De la vraie religion (De vera religione) (page 2)
34. Peut-être dira-t-on que les deux Testaments ne peuvent avoir été donnés par le même Dieu, puisque le peuple nouveau n'est point astreint aux mêmes cérémonies qui obligeaient ou qui obligent encore le peuple juif. Mais est-il impossible que sans violer la justice le même père de famille commande autre chose à des serviteurs qu'il juge bon pour (558) eux-mêmes de traiter plus sévèrement, et autre chose à des serviteurs qu'il daigne adopter pour enfants? Quant aux préceptes moraux, on peut s'étonner de les voir en quelque sorte moins parfaits dans l'ancienne loi que dans l'Evangile et en conclure qu'ils n'ont pas le même Dieu pour auteur. Mais est-il moins étonnant de voir un médecin, qui veut soulager ou guérir les malades, faire donner aux plus faibles, par ses serviteurs, des remèdes différents de ceux qu'il donne par lui-même aux tempéraments plus vigoureux? De même donc que la médecine demeure la même science, et que sans varier dans sa nature elle varie ses remèdes suivant la diversité de nos maladies; ainsi, immuable en elle-même, la divine providence porte secours de différentes manières à sa créature inconstante et fragile; elle commande ou défend, selon nos différentes faiblesses, afin de ramener du vice, le principe de la mort, de retirer de la mort même et de rattacher intimement à sa nature et à son essence divine tout ce qui déchoit, c'est-à-dire tout ce qui incline vers le néant.
Haut du document
CHAPITRE XVIII. POURQUOI LES CRéATURES SONT-ELLES MUABLES?
35. Mais pourquoi , me diras-tu, cette déchéance des créatures?-
Parce qu'elles sont muables. —Et pourquoi sont-elles muables? — Parce qu'elles ne sont point souverainement. —Pourquoi ne sont-elles point souverainement? —Parce qu'elles sont inférieures à Celui qui les a faites. —Qui donc les a faites? — Celui qui existe souverainement. — Quel est-il? — C'est Dieu, l'immuable Trinité : il les a créées par son infinie sagesse, et les conserve avec une souveraine bonté. — Pourquoi les a-t-il créées ? — Afin qu'elles existent. Car l'être, à quelque degré qu'il soit, est un bien, puisque le souverain bien est l'être souverain. — De quoi les a-t-il créées? — De rien ; en effet, tout ce qui est appartient à une espèce d'être quelconque, fût-elle au dernier degré; ce dernier degré est un bien, et ce bien vient de Dieu. Car si l'être, à son degré le plus élevé, est le souverain bien, la dernière espèce d'être est aussi le moindre bien. Or tout bien est Dieu , ou vient de Dieu ; donc le dernier degré de bien est aussi de lui. Et ce que nous disons de l'être dans son espèce, specie, nous pouvons aussi le dire de sa forme, forma. Et ce n'est pas sans raison que les mots speciosissimum et formosissimum sont employés pour désigner des qualités louables. Ainsi donc, l'état d'où Dieu a tout tiré n'appartient à aucune espèce d'être et ne possède aucune forme; ce n'est autre chose que le néant. Car ce que l'on appelle difforme, en le comparant aux êtres parfaits, n'est pas encore le néant, quand il y a là quelque forme, si élémentaire, si peu sensible qu'elle soit; et conséquemment cet être difforme, en tant qu'être ne vient que de Dieu.
36. Si donc le monde a été fait d'une matière informe, cette matière a été aussi tirée du néant; car ce qui, n'étant point encore formé, a néanmoins un commencement d'existence qui lui permet de l'être, peut être formé par la bonté de Dieu, puisque le bien n'est autre chose que l'être formé. Donc la seule aptitude à être formé est déjà un commencement de bien, et l'Auteur de tout bien, qui a donné aux êtres leur forme, les a encore rendus capables de la recevoir. Aussi tout ce qui est tient de Dieu tout ce qu'il est, et ce qui n'est pas encore, tient de lui tout ce qu'il peut être. C'est ce que nous pouvons formuler aussi de la manière suivante : Tout vient de Dieu, et ce qui a reçu une forme, en tant qu'il l'a reçue, et ce qui ne l'a pas reçue encore, en tant qu'il peut la recevoir. Or rien ne possède l'intégrité de sa nature, s'il ne possède aussi le salut qui lui est propre. Mais le salut vient de l'Auteur de tout bien, et l'Auteur de tout bien n'est autre que Dieu. Tout salut vient donc de Dieu.
Haut du document
CHAPITRE XIX. CE QUI PEUT êTRE VICIé EST BON, SANS êTRE SOUVERAINEMENT BON.
37. Si maintenant l'on veut ouvrir son âme à la vérité, et ne point se troubler ni s'aveugler par le funeste désir d'un vain triomphe, il sera facile de comprendre que tout être soumis à la corruption et à la mort est bon, quoique la corruption et la mort soient un mal. En effet si rien en lui ne souffre, c'est que ni le vice ni la mort ne lui nuisent; mais le vice n'est pas vice quand il ne nuit point. D'où il suit que si le vice nuit au salut, comme le salut (559) sans aucun doute est un bien, on peut appeler bien tout ce qui souffre du vice. Mais tout ce qui souffre du vice est vicié ; c'est donc le bien qui se trouve vicié, et s'il est vicié c'est qu'il n'est pas le souverain Bien. Donc également il est bien parce qu'il vient de Dieu, et il n'est pas le souverain Bien parce qu'il n'est pas Dieu : ainsi Dieu seul est le bien absolument incorruptible. Tous les autres biens viennent de lui, mais ils portent en eux un germe de corruption, parce qu'ils ne sont rien par eux-mêmes. A Dieu seul ils sont redevables soit de n'être point viciés, soit de se rétablir après l'avoir été.
Haut du document
CHAPITRE XX. COMMENT L’âME PEUT êTRE VICIéE.
38. La premier vice de l'âme raisonnable consiste dans la volonté de faire ce que défend l'intime et souveraine vérité. Ainsi l'homme fut chassé du paradis dans ce siècle, c'est-à-dire qu'il échangea les biens éternels contre les biens passagers, l'abondance contre la pauvreté, la force contre la faiblesse. Il ne passa point du bien substantiel au mal substantiel, car le mal n'est pas une substance; mais il alla du bien éternel au bien temporel, du bien spirituel au bien charnel, des joies intellectuelles aux joies sensuelles, du bien suprême au bien infime. Il y a donc un bien dont l'attachement est pour l'âme raisonnable un péché, parce qu'il est pour elle d'un ordre inférieur. C'est le péché qui est mal, et non l'être dont l'amour est péché. Aussi n'était-il point mauvais l'arbre planté au milieu du paradis; le mal fut la transgression du commandement divin et comme la faute fut suivie de son juste châtiment, ce fut réellement de cet arbre, auquel il ne fallait pas toucher, que vint la science du bien et du mal. En effet, lorsque souillée par son péché l'âme en subissait la peine, elle put mesurer la distance qu'il y avait entre le commandement rejeté par elle, et le péché dont elle se rendit coupable: ainsi le mal qu'elle ne voulut point reconnaître lorsqu'il fallait le fuir, elle le connut en l'expérimentant, et le bien qu'elle aimait trop peu en désobéissant, lui devint plus cher quand il fallut le reconquérir.
