Un prêtre marié (page 31)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Elle y était, en effet… Mais, comme tout devait être extraordinaire dans la destinée de cette fille extraordinaire, il éclata tout à coup un de ces rares phénomènes comme la médecine en constate de loin en loin dans ses annales, sans pouvoir jamais les expliquer, et qui fut la cause d’un de ces spectacles qui ne sortent plus du souvenir de ceux qui y assistent et leur font après, dans la vie, trouver tout évènement insignifiant…

À cet instant formidable que le docteur Hérault avait assigné à l’infiltration du cerveau, le sang, si rebelle à tout jusque-là, abandonna, comme une mer furieuse qui reflue, la face tuméfiée de Calixte dont les traits, aussi purs que ceux d’un camée, avaient disparu déjà… disparu avant que la planche du cercueil fût sur elle ! et par une de ces mystérieuses réactions, magie cachée de l’organisation humaine ! la face, les tempes, la gorge, injectées, se dégagèrent et passèrent sans transition — en deux éclairs ! — du pourpre violacé au pourpre vif, du pourpre vif à la pâleur ordinaire à cette tête si pâle ! Les yeux dégonflés s’ouvrirent… Ils avaient encore l’éclat de la fièvre, mais du moins ils avaient le regard qui disait qu’ils avaient recouvré la vue !

— Elle y revoit ! s’écria l’abbé Méautis, sur qui tomba ce premier regard.

Et c’était vrai, elle y voyait ! Et à mesure que le regard lui revenait, le cerveau, délivré du sang qui avait failli l’emplir comme une éponge, le cerveau reprenait peu à peu la connaissance et la mémoire, et l’idée de son père, — cette idée qui l’avait frappée de cette espèce d’apoplexie, fut la première par laquelle se remontra l’intelligence !

— Mon père ! fit-elle d’une voix violente et faible…

— Votre père, dit l’abbé, ô chère Calixte que Dieu nous renvoie ! il va venir. Monsieur de Néhou lui a écrit pour vous que nous croyions mourante et qu’il retrouvera ressuscitée.

— Ah ! fit-elle, reconnaissant Néel à son tour. Vous êtes donc revenu, Néel !

Et elle lui tendit la main avec ce sourire qu’il ne croyait plus jamais revoir, et qui lui ouvrit le ciel, quoiqu’il fût, ce sourire, d’une navrante mélancolie. Néel tomba à genoux auprès du lit, tenant cette main qui sentit ses baisers et qui se retira doucement de dessous ces lèvres brûlantes…

— Vous l’avez vu ? parlez-moi de lui ! — fit-elle avec des yeux avides.

— Mais non ! plutôt, ne m’en parlez pas ! ajouta-t-elle en se reprenant, comme si elle eût deviné ce qu’il allait dire. Est-ce que je ne sais pas tout ?…

Et elle se tut aussi… Elle leva au ciel des yeux où se peignaient l’amour et l’admiration pour son père, mêlés à une indicible horreur, et deux larmes, — seulement, — coulèrent en silence sur son visage, redevenu pâle et beau.

… Était-elle sauvée ? comme l’avait dit l’abbé dans sa joie. Le docteur, attentif à ce que ne voyaient pas les autres, avait tristement et imperceptiblement hoché la tête au mot de l’abbé Méautis. — S’il n’y avait eu qu’une maladie (dit-il plus tard), peut-être eût-elle été sauvée par cette réaction aussi foudroyante que l’avait été l’invasion du mal et qui l’avait si rapidement déplacé ! Mais il y en avait deux.

Sous l’effroyable désordre sanguin causé par la violence d’une émotion, et probablement dans un de ces moments où les jeunes filles sont plus exposées à des révolutions soudaines, il y avait, permanente et tenace, la névrose indomptable à tout, cette névrose de toute sa vie dont la cause était encore plus dans le moral de la malade que dans son physique. Or, quand le premier mal cessait, le second se retrouvait, et avec une action d’autant plus funeste sur l’organisme de la jeune fille, que cet organisme était épuisé par les souffrances de toute sa vie, et que le mieux qu’elle avait éprouvé depuis le départ de Sombreval créait le danger d’une rechute.

— Nous ne sommes que les médecins du corps, — dit le docteur Hérault, — et cette enfant est malade d’une idée, — et vous savez mieux que moi, — ajouta-t-il, — de quelle idée elle est malade, monsieur le curé ?

