De la vraie religion (De vera religione) (page 4)
96. Ainsi les uns sont précipités par le vague de leurs pensées au milieu de mondes innombrables. Les autres n'ont pu concevoir Dieu que sous l'idée d'un corps de feu.. D'autres voient une lumière immense répandue au loin en des espaces sans limite; ils la voient
1. I Jean, 21.
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séparée d'un côté comme par un coin noir; ils s'imaginent que ce sont deux royaumes opposés, auxquels ils rapportent l'origine de toutes choses, et sur ces rêveries ils bâtissent toutes leurs fables. Leur demanderai-je sous la foi du serment s'ils croient à la vérité de ce qu'ils disent? Peut-être n'oseront-ils me répondre et me diront-ils à leur tour : Fais-nous donc toi-même connaître la vérité ! Et si je me contente de leur répliquer qu'ils regardent cette lumière dont la lueur leur montre que croire n'est pas comprendre, eux-mêmes sont prêts à affirmer avec serment que les yeux ne peuvent l'apercevoir, qu'on ne peut se la représenter dans une étendue locale, qu'elle s'offre partout à ceux qui la recherchent; l'esprit ne peut rien découvrir avec plus de certitude et de clarté.
97. De plus, tout ce que je viens d'énoncer sur cette lumière de l'intelligence ne m'a été dévoilé que par elle. Par elle en effet je comprends la vérité de mes paroles et c'est elle encore qui me fait voir que je la comprends. Allons plus loin: si un homme comprend qu'il comprend, si de plus il se rend compte de ce dernier acte de son entendement et toujours ainsi, je comprends qu'il s'engage dans l'infini, et qu'il n'y a dans cet infini ni espace ni changement. Je comprends aussi que je ne puis comprendre sans être vivant, et je comprends encore mieux qu'en comprenant j'ai plus de vie. Car la vie éternelle surpasse par sa nature même la vie temporelle, et je ne puis savoir ce que c'est que l'éternité, autrement que par un acte de mon intelligence. Le regard de mon esprit en sépare tout ce qui est muable et je ne puis distinguer en elle aucun temps, parce que le temps suppose des successions de mouvements. Mais dans l'éternité rien ne passe, rien n'est à venir; ce qui finit cesse d'être, et ce qui doit commencer n'est pas encore: l'éternité est toujours. Elle n'a pas été, comme si elle n'était plus; elle ne sera pas, comme si elle n'était pas encore. Aussi a-t-elle pu, seule, dire à l'esprit de l'homme : « Je suis celui qui suis; » et l'on a pu dire d'elle avec la même vérité « Celui qui est, m'a envoyé (1). »
98. Si nous ne pouvons nous attacher encore à elle, faisons au moins la guerre à nos vaines rêveries, éloignons du théâtre de notre esprit ces amusements si frivoles et si trompeurs; et montons les degrés que la divine providence a daigné disposer pour nous. Séduits par les fictions théâtrales, nous nous perdions dans la vanité de nos pensées et nous allions consumer toute notre vie en des rêves insensés. Mais l'ineffable miséricorde de Dieu n'a point laissé devenir à nous par le ministère de la créature raisonnable, soumise à ses lois. Non-seulement les sons articulés et l'écriture, mais encore la fumée, le feu, la colonne, la nuée furent les signes visibles de sa pensée ; les paraboles et les comparaisons charmèrent nove enfance, ce fut comme la boue qui guérit les yeux de notre âme.
