Un prêtre marié (page 32)
Il m’a fallu vous rencontrer, vous savez bien ! dans les landelles, le jour où vous reveniez de la chasse, pour me rappeler que vous l’aimiez. Votre visage me dit tout. Je fus bouleversée. Oh ! depuis je n’ai pu oublier qu’il y avait une Bernardine dont je brisais inconsidérément la vie. À dater de ce moment, j’eus soif de réparer mes torts envers vous, mademoiselle, mais des torts se réparent-ils jamais ! On se repent, mais le mal qu’on a commis est irrévocable.
Je ne puis pas faire que vous n’ayez souffert par moi, mais je puis me repentir et je me repens. Oh ! croyez que je me repens !… Je vais mourir. Demain, qui sait ? peut-être ce soir, je serai morte. Mais vous me direz, avant que je meure, que vous m’avez pardonné ! Demandez-lui, à Néel, si, depuis le jour des landelles, je ne l’ai pas supplié de vous revenir et de vous aimer comme vous méritez d’être aimée, si je ne l’ai pas conjuré de vous prendre pour femme et de m’oublier ! Non pas de m’oublier ! — reprit-elle avec un mouvement de candeur qui la rendit encore plus touchante, — mais de ne se souvenir de moi qu’avec vous, lorsque vous serez sa femme et que moi je ne serai plus. Il me l’a promis, n’est-ce pas, Néel ?… Oh ! mon cher Néel, dites-lui que vous l’avez promis ! Priez-la avec moi de me pardonner !
Bernardine, pour toute réponse, se jeta sur elle et l’étreignit sur son cœur.
— Ô Calixte ! — lui dit-elle, les yeux tout en larmes, vous que j’ai si longtemps haïe, c’est à vous bien plutôt de me pardonner !
Calixte lui passa les bras autour du cou et l’embrassa sur le front.
— Votre main, — fit-elle, — et vous, Néel, aussi, donnez-moi votre main.
Et elle les leur mit l’une dans l’autre avec les deux siennes.
— Laissez-moi vous marier, leur dit-elle, comme inspirée et comme ranimée par un de ces désirs qui viennent parfois aux mourants, — laissez-moi, avant de mourir, être le témoin de ce mariage qui sera peut-être mon meilleur mérite devant Dieu. Chère Bernardine, et vous, Néel, mon frère, que je sois, pendant le peu de temps qu’il me reste à vivre, votre sœur devant Dieu, à tous les deux !
Il y avait en elle quelque chose de si tendrement impérieux qu’elle était irrésistible. Le vieux Éphrem, le vieux Bernard, étaient, autant que leurs enfants, subjugués par elle. On aurait dit qu’elle les entraînait dans le torrent de sentiments dont elle était la source et qu’elle devenait leur volonté, à eux tous, excepté l’abbé Méautis. Le prêtre, qui s’appuie aux choses éternelles, est plus haut que tous les entraînements du cœur. Au regard qu’elle avait jeté à l’abbé, elle avait vu que ce qu’elle voulait était impossible. Il avait compris.
— L’Église, — dit-il gravement, — a entouré le sacrement du mariage de prescriptions qu’il est ordonné aux prêtres de respecter… Mais le prêtre — ajouta-t-il dans une intention de pitié profonde pour le désir de cette fille sublime qui se mourait — peut toujours entendre la promesse de s’unir que se font deux âmes chrétiennes, et la bénir !
Et comme il était venu pour faire communier Calixte, il sortit et rentra en surplis et en étole.
L’heure de la journée était trop avancée pour qu’il pût dire la messe, cet office sur lequel viennent s’appuyer comme un magnifique soubassement toutes les autres cérémonies de la liturgie catholique, et qu’on dit également pour les vivants, pour les souffrants et pour les morts. Mais, si cette grande consécration manqua à cette union hâtive, jurée dans une chambre de malade à trois pas d’un lit d’agonie, cette union, image d’un mariage qui eut lieu plus tard et qui en était la promesse, se parfuma encore de ces quelques fleurs de poésie que l’Église fait fleurir partout… L’abbé Méautis, qui avait ramené, en revenant de Néhou, l’enfant de chœur de sa chapelle, figura, aidé de cet enfant, un autel sur l’une des consoles. Il y mit un crucifix d’argent et deux flambeaux avec leurs cierges, entre lesquels il déposa le saint Ciboire apporté pour Calixte. Ce ciboire, qui faisait entrer Dieu dans cet appartement profane, le transfigura en église pour les âmes croyantes, à divers degrés, qui s’y trouvaient, et les pénétra du respect, mêlé de terreur, qu’on éprouve dans la maison de Dieu.
