Un prêtre marié (page 10)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— C’est ta petite-fille, la Malgaigne ; c’est Calixte Sombreval qui te demande de venir chez elle.

Et Calixte fit un geste d’adhésion à ce que disait son père avec un sourire plus éloquent que les paroles qu’il prononçait.

Celle qu’on appelait la grande Malgaigne demeura un instant silencieuse.

— Non, Jean, dit-elle en hochant la tête ; puis, tournant ses yeux pâles vers Calixte, elle ajouta : — Et vous, merci, merci, ma fille ! Je ne vous verrai pas sous le toit qui, malgré moi, couvre maintenant la tête de votre père, mais il est dit que la vieille Malgaigne doit vous revoir ailleurs. Je le sais…

Et elle fit un pas en arrière, mais elle revint, et d’un geste, montrant à Sombreval la route :

— Écoute un dernier mot, Sombreval ! — dit-elle avec mystère.

Et il obéit à son geste, en sautant sur le bord, d’où elle l’entraîna quelques pas.

— Jean — lui dit-elle d’un air étrange — prends garde à toi ! prends garde ! Tu joues avec ta perte. Va-t’en de cet étang et n’y rentre plus… La mort y couve pour toi…

Et comme Sombreval se prit à sourire :

— Tu ris ! — lui dit-elle avec une ironie plus méprisante que la sienne. — Par la splendeur du jour qui nous éclaire ! lorsque je parlais tout à l’heure à ta fille, j’ai vu comme je te vois, là… — et de son long bâton elle indiqua la place — ton cadavre à toi, Sombreval, qui mitonnait sous les eaux croupies… et, jour de Dieu ! je l’y vois encore ! — fit-elle avec le regard de l’horreur, mais de l’horreur sans épouvante.

Sombreval, malgré lui, regarda l’étang et ne vit que sa surface limoneuse, muette et sombre, que rien ne plissait.

— Bah ! — fit-il, ému pourtant ; mais, plus fort que cette émotion involontaire, il tourna les talons et redescendit dans la barque, comme s’il lui eût plu de fouler cette eau, qui roulait sa mort sous ses pieds.

— Elle devient de plus en plus visionnaire, — dit-il à sa fille et à Néel ; et il se mit à ramer pour retourner à l’anse d’où ils étaient partis, lorsque tout à coup ils virent revenir jusqu’au bord qu’elle avait quitté la grande Malgaigne. Elle n’était plus calme, mais elle était toujours majestueuse. Elle avait la main étendue vers Calixte qui s’éloignait.

— Calixte Sombreval ! — cria-t-elle, — si vous aimez votre père, empêchez-le de remettre jamais les pieds sur l’étang qui vous porte, car, je le jure sur mon âme éternelle, il ne les y remettra que pour y périr !

Malgré la raison de Calixte dont avait parlé Sombreval, une transe horrible passa dans ses yeux et en fit battre les paupières. Plus pâle, la pauvre enfant ne pouvait pas le devenir… « Oh ! revenons vite ! » — dit-elle avec un frisson… et ils revinrent. Sans doute, quand Néel fut parti, cette fille à laquelle il ne pouvait rien refuser obtint de son père la promesse qu’il n’eût pas faite à la Malgaigne, car, à partir de ce jour-là, on ne le revit, ni elle, ni lui, ni personne, sur l’étang verdâtre du Quesnay ; et la barque qui les y avait portés, pourrissant tristement à son éternel ancrage, fut bientôt rongée par les eaux.

X

éel de Néhou ne resta pas longtemps au Quesnay, une fois qu’il y fut rentré avec Calixte et Sombreval. Il n’était pas tard, mais il avait, comme on dit, un bon pas à faire pour retourner à Néhou et y arriver avant le souper du vicomte Éphrem, qui se couchait de fort bonne heure. Il salua donc le père et la fille, et il s’en alla avec plus d’empressement qu’on ne l’aurait cru, puisqu’il s’éloignait de Calixte. Mais c’était pour Calixte qu’il s’éloignait… et encore, s’éloignait-il d’elle, puisqu’il l’emportait dans son cœur ?…

Il voulait rejoindre la Malgaigne. Quoiqu’elle eût de l’avance sur lui, elle ne marcherait pas assez vite pour qu’il ne pût la rattraper, lui, avec ses jambes de dix-huit ans. Il n’était pas intervenu dans la scène du bord de l’étang ; il avait, comme Calixte, gardé le silence pendant cette singulière entrevue de la grande Malgaigne et de Sombreval, mais des trois il n’avait pas, certes, été le moins frappé et de la femme et de ses paroles.