Il le savait, en effet, mieux que le docteur, et il voyait que cette idée dans la malheureuse éteignait tout espoir du mieux auquel il avait cru d’abord. D’ailleurs l’état de Calixte eût révélé à de plus ignorants que lui et que Néel la présence d’un mal qui changeait de forme comme un Protée.

Après une heure de prostration dans laquelle Calixte resta comme abîmée, ses souffrances nerveuses, qui pouvaient s’assoupir, mais dont le principe était toujours en elle, se réveillèrent comme des tigresses endormies et la rejetèrent dans la vie intense des sensations. Chaque cheveu de cette belle tête blonde devint une aiguille de douleur. De profonds tressaillements secouèrent à le briser ce corps fragile. Ses yeux, qui se cernèrent d’un cercle noir, semblèrent se creuser sous leurs arcades sourcilières et remonter vers le cerveau, signe effrayant qui fit frissonner Néel, car c’était le signe précurseur de ces attaques qui ressemblaient à de l’épilepsie et qui finissaient toujours par la contraction et la rigidité.

Elle avait encore sa voix, mais elle se creusait comme ses yeux.

— Vous m’avez donc cru sauvée ? cher abbé, dit-elle, — et vous aussi, Néel, vous l’avez cru ? Mais vous ne le croyez pas, vous, docteur, n’est-ce pas ? et moi, je sens que je suis morte. Je le sens à la source même de mon être… Ô mon pauvre abbé ! c’est votre terrible révélation qui m’a tuée, mais soyez béni pour ce mal salutaire. Il ne s’agissait pas de moi, mais de lui ; mais d’empêcher à tout prix ce qu’il voulait faire !

Ah ! empêchez cela, au prix de ma vie, et je mourrai heureuse ! Il m’aime tant, allez ! qu’il m’accordera tout ce que je lui demanderai, cet adorable père qui voulait me donner son éternité ! Oui, monsieur le curé, je suis bien tranquille. Je suis sûre de lui. Cet horrible sacrifice qu’il voulait faire à son enfant ne s’accomplira pas. Et pourquoi s’accomplirait-il, puisque je serai morte, — ajouta-t-elle profondément comme si elle se fût résorbée en elle-même, — et qu’il ne le faisait que pour moi ?

Néel et l’abbé avaient le cœur transpercé de ces paroles, mais ils sentaient, pendant qu’elle les disait, se couler dans leur âme le froid de la conviction qu’elle mourrait comme elle l’assurait avec une si poignante certitude, et ils n’osèrent la détromper, lui répondre : Non ! qu’elle ne mourrait pas !… Elle demanda anxieusement l’heure ; et à Néel, combien il avait mis de temps à revenir de Coutances ?

— Je suis sûr de mon vieux Jean Bellet comme de moi-même, dit Néel. Ce soir il sera à Coutances. Ils peuvent être ici dans deux jours.

— Mais vivrai-je deux jours ! — s’écria-t-elle avec angoisse. Vivrai-je encore deux jours, docteur ? Me cautionnerez-vous bien deux jours, — dites ? Priez, mon ami, fit-elle en se tournant vers le prêtre, — priez pour que je ne meure pas avant d’avoir revu mon père et pour que je vive encore ces deux jours !

Un sanglot qui venait du pied du lit lui fit tourner les yeux vers Néel, qui la regardait dans une espèce d’extase de douleur.

— Pauvre Néel, vous m’aimiez bien, dit-elle.

Cette manière de mettre tout au passé était navrante, et ce mot acheva de faire éclater Néel en sanglots. — Dans l’immersion des douleurs de la vie, un simple mot, comme la dernière goutte d’un verre plein, fait tout déborder.

— Vous m’aimiez… oui… trop peut-être. Ah ! oui, trop, reprit-elle. Et ce n’est pas changé, n’est-ce pas ? vous m’aimez encore…

Pour toute réponse, il la regarda d’un de ces regards qui étreignent l’âme comme les bras étreindraient le corps…

— Oh ! je le crois ! — reprit-elle. Puis après un silence : Eh bien ! si vous m’aimez, cher Néel, que je ne vous sois pas importune ! — dit-elle avec cette grâce humble qui, dans la femme aimée, est la plus grande des toutes-puissances. Voici le moment venu de me le prouver.

Néel, qui devina, sentit la colère passer sous ses larmes. La veine de son front devint d’un bleu livide.

