Un prêtre marié (page 14)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Néel voyait son sort dans cette image. Il aurait baisé la main de l’esclave… « Nous mourrons, pensait-il, mais nous mourrons entrelacés… » Il s’intéressait encore à la Malgaigne, parce que Calixte s’était mise à aimer aussi cette vieille femme qui avait servi de mère à son père. Quoi qu’eût pu faire la jeune fille, la Malgaigne, qui avait ses idées, comme disaient les paysans avec une emphase solennelle, n’avait jamais voulu mettre le pied sous les poutrelles du château du Quesnay ; et, pour cette raison, Calixte l’avait bien souvent visitée avec Néel, dans ces promenades confiantes où Néel, chaque jour plus épris, s’était imbibé de Calixte comme la chair s’imbibe du sang qui la fait vivre ! Il y avait donc pour eux un passé déjà dans cette bijude où ils avaient leurs places marquées sur des escabeaux à peine dégrossis, auprès du rouet de cette fileuse éternelle. Image de sa vie laborieuse et rêveuse que ce rouet qui tournait toujours en revenant sur lui-même, comme sa pensée.

Quand le jeune de Néhou arriva à Taillepied et au bas du mont, on ne voyait plus son chemin devant soi. La bijude de la grande Malgaigne n’était pas sur le bord d’une route, mais dans un bas-fond où les eaux qui tombaient du mont faisaient comme un petit lac du milieu duquel s’élevait l’indigente masure. C’est à cause de l’obsession de ces eaux pluviales, dans un pays humide comme ces parages de l’Ouest, qu’on avait pratiqué devant sa porte un petit pont d’une seule arche, s’il est permis de donner le nom d’arche à une humble courbe de pierre rasant le ruisseau qui passait sans bruit par-dessous.

À moitié de ce petit pont était une barrière entrelacée de jan et d’épines, et Néel fut bien étonné de la trouver hors de son lien, cette barrière, entr’ouverte et poussée comme si quelqu’un, qui, certes, n’était pas la Malgaigne, n’avait pas pris la peine, après avoir passé, de se retourner pour la clore. Il crut qu’un paysan était venu là pour chercher la fileuse demandée dans les fermes, ou lui apporter du lanfois, car de voisin ou de voisine il n’y en avait point. Le seul voisinage de la Malgaigne était le clos à Jean Sombreval, avec sa maison sur la lisière du clos, — maison fermée depuis plus de dix ans, et que Sombreval, riche comme il était, n’avait voulu fieffer à personne.

Le clos était loué à des cultivateurs assez éloignés, mais la maison n’avait pas rouvert ses contrevents et entendu sa grosse clef grincer dans sa serrure depuis qu’on avait enlevé du seuil de cette porte, alors ouverte, la bière du père de Sombreval. Néel, qui ne voulait montrer sa douleur et son visage qu’à la Malgaigne s’arrêta en voyant l’état de cette barrière et il allait, toujours violent, prendre le parti de retourner à Néhou, affronter les ordres et les colères de son père, quand une voix qu’il ne pouvait méconnaître, — car elle avait la vibration de l’orgue dans ses basses profondes et étendues, — résonna tout à coup et prononça le nom de Calixte. Arrêté par ce nom tout-puissant qui faisait toujours le silence d’une église devant le saint-sacrement dans son cœur, Néel écouta ce qu’ils disaient d’elle, comme si tout ce qui se rapportait à elle lui appartenait de plein droit, et qu’il n’y eût plus d’indiscrétion à écouter.

— Non, — disait Sombreval, — Calixte n’a rien à craindre de ce que tu crains, la Malgaigne. L’avantage de parias comme nous est de pouvoir vivre comme il nous convient, sans que le monde ait rien à y voir. Le monde et nous sommes trop éloignés l’un de l’autre pour pouvoir réciproquement nous blesser.

— Mais si ces enfants allaient s’aimer ? dit la Malgaigne.

— Tant mieux ! fit Sombreval tranquille. C’est déjà fait, du moins pour l’un des deux !

Le cœur de Néel battait dans sa poitrine comme une cloche.

— Le jeune de Néhou aime Calixte, reprit Sombreval : et qui ne l’aimerait, l’adorable enfant ? Mais Calixte, elle, est trop pure et trop parfaite pour aimer personne sur cette terre, — ajouta-t-il avec l’âpre mélancolie d’un homme qui, en disant sur cette terre, disait partout ; ne pouvant croire qu’il y eût un être à aimer ailleurs.