Jusque-là, en effet, il pouvait penser qu’il ne connaissait pas la Malgaigne. Il lui avait parlé quelquefois pour lui dire bonjour ou bonsoir, quand il la rencontrait le long des routes revenant de journée ou y allant, — car il était affable avec les pauvres gens, disaient-ils, et il avait toujours remarqué la grande mine et le grand air de cette antique fileuse sous son accoutrement de paysanne : mais d’elle à lui et de lui à elle, ç’avait été tout.

Dans son élan de jeunesse, Néel ne songeait guère à se rendre compte de ce qu’il y avait de vrai ou de faux dans les contradictions qui couraient sur cette femme étrange à qui les libres penseurs des cabarets du bourg de B… et du bourg de S… n’accordaient pas un esprit bien sain, mais que les campagnards d’entre ces deux bourgades respectaient comme un oracle, et qui venait de lui apparaître sous un aspect inattendu et presque grandiose.

Il se rappelait le mot de Sombreval, parlant d’elle encore en remontant le perron du Quesnay et en échenillant, d’une main distraite, les boules rouges des géraniums qui, dans leurs grands vases de granit, en garnissaient les rampes : « Les Turcs aussi respectent les fous », et il se demandait alors pourquoi cet observateur positif, ce savant qui n’admettait que la science, portait-il sur son ample front, volontaire et lumineux, les nuées qu’un souffle de cette folle venait tout à coup d’y amasser ?…

De toutes ces choses naissait pour lui un vif désir de revoir la Malgaigne, de lui parler sans témoins, de l’interroger sur cette mort fatale qui menaçait Sombreval et l’avenir de Calixte, — de Calixte dont les peines désormais devaient être les siennes, — de Calixte dont il ne s’isolait plus !

Aussi, quand il eut refermé la grille de la cour, au lieu de reprendre le chemin du mont Saint-Jean et de Néhou, se précipita-t-il du côté de la route qu’avait dû suivre la Malgaigne. Cette route, qui semblait filer comme une flèche au pied de l’étang, devenait, à quelques pas de là, une montée tortueuse. Néel pensa que l’octogénaire ne la gravirait que lentement… Il n’y avait pas assurément plus d’une demi-heure que la scène de l’étang venait d’avoir lieu.

Cependant le soleil, comme une bonne ménagère qui a dévidé tout son peloton de soie éclatante, ramassait autour de son disque ses rayons épars dans l’étendue, et son dernier fil d’or, qui allait aussi disparaître, ne tremblait plus nulle part que sur le toit bleu du Quesnay et les grêles profils de ses girouettes. C’est alors que Néel aperçut le dos tourné de la vieille femme. Elle marchait comme elle marchait toujours, d’un pas lent, mais ferme, et elle allait quitter la route pour entrer à gauche dans un petit landage qu’on appelait la lande du Hecquet.

Le jeune homme, qui voulait la surprendre, la dépassa, — puis se retourna brusquement, quand il l’eut dépassée : mais rien dans l’impassible physionomie de la vieille errante ne lui fit croire qu’elle l’avait entendu venir ou qu’elle l’apercevait près d’elle… Était-elle retirée dans quelque vision intérieure ? Elle avait les yeux baissés comme ceux qui regardent en eux-mêmes ou dans le passé, — ces deux gouffres noirs sur lesquels nous nous penchons vainement pour ressaisir les rêves de la vie.

Le soleil, de niveau avec le sol, lui envoyait de l’autre bout de cette lande indigente ses derniers feux en plein visage, et l’empêchait peut-être ainsi de relever ses yeux fermés par le poids de sa propre pensée encore plus que par les rayons de l’astre mourant. Un étranger qui l’aurait rencontrée l’eût prise pour une aveugle, familière au chemin qu’elle menait d’un bâton plein de clairvoyance… En avait-elle la finesse d’ouïe ? Toujours est-il que, les yeux baissés, elle dit à Néel, sans le regarder :

— Enfin, vous voilà donc, monsieur Néel, je vous attendais !

