Un prêtre marié (page 11)
Je la pris. Mes cheveux se grigèrent à mes tempes. Le démon m’injecta sa clarté. « J’y vois du sang ! — fis-je, poussée à dire. — C’est bien ! répliqua-t-il, fier comme un Artaban. Du sang ! c’est ce qui gante le mieux la main d’un soldat. — Mais du sang mal versé, repris-je. J’y vois de l’eau aussi, de l’eau qui coule dessus, s’y mêle et ne peut l’effacer. — Sont-ce les larmes de ma maîtresse ? fit-il alors d’un ton d’avantageux plein d’arrogance. — Les larmes des femmes ne tuent pas les hommes, repris-je, et c’est cette eau qui vous tuera. — Grande sotte, répondit-il, je suis un marin de terre ferme. Fais-moi donc un peu mieux mourir ! » — Et par manière de josterie il me cingla le bas de mes jupes d’un coup de baguette de coudrier qu’il avait coupée dans les haies. Mais je n’eus brin de colère. J’étais dominée ! Les derniers mots partirent. « Ce n’est pas de l’eau de mer non plus, fis-je : c’est de l’eau douce, douce mais cruelle. Il n’en faudra pas bien des gouttes pour vous tuer, monsieur le soldat ! »
Oh ! si vous aviez vu, monsieur Néel, le regard qu’il jeta sur l’envergure de sa poitrine, car il était comme vous fin de taille, mais large d’épaules. Tout à coup il s’éclaffa de rire, lampa le verre d’eau-de-vie qu’il avait devant lui et le replaça si dru sur la table qu’il le cassa et en évalingua les têts aux poutres. Mais nul autre que lui ne songeait à rire. La Travers était pâle comme sa coiffe. Deux heures après il avait payé son écot, rebouclé son sac et s’en était allé, — sifflant.
Néel oubliait que son père l’attendait à Néhou.
— Deux ans en suivant, — continua la Malgaigne, — deux ans, jour pour jour, trois habits blancs s’enfonçaient dans la lande du Hecquet, au coucher du soleil. Ils n’étaient pas seuls… Ils avaient avec eux un autre voyageur qu’ils avaient rejoint tout contre l’étang du Quesnay. C’était un porte-balle de Périers, nommé Séraphin Le Foinillard, qui avait vendu toute sa marchandise aux foires d’alentour et venait de se débarrasser de son dernier cent d’aiguilles anglaises à la ferme du Quesnay, chez le père aux Herpin d’à présent. Les Herpin ont dit qu’il était à peu près l’heure où nous sommes lorsque les habits blancs, qui se voyaient de loin, entrèrent dans la lande avec leur nouveau compagnon. Mais ce qui s’y passa, nul ne le vit que Celui qui voit tout, mais qui ne parlera qu’au dernier jour.
Au matin seulement du lendemain, les filles qui allaient traire trouvèrent ici, à cette même place, le corps du porte-balle meurtri et matrassé, la tête ouverte sur la peau de vache de sa balle vide et les poches de son habit retournées. Or, dans ce temps-là, c’était le règne du grand bailli Ango, dont la main de justice atteignait partout. Il eut bientôt ordonné une battue dans la contrée pour rattraper les habits blancs, car, en relevant le cadavre de l’assassiné, on avait retiré de sa main crispée le bouton d’un habit de soldat, arraché sans doute dans la lutte et que Dieu mettait là comme une preuve ; mais on ne les rejoignit que passé B…, dans une maison borgne où l’on donnait à boire et où ils ripaillaient depuis une couple d’heures environ.
Quand ils entendirent le pas des chevaux de la maréchaussée qui s’arrêtaient à la porte, il y en eut deux qui sautèrent par une fenêtre de derrière et s’ensauvèrent, mais le troisième fut pris, dormant la tête sur le pot de cidre qu’il avait vidé. Le brigadier, qui lui mit la main à l’épaule et qui l’éveilla, lui dit : « L’ami, nous venons vous rapporter le bouton que vous avez perdu hier soir dans la lande du Hecquet. » Et, de fait, le bouton retrouvé s’ajustait droit à la place où il en manquait un sur la poitrine du soldat. Ainsi découvert, il se laissa prendre. Comme il lui mettait les courts-bras : « Hé ! camarade, nous sommes de connaissance. Vous avez déjà passé au bourg de S… », fit le brigadier : c’était le vieux Horsain, un gaillard qui avait l’œil bon. Il venait de reconnaître le jeune soldat qui avait bu et mangé à la Branche de Houx, chez Travers.
