Enchiridion de fide, spe et caritate (page 3)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — trad. abbaye de Port-Valais · 3 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Tim. II, 4. — 2. Matt. XXIII, 37.

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impuissant à réaliser ses desseins. « il fait tout « ce qu'il veut ».

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CHAPITRE XCVIII. QUOIQUE DIEU PUISSE CONVERTIR TOUS LES HOMMES, IL N'EST PAS INJUSTE EN NE LES CONVERTISSANT PAS TOUS

25. Le délire de l'impiété peut-il aller jusqu'à dire que Dieu n'a pas le pouvoir de ramener au bien, quand et comme il lui plaît, les volontés perverses qu'il a résolu de changer ? Lui plaît-il de le faire? il agit par miséricorde ; ne le fait-il pas ? il obéit à sa justice car, « il fait miséricorde à qui il veut et il « endurcit qui il lui plaît ». L'Apôtre, en tenant ce langage, voulait faire sentir la puissance de la grâce; aussi avait-il déjà cité les deux enfants, conçus par Rébecca, à qui « avant leur naissance, sans qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin de montrer que le décret de l'élection gratuite de Dieu ne dépend point des couvres, mais de la volonté de Dieu qui appelle, il fut prédit: que l'aîné serait assujéti au plus jeune ». Et il cite à l'appui de ces paroles le témoignage du prophète: « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü ». Puis, s'aperçevant que ce langage pourrait déconcerter les esprits trop faibles pour pénétrer les profondeurs de la grâce, il ajoute: « Que dirons-nous donc ? Est-ce qu'il y a en Dieu de l'injustice ? point du tout ». Il semble en effet injuste que Dieu aime l'un et haïsse l'autre, sans avoir égard à leurs actes bons ou mauvais. Et qu'on ne croie pas que l'Apôtre songe aux actes bons ou mauvais qu'ils devaient accomplir un jour et dont Dieu avait la prescience : car au lieu de dire que le choix de Dieu « ne dépend pas des œuvres », il aurait parlé des oeuvres futures : c'eût été un moyen commode de résoudre le problème ou plutôt de le supprimer. Mais non; après avoir dit « qu'il n'y a pas d'injustice en Dieu», il le prouve en ajoutant : « Il a dit à Moïse : J'aurai pitié de qui le voudrai, et je ferai miséricorde, à qui il me plaira de faire miséricorde » . En effet, n'y . aurait-il pas folie à accuser Dieu d'injustice parce qu'il punit légitimement celui qui le mérite, ou qu'il fait grâce.

à celui qui ne le mérite pas? L'Apôtre conclut donc, avec raison, « que les faveurs ne dépendent ni de la volonté, ni des efforts de l'homme, mais de la miséricorde de Dieu (1) ». Ainsi les deux fils de Rébecca naissaient enfants de la colère, suite naturelle, non de leurs fautes personnelles, mais du péché d'Adam qui les avait enveloppés dans sa condamnation. Par conséquent Celui qui a dit: « J'aurai pitié de qui je voudrai », a aimé Jacob par un effet de miséricorde toute gratuite, et il a pris Esaü en haine par un arrêt de sa justice. Comme cet arrêt les atteignait tous deux, Jacob, en se comparant à Esaü, a reconnu que s'il avait échappé à la peine qu'il encourait pour la même faute, il le devait, non à quelque prérogative de mérite et de vertus, mais à la grâce toute pure de Dieu, parce que cette faveur dépendait « non de la volonté et des efforts de l'homme, mais de la miséricorde divine ». Par un mystère aussi sublime que fécond dans la pratique, l'Ecriture, si l'on considère bien ses traits les plus généraux et, pour ainsi dire, sa physionomie, semble reproduire sans cesse cette vérité : « Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (2) ».

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CHAPITRE XCIX, DIEU FAIT GRACE PAR SA BONTé INFINIE, COMME IL ENDURCIT SANS INJUSTICE. — DU PRINCIPE QUI NOUS SéPARE DE LUI.

Après avoir fait éclater la miséricorde de Dieu en ces termes : « La grâce ne dépend ni de la volonté, ni des efforts de l'homme, mais de la miséricorde de Dieu », l'Apôtre met sa justice en relief, et avec raison : car, l'injustice étant étrangère à Dieu, celui qui n'éprouve pas les effets de sa miséricorde, loin d'être victime d'une injustice, est l'objet de ses jugements. Il ajoute donc immédiatement: « Voici ce que l'Ecriture fait dire à Pharaon : Si je t'ai élevé sur le trône, c'est pour faire éclater ma puissance et rendre mon nom illustre dans toute la terre », Et il résume sa pensée dans cette conclusion où éclate le double effet de la miséricorde et de la justice « Il fait miséricorde à qui il veut, il endurcit qui il lui plaît ». En d'autres termes, Dieu fait grâce par sa miséricorde infinie, et il endurcit sans être injuste; de sorte qu'on n'a point à se glorifier de ses mérites, si l'on est sauvé, et que, si l'on est damné, on doit regarder sa perte comme un juste châtiment, La grâce seule sépare les élus des damnés, puis-

1. Rom. IX, 11-16. — 2. I Cor. I, 31.

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qu'une faute commune, contractée en naissant, les avait tous indistinctement enveloppés dans la même condamnation. Dirait-on : De quoi se plaint Dieu? Qui pourrait résister à sa volonté? Ira-t-on jusqu'à rejeter la responsabilité des crimes sur celui « qui fait miséricorde à qui il veut, « et qui endurcit qui il lui plaît? » Ne rougissons pas alors de faire la même réponse que l'Apôtre : « O homme ! qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a pétri: Pourquoi m'as-tu formé ainsi?