39. Le vice de l'âme consiste donc dans ce qu'elle fait, et la difficulté qui en résulte fait son châtiment; voilà qui comprend tout le mal. Agir ou souffrir, ce n'est point une substance, le mal n'est donc point une substance. Ainsi l'eau n'est point mauvaise, ni l'animal qui respire, car ce sont des substances: ce qui est mal, c'est de se jeter volontairement à l'eau et d'y perdre la vie. Le stylet de fer est artistement préparé; un bout est destiné à écrire et l'autre à effacer; cet instrument est à la fois beau dans son genre et commode. Mais veux-tu écrire avec l'extrémité qui sert à effacer ou effacer avec celle qui doit écrire? Je condamnerai ton action sans condamner le stylet. Si néanmoins tu te corriges, où sera le mal? Un homme fixe tout à coup le soleil en plein midi, ses yeux en seront complètement troublés; accuseras-tu le soleil ou tes yeux? Nullement: car ce sont des substances. Le mal est dans le regard imprudent et dans le trouble qu'il produit. Que l'oeil se repose, et qu'il ne fixe plus une lumière trop éclatante pour lui, ce mal cessera d'exister. De même si au lieu d'adorer la sagesse dont le flambeau illumine l'âme, on rend des hommages à cette lumière qui brille aux yeux du corps, celle-ci n'est point mauvaise; le mal est dans le culte superstitieux qui préfère la créature au Créateur. Ce mal disparaîtra lorsque l'âme, reconnaissant son Créateur, se soumettra exclusivement à lui, et sentira que par lui, elle domine tout le reste.
40. Toute créature corporelle, possédée par une âme qui aime Dieu, est donc un bien d'un ordre inférieur ayant son genre de beauté, parce qu'elle est d'une forme et d'une espèce particulières; si l'âme s'y attache en oubliant Dieu, pour ce motif elle ne devient point un mal : le mal est dans le péché produit par cet attachement coupable, et cette créature devient le supplice de celui qui la recherche, elle l'abreuve de chagrins, et ne lui donne en pâture que de trompeuses voluptés; car ces jouissances durent peu, ne contentent jamais, elles sont une source de douleurs. En effet pendant que cette admirable succession des temps poursuit son cours, l'objet aimé échappe à l'amour qui l'étreint, il échappe aux sens en les déchirant et jette l'âme en proie aux agitations de l'erreur: ainsi elle place au premier rang des créatures ce qui n'est qu'au dernier, c'est-à-dire la beauté de la matière, dont elle s'est fait une idée sur le témoignage trompeur des joies sensuelles, et séduite par les rêveries de l'imagination, elle prétend avoir l'intelligence (560) de tout ce qui lui vient à la pensée. Elle ne connaît point toutes les dispositions de la Providence divine, mais elle le croit; veut-elle alors tenter contre la chair quelque résistance? elle ne sort pas des images des objets visibles, et à cette lumière qu'elle voit contenue dans des limites déterminées, elle donne dans sa pensée stérile une étendue immense. Telle est la beauté qu'elle rêve pour son habitation future: ignorant qu'elle y traîne à sa suite la concupiscence des yeux et qu'elle veut sortir de ce monde en le portant avec elle. Si elle ne croit pas que ce soit toujours le même; c'est uniquement parce que dans ses fausses méditations elle attribue à sa partie la plus brillante des proportions infinies. Or on pourrait avec la plus grande facilité en dire autant, non-seulement de la lumière, mais encore de l'eau, du vin, du miel, de l'or, de l'argent, de la chair, du sang, des os, de tout animal ou de tout autre objet. Il n'est en effet aucun objet matériel qu'on ne puisse multiplier indéfiniment après avoir vu un seul être de son espèce, ni étendre à l'infini, par la même puissance de l'imagination, si étroit que soit l'espace où on l'a vu d'abord. Mais s'il est aisé de maudire la chair, il est difficile de ne point raisonner selon la chair.
Haut du document
CHAPITRE XXI. L’AME SE LAISSE SéDUIRE PAR LA BEAUTé CORPORELLE QUI NE FAIT QUE PASSER.
41. Cette dégradation de l'âme engendrée du péché et de son châtiment fait que tous les objets sensibles ne sont plus que ce qu'en dit Salomon : « Vanité des vaniteux, et tout est vanité. Quelle abondance procure à l'homme tout son travail qui le fatigue sous le soleil (1) ? » Il a raison d'ajouter : « Des vaniteux ; » car s'il n'y en avait point pour donner leur préférence à ce qui a été placé au dernier rang, la matière ne serait plus une vanité, elle étalerait à nos yeux une beauté véritable, quoique d'un ordre inférieur. Mais une fois l'homme tombé et séparé de Dieu, la diversité des créatures périssables , en agissant sur ses sens, l'a comme divisé; ses désirs se sont multipliés au milieu d'une variété sans consistance, et en poursuivant alternativement des objets divers sans en
1. Eccl. I, 23.
conserver aucun, il ne possède qu'une abondance laborieuse, et s'il est permis de le dire, une riche indigence. Ainsi « le froment, le vin et l'huile se sont multipliés par lui et il n'a point trouvé ce qu'il cherchait (1). » C'est-à-dire, il n'a point découvert la nature unique et immuable, qu'on poursuit sans s'égarer, et qu'on possède sans regret. Car comme conséquence le corps lui-même sera aussi délivré et ne sera plus sujet à la corruption (2). Aujourd'hui « il se corrompt, appesantit l'âme et cette maison de boue écrase l'esprit livré à de nombreuses pensées (3); » c'est que l'infime beauté des corps est entraînée dans le mouvement universel. Elle est la dernière beauté parce qu'elle ne peut avoir tous ses traits à la fois : mais tandis qu'ils disparaissent et sont remplacés, une seule beauté se forme de tous les êtres corporels.
Haut du document
CHAPITRE XXII. LES IMPIES SEULS CONDAMNENT L'ORDRE éTABLI PAR LA PROVIDENCE.
42. Et pour être passagère, cette beauté n'est pas un mal. Le vers dans un poème n'a-t-il pas sa beauté particulière, quoique deux syllabes ne puissent être prononcées ensemble ? On n'entend la seconde qu'après l'émission de la première , ainsi on arrive régulièrement à la fin, et quand la dernière se fait entendre, on n'entend plus les précédentes, mais elle s'unit avec elles pour compléter la forme et la beauté de la mesure. Néanmoins, l'art de faire des vers n'est pas pour cela soumis au changement ; il n'est pas nécessaire que sa beauté se développe successivement. Cet art possède en même temps tous ses traits, quoique le vers qu'il compose n'ait point en même temps tous les siens et que les derniers effacent les premiers; le vers est beau cependant parce qu'il montre comme les faibles linéaments de l'immuable beauté cachée dans l'art.
43. Aussi , de même que certains hommes préfèrent le vers à l'art même de le composer, parce qu'ils se sont plus appliqués à entendre qu'à comprendre (4), ainsi il en est qui s'attachent aux créatures passagères, au lieu de
4. On peut voir dans saint Augustin même que la poésie des anciens était essentiellement musicale. Ci-dev. Traité de la Musique.
