voit aussi comment il faut les présenter lorsque deux questions sont accouplées ; par exemple, si l’on veut bien accepter le serment et que l’on refuse de le déférer ; si on le défère, mais qu’on ne veuille pas l’accepter ; si l’on veut bien et l’accepter et le déférer, et si l’on refuse l’un et l’autre. En effet, les deux questions, ainsi réunies, se composent nécessairement des parties expliquées plus haut, de sorte que les raisons alléguées se composeront, nécessairement aussi, des mêmes arguments.

Si nous avons déjà prêté un serment en contradiction avec le serment actuel, nous alléguerons qu’il n’y a point parjure pour cela ; que, en effet, commettre une injustice est un acte volontaire et que se parjurer c’est commettre une injustice, mais que des actes résultant d’une tromperie ou d’une violence sont indépendants de la volonté.

XXXIII. Il faut donc dire comme conclusion, dans cette circonstance, que le parjure réside dans la pensée, mais non sur les lèvres. Si, au contraire, le serment antérieur a été prêté par l’adversaire, on alléguera que celui-là détruit tout ce qui ne s’en tient pas à ce qu’il a juré ; qu’en effet, c’est pour cette raison que l’on n’est chargé d’exécuter les lois qu’après avoir juré de le faire : « Nous prétendons que vous gardiez le serment que vous avez prêté pour juger, et nous, nous ne garderions pas le nôtre ! » On aura recours à cet argument et à toutes sortes d’autres amplifications du même genre.

Voilà tout ce que nous avions à dire sur les preuves indépendantes de l’art.

LIVRE II

CHAPITRE PREMIER

Comment on agit sur l’esprit des juges.

I. Tels sont les arguments au moyen desquels on doit exhorter et dissuader, blâmer et louer, accuser et défendre ; telles les opinions et les propositions efficaces pour les appuyer de preuves ; car c’est sur ces arguments que portent les enthymèmes et de là qu’ils sont tirés, pour parler, en particulier, de ce qui concerne chaque genre oratoire.

II. Mais, comme la rhétorique a pour objet un jugement (et en effet on prononce sur des délibérations et toute affaire est un jugement), il est nécessaire non seulement d’avoir égard au discours et de voir comment il sera démonstratif et fera la conviction, mais encore de mettre le juge lui-même dans une certaine disposition.

III. En effet, il importe beaucoup, pour amener la conviction, principalement dans le genre délibératif, mais aussi dans le genre judiciaire, de savoir sous quel jour apparaît l’orateur et dans quelles dispositions les auditeurs supposent qu’il est à leur égard, et, en outre, dans quelles dispositions ils sont eux-mêmes.

IV. L’idée que l’on se fait de l’orateur est surtout utile dans les délibérations, et la disposition de l’auditoire dans les affaires judiciaires. En effet, on ne voit pas les choses du même œil quand on aime et quand on est animé de haine, ni quand on est en colère et quand on est calme ; mais elles sont ou tout autres, ou d’une importance très différente. Pour celui qui aime, la personne en cause semble n’avoir pas commis une injustice, ou n’en avoir commis qu’une légère. Pour celui qui hait, c’est le contraire. Pour celui qui conçoit un désir ou une espérance, si la chose à venir doit être agréable, elle lui paraît devoir s’accomplir, et dans de bonnes conditions. Pour celui qui n’a pas de passion et dont l’esprit est chagrin, c’est le contraire.

V. Il y a trois choses qui donnent de la confiance dans l’orateur ; car il y en a trois qui nous en inspirent, indépendamment des démonstrations produites. Ce sont le bon sens, la vertu et la bienveillance ; car on peut s’écarter de la vérité dans le sujet que l’on traite, ou par ces trois points, ou par quelqu’un d’entre eux.

VI. Par suite du manque de bon sens, on n’exprime pas une opinion saine ; et, si l’on exprime une opinion saine, par suite de la perversité, on ne dit pas ce qui semble vrai à l’auditeur ; ou bien encore l’orateur peut avoir du bon sens et de l’équité, mais pécher par le défaut de bienveillance. C’est pourquoi il peut arriver qu’il ne donne pas les meilleurs conseils, tout en connaissant la question. Au delà de ces divisions, il n’y a plus rien. Donc, nécessairement, celui qui semble réunir toutes ces conditions aura la confiance de ses auditeurs.

VII. En conséquence, ce qui mettra en relief le bon sens et la vertu d’un orateur, on devra le chercher dans les distinctions que nous avons établies parmi les vertus ; car les mêmes arguments qui permettront de donner telle disposition à soi-même serviront à un autre.