Le potier n'a-t-il pas tout pouvoir sur son « argile? ne peut-il pas former de la même « masse un vase d'honneur et un vase d'ignominie (1) ? » Il y a des esprits insensés qui s'imaginent que l'Apôtre n'a pu trouver de réponse satisfaisante, et qu'à défaut d'arguments, il a fermé la bouche aux contradicteurs. Mais n'y a-t-il pas un argument victorieux dans ces paroles : « O homme ! qui es-tu ? » D'un seul mot, l'Apôtre invite l'homme à mesurer la portée de son intelligence dans ces redoutables problèmes, et donne une réponse péremptoire; car si l'homme ne peut comprendre ces vérités, que répondra-t-il à Dieu? et s'il les comprend, n'est-il pas également réduit au silence? Dans ce dernier cas, en effet, il voit clairement que le genre humain, séparé de Dieu dans sa source, a été condamné par un arrêt si équitable, que les hommes auraient pu être abandonnés en masse à leur sort, sans que Dieu eût à encourir le plus léger reproche d'injustice; il voit également que les élus devaient être affranchis de manière que le sort du plus grand nombre, abandonné à sa perte et à sa juste condamnation, fût une preuve éclatante du châtiment qu'avait mérité l'espèce entière, et que les élus même auraient subi légitimement sans le secours de la miséricorde divine à laquelle ils n'avaient aucun droit. Par là, quiconque voudrait se glorifier de ses mérites « a la bouche fermée (2) », et « quiconque se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur (3) ».

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CHAPITRE C. QU'AUCUN éVéNEMENT N'A LIEU EN DEHORS DE LA VOLONTé DE DIEU, LORS MêME QU'IL LA CONTREDIT.

1. Rom. IX, 11-21. — 2. Ib. III, 19. — 3. I Cor. I, 31.

Desseins (1) » ; elles sont ordonnées avec une sagesse infinie; car, l'homme et :l'ange ayant péché, en d'autres termes, ayant mieux aimé suivre leur volonté que celle du Créateur, Dieu s'est servi de leur désobéissance même pour accomplir ses desseins. Dans sa bonté souveraine, il a tiré parti du mal en condamnant ceux que sa justice avait prédestinés au châtiment éternel, en sauvant ceux que sa miséricorde avait prédestinés aux faveurs de sa grâce. Autant qu'il a été en eux, ils ont résisté à sa volonté; mais sa toute-puissance a rendu leurs tentatives vaines; leur désobéissance même est devenue le mobile de sa volonté. « Voilà comment les oeuvres de Dieu sont grandes et proportionnées à ses desseins » ; par une loi d'une profondeur incroyable, toute révolte contre sa volonté ne peut s'accomplir en dehors de sa volonté; car elle ne peut s'accomplir qu'autant qu'il le permet, et il ne le permet qu'autant qu'il le veut bien; d'ailleurs, sa bonté ne permettrait jamais le mal, si sa puissance ne tirait pas le bien du mal.

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CHAPITRE CI. LA VOLONTé DE DIEU, TOUJOURS CONFORME AU BIEN, S'ACCOMPLIT PAR LES RéSOLUTIONS BONNES OU MAUVAISES DES HOMMES.

Parfois une intention bonne entraîne l'homme à vouloir ce que Dieu ne veut pas par un motif infiniment plus élevé et plus pur : car la volonté divine est toujours conforme au bien. Par exemple, un bon fils peut désirer que son père vive, tandis que Dieu, dans un but excellent , ordonne qu'il meure. En revanche , l'homme peut concevoir, dans un but coupable, la résolution que Dieu a formée dans un but excellent . par exemple, un mauvais fils peut vouloir que son père meure en même temps que Dieu l'ordonne. Les désirs du premier ne s'accordent pas avec les desseins de Dieu ; chez le second, il y a parfaite conformité: toutefois la tendresse du premier, quoique contraire aux décrets de Dieu, est plus conforme à la volonté sainte, que l'impiété du second, quoiqu'elle corresponde à ses desseins; tant est profonde la différence qui sépare nos résolutions des desseins de Dieu ! tant il est vrai que le motif de nos actes en fait la bonté ou la malice ! Souvent, en effet, Dieu emploie la volonté coupable des méchants pour exécuter ses

1. Psalm. CX, 2.

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volontés toujours bonnes : c'est ainsi que la perfidie des Juifs a été l'instrument dont il s'est servi pour immoler Jésus-Christ et réaliser le plan de notre rédemption ; et telle était la grandeur de ce bienfait, que l'apôtre Pierre, en voulant y mettre obstacle, fut appelé satan (1) par la victime même qui courait au sacrifice. Sans doute, les fidèles obéissaient aux motifs les plus nobles en conjurant Paul de ne point aller à Jérusalem et d'éviter les tourments que lui révélait le prophète Agabus (2). Cependant Dieu voulait que Paul endurât ces tourments pour publier la foi; il voulait mettre à l'épreuve le confesseur de Jésus-Christ, et il remplit ses desseins en employant, non la bonne volonté des fidèles, mais la volonté criminelle des Juifs. L'intention des fidèles, quoique opposée à ses desseins, lui plaisait mieux que celle des Juifs, qui agissaient conformément à sa volonté, parce qu'ils accomplissaient les décrets de sa bonté dans une intention coupable.

