Un prêtre marié (page 2)
Déplorable et criminel abandon, pour lequel il y avait peut-être dans ceux qui le pleuraient une miséricorde toute prête, mais pour laquelle il n’y eut plus rien, quand on apprit un matin, comme une bombe éclate, que l’abbé Sombreval avait consommé son apostasie ; qu’il avait accompli intégralement son sacrilège, plongé sa personne consacrée par le sacerdoce dans le bourbier des bras d’une femme et qu’il ne l’en retirerait jamais, — car il était marié !
Son père mourut de cette nouvelle, comme on meurt tué d’un coup de fusil, tiré à bout portant. En apprenant le crime et la forfaiture de son fils, il n’eut que le temps de le maudire. Un vaisseau se rompit dans sa poitrine et le flot du sang de ce cœur brisé noya les derniers mots de cette malédiction suprême dans un gargouillement plus affreux qu’une imprécation.
C’est ainsi que ce père de douleur, qui avait vécu avec « ses quatorze coups de couteau » dans la poitrine, comme la Mère des Sept-Douleurs avec ses sept glaives dans le sein, tomba achevé sous le quinzième. Les cheveux se levaient sur la tête des moins religieux, rien que d’y penser ! L’abbé Sombreval, déicide et parricide tout à la fois, fut mis au ban de l’opinion de ce pays, qui avait encore la vieille croyance des ancêtres.
Vers ce temps-là, on vit dans le ciel, raconte-t-on, des signes effrayants, des météores de forme étrange, qui ressemblaient à d’immenses astres contrefaits, titubant, dans le ciel incendié, sous l’ivresse de la colère de Dieu qu’ils annonçaient. Mais ces météores, qu’on regarda comme les précurseurs de la Révolution et des malheurs qui allaient la suivre, parurent aux gens de ce pays, dans leur moralité simple et profonde, de moins épouvantables augures que ce hideux phénomène de l’impiété d’un prêtre, resté, avant comme après sa chute, pour tout le monde, l’abbé Sombreval.
En effet, on n’arracha jamais son titre d’abbé de son autre nom, et jusqu’à sa mort, quand on parlait de lui, et même parfois quand on lui parlait à lui-même, on les lui donnait, en les joignant tous les deux, comme si par là on l’eût cloué à ce pilori d’infamie !
Cependant, il faut bien l’avouer, la Révolution, pour laquelle ce prêtre renégat semblait si bien fait, ne le tenta pas, comme elle avait tenté d’autres prêtres apostats, cupides, corrompus, qui se cachèrent dans ce trou de sang et de boue, — comme Adam se cacha, après son péché. L’insurgé contre Dieu n’apporta point son esprit de révolte à la révolte universelle. Mais il n’eut aucun mérite à cela.
La science le tenait trop fort pour le lâcher un seul instant dans l’arène brûlante de la politique. L’abbé Sombreval continua d’habiter Paris, — le Paris de Marat, de Fouquier-Tinville, des têtes fichées au bout des piques, des cœurs chauds et tressaillant encore, portés dans des bouquets d’œillets blancs, — mais il l’habita comme un plongeur habite une mer vaseuse sous la plus pure cloche de cristal. Pendant que le sang tombait sur la France, de l’échafaud de la place de la Révolution, comme d’un arrosoir, l’abbé Sombreval étudiait tranquillement la formation et la décomposition de ce sang qui avait étouffé son père.
La femme qu’il avait épousée était la fille d’un chimiste, fort riche, avec lequel il s’était lié d’une amitié d’adepte, son complice de science : ami ne dirait point assez pour exprimer cette confraternité ardente dans la recherche des mêmes faits mystérieux, dans la fureur des mêmes découvertes.
Cette fille, jeune et belle, l’avait-il épousée par amour, ou tout simplement parce qu’elle faisait son lit scientifique, dans la maison de son père ?… La foi, que la science des choses physiques avait tuée en lui, céda-t-elle la place dans cet homme, chaste jusque-là, à la curiosité de connaître la femme ; et cette curiosité âpre et mordante, même pour les êtres les plus purs, s’empara-t-elle fougueusement de cette nature de satyre, renversant l’âme sous l’animal ?