Debout entre l’autel et le lit de Calixte, l’abbé reçut la promesse de Néel et de Bernardine de s’épouser. Néel la fit avec un cœur brisé, et Bernardine avec un cœur triste, un cœur qui pressentait l’avenir ! En attendant l’anneau consacré, Calixte coupa une des boucles de ses cheveux d’or, et l’ayant nouée en forme de bague, elle en fit une espèce d’alliance que Néel, en l’enviant, passa au doigt de Bernardine. La circonstance était exceptionnelle, tout fut exceptionnel comme elle. On eût dit un mariage de ces temps peu éloignés encore où l’on se mariait en toute hâte et en cachette entre la persécution et l’échafaud.
Bernardine était montée en char-à-bancs avec la robe de taffetas gris qu’elle portait et dans laquelle l’abbé Méautis l’avait trouvée quand il était venu chercher les habitants de la tourelle de Néhou. Elle n’avait pris que le temps de jeter sur cette robe une pelisse. Ainsi vêtue pendant qu’on les bénissait, elle avait plutôt l’air d’une veuve que d’une jeune fille ; et les superstitieux, qui sont parfois les intuitifs, en auraient tiré un présage.
Spectacle étrange et imposant que ces fiançailles devant la mort, mais qui fut surpassé par la communion de Calixte ! Broyée de ces douleurs inouïes, familières aux grandes extatiques, Calixte, si étonnante déjà, devint pour le vicomte et son compère ce qu’ils n’avaient jamais vu et ce que, jusqu’à leur mort, venue longtemps après, ils ne cessèrent de revoir, quand, par hasard, ils fermaient les yeux… À l’approche de l’hostie, dans laquelle peut-être elle apercevait, comme sainte Thérèse, Jésus-Christ sous la forme visible et saignante de sa passion, il n’y eut plus là de jeune fille expirante, mais un être humain que la Sainteté divinisait.
Le visage de Calixte devint positivement céleste. Ses yeux agrandis jetèrent une lumière inconnue. Ses cheveux rayonnèrent comme une auréole. La croix de son front étincela, et sa pâleur, diaphane comme l’éther, et comme si son âme, de par dedans, l’avait éclairée, transsuda de vagues effluves d’or… Son corps fulgura tout entier… vision prodigieuse ! qui ne pouvait durer et qui changea pour un instant les conditions ordinaires du corps, de la lumière et de l’espace ! Bernard de Lieusaint et le vicomte de Néhou virent alors (ont-ils affirmé) ce qu’ils avaient entendu dire, presque sans le croire, de quelques Saints.
Calixte, attirée par l’aimant divin de l’Eucharistie, parut se soulever horizontalement de son lit, et, sous la traction de l’amour s’en venir vers l’hostie… Ce ne fut qu’un instant, un éclair !… Dès que l’hostie eut touché ses lèvres, elle retomba sur son lit comme une chose dissoute. L’éclat de cette beauté, d’un flamboiement surnaturel, que l’âme avait jetée à travers le corps, en allant au-devant de son Dieu, sembla se retirer comme l’eau se retire, et rentrer avec l’âme et sa proie divine, et s’absorber en cette fille pâle et s’y abîmer, comme le Dieu qui venait de descendre et de s’abîmer dans son cœur.
