Un prêtre marié (page 13)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il laissa échapper une exclamation d’étonnement et la regarda, ne sachant ce qu’il devait croire.

— Vous ne comprenez pas une carmélite hors de son cloître et de sa règle, mon cher Néel, — reprit-elle, — et pourtant c’est la vérité, ce que je vous dis. Je suis carmélite, et je vis au Quesnay près de mon père, et je ne porte pas l’habit de mon Ordre, et j’ai encore sur ce corps désormais consacré à la mortification et à la pénitence les livrées de ce monde auquel j’ai renoncé pour jamais. Une chose si extraordinaire et si nouvelle vous paraît incompréhensible, mais elle n’en est pas moins, mon ami. L’Église, dont les entrailles savent s’ouvrir et se dilater avec une inépuisable tendresse, a été pour moi plus qu’une mère. Elle a accepté ma foi et m’a fait participer aux mérites de ceux qu’elle enchaîne dans des liens sacrés, mais elle n’a pas voulu me séparer de mon père, croyant, dans sa sublime intelligence et dans sa sublime charité, que je pourrais mieux, en restant près de lui, le ramener à Dieu et sauver son âme.

Alors elle raconta à Néel de Néhou la particularité de sa vie qu’il ignorait encore. Dès qu’elle avait appris par l’abbé Hugon l’ignominie de sa naissance, elle avait eu l’inspiration de se consacrer tout entière au Seigneur, ne voulant pas (comme elle le dit avec une virilité d’expression que la religion donne aux plus faibles créatures) continuer une race qui n’aurait pas dû naître ; mais l’amour de son père, qui l’aimait tant, l’avait retenue.

Elle connaissait la passion paternelle, cette force des bras de Sombreval, qu’elle ne pourrait vaincre, quand il s’agirait de lui échapper. Elle savait que ce géant muraillerait la porte de sa maison, ou, comme Samson, l’abattrait sur lui et sur elle plutôt que de se résigner à en voir sortir sa fille bien-aimée.

Dans cette difficulté suprême, elle demanda à l’abbé Hugon de diriger sa conduite, et ce prêtre, qui consulta ses supérieurs ecclésiastiques, obtint une dispense de prononciation de vœux publique et lui fit faire secrètement son noviciat hors du cloître.

Pour cet homme profond et les esprits auxquels il s’adressa, la mission de Calixte sur la terre était de ramener à l’Église l’apostat qui l’avait désolée et qui pouvait en être l’honneur encore, si quelque jour il venait à se repentir.

« Carmélite par la pratique de la contemplation et de la prière, — avait-il dit à l’obéissante jeune fille en lui remettant cette dispense que la supérieure générale avait consentie, — que votre Carmel soit la maison de votre père. Assainissez-la par le parfum de vos vertus. L’Église, qui vous accepte pour une de ses servantes, vous charge de lui reconquérir l’âme perdue dont le plus grand crime a été de vous donner la vie. »

Et Calixte avait dignement compris le grand acte qu’on attendait d’elle. Auprès de ce père qui ne croyait plus, la carmélite du Quesnay devait se trouver dans un désert plus profond que celui dont l’entrée lui était interdite. C’était pour elle une captivité sans chants et sans compagnes, et, avec le secret qu’il fallait cacher à Sombreval, une heure de silence éternelle !

Elle ne devait pénétrer dans ce cloître, dont elle était exilée, qu’après la mort de Sombreval, s’il persistait dans son endurcissement sacrilège, ou le jour consolant qui le verrait changé et reprenant les vêtements de son sacerdoce. Jusque-là, elle avait la consigne sacrée de ne pas abandonner son poste de dévouement et de sacrifice.

Comme le fil d’archal le long duquel glisse la foudre, elle devait être dans la vie de Sombreval le fil conducteur tendu à la Grâce, si la Grâce revenait toucher cet obstiné pécheur.

L’abbé Hugon, avec cette science de l’âme qui distingue les grands confesseurs et leur crée une prédominance si nette sur les autres hommes, avait mesuré le sentiment paternel de Sombreval, de ce prêtre dévoyé qui reportait sur la tête de l’enfant qui était son crime l’amour qu’il aurait dû étendre sur ses nombreux fils en Jésus-Christ.

Il avait sondé cet abîme, et s’il avait été épouvanté de sa profondeur, y pressentant cette revanche terrible d’une Providence qui punit le péché par le péché même et nous écrase le cœur sur ce que notre cœur a le plus aimé, il s’était dit aussi pourtant que cet amour, monstrueux comme tout sublime qu’on déplace, était peut-être une voie secrète, — le filet tissé par les mains d’un enfant pour prendre le léviathan des mers révoltées !