Pour la jeune fille qu’il épousa, orpheline de sa mère, orpheline deux fois, puisque son père avait étouffé son cœur paternel sous la machine pneumatique de son cerveau de savant, elle trouva, en sortant du couvent où elle avait été élevée, l’abbé Sombreval logé chez son père. Il ne portait plus ses vêtements de prêtre. Elle ignorait qu’il en fût un…
Pieuse, mais tendre, elle ne vit en lui qu’un homme plein de génie, et elle se prosterna devant ce génie, devant cette force, cette profondeur et toutes ces grandes incompréhensibilités que les femmes adorent. Quand son père la donna à cet homme pour souder leur liaison par elle, elle aimait Sombreval déjà et elle lui tendit sa main dans toute la confiance d’une âme heureuse.
Nul hasard ne révéla le secret de l’apostat qui, d’ailleurs, avait pris toutes ses précautions et menti à sa fiancée comme il avait menti à son père. Seulement, dans les premiers mois de sa grossesse, une indiscrétion calculée apprit à la citoyenne Sombreval que le mari qu’elle aimait était un prêtre, et cela fit sur elle un effet tout aussi terrible que le supplice de la roue sur la femme dont parle Malebranche dans sa Recherche de la vérité, laquelle, étant grosse, eut envie du spectacle de ce supplice.
L’enfant qu’elle avait dans le sein dut en être marqué. Elle le mit au monde avant terme et elle mourut dès qu’elle n’eut plus à le porter. Elle mourut, n’osant plus regarder l’homme qui l’avait si scélératement trompée, se sentant plus malheureuse que si elle avait passé par le viol, retrouvant une pudeur plus brûlante dans les affres de sa foi, ayant horreur de cette main qui avait touché au saint calice et qui avait souillé la sienne ; elle mourut, navrée, dans une honte immense et le plus amer désespoir ; et ce crime s’ajouta aux autres crimes de cet être funeste, qui tuait avec ses crimes, comme d’autres tuent avec du poison et du fer !
Mais ici l’expiation commença, faible, sourde, il est vrai, mais déjà douloureuse, dans l’âme d’un homme qu’une seule passion semblait remplir. Sombreval, engourdi par le serpent de la Science qui se tordait autour de sa vie, avait à peine senti la mort de son père et le dard de foudre de cette malédiction qui aurait dû être pour lui la première flamme du feu de l’enfer, et voilà que les larmes de sa femme à l’agonie, ces larmes obstinées, renaissantes, inflexibles, le poursuivirent encore, même quand les yeux qui les répandaient furent fermés et n’en versèrent plus !
En vain fit-il le fort avec son beau-père, et, matérialistes l’un et l’autre, expliquant tout par des combinaisons de gaz et de fluides, croyant tenir le secret de la création dans le creux de leurs fourneaux et de leur main, se prodiguèrent-ils leurs abjectes consolations de physiciens sur cette mort soudaine d’une jeune femme tuée par un sentiment et par une idée.
Le cœur de l’athée, qui avait trouvé le néant au fond du calice où il avait bu le sang du Sauveur, sentit quelque chose qui s’engravait dans son âme et qui pourrait bien être immortel ! Ce fut le souvenir ineffaçable de ces larmes. Le sentiment paternel qu’il avait traité chez son père, le paysan, avec une si hautaine indifférence, le prit à son tour, en regardant cette pâle forme d’enfant, à peine venue, — à peine aboutie, — qui était une part de sa vie, à lui, le solide, le puissant d’organes et de chair. C’était une fille.
Il eut peur qu’elle ne vécût pas.