— Revoilà mon violent ! — fit-elle en souriant, — mais venez près de moi et mettez-vous là où vous étiez tout à l’heure… — Et il s’agenouilla, au bord du lit, sur le tapis.

Elle lui posa la main sur le front comme une mère l’eût fait à son enfant.

— Ô mon cher Néel ! reprit-elle, mon unique ami après mon père ! ô mon frère d’élection ! vous ne feriez donc pas ce que vous demanderait votre sœur, votre Calixte qui va mourir !

La musique de cette voix où la séduction de la femme se mêlait au charme sans égal de la sainte tordait les nerfs de Néel, — et la volupté d’avoir cette main magnétique sur les cheveux apaisait la tempête de son âme, comme la main du Christ, étendue, apaisait les flots soulevés du lac où ses disciples croyaient périr !

— Ah ! dit-il, attendri et enivré en même temps, ne suis-je pas à vous, Calixte ? Mais vous le savez, si vous mourez… je dois mourir !

— Non ! répondit-elle, il faut que vous viviez… Je le veux. Nous avons eu tort d’écouter la Malgaigne et de croire à ses superstitions. Nous étions des enfants. L’Église défend ces choses… N’est-ce pas, monsieur le curé ?… Vous vivrez donc, Néel, pour faire ma volonté et celle de votre père, qui n’a que vous, et qui vous a fiancé à une noble fille qui vous aime…

Il releva la tête sous la main toute-puissante, comme un cheval de race qui aurait secoué sa gourmette.

— Vous vivrez enfin pour mon père aussi, à moi… continua-t-elle, pour mon père qui n’aura que vous, quand je serai morte. Le Sauveur, du haut de sa croix, n’a-t-il pas légué sa divine Mère au disciple qui l’aimait le plus ?… moi, je vous lègue mon père. Vous ne pouvez pas refuser de prendre un tel legs !

— Oh ! votre père, — fit Néel, c’est presque le mien ! Et il l’aurait été tout à fait si vous l’aviez voulu, Calixte. Tant que j’aurai un souffle, ce sera pour votre père ! Mais ne me parlez pas de Bernardine…

Il s’arrêta, voyant le mal qu’il lui faisait.

— Ainsi, reprit-elle avec une douceur déchirante, je souffre et je vais mourir, mais je ne souffre pas assez encore, et vous allez empoisonner les derniers moments de ma vie. Écoutez, Néel : si vous n’épousez pas mademoiselle de Lieusaint, vous me ferez la plus grande peine que je puisse éprouver après celle qui m’a tuée, et je vous devrai un remords. En vous laissant vivre près de moi, j’aurai détruit le bonheur d’une jeune fille qui vous était fiancée et qui mourra du mal que je lui aurai fait. J’aurai flétri à tout jamais l’espoir de la vieillesse de son père et du vôtre.

Trois malédictions seront sur moi et sur ma mémoire. Eh bien, je vous demande de m’ôter ce poids qui m’oppresse le cœur à l’instant suprême où le cœur va cesser de battre, et où mon âme doit paraître, pure de tout reproche, devant la justice de son Dieu ; et vous, mon ami et mon frère, vous repoussez ma prière ! Vous ne voulez pas avoir cette pitié pour moi, cette dernière pitié !

Elle aurait amolli l’acier en parlant de la sorte, et le cœur de Néel se fondit.

— Calixte, — fit-il vaincu, je me suis voué à vous. Je me suis donné à vous. Je vous appartiens. Vous pouvez m’envoyer au martyre. N’est-ce pas votre sainte Thérèse, — ajouta-t-il, — qui a dit qu’elle aimerait Dieu jusque dans l’enfer ? C’est de là à présent que je vais vous aimer !

— Non ! dit-elle vivement, il n’y a plus d’enfer quand on aime, et l’idée du bien que vous m’aurez fait à l’heure de la mort, ô mon Néel dévoué ! si je vous reste chère, vous sera peut-être un paradis !

Il ne répondit pas. Il l’aimait trop pour la croire, mais il pensait à la grande Malgaigne et au soldat blanc de la Lande-au-Rompu, à qui elle avait dit le sort. Il pensait qu’elle lui avait dit aussi le sien et qu’il était écrit… là où se font les destinées… que Calixte morte, il mourrait…

— Qu’importe que j’épouse Bernardine, — pensait-il pendant que Calixte le croyait résigné pour elle à ce sacrifice, — puisque je suis sûr de mourir ! — Et l’idée d’attacher un dernier sourire à ces lèvres charmantes, en lui accordant ce qu’elle demandait, l’enivrait déjà, et il était prêt à tendre — tout de suite — la main de l’époux à cette fille haïe, si Calixte l’exigeait.