Ce fut quelque chose de semblable à ce qui a lieu quand le soleil se retire du nuage qu’il a pénétré de son fluide de feu. Vidée des rayons qui l’imbibaient, la nue reprend sa blancheur opaque. Telle Calixte reprit la sienne. Ses longues paupières se déplièrent sur les globes de ses yeux disparus. Priait-elle ?… Était-elle concentrée dans le point de son être où elle sentait physiquement son Dieu ? L’Extase, cette tension surhumaine, n’était-elle plus qu’intérieure ? La jeune fille était immobile et inerte. Tous ils se taisaient autour d’elle…
Les deux vieillards, stupéfiés de ce qu’ils avaient vu, s’étaient rassis aux angles de la cheminée. L’enfant de chœur avait éteint les cierges, la nuit se faisait au dehors. Le vent gémissait sur l’étang… Bernardine et Néel, agenouillés des deux côtés du lit de Calixte, lui tenaient chacun une de ses belles mains mortes, de façon qu’elle semblait être en croix sur ce grand lit vert…
L’abbé priait debout au pied. Il priait pour qu’elle n’eût pas une de ses crises… « Si elle n’a plus que quelques heures à vivre, — pensait-il, — au moins qu’elle les passe avec nous ! Pendant ses crises, elle est absente ; l’âme, la vraie personne, ne se voit plus. » Dieu entendait-il les prières de cet homme si tendre ?… Mais les yeux de Calixte se rouvrirent. Par la position qu’elle avait lorsqu’elle les rouvrit, son regard alla d’abord au prêtre qui priait les yeux attachés sur elle avec l’expression de ce sentiment qui n’est plus la sympathie humaine, mais une divine charité.
— Voyez donc ces enfants ! — lui dit-elle avec un ineffable sourire, — comme ils m’ont étendue sur ma croix !
Était-ce là une plainte, un murmure qu’elle exhalait devant l’être qui la connaissait comme Dieu même, dans le sein duquel elle avait tant de fois versé son cœur jusqu’au fond ? Seul, le confesseur put comprendre s’il y avait dans ce mot, simplement dit, du ton de la rêverie, quelque chose d’humain qui se détachait de l’âme sanctifiée, comme la flèche tombe de la plaie, épuisée de sang, et qui en jette une goutte encore. Néel ne le sut jamais. Mais eut-elle peur de ce qu’elle avait dit ?… Toujours est-il qu’elle reprit, avec la hardiesse d’une âme pure :
— Néel, vous avez bien souffert sur ce lit pour moi, et moi, mon ami, je viens d’y être heureuse en y communiant pour votre femme et pour vous.
Ce fut son dernier mot à ses enfants, comme elle les avait nommés. Après cela elle ne pensa plus qu’à son père. « Oh ! maintenant je ne penserai plus qu’à toi, » dit-elle, en retombant dans l’idée fixe de toute sa vie. Ils savaient de qui elle parlait quand elle disait « toi ». Elle tourna la tête vers la pendule, comme un être qui meurt de soif tourne la tête vers une flaque d’eau. « Le jour est fini, ajouta-t-elle. Il doit être arrivé, n’est-ce pas, Néel, celui que vous avez envoyé à mon père ? Mon père sait donc tout à présent ! Il sait que sa Calixte meurt. Ô Dieu ! il croit peut-être qu’elle est morte ! »
Et elle arracha brusquement ses deux mains à Néel et à Bernardine, et elle les tendit vers le ciel dans un mouvement d’épouvante tragique. Elle voyait peut-être l’âme de son père sous le coup terrible de sa mort, à elle, et ce qu’elle voyait, elle le sentait comme si elle avait eu l’âme même de son père.
— Pauvre malheureux ! — fit-elle dans une contemplation hagarde, — puni dans moi ! puni dans son enfant ! Dieu, ô Dieu, que vos justices sont effrayantes ! Me reverra-t-il ? Vais-je, mon Dieu, m’en aller vers vous sans le revoir ?… Oh ! oui, oui, sans doute ; que votre volonté soit faite, Seigneur ! Mais, Dieu de pitié, permettez que je le revoie, que je meure la main dans sa main ! Je n’ai plus qu’un jour à l’attendre : mais vivrai-je encore ce jour ?… M’accorderez-vous encore ce jour !… Oh ! prenez-moi plutôt des années dans votre Purgatoire ; mais, Dieu de mon âme, accordez-moi encore ce jour !
Jamais prière ne s’était élancée d’une âme pour s’enfoncer dans le cœur de Dieu avec plus d’énergie ! On a dit, pour exprimer l’ardeur de la foi : la folie de la croix. C’était la folie de la prière ! Les deux pères qui étaient là sentirent la grandeur de l’amour filial qui priait ainsi et eux, les légers de leurs temps, ils joignirent les mains et s’unirent mentalement à la prière de cette divine enfant, qu’ils envièrent peut-être à Sombreval.