— Et l’on dirait que tu le regrettes, Jean ! — fit la vieille fileuse avec une insistance pleine de pensées ; — et cependant, si elle l’aimait comme il l’aime, — car il l’aime, tu l’as bien vu, Sombreval, — ce serait un malheur de plus pour tous les deux !

— Pourquoi ? fit la voix de Sombreval avec la confiance de la force. Pourquoi donc ? Si elle l’aimait, je le lui donnerais. Je n’attends que cela, la Malgaigne ! J’irais le lui chercher jusqu’à Néhou, jusque dans les bras de son père, et je le lui apporterais, comme la première fois qu’elle le vit je le lui rapportai sans connaissance et l’étendis devant elle sur le mur de la grille du Quesnay. Oui, je le lui donnerais pour qu’elle fût heureuse d’abord et ensuite, qui sait ? guérie. La nature cache des secrets que la science veut apprendre en vain et qui la défient. Quand il s’agit de cette machine nerveuse qu’on appelle la femme, qui sait l’influence que pourrait avoir ce grand fait physiologique du mariage ?… Dans une foule de cas, ç’a été un remède. Eh bien ! Calixte épouserait Néel et serait peut-être sauvée.

— Épouser Néel de Néhou ! Encore ton orgueil, Jean ! — dit avec une pitié triste la Malgaigne. Les Néhou ne sont pas faits pour les Sombreval.

— De l’orgueil ! reprit-il, j’en peux avoir comme un autre homme. Mais je n’ai pas celui que tu crois, ma vieille mère. Je sais tout aussi bien que toi la distance qu’il y a entre les Néhou, l’honneur et la puissance de la presqu’île depuis des siècles, et des vestes-rousses, des riens-du-tout comme les Sombreval. Pour ma part, je n’ai jamais donné dans cette chimère de l’égalité entre les hommes, que tout dément, foule aux pieds et soufflette dans la société comme dans la nature. L’observation et les faits m’ont appris la hiérarchie, l’impérieuse et inflexible hiérarchie ! Mais l’observation m’a appris aussi la force de la passion dans certaines créatures, et j’ai vu, du premier coup d’œil, ce qu’il en tient dans ce jeune Néel.

Il est d’un sang, par sa mère, où l’impétuosité du désir touche à la folie, et il tient beaucoup de sa mère, comme tous les enfants amoureusement faits. Un jour, vieille Malgaigne, dans le pays de cette Polonaise, mère du jeune de Néhou, on a vu un roi donner son plus beau régiment de dragons pour douze vases en porcelaine, et ce n’était pas le plus fou de son royaume. Il aimait les vases ! voilà tout. Calixte en est un qui contient tous les nectars de la vie. Pour l’avoir, Néel de Néhou donnerait sa race, son blason, son nom, tout ce qui est pour lui bien plus que l’existence, si Calixte était à ce prix…

Néel, appuyé contre sa barrière, écoutait Sombreval avec une espèce de joie fière, et, malgré la douleur que Calixte venait de créer dans son âme, il jouissait d’être si bien compris.

— Tu le ferais maudire de son père, — dit avec autorité la Malgaigne. Tu l’as été du tien, Jean. C’est assez comme cela !

Sombreval ne répondit pas. Le silence tomba dans la bijude. Le mot de la Malgaigne avait-il atterré l’homme qui ne voulait être que son Jeanotin et avec qui elle venait d’oser un souvenir terrible ?… Néel, que cet homme aurait intéressé quand il n’aurait pas été le père de Calixte, eût voulu voir, en ce moment, le visage de Sombreval, mais la résine de la Malgaigne n’était pas encore allumée. On ne pouvait rien apercevoir à travers l’huis ouvert de la bijude ; le silence qui s’était produit tout à coup avait comme l’expression de la physionomie qu’on ne voyait pas. Il agit sans doute sur la Malgaigne comme il avait agi sur Néel. Émue du mal qu’elle venait de faire, la sévère vieille femme mit tout à coup de l’huile dans sa voix et sembla reprendre et caresser la tête crépue de son fils d’autrefois, en l’appelant du nom qu’elle lui donnait dans son enfance.

