Un prêtre marié (page 26)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’était un homme de taille moyenne et de geste vif, qui ressemblait à un portrait de bonbonnière un peu effacé par le temps. Il avait sur les beaux plans de ses joues blanches de petits réseaux d’un vermillon pâli qui disaient bien que dans sa jeunesse il devait avoir ce beau teint cher à nos grand’mères, et il l’adoucissait encore par la poudre qui tombait en frimas odorants sur le col de son habit et emplissait jusqu’à la patte d’oie qui bridait ses yeux bleus et fins.

Attestant son temps par son costume, il portait la culotte défunte du dix-huitième siècle, à boucles de strass aux jarretières, et des bas de soie chinés, par-dessus lesquels il mettait des bottes à revers, couleur ventre-de-biche ou pistache, selon le temps… ou l’idée ! Il avait gardé, quand il était à pied, la canne à pomme d’or, de tradition depuis Fagon jusqu’à Vicq-d’Azyr, son ami et son compatriote. Enfin il se servait de la boîte d’écaille pleine de pastilles, et il était une des trois queues de la contrée qui apparaissaient hardiment encore à l’horizon, par-dessus les flots envahissants de la titus, alors victorieuse !

On l’avait vu pendant la Révolution sacrifier ses chères ailes de pigeon, par dégoût assez légitime des ciseaux que messieurs les Bonnets Rouges, dans leurs jours de plaisanterie, mettaient au bout de leurs bâtons en guise de piques, et qui leur servaient à touzer les aristocrates (style du temps). « Puisque c’étaient des ailes de pigeon, — disait-il en riant, — elles pouvaient bien s’envoler, surtout quand on plumait tant l’innocence ; » mais sa queue, il y avait tenu !… Ce n’était ni la longue et majestueuse queue militaire du vicomte Éphrem, ni le plantureux catogan de Vigo. C’était une petite queue vipérine très mince, très serrée et très courte et qui, toujours prise entre la tête poudrée du docteur et le collet de son habit, avait l’air de se moquer par-derrière de ce qu’il disait par-devant.

Justement, il était encore là, mais il allait en partir, le docteur, quand l’abbé Méautis entra dans le salon du Quesnay. Il l’y trouva prescrivant des applications de valériane et de musc, et essuyant avec le mouchoir de la jeune fille les grosses larmes qui commençaient de pleuvoir de ses yeux fermés à travers ses cils d’or, et qui s’en allaient ruisselant sur ses joues inanimées, — si lisses qu’elles ne les gardaient pas !

— Est-ce la fin de cette malheureuse crise, monsieur, demanda le curé au docteur, — lequel frotta sa queue contre son collet, en allongeant les lèvres et en faisant un petit peutt ! qui était probablement toute son opinion, dans la circonstance. — Les larmes que répand cette enfant, continua l’abbé, malgré le peutt du sceptique, — sont-elles un bon ou un mauvais signe ? Sont-ce des larmes purement physiques, dues à la détente des nerfs qui vont reprendre leur jeu régulier ? ou bien seraient-ce des larmes d’âme ?… — ajouta-t-il avec sa candeur habituelle.

— Je ne sais pas, — dit le docteur, de sa petite voix mordante — ce que vous appelez des larmes d’âme, monsieur le curé ; mais si vous voulez dire par là que cette belle enfant souffre et a conscience de ce qu’elle souffre, eh bien ! franchement, je ne le sais pas plus que vous. Tout ce que je sais, c’est que cette jeune fille est dans un état auquel la science, avec son bagage actuel, ne comprend absolument rien.

Aujourd’hui, nous voyons des phénomènes, je ne dis pas tout à fait nouveaux — ce serait trop ! — mais fort mal observés autrefois. Il s’agit de les observer mieux. C’est un champ qui peut être immense, mais nous y faisons les premiers pas et nous avons à nous défier de tout et particulièrement de nous, qui sommes nos seuls instruments d’observation à nous-mêmes…, des instruments diablement délicats, — ajouta-t-il après une pause, — diablement faciles à fausser, car ils sont sortis de cette fabrique de la Nature, qui ne se recommande pas positivement par la solidité de ses produits !