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CHAPITRE CII. LA VOLONTé DE DIEU EST TOUTE PUISSANTE: IL NE FAIT JAMAIS LE MAL SOIT QU'IL FASSE MISéRICORDE, SOIT QU'IL ENDURCISSE.

Quelque puissante que soit la volonté des anges et des hommes, des bons et des méchants, qu'elle s'accorde ou qu'elle ne s'accorde pas avec les desseins de Dieu, la volonté du Tout-Puissant est au-dessus de tous les obstacles; elle n'a jamais le mal pour but : car, en condamnant à souffrir, elle est juste, et la justice est incompatible avec le mal. Dieu donc, dans sa puissance absolue, fait miséricorde à qui il veut par un effet de sa grâce, ou endurcit qui il lui plaît en vertu d'un jugement équitable jamais il n'agit par injustice; jamais il ne fait rien sans le vouloir et il fait tout ce qui lui plaît.

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CHAPITRE CIII. EXPLICATION DE CE PASSAGE DE L'éPîTRE A TIMOTHéE : DIEU VEUT LE SALUT DE TOUS LES HOMMES.

27. Quand nous entendons dire ou que nous lisons dans les saintes lettres « que Dieu veut « le salut de tous les hommes », quoique. nous ayons la certitude que le genre humain ne doit pas se sauver tout entier, prenons garde de rien retrancher à la toute-puissance de la

1. Matt. XVI, 23. — 2. Act. XXI, 10-12.

volonté divine ; dans ces paroles : « Dieu veut le salut de tous les hommes », comprenons qu'il n'y aura de sauvés que ceux qu'il plaira à Dieu. Ce sens n'est pas qu'il n'y a personne que Dieu ne veuille sauver, mais que personne n'est sauvé sans que Dieu ne l'ait voulu; c'est à ce titre qu'il faut le prier de vouloir bien nous sauver, parce que sa volonté sera infailliblement accomplie. La prière, en effet, était l'objet des préceptes de l'Apôtre, quand il a prononcé cette parole. Nous devons entendre de la même manière ce passage de l'Evangile . « C'est lui qui éclaire tout homme (1)». Ces paroles ne signifient pas qu'il n'y a point d'homme qui ne soit éclairé de Dieu, mais que personne ne peut être éclairé sans sa lumière.

On pourrait encore expliquer ce passage, sans admettre qu'il n'y -a personne que Dieu ne veuille sauver, erreur manifeste, puisque Dieu n'a pas voulu faire de miracles dans des villes qui, en les voyant, auraient fait pénitence; cette explication consisterait à entendre par « tous les « hommes » les différentes classes dont se compose le genre humain : les rois et les sujets, les nobles et les roturiers, les grands et les petits, les savants et les ignorants, les forts et les faibles, ceux qui sont ingénieux et ceux qui ont l'esprit lent ou grossier, les riches, les pauvres et les gens aisés, les hommes et les femmes, les nouveau-nés et les enfants, les adolescents et les jeunes gens, les vieillards jusqu'à l'âge le plus décrépit, les hommes enfin avec toutes les variétés qu'établissent entre eux la langue, les mœurs, les arts, les métiers, les goûts, les sentiments. Par quel motif, en effet, Dieu ne voudrait-il pas choisir ses élus chez tant de peuples divers et les sauver par les mérites de Jésus-Christ, son Fils unique, puisque, dans sa toute-puissance, il ne saurait rien vouloir sans l'exécuter? Telle est la pensée de l'Apôtre : car il venait de recommander à Timothée de prier pour tous les hommes, en désignant plus spécialement « les rois et ceux qui sont élevés en dignité », parce qu'il était naturel de croire que les pompes et les vanités du monde leur, faisaient oublier l'humilité de la foi chrétienne. Après avoir dit que les prières adressées au ciel pour les grands « sont agréables à Dieu notre Sauveur », il ajoute aussitôt, pour prévenir le désespoir « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité (2) ».

1. Joan. I, 9. — 2. I Tim. II, 1-4.

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Dieu, en effet, a daigné dans sa sagesse accorder aux prières des petits le salut des grands, et nous voyons aujourd'hui son dessein accompli. D'ailleurs on retrouve cette manière de parler dans la bouche même du Seigneur, lorsqu'il dit aux Pharisiens: « Vous donnez le dixième de la mente, de la rue, et de tous les légumes » ; apparemment, les pharisiens ne donnaient pas la dîme des légumes d'autrui ou des plantes exotiques. Si donc il faut entendre par « tous les légumes » les légumes de toutes sortes, nous pouvons ici regarder l'expression « tous les hommes », comme synonyme d'hommes de toute classe. On peut d'ailleurs adopter une autre interprétation, pourvu qu'elle n'entraîne pas la conséquence que le Dieu tout-puissant ait formé un dessein sans pouvoir le réaliser. « Celui qui, comme la vérité le déclare sans équivoque, a fait tout ce qu'il a voulu au ciel et sur la terre », n'a pas voulu faire, sans aucun doute, tout ce qui ne s'est pas fait.

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CHAPITRE CIV. DESSEIN DE DIEU SUR ADAM, DONT IL PRéVOYAIT LA FAUTE.