561
chercher à connaître la divine providence qui les a créées et les conserve dans le temps. Enivrés des jouissances d'ici-bas, ils ne veulent point les voir passer et s'enfuir, et dans leur folie ils ressemblent à celui qui, à la lecture d'un beau poème, voudrait toujours entendre le son de la même syllabe. Jamais la poésie n'aura de si sots auditeurs , mais partout se rencontrent ces adorateurs insensés de la créature; car il n'est personne qui ne puisse facilement écouter non-seulement un seul vers, mais un poème tout entier; tandis qu'à peine est-il un homme à qui il soit possible de découvrir l'harmonie de tous les siècles. Ajoute à cela que nous ne faisons point partie nous-mêmes de ces oeuvres poétiques, au lieu que nous avons été condamnés à faire partie de ce monde. Nous jugeons simplement le poème qui se chante; mais il faut par nos fatigues concourir au travail des siècles. D'ailleurs les combats du cirque ne plaisent pas aux vaincus, quoique leur défaite en fasse l'ornement : (c'est ici une ombre de la vérité : et ce qui nous interdit de semblables spectacles, c'est uniquement la crainte que ces simulacres De nous entraînent loin de la réalité, dont ils ne sont que la trompeuse image.) Ainsi n'y a-t-il que les impies et les réprouvés qui condamnent la nature et le gouvernement de tout cet univers ; au contraire, l'action providentielle, lors même qu'elle punit les méchants, fait la joie de ceux qui remportent la victoire ici-bas et de ceux qui la contemplent sans péril dans le ciel. Car rien de juste ne déplaît au juste.
Haut du document
CHAPITRE XXIII. TOUTE SUBSTANCE EST BONNE EN ELLE-MêME.
44. Si donc l'âme raisonnable est malheureuse par son péché, heureuse par ses actes de vertu; si toute créature irraisonnable cède devant une nature plus puissante, obéit à une nature meilleure, ou peut lutter avec son égale; si elle exerce le courage des combattants, ou fait le supplice du condamné; si enfin le corps est soumis à l'âme autant que celle-ci le mérite et que l'ordre l'exige; il suit de là qu'il n'y a point un mal général, et que chaque créature est mauvaise par sa faute. Or quand, régénérée par la grâce de Dieu, rendue à sa première beauté, et soumise uniquement à son Créateur, l'âme aura commencé à dominer le monde au lieu d'être dominée avec lui, et que le corps lui-même sera rétabli dans sa force primitive, il n'y aura plus de mal pour l'âme; car cette beauté inférieure et changeante, qui se complétait avec elle dans la succession des temps , sera parfaite et lui sera soumise; il y aura alors, selon l'oracle sacré, « un ciel nouveau et une terre nouvelle (1). »
L'âme ne se fatiguera plus dans une partie de l'univers, elle régnera sur le tout; car « tout est à vous, dit saint Paul, et vous, vous êtes au Christ, comme le Christ est à Dieu (2). L'homme est le chef de la femme, et le chef de l'homme est Jésus-Christ, comme le chef de Jésus-Christ est Dieu (3). »
Ainsi donc, puisque le mal de l'âme n'est pas dans sa nature, mais contre sa nature; puisqu'il n'est autre que le péché et la peine du péché, concluons qu'aucune nature, ou mieux, que nulle substance, nulle essence, n'est mauvaise. Jamais non plus le péché de l'âme coupable, ni son châtiment, ne pourront souiller l'univers. Car la créature raisonnable, quand elle est exempte de péché et soumise à son Dieu, domine tout le reste; si elle est coupable, elle est placée dans la situation qui lui convient; en sorte que tout est beau sous le gouvernement divin de Celui qui a tout créé. Ainsi donc trois choses concourent à l'inviolable beauté de l'univers : la condamnation du pécheur, l'épreuve du juste, et le bonheur parfait des bienheureux.
Haut du document
CHAPITRE XXIV. DEUX MOYENS OFFERTS A L'HOMME POUR AIDER A SON SALUT : L'AUTORITé ET LE RAISONNEMENT.
45. Aussi jusque dans le traitement qu'emploie la divine providence avec son ineffable bonté pour la guérison de notre âme, on distingue une beauté de plus en plus frappante. Ce traitement emploie deux moyens, l'autorité et le raisonnement. La première commande la foi et prépare au raisonnement. Celui-ci conduit à l'intelligence et à la science. Néanmoins l'autorité n'agit pas entièrement sans la raison qui examine ce qu'il faut croire, et la vérité bien démontrée, parfaitement comprise, devient elle-même une grande autorité. Mais comme nous sommes descendus jusqu'à l'attachement aux biens temporels et que cet amour
1. Is. LXV, 17; Apocal. XXI, 1. — 2. I Cor. III, 22. — 3. Ib. XI, 3.
562
est une entrave pour notre retour vers les biens éternels, il y a, pour nous ramener au salut par la foi, plutôt que par la science, un remède temporel, et il doit être le premier employé, sans toutefois l'emporter par l'excellence de sa nature. Le lieu où l'ou tombe n'est-il pas celui où il faut prendre appui pour se relever? Il est donc nécessaire de recourir aux formes charnelles dont nous sommes les esclaves pour nous élever jusqu'à celles qui ne tombent pas sous nos sens. Je les appelle charnelles, parce qu'elles affectent le corps, c'est-à-dire la vue, l'ouïe ou les autres sens. Dans l'enfance, il est nécessaire de s'attacher â ces formes charnelles ou physiques; elles sont aussi dans l'adolescence presque nécessaires; à partir de là elles ne le sont plus dans le cours de la vie.
Haut du document
CHAPITRE XXV. QUELS HOMMES, QUELS LIVRES DOIVENT NOUS SERVIR DE GUIDES.
46. La divine providence veille sur chacun de nous en particulier; de plus son action est comme publique et s'étend au genre humain tout entier. Que fait-elle pour chacun de nous? Dieu seul le sait, ainsi que ceux sur qui il agit. Mais il a voulu que ce qu'il fait polir le genre humain nous fût transmis par l'histoire et les prophéties. Or pour connaître des faits, soit passés, soit futurs, la foi est plus nécessaire que le raisonnement. Notre tâche est donc maintenant d'examiner à quels hommes, à quels ouvrages il faut s'en rapporter pour adorer Dieu en vérité, ce qui fait tout notre salut. Je demanderai en premier lieu s'il faut préférer ceux qui proposent à nos adorations une multitude de divinités ou ceux gui veulent nous initier au culte d'un seul Dieu. Or qui hésiterait de suivre les adorateurs d'un seul Dieu, puisque ceux même qui en adorent un grand nombre reconnaissent qu'il n'y a qu'un seul Créateur et Maître de tout? Tous les nombres d'ailleurs sont issus de l'unité. Il faut donc préférer ceux qui enseignent l'existence d'un Dieu unique, qui seul est vrai Dieu et seul mérite d'être adoré. Si parmi eux ne brille pas la vérité , il faut alors quitter la place (1). De même en effet que dans la nature, il y a plus d'autorité en celui qui réduit tout à l’unité et que dans la multitude il n'y a puissance qu'autant
1. Rét. liv. I, c. 13, n. 6.
qu'il y a consentement, c'est-à-dire unité de sentiment:
ainsi en religion, ceuxqui nous ramènent à l'unité doivent jouir d'une autorité plus grande, et sont plus dignes de notre confiance.