99. Examinons donc ce. que nous devons connaître par le témoignage de l'histoire ou découvrir aux clartés de l'évidence ; ce qu'il faut croire et confier à la mémoire avant d'en comprendre le sens; où est la vérité, non celle qui arrive et qui passe, mais la vérité immuable; comment découvrir le sens allégorique des vérités révélées par l'Esprit-Saint; s'il suffit d'appliquer les actions visibles du passé aux événements extérieurs des temps actuels ou s'il faut encore y voir figurées les passions et la nature de l'âme, et jusqu'à l'immuable éternité; s'il y a de ces figurés pour signifier les faits extérieurs, d'autres qui se rapportent aux passions de l'âme, d'autres aux lois éternelles, d'autres enfin où l'on puisse découvrir tout cela en même temps ; quel est l'objet immuable de la foi à laquelle se doivent rapporter toutes les interprétations; si c'est un objet historique et temporel, ou bien spirituel et éternel; comment arriver à l'intelligence et à l'amour des biens éternels, où est la fin des bonnes oeuvres et la claire vue de ce que l'on a cru dans le temps; ce qui distingue l'allégorie de l'histoire et l'allégorie des faits, celle des discours et celle des rites sacrés; comment faut-il interpréter, selon le génie de chaque langue les expressions employées dans l'Ecriture ; car cher tous les peuples il y a des locutions, qui, traduites dans une autre langue, (581) paraissent n'avoir aucun sens ; pourquoi ce langage si peu relevé dans les Livres saints, où il est parlé non-seulement de la colère de Dieu, de sa tristesse, de son réveil, de son souvenir, de son oubli et de sentiments que ne sauraient partager les hommes de bien ; mais encore de regret, de jalousie, de débauche, et d'autres choses semblables; s'il faut entendre d'une forme visible de corps humain l'oeil de Dieu, sa main, son pied et d'autres membres dont parlent les Ecritures ; ou si ces expressions désignent des perfections invisibles et spirituelles comme celles-ci: le casque, le bouclier, le glaive, le baudrier et d'autres encore; surtout, ce qui est bien plus important, quel intérêt avait le genre humain à ce que la divine providence ait choisi, pour converser ainsi avec nous, la créature raisonnable, créée par lui, revêtue d'un corps et soumise à ses lois? Il nous suffira de cette considération pour bannir de Dosâmes toute insolence ridicule (1) et y établir le règne d'une religion sainte.
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CHAPITRE LI. LA MéDITATION DES SAINTES éCRITURES SERT DE REMèDE A LA CURIOSITé.
100. Renonçons donc et pour toujours à ces niaiseries du théâtre et de la poésie. Que l'étude et la méditation des Ecritures soit l'aliment et le breuvage de notre esprit; la faim et la soif d'une curiosité insensée ne lui avaient donné que la fatigue et l'inquiétude; il cherchait en vain à se rassasier de ses vaines imaginations; ce n'était qu'un festin en peinture. Sachons nous livrer à ce salutaire exercice, aussi noble que libéral. Si les merveilles et la beauté des spectacles nous charment , aspirons à voir cette sagesse , qui atteint avec force d'une extrémité à l'autre et qui dispose tout avec douceur (2). Qu'y a-t-il en effet de plus admirable et de plus beau, que cette puissance invisible qui crée et gouverne le monde visible, qui l'ordonne et l'embellit ?
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CHAPITRE LII. LA CURIOSITé, COMME LES AUTRES VICES, DEVIENT UNE OCCASION DE PRATIQUER LA VERTU.