Et il salua l’abbé Méautis sans s’interrompre.

Ah, oui ! — continua-t-il, — il faut se défier de tout cela ! Si j’étais mon confrère de Valognes, le docteur Marmion, qui ne doute de rien, lui ! qui a connu Mesmer et son baquet et qui admet les influences magnétiques, comme vous, monsieur le curé, vous admettez le bon Dieu, j’aurais, palsambleu ! une réponse toute faite à votre question. Mais n’étant simplement que moi et ne désirant nullement entrer dans la peau de mon confrère Marmion, qui n’est pas plus jeune que la mienne, je vous avouerai très humblement que je n’en ai pas.

Mademoiselle Calixte Sombreval est, depuis sa naissance, à ce qu’il paraît, la proie d’un mal mystérieux et impénétrable. Impénétrable ! ma foi ! on peut risquer le mot. Nous avons bien là quelques symptômes connus, par exemple de la contracture, de la convulsion tonique permanente et une roideur particulière aux muscles soumis à l’action de la volonté, enfin un état approchant du tétanos sans lésion traumatique, du tétanos spontané, et par-dessus le marché peut-être se mêle-t-il à tout cela une influence hystérique, encore obscure et mal caractérisée, mais les symptômes… les tenons-nous tous ?…

Le diagnostic est si incertain qu’on ne peut s’y fier, dans ces perturbations profondes, qui sont peut-être le renversement, de fond en comble, du système nerveux. Voilà tout ce que je sais de présent, monsieur le curé ! C’est le « Je ne sais rien » du philosophe Socrate. Je ne suis qu’un vieux praticien : pas un zeste de plus ! et j’ai toujours aimé à sentir la terre ferme sous mon pied, — fit-il en tapant légèrement sur le point de Hongrie du parquet de sa botte à revers pistache, — mais mon confrère Marmion est plus hardi que votre serviteur. Il a toujours méprisé le plancher des vaches en médecine. C’est un crâne… Moi, j’aimerais mieux un cerveau, hé ! hé ! (et il se mit à rire, toujours médecin, même dans la plaisanterie). S’il était ici, ce diable de Marmion, il vous dirait que l’état dans lequel vous voyez cette jeune fille, et que je crois, moi, très dangereux, est un état, en bien des points, supérieur à l’état normal… ordinaire, car pour certaines organisations, il est peut-être l’état normal.

Il vous dirait que la science, un jour (mais quel jour ?), en tirera un parti superbe et enfin que nous sommes (nous les d’Ayre, mais non les Marmion !) des ânes bâtés et sanglés, qui prenons, révérence parler, notre cul pour nos chausses, — comme dit, sans se gêner, Michel Montaigne — et des facultés pour des maladies.

Oui, monsieur le curé, des facultés ! rien que ça ! excusez du peu ! reprit-il avec plus d’entrain qu’il n’en avait eu jusque-là, en voyant l’étonnement naïf dans lequel il jetait ce simple et doux prêtre. Il avait fini d’essuyer ce blanc visage immobile qui pleurait, comme dans Virgile les marbres pleurent, et il prit son chapeau sur la console. — Tenez ! — fit-il, en montrant Calixte du bout de sa cravache en cuir tressé, qu’il avait couchée sur son chapeau, — tenez ! Monsieur, cette stupeur, cet engourdissement, cette rigidité, cette mort apparente vous paraissent, n’est-il pas vrai…, un état terrible et contre nature ?