— Vous m’attendiez ?… Pourquoi m’attendiez-vous ? fit Néel de Néhou, surpris tout à la fois et des paroles de la Malgaigne et de sa physionomie absorbée.

Elle continua de marcher sans relever les cils blancs de ses yeux.

— Parce que le monde est renversé ! dit-elle avec une exaltation contenue, mais croissante, parce que les Sombreval sont au Quesnay, et vous avec eux, monsieur Néel, vous le cousin des anciens seigneurs ruinés de qui ç’a été si longtemps la place ! parce que le fils de votre père s’est affolé de la fille d’un prêtre marié, de Jean Sombreval…

Néel devint pâle, et la veine de son front se gonfla, mais pour se dégonfler et disparaître, car il n’avait pas de colère à avoir, l’impétueux jeune homme ! Il sentait trop qu’elle disait vrai.

— Parce que vous aussi, — continua-t-elle, — vous êtes sur le bord du gouffre près duquel marchent, sans le savoir, Sombreval et sa fille, et que vous, plus curieux que lui, mais non plus sage, vous avez eu la fantaisie ce soir d’en mesurer la profondeur !

— Eh bien ! dit-il avec explosion, comme forcé dans ses gardes par la pénétration de cette vieille tranquille, aux yeux baissés, — c’est vrai, la Malgaigne, je veux savoir… ce que vous savez !

— Le roi disait « nous voulons », quand il y avait un roi, monsieur Néel, — dit-elle noblement ; — mais ce que je sais, ajouta-t-elle avec une espèce de tristesse résignée, c’est votre perte, à tous les trois, aussi certaine que si la barque dans laquelle vous étiez tassés, il y a une heure, se fût entr’ouverte et que les vases de l’étang vous eussent engloutis !

— Vous êtes sinistre, la mère ! — dit Néel assombri.

— Ce n’est pas moi qui le suis, mais la destinée.

— Peut-on l’éviter ?

— NON ! répliqua-t-elle. Et le jeune homme baissa la tête, mais il respira. Il était soulagé et presque heureux de penser que, du moins, il n’avait pas son amour à combattre et qu’il pouvait s’y abandonner tout entier, au prix de périr !

Cependant, il ne se rendit pas ainsi au premier mot de la Malgaigne et à son ascendant mystérieux. À proprement parler, cette tête de Méléagre antique, qui faisait ressembler Néel de Néhou au plus ravissant des camées qu’eût portés sa mère n’était pas ce qu’on peut appeler une tête philosophique, et le moment où cette tête rayonnait alors de jeunesse était l’époque de l’action plus que de la pensée, un temps où la moyenne des esprits se préoccupait assez peu des mystères de la vie et de ces problèmes que notre temps, à nous, a recommencé d’agiter : mais, tout disposé qu’il pouvait être, par sa nature poétique et les sentiments qui le dominaient, quand il s’agissait de Sombreval, à se laisser imposer par la grande Malgaigne que, de ce jour-là seulement, il apprenait à connaître, Néel se roidissait contre le sens des paroles fatales de la vieille et il lui prit l’idée de les discuter. Il avait un esprit qui ne manquait pas plus de fermeté que son caractère.

Élevé par le vicomte Éphrem, indifférent en matière de religion, comme toute la noblesse du dix-huitième siècle, moins pieusement qu’il ne l’eût été par sa mère, si elle avait vécu, il l’avait été, catholiquement néanmoins, sous la gouverne d’un certain abbé de Saffrey, plus maquignon que prêtre, il est vrai, qui lui avait appris, encore mieux que le catéchisme de Coutances, l’adhérence parfaite sur sa selle à piquet, et comme on bouchonnait un cheval en sueur avec une poignée d’étrain frais, mais, après tout, il savait assez de christianisme pour comprendre ce qu’avaient de malsonnant au tympan des oreilles religieuses les dernières paroles de la Malgaigne.

— On n’évite pas sa destinée, fit-il : c’est vous qui dites cela, la Malgaigne ! Pour une chrétienne, vous n’avez donc pas peur de parler ainsi ? J’ai ouï dire que vous étiez redevenue religieuse depuis bien des années, et que vous approchiez même des sacrements ; et cependant vous parlez aujourd’hui comme une païenne ou une faiseuse de maléfices…

À ce mot de maléfice, elle releva ses grands yeux d’un bleu pâle, comme l’aile d’un vieux geai, et regarda Néel, mais sans colère.