Formidable par la science et par la volonté, taillé dans le plein drap des grandes facultés, soit de l’esprit, soit du caractère, ayant pendant vingt ans versé comme une cataracte de l’enfer ce qui peut tenir dans la coupe profonde du scandale, ce renégat d’abbé Sombreval, rentrant solennellement dans l’Église, au tard de la vie, mais néanmoins pas assez tard pour que l’insolente Impiété vît dans sa conversion le plongeon de la peur et la débilité de la vieillesse, était, au point de vue de la prédication par les œuvres et par les exemples, un des plus éloquents qui pussent remuer les âmes et les intelligences et les enseigner.

— Ô mon enfant ! — avait dit bien des fois l’abbé Hugon à sa chère pénitente Calixte, — il y a plus beau, croyez-moi, que de rapporter dans le sac de cuir de Judith la tête coupée d’Holopherne : c’est de rapporter à l’Église une tête vivante qu’on arrache aux ténèbres et qu’on replace dans la lumière et dans la vérité. Et si cette tête-là est la tête d’un père, — ajouta-t-il, — Dieu qui a un Fils ne devra-t-il pas combler de bénédictions et de grâces celle qui, pour la vie reçue de son père, lui aura donné le ciel ?…

Néel était foudroyé par cette dernière confidence de Calixte : mais la foudre allume ce qu’elle touche avant d’en faire une poignée de cendres, et il éprouvait cet amer courroux de ceux qui aiment et qui veulent qu’on les aime ! cette colère vaine que nous enverraient jusque dans leurs regards tranquilles les êtres trop purs que nous adorons et qui nous terrassent de leurs placidités indifférentes !

L’ange auquel il l’avait toujours comparée montait de plus en plus dans son inaccessible éther, sur ses ailes invulnérables, et par conséquent s’éloignait de lui davantage. Tant de perfection le laissait seul… Comme on pressent avant l’accès les attaques de l’épilepsie, Néel sentait venir du fond de son âme les souterraines convulsions du désespoir qui pousse aux folies. L’état de son cœur était indescriptible de douleur, d’emportement et de confusion. Il l’avait plein de ces vagues d’un sang chaud qui roulent le désir, le ressentiment, la colère : mais voir Calixte si près de lui, dans cette chambre fermée aux regards de tous comme un tabernacle, et dont on pouvait dire qu’elle lui avait offert la virginité en l’y laissant entrer avec tant de confiance, sentir dans sa main cette main de sœur qu’elle n’avait pas retirée, tout cela le domptait, l’indomptable enfant.

Calixte était pour lui cette Vierge des Mers qu’il voyait appendue au mur de la chambre, et qui a les pieds sur les flots et sept étoiles autour de la tête. Elle marchait aussi sur les flots soulevés de son cœur et en aplanissait les tempêtes.

— Ô Calixte ! fit-il, — vous êtes trop grande pour moi et trop sainte ! — et deux larmes, — les premières qu’il versât depuis la mort de Gustave d’Orglande, — sillonnèrent ses joues de héros encore enfant et roulèrent dans ses moustaches naissantes.

Calixte ne put résister à ces larmes désolées et presque silencieuses. Pour une âme comme la sienne, quelle douleur et quel reproche que cette pensée : « C’est moi pourtant qui les fais couler ! »

— Néel, cher Néel, vous souffrez, mon Dieu ! fit-elle attendrie, — mais voilà Celui qui console ! Voilà Celui qui m’a bien souvent consolée et qui vous fera m’aimer… seulement comme une sœur. Oh ! si vous le priiez avec moi, cher Néel ! Voulez-vous ?… Si nous partageons tout, partageons aussi la prière. Voyez, — ajouta-t-elle avec la grâce d’une séductrice du ciel, restée femme, — sur ce prie-Dieu où je m’agenouille toujours seule, il y a, en nous pressant un peu, place pour deux.

Et, sirène qui ne savait pas sa puissance, elle rangea les plis de sa robe pour qu’il pût s’agenouiller près d’elle, et il s’agenouilla pieusement, tant elle était irrésistible ! tant elle lui semblait son Ange blanc, sa dominatrice, son bon génie !