Au Moyen Âge, il n’y avait que le Diable avec quoi on pût expliquer cela. C’est assez commode, le Diable, hé ! hé ! Eh bien ! si nous tenions ici le docteur Marmion, il vous expliquerait que sous cette torpeur, effrayante pour nous, simples mortels, mademoiselle Calixte vit d’une vie très particulière et très profonde et même qu’elle n’a jamais mieux vécu ! car elle peut être capable de faire, en ce moment, des choses qu’elle ne ferait certes pas si elle était, par exemple, dans le même état de santé que vous et moi, et qu’elle pût manger ce soir une aile de poulet avec nous, et boire un verre de vieux Porto à la santé de monsieur son père, parti, — m’a-t-on conté, — pour demander les étrivières à Notre-Seigneur de Coutances qui ne demandera pas mieux que de les lui donner !… Selon Marmion, monsieur le curé, mademoiselle Calixte, que voilà, pourrait être capable, malgré ses yeux fermés, de voir à des distances énormes, de traduire des langues qu’elle n’a jamais apprises, et de lire couramment dans les cœurs !

Et comme à ce dernier mot le Curé avait fait un haut-le-corps, le Docteur se crut obligé à le prendre par le bouton de sa soutane pour le fixer sous ce qu’il avait à lui dire encore :

— Têtebleu ! oui ! Elle le pourrait, vous dirait Marmion, mais à une condition pourtant, — reprit-il avec un rire clair, — c’est qu’il lui faudrait un peu d’aide ! Toutes ces belles choses que je vous apprends, monsieur le curé, la chère enfant ne pourrait pas les exécuter toute seule et par la seule opération de son esprit ! Non pas ! Il faut que quelqu’un s’ajoute à elle ! Voilà le joli et le sympathique de la chose !

Faites bien attention à ceci, monsieur. Pour que mademoiselle Sombreval, que vous croyez là évanouie, s’élève, par exemple, jusqu’au degré de clairvoyance de la servante de Puységur, qui ne savait pas lire et qui, les yeux fermés, à Paris, déchiffrait un manuscrit grec placé dans un des rayons de la bibliothèque de Berlin, il faut, — de rigueur, — qu’elle soit en rapport avec un être doué de ce qu’ils appellent la puissance magnétique, c’est-à-dire d’une très grande force de vie et d’une très grande force de foi. Or, la vie n’est plus mon fort maintenant et la foi ne l’a jamais été.

Je ne suis plus qu’un vieux bonhomme qui a perdu son fluide, et qui ne s’en refait un peu, — de temps en temps, — qu’avec deux doigts de Malaga, quand il est bon. Je ne tenterai pas l’expérience, laquelle demande aussi pour moi, qui aime à rire, trop de sérieux. Et voilà pourquoi nous laisserons tranquille aujourd’hui, si vous le permettez, cette charmante fille qui pleure peut-être comme on transpire, et que nous ne saurons pas, comme dit la romance, « le secret de ses pleurs ! »

Et il salua encore l’abbé Méautis avec le respect léger qu’il avait pour la soutane, en sa qualité de médecin, et il accomplit sa sortie du salon entre un plongeon et une glissade, ayant recommandé aux deux nègres de donner à Calixte, si elle sortait de sa stupeur, quelques gouttes de l’essence de la fiole rouge, composée par son père. « Diable de bonne chose ! — avait-il dit, — meilleure que tous nos médicaments ! » Quand il rentra à son logis et qu’il reprit au coin du feu, derrière le paravent, la lecture interrompue de son Montaigne, se douta-t-il, ce soir-là, le docteur d’Ayre, et même se douta-t-il jamais de quelle immense tentation il avait envahi l’âme de ce pauvre prêtre qui l’avait écouté avec une attention si étonnée, — quand il lui avait dit qu’en ce moment peut-être Calixte pourrait lire dans les cœurs ?…

XXII

’abbé Méautis était resté seul au pied du lit de Calixte. Le noir Pépé avait suivi le docteur d’Ayre pour lui tenir la bride de son cheval pendant qu’il se hissait péniblement en selle… Sa femme Ismène, toujours accroupie auprès du lit, avait repris, le docteur parti, son éternelle pose de cariatide d’ébène, et replacé son front écrasé contre ses robustes bras, entrelacés sur ses genoux. C’était bien être seul que d’être avec cette créature, et l’abbé méditait.