47. Examinons en second lieu les opinions qui partagent les hommes sur le culte dû à ce Dieu unique.I1 y a en nous une foi qui nous porte des choses temporelles aux choses éternelles; or nous le savons, nos pères ont compris par cette foi l'enseignement de miracles visibles, car si ces miracles n'eussent été visibles ils n'auraient pu les comprendre, et leur conduite a fait que les mêmes miracles ne sont plus nécessaires. Depuis en effet que l'Eglise catholique est répandue et solidement établie par toute la terre, ces prodiges n'ont pas dû se perpétuer jusqu'à notre temps, de peur que l'esprit ne cherchât toujours les choses visibles et que l'habitude même ne refroidît le genre humain pour des merveilles dont la nouveauté l'avait enflammé (1). Nous ne devons pas douter non plus de la nécessité de s'en rapporter au témoignage d'hommes qui, tout en annonçant des vérités accessibles au petit nombre, ont néanmoins obtenu l'assentiment des peuples. Car nous examinons maintenant, il ne faut pas l'oublier, à quelle autorité il faut se soumettre, tant qu'on ne peut pénétrer les choses divines et invisibles. Une fois en effet que l'âme est purifiée et voit clairement la vérité, il n'est pas question de la soumettre à une autorité humaine : mais l'orgueil ne conduit jamais à cette élévation. Fatal orgueil ! sans lui il n'y aurait ni hérétique, ni schismatique, ni circoncis de corps., ni adorateur de la créature et des idoles. Et pourtant s'ils n'existaient eux-mêmes avant que le peuple de Dieu soit arrivé au terme qui lui a été promis, on chercherait la vérité avec beaucoup moins d'ardeur.
Haut du document
CHAPITRE XXVI. DANS LES PROGRèS DE L'HOMME CHARNEL ET DE L'HOMME SPIRITUEL, LA VIE PEUT êTRE PARTAGéE EN SEPT AGES.
48. Voici donc comment la divine providence applique pendant la vie le remède 'à nos maux , depuis que le péché nous a mérité la mort. Elle s'occupe d'abord de la naissance et de l'éducation de chaque enfant. Le premier
1. Rét. c. 13, n. 7.
563
âge, celui des langes et du berceau, est consacré tout entier aux soins du corps; plus tard il n'en reste aucune trace dans la mémoire. Puis vient l'enfance, qui nous fournit nos premiers souvenirs. A l'enfance succède l'adolescence; l'homme alors peut engendrer, devenir père d'une nouvelle famille. Ensuite, c'est la jeunesse, appelée à remplir les charges publiques et à se discipliner sous l'empire des lois. A cet âge une plus grande sévérité contre les fautes, retenant les coupables par la crainte du châtiment, devient pour les esprits charnels l'occasion des mouvements les plus désordonnés , et multiplie leurs désordres : leur péché n'est pas seulement un mal, c'est de plus la violation d'un engagement. Après les travaux de la jeunesse l'âge mûr jouit de quelque repos; puis vient la douloureuse et pâle vieillesse, traînant tristement jusqu'à la décrépitude et la mort le triste cortége de toutes les maladies. Telle est la vie de l'homme, quand il ne vit que pour le corps et se laisse enchaîner par les passions charnelles. Voilà ce qu'on appelle le vieil homme, l'homme extérieur et terrestre, quand même il goûterait sa part de bonheur en ce monde, dans une société bien réglée sous l'autorité des rois ou des princes, des lois, ou même de toutes ces formes de gouvernement. Autrement en effet un peuple ne saurait être convenablement constitué, pour ne poursuivre même que les biens d'ici-bas; lui aussi doit avoir encore son genre de beauté.
49. Cette vie du vieil homme, extérieure et charnelle, soit qu'elle garde une sorte de modération qui lui est propre, soit qu'elle ne puisse se contenir dans les limites d'une justice inspirée par la crainte, c'est la vie de beaucoup d'hommes du berceau à la tombe. D'autres, dès le début, y sont inévitablement assujétis ; mais ils renaissent ensuite à la vie intérieure; une force toute spirituelle soutenue par des progrès incessants dans la sagesse, détruit et anéantit en eux tous les débris de ce vieil homme, les attache sans retour aux lois divines, jusqu'à ce que la mort complète leur régénération. Voilà ce qu'on appelle le nouvel homme, l'homme intérieur et céleste, ayant aussi dans cette vie spirituelle ses différents âges, distingués non plus par les années, mais par les degrés de perfection. Il se nourrit, au premier âge, du lait des pieux exemples. Il oublie au second les choses humaines pour s'élever à celles du ciel; l'autorité des hommes ne lui suffit plus; sa raison marche à grands pas vers la contemplation de la loi souveraine et immuable. Plus confiante au troisième âge, l'âme sait subordonner les désirs de ta chair à la force de la raison; en établissant l'union entre la vie animale et l'esprit, elle goûte comme les joies d'un chaste hymen, dont la pudeur est le voile: l'homme fait alors le bien sans y être contraint; le péché fût-il permis, pour lui il n'aurait plus d'attraits. Au quatrième âge se révèlent les mêmes caractères, mais avec plus d'énergie encore, et une activité mieux réglée;
l'homme parfait commence à nous apparaître, disposé et propre à souffrir, à surmonter toutes les persécutions, toutes les tempêtes, toutes les agitations de ce monde. Au cinquième , c'est la paix, le calme de tous côtés; ce sont les richesses et l'abondance, c'est, dans le coeur, le règne immuable de la souveraine et ineffable sagesse. Au sixième le changement s'achève pour la vie éternelle; il va jusqu'à l'oubli le plus complet de la vie présente, pour acquérir la transformation parfaite à l'image de Dieu et à sa ressemblance. Enfin le septième est le repos éternel, le perpétuel bonheur, où n'est plus possible aucune distinction d'âge. Car si la mort est la fin du vieil homme, la fin de l'homme nouveau est la vie éternelle, parce que l'un est l'homme du péché et l'autre celui de la justice.
Haut du document
CHAPITRE XXVII. LA VIE DU VIEIL HOMME ET DE L'HOMME NOUVEAU SE RETROUVENT DANS LA VIE DE L'HUMANITé TOUT ENTIèRE.
50. Il est donc indubitable que chacun peut être toute sa vie le vieil homme, l'homme terrestre; mais aussi il est impossible à qui que ce soit d'être ici-bas l'homme nouveau, l'homme céleste, sans avoir été l'homme ancien; car l'homme nouveau commence assurément à l'ancien, et pendant que l'un grandit, que l'autre décroît, ils doivent vivre ensemble jusqu'à la mort.
Ceci s'applique dans une certaine mesure au genre humain tout entier, dont la vie, commençant avec Adam pour finir avec les siècles, peut être comparée à celle d'un seul individu; les lois providentielles qui le gouvernent nous le montrent divisé en deux parties. D'un côté, c'est la foule des impies qui portent (564) l'image de l'homme charnel, du commencement du monde jusqu'à la fin. De l'autre, c'est la suite du peuple consacré à un seul Dieu ; mais depuis Adam jusqu'à Jean-Baptiste, il mène la vie du vieil homme, sous l'empire de la crainte servile. Son histoire s'appelle l'Ancien Testament et paraît ne promettre qu'un royaume terrestre, mais elle est la figure du peuple nouveau et du Nouveau Testament qui promet l'éternel royaume. La vie de ce peuple commence dans le temps avecl'humble avènement de Notre-Seigneur et se prolonge jusqu'au jour du jugement, quand le Sauveur viendra dans la gloire. Après ce jugement et l'anéantissement du vieil homme, alors commencera cette transformation qui assure au juste la vie des anges, car : « Tous nous ressusciterons, mais nous ne serons pas tous changés (1). » Le peuple pieux ressuscitera donc afin de changer en homme nouveau les restes du vieil homme. Le peuple impie ressuscitera aussi : toujours il a vécu du vieil homme et il sera plongé dans l'abîme de la seconde mort. Si on lit attentivement, on découvre encore la distinction de différents âges et on ne s'effraie ni de la zizanie, ni de la paille. Car l'impie vit pour l'homme de bien et le pécheur pour le juste; l'exemple des uns excite la ferveur des autres, jusqu'à ce qu'ils arrivent à la perfection dernière.