101. Si l'on avoue que toutes ces impressions nous arrivent par le corps et que l'esprit est
2. Sag. VIII, 1.
préférable au corps , l'esprit ne pourra-t-il rien voir par lui-même, et ce qu'il apercevra ne sera-t-il pas bien supérieur, beaucoup plus parfait? Ou plutôt excités par nos appréciations mêmes à considérer ce qui en fait la règle, et des productions d'un art remontant jusqu'à ses lois, notre esprit contemplera cette beauté en comparaison de laquelle toutes les autres beautés, créées par sa miséricorde, ne sont que laideur. « En effet les perfections invisibles de Dieu, ainsi que son éternelle puissance et sa divinité, depuis la création du monde, sont devenues Visibles pour tout ce qui a été fait (1). » C'est remonter des biens du temps à ceux de l'éternité, c'est réformer la vie du vieil homme en celle de l'homme nouveau. Or, est-il un seul objet qui ne puisse porter l'homme à la vertu quand ses vices eux-mêmes l'y conduisent ? Que recherche en effet notre curiosité si ce n'est la science? Mais la science n'est jamais certaine, si elle n'a pour objet les vérités éternelles,à jamais immuables. Que prétend obtenir l'orgueil, si ce n'est la puissance, c'est-à-dire le pouvoir d'exécuter facilement ses volontés? Mais cela n'est possible qu'à l'âme parfaite, soumise à son Dieu, et dont l'amour soupire uniquement après son règne. Que recherche la volupté du corps, si ce n'est le repos ? Mais pour l'assurer, il faut qu'il n'y ait plus ni indigence, ni corruption. Il faut donc éviter ces demeures inférieures d'un autre monde, c'est-à-dire des châtiments plus graves après cette vie. Rien n'y rappelle la vérité, parce qu'il n'y a plus de raisonnement; il n'y a plus de raisonnement, parce que n'y pénètre point cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (2). Hâtons-nous donc; marchons pendant que le jour nous éclaire, et ne laissons point les ténèbres nous envelopper (3). Hâtons-nous d'éviter la seconde mort (4), où personne ne se souvient de Dieu, et l'enfer d'où nulle louange ne monte vers lui (5).
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CHAPITRE LIII. INTENTIONS DIFFéRENTES DES SAGES ET DES INSENSéS.
102. Mais qu'il est des hommes malheureux ! ils méprisent ce qu'ils connaissent ils se complaisent
1. Rom. 1, 20. — 2. Jean, 1, 9. — 3. Ibid. XII, 35. — 4. Apoc. XX, 6, 14; XV, 8. — 5. Ps. VI, 6.
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plaisent aux nouveautés, et ils préfèrent l'étude à la science, quoique celle-ci soit le but de l'étude. Une action facile est par eux dédaignée; ils préfèrent le combat à la victoire, quoique la victoire soit le but du combat. Ils ne tiennent pas à la santé du corps; ils aiment mieux manger que d'être rassasiés, se livrer aux voluptés charnelles, que de n'en éprouver pas les impressions. Il en est même qui préfèrent dormir plutôt que de ne pas avoir à se laisser aller au sommeil. Et pourtant le but de toutes ces jouissances est de ne plus avoir ni faim ni soif, de ne plus désirer les joies de la chair, de ne plus éprouver de fatigues.
103. Aussi ceux qui veulent sincèrement parvenir à ces fins renoncent d'abord à la curiosité. Ils savent que la seule véritable science est intérieure et ils s'y attachent autant qu'ils le peuvent en cette vie. Puis sans obstination aucune , ils acquièrent la liberté d'action la plus complète :
ils savent qu'on remporte une victoire plus noble et plus facile en ne résistant pas à la colère : ils le font aussi, autant du moins qu'ils le peuvent en cette vie; ils goûtent enfin le repos même corporel en s'abstenant de tout ce qui n'est pas indispensable en ce monde : de cette manière ils ressentent combien le Seigneur est doux. Ils n'ignorent pas ce qui arrive au delà du tombeau et ils se soutiennent par la foi, l'espérance et l'amour de leur bonheur complet. La science même sera parfaite après cette vie : elle est ici-bas incomplète, mais lorsque ce qui est parfait sera venu, il n'y aura plus d'imperfection (1). Ce sera aussi la paix la plus profonde. Maintenant la loi des membres combat en moi contre la loi de l'Esprit, mais nous serons délivrés de ce corps de mort, par la grâce de Dieu, en Notre-Seigneur Jésus-Christ (2). Car nous nous entendons en grande partie avec notre adversaire, maintenant que nous voyageons avec lui (3). Le corps même jouira d'une pleine santé, il sera sans besoin et sans fatigue, parce qu'au temps où s'accomplira la résurrection de la chair ces membres corruptibles seront revêtus d'incorruptibilité (4). On ne doit pas s'étonner que tant de bonheur soit le partage de ceux qui dans l'étude n'ont aimé que la vérité, dans l'action que le repos, et dans le corps que la santé. Après cette vie ils auront,
1. I Cor. XIII, 9, 10. — 2. Rom. VII, 23, 25. — 3. Matth. V, 25. — 4.
I Cor. XV, 53.
dans toute sa perfection, ce qu'ils ont préféré ici-bas.