Il pensait aux étranges paroles du docteur en regardant la pâle statue de mausolée qu’il avait sous les yeux ; il pensait qu’il pourrait être vrai que cette cloison, cette impénétrable cloison d’un corps qui ressemblait à un cadavre, cachât une vie plus intense et plus lucide que la vie réelle, et le mot elle pourrait lire dans les cœurs lui retentissait dans la poitrine comme la voix de la délivrance retentit dans le cachot où le condamné s’agitait en croyant mourir. L’abbé Méautis n’avait pas souri des ironies du docteur. Ces deux hommes étaient trop aux antipodes de l’organisation humaine pour que l’un pût influer sur l’autre.

De toutes les impertinences que le sceptique médecin avait sifflées de cet air incomparablement dégagé qui est l’attribut de tous les sceptiques, quand ils sont spirituels, il n’avait retenu que le fait, — le fait inouï, — attesté par d’autres médecins, plus sérieux que ce vieux moqueur qui se vantait d’aimer à rire : qu’il y avait une vie sous la vie, quand la première semblait disparaître.

Rappelez-vous que l’abbé Méautis, de nature et d’habitudes contemplatives, tendait vers la mysticité. Là où la science renferme tout sous l’inflexible réseau des lois naturelles, l’ignorant mais intuitif abbé étendait sur tout la bonté de Dieu, bonté infinie et dont l’homme qui a l’orgueilleuse habitude de faire de chaque borne une loi ne peut pas dire de cette bonté : « C’est là qu’elle s’arrête ! » — Eh ! pourquoi donc, — se disait intérieurement cet être de foi qui, sans effort, croyait au transmondain et à l’invisible comme on croit à l’air ambiant et à la lumière, — pourquoi cela ne serait-il pas vrai, ce qu’il vient de dire, cet homme frivole ?… Ne sommes-nous pas libres d’admettre ce qui n’est pas formellement condamné par l’Église ?… Or, en quoi les faits exceptionnels que je viens d’apprendre contredisent-ils la sainte autorité de nos dogmes et sont-ils un danger pour la foi ?… Le regard du théologien, noyé dans cette lumière de la bonté de Dieu, ne trouvait ni objection, ni nuage. Et la tentation devenait de plus en plus forte dans cette âme pure, pour qui elle n’était pas un péché, la tentation de faire parler Calixte et de savoir par elle la vérité sur le fond du cœur de son père !

Mais comment s’y prendre pour cela ?… Il était ignorant d’esprit et de complexion, il était faible, et le docteur avait parlé d’un être doué de facultés nerveuses puissantes qui aidât cette âme enveloppée dans des organes épais, mais pour elle diaphanes, en employant des moyens sur la nature desquels il ne s’était pas expliqué. Quels étaient ces moyens ?… Il résolvait d’aller pédestrement à Valognes, le lendemain, consulter le docteur Marmion, qu’il amènerait au Quesnay, et qui apaiserait sa soif de connaître, égale au moins à son anxiété de savoir.

Ce qu’il éprouvait était indiciblement douloureux, mais contre l’agitation à laquelle il était en proie, et ce double tourbillon de la curiosité et de l’inquiétude dans lequel il tournait, il chercha le refuge qu’il trouvait toujours dans la prière. Une heure passa, — et Néel de Néhou le surprit à genoux, près du lit de Calixte, demandant secours à Dieu pour celle qui s’étendait là, roide, exsangue, et contractée dans cette immobilité désespérante, qui ne finissait pas !