Haut du document
CHAPITRE XXVIII. L'ENSEIGNEMENT PROPORTIONNé A LA CAPACITé DU PEUPLE.
51. Tous ceux qui, aux temps du peuple charnel, ont mérité de s'élever jusqu'à la lumière de l'homme intérieur, ont pour leur part aidé le genre humain, soit en lui enseignant ce que leur époque exigeait, soit en lui faisant pressentir parles prophéties ce qu'il n'était pas temps encore d'expliquer. Tels apparaissent les patriarches et les prophètes, aux yeux de ceux qui n'attaquent point en enfants (2), mais traitent avec un soin pieux les grands et utiles mystères des choses divines et humaines. C'est ce qu'aux temps mêmes du peuple nouveau je vois pratiqué encore avec la plus sage prudence par de grands esprits, par des hommes spirituels, enfants de l'Eglise catholique.
2. Les Manichéens.
Ils prennent garde de rendre public ce qu'ils savent ne devoir pas encore enseigner au peuple. Appliqués à distribuer largement le lait de la doctrine à la multitude des faibles, ils se nourrissent eux-mêmes, avec quelques sages, d'aliments plus solides. Avec les parfaits, ils parlent le langage de la sagesse; avec l'homme charnel et animal , c'est-à-dire avec l'homme nouveau encore dans l'enfance, ils voilent quelques vérités, sans jamais enseigner l'erreur; car au lieu de rechercher des honneurs vains, d'inutiles éloges, ils se consacrent tout entiers au bonheur de ceux au milieu desquels ils ont mérité de faire société pour cette vie, et c'est une loi de la divine providence, que dans la recherche et l'acquisition de la grâce divine, nul n'est aidé par ses supérieurs, s'il ne donne à ses inférieurs le même amour et le même soutien. Ainsi, même après ce péché que notre nature contracta par le péché du premier homme, le genre humain est devenu la gloire et l'ornement de ce monde ; et telle est sur lui l'action sage de la divine providence, que le remède ineffable appliqué à notre corruption, a changé la laideur de nos vices en je ne sais quelle splendeur nouvelle.
Haut du document
CHAPITRE XXIX. AUTRE MOYEN DE SALUT : LA RAISON. — COMMENT ELLE GUIDE L'HOMME VERS DIEU. — SON TéMOIGNAGE L'EMPORTE SUR CELUI DES SENS.
52. Nous venons d'exposer les avantages de l'autorité aussi longuement que semble l'exiger notre sujet: examinons maintenant de quelle manière la raison peut s'élever du monde visible au monde invisible, du temps à l'éternité. Ce n'est point pour nous livrer à un délassement frivole que nous devons contempler la beauté du ciel, le cours des astres, l'éclat de la lumière, la succession des jours et des nuits, le mensuel mouvement de la lune, les quatre saisons de l'année s'harmonisant avec les quatre éléments de la nature, les propriétés dés semences qui renouvellent les espèces et les nombres, enfin toutes les créatures conservant immuables leur forme et leur nature particulières. Ces spectacles ne doivent pas nourrir une vaine curiosité de quelques jours; ils sont autant de degrés qui nous élèvent aux biens éternels et impérissables. Il faut donc nous demander avant tout, quelle est cette nature qui (565) nous donne la vie, et qui ressent ainsi la présence de tous ces êtres. Or puisqu'elle anime le corps, elle lui est nécessairement supérieure; car quelle que soit la matière, et dût-elle briller à nos yeux du plus vif éclat, si la vie n'est point en elle, n'y attachons pas grand prix. La nature elle-même nous apprend à préférer toute substance vivante aux êtres privés de vie (1).
53. Les animaux privés de raison sont aussi, il est vrai, doués de vie et de sentiment, mais ce qui donne à l'esprit humain sa supériorité, c'est qu'il peut non-seulement percevoir les objets sensibles, mais surtout les juger. Beaucoup d'animaux ont le regard plus pénétrant et les autres sens plus perçants que l'homme; mais pour juger les corps il faut plus que des sensations, la vie raisonnable est nécessaire : les animaux en sont privés, elle nous distingue. Or, on le comprend aisément, celui qui juge n'est-il pas supérieur à la chose jugée ? Notre raison d'ailleurs ne juge pas seulement les êtres sensibles, elle juge les sens eux-mêmes. Elle nous dira pourquoi l'aviron, si droit qu'il soit, paraît brisé dans l'eau, et pourquoi 1'œil doit ainsi l'apercevoir, tandis que notre regard, s'il peut constater le phénomène, est incapable de l'expliquer. Il est donc manifeste que, autant la vie des sens l'emporte sur la matière, autant la raison s'élève au-dessus de toutes les deux.
Haut du document
CHAPITRE XXX. LA LOI IMMUABLE D'APRèS LAQUELLE LA RAISON FORME SES JUGEMENTS EST ELLE-MêME SUPéRIEURE A LA RAISON.
54. Si donc pour juger, l'âme raisonnable ne s'inspire que d'elle-même, rien ne la surpasse. Mais elle est sûrement inconstante, tantôt éclairée , et tantôt ignorante: d'un autre côté, plus elle est éclairée, plus son jugement est droit, elle est d'ailleurs d'autant plus éclairée qu'elle connaît mieux l'art, la doctrine, la science : ainsi donc examinons quelle est la nature de l'art. Je n'entends point parler ici de l'art qu'enseigne l'expérience, mais de celui que forme le raisonnement. Quel mérite y-a-t-il de savoir que composé de chaux et de sable le ciment tient les pierres plus solidement unies que ne le fait la boue; et que pour bâtir avec élégance, il faut placer de chaque côté les parties
1. Liv. II du Libre Arbitre, c. 3 et suiv.
correspondantes, et au milieu ce qui n'a point de parallèle?
Il est vrai pourtant que cette espèce de tact se rapproche davantage de la raison et de la vérité.
Mais il faut examiner ici pourquoi le coup d'oeil est blessé si, de deux fenêtres placées l'une à côté de l'autre, l'une est plus grande ou plus petite lorsqu'elles pouvaient être d'égales dimensions; pourquoi, quand elles sont superposées, l'inégalité nous choque moins, la différence fût-elle de moitié; pourquoi nous sommes moins préoccupés de cette inégalité, quand il n'y en a que deux; tandis que si elles sont trois le coup d'œil demande, au contraire, ou qu'elles soient d'égales dimensions, ou bien, si elles sont inégales, que la plus grande dépasse d'autant la moyenne que celle-ci dépasse la plus petite? Ainsi une sorte d'instinct nous révèle ce que demande la nature. Remarquons-le encore: ce qui nous a tant soit peu déplu lorsque nous l'avons envisagé séparément, devient quelquefois intolérable lorsque nous le rapprochons d'une oeuvre meilleure. Ainsi l'art vulgaire n'est que le souvenir d'essais couronnés de succès joint à l'habitude du travail et à la souplesse des organes. Tu pourras, sans cette disposition physique, juger les oeuvres, ce qui vaut beaucoup mieux ; tu ne pourras les exécuter toi-même.