Mais tout à coup, comme si elle eût eu l’intuition dernière, elle fondit en pleurs :
— Non ! — dit-elle, — je mourrai demain. Quand il arrivera, je serai morte… Il m’aime trop pour qu’il me retrouve vivante, — ajouta-t-elle avec une profondeur catholique qui leur donna le frisson à tous. — Et ne se partageant plus, ne se séparant plus d’avec son père :
— Nous sommes condamnés ! — s’écria-t-elle.
À cette idée, « le Démon de la crise (comme depuis l’a dit l’abbé Méautis), suspendu longtemps au-dessus de sa tête par nos prières et par nos larmes, tomba perpendiculairement sur elle ! » Son corps se roidit et sa gorge se convulsa. On la vit se ployer en arc sur le côté… Effroyable spectacle !
Le docteur Hérault prit une cuiller et chercha à desserrer les mâchoires contractées.
— Un coin et un maillet n’y suffiraient pas, dit-il. C’est le tétanos !
XXVIII
alixte avait prophétisé. Le tétanos, qui peut durer neuf jours, l’acheva dans la nuit.
Elle mourut au plus furieux du paroxysme, brisée comme une corde de harpe qui casse sous une tension trop forte. Elle ne recouvra pas la parole. Ses dents, entre lesquelles le docteur Hérault avait essayé d’introduire le levier d’une cuiller d’argent et qui l’y avait faussé, restèrent serrées à entrer les unes dans les autres, et leur grincement en fit éclater l’émail étincelant. Le docteur avoua qu’il n’avait jamais vu de tétanos d’un caractère si exaspéré et si aigu.
Jusqu’au matin, les signes du mal croissant se multiplièrent, et firent des derniers moments de cette douce enfant de dix-neuf ans la plus violente des agonies. À travers ces lignes qui s’étaient déjà déprimées, la tête de mort commença d’apparaître dans ce beau front ! Le nez (ce chef-d’œuvre !) rentra. Une écume sanglante estompa les coins de la bouche contractée, devenue aussi pâle que la joue, et à laquelle rien n’était plus permis de la parole ou du sourire pour ceux-là qui la regardaient, atterrés, mourir ! Un regard même, elle ne l’eut point à leur donner. Ce dernier regard dans lequel le cœur met tant de choses, quand on meurt emmuré dans des organes qui ne fonctionnent plus et n’obéissent plus à la volonté désespérée, ce dernier regard, qui dit avec tant d’angoisse : « Je ne peux parler, ni sourire, ni remuer, ni vous serrer la main, mais je vous vois… et vous, voyez-vous encore comme je vous aime ? » il ne tomba pas de ses yeux dans leurs cœurs ! Ses yeux, ils étaient retournés et ne montraient plus que leur blanc bleuâtre dans leur immobile pâmoison. Morte avant d’être morte, avait-elle eu sous cette couche des organes marbrifiés, dans lesquels elle était prise comme un noyé sous un glaçon qu’il ne peut trouer et qui l’étouffe, une dernière conscience de la vie, de la douleur, — de l’impossible, qui était pour elle de revoir son père, de dire adieu à son père ?…
Mystère impénétrable ! Rien ne transpira plus d’elle à ceux qui la voyaient, expirante et captive dans une telle étreinte, et qui ne pouvaient l’en délivrer ! Passée à l’état de statue rigide, pour qu’elle fût plus statue encore, ses cheveux blonds, la gloire de sa tête, hérissés déjà, mais si beaux, malgré leur tragique hérissement, devinrent entièrement blancs en quelques minutes.
Ah ! le génie de la Douleur, ce grand artiste qui nous sculpte avec un amour si féroce, n’oubliait rien ! Statue effrayante qui craquait dans son marbre et suintait comme les marbres suintent dans les églises par les temps humides. De larges gouttes de sueur glacée roulaient et restaient dans ses tempes creuses… Le docteur, avec cette horrible familiarité des médecins qui abaisse tout, y mit son doigt et dit ce mot pittoresquement terrible :
— Ce sont les salières de la Mort.
C’est quand la dernière de ces gouttes livides fut séchée, qu’il ajouta que, pour le coup, c’était bien fini et qu’elle n’existait plus…
Néel tomba à la renverse. On l’emporta.