L’abbé ne savait pas que la Malgaigne avait dit à Néel les mêmes choses qu’à lui sur Sombreval, et pour cette raison il se tut sur ce qu’il venait d’apprendre du docteur. Pourquoi aurait-il dit de telles incompréhensibilités à un jeune homme qui, sans doute, n’y aurait pas cru, et qui, dans tous les cas, n’aurait pu lui donner les renseignements dont il était avide et qu’il était résolu d’avoir à tout prix ?…

Mais il se trompait sur le compte de Néel, l’abbé Méautis. Néel avait l’expérience des crises de Calixte et s’il avait confié à l’abbé ce qu’il en avait vu et ce qu’il avait entendu dire à Sombreval, il n’aurait qu’avivé davantage les curiosités de ce prêtre dont la tête était conformée pour recevoir toute espèce de merveilleux — comme les yeux longuement fendus des femmes de l’Orient sont faits pour recevoir et retenir plus de lumière que les nôtres…

Les larmes qui venaient de tomber des paupières closes de la malade et qui avaient, par une force secrète, traversé ses cils strictement fermés, ces larmes que Néel connaissait bien et qu’il avait tant de fois désiré boire, marquaient dans la crise de Calixte une transition ou plutôt une transformation dont l’abbé Méautis allait être témoin et qui devait précipiter ses convictions du côté des idées que le docteur avait fait luire aux yeux de cet esprit que la flamme de tout surnaturel attirait.

Semblable à une eau glacée qui reprend sa souplesse coulante, la rigidité de la cataleptique se fondit. Ses nerfs qui menaçaient de se rompre se détendirent comme les cordes d’une harpe transportée dans une atmosphère d’une pénétrante moiteur. Tout à coup elle se souleva sur son séant et se mit droite… L’abbé pressa le bras de Néel, croyant qu’elle rentrait dans la vie !! Mais un signe de Néel l’avertit d’être attentif et silencieux.

Il était environ huit heures du soir. Les deux fenêtres du salon avaient été ouvertes tout le jour, et l’air tiède de cette longue soirée apportait par bouffées l’air des lavandes du jardin aux narines frémissantes de cette tête de marbre blanc qui perdait de son marbre et qui recommençait à redevenir de la chair, à ces souffles ! C’était un de ces soirs comme il en faut aux convalescents pour se réaccoutumer à la vie ! une de ces vesprées d’une beauté si chaudement splendide que l’âme la plus détachée de la terre n’aurait pas voulu cependant, ce soir-là, mourir ! Les oseraies des bords de l’étang, mordoré par le soleil couchant, portaient à l’extrémité de leurs branchages les derniers rayons rouges de ce soleil lassé, coupé à moitié de son orbe par l’horizon de la Lande au Rompu, derrière laquelle il allait tomber.

Les hirondelles, ces bleues hanteuses des toits, avant de se tapir aux rebords de celui du Quesnay et aux angles de ses hautes cheminées, traçaient leurs dernières courbes sur le fil de l’eau frissonnante de l’étang et passaient à tire-d’aile dans le cadre des fenêtres ouvertes, en faisant entendre ce cri guttural et grinçant qui semble scier l’air qu’il traverse. Calixte, assise sur son lit, avec les yeux tournés vers la fenêtre ouverte et ses pupilles démesurément dilatées recevaient en plein ce jour rose du soir, sans en avoir plus la sensation qu’un émail. C’étaient les yeux ouverts et dormants des somnambules, — des yeux sans rayon visuel et vides de pensée, comme les yeux blancs d’un buste.

— Ce n’est pas la vie encore, mais une de ses formes ; c’est le sommeil, dit Néel.

Et comme il vit passer un vague sourire sur la bouche aimée entr’ouverte, à laquelle le sentiment revenait avant la couleur :

— Et voici le rêve ! — ajouta-t-il.

En effet, Calixte, que la superstitieuse négresse n’avait pas osé toucher et qu’elle n’avait pas déshabillée depuis que son mal l’avait saisie, fit tomber ses pieds nus du lit avec la grâce d’une chasteté inquiète. Puis, quand ils furent appuyés sur le sol, elle les regarda de ces yeux sans regard qui ne voyaient que les choses de son rêve.

— Les voilà comme je les aime ! — dit-elle. Ce sont mes vrais pieds, mes pieds de Carmélite. Je n’aurai plus à les cacher sous ma robe maintenant, puisqu’il ne les voit pas… puisqu’il est revenu à Dieu.