55. Nous aimons donc, dans tous les arts, l'harmonie qui seule assure à chaque oeuvre beauté et intégrité; l'harmonie à son tour cherche l'égalité et l'unité, soit dans la ressemblance des parties égales, soit dans la proportion des parties inégales. Mais qui pourra montrer dans les corps l'égalité ou la ressemblance absolue? qui osera affirmer, après y avoir bien réfléchi, que chaque corps est véritablement un ?
Tous ne changent-ils pas, soit d'espèce, soit de lieu ? Tous ne se composent-ils pas de parties dont chacune occupe sa place, et ces corps ne sont-ils pas ainsi comme divisés par l'espace ? D'ailleurs, l'égalité et la ressemblance véritable, l'unité première et absolue ne sont accessibles ni à notre oeil, ni à aucun autre sens elles ne tombent que sous le regard de l'esprit. Et comment voudrait-on voir rechercher dans les corps cette égalité telle quelle;
comment prouverait-on qu'elle diffère beaucoup de l'égalité parfaite, si celle-ci n'était connue de notre intelligence ? Et pourtant comment appeler parfaite, celle qui n'a point été faite?
56. Et si toutes les beautés sensibles, (566) produites par la nature ou par l'art, ne peuvent se concevoir sans l'espace et le temps, comme le corps et ses différents mouvements; il n'en est pas de même de cette égalité et de cette unité qui ne se révèle qu'à l'esprit et qui juge de la beauté corporelle par l'intermédiaire des sens; elle n'est ni étendue avec l'espace, ni changeante avec les temps. On ne peut dire en effet qu'elle serve à apprécier la rondeur de la roue, et non la rondeur d'un vase; la rondeur d'un vase, et non celle d'un denier. Ainsi en est-il des temps et des mouvements des corps : il serait absurde de prétendre qu'elle juge de l'égalité des années, et non de l'égalité des mois, de l'égalité des mois et non de celle des jours.
Mais qu'un mouvement réglé se produise pendant ces intervalles, pendant des heures ou des moments plus courts, c'est toujours une même et immuable égalité. Mais si la même loi d'égalité, de ressemblance, de convenance , nous fait juger des mouvements et des figures tantôt plus grandes, tantôt moindres: cette loi assurément l'emporte sur tout cela en puissance. D'ailleurs elle n'est dans les lieux et les temps, ni moindre, ni plus grande : si elle était plus grande, elle ne pourrait apprécier tout entière ce qui est plus petit; si elle était moindre, nous ne pourrions juger par elle de ce qui est plus grand. Aussi faut-il la loi tout entière de la quadrature pour apprécier le carré d'une place publique, le carré d'une pierre, d'un tableau, d'un bijou; et la loi tout entière de l'égalité pour saisir également la convenance et dans les pas multipliés de la fourmi et dans la marche de l’éléphant. Mais alors qui ne pourra comprendre que cette loi n'est ni plus petite ni plus grande que l'espace et le temps, puisqu'en puissance elle est au-dessus de tous les temps et de tous les lieux? Et comme cette loi qui préside à tous les arts est immuable, tandis que l'esprit humain, capable de la comprendre, est exposé aux variations de l'erreur, concluons qu'au-dessus de notre intelligence est une loi qui se nomme vérité.
Haut du document
CHAPITRE XXXI. DIEU EST LUI-MêME CETTE LOI QUI RèGLE LES JUGEMENTS DE NOTRE RAISON ET QUE NOTRE RAISON NE PEUT JUGER.
57. Il ne faut pas douter non plus que cette nature immuable, supérieure à l'âme intelligente n'est autre que Dieu lui-même; et que la vie première et la première substance se trouve avec la première sagesse. Cette sagesse est en effet l'immuable vérité que l'on nomme aussi avec raison la règle de tous les arts, et l'art de l'Architecte tout-puissant. Et puisque l'âme sent bien qu'elle ne juge pas d'après elle-même la valeur et le mouvement de chaque corps, elle doit reconnaître en même temps d'un côté , que sa nature est supérieure aux natures qu'elle juge, et d'autre part qu'elle est inférieure à cette autre nature qui fait la règle de ses jugements sans qu'elle puisse la juger d'aucune manière. Je puis dire pourquoi les membres semblables d'un même corps doivent se correspondre de chaque côté : c'est que mon esprit se comptait dans cette égalité souveraine que je vois des yeux de l'esprit et non des yeux du corps; d'où il suit que les objets qui tombent sous mon regard me paraissent d'autant plus parfaits qu'ils ont plus de rapport avec ces idées de mon esprit. Mais pourquoi ces mêmes idées que contemple mon esprit sont-elles ainsi ? nul ne saurait le dire, et aucun homme de bon sens ne pourrait, en cherchant à en rendre compte, supposer qu'elles pussent être différentes de ce qu'elles sont.
58. Pourquoi nous plaisent-elles? et pourquoi, à mesure que nous avons plus d'intelligence, y sommes-nous plus attachés? Personne encore n'osera le dire s'il a bien compris ces questions. En effet s'il nous est possible, ainsi qu'à toutes les âmes raisonnables,de juger selon la vérité les créatures qui nous sont inférieures, il n'y a pour nous juger nous-mêmes que l'éternelle Vérité, quand nous lui sommes unis. Pour elle le Père lui-même ne la juge pas, car elle ne lui est point inférieure : mais c'est par elle qu'il porte tous ses jugements. Car tous les êtres qui recherchent l'unité sont soumis à cette même règle, à cet idéal, à ce modèle, quel que soit le nom qu'on lui donne, parce que seule elle ressemble parfaitement à Celui de qui elle a reçu l'être, si toutefois il est possible d'employer cette expression : « Elle a reçu, » quand il s'agit de Celui que l'on nomme le Fils, parce qu'il n'est point par lui-même, mais par le premier et éternel principe appelé le Père; « de qui toute paternité découle dans le ciel et sur la terre (1). » Ainsi « le Père ne juge personne, il a donné tout jugement au Fils (2). » — « L'homme spirituel
1. Eph. III, 15. — 2. Jean, V, 22.
567
juge tout, mais n'est jugé par personne (1), » c'est-dire, par aucun homme; mais par la loi seule qui règle ses jugements; car c'est encore une vérité indubitable que « nous ,devons paraître tous au tribunal de Jésus-Christ (2). » L'homme spirituel juge donc tout parce qu'avec Dieu il est supérieur à tout. Or il est avec lui quand son intelligence comprend sans erreur, et qu'il aime parfaitement ce qu'il a compris. Il s'identifie même alors, autant que cela est possible, avec la foi qui le dirige dans ses jugements, et que nul ne saurait juger. Ainsi en est-il des lois temporelles elles-mêmes : les hommes les jugent quand ils les établissent, mais après leur promulgation le juge ne peut plus les discuter, il doit s'y soumettre. Cependant le législateur humain, s'il est sage et homme de bien, consulte la loi éternelle élevée au-dessus de toute discussion, afin que d'après ses immuables principes il discerne ce qu'il convient pour le moment de commander ou de défendre. Il est donc possible aux âmes pures de connaître cette loi éternelle, jamais il ne leur est permis de la juger. E voici la raison pour connaître un objet, il suffit de savoir qu'il est de telle manière et non de telle autre; mais pour bien l'apprécier nous ajoutons quelques mots destinés à exprimer qu'il pourrait avoir aussi d'autres caractères; comme lorsque nous disons : cela doit être ainsi, cela devait être de cette manière ; ceci devra être autrement, ainsi que font les artistes en parlant de leurs travaux.