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CHAPITRE LIV. LES TOURMENTS DES RéPROUVéS SONT EN RAPPORT AVEC LEURS VICES.
104. A ceux donc qui abusent du don incomparable de l'Esprit et qui cherchent en dehors de lui les biens visibles dont la destination était de les porter à la contemplation et à l'amour des biens spirituels, à ceux-là sont réservées les ténèbres extérieures; car elles ont déjà commencé pour eux dans la prudence de la chair et la dégradation des sens charnels. Ceux qui aiment la lutte seront privés de la paix et en proie aux plus redoutables difficultés ; car les plus grandes difficultés commencent dans les combats et les contestations. C'est sans doute pour signifier ces difficultés, qu'il est ordonné de lier au coupable les pieds et les mains, c'est-à-dire de lui enlever toute liberté d'action. Pour ceux qui cherchent la faim et la soif, qui aiment à s'enflammer de coupables désirs et à se fatiguer, afin de goûter le plaisir du boire et du manger, des voluptés et du sommeil, ils aiment déjà la privation, c'est-à-dire le commencement de douleurs plus grandes. Ils auront donc complètement ce qu'ils ont aimé et pour séjour le lieu où ils s'abandonneront aux pleurs et aux grincements de dents (1).
105.Combien d'autres se livrent à tous ces vices réunis, pour qui les spectacles et les contestations, le boire et le manger, les voluptés charnelles et le sommeil, c'est toute l'existence; dont la pensée ne s'occupe que des impressions trompeuses excitées par une pareille vie ; qui prétendent y puiser les règles de leurs superstitions ou plutôt de leurs impiétés : malheureuses victimes d'illusions qui les captivent encore même lorsqu'ils s'efforcent de repousser les séductions de la chair ! Ils ne font pas bon usage du talent qui leur a été confié, de cet esprit pénétrant qui semble distinguer tous ceux que nous appelons savants, polis, spirituels ; ils l'ont caché dans un suaire ou enfoui dans la terre, c'est-à-dire livré aux plaisirs , aux vanités , aux passions de la chair, sous le poids desquelles leur âme est opprimée. Ils auront donc les pieds et les
1. Matth. XXII, 13.
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mains liés et ils seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ils n'ont point ambitionné ces tourments, (et qui pourrait les aimer?) mais ce qu'ils ont choisi en est le commencement; et rechercher ces jouissances, c'est nécessairement s'exposer à ces rigueurs. Ceux qui aiment mieux continuer la route que de retourner ou de parvenir au but, ne doivent-ils pas être envoyés au loin? Vraiment ils sont chair, un esprit errant et qui ne revient pas (1).
106. Mais celui qui fait bols usage des cinq sens de son corps pour croire et annoncer les oeuvres de Dieu, pour développer la charité soit par l'action, soit par la méditation, pour pacifier sa vie et connaître Dieu, celui-là entre dans la joie du Seigneur. Le talent enlevé à qui n'a pas su s'en servir est donné à celui qui fait bon emploi de cinq talents (2). Est-ce à dire que l'intelligence de l'un est donnée à l'autre? Non, c'est pour nous apprendre que des hommes doués d'un esprit supérieur, mais indifférents ou impies, peuvent perdre leur pénétration, et d'autres l'acquérir s'ils sont actifs et pieux, quand même leur intelligence se développerait lentement. Le talent n'est point donné à celui qui en avait reçu deux, il le possède puisque ses actions et ses pensées sont bien réglées.