C’est au bourg de S… qu’on le jugea, — continua la Malgaigne : — il fut condamné à être rompu vif pour son crime, et ce fut même la dernière fois que l’on rompit dans le pays. Pensez s’il y avait du monde à voir cette affreuseté ! On s’y écrasait et l’on y vint de toutes les paroisses environnantes. Au matin de ce jour, la Travers, qui était comme folle depuis le commencement du procès, me dit : « La Malgaigne, veux-tu y venir ?… » — et nous y allâmes comme les autres.
C’était sur la place du Marché, qui n’est pas bien grande, comme vous le savez, monsieur Néel : mais, ce jour-là, on y aurait jeté une épingle par les fenêtres qu’elle ne serait pas tombée à terre. Moi, qui suis haute, je voyais par-dessus les autres, mais cette pauvre boiteuse de Travers, qui était petiote, n’eût rien vu, elle, sans Houivet, le sergent, qui la mit sur la croupe de son cheval, plus morte que vive, mais obstinée à voir, fascinée !
Au coup de midi, le condamné sortit de prison, accompagné de son confesseur, l’abbé de Neufmesnil, l’aumônier de l’hôpital de S… Ils l’avaient dépouillé de son habit blanc, et il marchait, en chemise, avec ses grandes guêtres noires par-dessus le genou — je le vois encore — un peu pâle et pas si braque que quand il était accoudé sur la table à Travers, mais cœuru pourtant. Il me fit grand’pitié.
Il était silencieux comme on disait qu’il l’avait été pendant toute la durée de son jugement, qu’il avait fallu lui arracher les paroles du corps avec un vilebrequin. Il s’étendit lui-même sur la croix de Saint-André, et le bourreau, qui était le bourreau de Caen, prit sa barre et le rompit en cinq fois. À chaque fois que la barre tombait sur ses os, il faisait un han ! qui nous retentissait jusque dans le ventre, à nous, la foule.
Au cinquième coup qu’il reçut sur le creux de l’estomac, l’abbé de Neufmesnil demanda un verre d’eau pour le patient, qui avait soif, et tout de suite on vit arriver, par les airs, ce verre d’eau qu’on avait pris à la fontaine de Saint-Gonod, qui est au fond de la place, et qui passa de main en main jusqu’à l’échafaud, sans qu’il en versât une seule larme, quoiqu’il fût tout plein, ras les bords.
En voyant ce verre d’eau qui reluisait au soleil et que l’abbé de Neufmesnil n’avait demandé que pour abréger le supplice du condamné — car on assure que les rompus, dès qu’ils boivent une goutte d’eau, expirent — sans doute que la Travers eut la même idée qui me prit au chignon, car, toute hagarde sur la croupe de son cheval et collée au sergent, elle me montra cette eau qui brillait : « Tu le lui avais bien dit ! » fit-elle.
Néel, tout brave qu’il était, eut un léger frisson aux derniers mots de la Malgaigne. Elle avait fini son histoire et avait repris sa marche à travers la lande, moins claire de minute en minute, et dans laquelle elle venait d’évoquer un pareil souvenir. Amoureux comme il était, Néel de Néhou ne put s’empêcher d’avoir une curiosité d’amoureux.
— Et la fille à Travers ? dit-il à la Malgaigne.
— Ah ! vous pensez qu’elle l’aimait ! répondit la vieille femme. Eh bien, monsieur Néel, j’ai eu comme vous toujours cette doutance. Elle était banquée avec Colin Harivel, et elle l’épousa peu après pour mourir à son premier enfant : car c’est des reins qu’elle boitait et non pas des pieds, et le médecin qui l’accoucha dit qu’elle devait mourir à ses premières couches, puisqu’on avait eu l’imprudence de la marier, la pauvre estropiée.
