Un prêtre marié (page 3)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’abbé Hugon ne se trompait pas. Calixte fut terrifiée de ce qu’elle apprit sur son père ; mais si, comme sa mère, elle l’avait appris par hasard, un tout autre jour, cette révélation inattendue lui eût peut-être été, comme à sa mère, mortellement funeste.

À dater de ce cruel et suprême moment, Calixte eut comme un secret effroi de son père, et Sombreval put deviner à certains frémissements de sa fille, quand il lui prenait sa main pâle, — car la virginité de cette enfant malade n’avait rien de rose, pas même les bras, — à certaines contractions d’horreur éphémère, qu’une pensée muette jetait dans son sourire, que l’abbé Hugon avait tout dit.

Aussi, parfaitement sûr de cela, il ne posa à Calixte aucune question directe ; il n’essaya pour lui-même aucune justification, aucune explication de sa conduite. Elle aussi se tut. Et pourquoi auraient-ils parlé ? Ils se savaient tous les deux. Les années vinrent et passèrent, amenant des événements de toute sorte et leurs mille changements accoutumés.

Le beau-père de Sombreval mourut. Il resta seul avec sa fille. La névrose dont elle était atteinte multiplia ses phénomènes et finit par dépayser le savoir et le coup d’œil des médecins de l’Europe les plus renommés. Ils désespérèrent de cette jeune fille.

Est-ce à cause de cette désespérance que Jean Sombreval, dont la science était colossale et qui entreprit de guérir lui-même sa chère Calixte, pensa à se retirer et à s’enfermer avec elle dans une campagne solitaire où il pût lui prodiguer, sans distraction, les soins qui devaient la sauver ?…

Seulement, s’il en était ainsi, et pourquoi non ? de toutes les campagnes qu’il pouvait acheter, pourquoi choisissait-il le Quesnay, c’est-à-dire précisément celle où depuis dix-huit ans son nom croupissait, sans périr, sous le déshonneur, l’exécration et la honte ?… Voilà ce qui, dans le temps, fut un problème insoluble de cœur humain, pour les gens sages, et ce que ne purent jamais pleinement savoir les gens curieux.

II

ais ce qui ne fut pénétré ou su par personne, Jeanne Roussel prétendait, à bien des années de là, le savoir, et elle le racontait — quelquefois — rarement — car elle n’aimait pas cette histoire ; et quand elle la racontait, elle ne disait point de qui elle la tenait, et je ne crois pas qu’elle l’ait dit jamais, mais enfin elle la racontait et d’un ton si étrangement puissant et si sûr de son dire, qu’on la croyait et que même il était impossible de ne pas la croire.

Eh bien, à ce soir-là, — disait Jeanne Roussel, — où Jean Sombreval arrêta le marché du Quesnay, dans l’étude de maître Tizonnet, notaire, et lui commanda l’acte de vente sous le plus bref délai possible, car il était pressé, — il sortit sans avoir rien pris (chose anti-normande ! maître Tizonnet n’ayant pas osé l’inviter à se rafraîchir), et il tira droit du côté de la terre qu’il venait d’acheter.

La nuit commençait à se répandre, mais il faisait encore une goutte de jour qu’elle n’avait pas noyée dans son envahissante obscurité. Il résultait de cela un crépuscule qui faisait paraître les chemins plus blancs et les haies plus sombres… Quoiqu’il y eût plus de vingt ans que Jean Sombreval n’eût passé par les chemins qu’il enfilait, ce soir-là, d’un pied où l’on sentait encore le muscle de l’ancien marcheur, il ne se trompa point d’un seul pas aux carrefours qui, à certains endroits, courbaient ou étoilaient la route.

À cette époque-là, les chemins changeaient peu. À cela près de quelques ornières que le poids des charrettes gravait, comme une ride de plus, sur une vieille surface, ou encore de quelque effondrement de terrain, ici ou là ; de quelque mare survenue entre deux pentes et dans laquelle l’ocre et la glaise se dissolvaient tristement en silence, les chemins restaient de longues années ce qu’autrefois on les avait vus.

À travers les incertaines et fraîches brumes de ce jour baissant, Jean Sombreval reconnaissait jusqu’aux cailloux contre lesquels il avait buté dans sa jeunesse, mais il ne s’arrêtait pas à les contempler, en rêvant. Il marchait vite : le fermier du Quesnay pouvait être couché — car c’était la saison de l’année où, dans les fermes, on se couchait avec le jour. — Et puis, il y avait peut-être une raison pour qu’il fût bien aise d’avoir dépassé un certain point de la route qu’il connaissait bien…

Ce point, il allait y toucher tout à l’heure. C’était un petit tertre de gazon, placé au centre de trois chemins qui s’entre-croisaient, et sur lequel s’élevait jadis une croix en carreau, — sorte de pierre blanche et tendre, particulière au pays. Quand il était jeune et fervent, il avait prié devant cette croix. Il s’était beaucoup agenouillé au pied, dans ce temps où son âme était blanche comme elle.