VIII. Il faut maintenant parler de la bienveillance et de l’amitié dans leurs rapports avec les passions. Or la passion, c’est ce qui, en nous modifiant, produit des différences dans nos jugements et qui est suivi de peine et de plaisir. Telles sont, par exemple, la colère, la pitié, la crainte et toutes les autres impressions analogues, ainsi que leurs contraires.

IX. On doit, dans ce qui concerne chaque passion, distinguer trois points de vue. Ainsi, par exemple, au sujet de la colère, voir dans quel état d’esprit sont les gens en colère, contre quelles personnes ils le sont d’habitude, et pour quel motif. Car, si l’un de ces trois points de vue était négligé, il serait impossible d’employer la colère (comme moyen oratoire). Il en est de même des autres passions. Donc, de la même façon que nous avons décrit en détail les propositions relatives aux matières traitées précédemment, nous allons en faire autant pour celles-ci et faire des distinctions aux divers points de vue que nous venons de dire.

CHAPITRE II

De ceux qui excitent la colère ; des gens en colère ; des motifs de colère.

I. La colère sera un désir, accompagné de peine, de se venger ostensiblement d’une marque de mépris manifesté à notre égard, ou à l’égard de ce qui dépend de nous, contrairement à la convenance.

II. Si la colère est bien ce que nous disons, il s’ensuit, nécessairement, que la personne en colère le sera toujours contre quelqu’un en particulier, par exemple, contre Cléon, et non contre un homme quelconque, et parce qu’on lui aura fait quelque chose à elle-même, ou à l’un de ceux qui dépendent d’elle, ou qu’on aura été sur le point d’agir ainsi. Nécessairement aussi, toute colère est accompagnée d’un certain plaisir, celui que donne l’espoir de la vengeance. En effet, on se plaît à la pensée d’obtenir ce qu’on désire ; or personne ne désire les choses dont l’obtention lui apparaît comme impossible ; mais la personne en colère désire des choses qu’elle croit possibles. Aussi rien de plus juste que ces vers sur la colère :

Qui, plus douce encore que le miel, qui coule avec limpidité, se gonfle dans la poitrine des hommes.

Elle est accompagnée de plaisir, et, pour cette raison, et encore parce que l’on vit dans la vengeance par la pensée, il en résulte que l’idée qui nous remplit l’esnous procure une sorte de plaisir analogue à celui qui nous vient des songes.

III. Comme le mépris est l’effet d’une opinion tendant à faire juger sans aucune valeur ce qui en est l’objet (car les choses mauvaises, les choses bonnes, nous leur accordons une certaine importance, ainsi qu’à celles qui s’y rattachent ; mais celles qui ne sont rien, ou sont tout à fait insignifiantes, nous ne leur supposons aucune valeur), il y a trois espèces de mépris : le dédain, la vexation et l’outrage.

IV. En effet, celui qui dédaigne méprise, car, ce que l’on juge être sans aucune valeur, on le dédaigne ; or on méprise ce qui est sans aucune valeur. Celui qui vexe fait voir qu’il dédaigne, car la vexation est un empêchement que l’on apporte à l’accomplissement des volontés d’autrui, non pas afin qu’une chose profite à soi-même, mais afin qu’elle ne profite pas à un autre. Ainsi donc, comme on n’agit pas pour que la chose profite à soi-même, on marque du mépris ; car, évidemment, on ne pense ni que la personne vous fera du mal (dans ce dernier cas, on aurait peur et l’on ne mépriserait pas), ni qu’on pourra lui devoir aucun service important ; autrement, on aviserait à être son ami.

V. Celui qui outrage méprise. En effet, l’outrage c’est le fait de maltraiter et d’affliger à propos de circonstances qui causent de la honte à celui qui en est l’objet, et cela dans le but non pas de se procurer autre chose que ce résultat, mais d’y trouver une jouissance. Ceux qui usent de représailles ne font pas acte d’outrage, mais acte de vengeance.

VI. La cause du plaisir qu’éprouvent ceux qui outragent, c’est qu’ils croient se donner un avantage de plus sur ceux auxquels ils font du tort. Voilà pourquoi les jeunes gens et les gens riches sont portés à l’insolence. Ils pensent que leurs insultes leur procurent une supériorité. À l’outrage se rattache le fait de déshonorer, car celui qui déshonore méprise, et ce qui est sans aucune valeur ne se prête d’aucune estimation, ni bonne, ni mauvaise. De là cette parole d’Achille en courroux :

Il m’a déshonoré, car, pour l’avoir prise (Briséis), il a l’honneur qu’il m’a ravi ;

Et cette autre :

Comme un vil proscrit…

Ces expressions excitent sa colère.