— Et vous aussi, dit-elle, malgré votre jeunesse, vous savez ce que j’ai été, monsieur Néel. Ils vous l’ont donc appris ! Hélas ! le mal s’apprend et se retient mieux que le bien… Oui, c’est la vérité que, dans le temps, j’ai été une faiseuse de maléfices ; c’est la vérité que j’ai écouté les pensées du démon et me suis adonnée aux œuvres perverses.

Oui, je m’y suis bien obstinée, ajouta-t-elle profondément, — bien ensangmêlée. Mais le Sauveur des hommes a enfin arraché sa servante à ce tas de curiosités criminelles et de sacrilèges ambitions qu’un mauvais esprit soufflait en elle. J’ai tout laissé de mes anciens et honteux sacrilèges, mais parce que je suis revenue au Créateur, je n’ai pas pour cela aboli en moi la mémoire de ce que j’ai vu, — de ce que Dieu permet au démon de montrer aux hommes, quand ils ont l’audace coupable de l’invoquer !

— Ce que vous vîtes fut donc bien formidable ? reprit Néel, qui voulait la faire parler et qui redoutait quelque lubie de silence, comme en ont souvent les cerveaux exaltés des vieillards.

— Vère ! fit-elle, et d’autant plus formidable que tout est arrivé comme nous l’avions vu, lui et moi — que tout est échu à son temps et à son heure, excepté la fin de la fin, la consommation qui viendra aussi, qui viendra bientôt, — aussi sûr que le soleil qui se couche en ce moment au bout de la lande va tomber dans la mer là-bas, tout là-bas, derrière Jersey ! Vous êtes un enfant au cœur droit, monsieur Néel, et vous pouvez traiter ce que je vous dis de lossez de vieille femme affaiblie ; Jean Gourgue-Sombreval ne le peut pas, lui ! Il lui est défendu de mépriser mes paroles. Mais il est plus orgueilleux que le roi dont parle l’Écriture, qui vit la main sans bras écrire sa ruine sur le mur, car il s’épanta à cette vue, et Sombreval, dans l’ivresse de sa science, l’aurait regardée comme un phénomène de la nature qu’il se serait mis à étudier.

— Oui, c’est un savant… murmura Néel, que cette femme rendait de plus en plus rêveur, et chez laquelle il trouvait un accent de bonne foi qui le confondait encore plus que l’élévation soutenue de son langage.

— Et toute sa science ne le sauvera pas, fit-elle, ni lui ni sa fille, qui meurt par lui… qui est condamnée… Vère ! oh ! comme vous voilà tout effabi, monsieur Néel ! Elle meurt de son père comme on meurt d’un cancer au sein, cette fillette ; elle en meurt comme vous mourrez par elle aussi, vous ! agrafé par un fol amour à cette enfant qui vous entraînera dans sa perte ! Vous êtes comme la chaîne de maisons que le même feu va dévorer. Il faut bien que les bons, les innocents et les justes payent pour les pécheurs dans cette vie : car, s’ils ne payaient pas, qui donc, le jour des comptes, acquitterait la rançon des coupables devant le Seigneur ?…

Cette parole profonde, tombée de ces lèvres que le monde eût regardées comme insensées, sillonna l’âme de Néel d’un éclair qui devait y rester.

— Et comment mourrons-nous ? dit-il vaincu, subjugué, mais ne tremblant pas, puisque son sort était lié — comme un anneau pris dans un autre anneau — au sort de cette jeune fille pour laquelle il avait des folies d’amour dans la tête et des abîmes de tendresse et de pitié dans le cœur.

— Je l’ignore, fit-elle simplement. Pour le savoir il faudrait faire ce que je ne fais plus, redevenir ce que j’ai cessé d’être, agacer la bête muette, risquer mon âme encore une fois à ces tentations du démon. Quand je n’avais pas peur de prendre l’avenir dans ces mains d’argile, vous n’étiez pas nés, vous et Calixte : il n’y avait encore sur la terre que Jean Sombreval. Je ne vis que son sort, à lui qui devait étouffer Dieu dans son âme, tuer sa femme, tuer sa fille, tuer l’homme assez enfantômé pour aimer cette morte vivante : tuer jusqu’à ce château convoité et acheté par l’orgueil, et qui en tuerait jusqu’aux pierres, si des pierres, cela pouvait mourir ! Voyez ! ajouta-t-elle en se retournant du haut du planître où ils étaient et en indiquant du doigt le Quesnay, aux murs blancs, posé au fond de la vallée comme la corbeille de linge qu’une lavandière eût oubliée au bord de l’eau.