Et, de cette voix qui lui fendait l’âme, à lui, elle pria pour lui, — pour elle, — et encore pour son père, pour lequel elle priait toujours ! Et Néel éperdu de l’entendre, éperdu de sentir la tiédeur de cette chaste épaule contre la sienne, Néel, la tête plongée dans ses deux mains, sur le prie-Dieu, ne priait pas, ne pouvait pas prier, mais l’écoutait ravi et se suspendait à elle au fond de son cœur en extase.

Lorsqu’elle eut prié, elle se détourna… et le vit ainsi courbé sur le prie-Dieu, écoutant encore la voix adorée qui semblait lui verser dans le cœur une pluie de rayons, et avec une commisération naïve, — car elle se retrouvait enfant quand elle avait cessé d’être sublime, — elle lui releva doucement le front comme l’aurait fait une vraie sœur :

— N’est-ce pas que déjà vous souffrez moins ? dit-elle. Et son souffle involontairement effleura les cheveux du jeune homme.

Il allait lui répondre « oui ! » car elle l’avait calmé, mais ce petit souffle de la bouche aimée lui injecta le front de feu ! Il ne vit plus rien. La terre tourna. Il la prit dans ses deux bras…

Mais tout à coup le sang des chevaliers chrétiens dont il était l’arrière-petit-fils se mit à crier dans sa poitrine, et il eut le courage de s’enfuir.

S’il avait monté le perron du Quesnay « quatre à quatre » (ainsi que l’avait dit le vieux Herpin), il le redescendit d’un seul bond ! Le bonhomme Herpin était toujours à la même place, rentrant ses pommes à cidre : « C’est des jarrets, fit-il, coutumiers des sauts-de-loup du Lude, mais je crais bien que, pour le coup, monsieur Néel est un brin aversat ! »

XII

e qui avait décidé Néel à vaincre sa timidité et à parler de son amour à Calixte, ç’avait été la défense expresse de son père de retourner au Quesnay, quand ce dernier avait appris que son fils allait, sans en rien dire, plusieurs fois la semaine chez ce défroqué de Sombreval ; mais Néel, tout en l’apprenant à Calixte, n’était point entré dans le détail de cette défense, et Calixte n’en avait demandé aucun.

À quoi bon, en effet ? les sentiments qu’inspirait son père expliquaient et justifiaient tout. Pour le vicomte de Néhou cependant, il n’y avait pas que l’horreur du prêtre marié dans l’ordre impérieux qu’il avait donné à son fils.

Il était de son temps, le vicomte Éphrem. C’était un de ces derniers gentilshommes dont les mœurs ont plus fait contre la monarchie que leurs épées pour elle, quand ils la tirèrent pour la défendre. Jeune et débutant dans le monde à l’instant où le règne de Louis XV finissait, le vicomte avait vécu comme on vivait dans la Maison-Rouge, en 1756, et comme quelques émigrés continuèrent à vivre dans plusieurs cours étrangères où ils importèrent les vices brillants des mœurs françaises.

On ne sait pas assez à quelle profondeur la corruption du XVIIIe siècle pénétra la vie des hommes dont elle avait meurtri la jeunesse. La tache y resta toujours, et ni le malheur, ni la guerre, ni la Religion, pour laquelle beaucoup se battirent et moururent, ne purent l’effacer.

Croirait-on, si tous les documents ne l’attestaient, que le terrible draconien Charette lui-même, ce dur partisan, au milieu des plus âpres misères d’une existence incessamment menacée, était une espèce de sultan, — un homme à femmes, ayant sa petite maison comme un seigneur du temps de Louis XV, et tenant sa cour de galanterie dans sa ferme de Fonte-Clause, au fond du Poitou ?…

Le vicomte de Néhou, qui n’avait rien de ce loup de fourré, le vicomte de Néhou, le joyeux compagnon, à Berlin, de ce Tilly si fameux par son esprit et par ses aventures, avait mené la vie de toute sa génération, et, s’il l’avait un jour tout à coup interrompue, c’est qu’il s’était pris d’une passion qui le rendit sage pour la belle Polonaise qu’il avait épousée à Dresde, ne pouvant faire pis. Marié et fou de sa femme, il lui était resté fidèle sans aucun mérite, car elle était un astre de beauté, et le centre des astres est (à ce qu’il paraît) de la flamme : mais, s’il avait avec l’amour, l’âge et le malheur, revêtu des mœurs plus graves, il n’en avait pas moins gardé, en fait de femmes, ces opinions légères qui sont les opinions françaises depuis que la France a cessé d’être la chevaleresque et catholique nation d’autrefois.

