Rhétorique (page 8)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XVII. Contre ceux qui nous font de l’opposition, s’ils nous sont inférieurs. Les uns et les autres donnent une marque de leur mépris ; les uns, comme s’ils avaient affaire à des gens qui leur seraient inférieurs ; les autres, comme si les services rendus leur venaient de gens au-dessous d’eux.

XVIII. De même, et encore davantage, contre ceux qui ne jouissent d’aucune considération lorsqu’ils donnent quelque marque de mépris : et en effet, la colère est excitée, dans ce cas, par un manque d’égards qui est, en même temps, une inconvenance ; or il y a inconvenance lorsque les inférieurs témoignent du mépris.

XIX. Contre les amis, si leurs discours ou leurs procédés ne nous sont pas favorables, et encore davantage si les uns et les autres nous sont contraires ; s’ils n’ont pas le sentiment de ce que nous attendons d’eux, ce qui cause l’irritation du Plexippe d’Antiphon contre Méléagre ; car ne pas avoir ce sentiment, c’est la marque d’un manque d’égards. Nous ne perdons pas de vue ce qui nous inspire de l’intérêt.

XX. Contre ceux qui se réjouissent de notre malheur, ou, généralement, contre ceux qui gardent leur tranquillité d’âme en présence de nos infortunes ; car c’est l’indice d’une disposition hostile ou méprisante. Contre ceux qui ne prennent pas souci de notre peine ; voilà pourquoi on est irrité contre ceux qui nous apprennent de mauvaises nouvelles.

XXI. Contre ceux qui entendent relever sur notre compte ou constatent, par eux-mêmes, des faits qui nous sont désavantageux ; car ils ressemblent, en cela, à des gens qui nous méprisent ou à des ennemis, tandis que les amis prennent leur part de nos douleurs et souffrent eux-mêmes de voir nos imperfections.

XXII. De même contre ceux qui nous rabaissent vis-à-vis de cinq sortes de personnes, savoir : celles avec qui nous rivalisons, celles que nous admirons, celles dont nous voulons être admirés, celles que nous révérons, ou, enfin, vis-à-vis de nous-mêmes dans les questions qui nous font honte. Lorsqu’on nous rabaisse dans de telles circonstances, nous n’en sommes que plus irrités.

XXIII. Contre ceux qui nous déprécient à tel point de vue sous lequel il serait honteux à nous de ne pas donner nos soins, comme, par exemple, les parents, les enfants, l’épouse, les subordonnés. Contre ceux qui ne nous payent pas de reconnaissance ; car c’est là une espèce de mépris, qui est, en même temps, l’oubli d’un devoir.

XXIV. Contre ceux qui répondent avec ironie lorsqu’on leur parle sérieusement ; car l’ironie est un procédé méprisant.

XXV. Contre ceux qui font du bien à tous les autres, s’ils ne nous en font pas à nous aussi ; et en effet, c’est une marque de mépris que de ne pas nous juger dignes des libéralités que l’on fait à tout le monde.

XXVI. Une chose qui contribue encore à nous irriter, c’est l’oubli ; comme, par exemple, l’oubli de notre nom, bien que ce soit sans importance. En effet, l’oubli semble être une marque de dédain, car c’est par indifférence que l’on oublie ; or l’indifférence est une espèce de dédain.

XXVII. Contre qui se met-on en colère ; quels sont ceux qui s’y mettent, et pour quels motifs, nous avons expliqué tout cela en même temps.

Il est évident que l’on devra, par son discours, disposer les auditeurs de telle façon qu’ils éprouvent des sentiments de colère et présenter ses adversaires comme incriminés pour des faits qui susciteraient ces sentiments et comme étant de ces gens contre lesquels on ne peut manquer d’être irrité.

CHAPITRE III

Ce que c’est que d’être calme ; à l’égard de qui l’on est calme, et pour quels motifs.

I. Comme le fait d’être en colère est le contraire du fait d’être calme, et que la colère est le contraire du calme d’esprit, il faut traiter les points suivants : quels sont les gens calmes ; à l’égard de qui le sont-ils, et pour quels motifs.

II. Le calme sera donc un retour de l’âme à l’état normal et un apaisement de la colère.

III. Ainsi donc, si l’on s’irrite contre ceux qui méprisent et que ce mépris soit une chose volontaire, il est évident que, à l’égard de ceux qui ne font rien de cette sorte, ou qui agiraient dans ce sens involontairement, ou qui se donneraient cette apparence, on sera dans une disposition calme.

IV. De même à l’égard de ceux dont les intentions seraient le contraire de leurs actes, et pour ceux qui se comporteraient de la même façon envers eux-mêmes qu’envers nous ; car personne ne semble disposé à se déprécier.