28. Dieu aurait-il voulu maintenir l'homme dans la perfection où il l'avait créé, et, après l'avoir vu devenir père, ne l'aurait-il pas appelé à des destinées plus hautes, au moment marqué dans ses desseins, sans le faire passer par la mort, en le transportant dans un séjour où il aurait été exempt, non-seulement du péché, mais de l'intention même de faire le mal ? Oui, sans doute, s'il avait prévu que l'homme ne perdrait jamais la volonté de rester dans l'innocence, qui était le privilège de son origine. Mais comme il savait d'avance qu'il ferait un mauvais usage de la liberté, en d'autres termes, qu'il pécherait, il régla sa volonté sur sa prescience et résolut de tirer le bien du mal, afin que sa volonté toujours bonne fût exécutée, loin d'être réduite à l'impuissance par la volonté criminelle de l'homme.

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CHAPITRE CV. DE LA LIBERTé DANS L'éTAT PRIMITIF ET DANS L'éTAT DE PERFECTION.

L'homme devait d'abord être créé avec la faculté de vouloir également le bien et le mal, à la condition d'en être récompensé ou puni ; dans l'éternité, il sera incapable de vouloir le mal, sans perdre toutefois son libre arbitre. La liberté sera d'autant plus parfaite qu'elle sera affranchie du péché : car, faut-il déprécier la volonté, la nier, ou lui refuser l'indépendance, parce que nous avons un instinct si vif du bonheur, que, non-seulement nous ne voulons pas être malheureux, mais que nous sommes incapables de le vouloir ? Eh bien 1 de même que notre âme ne peut aujourd'hui vouloir son malheur ; de même alors elle ne pourra se résoudre au mal. Mais Dieu voulait, pour suivre une gradation légitime, montrer la grandeur d'un être raisonnable et libre d'éviter le péché, en face de l'impeccabilité qui est une perfection plus haute. Il en est de même dé l'immortalité : moins parfaite quoique réelle, lorsqu'elle n'excluait pas la mort, elle sera complète, lorsqu'elle n'entraînera plus la possibilité de mourir.

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CHAPITRE CVI. NéCESSITé DE LA GRACE DANS L'éTAT PRIMITIF COMME DANS L'éTAT ACTUEL.

La nature humaine a perdu, par sa libre volonté, cette immortalité primitive : quant à la seconde, qu'elle aurait conquise par ses mérites, si elle n'avait péché, elle la tiendra de la grâce : toutefois, même avant la chute, elle n'aurait pu mériter sans le concours de la grâce. Le péché, sans doute, ne dépendait que du libre arbitre : mais l'observation de la justice n'en dépendait pas entièrement ; le secours divin était nécessaire pour mettre la liberté en communication avec le bien immuable. L'homme peut se détruire quand il lui plaît; il a mille moyens de s'ôter la vie, comme de se priver de nourriture, pour ne citer que ce moyen ; mais il ne lui suffit pas de vouloir, pour conserver son existence; il faut qu'il ait recours aux aliments et à tous les moyens d'entretenir la vie. Telle était la condition de l'homme dans le paradis terrestre : il était libre de se suicider, en renonçant à la justice ; mais, quand il fallait rester fidèle à cette justice, sa volonté devenait insuffisante et avait besoin d'être soutenue par le Créateur. Depuis 1a chute, la miséricorde de Dieu est plus nécessaire encore, puisqu'il faut dégager de la servitude la liberté elle-même, que domine le péché avec la mort sa compagne. Or, ce n'est point par ses propres forces, c'est par la (39) grâce toute pure de Dieu en Jésus-Christ, que l'homme reprend sa liberté : « Sa volonté, ainsi qu'il est écrit, doit être préparée par le Seigneur (1) », pour qu'il puisse recevoir tous les dons divins qui lui valent le don suprême de la vie éternelle.

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CHAPITRE CVII. LA VIE éTERNELLE RéCOMPENSE ET GRACE TOUT A LA FOIS.

C'est en ce sens que l'Apôtre appelle la vie éternelle, qui est le salaire des bonnes Couvres, le fruit de la grâce de Dieu. « La mort a été la solde du péché, dit-il; le fruit de la grâce de Dieu, c'est la vie éternelle en Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) ». La solde est pour le soldat le prix de ses services, ce n'est pas un don : en appelant la mort « la solde du péché », l'Apôtre nous fait sentir qu'elle est le châtiment nécessaire et comme le prix du péché. Quant à la grâce, elle ne serait qu'un vain mot, si elle n'était pas une faveur toute pure. Il faut donc admettre que les biens, même conquis par les mérites de l'homme, sont des dons de Dieu, et qu'en recevant la vie éternelle pour prix de ses mérites, on ne fait que recevoir « grâce pour grâce (3) ». Ainsi l'homme a été créé avec un esprit droit, de telle manière qu'il avait besoin du secours de Dieu pour conserver cette droiture originelle, et qu'il pouvait fausser sa volonté en abusant de son libre arbitre. Quelque parti qu'il prît, il devait accomplir la volonté de Dieu ou la voir s'accomplir sur lui. Or, il aima mieux suivre sa volonté que celle de Dieu, et la volonté de Dieu s'accomplit sur lui. De la masse viciée qui est sortie de cette source, Dieu a formé tantôt un .vase d'honneur, tantôt un vase d'ignominie (4): d'honneur, par sa miséricorde, d'ignominie, par un effet de sa justice, afin qu'on ne vît plus dans l'homme et par conséquent en soi un sujet de se glorifier.