Mais banquée, et quoique Colin Harivel fût le mieux découplé et le plus faraud des garçons de Benneville, j’ai toujours cru que l’habit blanc, cet oiseau de passage, lui avait passé bien rez du cœur ! Le soir qu’ils l’apportèrent ici pour qu’il y demeurât en exemple, exposé aux émouchets et aux corneilles, elle se jeta encore à moi comme le jour du supplice, et me pria et supplia, les mains jointes, d’aller quant et elle, de nuit, dans la lande, le couvrir de terre par pitié.
Elle était religieuse, moi, je ne l’étais pas alors ; j’étais une mauvaise, mais j’y fus tout de même, à la nuit tombée, avec elle, les capes de nos mantelets bien rabattues pour qu’on ne nous reconnût pas… Nous le trouvâmes là où vous avez vu tout à l’heure ce bout de croix qui sort de terre.
Il n’y avait pas moyen de distinguer corps ou visage, tant il faisait noir, mais du fond des ténèbres nous avisâmes une espèce de blancheur immobile : c’était lui ! et comme nous avions emporté et caché un truble sous nos mantelets, moi qui avais les bras forts, plus forts que cette malheureuse brésillée dont le cœur était peut-être encore plus malade que le corps, je creusai un trou dans la lande et j’en rejetai la terre sur ce quèque chose de blanc qu’on voyait dans les ombres, et ne m’arrêtai que quand elle et moi nous ne vîmes plus rien. Pendant que je fouissais en me dépêchant, car nous avions peur d’être surprises, elle s’était agenouillée, et je l’entendais qui priait.
— C’est fait ! lui dis-je. On ne le voit plus… Sauvons-nous maintenant, Désirée ! — Oh ! attends encore, répondit-elle ; j’ai apporté le bénitier du pied de mon lit où il y a un reste d’eau bénite : laisse-moi l’en arroser, puisqu’il n’y a pas pour lui de terre sainte ; — et elle le fit comme elle le disait. Mais hélas ! l’eau bénite, tombée du goupillon du prêtre ou du bénitier d’une pauvre fille enamourée, ne fait pas leur lit de terre plus tranquille à ceux qui ont si grandement offensé Dieu !
— Il ne s’est donc pas assez repenti ? — dit alors Néel touché, et comme imbibé d’attendrissement par l’épilogue de cette histoire. Vous disiez, mère Malgaigne, que les bons payaient pour les méchants. Est-ce que les larmes et les prières de cette fille infortunée ne seront pas comptées devant Dieu ?
— Je ne sais pas s’il s’est repenti, reprit la Malgaigne, l’abbé de Neufmesnil n’a jamais ouvert la bouche ni en bien ni en mal sur le pécheur qu’il avait assisté ; et quant à la Travers, si elle l’a aimé, elle n’était plus innocente, — ajouta-t-elle d’une voix austère.
Néel, qui rêvait l’amour de Calixte et qui le voulait comme on veut une conquête, resta plongé dans le silence, impatient de l’avenir, le dévorant et dévoré par sa pensée.
— S’il était pardonné, s’il avait trouvé grâce devant son juge, — continua la Malgaigne, — pourquoi donc reviendrait-il dans cette lande comme il y revient ?
Néel avait entendu parler des visions de la Malgaigne, que les paysans disaient goubelinée depuis bien du temps. Il ne s’étonna donc pas du tour que prenait alors son esprit.
— Vous l’avez donc vu ? lui dit-il.
— Régulièrement tous les samedis, quand je passe par ici — fit-elle comme si elle eût parlé du fait le plus naturel — et même quelquefois sur semaine. C’est un samedi que le porte-balle de Périers fut assassiné, et c’est un samedi que son assassin périt sur sa roue.
Toutes les nuits du samedi au dimanche, il rôde par ici, quelque temps qu’il fasse, qu’il soit humide ou sec, qu’il fasse nuit noire ou clair de lune, que le vent soit d’amont ou d’aval ! Je le rencontre souvent assis sur la barre de l’échalier qui ferme ce côté de la lande par où nous allons sortir, ou marchant sur le bord de l’étang du Quesnay, coulant plutôt que marchant sur ses jambes brisées et ramollies par les coups de barre du bourreau et qui semblent flotter comme des bragues vides !