V. À l’égard de ceux qui reconnaissent leurs torts et qui s’en repentent ; car, subissant comme une punition le chagrin que leur cause l’action commise, ils font tomber la colère. Cela se remarque dans le cas des châtiments infligés aux serviteurs : nous punissons d’autant plus ceux qui refusent d’avouer leurs torts et opposent des dénégations ; mais, contre ceux qui conviennent que l’on a raison de les punir, nous ne gardons pas de ressentiment. Cela tient à ce que c’est de l’impudence que de refuser de reconnaître un tort manifeste ; or l’impudence est une sorte de mépris et de défi, car nous ne respectons pas ce qui nous inspire un profond mépris.

VI. De, même à l’égard de ceux qui s’humilient devant nous et qui ne nous contredisent point, car ils font voir qu’ils se reconnaissent nos inférieurs ; or les inférieurs craignent leurs supérieurs, et quiconque éprouve de la crainte ne songe pas à mépriser. La preuve qu’une attitude humble fait tomber la colère, c’est que les chiens ne mordent pas ceux qui sont assis.

VII. À l’égard de ceux qui agissent sérieusement avec nous lorsque nous-mêmes sommes sérieux, car ils semblent, dans ce cas, nous prendre au sérieux, et non pas nous mépriser.

VIII. À l’égard de ceux qui nous ont rendu de plus grands services ; de ceux qui ont besoin de nous et qui ont recours à notre aide, car ils sont dans une condition inférieure à la nôtre.

IX. À l’égard de ceux qui ne sont pas insolents, ni railleurs, ni sans déférence, soit envers qui que ce soit, ou envers les gens de bien ou envers les personnes de la même condition que nous-mêmes.

X. D’une manière générale, il faut examiner, d’après les circonstances contraires (à celles qui accompagnent la colère), les motifs que l’on a d’être calme ; observer quelles personnes on craint et l’on révère. En effet, tant qu’elles sont dans ce cas, on ne se fâche pas contre elles, vu qu’il est impossible d’avoir tout ensemble (vis-à-vis d’un même individu) et de la crainte et de la colère.

XI. Contre ceux qui ont agi par colère, ou bien l’on n’a pas de colère soi-même, ou bien l’on en a moins ; car on voit bien qu’ils n’ont pas agi par mépris, la colère excluant ce sentiment. Et en effet, le mépris n’est pas douloureux, tandis que la colère est accompagnée de douleur.

XII. De même vis-à-vis de ceux que l’on révère. Quant à ceux qui se trouvent dans des conditions qui excluent la colère, il est évident qu’ils seront calmes ; comme, par exemple, si l’on est au jeu, en train de rire, en fête, dans un jour de bonheur, dans un moment de succès ou en pleine convalescence, et, généralement, quand on est exempt de chagrin, lorsqu’on goûte un plaisir inoffensif, que l’on conçoit un espoir honnête. Tels sont encore ceux qui ont laissé passer du temps et ne s’emportent pas tout de suite, car le temps fait tomber la colère.

XIII. Une chose qui fait cesser la colère, même plus grande, dont nous sommes animés contre telle personne, c’est la vengeance que nous avons pu exercer antérieurement sur une autre. De là cette réponse avisée de Philocrate à quelqu’un qui lui demandait pourquoi, devant le peuple transporté de colère contre lui, il n’essayait pas de se justifier. « Pas encore, dit-il. Mais quand le feras-tu ? — Lorsque j’aurai vu porter une accusation contre quelque autre. » En effet, on devient calme (à l’égard d’un tel), quand on a épuisé sa colère contre un autre ; témoin ce qui arriva à Ergophile. Bien que l’on fût plus indigné de sa conduite que de celle de Callisthène, on l’acquitta parce que, la veille, on avait condamné Callisthène à la peine de mort.

XIV. De même encore, si les gens (qui nous ont fait tort) ont subi une condamnation et qu’ils aient éprouvé plus de mal que ne leur en auraient causé les effets de notre colère ; car l’on croit, dans ce cas, avoir obtenu justice.

XV. De même, si l’on pense être coupable soi-même et mériter le traitement infligé ; car la colère ne s’attaque pas à ce qui est juste. On ne croit plus, dès lors, subir un traitement contraire à ce qui convient ; or c’est cette opinion qui, nous l’avons vu, excite la colère. Voilà pourquoi il faut réprimer, au préalable, par des paroles. On a moins d’indignation quand on a été réprimé (ainsi), même dans la condition servile.