Le château avait perdu les derniers rais de lumière qui avaient joué longtemps sur les aiguilles de ses girouettes. Les ombres du soir s’allongeaient. L’ardoise du toit n’étincelait plus.

— Avant dix ans, avant cinq ans peut-être — dit-elle avec mélancolie — il n’y aura plus un seul arbre debout de ces hautes futaies ! une seule pierre sur pierre de ce château qui avait été bâti à chaux et à sable par les aïeux de ces Du Quesnay dispersés ! Rien ne sera plus dans ce coin de pays, comme nous le voyons ce soir ; rien, si ce n’est l’étang, trop profond pour qu’on le dessèche, où le mendiant qui passe viendra laver longtemps encore le bout de son bâton fangeux !

La campagne était si verdoyante, les bois si touffus et si hauts, les blocs unis qui formaient ces murs blancs si bien liés et si solides, qu’un flot de jeunesse et d’espérance revint au cœur de Néel et fit briller ses yeux d’incrédulité.

— Je savais bien que vous ne me croiriez pas longtemps, dit en reprenant sa route cette nouvelle et rustique Cassandre, à qui devait toujours manquer un Homère. Mais qu’importe ! La vieille corneille qui pronostique la mort sur les clochers des cimetières se soucie peu de n’être pas écoutée des hommes et de croasser pour le vent !

Elle continuait de marcher, mais, tout en marchant, elle baissa la voix et ses paroles cessèrent d’être intelligibles. Autour d’eux, tout commençait à brunir… Les nuages enflammés du couchant s’étaient éteints peu à peu, et il n’y avait plus de rouge sous le ciel que la terre d’ocre de la lande où ils passaient et où l’herbe était aussi rare que les cheveux sur la tête d’un enfant teigneux de ces parages. Le brouillard commençait de monter du fond de la vallée avec la chanson triste et monotone des raines de l’étang.

Tout à coup une petite élévation, une espèce de renflement dans le sol arrêta les pas de la Malgaigne, qui le toucha de son long bâton :

— Celui qui est là — dit-elle — était comme vous, monsieur Néel, et comme Sombreval. Lui aussi hochait la tête avec arrogance et ne voulait pas croire ; mais, quand la chose avint, la foi lui poussa plus vite que les ongles ne lui avaient jamais poussé, mais ce fut trop tard.

— De qui donc parlez-vous, la mère ? interrompit Néel.

— Je parle de celui dont les os sont là-dessous, répondit-elle. Est-ce que nous ne sommes pas à l’endroit de la lande qu’on appelle la place au Rompu ?…

Néel avait souvent entendu parler de cette place dans la petite lande du Hecquet. Mais, quoiqu’il n’eût jamais quitté le pays, ce qu’il en savait était vague. Rien d’étonnant. Le fait qui avait marqué de cette appellation obscure et lugubre dans la mémoire des gens d’alentour l’endroit que lui désignait la Malgaigne remontait plus haut que la Révolution, cette large ornière de sang qui a coupé en deux l’histoire de France, et dont les bords s’écartent chaque jour de plus en plus.

Néel, dès son enfance, avait entendu dire au tiers et au quart qu’un horrible crime avait été commis à cette place et que l’homme qui l’avait commis, après avoir été rompu, selon la loi du temps, avait été exposé à l’endroit même de son meurtre, comme un enseignement terrible pour ceux qui prendraient par ce chemin.

La pitié de chaque passant ou son épouvante avait jeté, en détournant les yeux, sa poignée de terre sur ce cadavre fracassé et sans sépulture et y avait formé, à la longue, comme le chevet d’une tombe. Le corps du condamné semblait avoir moulé cet amas de poussière qui, dans la nuit, faisait trébucher le passant. Les chevaux y bronchaient ou s’y abattaient.