Haut du document
CHAPITRE XXXII. IL Y A DANS LES CORPS DES TRACES D'UNITé; MAIS L'INTELLIGENCE SEULE PEUT CONTEMPLER L'UNITé MêME.
59. Beaucoup cependant n'ont d'autre but que le plaisir humain et ne veulent point chercher plus haut la raison du plaisir qu'ils ressentent. Si je demande à l'ouvrier qui vient de construire une arcade, pourquoi il veut en élever une semblable au côté opposé, il me répondra sans doute qu'il veut établir l'égalité entre les côtés qui se correspondent. Mais si j'insiste, si je lui demande pourquoi cette symétrie: elle convient, me dira-t-il, elle est belle, le coup d'oeil l'exige, et il ne hasardera point d'autre explication. Il reste les yeux
1. I Cor. II, 15. — 2. II Cor. V, 10.
567
inclinés à terre, sans voir au-dessus de lui la main qui le dirige. Mais c'est un homme qui a des yeux dans l'âme, qui voit clair dans les ténèbres: je ne cesserai donc de l'exciter, je le presserai de me dire le motif de ce plaisir naturel. Car en le jugeant sans juger d'après lui il doit le dominer et ne point en être l'esclave. Je lui demanderai d'abord si ces objets sont beaux parce qu'ils nous plaisent ou s'ils nous plaisent parce qu'ils sont beaux. Il me répondra sans doute qu'ils nous plaisent parce qu'ils sont beaux. Je continuerai : Eh ! pourquoi sont-ils beaux ? Que si cette question l'embarrasse, j'ajouterai : Est-ce parce que les parties en sont bien proportionnées, et qu'une pensée unique a su en relier tous les détails avec une convenance parfaite?
60. Il en conviendra, alors je lui demanderai si cette unité à laquelle ces parties veulent se rattacher est parfaitement réalisée par elles, ou si elles s'en écartent beaucoup et n'en sont qu'une fausse image. Il l'avouera encore. Quel homme en effet, pour peu qu'on l'avertisse, ne comprendra qu'il n'est aucune espèce de corps, qu'il n'est même aucun corps où ne se rencontrent quelques traces d'unité, et que néanmoins, si beau que soit un corps, il n'atteint jamais à l'idéal d'unité qu'il poursuit, puisqu'il a nécessairement des parties diverses dans les divers points d'étendue qu'il occupe? Si donc il l'avoue, il devra me dire encore où il a vu cette unité et comment il l'a aperçue.
Car s'il ne la voit point, pourra-t-il connaître combien chaque corps s'approche de l'unité et combien il s'en éloigne ? Il peut dire aux corps : Vous ne seriez rien, si quelque lien ne vous contenait dans l'unité ; mais si vous étiez l'unité parfaite, vous ne seriez pas des corps. On pourrait lui répondre aussitôt : Où as-tu découvert cette unité d'après laquelle tu juges les corps? Car si tu ne la voyais pas, tu ne pourrais affirmer qu'ils ne l'ont point réalisée. Si c'est ton oeil qui te la fait apercevoir, peux-tu dire qu'ils en sont bien éloignés quoiqu'ils en conservent quelques traces ? Car tes yeux formés de matière ne voient que la matière. L'unité n'est donc visible qu'à l'esprit.
Mais où la voyons-nous? Si elle occupait ici le même espace que notre corps, on ne la verrait pas en Orient pour juger les corps comme nous faisons ici. Elle n'est donc point limitée par l'espace, et comme elle aide partout (568) à juger localement, elle n'est en aucun lieu, et par sa puissance elle est partout.
Haut du document
CHAPITRE XXXIII. L'ERREUR NE VIENT PAS DES SENS , MAIS DU JUGEMENT. — DIFFéRENCE ENTRE LE MENTEUR ET LE TROMPEUR.
61. Si le témoignage que lui rendent les corps est un témoignage menteur, n'y croyons point et ne tombons pas dans la vanité des vaniteux. Mais comme ils mentent en paraissant vouloir mettre devant nos yeux ce qui n'est visible qu'à la pensée, cherchons si le mensonge vient de leur ressemblance ou de leur dissemblance avec l'unité. Car s'ils la reproduisaient parfaitement, ils lui seraient parfaitement semblables, et s'ils lui étaient parfaitement semblables, il n'y aurait aucune différence entre leur nature et la sienne. Mais s'il en était ainsi, leur témoignage ne serait point menteur, ils seraient ce qu'elle est. Toutefois ils ne mentent point pour ceux qui veulent y réfléchir de plus près. Car on ne ment qu'en cherchant à paraître ce que l'on n'est pas; et si malgré nous l'on nous croit autres que nous sommes , nous n'avons point menti , mais trompé sans le vouloir. Ce qui distingue le menteur du trompeur, c'est qu'il y a toujours dans le menteur la volonté de tromper, quand même on ne le croirait pas, tandis qu'on ne trompe pas sans tromper réellement. Par conséquent les corps n'ayant point de volonté ne sont point menteurs, et si on ne les croit pas ce qu'ils ne sont point, ils ne trompent pas non plus.
62. L'oeil lui-même ne trompe pas: il né peut que redire à l'esprit ce qui l'a frappé ; et si à son exemple les autres sens nous communiquent leurs impressions comme ils les éprouvent, pouvons-nous exiger davantage? Arrière donc les vaniteux et il n'y aura plus de vanité ! Un homme s'imagine que le bâton se brise en pénétrant dans l'eau; qu'il se redresse, dès qu'on le retire. Son oeil n'est pas infidèle, c'est lui qui juge mal. L'oeil ne pouvait ni ne devait, attendu sa nature, voir autrement dans l'eau; et puisque l'eau ne ressemble point à l'air, quoi d'étonnant que les sensations soient différentes ? L'oeil a donc bien vu, car il n'est fait que pour voir; mais l'âme a mal jugé, car pour contempler la souveraine Beauté, c'est la réflexion et non l’oeil qui lui a été donnée. Et cette âme veut connaître les corps par l'esprit et Dieu par les yeux; comprendre les choses charnelles et voir les choses spirituelles, c'est tenter l'impossible.
Haut du document
CHAPITRE XXXIV. COMMENT APPRéCIER NOS VAINES IMAGINATIONS.
63. Aussi doit-elle redresser une manière d'agir aussi dépravée, mettre en haut ce qui est en bas et en bas ce qui est en haut, sans quoi elle ne peut prétendre au royaume des cieux. Ainsi ne cherchons point l'élévation dans ces bas objets, ne nous y attachons pas non plus. Jugeons-les pour n'être point condamnés avec eux; c'est-à-dire, ne leur accordons que ce qui doit être attribué aux êtres du dernier rang; si nous cherchons à être des premiers parmi les derniers , nous serons comptés entre les derniers par les premiers. Ce ne serait pas nuire aux derniers, mais ce serait pour nous le comble du malheur. L'ordre providentiel n'y perdrait rien non plus de sa beauté, car il traite les injustes avec justice et les méchants avec convenance. Si donc la beauté des créatures visibles ne nous trompe que pour ne réaliser point complètement l'unité qui la maintient, sachons qu'elle nous trompe, non par ce qu'elle est, mais par ce qu'elle n'est pas. Tout corps en effet est un vrai corps, mais une fausse unité. Aucun n'a en lui l'unité souveraine, aucun ne l'imite jusqu'à la perfection. Néanmoins il n'y aurait point de corps, s'il n'y avait en lui quelques traces d'unité ; et il n'y en aurait point si elles n'y avaient été imprimées par Celui qui est l'unité suprême.