XVI. De même, si nous présumons que la personne maltraitée par nous ne se doutera pas de notre action, ni de nos motifs ; car la colère s’attaque toujours à tel individu pris en particulier : c’est une conséquence évidente de la définition donnée . C’est ce qui fait la justesse de ce vers du Poète :

Il faut dire que c’est Ulysse le preneur de villes .

En effet (Polyphème) ne serait pas considéré comme puni s’il ne pouvait se douter ni de l’auteur, ni du motif de la vengeance exercée contre lui. L’on a donc pas de colère contre ceux qui ne peuvent reconnaître notre action. On n’en a plus contre les morts, puisqu’ils ont subi la dernière peine et ne peuvent plus éprouver de souffrance, ni reconnaître notre vengeance ; or c’est là le but que poursuivent les gens en colère. Aussi c’est avec à-propos que, au sujet d’Hector qui n’est plus, le Poète, voulant mettre un terme à la colère d’Achille, place ces mots dans la bouche d’Apollon :

Dans sa fureur, il outrage une terre insensible .

XVII. Il est donc évident que ceux qui veulent inspirer des sentiments modérés doivent discourir au moyen de ces lieux. On met l’auditoire dans ces différentes dispositions (suivant les cas). On lui présente les gens contre lesquels il est irrité ou comme redoutables, ou dignes d’être révérés, ou encore comme ayant mérité de lui ou comme ayant des torts involontaires, ou enfin comme ayant été grandement affligés de ce qu’ils ont fait.

CHAPITRE IV

Quelles sortes de personnes on aime et l’on hait. Pour quels motifs.

I. Quels sont les gens qu’on aime et que l’on hait ; quels sont nos motifs pour avoir ces sentiments ; nous avons à l’expliquer, après avoir défini l’amitié et ce que c’est qu’aimer.

II. « Aimer », ce sera vouloir pour quelqu’un ce qu’on croit lui être un bien, eu égard à son intérêt et non au nôtre, et le fait de se rendre capable en puissance de réaliser ce bien. Un ami, c’est celui qui a de l’affection et qui reçoit de l’affection en retour. On pense être des amis quand on suppose avoir ces dispositions les uns pour les autres.

III. Cela posé, il en résulte nécessairement qu’un ami est celui qui prend sa part de joie dans ce qui nous est bon et sa part de chagrin dans ce qui nous afflige, non pas en vue de quelque autre intérêt , mais eu égard à la personne aimée. En effet, toujours on se réjouit de l’accomplissement de son désir, et l’on s’afflige d’un résultat contraire. Si bien que les peines et les plaisirs sont des signes de notre volonté.

IV. Il y a encore amitié entre ceux pour qui les biens et les maux sont communs, et qui ont les mêmes amis et les mêmes ennemis : car il s’ensuit, nécessairement, qu’ils sont dans les mêmes intentions à leur égard ; de sorte que celui qui souhaite à un autre ce qu’il se souhaite à lui-même se montre l’ami de cet autre.

V. On aime encore : Ceux qui nous ont fait du bien à nous-mêmes, ou à ceux auxquels nous portons intérêt, soit que le service rendu soit important, ou ait été rendu avec empressement, ou dans certaines circonstances de telle ou telle nature, et directement à cause de nous ; de même ceux à qui nous prêtons l’intention de nous rendre service.

VI. Les amis de nos amis et ceux qui affectionnent ceux que nous affectionnons nous-mêmes, et ceux qu’affectionnent les personnes que nous aimons.

VII. Ceux qui ont les mêmes ennemis que nous et ceux qui haïssent ceux que nous haïssons nous-mêmes, et ceux que haïssent ceux que nous haïssons. En effet, pour toutes ces sortes de personnes, les biens paraissent être les mêmes que pour nous ; par conséquent, l’on veut notre bien, ce qui était tout à l’heure le propre de l’ami.

VIII. Ajoutons-y ceux qui sont disposés à rendre service, soit dans une question d’argent, soit pour sauver quelqu’un. Voilà pourquoi l’on honore les cœurs généreux et les braves.

IX. De même les hommes justes : or nous supposons doués de cette qualité ceux qui ne vivent pas aux dépens des autres ; tels sont ceux qui vivent de leur travail et, parmi eux, ceux qui vivent de l’agriculture, et parmi les autres, principalement ceux qui travaillent de leurs mains.

X. De même les gens tempérants, vu qu’ils ne sont pas injustes, et, pour la même raison, ceux qui évitent les litiges.

XI. Ceux avec qui nous voulons lier amitié, si nous voyons qu’ils ont la même intention (à notre égard). Sont de ce nombre et les gens dont le mérite consiste dans leur vertu, et les personnes qui jouissent d’une bonne réputation, soit dans le monde en général, soit dans l’élite de la société, soit encore parmi ceux que nous admirons, ou qui nous admirent.