Il est silencieux comme il fut dans les derniers temps de sa vie, n’ayant pas l’air de plus entendre qu’un mouron les ébraits des milleloraines des élavares et les risées des huarts moqueurs. Plusieurs fois j’ai marché sur lui et lui ai adressé la parole, l’adjurant de me répondre au nom du Dieu vivant et miséricordieux : mais il s’est toujours éloigné lentement, d’un air sombre, muet comme un esprit condamné dont le sort ne peut être changé ni par aumônes, ni par larmes, ni par prières, ni par aucune intervention humaine de ce côté-ci ni de l’autre de l’éternité.
Et marchant plus vite, et frappant de son bâton la terre comme si elle était obsédée de la pensée fixe qu’elle voulait secouer :
— Toi aussi, tu rôderas comme lui, Sombreval ! s’écria-t-elle. Toi aussi tu viendras poser pour la rafraîchir ta tête lasse de l’enfer et brûlante sur la pierre des douis et dans la rosée des marais ! N’es-tu pas comme lui un meurtrier ? Qu’importe avec quoi on tue, si l’on tue ! Quelques gouttes de sang sur une veste blanche, Dieu les apercevrait donc mieux que toute la marée de celui de ton père, de ta femme, de ta fille et jusque de ton Seigneur Jésus-Christ, que tu as sur les mains, l’abbé Sombreval ! Oh ! que non. Il y a une justice. Le sommeil tranquille des cimetières n’est pas fait pour toi non plus ! C’est moi qui le dis. Tu es voué à l’errance éternelle. Tu reviendras mort où tu as voulu à toute force revenir vivant. Mais en vain voudras-tu plonger dans ton étang du Quesnay pour éteindre cette soutane de feu que le démon aura collée à tes épaules et que tu ne pourras plus déchirer de tes mains plus coupables que celles de Caïphe, ni rejeter de ton dos comme l’autre apostat ! Les eaux de l’étang deviendront de l’huile bouillante sous les plis de ta robe en flammes ! La vieille Malgaigne ne le verra pas. À cette époque-là elle sera aussi allée rendre ses comptes ; elle sera jugée, mais je le sais, et c’est trop encore… car je t’ai aimé comme mon enfant…
La voix de cette femme, qui semblait de taille biblique au jeune Néel, baissa et s’éteignit comme dans des larmes, — car on n’y voyait plus, et il ne sut pas si elle pleurait. Certes, qu’elle fût folle ou qu’elle fût inspirée, il y avait en elle un charme. Néel, qui cherchait le secret de ce charme à travers les émotions pénétrantes dont elle piquait son âme comme de dards, n’entendit plus que les sons confus d’un monologue qu’elle se tenait à elle-même et dans lequel il distinguait seulement l’idée du fantôme du soldat assassin et de l’abbé Sombreval.
Ils touchèrent enfin à l’échalier dont elle avait parlé et qui fermait la lande à l’est.
— Il faut que je vous quitte ici, la Malgaigne, dit Néel. Je m’en vais à Néhou. Vous allez à Taillepied. Nous devons nous tourner le dos, mais vous n’avez pas besoin de compagnon de route…
— Non, monsieur Néel, répondit-elle. Les chemins me connaissent. Je suis une voyageuse de nuit autant que de jour. Il y a longtemps que j’ai amitié avec les ténèbres. Et d’ailleurs, à la grâce de Dieu ! Qui donc voudrait faire de la peine à une pauvre vieille femme comme moi ? Les plumes de la chouette abattue ne vaudraient pas les quatre sous de poudre qu’on aurait brûlés pour la tuer.
— À la grâce de Dieu donc ! dit Néel, et qu’il vous protège, la Malgaigne !
— Et vous aussi, monsieur Néel ! fit-elle. Vous en avez plus besoin que moi.
Et elle enfourcha l’échalier avec la célérité de l’habitude, et elle s’éloigna, continuant de se parler à elle-même, comme font des gens préoccupés ou les gens hors de leur bon sens — ce qui est souvent la même chose.