Mais il est donné à celui qui en avait reçu cinq ;
car celui-ci n'a foi encore qu'aux choses visibles et temporelles, son esprit n'est point capable encore de contempler les biens éternels, mais il peut le devenir en louant le divin Auteur de ces merveilles sensibles, en s'attachant à lui par la foi, en l'attendant par l'espérance et en le cherchant par la charité.
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CHAPITRE LV. CONCLUSION. — EXHORTATION A LA VRAIE RELIGION. — CE QU'IL FAUT éVITER POUR Y PARVENIR.
107. Puisqu'il en est ainsi, je vous exhorte, ô vous qui m'êtes si chers et si proches, et je m'exhorte moi-même avec vous, à nous élancer de tous nos efforts où nous appelle la divine sagesse. N'aimons point le monde, parce que dans le monde ce n'est que la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'ambition
2. Matth. XXV, 14-30; Luc, XIX, 15-26.
du siècle (1). N'aimons ni à corrompre ni à être corrompu parles voluptés de la chair, pour ne point tomber d'une manière plus lamentable dans la corruption que produisent les douleurs et les supplices. N'aimons point les luttes, dans la crainte de tomber au pouvoir des anges qui en font leur joie et d'être humiliés, enchaînés, tourmentés par eux. N'aimons point la vue des spectacles, de peur qu'en nous éloignant de la vérité et en affectionnant des ombres nous ne soyons jetés dans les ténèbres.
108. Ne mettons point notre religion dans les vagues conceptions de notre esprit: toute vérité est préférable à ce que notre pensée peut imaginer arbitrairement; et pourtant nous ne devons point adorer l'âme,quoiqu'elle conserve la vérité de sa nature, même quand elle s'égare. Un brin de paille véritable est préférable à la lumière que forment à volonté nos vaines conceptions ; néanmoins la paille que nous pouvons toucher et saisir ne doit point être adorée; il serait insensé de le croire. Ne mettons point notre religion à adorer les oeuvres des hommes : l'ouvrier est préférable à son ouvrage le plus parfait, et cependant jamais l'ouvrier ne doit être adoré. Ne mettons point notre religion à adorer les animaux : le dernier des hommes est préférable, et pourtant il ne doit point être adoré. Ne mettons point notre religion à adorer les morts : car s'ils ont vécu pieusement ils ne sont point disposés à ambitionner de tels honneurs, mais ils veulent que nous adorions Celui qui les éclaire et leur apprend à se réjouir de nous voir associés à leur gloire; honorons-les en imitant leurs vertus, mais ne les adorons point par religion. Et s'ils ont mené une vie coupable, en quelque lieu qu'ils soient, ils n'ont point droit à nos hommages. Ne mettons point notre religion à adorer les démons: toute superstition de ce genre étant pour les hommes une grande peine, une honte semée de périls, est pour ces esprits un honneur, un triomphe.
109. Ne mettons point notre religion à adorer la terre et les eaux : plus pure et plus lumineuse est l'atmosphère, même au milieu des ténèbres, et cependant elle n'est point digne de nos hommages. Ne mettons point notre religion à adorer l'air le plus pur et le plus serein, car sans la lumière il est lui-même ténébreux : il y a d'ailleurs plus de pureté encore dans la flamme
1. I Jean, II, 15, 16.
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même de nos foyers, et comme nous l'allumons et l'éteignons à notre gré, nous ne lui devons aucun hommage. Ne mettons pas notre religion à adorer les corps aériens et célestes : ils sont, il est vrai, supérieurs à tous les autres corps; mais la vie, quelle qu'elle soit, leur est encore préférable; et fussent-ils animés, une âme, la dernière de toutes, l'emporte sur un corps doué de vie , et assurément personne n'osera dire qu'une âme vicieuse doive être adorée. Ne mettons point notre religion à adorer la vie dont vivent les arbres, dit-on : elle est dépourvue de sentiment, elle est de même genre que celle qui produit l'harmonieuse disposition de nos organes, qui fait vivre notre chevelure, nos ossements, et où l'on peut trancher sans causer aucune douleur. La vie sensible est plus parfaite ; néanmoins cette vie donnée à la bête ne doit point être adorée.