Le confesseur qui avait assisté en secret la mère à ses derniers moments et baptisé cette enfant fragile l’avait nommée du nom triste et presque macéré de Calixte, qui avait plu à la mourante, et dans lequel il y a comme de la piété et du repentir. Piété et repentir pour un crime involontaire, n’était-ce pas, en effet, toute la destinée de la mère de cette pauvre enfant ? Comme sa mère, elle semblait, elle aussi, vouée à la mort. On aurait dit qu’elle répugnait à l’existence.
L’expression d’horreur pour la vie qu’avait le visage de sa mère avait passé sur ses petits traits, à peine ébauchés, et les convulsait ; mais ce que la douleur et le remords fixe de la Femme du Prêtre avaient imprimé plus avant encore sur le fruit de son union réprouvée, c’était une croix, marquée dans le front de l’enfant, — la croix méprisée, trahie, renversée par le prêtre impie et qui, s’élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l’idée de Dieu.
Très visible déjà, quoique d’un rose meurtri sur la pâte de ce front presque malléable où les veines semblaient une voie lactée plus que les fils d’un réseau sanguin, ce signe devenait plus apparent au moindre effort de cette organisation chétive. Il se fonçait alors d’un rouge vif, vermeil comme le sang.
Les deux chimistes contemplèrent longtemps ce jeu de la nature, parfois si capricieusement féroce. Ils se dirent qu’ils trouveraient bien, par la suite, une composition assez puissante pour effacer ce signe imprimé là par la superstition d’une mère, et qui devait troubler si singulièrement l’harmonie d’un visage fait peut-être pour être beau. Seulement le père, en parlant ainsi, ne put apaiser son inquiétude, et il trembla de cette perspective d’avoir à retrouver le Seigneur, offensé et terrible, — immobile à jamais sur le front que sa fille tendrait un jour à ses baisers.
Car il aurait besoin de ses baisers et de ses caresses. Il le sentait bien ! Ce qu’il commençait à éprouver d’affection pour cette enfant, suspendue à la vie par un fil à moitié rompu, devait devenir un sentiment profond, une vraie passion paternelle. Cet amour, qui est un mystère et qui asservit tous les êtres pour les êtres sortis de leurs flancs, s’accomplit dans cet homme, également doué d’une animalité et d’une intellectualité si fortes.
Il aima sa fille parce qu’il était père, mais il l’aima aussi parce que, née sans être viable, il fallait empêcher, à force d’art et de science, de précautions et de divination, qu’elle mourût, et pour ce savant, ce lutteur contre la Nature, elle eut l’intérêt haletant d’un problème. Il partagea son temps entre elle et la chimie, et il parvint à élever… est-ce élever qu’il faut dire ? non ! mais à faire durer, à conserver, et par combien de soins ! une enfant victime des circonstances qui avaient, en quelques mois, détruit sa mère, dans toute la floraison de la jeunesse et de la santé.
Il est vrai que l’intelligence s’alluma plus tôt et plus fort dans ce jeune regard que la vie elle-même, et que des convulsions fréquentes préludèrent à la névrose qui s’empara d’un organisme toujours à la veille d’une excitation suraiguë. Jean Sombreval eut pour la petite Calixte des attentions, des surveillances et des adorations sans bornes.
Cet homme, rude d’écorce et d’une si intense préoccupation de travail, ce grand chimiste qui avait étonné Lavoisier, et qui plus tard fut lié avec Fourcroy, s’attendrit, se fondit, devint mère, de père qu’il était déjà ! et présenta le spectacle le plus touchant à ceux qui savent la magie des transformations de la destinée par le cœur. Il épia avec une anxiété palpitante la première étincelle d’un esprit auquel il eût désiré communiquer toutes les énergies du sien…
Entre son père et son grand-père, entre ces deux cariatides, austères et soucieuses, de son enfance, ces deux géants de science et de pensée, la petite Calixte, qui manquait d’une douce influence de femme sur sa tête, aurait pu devenir une pédante comme madame Dacier, une de ces viragos d’intelligence chez lesquelles, comme chez Christine de Suède, l’hypertrophie cérébrale déforme le sexe et produit la monstruosité. Mais une délicatesse inouïe, rendue plus fine et plus exquise par la souffrance nerveuse, la préserva de l’affreux malheur de la disgrâce et lui conserva son velouté de fleur, sa poésie.