Et précisément elle l’exigea. Quoiqu’elle crût absolument à la loyauté de Néel, elle voulut le lier pourtant par plus d’une promesse. Elle voulut voir par ses yeux le bonheur qu’elle allait donner à Bernardine pour tout le mal qu’elle lui avait fait, et elle pria l’abbé Méautis d’aller au château de Néhou pour en amener les habitants au Quesnay. « Ils viendront, dit-il. On ne refuse rien à une mourante. » Elle prit même l’abbé Méautis à part et lui dit des choses que Néel n’entendit point. L’abbé partit. Il revint au bout de quelques heures et annonça que le vicomte Éphrem et les Lieusaint allaient arriver.

XXVII

ernardine de Lieusaint, qui avait la fierté de la jalousie par-dessus son autre fierté, avait été, des trois habitants de Néhou, la plus difficile à décider. Elle répugnait à devoir son bonheur à Calixte, à celle qui depuis si longtemps la faisait souffrir ! Et encore quel bonheur ! Calixte lui donnerait Néel, mais ne lui rendrait pas le cœur de Néel. Elle l’emporterait dans la tombe, et elle, Bernardine, garderait sa jalousie, car la mort de la rivale aimée ne guérit pas de la jalousie.

Sentiment songe-creux pour lequel tout rêve est une réalité ; furie aux chimères, qui tire de ses propres flancs les serpents qui les lui dévorent, la jalousie s’exaspère mieux contre un fantôme, qui lui échappe toujours, que contre un être vivant qui est là et qu’elle peut déchirer. On ne déchire pas plus un fantôme exécré qu’on n’embrasse un fantôme adoré, et voilà le supplice ! Au moins, on en finit avec la vie, on n’en finit pas avec la mort ! Bernardine devinait cela. Et tel fut le motif de sa résistance à descendre au Quesnay.

Mais son père et le vicomte Éphrem, qui ne croyaient guère aux sentiments éternels et qui trouvaient que la générosité de Calixte arrangeait leurs projets de famille, firent valoir cette générosité à Bernardine, et l’entraînèrent par là, elle qui était généreuse !

— Compère, — disait le vieil Éphrem à M. de Lieusaint en s’asseyant dans son char à bancs, — hé ! hé ! avais-je tort d’avoir de la sympathie pour cette petite du Quesnay ?

Langage de son temps, au vicomte, impertinemment familier, qui faisait blanchir les lèvres de Néel, quand son père l’avait en parlant de Calixte, et que le vicomte aurait eu avec la Sainte Vierge elle-même, si elle n’eût pas été de qualité et qu’il l’eût connue à dix-huit ans.

Cependant, tout léger qu’il fût, ce qu’il trouva dans le grand salon du Quesnay, transformé en chambre de malade, fut un spectacle à l’unisson duquel se mit immédiatement l’âme de ce hobereau qui, après tout, était l’âme d’un homme ! Calixte était dans ce même lit vert à la Louis XIV où le vicomte avait vu déjà étendu son fils Néel. Néel était toujours à genoux au chevet de ce lit… Et c’était Calixte qui le consolait. Elle lui essuyait les yeux avec son mouchoir… Sa tête, élevée sur des oreillers moins blancs qu’elle, avait une telle expression de douleur surmontée et de pitié pure ; elle était si noble et si chaste en essuyant les yeux de ce beau jeune homme à genoux, que les deux vieillards du dix-huitième siècle ne se jetèrent pas le mauvais regard de leur temps !

D’ailleurs, une mort, — une mort certaine, — avait mis sa griffe sur ces traits, dont rien ne pouvait détruire la beauté. À deux ou trois dépressions dans cet adorable angle facial, au rétracté de ces narines dont la ligne exquise se creusait, comme si le statuaire divin qui les avait sculptées eût trop appuyé son ciseau, on sentait que la mort avait déjà plombé pour le cercueil cette tête qu’elle devait emporter ! Les cheveux de Calixte, d’un blond qui n’était pas humain, fils conducteurs de ces douleurs sans nom qui lui dardaient jusqu’au fond du cerveau leurs brûlants aiguillons, s’étaient hérissés sur son front, dont ils découvraient les sept pointes, par le fait de ces douleurs qui devaient amener fatalement la mort ou la folie.