Force du souvenir ! il y pensait… Il espérait bien que la Révolution avait jeté bas cette croix de pierre… et de fait, elle l’avait renversée, mais la dévotion des hameaux voisins l’avait remplacée par une croix d’un bois très grossier, qu’il aperçut, noire et décharnée, comme un spectre de l’autre croix, dans les ombres tombantes… Il ne s’arrêta point à la regarder, mais il passa devant, de son pas ordinaire, sans le hâter ni le ralentir.

C’était une âme perdue, mais ce n’était ni un fanfaron ni un lâche. Il ne croyait plus à Dieu, mais il ne le bravait pas… Quand, tout à coup, une voix qui semblait venir du tertre, où se dressait la croix, dit très haut, d’un ton d’ironie calme et mordante :

— Tu t’en vas donc au Quesnay, l’abbé Sombreval ?

Ceci l’arrêta court. — Il était arrivé de la ville de…, distante de quatre lieues du bourg de S…, dans l’après-midi. Il était venu à cheval et n’avait, au bourg dont il sortait, parlé à personne, si ce n’est au garçon d’écurie de l’Hôtel de la Victoire, chez Picot, et à maître Tizonnet, le notaire, qui d’ailleurs ne l’aurait pas reconnu, s’il ne lui avait pas décliné son nom. Il pouvait donc se croire parfaitement inconnu dans le pays.

D’un autre côté, excepté à Tizonnet, — il n’y avait qu’un moment, — il n’avait dit à âme qui vive son projet d’acheter la terre du Quesnay. Il devait donc y avoir pour lui quelque chose d’effrayant dans cette voix qui lui jetait insolemment son nom en pleine route, et qui lui disait si bien où, présentement, il s’en allait.

Mais il ne fut pas effrayé, car, malgré son incognito et son silence, il savait, à n’en pouvoir douter, qu’il existait dans le pays une personne, une personne seule, il est vrai, qui l’attendait depuis que le Quesnay était sans maîtres.

Seulement, que cette personne fût précisément là, à cette heure de vesprée tardive, et le reconnût après vingt ans qu’elle ne l’avait vu, comme il longeait ainsi les haies et se coulait dans l’ombre, c’était plus qu’étonnant, en vérité !

— Oh ! il n’y a qu’elle qui puisse me reconnaître, — fit-il tout haut, en plongeant de ses yeux fauves, dont l’âge n’avait diminué ni l’ardeur ni la portée, du côté de ce tertre qu’il ne s’était pas soucié de regarder.

— Et il n’y a, — dit la voix, — que Jean Sombreval, l’ancien prêtre, qui puisse passer la tête couverte devant la croix du Sauveur des hommes, sans y prendre plus garde que la bête qui passe, en paissant !

Et Sombreval vit alors au pied de la croix de bois et sur les tronçons du carreau renversé, qui avaient été la croix de pierre, une forme humaine, — une femme assise dont on ne distinguait alors ni vêtements ni le visage, tant il commençait de faire noir !

— Tu n’as pas menti, la Malgaigne, — dit Jean Sombreval, — car tu ne peux être que la Malgaigne, toi qui viens de parler et qui sais si bien qui je suis et où je vais à cette heure. Oui, c’est moi ! Jean Sombreval, qui passe et qui vas au Quesnay, à cette terre dont ne voulait personne et qui m’appartient, de ce soir !

— Vrai ! l’as-tu enfin ? Est-ce fini ?… dit-elle, comme si une anxiété, pleine d’impatience, l’avait dévorée depuis bien longtemps.

— Oui, c’est fini ! dit Sombreval. La chose a eu lieu comme tu l’avais vue, la Malgaigne !

— C’est à faire trembler, interrompit la femme. Toute ma vie, j’ai espéré que je m’étais trompée et que le démon s’était joué de nous deux… Mais c’est Dieu plutôt qui va se jouer de nous d’une manière terrible… Toi, le maître du Quesnay, Sombreval !