XII. De même ceux dont le commerce et la fréquentation journalière sont agréables. Tels sont les gens faciles à vivre et qui ne cherchent pas à nous trouver en faute, qui n’aiment pas les discussions, ni les affaires, car ces derniers sont d’un caractère batailleur ; or ceux qui bataillent avec nous manifestent des volontés contraires aux nôtres.

XIII. Tels sont encore les gens d’assez d’esprit pour savoir manier la plaisanterie et pour la bien prendre ; car les uns et les autres tendent au mène but que leur interlocuteur, étant en état d’entendre une plaisanterie et de lancer eux-mêmes des plaisanteries de bon goût.

XIV. On aime encore : Ceux qui font l’éloge de nos bonnes qualités et, principalement, de celles que nous craignons de ne pas avoir.

XV. Ceux qui sont soigneux dans leur personne, dans leur toilette et dans tous les détails de la vie.

XVI. Ceux qui ne nous reprochent pas nos fautes, ni leurs bienfaits ; car ces reproches sont autant d’accusations.

XVII. Ceux qui n’ont pas de rancune et ne gardent pas le ressentiment des griefs, mais qui sont portés à la conciliation. Car cette disposition dans laquelle nous les voyons à l’égard des autres, nous croyons qu’ ils l’auront à notre égard.

XVIII. Ceux qui ne sont pas médisants et qui ne savent rien de ce qu’il y a de mauvais dans les affaires du voisin ou dans les nôtres, mais plutôt ce qu’il y a de bon ; car c’est ainsi que se comporte un homme de bien.

XIX. De même ceux qui ne font pas d’opposition aux gens en colère ou très affairés, car cette opposition est un trait de caractère propre aux batailleurs. Nous aimons aussi ceux qui, d’une façon ou d’une autre, s’occupent de nous ; comme, par exemple, ceux qui nous admirent, ceux qui sont empressés auprès de nous, ceux qui se plaisent dans notre société.

XX. Citons encore ceux sur lesquels nous avons fait le plus d’impression par les côtés où nous tenons particulièrement à être admirés nous-mêmes, on paraître avoir de l’importance, ou nous rendre agréables.

XXI. Nous aimons nos pareils et ceux qui poursuivent les mêmes études que nous, pourvu qu’ils ne nous entravent pas et que notre subsistance ne dépende pas de la même occupation ; car, s’il en est ainsi, c’est le cas de dire : Potier contre potier.

XXII. Ceux qui ont les mêmes désirs que nous, lorsqu’il nous est loisible d’avoir part à leur satisfaction. Autrement, ce serait encore le même cas.

XXIII. Ceux à l’égard desquels nous sommes dans une disposition telle, que nous ne rougissons pas devant eux de ce qui est contre nous, en apparence, sans avoir néanmoins du mépris pour eux ; et ceux devant qui nous rougissons de ce qui est réellement contre nous.

XXIV. Quant à ceux qui stimulent notre ambition, ou chez qui nous voulons exciter l’émulation, sans devenir pour eux un objet d’envie, nous les aimons, ou bien nous tenons à nous en faire des amis.

XXV. De même ceux avec lesquels nous coopérons à une bonne action, pourvu qu’il ne doive pas en résulter pour nous des maux plus graves.

XXVI. Ceux qui donnent une égale affection, que l’on soit absent ou présent. Voilà pourquoi tout le monde aime ceux qui ont cette constance envers ceux de leurs amis qu’ils ont perdus. On aime, en général, ceux qui aiment vivement leurs amis et qui ne les abandonnent pas ; car, entre tous les gens de mérite, ce sont ceux qui ont le mérite de savoir aimer que l’on aime le plus.

XXVII. Ceux qui sont sans feinte avec nous . À cette classe appartiennent ceux qui nous découvrent leurs côtés faibles. En effet, nous avons dit que, devant nos amis, nous ne rougissons pas de ce qui est contre nous en apparence. Si donc celui qui en rougit n’aime point ; celui qui n’en rougit point ressemble à quelqu’un qui aimerait. De même ceux qui ne donnent aucun sujet de crainte et sur qui nous pouvons nous reposer ; car nul être n’aime celui qui inspire de la crainte.

XXVIII. Quant aux diverses formes de l’amitié, ce sont la camaraderie, la familiarité, la parenté et toutes choses analogues à celles-là.

XXIX. Ce qui nous porte à l’affection, ce sont la reconnaissance, un service rendu sans qu’on l’ait demandé et, une fois rendu, non divulgué ; autrement, on donne à croire qu’il a été rendu dans un intérêt personnel, et non dans l’intérêt d’un autre.