Quand le soleil s’était noyé sous Jersey — comme disait la Malgaigne — c’est-à-dire quand le jour était couché, très peu de gens se souciaient de traverser cette place, dont le nom devait subsister encore, lorsque le souvenir du crime et du supplice ne serait plus.

Néel, le rôdeur, qui connaissait tous les coins et recoins du pays, connaissait la place au Rompu. Il n’en savait pas davantage. Il n’y avait jamais butté, mais, comme les autres, il n’aimait pas ce lieu de funèbre et sanglante mémoire, et toujours il donnait de l’éperon à son cheval pour passer plus vite, quand il y passait.

— Oui — fit-il — c’est la place au Rompu. Mais seriez-vous d’âge, la Malgaigne, à avoir connu le malheureux qui repose là, à ce qu’ils disent, depuis si longtemps ?

— Ou qui n’y repose pas, — interrompit-elle avec son expression tout à la fois positive et mystérieuse. Vère ! monsieur Néel, je suis bien chenue. Je suis une ancienne du pays. J’ai connu le père de votre père, le grand vicomte Jacques de Néhou, qui avait épousé la dernière des Saint-Scudemor, en premières noces, et en secondes la comtesse de Turbemer. C’est là des années ! Il faut vraiment que la mort m’ait oubliée pour qu’à cette heure je puisse marcher, comme je le fais, la terre du Seigneur.

Du bourg de S… et de ses dépendances, je suis à présent peut-être la seule, avec Julie la Gamase, qui est du bourg, à me souvenir de celui qui a pourri ici, comme un chien, sur la croix de Saint-André dont vous voyez le bout encore, — fit-elle en frappant de son bâton sur un bois grossier qui sortait du sol et qu’on eût pris aisément pour une racine d’arbre arrachée.

— J’ai entendu parler du crime, un crime pour de l’argent, à ce qu’il paraît : mais, puisque vous avez connu l’assassin, mère Malgaigne, quel homme était-ce ? — demanda Néel, qui, dans sa préoccupation actuelle, n’aurait eu aucune envie de cette vieille histoire, si la Malgaigne n’avait comparé l’incrédulité du criminel à celle de Sombreval et à la sienne ; — je croyais que ce n’était pas un homme du pays.

— Il n’en était pas non plus, — répondit-elle, et même on n’a jamais su ce qu’il était et d’où il était, car il est mort sans avoir jamais voulu dire son lieu de naissance ni son nom. La justice le sut peut-être, mais il mit cet honneur dans son infamie qu’il ne voulut la faire rejaillir sur personne et qu’il la garda pour lui seul. Ce qui est certain, c’est qu’il était de loin et qu’il était venu par la mer. C’était un soldat, — beau et jeune comme vous, monsieur Néel. Il passa deux fois seulement dans ces parages, — une première fois pour rejoindre son régiment en Bretagne, à ce qu’on dit, et une seconde pour faire son coup et pour y mourir… À la première fois, étant adlaisi, il s’arrêta au bourg de S…, pour s’y rafraîchir à la Branche de Houx, chez Travers. Il y avait là une troupe de niolles qui se mirent à virer et à bourdonner autour de ce bel habit blanc, comme un essaim d’avettes autour d’un cerisier en fleur. J’étais en journée chez Travers, filant dans l’en-bas de l’auberge, déjà plus sérieuse que toutes ces jeunesses, quoique je fusse bien jeune alors, mais je commençais à m’assotir aux sorcelleries et aux curiosités impies. « Tu devrais bien lui dire son sort », me fit la fille à Travers, la boiteuse. On aurait dit que c’était le sien qu’elle me demandait.

Je ne voulais pas, mais elle me tourmenta comme une vêpe. Lui s’était assis à moitié sur le bord de la table à tout le monde. « Allons, la grande fille, — fit-il nonchalamment, — dis-moi ce que tu vois dans les lignes de cette main. » Et il me la tendit, moitié risée, moitié bravade, comme s’il m’avait mise à pis faire de l’épouvanter.

C’était une grande et forte main, mais bien moulée, que je sens encore dans la mienne, quand j’y pense, et qui ressemblait à celle-là qu’on avait trouvée un matin toute fraîchement coupée dans les carrières de Carpiquet… Ce qui avait fait bien du train et du boulvari dans le pays, mais un train inutile… on n’a jamais su à qui cette main appartenait.

Tous les livres