Néel demeura plusieurs secondes à l’écouter qui s’éloignait et à rouler en lui-même le dernier mot qu’elle avait dit. Était-ce une menace, l’annonce de quelque danger prochain, — ou simplement la suite des pensées de cet être qui ne ressemblait pas aux autres et qu’il aurait été difficile à un moraliste de classer ?
« Oui, à la grâce de Dieu ! comme elle l’a dit », répéta-t-il.
Il traversa la petite lande du Hecquet dans le sens inverse à celui qu’il avait suivi avec la Malgaigne. C’était dimanche, aussi ne rencontra-t-il âme vivante ou damnée.
Seulement, quand il fut arrivé au point de la lande où il s’était retourné pour voir le Quesnay, dans le clair-obscur orangé du soir, sous l’index de l’octogénaire, il chercha, ô enfance du cœur ! à discerner le toit qui recouvrait sa bien-aimée, son rêve caressé, sa chimère, mais la nuit était si épaisse qu’il semblait qu’on eût pu couper l’ombre avec un couteau. Dans l’abîme noir de la vallée, on ne voyait rien que l’orbe d’une lucarne en feu, aussi ardente que la gueule d’un four allumé.
— Le feu serait-il au Quesnay ? — Et il descendit en courant la montée, longea l’étang et vint à la grille. Tout était calme dans les cours. Les chiens dormaient. Mais la lucarne du toit brillait toujours de cette clarté rouge et profonde dont un soufflet de forge faisait de temps en temps frissonner et blanchir la lueur. C’est alors qu’il se ressouvint que Sombreval était un chimiste et que le feu, dans les combles, c’était probablement ses fourneaux.
— Il travaille pour elle pendant qu’elle dort, — pensa-t-il. Il cherche pour elle de la vie, — et rassuré, mais le cœur débordant de la plénitude de sa journée, il regagna la tourelle solitaire du pauvre manoir de Néhou.
XI
e fut à partir de ce jour qui marqua si profondément dans sa vie et dont tout son avenir allait dépendre que Néel de Néhou devint le plus assidu des visiteurs du château de Sombreval. Et quand je dis le plus assidu, je me trompe ! c’est le seul qu’il faut dire, personne, de près ou de loin, ne pensant à mettre le pied chez l’ancien prêtre, à qui on eût refusé le pain et le sel, s’il n’avait pu les payer, et souvent très cher. « Bien lui chaut d’avoir des écus, le brigand ! — disait-on sur les marchés des bourgs de B… et de S…, — car, s’il n’en avait pas à émier autour de lui, en un rien de temps nous en aurions balié le pays. » Il ne se vendit pas, en effet, un surmulet sur cette côte, une rouelle de saumon ou une couple de perdrix rouges, qu’on n’en fît payer sans scrupule deux fois la valeur à Sombreval.
« Il ne liarde jamais ! » était un genre d’éloge, mêlé d’envie, qui ne désarmait pas leur haine et qui excitait leur cupidité. Les vertus de Calixte, qui allaient parfumer la contrée, ne ramenèrent tout d’abord l’opinion qu’à elle, et, d’ailleurs, vous le verrez d’une manière terrible, ne la ramenèrent pas pour longtemps. On la plaignait d’être la fille de son père, mais, tout en la plaignant, on continua de se tenir éloigné du château si fréquenté autrefois, et qui était scandaleusement devenu, par la force de l’argent comptant, « le repaire de ce vieux monstre de Sombreval ». Dans une antipathie si générale et si tenace, Néel se trouvait donc la seule personne de tout le pays qui poussât de temps en temps la grille du Quesnay sur ses gonds.
Au sein de cette verte solitude, étoffée de ses bois moirés, le Quesnay, le château des Quesnes, avec sa blancheur et sa carrure de sépulcre, semblait se dresser de loin, sur le chemin, comme une blafarde épouvante. Ainsi que l’avait dit Julie la Gamase, les pauvres n’y entraient plus, et la charité de Calixte fut obligée d’aller les chercher jusque dans leur bouge pour faire la violence du bienfait à leur méprisante misère.