— Aussi réellement que tu l’as vu sous le porche de l’église de Taillepied, le jour que le tonnerre tomba sur la tour — dit Sombreval. — J’ai passé ma vie à me moquer de cela et à y penser. C’est une chose étrange ! La pensée en a toujours été plus forte en moi que la moquerie. À force d’y penser, sans doute, j’ai fini par faire ce que tu avais prédit, la Malgaigne. J’ai acheté le Quesnay, moi, Jean Gourgue Sombreval, le paysan, la veste rousse, qui ai tant de fois rôdé, pieds nus dans la crotte, au bord de son étang, pendant mon enfance, et qui ai tant rêvé la vie des maîtres, en regardant ses murs !

— Il y a bien de ton ancien orgueil là-dedans…, dit la Malgaigne. Mais, si tu n’as pu faire autrement que d’acheter le Quesnay, au moins, n’y vis pas ! Ils disent que tu as un grand esprit et un grand savoir, quoique tu te sois mal servi de l’un et de l’autre, mais crois-en la Malgaigne, si tu peux ! Crois-en celle qui t’eût épargné bien des fautes, si tu l’avais crue. Ne montre pas dans le lit vermoulu des Du Quesnay un crime plus grand que tous leurs vices. Ne t’en viens pas dans un pays où tu es encore plus honni qu’eux… où l’on se signe quand, par hasard, on parle de toi ! Dieu t’a donc crevé les yeux, les oreilles, l’entendement, tout ! Tu veux donc vivre dans ton château comme le crapaud dans sa pierre ! Moi qui ne bouge plus guère de ma bijude, je suis venue ici ce soir, poussée par un instinct. Les moineaux sentent le faucon dans l’air sans le voir, et ils se hérissent… Moi, je sentais dans l’air Sombreval, et tu vois, je me suis trouvée juste sur ton chemin, encore une fois, Sombreval ! Encore une fois inutile ! Car je te connais, tu n’as pas changé ! Tu es le même qu’il y a vingt ans, quand tu marchas par-dessus mon corps que je mis en travers de ma porte pour t’empêcher d’aller à la perdition ! Tu marcherais peut-être encore par-dessus moi — ce soir — si je me mettais en travers du chemin que tu suis !

— Oui ! — dit Sombreval avec l’horrible sécheresse d’une résolution qui ne peut plus être ébranlée ni par raison humaine ni par raison divine, — et il tourna le dos à celle qu’il avait appelée la Malgaigne, et il s’en alla au Quesnay.

Voilà ce que racontait Jeanne Roussel. Mais, pour bien le comprendre, il faut dire aussi ce qu’elle ajoutait. Cette vieille femme, cette Malgaigne, rencontrée si singulièrement à la croix des Trois-Chemins par Jean Sombreval, était une ancienne fileuse, voisine du clos au père Sombreval, et qui l’avait aidé à élever son dernier enfant.

Le père Sombreval était un veuvier, comme on dit dans le pays. Perpétuellement à la charrue, il avait eu besoin d’une main de femme à la maison pour décrasser le visage de singe du petit Jean avec le bas de son tablier et peigner sa chevelure crépue.

La Malgaigne, qui fut cette main-là, n’avait jamais pu trouver dans les dix-sept paroisses dépendant du bourg de S… un garçon assez intrépidement dégourdi pour l’épouser soi-disant parce qu’elle était un brin sorcière. Telle était du moins l’opinion de plus d’une commère dans les fermes, — de la lande des Hériques au Gripois.

Quand Jean Sombreval attrapa ses quinze ans et fut mis en camérie au bourg de S… elle avait, elle, dépassé plus de la moitié de sa vie. Aux vacances, lorsqu’il revenait au clos, il ne manquait pas d’aller voisiner chez la Malgaigne : mais, si elle aimait son espèce de nourrisson, elle ne se souciait ni des livres qu’il avait toujours à la main et dans les feuilles desquels il plongeait son vaste front pensif, ni des ambitions dont elle sentait la flamme couvant, à travers ce jeune homme, comme on sent à travers une cloison la chaleur d’une chambre qui serait en feu.

Cela devint même si fort, l’horreur dont elle se prit contre les livres et les études de Jean, que lui, qui alors étudiait presque malgré son père, crut longtemps que le vieux Sombreval induisait sournoisement la Malgaigne à le dégoûter de ses travaux.

C’était peut-être vrai, peut-être faux, que cette idée ! mais toujours est-il qu’elle se tuait à lui répéter sur tous les tons : « Tu travailles à ton malheur, Jean ! Tu maçonnes sur ton dos un édifice qui t’écrasera comme Samson, mais qui n’écrasera pas tes ennemis ! »

Or, un jour de certaine année, pendant les vacances, où elle s’était montrée plus acharnée que jamais contre les livres et les études de Jeanotin, comme elle l’appelait par mignonnerie, par manière de caresse, ils allèrent tous deux rôder du côté de Taillepied, qui n’était pas loin de leurs chaumières ; et toujours elle le harcelant à propos de ses livreries, et lui s’échauffant contre ses reproches, il s’impatienta tout à fait, le bouillant jeune homme ! et, poussé à l’extrême, il finit par la mettre au défi, puisqu’elle en voyait si long et que d’aucuns la croyaient sorcière, de lui dire, une bonne fois pour toutes, ce qui arriverait de ses goûts d’apprendre et de son avenir.