Son père était trop viril, d’ailleurs, pour ne pas adorer les suaves faiblesses de la femme, et trop grand observateur pour ignorer que là est le secret de l’empire exercé par elle sur les hommes les plus étoffés et les plus vaillants. Il se garda bien de toucher à cette toute-puissante débilité. Il eut pour sa fille, et dans son corps, et dans son âme, et dans son esprit, tous les genres de sollicitudes… hors une seule, hors un point fatal qu’il n’eut jamais le courage de dépasser.
Cet éducateur idolâtre, cette espèce de Prométhée qui aurait voulu faire descendre le feu du ciel dans sa créature, introduire toutes les idées dans ce jeune cerveau, en oublia une, — la plus grande de toutes, — l’idée de Dieu.
Était-ce impiété réfléchie ? endurcissement de réprouvé ou impossibilité de traiter avec sa fille ce grand sujet de Dieu auquel il ne croyait plus ? Voulait-il, en laissant dormir à jamais la fibre religieuse dans son enfant, la faire davantage à son image, cette prétention de tout amour qui agit avec ce qu’il aime comme Dieu agit avec sa créature ? Craignait-il plutôt qu’en permettant à sa fille d’être chrétienne comme sa mère l’avait été, elle eût moins de tendresse pour un père qui n’eût pas partagé sa croyance ? Fut-il jaloux de ce Dieu, qui est aussi jaloux de ceux qui l’aiment ?
Mais, quoi qu’il pût être des motifs de cet homme chez lequel tout contractait un caractère de profondeur enflammée, Calixte grandit la tête dans la lumière humaine sans qu’une seule goutte de la lumière divine tombât sur ce front où pourtant on voyait une croix… Jusqu’à son âge de douze ans, elle sut moins de Dieu, de ses commandements, de son culte, que n’en savent la biche et la gazelle dans le fond des bois, lorsqu’une circonstance vint tout changer dans cette âme ignorante des choses divines et dut singulièrement troubler les plans de Jean Sombreval… ou ses rêves, s’il en faisait pour son enfant.
Il y avait déjà quelque temps que la Révolution était finie et que les émigrés avaient pu rentrer dans leur pays. Un de ceux qui rentrèrent le plus tard fut l’abbé Hugon, le parrain de Calixte, le témoin de ce drame intime et domestique qui s’était joué dans cette maison de recueillement et de travail (à ce qu’il semblait) et qui s’était terminé par la mort de sa pénitente.
L’abbé Hugon crut de son devoir d’aller visiter sa filleule, — sa fille spirituelle, que sa mère, au moment d’expirer, lui avait si ardemment recommandée. Il la trouva presque adolescente, trop grande pour son âge, épuisée de précocité. Le bon prêtre s’étonna du spectacle de cette tête, fragile comme une tige, que la science et l’amour paternel soutenaient à fleur d’existence, et qui, depuis douze ans, aurait dû se briser vingt fois.
Il étudia, mais non sans pitié et sans terreur, ce visage d’une beauté effrayante, cette pâleur sépulcrale et pourtant ardente au milieu de laquelle brûlaient deux yeux caves et éblouissants comme deux brasiers sous deux voûtes. Et il ne sut qu’admirer le plus, ou de cette miraculeuse conservation d’un être qui paraissait aussi facile à se dissoudre au moindre choc que les plus frêles poussières d’Herculanum, ou de cette intelligence allumée comme une torchère, dans cette tête malade, comme pour insulter à ces organes de la vie qui ressemblaient à des flambeaux à moitié fondus !