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CHAPITRE CVIII. DIEU EST L'AUTEUR DE NOTRE SALUT.

Jésus-Christ même, le médiateur entre Dieu et l'homme, aurait été impuissant à nous délivrer, s'il n'avait été tout à la fois homme et Dieu. Lors de la création d'Adam, l'homme était droit et n'avait pas besoin d'un Médiateur;

1. Prov. VIII, 35. — 2. Rom. VI, 23. — 3. Joan. I, 16. — 4. Rom. IX, 21.

mais quand le. péché eut creusé un abîme entre Dieu et le genre humain, un Médiateur étranger au péché dut naître, vivre et s'immoler pour nous réconcilier avec lui, et nous mériter avec la résurrection de la chair la vie éternelle. Ainsi l'humilité d'un Dieu devait convaincre et guérir l'homme de son orgueil l'homme pourrait mesurer l'intervalle qui le séparait de Dieu, en voyant qu'il fallait pour le combler un Dieu incarné; un Dieu-homme donnant à l'homme rebelle. l'exemple de l'obéissance. Ainsi, en revêtant la forme d'un esclave jusque-là incapable de mérites, le Fils unique devint la source de la grâce; la résurrection du Rédempteur devint le gage de la résurrection de la chair promise à ceux qu'il rachetait; le démon fut vaincu par la nature humaine qu'il se flattait d'avoir séduite; et l'homme fut réduit à ne plus se glorifier, afin de prévenir ainsi le retour de l'orgueil. Voilà les conséquences de ce mystère auguste; et je ne parle pas de celles que peuvent découvrir et exprimer des âmes plus parfaites, ou que l'esprit contemple sans que le langage puisse les traduire.

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CHAPITRE CIX. DU SéJOUR DES AMES AVANT LA RéSURRECTION.

29. Dans l'intervalle qui sépare la mort de la résurrection générale, les âmes résident dans un séjour mystérieux, séjour de repos ou de tourment, selon le sort qu'elles ont mérité lorsqu'elles étaient enfermées dans les liens du corps.

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CHAPITRE CX. DANS QUELLE MESURE ET POUR QUELLES AMES LE SACRIFICE DE L'AUTEL ET LES AUMôNES SONT-ILS EFFICACES ?

Il est incontestable que les âmes des morts sont soulagées par la piété des vivants, quand on fait offrir pour elles le sacrifice du Médiateur ou qu'on répand des aumônes dans l'Eglise. Mais, pour recevoir ce soulagement, on doit s'en être rendu digne pendant la vie car, il y a une manière de vivre qui n'est ni assez parfaite pour se passer de semblables secours après la mort, ni assez criminelle pour ne pas en retirer quelque fruit. En revanche il y a une perfection dans la vertu qui n'a pas besoin de ces secours, comme il y a dans le mal un degré où ils deviennent superflus. Par conséquent, il dépend de nous de mener ici-bas (40)

une vie qui aggrave ou permette d'alléger nos peines dans l'autre monde, et il serait insensé de compter après la mort sur une faveur que l'on n'aura pas songé à mériter pendant sa vie. Ainsi l'usage où est l'Eglise de prier pour les défunts, ne contredit pas cette pensée de l'Apôtre : « Nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps (1) » ; puisque ces âmes auront mérité, par leurs actions ici-bas, les soulagements de l'Eglise. Tous, en effet, ne reçoivent pas ces soulagements ; et d'où peut venir cette exception, sinon de la différence même dans la conduite qu'ils ont menée ici-bas ? Donc le sacrifice de l'autel et les aumônes faites à l'intention de tous les fidèles défunts, sont des actions de grâce pour les chrétiens accomplis, des offrandes propitiatoires, pour les chrétiens imparfaits : quant aux méchants, ils n'en retirent aucun fruit; dans tous les cas, ces prières servent à consoler les vivants. Les âmes à qui elles sont utiles, voient leurs peines annulées ou du moins allégées.

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CHAPITRE CXI. DEUX CITéS éTERNELLES APRèS LE JUGEMENT GéNéRAL.

Après la Résurrection; quand le jugement de toutes les âmes aura été clos, seront séparées les deux cités, celle de Jésus-Christ et celle du démon; l'une sera le séjour des bons, l'autre celui des méchants; toutes deux auront pour habitants des anges et des hommes. Les bons perdront toute volonté, les méchants, tout pouvoir de pécher; la mort disparaîtra mais les uns vivront au sein d'une pure et éternelle félicité, les autres existeront au sein des tourments et comme dans une mort éternelle sans pouvoir mourir, car, la durée des peines comme du bonheur n'aura pas de fin : toutefois il y aura des degrés dans la félicité comme dans les supplices.

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CHAPITRE CXII. LE SUPPLICE DES DAMNéS DOIT êTRE éTERNEL.

C'est donc à tort que parfois ou plutôt en général, on se laisse toucher d'une piété toute

1. II Cor. V, 10.

humaine pour les malheureux qui doivent subir un châtiment éternel et des tourments sans fin, et qu'on s'imagine que ces peines auront un terme. Sans doute on n'attaque pas les Ecritures; mais, en obéissant aux mouvements du coeur, on adoucit les passages trop sévères, et on plie à un sens moins rigoureux des paroles où l'on se plaît à voir une menace plutôt que la vérité.