Il ne l’eût pas dit à son fils, avec lequel il conservait la dignité paternelle, mais il comprenait que Néel allât au Quesnay conter fleurette à la petite fille qui l’habitait. Volontiers il en aurait ristonné dans sa barbe grise, s’enveloppant dans l’indulgent et vieux dicton cotentinais, comme dans son vitchoura des dimanches : « J’ai lâché mon coq : gardez vos poules ! »

Seulement, s’il se souciait infiniment peu de l’âme d’une pauvre enfant que la grande beauté de Néel pouvait troubler, il savait par sa propre expérience l’empire souverain qu’une jeune fille comme Calixte Sombreval était capable de prendre sur un jeune homme dont les veines contenaient de ce sang qui avait si bien flambé en 1794 pour la belle palatine Gaétane-Casimire, comtesse de Zips, et c’est à cet empire qu’il voulait, pour toutes sortes de raisons et pendant qu’il en était temps encore, s’opposer.

Une de ces raisons, et la meilleure, c’est qu’il pensait à marier son fils. Indépendamment du bonheur d’avoir des rejetons qui assurassent l’avenir de sa race, le vicomte Éphrem avait un motif déterminant pour désirer que Néel se mariât de bonne heure, et ce motif prenait sa source dans les sentiments du vieux royaliste contre le gouvernement d’alors.

À cette époque-là, en effet, le mariage était la seule ressource que pussent employer pour sauver leurs fils de l’obligation militaire les pères qui ne voulaient pas les envoyer, comme disait une phrase du temps, « à la boucherie des champs de bataille ». Il est vrai que cette boucherie n’aurait nullement répugné aux instincts guerriers du vicomte Éphrem, et il y eût envoyé Néel avec une joie stoïque, s’il les avait écoutés seuls : mais la tyrannie de ses opinions politiques ne lui permettait pas de transiger avec son devoir, qui était (croyait-il) de haïr l’Empereur, malgré sa grandeur et sa gloire (chose difficile pour un tempérament militaire), et de lui refuser son fils.

Aux approches des dix-huit ans de Néel, le vicomte avait donc regardé autour de lui dans les châteaux et les gentilhommières de la contrée pour y découvrir une jeune personne noble et bien portante, qui refît la souche des Néhou sur le point de défaillir, et il avait fini par aviser, avec le coup d’œil du connaisseur, une fille superbe à la manière des Normandes, et qui devait donner aux Néhou futurs un sang bayeusain pour la beauté. Le sang de Bayeux est réputé le plus beau de la Normandie.

C’était Mlle Bernardine de Lieusaint, fille de l’ancien seigneur de Lieusaint, — une enclave du diocèse de Bayeux, jetée assez singulièrement au travers du diocèse de Coutances. Le vieux Bernard de Lieusaint avait connu le vicomte Éphrem, émigré en Prusse et en Allemagne.

À son retour d’émigration, il s’était marié à une femme riche. Opinions, sentiments, voisinage de terre, tout rendait les deux gentilshommes fort amis. Ils avaient, en fumant leurs longues pipes allemandes et en buvant leur Château du pape, après leurs chasses à la sarcelle et au canard sauvage, arrêté de compte à demi le mariage de leurs deux enfants.

Néel eut l’entrée de la maison à Lieusaint. Quelque temps avant que Calixte habitât le Quesnay avec son père, Néel avait offert de la part du vicomte Éphrem à mademoiselle Bernardine la croix de topazes sibériennes et l’opale arlequine de sa mère, tant cette jeune personne était officiellement, dans le pays et dans sa famille, la femme qu’il devait épouser !

Mais de ce temps au temps où nous voilà arrivés dans cette histoire, il avait passé bien des gouttes d’eau sous l’écoute s’il pleut de Néhou et les moulins de Colomby ! Néel, qui avait senti la griffe de l’amour lui prendre le cœur par tous les côtés à la fois, avait été enlevé à toutes les habitudes, à tous les projets qu’il avait subis ou acceptés jusque-là.

Malheureux, avant de connaître Calixte, de la mort de son ami Gustave d’Orglande, qu’il avait involontairement causée ; malheureux de ne pouvoir se livrer au génie militaire de sa race, il se serait laissé marier tranquillement, sans goût ni dégoût, sans amour et sans haine, et il se serait éteint, comme jeune homme, pour se rallumer, comme père, dans ses enfants.

À ce moment, l’Empereur paraissait indestructible. Les Princes français étaient oubliés. On pensait autant aux Mérovingiens qu’à eux, et on avait devant soi un homme qui devait être le Charlemagne d’une quatrième race.