Jusque-là tout était bien ; mais que ne devint pas le prêtre, quand, en causant avec cette fille si avancée sur toutes les choses de la pensée, il s’aperçut que, sur les choses religieuses, elle était d’une ignorance de sauvage ? Oh ! alors le saint courroux du serviteur de Dieu déborda. Il s’expliqua cette ignorance. Il savait l’histoire de l’abbé Sombreval, et si ce jour-là, par une délicatesse qui prenait sa source dans les motifs les plus élevés, il ne la dit pas à Calixte, il ne lui cacha pas néanmoins qu’une science orgueilleuse avait faussé l’esprit de son père. Il lui montra à quels périls ce père incrédule l’avait exposée, elle ! et, prévoyant quel vase d’élection pourrait devenir un jour cette jeune fille dans laquelle il reconnaissait une âme supérieure à celle de sa mère, il travailla, selon sa belle expression sacerdotale, à « replacer le Seigneur dans un de ses plus blancs tabernacles ».
Ce ne lui fut pas difficile : Calixte était prédisposée à la foi, et sa tête conformée pour croire tout aussi bien que pour comprendre. L’enseignement de l’abbé Hugon produisit sur elle l’effet de la lumière sur un gaz. Il fit explosion, — et du même coup il éclaira et enflamma cette âme qui fermentait et souffrait peut-être dans les facultés religieuses que son père avait jugées dangereuses et inutiles, et qu’il avait cru chloroformer au fond d’elle, en ne les développant pas.
Ce fut donc une vraie Pentecôte pour cette jeune fille pure, poétique, géniale, à la nature d’Inspirée, que les premiers rayons de la religion de sa mère, tombant soudainement dans son cœur. Elle eut comme les Apôtres la divine ébriété de cette langue de feu qui descendait sur elle, à la parole de l’abbé Hugon, et sa joie sainte se répandit jusqu’à son père…
Lui, déjà, avait pressenti, avec l’instinct sagace de l’ancien prêtre, l’influence que prendrait immanquablement sur sa fille cet abbé Hugon revenu de l’exil, ce confesseur qui, aux yeux de Calixte, aurait deux auréoles : — le souvenir de sa mère et l’ascendant du sacerdoce, — et il s’était promis de l’écarter… Malheureusement pour lui, heureusement pour elle, il était trop tard. Calixte s’était précipitée au pied de la croix, dès qu’on la lui avait tendue…
Comme la Pauline de Polyeucte, elle était devenue chrétienne avec emportement. Une idée terrible arrêta Sombreval. S’il avait tenté d’éloigner l’abbé Hugon de sa néophyte, qui sait si celui-ci ne lui eût pas disputé l’âme de l’enfant qu’il croyait avoir sauvée, et, pour ne pas la perdre, s’il n’aurait pas parlé ?… si de doux et de miséricordieux, devenu implacable, il n’eût pas dit tout ?… et par cette révélation, s’il n’eût pas mis dans les yeux de Calixte ces cruelles larmes que lui, Jean Sombreval, ne pouvait oublier et qu’il avait vues jaillir contre lui des yeux de la malheureuse mère ?…
Telle est la raison qui fut plus forte que la volonté de Sombreval et qui lui fit tendre passivement le cou, comme le taureau du sacrifice, à cette première atteinte de la destinée. Il fut travaillé d’une transe éternelle… D’un jour à l’autre, l’âme de son enfant, — de sa chère enfant, — pouvait moins adhérer à la sienne. Elle pouvait tout à coup lui être arrachée !
Depuis qu’elle existait, il avait tremblé, bien des jours, bien des nuits, en voyant combien peu cette pauvre plante humaine plongeait de racine dans la vie ; mais ici, il ne s’agissait plus de la santé, de la vie et du corps : il s’agissait du cœur, et l’inconséquent matérialiste souffrit plus de la crainte de perdre l’affection de son enfant que son enfant tout entière ! Que de fois il la pressa sur son cœur avec une irrévélable angoisse, comme un homme blessé qui perdrait ses entrailles et les retiendrait avec la main !
Baignée dans la joie d’être chrétienne, Calixte faisait sans cesse intervenir l’idée de Dieu entre elle et son père. Elle avait des mots qui entraient dans l’âme de Sombreval comme des dards. Elle avait d’impitoyables tendresses.