110. Que notre religion n'adore pas même l'âme raisonnable devenue sage et parfaite, affermie au service de l'univers ou de quelques-unes de ses parties, ou bien attendant la transformation surnaturelle de son être , comme elle fait dans les plus grands hommes. Car toute âme raisonnable, si elle est parfaite , obéit à l'immuable vérité , qui lui parle sans bruit dans le secret de sa pensée; et si elle ne lui obéit pas elle se corrompt; ainsi son excellence ne lui vient point d'elle-même, mais de Celui à qui elle se soumet volontiers. L'Etre qu'adore le plus parfait des anges , le dernier des hommes doit encore l'adorer ; et c'est en lui refusant ses hommages que l'homme a été placé à un rang inférieur. L'ange n'a donc pas la sagesse autrement que l'homme; il ne connaît point la vérité autrement que l'homme: ils puisent l'un et l'autre au sein de la sagesse immuable, de l'immuable vérité. En effet, pour opérer notre salut, la Vertu de Dieu même, son éternelle Sagesse, consubstantielle et coéternelle au Père, a daigné dans le temps se revêtir de notre nature humaine afin de nous apprendre que l'homme doit adorer ce que doit adorer toute créature intelligente et raisonnable. Croyons-le : les anges fidèles eux-mêmes, les esprits qui remplissent près de l'Eternel les plus sublimes fonctions, veulent aussi que nous adorions avec eux le même Dieu dont la contemplation fait leur félicité. Notre bonheur en effet ne consiste point à voir un ange, mais à voir la vérité qui nous fait aimer les anges, et applaudir à leur triomphe, Nous ne sommes point jaloux non plus qu'ils en jouissent plus facilement et sans entraves; au contraire nous les aimons davantage, car il nous est ordonné d'espérer le même bienfait de notre commun Maître. Aussi les honorons-nous comme des amis, et non comme si nous étions leurs serviteurs. Nous ne leur élevons point de temple : ils refuseraient un tel honneur. Ne savent-ils pas que fidèles à la vertu, nous sommes nous-mêmes les temples de Dieu? Aussi est-il écrit que l'ange défendit à l'homme de l'adorer, mais d'adorer le Maître unique dont ils étaient tous deux les serviteurs (1).
111. Les esprits qui nous excitent à les servir et à les adorer comme des dieux, ressemblent aux hommes remplis d'orgueil qui voudraient également obtenir de nous de semblables hommages. Supporter ceux-ci est un péril moins grand que d'adorer ceux-là. Car la domination d'un homme sur un homme finit avec la vie de l'un ou de l'autre. Mais l'esclavage imposé par l'orgueil des mauvais anges, est plus redoutable à cause du temps qui suit la vie présente. Il est de plus facile à chacun de le comprendre : le despotisme de l'homme laisse à l'homme la liberté de sa pensée, mais c'est pour notre esprit même que nous redoutons la tyrannie des mauvais anges, et notre esprit est pour nous le seul moyen de chercher et de contempler la vérité.
Si donc il faut nous soumettre à toutes les puissances données aux hommes pour le gouvernement des empires, et que nous rendions à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu', nous n'avons pas à craindre d'être ainsi liés après notre mort. De plus, autre est la servitude du corps, autre est celle de l'âme. Or quand les justes, dont toute la joie sur la terre est en Dieu, le font bénir par leurs couvres, ils applaudissent à ces actions de grâces. Vient-on à les louer eux-mêmes ? ils répriment ce désordre : s'ils ne le peuvent, au moins ne font-ils jamais bon accueil à ces louanges, et ils cherchent à en détromper les auteurs. Tels sont aussi les bons anges ; et même ces fidèles ministres de notre Dieu ne sont-ils pas plus purs et plus saints encore? Pourrons-nous donc craindre de les offenser en évitant à leur égard tout culte superstitieux?