Elle ne put, à ce qu’il paraît, résister à ce défi… sans y répondre, et elle dit à Jean d’aller chercher de l’eau plein son écuelle, à la première mare qu’il rencontrerait au bas du mont, tandis qu’elle chercherait des herbes dont elle avait besoin pour faire son charme.

Il y alla donc et, quand il revint, elle l’entraîna sous le porche de l’église de Taillepied, qui couronne la cime verte de ce mont, lequel a, comme on sait, la forme d’un œuf coupé par la moitié, et préoccupés ou plutôt possédés tous deux d’une curiosité qui leur fit oublier qu’ils étaient sous la porte de la maison de Dieu, elle attacha, après bien des simagrées effrayantes, ses deux yeux blancs sur l’eau charmée qui frissonnait comme si un feu avait été dissous, et elle dit à Jean « qu’elle le voyait prêtre, — puis marié, — et puis possesseur du Quesnay (or, à ce moment-là, les Du Quesnay étaient encore dans l’opulence, et personne ne pensait à leur ruine), — enfin que l’eau lui serait funeste et qu’il y trouverait sa fin ».

Jean se mit à rire de cette prédiction, mais ce qui lui renfonça le rire dans la gorge, — disait Jeanne Roussel, — fut la foudre qui tout à coup tomba sur la tour du clocher et le coupa à moitié de sa hauteur aussi net que la serpette du jardinier coupe une asperge.

Un orage s’était formé, rapide, pendant qu’ils étaient sous le porche de l’église fermée à la clef, comme toutes les églises dans les campagnes… Ils se crurent perdus, car les pierres de la tour roulèrent jusqu’à eux sous le porche.

Ce coup de tonnerre leur sembla comme un avertissement de Dieu. Du moins fut-ce à dater de ce grand péril que la Malgaigne renonça à ses sorcelleries et qu’on la revit aux églises où depuis longtemps on ne la voyait plus. Seulement, toute pieuse qu’elle fût redevenue, elle resta toujours sous l’impression de ce qu’elle disait avoir vu dans son eau charmée et cela lui fut une raison de plus pour supplier Jean, à mains jointes, de renoncer à ses lectures et à ses ambitions : mais, — ajoutait encore Jeanne Roussel, — rien n’y fit, pas même, quand il voulut partir pour le séminaire, de se coucher comme une chienne, à travers le seuil, pour l’empêcher de sortir… C’était la scène sublime de la légende de saint Colomban retournée.

En effet, si lui, le beau Saint des forêts de la verte Irlande, passa sur le corps de sa mère, ce fut pour aller à la gloire du ciel parmi les hommes, tandis que Jean Sombreval… l’abbé Sombreval…, on ne savait que trop où il était allé !

Cependant il atteignit bientôt le Quesnay. On n’y voyait plus : la nuit était complètement venue. L’étang, qui dans toute saison était couvert d’une mousse verte, n’envoyait pas dans les ténèbres de ces reflets d’acier que l’eau jette parfois sous un ciel de nuit.

Sombreval en devina plutôt la place qu’il ne put la voir, mais il s’arrêta pourtant pour la contempler, comme s’il la voyait. Il se rappelait qu’il n’y avait point de parapet à ce traître bout de route, et, la prédiction de la Malgaigne lui montant à la tête, il recula de quelques pas. Jusque-là elle avait vu si clair !

III

’étang dépassé, Sombreval gagna le château, dont il ouvrit la grille sans sonner. Il était chez lui déjà ! Il y arrivait mystérieusement et tranquillement comme un maître qu’on n’attendait pas… Et de fait on n’attendait pas celui-là chez le fermier, Jacques Herpin, dont il poussa la porte sans que les chiens eussent seulement grogné.

Et il se trouva de plain-pied dans la cuisine de Jacques Herpin, grande pièce noire et terrée que la fumée avait bistrée aux vitres et aux murs, autrefois blanchis à la chaux, et qui n’était alors éclairée — mais qui l’était vigoureusement de bas en haut — que par un vaste feu de pommier et de fagot allumé sous une grosse marmite où bouillait le souper des gens. Il n’y avait autour de ce feu que le vieux Herpin, assis ou plutôt accroupi sur un tabouret — une chaise dont on avait coupé les pieds — lequel Herpin ressemblait, pour la gravité, à un vieux hibou qui rêvait, et, comme le hibou, clignait ses yeux ronds à cette vive lumière qui lui venait du feu.

Sa femme, la jupe relevée et nouée derrière elle, allait et venait et sabotait autour de sa marmite, qu’elle écumait de minute en minute et sous laquelle elle rapprochait les tisons croulés. À genoux dans un coin, une servante, au chignon défait et aux bras rouges comme de l’écarlate, frottait le cuivre d’une poêle à bouillie.

Une autre, plus jeune et moins robuste, coupait le pain de la soupe, au bord de la table. Les deux fils qu’on attendait pour la tremper étaient l’un à l’écurie, l’autre à l’étable. Un vieux scieur de long, qui s’appelait Giot, et le couvreur en paille Livois, connu comme Giot de toute la contrée, étaient assis, genou à genou, sur la bancelle de la table.

Ils dirent, à quelques jours de là, qu’ils furent les premiers à reconnaître Jean Sombreval quand il entra, car ils avaient joué bien des fois avec lui à la quillebote dans leur jeunesse, et avant qu’il fût au séminaire : mais ils ne soufflèrent mot. Sa seule vue fit sur eux l’effet de la vue du Démon.

Du reste, Sombreval dit ce qu’il était sans barguigner, — racontèrent-ils, — et il tendit à Jacques Herpin la lettre du notaire de S… qui lui mandait que le Quesnay était vendu. Or, si le petit Tizonnet avait été presque effrayé en voyant tomber chez lui, à la brune, ce sinistre acquéreur d’une terre qui semblait devoir passer en de pires mains que celles qui jusque-là l’avaient possédée, Jacques Herpin ne fut pas moins désagréablement surpris en voyant le maître avec lequel il allait avoir à compter.

Depuis que la terre était affichée, et même sous le dernier des Du Quesnay, lequel avait l’apathie des gens ruinés, qui se sentent perdus, Jacques Herpin, dit la Main-Crochue, régnait au château et sur la terre et y faisait royalement ses orges : mais avec l’homme qui venait d’entrer tout à coup sous les poutres de sa cuisine et qui s’annonçait comme le maître de céans désormais, il comprit fort bien qu’il aurait un houblon plus amer à brasser qu’avec le bonhomme Du Quesnay, le dernier Roi Fainéant de sa triste race, cloué et roulé par sa goutte et par la paresse dans son fauteuil de basane et sa redingote de molleton blanc. Quoique maître Jacques Herpin fût, comme tout paysan bas-normand, un esprit lent et à pas de bœuf, cette pensée-là ne mit pas grand temps à faire le tour de sa caboche. Dès qu’il eut jeté deux ou trois regards obliques à Sombreval, il sentit tout de suite quel homme c’était.

Jean Sombreval, en effet, quoiqu’il approchât de la soixantaine, suait encore cette force que les gens du peuple respectent. Sa figure osseuse, labourée de rides, où l’endurcissement de l’âme avait mis le calus d’une volonté de fer, forgée à froid ; ses yeux, — deux vrais coups de hache qui tombaient sur vous, en brillant, — ses sourcils grisonnants et touffus dans lesquels se cachait un monde de pensées, toutes ces choses faisaient de sa personne un ensemble difficile à braver et même à regarder avec indifférence.

Appuyé sur son bâton de houx à nœuds, revêtu de cette espèce de redingote de voyage, croisée sur la poitrine et à col droit, que l’on appelait en ce temps-là une redingote à la saxonne, avec son charivari de coutil à mille raies blanches et vertes et à gros boutons d’os blanc qu’il n’avait pas défait, en descendant de cheval à S…, il ne rappelait guère l’ancien et jeune abbé qui avait fait autrefois l’édification du canton de S… et de ses dix-sept paroisses ! Et qui même aurait dit que cet homme-là eût été jamais un prêtre ?

Lorsque la lampe fut allumée et que Jacques Herpin se fut mis à lire la lettre de maître Tizonnet, Livois et Giot se montrèrent du coin de l’œil leur ancien camarade de quillebote. Il venait d’ôter son chapeau, couvert d’une toile cirée contre la pluie, et il passait sa main musclée sur son grand front soucieux.

Les cheveux boulus qui l’ombrageaient étaient plus noirs que gris encore, mais le temps, cet atroce railleur, avait dégarni le sommet de cette tête, et y avait exactement dessiné une tonsure que Giot montra tout bas à Livois, en le poussant du coude : « En v’là une, du moins, dit le scieur de long, qu’il ne pourra pas effacer ! »

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