« Dieu, dit-on, n'oubliera pas sa miséricorde et ne mettra pas lui-même , dans sa colère, une borne à sa pitié (1) ». Ce sont bien là, en effet, les expressions du Psalmiste; mais elles ne s'appliquent évidemment qu'à ceux qui sont appelés « des vases de miséricorde », parce qu'ils ne doivent pas leur délivrance à leurs propres mérites, mais à la miséricorde de Dieu. Voudrait-on que ce passage s'appliquât indifféremment à tous les hommes? On ne saurait, sans une grave inconséquence, reconnaître une limite au supplice des damnés dont il est écrit : « Ils iront au feu éternel »; car il faudrait du même coup admettre que les justes, ceux qui iront dans « la vie éternelle (2) », verront mettre un terme tôt ou tard à leur félicité.

Qu'on croie, si on le veut, qu'après un certain laps de temps, le châtiment des damnés sera allégé dans une certaine mesure. Cette hypothèse, en effet, ne contredit pas la vérité : la colère de Dieu, synonyme ici de condamnation, puisque Dieu est étranger à tout mouvement des passions, subsiste contre ces malheureux, et par conséquent « Dieu, dans sa « colère », en d'autres termes, sans abjurer sa colère, « ne met pas de, bornes à sa miséricorde » ;

il est miséricordieux, non en mettant un terme aux tourments éternels, mais en adoucissant les supplices ou en les tempérant par de certains soulagements. Ainsi on respecte la pensée du Psalmiste, qui ne dit pas que Dieu sera miséricordieux pour mettre un terme à sa colère ou après y avoir renoncé, mais qu'il ne mettra pas de bornes à sa compassion, tout en gardant sa colère. D'ailleurs, qu'on suppose cette peine aussi légère qu'on peut la souffrir dans l'enfer : se voir mort au royaume de Dieu, exilé de la Cité céleste, étranger à la vie de Dieu, privé des douceurs sans nombre que Dieu « réserve à ceux qui le craignent et communique à ceux qui espèrent en lui (3) », quel supplice ! Il est si affreux dans sa durée infinie, qu'il ne peut

1. Psal. LXXV, 10. — 2. Matt, XXV, 46. — 3. Psalm. XXX, 20.

41

être comparé à aucun des tourments que nous connaissons, dût-on les endurer des milliers de siècles.

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CHAPITRE CXIII. PERPéTUITé DE LA MORT DES IMPIES COMME DE LA VIE DES SAINTS.

Ainsi la mort du damné, en d'autres termes, la privation de la vue de Dieu, se perpétuera et sera commune à tous les réprouvés, quelle que soit la manière dont l'homme, en écoutant son imagination, conçoive la variété des tourments, l'allégement,ou la suspension des souffrances. La vie des saints sera également éternelle et commune à tous les élus dans cette hiérarchie de gloire et d'honneurs dont ils seront environnés.

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CHAPITRE CXIV. DE L'ESPéRANCE. — L'ORAISON DOMINICALE RENFERME TOUT CE QU'IL FAUT ESPéRER.

30. De la foi, contenue en abrégé dans le Symbole, dont les expressions sont comme le, lait des petits enfants, mais dont le sens profond fait la nourriture des forts, naît la solide espérance des fidèles, et sa compagne, la sainte charité. Or, de toutes les vérités qu'il faut croire, celles qui sont contenues dans l'oraison dominicale forment spécialement le domaine de l'espérance. « Malheur, dit l'Ecriture divine, malheur à celui qui met son espoir dans l'homme (1) ! » malédiction qui enveloppe celui qui met son espoir en lui-même. C'est donc uniquement à Dieu Notre-Seigneur que nous devons adresser les voeux que nous formons, soit pour bien faire, soit pour obtenir le prix de nos bonnes oeuvres.

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CHAPITRE CXV. DES SEPT DEMANDES DE L'ORAISON DOMINICALE, D'APRèS SAINT MATTHIEU.

L'oraison dominicale, telle qu'on la trouve dans l'évangéliste saint Matthieu, semble au premier abord renfermer sept demandes; trois ont pour objet les biens éternels, les quatre autres sont relatives aux biens temporels, en tant qu'ils servent à obtenir les biens célestes. Quand nous disons : « Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre

1. Jér. XVII, 5.

volonté soit faite sur la terre comme au ciel », ou, selon une interprétation assez judicieuse, dans notre esprit comme dans notre corps; nous sollicitons des biens impérissables. Commencés ici-bas, ils se développent en nous à mesure que nous croissons en vertus : ils s'achèveront dans l'autre vie, comme nous devons l'espérer, et la possession en sera éternelle. Mais quand nous disons : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, et remettez-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent, et ne nous laissez point succomber à la tentation, mais « délivrez-nous du mal (1) », n'est-il pas visible que ces demandes ont rapport aux besoins de la vie présente ? C'est donc dans la vie éternelle, objet perpétuel de nos espérances, que nous verrons le nom de Dieu se sanctifier, son règne arriver, sa volonté s'accomplir dans nos esprits et dans nos corps, d'une manière parfaite et immuable. Quant au pain quotidien, il s'appelle ainsi parce qu'il est nécessaire chaque jour, soit au corps, soit à l'âme, selon qu'on prend cette expression au propre ou au figuré. De même ce n'est qu'ici-bas, sur le théâtre du péché, qu'on peut demander la rémission du péché; c'est ici-bas que se produisent les tentations qui attirent ou entraînent au péché; ici-bas enfin que règne le mal dont nous souhaitons d'être délivrés : au ciel, ces voeux n'auront plus d'objet.