— Tu es trop père toi-même, Jeanotin, pour ne pas savoir ce que pèse la malédiction paternelle sur le cœur d’un homme, et tu ne voudrais pas la faire porter !

— Oui, reprit Sombreval d’une voix altérée, ils disent que mon père m’a maudit… Tu y étais, toi, et tu le sais, tu l’as entendu. Tu n’as pu l’empêcher, ma pauvre Malgaigne. Mais c’était un homme dur, absolu, un cœur de chêne plutôt qu’un cœur d’homme, un vrai paysan, que mon père. Il aimait son morceau de terre mieux que moi. Je n’ai jamais cru aux pères qui maudissent.

— Et à quoi donc crois-tu, Sombreval ! interrompit la Malgaigne, reprenant son accent triste et sévère, indignée de cette dernière impiété dans cet athée à toute chose, et dont l’athéisme était horriblement complet.

— Je crois à moi, — dit-il avec véhémence. Je crois à ce qu’il y a là-dedans ; — et on entendit le bruit de sa main qui frappait sa poitrine sonore, — voilà mon orgueil, la Malgaigne. Tu sais si Jean Sombreval manque de force, et pourtant il ne pourrait jamais maudire Calixte, l’eût-elle poignardé de douleur !

Ce fut la vieille femme qui se tut à son tour, vaincue par cet homme si fort et qui confessait la divine faiblesse des mères, cette tendresse infatigable à l’indulgence, à la pitié et au pardon. Les yeux de Néel se remplirent de larmes… Avec cet être étrange, qu’il voyait dans l’intimité et qui s’y purifiait pour lui de son effroyable renommée, Néel était incessamment suspendu entre l’admiration et le mépris. Il avait comme des remords d’admirer le coupable dont la réputation ne mentait pas, mais qui retrouvait dans son amour pour son enfant un rayon de cette moralité qu’il avait depuis si longtemps étouffée au fond de son âme.

Pour le jeune amoureux de Calixte cette tendresse transfigurait Sombreval. Elle infusait de l’âme et presque de la grâce dans ce Titan de perversité et de science, à l’esprit positif, cruel et quelquefois brutal comme la réalité, et finissait par donner comme des mamelles à son génie. En l’entendant s’exprimer ainsi, reconnaissant d’ailleurs de le voir si disposé à lui donner sa fille, pour peu qu’il fût aimé d’elle, Néel fut plus touché que jamais de cet amour de Sombreval, qui couvrait tout, qui eût racheté un parricide !… Aussi, quand le châtelain du Quesnay sortit de la bijude de la Malgaigne, dans la nuit tout à fait noire, Néel, emporté par cette impulsion qui devait plus tard briser sa vie, saisit-il la large main qui s’était posée sur le poteau de la barrière pour l’ouvrir et la porta-t-il involontairement à ses lèvres :

— C’est moi, monsieur, dit-il dans le transport de tous les sentiments qui agitaient son âme ardente, et, il n’y avait qu’un moment, saturée de douleur, — pardonnez-moi, j’étais là… J’ai écouté et j’ai tout entendu !

Et, au lieu d’entrer chez la Malgaigne comme il en avait le projet, il s’en alla avec Sombreval qui lui dit, avec cette amabilité joyeuse que la pensée de Calixte faisait toujours fleurir dans les anfractuosités de cet homme, bâti, semblait-il, de ce chêne dont il disait que le cœur de son père avait été fait :

— C’est trop d’honneur pour la patte d’un vieil ours comme moi, jeune homme. C’est sur la main de ma fille que vous devez me remercier.

Et alors, tout en marchant dans la direction du Quesnay, ils parlèrent de ce mariage qui était possible encore, — qui était un plan dans la pensée de Sombreval, mais qui n’était plus qu’une ruine dans celle de Néel de Néhou, parce qu’il savait, lui, que Calixte n’était plus à elle et qu’elle avait pris un époux. Noble toujours, il se tut sur ce qu’il savait, il ne révéla point le désolant secret que Calixte lui avait appris. Il n’était pas homme à trahir la fille et à percer le cœur du père. Il resta le paladin qu’il était, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et à l’héroïsme de son amour.