64. O esprits obstinés (1) , montrez-moi un homme qui voie sans aucune image charnelle? Où est-il, celui qui comprend que le principe de toute unité n'existe qu'en l'auteur même de toute unité, qu'elle soit à sa hauteur, ou non? Donnez-moi un homme qui voie, non pas qui conteste et veuille paraître voir ce qu'il ne voit point. Donnez-moi un homme qui résiste aux sens charnels et aux plaies qu'ils ont faites à son âme, qui résiste à l'entraînement de la coutume et aux louanges des hommes, qui pleure ses péchés sur la couche, et renouvelle son esprit, qui n'aime point les vanités et ne
1. Les manichéens, esclaves de leurs vaines imaginations. (Confes. liv. III, ch. 6, liv. IX, ch. 4.)
569
cherche point le mensonge (1); qui sache se dire à lui-même: s'il n'y a qu'une seule ville de Rome, fondée aux bords du Tibre par je ne sais quel Romulus, celle que je forme dans ma pensée est fausse: elle n'est point la véritable; je n'y suis pas non plus en esprit; autrement je saurais ce qui s'y passe. S'il n'y a qu'un soleil, celui que je forme dans ma pensée est faux; car l'un suit sa route au temps et aux lieux marqués, je place l'autre où je veux et quand je veux. Si je n'ai que cet ami, celui que je forme dans ma pensée est faux aussi ; car je ne sais où est celui-là; celui-ci va au gré de mon imagination. Moi-même, je suis un: je sens que mon corps est ici ; et cependant mes pensées me conduisent où je veux, me font parler avec qui je veux. Evidemment tout cela est faux, et personne n'a l'intelligence de ce qui est faux. Je ne puis donc le comprendre lorsque je m'y arrête et que j'y crois; car je ne dois comprendre une chose qu'autant qu'elle est vraie. N'est-ce pas ainsi qu'on doit raisonner sur ce qu'ils appellent les fantômes ? Comment donc mon âme est-elle remplie d'illusions ? Où est la vérité que contemple l'intelligence ? A cette question on pourra répondre : la vraie lumière est celle qui te montre la fausseté de ces images. Par elle tu découvres cette unité suprême d'après laquelle tu juges tout ce que tu vois; tout en comprenant qu'elle n'est rien de ce qui change.
Haut du document
CHAPITRE XXXV. COMMENT NOUS DEVONS NOUS REPOSER DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU.
65. Si cette vue fait trembler le regard de votre âme, arrêtez-vous, ne luttez pas, combattez seulement votre entraînement vers les corps , domptez-le et vous aurez surmonté tous les obstacles. Ce que nous cherchons c'est l'unité, l'unité dans toute sa simplicité. Cherchons donc cette unité divine dans la simplicité de notre coeur. « Soyez en repos, est-il écrit, et vous reconnaîtrez que je suis le Seigneur (2). » Ce n'est point un repos de lâcheté , c'est le repos de la pensée que ne fatigue ni le temps ni l'espace; car les images que produisent le volume et l'inconstance des objets matériels nous dérobent la vue de l'invariable unité. Dans l'espace, les objets tentent nos désirs; le
1. Ps. IV, 3, 4. — 2. Ps. XLV, 11.
temps les ravit à notre amour et nous laisse dans l'esprit le tourbillon de vaines pensées qui excitent et portent ça et là nos désirs. Ainsi l'âme devient chagrine ; et vainement cherche-t-elle à posséder ce qui la possède elle-même. On l'invite donc au repos, c'est-à-dire à ne point aimer ce qu'elle ne peut aimer sans fatigue. Ainsi pourra-t-elle dominer les créatures, en être la maîtresse et non plus l'esclave. « Mon joug est léger, » est-il écrit (1). Tout donc est soumis à celui qui accepte ce joug. Pour lui plus de fatigue, car ce qui est soumis n'oppose plus de résistance. Qu'ils sont malheureux, au contraire, les amis de ce monde 1 Ils en seraient les rois s'ils eussent voulu être les fils de Dieu, puisqu'il « leur a été donné de « devenir les enfants de Dieu (2). » Mais ces amis du monde redoutent tellement de s'arracher à ses caresses, que rien n'est plus fatiguant pour eux que d'être sans fatigue.
Haut du document
CHAPITRE XXXVI. LE VERBE DE DIEU EST LA VéRITé, éGALE A SON PREMIER PRINCIPE. — LE PéCHé SEULE CAUSE DE NOS ERREURS.
66. Mais quand au moins on voit clairement que la fausseté consiste à croire ce qui n'est pas , on comprend que la vérité consiste à montrer ce qui est. Or, comment les corps nous induisent-ils en erreur? N'est-ce point parce qu'ils ne reproduisent pas complètement cette unité qu'ils cherchent à imiter, ce vrai principe de tout ce qui est un, dont l'idée est tellement gravée en nous que nous trouvons bien ce qui en conserve quelques traces et que nous blâmons ce qui s'en éloigne et la dénature ? S'il en est ainsi, on peut comprendre qu'il y ait une autre unité tellement semblable à ce premier et unique modèle de tout ce qui est un, qu'elle l'égale complètement comme un autre lui-même. Or cette autre unité est la Vérité, le Verbe qui est dans le Principe, le Verbe qui est Dieu en Dieu. Puisque la fausseté dans les créatures ne vient pas de ce qu'elles imitent l'unité, mais de ce qu'elles ne s'y conforment pas entièrement, ce qui a pu la réaliser et devenir ce qu'elle est, n'est-il pas la Vérité même ? Cette Vérité manifeste l'unité telle qu'elle est. Aussi est-elle appelée son
1. Matth. XI, 30. — 2. Jean, I, 42.
570
Verbe et sa lumière (1). Les autres êtres ne peuvent que lui ressembler, et autant ils lui sont semblables, autant ils sont vrais. Pour elle, elle est la parfaite reproduction de l'unité , aussi est-elle la Vérité. De même que la vérité rend les choses vraies, ainsi la ressemblance rend les objets semblables; et comme l'une est la forme de ce qui est vrai, l'autre est la forme de ce qui est semblable. Forme vraie, par conséquent; car les êtres sont vrais autant qu'ils ont d'être, et leur être est proportionné à leur ressemblance avec l'unité souveraine; forme également universelle : elle est l'image parfaite du Principe suprême, et comme elle n'en diffère d'aucune manière, elle porte à juste titre le nom de Vérité. 67. La fausseté ne vient donc point des objets qui nous trompent, puisqu'ils ne révèlent à nos sens que leur nature, en rapport avec le degré de beauté qu'ils ont reçu ; elle ne vient pas non plus des sens qui nous égarent, puisqu'ils ne font que rendre compte à l'âme servie par eux des impressions que le corps a ressenties. L'erreur vient de la faute de l'âme lorsqu'elle cherche ce qui est vrai en laissant de côté la vérité. L'âme a préféré les œuvres à l'ouvrier et à son art; son châtiment sera de chercher dans les œuvres et l'art et l'ouvrier. Mais elle ne peut les y découvrir, puisque Dieu est inaccessible aux sens et ne se révèle qu'à l'esprit. Aussi prend-elle les œuvres pour l'art lui-même et pour Celui qui les a faites.
Haut du document
CHAPITRE XXXVII. L'AMOUR DES CRéATURES EST L'ORIGINE DE L'IDOLâTRIE SOUS TOUTES SES FORMES.