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CHAPITRE CXVI. DES CINQ DEMANDES DE L'ORAISON DOMINICALE, D'APRèS SAINT LUC : ACCORD DES DEUX éVANGéLISTES.

L'oraison dominicale, dans saint Luc, n'offre que cinq demandes : cette abréviation, loin de présenter une contradiction, aide à fixer le sens des sept demandes qu'expose le premier évangéliste. N'est-ce pas dans l'esprit (2), qu'est sanctifié le nom de Dieu ? N'est-ce pas dans la résurrection de la chair «, qu'éclatera l'avènement du règne de Dieu ? C'est ainsi qu'en retranchant la troisième demande, saint Luc nous fait comprendre qu'elle n'est qu'une répétition des deux premières. II rapporte ensuite les trois autres qui sont relatives au pain quotidien, à la rémission des péchés, à la grâce de surmonter la tentation. Les mots qui

1. Matt. VI, 9-13. — 2. C'est-à-dire au ciel. — 3. Et par conséquent sur la terre.

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terminent l'oraison dans saint Matthieu, « et « délivrez-nous du mal», sont supprimés dans saint Luc, pour nous faire entendre que cette demande est contenue dans celle qui porte sur la tentation. Le premier évangéliste, du reste, en mettant: « Mais délivrez-nous du mal », au lieu de dire: « Et délivrez-nous du mal », laisse clairement apercevoir que ces deux prières se confondent ensemble : il présente la même pensée sous la forme d'une antithèse, comme quand on dit . ne veuillez pas ceci, mais veuillez cela; et ainsi il nous avertit qu'on est délivré du mal, par cela seul qu'on n'est pas induit en tentation.

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CHAPITRE CXVII. LA CHARITé : SON UNION AVEC LA FOI ET L’ESPéRANCE.

31. J'arrive à la charité. L'Apôtre la met au-dessus de la foi et de l'espérance; et en effet, plus elle est vive, plus celui qu'elle anime est parfait. Veut-on savoir si quelqu'un est homme de bien? on ne demande pas ce qu'il croit ni ce qu'il espère; on s'informe de ce qu'il aime. La pureté de l'amour entraîne celle de l'espérance et de la foi. Sans l'amour, au contraire, la foi est stérile, quand même elle aurait pour objet la vérité ; l'espérance est vaine, lors même qu'on démontrerait que ses aspirations ont pour but le véritable bonheur: il faut que les croyances et les espérances se convertissent en charité, Par un don du ciel que la prière peut obtenir. Bien que l'espérance soit inséparable de l’amour, il est possible qu'on n'aime pas les moyens d'atteindre à l'objet même qu'on espère. Par exemple, on peut espérer la vie éternelle, et qui ne l'aimerait? sans aimer la justice qui en est la condition première. La charité n'est, comme dit l'Apôtre, que la foi agissant par l'amour; remarque-t-elle des imperfections dans son amour? elle demande pour recevoir, cherche pour trouver et frappe pour se faire ouvrir (1) car la foi obtient ce que la loi se contente d'ordonner. Sans le don de Dieu, en d'autres termes, sans l'Esprit-Saint, « par qui la charité a se répand dans nos cœurs (2) » , la loi peut Commander, elle est impuissante à aider la volonté, et ne sert qu'à rendre l'homme prévaricateur, en lui enlevant la ressource de son ignorance pour excuse : les convoitises de la

1. Matt. VII, 7. — 2. Rom. V, 5.

chair règnent partout où la charité de Dieu est absente.

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CHAPITRE CXVIII. — DES QUATRE éTATS OU éPOQUES DE L'HUMANITé.

L'homme est-il plongé dans les plus épaisses ténèbres de l'ignorance, et ne trouve-t-il dans sa raison aucun obstacle contre les passions de la chair? c'est son début et son premier état. Quand la loi vient ensuite lui découvrir le mal, sans que l'Esprit de Dieu soutienne sa volonté, il désire vivre conformément- à cette loi, mais il est vaincu, il tombe sciemment dans le mal et il vit sous le joug du péché « Car le vaincu est l'esclave du vainqueur (1)». La connaissance du précepte produit donc cet effet : le péché achève en l'homme la corruption en y ajoutant pour ainsi dire le couronnement de la prévarication, et ainsi se trouve accomplie la parole de l'Apôtre : « La loi qui est survenue après le péché d'Adam, n'a fait qu'augmenter les transgressions (2) ». Voilà le second état de l'homme. Mais quand Dieu tourne ses regards vers l'homme, qu'il l'aide lui-même à accomplir ses commandements et l'anime de son Esprit, les désirs de la chair sont combattus par l'énergie de la charité (3) ; sans doute il y a encore une lutte intérieure et la faiblesse n'est pas complètement guérie toutefois l'homme vit dans la justice par la vertu de la foi, à proportion qu'il ne se laisse pas entraîner à la concupiscence et cède à l'attrait de la justice. C'est le troisième état de l'homme, et l'époque d'espérance. Si l'on marche à la perfection avec une pieuse persévérance, il y aura un dernier état, celui de la paix qui consistera dans le repos de l'âme après la mort, et se consommera par la résurrection de la chair. De ces quatre époques différentes, la première a précédé la loi ; la seconde correspond au règne de la loi ; la troisième, à celui de la grâce; le dernier âge sera celui d'une paix parfaite et inaltérable.