— J’ai dit aujourd’hui même à Calixte que je l’aimais, fit-il avec la simplicité d’un enfant qui sera plus tard une grande âme, — mais je suis au désespoir, monsieur, car elle m’a répondu qu’elle ne m’aimait pas.

— Elle me l’a dit aussi, Néel, répondit Sombreval, car j’ai cherché à vous faire aimer, moi. J’ai, depuis que Calixte est au monde, pétri cette tête, pétri ce cœur, et y mettre de l’amour pour un beau jeune homme est plus difficile que d’y mettre la vie, — ce problème, cet effort de mes derniers jours.

Oui, j’aurais voulu qu’elle vous aimât ! L’amour heureux aurait une influence sur le plexus nerveux de cette enfant, victime d’une sensibilité morbide et que je ne puis comparer qu’à une harpe éolienne dont les cordes saigneraient en résonnant au moindre souffle. Et puis, pour un vieil observateur de cette chair à canon qu’on appelle les hommes, vous êtes un de ceux contre qui j’aimerais le mieux appuyer ma pauvre fillette avant de m’en aller pourrir, un de ces soirs, dans la vallée. Je serais sûr de l’avoir laissée sur le cœur d’un mâle qui saurait la défendre, et cela me coûterait peu alors de sentir se dissoudre cette matière ferrée qui fut Sombreval. Il semble que vous et elle soyez de la même race : vous, un gentilhomme de sang presque royal, elle, de naissance une paysanne : mais il y a des individualités qui valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder !… Si je croyais à l’enfantillage d’une Providence, je dirais que ce sont là des noblesses vierges, tombées du ciel pour empêcher la noblesse éternelle de s’en aller de ce monde, dans la décrépitude des familles, usées par l’excès et le temps.

Il s’arrêta, fouettant la haie de son bâton de houx. Néel l’écoutait comme un oracle. Sans l’haleine d’impiété qui s’y mêlait, les idées qu’exprimait cet homme singulier continuaient de le grandir au regard de cet enfant trempé dans le fleuve bouillonnant de l’enthousiasme, et près d’en sortir peut-être un Séide, si Sombreval l’avait voulu !

— Le mariage que je rêvais entre vous et Calixte, reprit Sombreval, n’aurait donc pas été physiologiquement une mésalliance. Je le souhaitais peut-être aussi ardemment que vous, jeune homme, car j’aime Calixte avec une passion paternelle plus grande que la vôtre en abnégation, et pour le moins aussi grande en intensité. Ce mariage, espoir de ma vieillesse, je lui ai dit souvent que je le désirais !

Bien des fois, lorsque vous nous aviez quittés après ces longues heures d’intimité dont toute âme de jeune fille a besoin, et dont Calixte doit avoir plus besoin que personne dans la solitude où elle vit, je l’ai prise sur mes genoux, comme on y prend son enfant souffrante, et j’ai tourné et retourné dans mes deux mains ce cœur tranquille où je vous cherchais.

Rien n’y précipitait la vie ! J’y discernais bien quelque chose comme un frère. Je n’y voyais pas ce que j’y cherchais. Alors je lui parlais de vous comme il faut parler pour attirer l’imagination des jeunes filles. Je connaissais la sienne. Je savais quel Orient magnifique et charmant s’étendait d’une tempe à l’autre de ce front de vestale, où le feu sacré de l’intelligence menace, à certains moments, de dévorer les cloisons délicates dans lesquelles il est enfermé. Je touchais à ce clavier nerveux qui peut éclater dans le vide, mais qu’une émotion toute-puissante et douce, comme celle de l’amour heureux, pourrait raccorder.

La maladie de Calixte, monsieur de Néhou, cette souffrance qui la rend si pâle et la tient des jours entiers morte, — inanimée, — à l’état de cadavre, ou lui fait pousser ces cris aigus qui percent tout, murs et draperies, et s’entendent parfois au bout de l’étang du Quesnay, cette maladie sur laquelle les gens de ce pays ont débité des contes si absurdes, est une névrose d’un caractère presque inconnu, due à l’état psychique de sa mère quand elle la conçut, et aux circonstances de sa naissance…

Cette maladie, venue d’une cause morale, un sentiment pouvait l’emporter ! Mais mon désir, mes précautions, mon éloquence, toute ma connaissance de la tête et du cœur de cette enfant qui est mon ouvrage, tout est inutile ! elle ne se troublait pas ; j’étais comme un sorcier vaincu par ses propres sortilèges. J’avais beau souffler sur la glace de ce cœur limpide, votre image n’y apparaissait pas. Je recommençais l’expérience, l’expérience avortait toujours.