Un tel isolement couvrait merveilleusement, du reste, les visites de Néel, ignorées de tout le monde, excepté des Herpin. Ceux-ci, cantonnés dans leur ferme, n’en croyaient pas leurs yeux quand ils le voyaient venir trois et quatre fois par semaine — tantôt plus, tantôt moins — et passer dans le château des heures entières.
Dieu savait alors ce qui trottait dans la cervelle de ces paysans soupçonneux ! « Si la fille au prêtre était une jolie garcette, avec de belles couleurs et de la santé comme vous étiez, Blandine, il y a trente ans, — disait le bonhomme Herpin à sa bonne femme, — Monsieur Néel est un jeune gars qui n’a point froid aux yeux, et il pourrait bien y avoir là-dessous quelque amourette du côté gauche, car, pour le bon motif, serviteur ! Une fille de prêtre n’est bonne qu’à faire une gorre, mais elle est si chétive, cette effant, qu’on dirait quasi une étrase. »
La beauté pâle, transparente, émaciée de Calixte n’existait pas pour ces paysans grossiers, amoureux des chairs détrempées dans le vermillon de la vie, et pour qui, comme pour les Russes, le mot rouge efface et remplace le mot beau. Des hantises qui les étonnaient, les Herpin se turent assez longtemps, d’abord par peur de Sombreval qui avait sur eux barre de maître à fermier, ensuite par une espèce d’affection respectueuse pour Néel.
Mais un jour, la bonde enfoncée par la prudence par-dessus tous leurs étonnements partit avec celle d’un tonneau mis en perce dans un des cabarets du bourg de B…, et le mot qui fut dit alors et qui devait tinter un jour aux oreilles du vicomte Éphrem et réveiller, — disait Herpin, — le vieux chat qui dormait bien tranquillement derrière sa chatière de Néhou, commença de faire, à la manière de l’eau dans les sables, ses premiers tortillons dans le pays.
Ces premiers propos sur une chose jusque-là cachée, — car Julie la Gamase, sans doute par peur de perdre le morceau de pain qu’elle y trouvait chaque semaine, n’avait point parlé à Néhou de la rencontre qu’elle avait faite sur la butte du Mont-Saint-Jean un certain dimanche, et la grande Malgaigne avait l’âme trop haute pour se mêler aux commérages des autres fileuses du pays, — ces premiers propos devaient revenir à Néel avant d’atteindre les Sombreval.
Eux, par leur position si cruellement exceptionnelle, étaient trop loin de tout pour pouvoir être blessés de rien. Leur vie retirée les mettait personnellement hors de la portée des médisances ou des calomnies. Le temps n’apportait aucun démenti à l’austérité de leur solitude. Sombreval, qui avait d’abord, ainsi que l’avait dit Jacques Herpin, marché la terre à sens et à dessens, tout à coup rompit avec cette vie en plein air qui avait été la sienne quelques jours.
L’ivresse de la possession de cette terre, à lui enfin, était probablement évaporée ! il passa bientôt tout son temps dans les combles du château (où il avait établi son laboratoire) à poursuivre la composition de ses philtres qui, dans ses idées et dans ses espérances, devaient rétablir la santé de sa fille, si profondément vulnérée.
Attelé à cette besogne dans laquelle ce grand travailleur devait consumer autant d’âme que de génie, il ne sortait de ses fourneaux que pour descendre, noir et farouche comme un Cyclope, dans le salon où se tenait sa fille, et se reposer de ses travaux, au fond desquels elle était encore.
Près de Calixte, le médecin et le père se confondaient en Sombreval. Les observations de l’un finissaient par se perdre dans les contemplations de l’autre, — ces longues contemplations que les plus actifs ont comme les plus rêveurs, lorsqu’ils aiment ! Quant à Calixte, l’emploi de ses journées était aussi simple que l’emploi de celles de son père.
Elle allait de sa chambre au salon et passait les jours à l’embrasure de la fenêtre, d’où elle pouvait voir l’étang monotone et la barre lointaine des Élavares, blanchissant d’écume. C’était éternellement à cette place que Néel la trouvait, lisant dans quelque livre de piété ou travaillant de son aiguille quand les nerfs le lui permettaient, — Marthe et Marie tout ensemble, dans sa passive activité.