C’était donc une fatalité pour Néel, — la fatalité de l’honneur et du devoir, — de mourir sans tirer du fourreau le sabre de son père. Or, quand les choses sont irrévocables, le cœur de l’homme n’est pas assez fort pour garder son désespoir. La vie reste manquée, mais on se distrait et l’on se résigne, humble manière d’être malheureux !

Et d’ailleurs mademoiselle Bernardine de Lieusaint n’avait rien qui pût répugner à personne, pas même au jeune homme qui, jusqu’à l’arrivée de Calixte au Quesnay, aurait mieux aimé se marier à une bonne épée qu’à la plus belle fille du Cotentin.

Par tout pays c’eût été une admirable jeunesse d’une beauté grave et d’une forme largement épanouie. Comme dit ce divin matois de La Fontaine, on pouvait bien l’aimer, et même étant sa femme ! Mais Néel, qui devait la prendre pour la sienne, qui l’avait vue dès son enfance, qui avait été élevé avec elle, ne l’aimait pas, du moins d’un sentiment d’amour. Il portait sans émotion ses yeux de dix-huit ans sur cette fraîcheur éblouissante, sur cette chevelure épaisse et magnétique qui avait les frissonnements, les ondoyances et les reflets d’un champ de blé mûr, sur ce corsage à la Niobé, auquel des grappes d’enfants devaient se suspendre, enfin sur tout cet ensemble de force et de santé qui la faisait ressembler, cette grande et belle personne, à un espalier de roses-pommes, entremêlées plantureusement à l’espèce de pêche que nos aïeux, moins prudes que nous, appelaient le téton de Vénus. Elle donnait si bien l’idée et de ces fruits et de ces fleurs, massés les uns avec les autres, qu’on l’avait peinte dans le salon de son père, un ruban incarnat dans les cheveux, tenant, à brassées, contre son sein rougissant, dans ses bras plus roses que sa robe rose, une corbeille de pêches vermillonnées, et ce portrait que j’ai vu encore dans ma jeunesse faisait, sous sa couche de poussière, venir l’eau salée du désir aux lèvres. Mais, — est-ce singulier ? — Néel n’avait jamais senti le besoin de tremper les siennes dans cette coupe où tout était rose, la coupe, la liqueur et l’écume !

À ses yeux, mademoiselle Bernardine de Lieusaint n’était qu’une de ces fraîcheurs, comme il y en a tant sous la coiffe carrée ou le bonnet rond des filles de Saint-Sauveur-le-Vicomte ou de Valognes. Pour le poète caché dans cet adolescent, pour cette jeune tête à qui sa mère Gaétane-Casimire avait fait lire, dès qu’il avait pu lire, Klopstock et Swedenborg, et avait laissé dans sa pensée l’idée de sa beauté, à elle, — la splendeur d’une aurore boréale dans les immensités de neige, — mademoiselle de Lieusaint était presque vulgaire.

On comprend alors quel coup de foudre lumineuse avait été dans son imagination et dans son cœur cette Calixte qui avait, comme sa mère, la diaphanéité de certaines substances nacrées et la grâce mélancolique des eiders, et qui, de plus que sa mère, dont le front n’avait jamais cessé de porter la perle sans rayonnement du bonheur domestique et de l’amour permis, était couronnée de douleur. Dès cette rencontre, tout fut fini pour la pauvre Bernardine et tout commença pour l’homme qu’elle devait épouser ! Un abîme se serait ouvert sous ses pieds et l’aurait engloutie, qu’elle n’aurait pas mieux disparu. Elle était là, et elle n’y était plus. Néel lui parlait du ton le plus doux, le plus poli, mais le plus indifférent ; et quand une larme qu’il y faisait naître se montrait dans ces yeux, violette des bois tremblant dans la rosée, il ne s’en apercevait pas !

Mais Bernard de Lieusaint s’en apercevait, lui. Témoin des distractions de Néel et des tristesses de sa fille, il avait mis le nez au vent ; il avait flairé, reniflé, et enfin découvert que son futur gendre allait plus souvent au Quesnay qu’à Lieusaint, et il s’empressa de faire jouir de sa découverte son grand ami le vicomte Éphrem. Un soir que Néel n’était pas rentré au manoir, le vieux Bernard, après avoir silencieusement bourré sa pipe, pendant un temps fort long, l’alluma, l’aspira et finit par lâcher, avec la première bouffée, au visage du seigneur de Néhou, qui se chauffait bien tranquillement devant un feu de pommier, dans ses bottes de carton verni, un : — « Où pensez-vous qu’est à cette heure votre libertin de fils, mon compère ? »

Puis, de fil en aiguille, — aurait dit Jeanne Roussel, — il raconta, après cette entrée en matière, les visites de sire Néel au Quesnay et ses présentes amourettes. Mais le vicomte laissa dire son ami Bernard et ne fronça pas autrement les sourcils de la déclaration du bonhomme.