Quand elle souffrait de ces douleurs inexprimables dont les symptômes me déchirent, quoique je les connaisse et que je puisse même les prévoir ; quand, brisée et défaillante de son martyre, elle venait appuyer son pauvre front sur cette poitrine que j’aurais ouverte, si mon sang lui avait fait du bien, je lui disais que ces horribles douleurs, plus fortes que mes élixirs, mes éthers et toute ma chimie, seraient vaincues par le mariage, par l’influence mystérieuse, mais positive, d’un homme qu’elle aimerait, elle m’opposait invariablement les mêmes résistances, les mêmes refus, et elle avait au sein de ces tortures des manières de me dire non qui me terrassaient. On dit non comme cela au bourreau !

Néel écoutait presque avec transe. Les douleurs de ce père s’entrelaçaient aux siennes et doublaient l’intérêt des haletantes paroles qu’il s’en allait disant dans la nuit. Néel ne voyait pas la face de son compagnon, mais il sentait, à je ne sais quel tremblement dans la mâture de cet homme, que quelque chose de formidable secouait la robuste carcasse de cette espèce d’arbre humain qui cachait sous son tronc la tempête. Le pas pesant de Sombreval coupait en zigzags ces chemins creux. Il ressemblait à celui de Catilina quand il sort du sénat romain, dans Salluste, chancelant, égaré sous cet épouvantable coup de ceste, — la fameuse et dévisageante apostrophe du Consul.

— Vous vous trompez de chemin, monsieur, lui dit Néel. Ce n’est pas la route du Quesnay. Par là, nous retournerions chez la Malgaigne, d’où nous venons.

— C’est vrai, — dit Sombreval, rappelé à lui-même. Je connais pourtant tous ces chemins aussi bien que vous, monsieur de Néhou, car j’y ai traîné ma jaquette… Mais j’étais l’esclave d’une pensée plus forte que moi quand elle m’empoigne, et qui me fera trouver un jour brûlé vif et en cendres sur le brasier de mon fourneau.

Néel n’osa pas demander à ce malheureux, qui lui imposait par sa douleur comme par l’ensemble de sa personne, ce qu’il voulait dire. Au Quesnay, il ne l’avait vu presque jamais que silencieux, excepté quand il s’occupait de sa fille et qu’il enroulait ses bras et son esprit autour d’elle. Quoique dans l’éclair de sa parole, rare et brusque, on sentît bien l’homme supérieur, le porte-foudre intellectuel, il était d’attitude comme tous les esprits qui ont épuisé la vie et les idées et sont devenus ces indifférents de la terre dont parle si fièrement Shakespeare.

Or, pour la première fois, il parlait de lui. Il ouvrait des jours sur son âme ordinairement sombre comme la nuit qui les entourait, et Néel, qui se retrouvait dans cette âme au moment où il s’attendait le moins à s’y voir, écoutait les révélations du père de Calixte avec une passion si intéressée, qu’il n’en oubliait pas sa propre douleur, oh ! non, certes ! mais qu’elle en était suspendue.

— Une pensée, — reprit Sombreval, — un enfer ! car l’enfer, ce doit être une pensée ! Et pourquoi ne le dirais-je pas entre nous, qui causons ce soir comme deux hommes, — deux amis, — presque un fils ! presque un père ! et qui aimons Calixte, chacun à notre manière, tous les deux ? Quelles cruelles ironies nous cache parfois la destinée ! Voilà une enfant soumise et tendre comme il n’en exista peut-être jamais ; et savez-vous pourquoi elle me résiste et me désespère, pourquoi elle ne vous aime pas, vous qui l’adorez ; pourquoi elle ne veut épouser personne, pourquoi elle ne veut pas guérir d’une maladie qui peut la tuer, monsieur Néel ! et se complaît dans ces souffrances sans nom que je sens dans ma propre chair quand elles tordent et déchirent la sienne ? C’est qu’elle aime son Dieu plus que nous, monsieur de Néhou ! C’est qu’elle me croit un grand coupable parce que… vous savez bien pourquoi ! Vous connaissez bien ce que je suis, ce que Sombreval a été… C’est qu’elle veut souffrir pour son père, expier ce qu’elle croit un crime, racheter ce qu’elle appelle mon âme ! Illusion qui dévore sa vie ! cela est sublime pour elle, mais pour moi ce n’est qu’insensé… Nous sommes sacrifiés à une chimère. Nous avons, vous pour rival, et moi pour ennemi, le Dieu de Calixte, le Dieu de la Croix !