Tel est l'ordre dans lequel se sont succédé à travers les temps les destinées du peuple de Dieu, selon les conseils de Celui qui dispose tout avec poids, nombre et mesure (4). Ce peuple, au début, n'a pas été soumis à la loi ; plus tard, il a reçu la loi des mains de Moïse; puis il a vécu sous l'empire de la grâce, révélée par le premier avènement du Médiateur. Toutefois, n'allons pas croire que la grâce ait fait

1. II Pierre, II, 19. — 2. Rom. V, 20. — 3. Gal. V, 17. — 4. Sag. XI, 21.

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défaut, dans les deux époques antérieures, aux âmes prédestinées à la recevoir; le moment de la répandre n'étant pas encore venu, elle agissait mystérieusement et comme sous un voile: car, les justes de l'époque antérieure n'ont pu se sauver que par la foi en Jésus-Christ, et, s'il leur avait été inconnu, ils auraient été incapables de nous révéler sa venue, dans ces prophéties où tour à tour s'obscurcit et brille la vérité.

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CHAPITRE CXIX. L'ESCLAVAGE DE LA LOI INCONNU A PLUSIEURS.

Du reste, quel que soit l'état où la grâce de la régénération surprend l'homme, elle lui fait obtenir le pardon de toutes ses fautes passées : la peine à laquelle sa naissance le condamne, s'efface dans la nouvelle naissance qu'il reçoit. Cette parole divine : « L'Esprit souffle où il veut (1) », s'accomplit si littéralement, qu'une foule de personnes vivant sous la loi n'en ont pas connu l'esclavage, et qu'elles ont reçu du même coup les commandements de Dieu et la grâce nécessaire pour les remplir.

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CHAPITRE CXX. MORT DE L'ENFANT BAPTISé.

Avant de recevoir les commandements divins, l'homme doit avoir reçu la vie physique; mais dès qu'il a été plongé dans lé sacrement de la régénération, il peut mourir, sans avoir rien à redouter. En effet, « Jésus-Christ est mort et est ressuscité pour régner sur les vivants et sur les morts (2) », et l'empire de la mort ne saurait peser sur celui pour lequel s'est sacrifié le Dieu « libre entre les morts (3) ».

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CHAPITRE CXXI. LA CHARITé EST LA FIN DE TOUS LES PRéCEPTES.

32. Ainsi tous les préceptes divins aboutissent à la charité, selon la parole de l'Apôtre « La fin du précepte est la charité qui sort d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère (4) ». Oui, la charité est la fin à laquelle doivent se rapporter tous les préceptes. Obéit-on dans ses actes à la crainte du châtiment ou à tout autre mouvement charnel, au lieu d'avoir en vue la charité « que l'Esprit-Saint répand dans nos coeurs (5) » ?

1. Jean, III, 8.— 2. Rom. XIV, 9. — 3. Psalm. LXXXVII, 6. — 4. I Tim. I, 5. — 5. Rom. V, 5.

on n'accomplit pas le bien comme il faut, tout en en ayant l'air. La charité consiste à aimer Dieu et le prochain, « double commandement qui renferme la loi et les prophètes (1) ». Consulte l'Evangile, consulte les lettres des Apôtres; c'est toujours la même doctrine : « La fin du précepte est la charité », ou encore : « Dieu est la charité (2) ». Ainsi tous les commandements de Dieu, par exemple : « Tu ne commettras point d'adultère » ; tous les conseils évangéliques, comme celui-ci : « Il est bon que l'homme n'approche pas de la femme », sont exactement suivis, quand on a pour but d'aimer Dieu et d'aimer le prochain en vue de Dieu, soit ici-bas, soit dans l'éternité. Aujourd'hui nous aimons Dieu par la foi; dans l'éternité, notre amour jouira de sa vue. D'ailleurs, c'est par la foi que nous aimons aussi le prochain; l'homme est incapable de pénétrer dans les replis du coeur de l'homme, mais alors « Dieu éclairera les profondeurs des ténèbres et révélera les secrets des coeurs, et chacun recevra de lui la louange qu'il mérite (3) » ; et ainsi on aimera, on louera dans le prochain les vertus que la lumière divine dévoilera à tous les regards.

Enfin la concupiscence va en s'affaiblissant, à proportion que la charité augmente, jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin à ce degré de perfection qu'elle ne peut dépasser : « Personne ne peut porter plus loin l'amour que de donner sa vie pour ses amis (4) » ; mais qui pourrait expliquer le règne de la charité dans des coeurs où elle ne rencontrera plus de passion à combattre, et où la corruption sera si complètement anéantie, que la mort n'aura plus sur eux aucune prise ?

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CHAPITRE CXXII. éPILOGUE.

33. Il est temps de terminer cet ouvrage; c'est à toi de voir s'il remplit l'idée que tu te faisais d'un manuel , et s'il en mérite le nom. Je ne pouvais rester indifférent à ton ardeur pour la science de Jésus-Christ; la confiance et l'espoir que je fonde sur ta piété, soutenue de la grâce de notre Rédempteur, l'amour qui m'attache vivement à toi, l'un de ses membres, voilà les motifs qui m'ont engagé à composer ce traité de la foi, de l'espérance et de la charité; j'y ai consacré toutes mes forces : puisse son utilité répondre à son étendue !

1. Matt. XXII, 40. — 2. I Joan. IV, 16. — 3. Id. IV, 5. — 4. Joan. XV, 13.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

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