Mais, revenu à lui, il rentra dans l’appartement où elle était morte. Il ne voulut pas retourner avec son père et monsieur de Lieusaint à la tourelle de Néhou. Il refusa obstinément de monter avec eux dans le char-à-bancs et il y fit presque impérieusement monter Bernardine. En vain demanda-t-elle comme une grâce à celui qui venait de jurer d’être son mari, de rester avec lui dont la douleur la déchirait. Déjà dur pour elle, Néel la refusa et dit qu’on le laissât tranquille, ce mot qu’on dit quand on a l’enfer dans le cœur.
Péremptoire comme les désespérés, Néel ne trouva de résistance ni dans son père, ni dans monsieur de Lieusaint. Ils le laissèrent faire ce qu’il voulut, et il voulut rester seul au Quesnay. Il pensait à Sombreval qui devait arriver dans la journée, épouvantable perspective ! et il se disait que son devoir était de l’attendre et de lui rendre sa fille morte… Une autre raison encore l’empêchait de partir… Une idée — une idée de feu — s’était emparée de son cerveau et lui brûlait le crâne : c’est que les médecins pouvaient se tromper et que Calixte n’était pas morte !…
Il lui avait vu des crises si longues, des états léthargiques si semblables à la mort, que les médecins pouvaient être dupes de ces crises, et il pensait à s’en assurer… Il voulait faire sur elle une expérience qui lui levait, de terreur, les cheveux sur la tête, mais qu’il était décidé à tenter pourtant, car, dans la catastrophe de la mort de sa bien-aimée, qui avait tué toutes les énergies de son âme, il ne demandait plus qu’elle vécût toute une vie, mais seulement quelques heures encore. Ah ! la douleur nous rend modestes ! Elle brise jusqu’aux ambitions de nos désespoirs. Elle finit par nous faire petits de désir, lâches de mendicité avec Dieu. Où nous voulions fougueusement tout, nous ne demandons plus que presque rien… Et c’est inutile ! Dieu, qui a repris la vie, ne la rend point et passe sans nous écouter !
Quand Néel rentra dans l’appartement de la morte, il y trouva priant l’abbé Méautis, cet homme de prière éternelle ! L’abbé, qui avait la pudeur de la mort, avait rejeté le drap du lit sur la face de la trépassée. Mais Néel l’écarta par un mouvement brusque. Le prêtre, qui savait la passion humaine, crut que c’était l’amour, — l’amour toujours assoiffé de voir, — qui faisait lever à Néel le voile étendu, en attendant la pierre du sépulcre, sur cette forme destinée à la tombe, et il frissonna à l’idée de quelque profanation, à force d’amour !
Néel le devina. — Ce n’est pas ce que vous pensez, monsieur le curé, lui dit-il tristement et profondément, — mais il faut que je la voie encore…
Sa voix tremblait. Tout son corps tremblait. Il la regarda et sa main se crispa avant de descendre sur le front placide et froid, le front adoré et mort et désormais sans pensée. Fasciné, il se baissa ardemment vers ce front où il avait si longtemps désiré mettre ses lèvres, mais il se releva aussitôt, et comme s’il se fût rejeté en arrière devant un gouffre :
— Non ! dit-il. Je l’aime trop. Je la profanerais.
L’abbé admira cette noblesse. — Que Dieu vous bénisse, monsieur ! fit-il, attendri. Vous étiez digne d’elle, et elle l’aura vu de là-haut.
— Croyez-vous, — dit Néel, — croyez-vous qu’elle y soit dans ce moment ?… Croyez-vous vraiment qu’elle soit morte ? Morte ! tout à fait morte, comme l’a dit ce médecin stupide qui n’a pas pu la sauver ! Elle est glacée… Oui, elle semble morte… Mais je l’ai vue ainsi tant de fois ! Et vous aussi, monsieur le curé, ne l’avez-vous pas vue aussi, une fois, dans cette léthargie qui ressemble tant à la mort qu’on s’y méprend ? Pourquoi n’y serait-elle pas encore ?… Nous la croyons morte… Si elle ne l’était pas ?…
L’abbé avait encore hoché la tête… puis ce hochement de l’incrédulité s’était arrêté pendant que Néel parlait… Ce qu’il disait était possible !