— Hé ! vous veillez au grain ? c’est bien, lui dit-il. La fille au prêtre est diablement jolie, mais c’est la fille au prêtre ! Puis, elle est malade. C’est de plus une sainte, un lis de pureté, dit le curé de Néhou, et, au fait, pour qu’il soit beau, ce lis-là, ce n’est pas le fumier qui a manqué, avec un tel père ! Quand Néel chasserait par là, compère Bernard, il en serait pour sa poudre et son plomb, et il n’abattrait pas un si fin gibier aussi facilement qu’un cygne ou un grèbe. D’ailleurs vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. J’interdirai à mon jeune gars toute accointance avec ce vieux drôle de Sombreval, que le pays honore beaucoup trop, en le traitant de vieux diable. Il ne faut pas grandir les coquins. Et Néel est un brave garçon qui m’obéira.

Rassuré ou non, le baron de Lieusaint remonta sur son cheval gris et regagna sa gentilhommière : mais le même soir, — une heure après le départ de son compère, — le vicomte Éphrem apprit que l’amour de son fils n’était pas, comme le disait le vieux baron, une amourette, et que la consigne paternelle allait se briser contre un cœur virilement épris. Néel, qui s’était tu jusque-là, mais qui était incapable de mentir, avoua à son père qu’il aimait Calixte. — Je l’aime, lui dit-il, comme vous avez aimé ma mère.

— Oui, mais ta mère était comtesse de Zips, alliée aux Radziwill et aux Sapieha, de race presque royale. En l’épousant, je n’ai pas descendu les Néhou par une mésalliance, tandis que ta petite Sombreval est la fille à Jean Gourgue, un va-nu-pieds, né dans la crotte et digne de sa naissance ; et tu ne comptes pas, je pense, l’épouser ?

Néel aimait et respectait trop son père pour lui dire la résolution qu’il avait formée dans ses longs jours passés à errer autour du Quesnay et qu’il avait renfermée à triples verrous dans son cœur.

— Jamais, avait-il pensé bien des fois, je ne causerai de peine à mon père, mais, s’il doit mourir avant moi…

Ce soir-là, il se tut encore — laissa passer sur sa tête un ouragan qui fit plus de bruit que de mal, et le lendemain, sous l’influence alarmée des paroles de son père et d’une défense qui allait couper son bonheur par le pied, s’il obéissait, il alla se jeter à Calixte ! Qu’on juge donc de ses sentiments, quand il apprit qu’il aimait seul, — que seul il était bouleversé, — et que jamais, — ni avant ni après la mort du vicomte Éphrem, Calixte ne serait à lui, — et par cette raison souveraine, — c’est qu’elle ne s’appartenait plus !

En sortant du Quesnay, en proie à une véritable fièvre d’amour et de désespoir, il n’osa pas retourner à Néhou où il devait retrouver l’irritation paternelle, et il se dirigea vers Taillepied, chez cette Malgaigne qui lui avait prédit que son amour pour Calixte Sombreval serait son malheur et sa perte, mais qui, de toutes les infortunes et pis que la mort même, ne lui avait pas prédit la plus grande, — le malheur de n’être pas aimé !

Il marcha vite, sous le fouet et l’aiguillon de ses pensées. Le jour, qui dans cette saison n’a pas de crépuscule, tombait vite sous ce long ciel gris, et il se demanda si la Malgaigne, la grande fileuse de toutes ces paroisses, serait rentrée de sa journée à une heure si peu tardive… Il était à présent un habitué de sa bijude. Il y avait entre elle et lui cette amitié, singulière et commune pourtant, qui peut exister entre la jeunesse aveugle et la vieillesse clairvoyante. La Malgaigne l’avait saisi par l’imagination depuis la scène de l’étang et l’histoire du Rompu. Mais il l’aimait surtout (ô passions, vous êtes toutes les mêmes !) parce que la prédiction de cette femme, toute terrible qu’elle fût, l’avait lié à Calixte, comme la main fatale de l’esclave lie les deux amants dans le sac où ils vont mourir au fond du Bosphore.

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