Elle s’arrêta. Son sommeil disait un secret qu’ils savaient tous deux, ce confesseur et cet autre qu’elle appelait son frère et qu’elle faisait mourir tous les jours de ne pas lui donner un autre nom ! Néel se doutait bien que l’Abbé n’ignorait pas qu’elle fût Carmélite, et l’abbé Méautis, dans les mains de qui elle avait mis son âme, savait bien qu’elle l’avait dit à Néel. Seulement tous les deux ignoraient ce que leur révélait ce rêve, c’est qu’elle eût marché, qui sait ?… peut-être bien des fois dans la maison ou au dehors, pieds nus, selon la règle de son Ordre, cette Carmélite cachée, appuyant sans doute sur le talon de ses pauvres pieds nus pour que son père la crût chaussée.

L’abbé fut touché autant que Néel. — Ah ! dit-il, Dieu un jour y mettra ses stigmates !

— Pauvre père ! pauvre père ! — reprit-elle, en se levant debout. — Et elle s’avança dans l’appartement, la tête basse. — Oh ! comme son cœur souffrait quand il m’a quittée ! Et moi donc !… Ah ! moi, si je lui avais montré le mien, il ne serait pas parti. Il a fallu le cacher comme mes pieds… Il faut tout cacher dans la vie, ajouta-t-elle avec une profondeur exaltée, qui envoya une folie d’espérance au cœur de Néel.

— Mais celui qui voit tout l’a vu, lui, et il a soufflé sur mes larmes !

— … Voilà qu’il est huit heures ? fit-elle, comme si le timbre vibrant de la pendule, qui sonna, eût passé à travers sa stupeur et eût été perçu par elle. Pauvre père ! que fait-il maintenant ? Nul ange du ciel ne viendra me le dire ce soir. Il faut être si sainte pour que les Anges viennent à vous ! Prie-t-il pour moi ? C’est l’heure où l’on prie. Voilà l’Angelus qui sonne à Monroc. Quand on n’est plus ensemble, on se rejoint dans la prière. J’irai vers vous par là, mon père. Ne souffrez plus, ne souffre plus ! ajouta-t-elle avec une inexprimable tendresse : je viens à toi ! je viens ! je viens !

Et d’un mouvement, rapide comme l’idée, elle traversa le salon et mit violemment la main sur la clef de son appartement :

— Elle va à son crucifix, — dit Néel qui avait prié au pied de ce crucifix avec elle ; et par la porte restée ouverte ils la virent s’agenouiller devant la sainte Image. Ils ne la voyaient que de dos, il est vrai, car le grand Christ blanc était en face d’eux dans son panneau sombre. Elle courba devant lui sa tête blonde cerclée du rouge bandeau que l’amour filial y avait mis et que l’Humilité y gardait, puis la rejetant en arrière pour voir Celui qu’elle allait prier pour son père :

— Oh ! — dit-elle avec une horreur qui rendit sa douce voix presque rauque — il y a du sang sur le crucifix !…

Et d’une main nerveuse et saccadée, elle tira sur la tringle le rideau d’à côté, pour faire tomber plus de jour sur la placide image, qui étincela, dans sa pureté lisse, à cette lumière pleuvant sur elle :

— Seigneur Dieu ! — fit-elle, — c’est bien du sang ! — du sang liquide, du vrai sang qui sort de vos plaies, ô mon Sauveur ! Oh ! la chose terrible ! Cela ne s’était pas vu depuis bien longtemps ; cela va donc se revoir, des crucifix qui saignent ! Autrefois… dans les temps anciens… quand ils saignaient, on disait toujours que c’était contre quelque grand coupable qui se cachait… et que le sang irrité du Seigneur jaillissait contre lui pour dénoncer aux hommes sa présence… Mais qui est le coupable ici, ô Dieu que j’aime ! pour que votre sang jaillisse avec cette force contre moi ?…

Et elle reculait… Elle reculait devant ce sang qu’elle croyait voir, la tête toujours rejetée en arrière davantage, la bouche entr’ouverte dans la dure tension de l’extase, les pouces retournés, presque épileptique de terreur ! Néel, déchiré par cette voix qui n’était plus celle de Calixte, et qui pourtant sortait de Calixte, fit un mouvement pour l’éveiller de ce sommeil plein d’épouvante pour elle et d’épouvantement pour lui… Il avait peur que devant cette formidable vision dont elle était la victime elle ne tombât à la renverse et ne brisât sa tête aimée !