XXX. Au sujet de l’inimitié et de la haine, il est évident qu’il faut tourner dans le sens opposé les considérations qui précèdent. Ce qui nous porte à la haine ce sont la colère, la vexation et la médisance.

XXXI. La colère a son origine dans ce qui nous touche personnellement, tandis que la haine est indépendante de ce qui se rattache à notre personne ; et en effet, il suffit que nous lancions telle imputation contre un individu pour que nous le prenions en aversion. De plus, la colère s’attaque toujours à telle personne en particulier , par exemple, à Callias ou à Socrate, tandis que la haine peut atteindre toute une classe de gens ; ainsi, chacun de nous a de l’aversion pour le voleur et le sycophante. L’une de ces passions peut guérir avec le temps, mais l’autre est incurable ; l’une cherche plutôt à causer du chagrin, et l’autre à faire du tort. L’homme en colère veut qu’on sente son action, tandis que, pour celui qui a de la haine, ce point est sans importance : or tout ce qui est pénible affecte notre sensibilité, tandis que les plus grands de tous les maux sont, en même temps, ceux dont on a le moins conscience ; je veux dire l’injustice et la démence. En effet, la présence d’un vice ne cause aucune douleur. De plus, l’une (la colère) est accompagnée de peine , et l’autre (la haine) ne l’est pas ; car celui qui se met en colère éprouve de la peine, mais celui qui hait, non. Le premier, à la vue de maux nombreux soufferts par son adversaire, pourrait être saisi de pitié, mais le second, dans aucun cas.

XXXII. On voit donc, d’après ce qui précède, qu’il est possible de démontrer le caractère amical ou hostile d’une personne lorsqu’il existe réellement ; et, lorsqu’il n’existe pas, de le faire concevoir ; et, lorsque quelqu’un en proclame l’existence, de le détruire ; et, s’il y a doute pour savoir laquelle, de la colère ou de la haine, a été le, mobile d’une action, de diriger (l’auditoire) vers la solution que l’on préfère.

CHAPITRE V

Qu’est-ce que la crainte et ce qui l’inspire ? Dans quelle disposition est-on lorsqu’on a de la crainte ?

I. Maintenant , sur quoi porte la crainte ; quels sont ceux qui l’inspirent ; dans quel état d’esprit sont ceux qui l’éprouvent, c’est ce que rendront évident les explications qui vont suivre. La crainte sera donc une peine, ou un trouble causé par l’idée d’un mal à venir, ou désastreux, ou affligeant : car tous les maux indifféremment ne donnent pas un sentiment de crainte ; telle, par exemple, la question de savoir si l’on ne sera pas injuste ou inintelligent ; mais c’est plutôt ce qui implique l’éventualité d’une peine ou d’une perte grave, et cela non pas dans un lointain avenir, mais dans un temps assez rapproché pour que ces maux soient imminents. Et en effet, on ne redoute pas ce qui est encore bien loin de nous : ainsi tout le monde sait qu’il faudra mourir ; mais, comme ce n’est pas immédiat, on n’y songe pas.

II. Si donc la crainte est bien ce que nous avons dit, il en résulte nécessairement que ce sentiment aura pour motif tout ce qui parait avoir une grande puissance peur détruire, ou pour causer un dommage qui doive amener une peine très vive. C’est pourquoi les indices qui annoncent de tels actes inspirent de l’effroi, car ce qui effraye nous apparaît comme tout proche ; c’est là ce qui constitue le péril (autrement dit) l’arrivée prochaine d’une chose effrayante.

III. À cet ordre de faits appartiennent l’inimitié et la colère des gens qui ont une action sur nous, car il est évident qu’ils en ont à la fois et le pouvoir et la volonté.

IV. De même l’injustice qui possède la puissance ; car c’est par l’intention que l’homme injuste est injuste.

V. De même la vertu outragée qui possède la puissance ; car il est évident que, à la suite d’un outrage, elle veut toujours (se venger), mais que, dans le cas présent, elle le peut.

VI. Ajoutons la crainte que nous inspirent ceux qui peuvent nous faire quelque mal, car il arrive nécessairement qu’une personne animée d’une telle crainte prend ses mesures en conséquence.

VII. Comme il y a beaucoup de gens pervers, dominés par l’appât du gain et remplis de peur en face du danger, c’est une cause de crainte, le plus souvent, que d’être à la merci d’un autre. Par suite, ceux qui se rendent complices d’une action dangereuse donnent à craindre qu’ils ne trahissent, ou fassent défection.

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