C'est pour nous détourner nous-mêmes de tout culte superstitieux, qu'ils dirigent nos coeurs vers le Dieu unique et véritable
2. Matth. XII, 9.
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et qu'ils les relient à son amour; d'où vient, je crois, le mot religion (1).
112. J'adore donc en un seul Dieu le premier Principe de toutes choses, l'éternelle Sagesse, de qui vient toute sagesse, et le Don céleste, de qui vient tout bonheur. J'en suis sûr, tout ange qui aime ce Dieu m'aime aussi. Quiconque parmi eux demeure en lui et peut entendre les prières des hommes, m'exauce avec lui. Quiconque encore le possède comme son unique bien, vient en lui à mon aide; il ne saurait me porter envie de participer à son bonheur. Ah ! qu'ils nous le disent; ces adorateurs, ou plutôt ces adulateurs des différentes parties du monde, quel trésor n'acquiert-on pas en adorant exclusivement Celui que chérissent tee êtres les plus parfaits, Celui dont la connaissance fait leur joie, le principe auquel on ne petit s'unir sans s'élever au plus haut degré de vertu ?
Il est d'autres anges qui s'attachent à leurs propres idées, qui refusent de se soumettre à la vérité, et qui pour trouver en eux-mêmes leur propre félicité sont tombés loin du bien offert à tous, de la vraie béatitude: ils doivent asservir et tourmenter les méchants, mais ils ne peuvent qu'éprouver la vertu du juste. Ceux-là assurément n'ont aucun droit à nos adorations, leur joie est dans nos tristesses notre réparation cause leur tourment.
113. Que la religion nous relie donc au seul Dieu tout-puissant; car entre notre âme qui connaît le Père et la Vérité, c'est-à-dire la lumière intérieure qui nous le révèle, aucune créature ne vient s'interposer. Adorons avec lui cette Vérité même, sa parfaite ressemblance,
1. I Retract. ch. 13, n. 9.
la forme de tous les êtres qui ont une même origine et tendent à une même fin. Ainsi l'âme spirituelle comprend que tout a été créé par ce modèle, seul capable de combler tous les désirs. Mais le Père ne créerait rien parle Fils, et rien ne trouverait le bonheur dans sa On véritable, si Dieu n'était souverainement bon; il n'a envié à aucune nature la bonté qu'elle pouvait recevoir de lui, et il a accordé aux différents êtres de demeurer dans le bien, les uns tant qu'ils voudraient, les autres tant qu'ils pourraient. Aussi devons-nous adorer et embrasser avec le Père et le Fils, le Don divin, immuable comme eux, Trinité d'une seule substance, Dieu unique, de qui, par qui, en qui nous sommes: nous nous en sommes séparés, nous avons cessé de lui ressembler, et il n'a point voulu que nous périssions. Il est le Principe auquel nous retournons, le Modèle que nous devons suivre, la Grâce qui nous réconcilie. Dieu unique dont la puissance nous a créés; Ressemblance divine qui nous a formés à l'unité; Paix incomparable qui nous y tient unis. C'est le Dieu qui a dit: « Qu'il soit fait (1); » c'est le Verbe par qui a été faite toute substance, toute nature; c'est le Don de sa bonté par lequel l'Auteur suprême a voulu, a consenti que rien ne périsse de ce qu'il a fait par le Verbe. Dieu unique qui nous a créés pour nous donner la vie; qui nous réforme pour nous élever à la sagesse de la vie; que nous aimons et dont nous jouissons pour avoir le bonheur de la vie. Dieu unique, de qui, par qui et en qui sont toutes choses. A lui la gloire dans les siècles des siècles. Amen (2).
1. Gen. I. — 2. Rom. XI, 36.
Traduction de M. l’abbé JOYEUX.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm