Un prêtre marié (page 25)
Calixte ne sortait jamais de sa rigidité cataleptique pour rentrer, de plain-pied, dans la vie normale. Elle passait toujours par un état de somnambulisme intermédiaire, plus effrayant que la catalepsie elle-même, car la catalepsie figure tout simplement la mort, qui est un phénomène naturel, tandis que le somnambulisme, où la mort présente tous les caractères de la vie et même d’une vie supérieure, est le renversement de tous les phénomènes naturels, du moins de ceux-là que nous connaissons.
Une fois tombée en somnambulisme, Calixte pouvait sortir de son lit et se livrer à tous les actes incompréhensibles de cet état resté encore jusqu’à cette heure, malgré le progrès de la science, si profondément mystérieux. Vous vous rappelez qu’un soir on l’avait surprise sur les bords de l’étang, pieds nus, marchant où tout être humain, réduit à ses seules forces naturelles, aurait glissé et serait tombé au fond du gouffre.
Une autre fois, on l’avait aperçue escaladant les murs du château et se risquant, avec une lucide adresse, sur cette ligne, étroite comme une corde, que forment, en se rejoignant, les deux côtés du toit, adossés l’un à l’autre, entre les cheminées et les girouettes… Phénomènes qui n’étonnent plus maintenant, tant l’état nerveux du monde, surexcité par une civilisation excessive, a changé en un demi-siècle ! mais qui, alors inconnus, n’avaient qu’un nom dans cette contrée chrétienne et simple : — « la punition de Sombreval. »
Néel, qui ne voyait que Calixte, ne pensait pas à ses lèvres saignantes et blessées. Il se révoltait contre sa violence. Il s’accusait de cruauté. Il se disait qu’à peine Sombreval parti, il payait la confiance de ce père en abattant le mal sur son enfant, et il ne savait même pas combien de temps durerait ce mal dont il était la cause ! Il éprouvait la plus grande douleur de la vie, le remords d’avoir fait à un être adoré un mal irréparable, sur lequel il ne pouvait rien. Il voulut se persuader pourtant que cette crise n’était qu’un évanouissement ordinaire, et il resta auprès du lit de la jeune fille avec les deux noirs qu’il avait appelés, espérant toujours qu’elle reprendrait connaissance et qu’il pourrait, avant de retourner à Néhou, lui demander pardon de la violence qu’il se reprochait.
Mais les heures s’écoulèrent sans amener aucun changement dans l’état de prostration et d’insensibilité de Calixte, et Néel atteignit le matin sans avoir surpris un seul battement d’artères qui pût faire croire que la jeune fille ne fût pas morte. « Si pourtant je l’avais tuée ! » se disait-il en s’épouvantant de cet état, si semblable à la mort, dans lequel il l’avait fait tomber ; et, pour ne pas devenir complètement insensé, il avait eu besoin de se rappeler ce qu’il savait de la maladie de Calixte et tout ce que lui en avait dit Sombreval.
Brisé par les émotions de cette nuit, ivre de douleur, d’impatience et d’anxiété, car il n’était jamais possible de prévoir le temps que devaient durer les crises de Calixte, obligé de retourner à Néhou quelques heures, il quitta le Quesnay aux premières blancheurs de l’aube et dit à Pépé et à Ismène qu’il reviendrait dans la journée. Il était sûr de la fidélité animale de ces êtres superstitieux et reconnaissants, qui d’ailleurs aimaient Calixte, à leur manière, et qui croyaient qu’absent, Sombreval n’en avait pas moins l’œil sur eux.
Quand il revint au Quesnay, peu de temps après, il les retrouva à la même place, aussi immobiles que Calixte elle-même, accroupis sur le tapis, comme deux idoles noires, silencieux et consternés, comme ils l’étaient toujours quand la jeune fille avait ces crises qu’ils imputaient peut-être à quelque démon. L’homme se tenait le front dans ses mains et les coudes sur les genoux et suivait, de ses yeux pesants et dilatés, les mouvements de sa femme, rafraîchissant le visage de Calixte avec un éventail de plumes et en chassant, de temps à autre, quelque mouche qui s’en venait bourdonnant de la vitre et qui prenait, sans doute, cette pâle et ronde joue pour une fleur…
Le silence qui pesait dans ce salon très vaste était presque religieux. Il semblait qu’on y gardât une morte ; et cette idée de mort devenait une inquiétude qui allait s’accroître d’heure en heure et qui commençait à s’acharner sur le cœur de Néel… Lui, il entrait dans ce grand salon comme il serait entré dans une église. Il interrogeait ce pouls qui ne battait plus. Il prenait cette main de marbre froid, sur laquelle il ne posait même pas ses lèvres blessées, cette main qu’il aurait peut-être embrassée si Calixte avait eu sa connaissance, mais que, dans la délicatesse de son amour, il aurait cru profaner en la baisant alors qu’elle ne pouvait plus la lui refuser.
Quelquefois il priait pour que cette crise ne durât pas, mais il priait mal, car le Dieu de sa vie était sur ce lit, le Dieu qui lui avait pris l’âme, cette âme qu’il nous faut toute pour bien prier ! Il vint plusieurs fois dans la journée ; il vint aussi la nuit suivante. Dans ce singulier château, gardé par la terreur et la répulsion qu’inspirait Sombreval, la grande barrière de la cour restait toujours ouverte, et la porte vitrée du perron ne se barrait pas. Néel, qui connaissait les êtres de cette maison par lui si hantée, y pénétrait à toute heure sans le moindre obstacle. Il entrait, la nuit, d’un pied sûr, à tâtons, dans le vestibule et allait au salon, où il trouvait le même silence, la même immobilité et les mêmes attitudes qu’il y avait laissés quand il en était sorti. Il n’y avait que le jour de moins et une lueur de lampe de plus.
Alors il s’informait, disait quelques mots à ces deux noirs qu’on eût dits figés près de cette blanche jeune fille morte, — puis il recommençait de se pencher sur ce visage où il cherchait deux vies, — celle de Calixte et la sienne, — s’asseyait, l’admirait encore, cet être d’une beauté si pure qu’on aurait dit que l’âme qui l’avait quittée se réfléchissait dans cette beauté pure, du haut du ciel ! Enfin, de la fille passant au père, il songeait longuement à Sombreval, à cet hypocrite sublime et effrayant dont seul il savait le secret, et qui, là-bas, où il était, ne se doutait guère que Calixte était retombée dans une de ses crises contre lesquelles il avait lutté comme on lutte contre un ennemi abhorré, — et qui avait été vaincu.
Le soir du troisième jour, il ne revint pas seul. Il amena l’abbé Méautis. L’abbé était la seule personne à qui Néel pût parler du Quesnay et de Calixte, et il mit l’âpre bonheur de s’accuser, que connaissent les âmes repentantes, à dire au prêtre le crime de violence qu’il avait commis. Néel ne cacha même point à l’abbé le sujet de la colère qu’il avait montrée devant Calixte. Seulement l’âme pieuse du prêtre, ravie de voir sa chère pénitente persister dans la résolution qu’elle avait prise d’accomplir son sacrifice à Dieu, cacha sa joie au pauvre Néel. Le saint curé aimait Calixte pour le ciel, et il préférait la voir monter au rang des Anges sur l’échelle sanglante des sacrifices à la voir rester sur terre, mariée à Néel et heureuse du bonheur le plus légitime et le plus pur… D’ailleurs, d’un tact trop fin pour donner à Néel un conseil que Néel ne lui demandait pas, il ne lui dit point que le mariage rêvé avec cette fille vouée à Dieu était impossible et qu’il n’avait plus qu’à épouser la fiancée choisie par son père, cette belle et grande fille dont tout le pays plaignait l’abandon. L’abbé Méautis renferma en lui ses pensées.
Pour y faire diversion, il parla de ce jour, à la veille duquel ils étaient ; de ce jour qui devait être une fête dans le cœur de Calixte et que probablement elle ne verrait pas. C’était, en effet, le lendemain que le curé devait apprendre à sa paroisse, du haut de la chaire de Néhou, la conversion de Sombreval. Cette douceur chrétienne de prier pour son père, en communauté avec les fidèles, Dieu l’ôtait à Calixte, et si le saint prêtre n’en murmurait pas contre Dieu dans l’optimisme de sa foi, il s’en affligeait pour Calixte. Il savait combien elle regretterait de n’avoir pas vu ce moment où l’on aurait proclamé le retour à Dieu de son père, et où les yeux durs de ces paysans, toujours armés et méprisants, se désarmeraient de leur dureté et se tourneraient vers elle, avec respect et sympathie, pour la première fois.
Et les prévisions du curé se réalisèrent. Calixte, dont la crise continua, ne put être à l’église, le lendemain. Quoique Sombreval fût parti, il y avait près de quatre jours, rien n’avait transpiré de son départ dont la cause, dite par le curé en pleine chaire, frappa d’étonnement les paysans comme si la main de Dieu fût sortie visiblement du Tabernacle et eût projeté son ombre gigantesque sur la voûte de leur église. Malgré l’incrédulité à laquelle on était disposé à l’encontre d’un événement aussi peu attendu et avec un homme aussi perdu dans l’opinion que Sombreval, le lieu dans lequel cet événement était annoncé, la bouche qui l’annonçait, tout obligeait à croire… et les plus têtus baissèrent la tête, au lieu de la branler aux paroles de joie et de réconciliation que prononça l’abbé Méautis !
Avec l’adresse d’un homme qui sait comment se manient les âmes, l’abbé, ce jour-là, commença le travail qu’il avait promis à Sombreval de faire sur l’opinion, dans l’intérêt de Calixte, la calomniée. Il dit que les vertus de la fille, qui ne l’avaient pas toujours défendue contre des pensées et des paroles outrageantes, mais qu’il avait, lui, plus qu’un autre, pu apprécier, avaient enfin obtenu de Dieu pour son père la grâce d’une conversion qui devait remplacer par l’édification un grand scandale… Il ne pesa pas sur cette première impression… Il savait que ce premier coup dans les esprits devait être porté moins fort que juste. Et d’ailleurs, pourquoi aurait-il insisté ? Avec l’immense place que tenait Sombreval dans l’imagination publique, il aurait toujours bien l’occasion d’y revenir.
Est-ce que les quelques mots qu’il venait de prononcer n’auraient pas pour échos toutes les chaires des paroisses voisines et ne seraient pas commentés dans tous les cimetières d’alentour ? En ce temps-là, dans la presqu’île du Cotentin, l’opinion publique s’ébauchait, avant ou après les offices, dans les cimetières qui ceignaient l’église, pour s’achever sous les tentes des Assemblées et les poutres des cabarets. Tous les dimanches, avant et après la messe, mais plus particulièrement après les vêpres, des groupes se formaient, en grand nombre, parmi ces paysans, dispersés toute la semaine dans les champs, et ils restaient à deviser, comme ils disaient, les hommes debout entre eux, et les femmes entre elles, assises sur le talon de leurs sabots dans l’herbe haute et verdoyante de toutes ces tombes ou sur la barre peinte en ocre, des échaliers ; et le soleil couchant, longtemps encore après complies, éclairait, de ses rougeurs mélancoliques, les derniers de ces groupes attardés.
Or, le soir de ce dimanche-là, ils venaient tous de disparaître. Le dernier s’était lentement égrené et les deux personnes auxquelles il s’était enfin réduit avaient tourné derrière l’épine qui surmontait le petit mur du funèbre enclos pour aller jouer une partie de quilles, à quelques pas de là, à la Corne-Verte. Le cimetière paraissait n’avoir plus en son enceinte âme qui vive, quoiqu’il y eût encore une personne cachée (car elle était assise à terre) par le seul tombeau qui dominât, de son granit bleuâtre, toutes ces tombes de gazon, semblables aux vagues figées d’une mer immobile.
Ce tombeau était celui de la mère de Néel, cette blanche Polonaise, ce beau grèbe du Nord qui était venu mourir aux marais de Néhou après que l’émigration fut rentrée… La Révolution, qui avait pris aux nobles même leurs sépultures, ne permettait pas qu’on les enterrât sous leurs bancs d’église ou dans leurs caveaux de famille, et Casimire-Gaëtane, deux fois expatriée, reposait au milieu de ces humbles poussières qui n’étaient pas les cendres des siens… La personne assise par terre dans l’ombre projetée du tombeau que le soleil couchant allongeait, était l’éternelle rôdeuse de cette histoire.
C’était la grande Malgaigne. Elle avait remarqué l’absence de Calixte à l’église le matin. Elle avait deviné que la jeune fille était malade pour n’être pas venue rendre grâces à Dieu, un pareil jour, et elle croyait bien qu’après les vêpres l’abbé Méautis descendrait, tout en disant son bréviaire, les pentes de la butte qui conduisaient au Quesnay. Elle avait résolu de parler à l’abbé Méautis, comme elle avait parlé à Néel, qui n’avait pas voulu la croire ! Aussi, quand elle l’entendit fermer son église à la clef, se leva-t-elle et alla-t-elle au prêtre, qui tressaillit en se retournant, car il se croyait seul.
— Vous tressautez, monsieur le curé, fit-elle. Il y a donc quelque chose qui vous avertit que je suis un oiseau de mauvais augure ?…
— Qu’y a-t-il donc, la Malgaigne ? — dit l’abbé de sa voix douce, mais troublé déjà. Il était ému de l’air solennel de la vieille et de ses mains tremblantes qui n’avaient jamais ainsi tremblé sur son bâton d’épine, mais aussi déjà il était tout prêt à la résignation et à la pitié.
— Il y a, dit-elle, que la chaire de vérité a retenti, ce matin, d’un mensonge, monsieur le curé, et que c’est vous, vous la sainteté même, qui l’avez prononcé d’une bouche innocente. Sombreval, soi-disant parti pour Coutances, touché de la grâce et voulant reprendre sa prêtrise, est une fausse dierie, qui, d’à matin, gagne par tout le pays et qui aura fait, ce soir, combien de lieues ? Et cependant, c’est un abusement ! Sombreval vous a menti à tous ! à vous, — à sa fille, — à monsieur Néel, mais il n’a pas changé !
— Folle ! alla pour dire l’abbé, — mais il s’arrêta devant ce mot cruel qui exprimait le malheur de toute sa vie. Au moins, ne parlez pas si haut, reprit-il après un silence. Ce mur n’est ni élevé ni épais, et les passants peuvent vous entendre dans le chemin qui est à côté.
— Et quand tout Néhou entendrait ! — fit-elle. Il vous a bien entendu, à matin, monsieur le curé ! Est-ce que la vérité n’est pas toujours connue ?… Est-ce qu’elle ne crève pas toujours la toile des menteries dans laquelle on veut l’envelopper ?… Ah ! monsieur le curé, si vous laissez s’accomplir le nouveau sacrilège que Sombreval veut ajouter à l’autre, est-ce que vous croyez que Dieu, un jour, ne lui brisera pas dans les dents le calice dont il va faire une jouerie, par furie d’amour pour son enfant ?
— Mais qui vous a dit de pareilles choses, la Malgaigne ? demanda l’abbé, sévère comme il l’était toujours quand il rencontrait cette tenace exaltation dont il connaissait la réponse.
— Mes Voix ! fit-elle.
— Oui, toujours vos visions ! dit le prêtre avec la commisération pleine de mélancolie qu’il avait pour toutes les démences, ce pauvre fils de folle affligé. — Mais, ma vieille Malgaigne, j’aime mieux croire à ce que j’ai vu qu’à ce que vous entendez, le soir, dans les ramures du Bocquenay. C’est vrai, — ajouta-t-il rêveusement, — que les âmes ne sont pas transparentes, mais j’aime mieux croire à Sombreval qu’à vous !
Et comme importuné et presque impatienté par cette hallucinée, il fit un geste pour passer en l’écartant, quand elle, très grave et très recueillie :
— Mais il ne s’agit plus de Sombreval ! — dit-elle. — Mais lui, Sombreval, est damné ! Calixte est morte ! Néel de Néhou, marié avec elle dans la mort ! Ils sont tous perdus ! Quand en plein jour, en plein midi, je me retourne dans la lande au Rompu et que je cherche le Quesnay à sa place ordinaire dans la vallée, il n’y est plus ! Il a fondu. Je n’en avise pas même une pierre. L’étang même n’a plus figure d’eau. L’herbe y croît comme dans une prairie. Ah ! il ne s’agit plus du Quesnay, ni de Sombreval, ni de sa fille, ni de monsieur Néel, ni de choses, ni de créatures ! Il s’agit de Dieu, monsieur le curé ! Oui, de Dieu, insista-t-elle, s’élevant tout à coup aux yeux du prêtre, comme si elle se fût fait de ce grand mot de Dieu un escabeau, qui, physiquement, la grandissait, — oh ! monsieur le curé, vous le prêtre de Jésus-Christ, vous allez donc laisser profaner et pour combien de fois, le corps et le sang de Notre-Seigneur par celui qui jusqu’ici ne l’avait encore que renié ? Et rien ne vous crie dans le cœur quand vous souffrez qu’une telle profanation s’accomplisse : « Rappelle-toi l’hostie de Salsouëf ! »
Et elle s’arrêta sur ce mot qu’elle lui avait lancé, sûre que c’était une foudre… et que, s’il n’en était pas terrassé, il en emporterait au moins l’éclair ! Elle ne se trompait pas. Un tel mot pour le prêtre avait subitement détruit, effacé l’hallucinée. Pour lui, il n’y avait plus là de visionnaire ; il n’y avait que la chrétienne qui était le fond de cette âme troublée et dont lui, confesseur de cette âme, connaissait la grande foi…
La circonstance que la Malgaigne venait d’évoquer, rappelait à l’abbé Méautis un fait de sa jeunesse accompli avec la simplicité héroïque d’une âme comme la sienne. C’était dans les premières années de son ministère. Une maladie du caractère typhoïde le plus effrayant, sortie de ces fondrières, incessamment crevées et remuées par le pied des bestiaux, dans les marais qui bordent la Douve, — une espèce de peste à laquelle les médecins de la contrée ne surent pas même donner de nom, tomba sur Salsouëf, la plus pauvre et la plus chétive paroisse qui soit accroupie dans la vase de ces marécages, si beaux à l’œil, de loin, dans leur verte étendue ; si mortels, de près, dans leurs miasmes putrides — vaste émeraude, à travers laquelle suinte un poison ! Tout le temps que durèrent les ravages de cette épouvantable maladie, qui traça pendant bien des mois, entre Salsouëf et les autres localités voisines, l’invisible cordon sanitaire de la peur, non-seulement l’abbé Méautis assista les mourants, mais il finit par ensevelir les morts, car dans ce pays, qui aime l’argent pourtant et qui a du courage, on ne trouva bientôt plus, pour de l’argent, des ensevelisseurs. Or, un jour que ce Belzunce obscur d’un pauvre village, qui l’a oublié, venait de donner les derniers sacrements à un de ces malades qui mouraient tous dans ses bras, les uns après les autres, le mourant rejeta tout à coup violemment l’hostie dans un de ces vomissements qui étaient le symptôme le plus incoercible d’une maladie dont tous les caractères rappelaient ceux d’un empoisonnement, et c’est alors que l’abbé Méautis avait ramassé cette hostie souillée et que, sans horreur, il avait communié avec elle… Il aurait pu la brûler, dirent les prêtres dans le temps, mais il n’y pensa même pas. Dans une émotion que la foi et l’amour peuvent faire seuls comprendre, il courut au plus sublime par le plus court et se jeta au martyre du dégoût, plus grand pour certaines organisations que le martyre de la douleur ! On regarda comme un miracle que l’abbé Méautis ne mourût point… Il vécut et n’eut pas, en pensant à une action dans laquelle le surnaturel l’avait emporté sur la nature, les pâleurs et les convulsions qui prenaient mademoiselle de Sombreuil, lorsqu’elle pensait au verre de sang qu’elle avait bu pour sauver son père… Plus prêtre qu’homme, l’abbé Méautis n’avait vu que la profanation physique du voile sous lequel Dieu descend dans ses créatures et se fait un tabernacle de leur chair. Mais la poitrine d’un sacrilège, l’indignité du cœur qui allait abuser du pain des Anges était une profanation bien plus terrible que le vomissement involontaire d’un mourant ! Et la Malgaigne, voulant ce qu’elle voulait de l’abbé Méautis, avait fait une chose puissante de le lui rappeler.
Il n’avait rien dit, mais il n’était point passé : il avait même reculé de quelques pas et il méditait en silence. Il était frappé… S’il y avait une exaltation qu’il condamnait dans la Malgaigne, il y en avait une autre qu’il estimait. Nous avons tous nos tentations, pensait-il souvent, ses visions sont ses tentations, à elle. Chacun porte la peine et garde la mauvaise odeur de son péché, imprégnée dans les plis de son âme, même après que des vertus tardives l’ont purifiée.
Ce sont les hantises acharnées du Démon auquel elle avait donné une part de sa vie, et qui, infatigable, revenait, la tentant toujours, cette femme dont la curiosité et l’orgueil de savoir les choses de l’avenir, avaient été les seuls vices pendant une jeunesse gardée virginale, quand elle avait été le plus loin de Dieu. Pour la mieux tenter, le Démon, qui rôde autour de nous à ses heures, et à qui Dieu permet d’avoir des favoris, comme lui-même a les siens, ne pouvait-il pas investir d’une certaine puissance l’âme qu’il voulait reprendre à Dieu ?
L’abbé déniait cette puissance à la Malgaigne pour qu’elle n’en fût pas enivrée. Il la lui déniait partout, même au confessionnal ; mais son sens théologique était trop acéré et trop profond pour nier absolument, au fond de sa conscience, la réalité de ce qu’il affectait de mépriser. Il avait souvent reconnu dans la grande Malgaigne d’étonnantes intuitions et des prévoyances qui touchaient presque au merveilleux, et tout cela qui lui affluait à l’esprit et à la mémoire jetait alors le pauvre abbé dans l’anxiété et dans l’angoisse.
Il ne voulait pas montrer son trouble, et voilà pourquoi il avait fait d’abord un mouvement pour passer outre ; mais plus que troublé par cette dernière parole, par ce rapprochement évoqué entre l’hostie tombée dans les immondices de la chair qui ne sont que de la matière et ses molécules, après tout, et le nombre des hosties qui allaient, si Sombreval était un imposteur, tomber dans la souillure de l’âme qui est le péché et le mal…, il avait le frisson qui prend tout être pur devant le gouffre du mal et du péché. Ce n’était pas pour Sombreval qu’il souffrait, malgré sa charité infinie, c’était pour Dieu ! Si Dieu, à la hauteur inaccessible qu’il habite, est au-dessus de tout outrage humain, les Anges adorateurs qui l’entourent, les Chérubins, qui l’aiment avec des ardeurs inconnues aux amours de la terre, sentent, eux, l’outrage fait à leur Dieu, et ils en souffrent, dans leurs splendeurs et leurs béatitudes, non pour l’homme qui le fait, cet outrage, mais pour le Très-Haut, quoiqu’il soit le Très-Haut et que l’outrage ne l’atteigne pas ! Le ciel lui-même ne change rien à l’essence des choses. L’essence de l’amour n’est-elle pas de souffrir pour l’objet aimé, plus qu’il ne peut souffrir, et même quand il ne souffre pas ?…
C’est cet amour des Anges et des Chérubins qu’éprouvait l’abbé Méautis, et c’était aussi leur souffrance ! En proie aux incertitudes les plus cruelles, il quitta, toujours silencieux, la Malgaigne, ne rentra pas au presbytère, et les clefs de son église à la main, sans chapeau, n’ayant sur la tête que sa calotte de velours noir, que le temps jaunissait comme une feuille d’automne, il s’en alla du côté de la butte par laquelle on descendait au Quesnay. Les âmes ont un courant. Il allait à Calixte. Il croyait peut-être que Dieu l’y menait.
Mais ce qu’il devait voir au Quesnay n’était pas de nature à calmer ses agitations. Calixte n’avait pas repris connaissance. Elle était toujours sur le lit où on l’avait déposée plutôt que couchée, rigide, mate et blanche, dans sa couverture verte, comme une statue tombée de son socle sur l’herbe moirée d’un gazon… Il y avait cinq jours que les fonctions extérieures de la vie étaient en elle totalement suspendues…
Elle avait eu des crises plus effrayantes peut-être, lorsque, dans des bonds et des grimpements monstrueux qui défiaient la force ou la vigilance de son père, elle avait, cet être habituellement pâle, doux et pliant comme un lis submergé de rosée, montré tout à coup la force d’étreinte du crabe et la souplesse du chat sauvage ; mais elle n’avait pas eu, — du moins au Quesnay, — de crise plus inerte, plus morne et plus longue.
Néel était allé plusieurs fois au bourg de S… chercher le vieux docteur d’Ayre, qu’il avait trouvé, selon son usage, lisant son favori Montaigne, au coin de son feu, entre les feuilles de son petit paravent de laque, et qui avait décroché du mur son manteau bleu flore, à galon d’or sur le collet, contre la fraîcheur des soirées, et enfourché son petit cheval gris avec répugnance, car l’état de Calixte, névrose exceptionnelle et compliquée, déconcertait la science du docteur et embarrassait son scepticisme.
C’était un sceptique, en effet, que le docteur d’Ayre, mais un sceptique aimable. Il était fou de Montaigne, dont il avait fait son bréviaire et qu’il ne lisait pas pour des prunes, — disait le vicomte Éphrem, dont il soignait les gouttes sans les guérir, bien entendu ! Orné d’une vaste littérature médicale, il ressemblait à cet historien de nos jours qui s’est cru, au pouvoir, un grand politique, mais qui l’a cru tout seul. L’étendue de ses connaissances avait donné de l’indécision à son coup d’œil.
Le docteur d’Ayre avait l’avantage sur l’historien en question qu’il ne se croyait pas un grand médecin… Il n’avait (affirmait-il) que de l’expérience, et il disait que c’était tout et qu’une garde-malade intelligente, qui aurait vu autant de malades que lui, l’aurait valu. C’était peut-être vrai. Comme les médecins d’autrefois, il n’était que médecin et se serait cru déshonoré s’il avait touché de ses blanches mains ridées à un instrument de chirurgie. Aussi n’avait-il pas été appelé au Quesnay lors de la chute de Néel.