— Ah ! reprit Néel, — car l’amour dans les âmes bien faites développe la pitié, et d’ailleurs il aimait sincèrement Sombreval, — c’est encore moins pour moi que pour lui, — pour ce malheureux homme qui va arriver tout à l’heure, — que je désire qu’elle ne soit pas tout à fait morte !… Et je veux savoir si elle l’est, car, monsieur le curé, nous ne le savons pas ! Vous vous rappelez le terrible moyen que les paysans, dans nos campagnes, emploient pour s’assurer que leurs morts sont bien morts ?…
L’abbé blêmit. Il comprenait ce que Néel allait lui demander…
— Eh bien ! — continua Néel de Néhou, — nous sommes ici tous les deux, Monsieur. Si j’étais seul, je ne pourrais pas… Mais avec vous, je serai moins faible… Voulez-vous que nous l’employions, ce cruel moyen, la dernière ressource et la dernière chance qui nous reste ? Voulez-vous que ce soit nous, nous ses amis, qui lui rendions ce dernier service ?… Nous, du moins, nous n’y mettrons pas que les mains, nous y mettrons nos cœurs !
Devant quoi ce prêtre, qui soignait lui-même sa mère folle et qui vivait tête à tête avec elle, pouvait-il reculer ?… Il fit un geste de consentement à Néel qui prit la barre du foyer et la plongea dans le feu de la cheminée. Elle devait y rougir à blanc… Pendant qu’elle rougissait, ils ne se parlèrent plus. Il semblait que l’idée formidable de la chose qu’ils allaient accomplir transît la parole sur leurs lèvres…
Néel était aussi pâle que Calixte… Quand il eut fini de rougir cette barre dont il aurait mieux aimé sentir les morsures dans sa propre chair que dans la chair où il allait la faire entrer, l’abbé, de ses chastes mains de prêtre, écarta la couverture qui enveloppait les pieds de Calixte, et les découvrit jusqu’aux chevilles, ces pieds charmants, qui avaient alors la blancheur et la mollesse de la ouate.
— Vous rappelez-vous, — dit Néel en les voyant, — le jour où vous disiez qu’ils étaient dignes d’avoir des stigmates ?… Auriez-vous cru que c’était nous qui, un jour, les lui mettrions ?…
Et il approcha le fer rouge de ces pieds qu’il ne voyait qu’à travers ses larmes. Une fumée monta avec un bruit navrant, mais le corps de Calixte resta immobile ; nulle artère ne s’y réveilla, nulle fibre n’y tressaillit. Néel, qui y cherchait la vie avec rage et qui voulait la faire jaillir, par la douleur, des profondeurs d’un engourdissement qui pouvait la recéler encore, brûlait avec un acharnement égaré les beaux pieds insensibles que le feu rongeait, comme il aurait rongé une chair de fleur. Bourreau par tendresse, il s’enivrait de son action mêlée d’horreur et de volonté.
— Assez ! monsieur, lui dit l’abbé ; rien n’a bougé. Ah ! elle est bien morte !
Et ils ramenèrent pieusement la couverture sur ces pauvres pieds, brûlés et saignants. Néel, désenivré, était stupide comme s’il avait commis un meurtre ; il regardait ses mains avec haine : elles lui paraissaient dignes de la hache. Inconséquence du cœur de l’homme ! rien n’eût pu l’empêcher d’accomplir l’action qu’il venait de commettre, et, maintenant qu’elle était commise, cette action n’était plus pour lui qu’une exécrable boucherie de cadavre, parce qu’elle n’avait pas réussi !
— Plus d’espoir ! fit-il.
Et il s’affaissa sur un fauteuil au coin de la cheminée, et il y resta avec cette idée qui lui dévorait la cervelle : « Elle est morte, et Sombreval va venir ! »
Le jour glauque qui se levait et entrait par les fenêtres avait fini par vaincre la clarté jaune et progressivement rétrécie des lampes. Esclave de sa fonction, le curé Méautis s’en était allé dire la messe qu’il disait chaque matin à son église de Néhou.
Néel était donc demeuré seul avec la morte. Les nègres avaient voulu aussi garder leur maîtresse, mais il les avait renvoyés. Il ne voulait partager avec personne sa garde funèbre : il pensait que Sombreval ne tarderait pas ; il était sûr qu’à la nouvelle du danger de la mort de sa fille rien ne pourrait retenir un pareil homme, et qu’il bondirait par-dessus tout, même par-dessus les engagements les plus sacrés, plutôt que de ne pas arriver !