— Oh ! monsieur ! — dit Néel effrayé d’une impiété qui rejetait le masque de silence sous lequel Sombreval la gardait toujours, c’est vous qui un jour l’avez dit, Calixte est une sainte ! Son Dieu est le mien. Ce Dieu n’est pas l’ennemi des hommes ; ce sont les hommes plutôt qui sont ses ennemis.

— Oui, vous devez dire cela ! — reprit Sombreval avec une tristesse abattue, la tristesse du déchu qui, dans l’abîme, a touché le fond, — c’est tout simple. Vous croyez à Dieu. Vous avez l’âme jeune, mais vous vieillirez. Vous deviendrez un homme. La foi que vous avez, je l’ai eue… et vous la perdrez. Ce n’est pas toujours nous, voyez-vous, qui tuons l’idée de Dieu dans nos âmes. Elle y tombe d’elle-même, comme les choses tombent en nous, hors de nous, partout, émiettées, dissoutes, anéanties !

Moi qui vous parle, monsieur Néel, c’est au pied de l’autel, c’est à l’autel même que le Doute et l’Incrédulité se sont dressés devant moi, — obstinément, — pendant des années, comme des Répondants moqueurs et terribles qui insultaient tout bas aux paroles que je prononçais tout haut, aux signes de mes mains consacrées qui accomplissaient le mystère… J’ai longtemps prié Dieu de me délivrer de ces obsessions… Il ne l’a pas voulu ; il ne le pouvait pas ! Je l’ai longtemps prié, s’il était, de me délivrer de ces tentations d’impiété que j’imputais à l’Esprit du Mal, et qui étaient, au contraire, les premières évidences de l’esprit de l’homme qui s’éveillait, qui se mettait debout en moi !

L’homme ne s’avoue dupe que bien tard… Oui, j’ai longtemps demandé, dans l’horreur et les larmes, à ce Dieu qui se voilait pour moi, d’empêcher l’impiété de monter, en sa présence, du fond de mon âme, comme ce pied effrayant dans l’Apocalypse, qui s’élève tout à coup du sein de la mer.

J’ai été jaloux du prêtre de Bolsène, à qui l’hostie saigna sur les mains, et je souhaitais toujours que ma foi ébranlée se raffermît dans la terreur d’un tel miracle ; mais la goutte de sang que je demandais, pour y noyer cet athéisme qui envahissait ma raison, n’a jamais rougi la table de l’innocent sacrifice, et c’est alors que, las d’attendre, j’ai renversé ce calice dans lequel il n’y avait plus que des fluides de la terre que je pouvais décomposer sans y trouver Dieu !…

L’homme qui a fait cela, Néel, pensait bien avoir mis cette grande illusion de Dieu hors de sa vie, et elle y revint cependant pour se venger des mépris de ma raison, me frappant comme un être réel, comme une main de chair, dans les entrailles ! La Religion foulée aux pieds a trouvé le moyen de me rendre, coup pour coup, cette blessure…

Ce rocher de Golgotha qui pèse sur le monde, et que je croyais avoir rejeté de ma vie comme un joug brisé, y retombe, — et c’est la main de mon enfant qui le fait rouler sur mon cœur !…

Sombreval s’arrêta encore ; Néel se taisait. Il se taisait par respect pour ce Laocoon étrange, souffrant dans son enfant qui mourait et qu’il voulait sauver ! À toutes les impiétés qu’il venait d’entendre, Néel savait la réponse à faire, mais il ne la faisait pas. Il n’osait pas dire à ce grand aveugle, à qui l’orgueil et ses éclairs avaient brûlé les yeux, que la vie est, au fond, terriblement bien faite, et que, quand les plus forts ont cru couper les ongles au lion de Juda, ils repoussent, ces ongles, plus longs de moitié, dans leurs flancs !

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