Mais l’abbé Méautis, monté à un diapason de force surhumaine par l’émotion et par ce qu’il entrevoyait au fond de ce poignant spectacle, prit le bras de Néel et lui dit avec une autorité irrésistible : « Arrêtez, monsieur ! Une seconde encore ! »

Elle venait lentement à eux, sans se retourner, toujours reculant, mais fascinée par la vision terrible. — Oh ! il va m’atteindre, tout ce sang ! — disait-elle, convulsée. — Et elle relevait avec l’égarement de l’effroi sa longue robe traînante, comme si ce sang persécuteur, filtrant à travers la rainure des parquets, faisait déjà mare autour d’elle. Ô mon Dieu, mon Dieu, reprenait-elle, palpitante d’angoisse, de quoi donc suis-je coupable pour que votre sang furieux me repousse de votre croix, comme si chaque goutte était une main ?…

Néel haletait dans les bras de l’abbé, sous les morsures de cette voix faussée… contrefaite…

— Ah ! le coupable ! ce n’est pas elle ! murmurait sourdement le prêtre.

Et sans doute pour ne pas voir plus longtemps ce sang acharné qui grossissait à ses yeux pâmés, comme une trombe, elle plongea sa tête dans ses deux mains, mais elle l’en retira, avec un cri, bien plus aigu que le premier, — un de ces cris, comme elle en poussait quelquefois, qui traversaient l’épaisseur des murs et allaient glacer la moelle de ceux qui passaient sur la route, dans le voisinage du Quesnay !

— Oh ! tu saignes donc aussi, toi ! Ils saignent donc tous ! — fit-elle, comme si elle eût senti ruisseler dans ses mains la croix de son front, à travers son bandeau. Et elle les regardait, hagarde, ses deux mains dont elle écartait les doigts avec un geste sinistre… Et son impression devint si forte qu’elle tomba enfin de sa hauteur.

Mais Néel, en la recevant dans ses bras, l’éveilla. Ses yeux perdirent leur grandeur vide et leur fixité éblouissante… Ils ne s’ouvrirent pas, puisqu’ils étaient ouverts, mais ils s’emplirent de tous les afflux de la vie. Sa joue glacée tiédit… La pudeur y alluma sa rose, quand elle s’aperçut ainsi, dans les bras de Néel, qui, lui ! eut l’amour de les détacher d’autour d’elle lorsqu’elle fut un peu raffermie… Ah ! c’est vraiment aimer que de ne pas serrer dans ses bras la femme qu’on adore quand elle y tombe, et qu’on peut l’y étreindre ! et que le cœur s’en meurt de désir !!

Elle le regarda, — reprit la vie où elle l’avait laissée. — Les lèvres du coupable portaient encore les signes de sa violence… Il comprit le céleste regard qu’elle eut pour ses lèvres à peine cicatrisées…

— Oui, pardonnez-moi, — lui dit-il, — j’ai assez souffert depuis cinq jours que je tremble de vous avoir tuée…

— On ne peut plus me tuer, — dit-elle en souriant et regardant l’abbé Méautis, auquel elle envoya des yeux la salutation des âmes qui se comprennent. N’est-ce pas, monsieur le curé, — lui dit-elle de sa voix d’argent, de cette voix qui lui était revenue avec la perception, avec le regard, avec tout son être, — que jusqu’au jour où je dois voir mon père avec vous à l’autel, chantant sa première messe dans l’église de Néhou, il m’est impossible de mourir ?…

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