Elle lui demandait pourquoi il ne croyait pas, et quand l’athée répondait tristement, — car il n’avait pas son assurance impie avec cette fillette dont la tête n’était plus pétrie par lui seul ; avec cette catéchumène de deux jours qui brillait de foi et presque déjà de doctrine : — « La pensée n’est pas libre, ma pauvre Calixte, de se faire autre chose qu’une foi scientifique », — elle lui répliquait avec une grâce attendrie qui le déchirait comme un reproche : « Je prierai tant pour toi, mon père, que Dieu t’enverra la foi religieuse comme il me l’a envoyée. »
Elle lui disait cela si simplement, si profondément, que, troublé, bouleversé et voulant lui cacher ce qu’il éprouvait, il lui prenait la tête dans ses deux mains pour l’embrasser : mais la croix d’entre les sourcils lui jetait son éclair invisible ; et, foudroyé par ce signe muet jusqu’au fond de son être, il baissait tout à coup contre sa poitrine ce front qu’il n’osait pas toucher de ses lèvres, et il l’embrassait sur les cheveux.
Hélas ! les prières de Calixte furent impuissantes. Renversé de plus haut spirituellement que les autres hommes, il est rare qu’un prêtre tombé se relève. Judas, l’apôtre, se pendit. Des remords ne sont pas des repentirs. Jean Sombreval aimait sa fille avec l’enfance de cœur qui trouve un bonheur enivrant dans cette folle obéissance dont on sourit, tout en se regardant obéir, et il se laissait conduire par elle à l’église, lui qui n’y avait jamais mis le pied depuis son apostasie, et qui même évitait de passer devant un portail.
Il l’accompagna régulièrement à tous les offices de cette éloquente Église catholique, qui devaient être pour lui de poignants souvenirs ! Il dut se dévorer pendant les longues heures qu’il enlevait à la science et qu’il ne donnait pas à la prière, mais il ne se plaignait jamais, quoiqu’il eût sur le cœur le poids de ces voûtes. Nonobstant cette docilité à la Thémistocle pour le doux tyran de sa vie, Jean Sombreval resta ce qu’il était. Le père expliquait tout en lui, mais l’homme gardait ses pensées.
Ceux qui le voyaient le dimanche à Saint-Germain-des-Prés, sa paroisse, debout auprès de cette jeune fille douloureusement charmante, à genoux comme un ange sans ses ailes et qui semblait une Mignon des cieux regrettant sa patrie, étaient saisis du contraste de ces bras croisés, de cette lèvre immobile, de toute cette attitude endurcie qui disait que l’impiété du réprouvé don Juan avait passé dans la statue du Commandeur.
Et il en fut toujours ainsi. Même la première communion de Calixte, même la sublimité de cette jeune fille, transfigurée par un pareil jour, n’amena aucun changement appréciable dans Sombreval. Ce qui le tordit et le déchira, — si quelque chose le déchira et le tordit, — nul ne le vit dans l’abîme remué du cœur de cet homme, et rien n’en passa dans les sombres étreintes dont il faillit étouffer sa Calixte, quand elle revint de la table sainte à la maison paternelle, la poitrine pleine de son Dieu.
Ce fut le jour de sa première communion que l’abbé Hugon avait choisi pour révéler à Calixte tout ce qu’il savait de l’ancien abbé Sombreval. Puisqu’il fallait, un jour ou l’autre, lui faire cette épouvantable révélation, il l’appuya contre le Dieu qu’elle venait de recevoir pour la frapper de ce terrible coup…
Sa prudence, — cette prudence du prêtre catholique qui plonge si avant dans la vie et saisit l’âme humaine dans tous ses replis, — avait hésité bien longtemps, mais enfin il s’était dit qu’il valait mieux, à tous les points de vue, que cette épreuve eût lieu le jour où, pour la première fois, elle avait, par la communion, bu le sang de l’Agneau et partagé la force divine.