VII. On pense devoir être honoré : de ceux qui sont inférieurs en naissance, en pouvoir, en mérite, et généralement par les côtés où on leur est de beaucoup supérieur. Par exemple : l’argent donne au riche l’avantage sur le pauvre ; l’élocution à l’orateur sur l’homme incapable de discourir ; celui qui commande est supérieur à celui qui est commandé, et celui que l’on juge digne du commandement à celui qui est bon pour le recevoir. De là cette pensée :

Il est grand le ressentiment des rois, fils de Jupiter ;

Et cette autre :

Mais aussi il refoule sa haine jusqu’à ce qu’il ait accompli (sa vengeance).

Et en effet, l’indignation est causée par le sentiment de la supériorité.

VIII. De ceux dont on croit devoir attendre un bon office. Sont dans ce cas ceux que l’on a obligés, ou que l’on oblige actuellement, soit en personne, soit par quelqu’un des siens, soit encore par son entremise, ou qu’on a, ou enfin qu’on a eu l’intention d’obliger.

IX. On voit déjà, d’après ce qui précède, quelles sont les personnes qui s’abandonnent à la colère, contre qui elles se courroucent, et pour quelles raisons. Tel (est en colère) lorsqu’il a du chagrin ; car, lorsqu’on a du chagrin, c’est qu’on éprouve un désir. Tel autre, si l’on se met directement à la traverse quand il marche vers un but ; par exemple, si l’on fait de l’opposition à une personne qui a soif, lorsqu’elle va boire. Lors même que l’opposition n’est pas directe, l’effet produit peut être identique. Soit que l’on contrarie l’action projetée, soit qu’on ne la seconde pas, soit que l’on traverse en quelque autre façon celui qui est dans une telle disposition, celui-ci se fâche contre les auteurs de tous ces empêchements.

X. Voilà pourquoi les malades, les malheureux, les amoureux, les gens qui ont soif, et généralement tous ceux qui éprouvent un désir passionné sans pouvoir le satisfaire, sont enclins à la colère et à l’emportement. Ils s’en prennent surtout à ceux qui tiennent peu de compte de leur mal actuel. Ainsi le malade s’irritera contre ceux qui n’auront pas d’égard à sa maladie ; le malheureux, contre ceux qui insulteront à sa pauvreté ; le guerrier, contre les détracteurs de la guerre ; l’amoureux, contre ceux de l’amour, et ainsi du reste ; car chacun est porté à un genre particulier de colère, d’après la nature de sa passion.

XI. De même encore, si la fortune envoie le contraire de ce qu’on attend ; car ce qui s’éloigne grandement de l’attente cause d’autant plus de peine, tout comme on trouve un charme d’autant plus vif dans ce qui surpasse l’attente, si l’événement est conforme à la volonté. C’est pourquoi on peut voir clairement, d’après ces explications, les moments, les circonstances, les dispositions et les âges qui portent à la colère, et quand et dans quelles conditions de lieu cette passion se manifeste ; on voit aussi que, plus on est livré à ces influences, plus on se laisse emporter.

XII. On se fâche contre ceux qui raillent, qui plaisantent, qui ridiculisent, car ils outragent. Contre ceux dont la façon de nuire comporte des indices outrageants. Tels sont les procédés dont le mobile n’est pas une rémunération, ni un profit pour leur auteur ; car, dès lors, ce mobile ne peut être que l’intention d’outrager.

XIII. De même contre ceux qui nuisent en paroles et manifestent du dédain sur les questions auxquelles on attache la plus sérieuse importance. Tels, par exemple, ceux qui ont des prétentions en philosophie, si l’on attaque la philosophie ; ceux qui en ont à la beauté (ἰδέα), si l’on conteste leur beauté, et ainsi du reste.

XIV. Leur irritation n’en est que plus vive s’ils soupçonnent eux-mêmes que ces prétentions ne sont aucunement fondées, ou ne le sont guère, ou, du moins, qu’elles semblent ne pas l’être, tandis que, s’ils se croient amplement pourvus de ce qu’on leur conteste d’une façon railleuse, ils n’en prennent pas souci.

XV. On se fâche plutôt contre des amis que contre des indifférents ; car on pense qu’il y a plutôt lieu d’en recevoir du bien que de n’en pas recevoir.

XVI. De même contre ceux qui, d’ordinaire, nous honorent et nous recherchent, si un revirement fait qu’ils ne nous recherchent plus autant ; et en effet, on pense alors qu’ils nous dédaignent, car leur procédé revient à cela. De même contre ceux qui ne rendent pas le bien pour le bien et qui n’ont pas une reconnaissance égale au service rendu.

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