N’ayant plus là son père, elle avait ôté de son front ce bandeau qu’on y voyait toujours, et le signe dont elle était marquée apparaissait, auguste et effrayant, sur ce front pâle, comme la croix rouge sur la cotte blanche du Templier. Placée comme elle était dans son lit, on voyait sur sa poitrine, et par-dessus la batiste strictement fermée qui gardait son sein comme une guimpe, son scapulaire de carmélite qu’elle ne pensait plus à cacher. À elle seule, Calixte était tout un spectacle, un spectacle étonnant et formidable, mais touchant aussi, touchant jusqu’aux larmes, car la jeune fille, la simple jeune fille, dans sa grâce incomparable, adoucissait en elle ce que la Beauté, l’Intelligence et la Sainteté y avaient, toute sa vie, versé de pathétique et de grandiose !

— Monsieur le vicomte et monsieur de Lieusaint, — dit-elle aux deux vieillards avec cette suprême aisance qui faisait toujours l’étonnement de ceux qui ne savent pas quel air de reine du monde donne la solitude, quand une femme y vit avec Dieu, — vous pardonnerez bien à une mourante le petit dérangement qu’elle vous cause, et j’espère que vous ne le regretterez pas… Vous avez plusieurs fois déjà daigné être mes hôtes au Quesnay. Je vous remercie d’avoir bien voulu l’être encore.

Alors vous veniez pour votre fils, monsieur de Néhou : eh bien ! c’est pour votre fils qu’encore aujourd’hui vous serez venu. J’aime tant mon père, — fit-elle en jetant aux deux vieillards un regard qui leur alla jusqu’au fond du cœur, — j’aime tant mon père, qu’il me semble qu’il y a un peu de mon père dans tous les pères, et voilà pourquoi je vous ai désirés ici tous les deux.

Elle s’arrêta. Parler la faisait souffrir davantage. Le curé Méautis lui en fit l’observation.

— Il faut que je me hâte, abbé, — répondit-elle. Qui sait si dans une heure je pourrai parler !

Oui, reprit-elle avec effort, je vous ai désirés tous les deux… et mademoiselle Bernardine aussi… parce que j’ai à remplir un devoir envers vous tous, envers tous les trois… Regardez ce pauvre Néel, monsieur de Néhou ! Il ne s’agit plus ici de réserves pusillanimes, il ne s’agit plus de pudeurs humaines, quand on va paraître dans quelques heures devant son Dieu. Je puis bien dire maintenant, monsieur le vicomte, qu’il m’a aimée, votre fils Néel… — Et la dernière vapeur rose qui devait monter à sa joue y monta.

— Oui, il m’a bien aimée, reprit-elle, et peut-être l’aurais-je aimé comme il m’a aimée, si j’avais été la fille d’un autre père, mais moi qui ai toujours porté sur mon cœur le crime du mien et sa honte, je ne pouvais aimer que comme un frère l’homme assez hardi pour m’aimer comme aime un époux. C’est ainsi que j’ai aimé votre fils, monsieur le vicomte. Je sais bien que, si j’avais été plus forte, j’aurais dû m’interdire aussi ce sentiment fraternel dont mon faible cœur n’a pu se défendre. Je ne l’ai pas pu, et c’est là ma faute ! Que Dieu me la pardonne ! mais il m’est bien difficile encore de m’en repentir aujourd’hui !

Elle s’arrêta de nouveau. Tous ils étaient touchés par la sincérité de cette âme qui faisait sa confession à haute voix.

— Je sais bien, continua-t-elle, que vous me pardonnerez cette faiblesse, vous le père de Néel ! Vous me pardonnerez d’avoir aimé votre fils comme un frère, de n’avoir pas pu me défendre de cette amitié que j’aurais dû, moi, la fille… d’un homme si coupable, interdire à mon pauvre cœur. Je n’ai pu résister à cela. Je n’avais que mon père à aimer. Ma vie était cerclée par le plus affreux des déserts, par la plus morne des solitudes.

Néel les a traversés pour moi. Il est venu à moi presque malgré lui, car dans les commencements il était comme les autres, il nous méprisait ! Et il s’est pris d’amour pour la fille dont personne, — personne au monde, — n’aurait voulu. Ah ! les chevaliers se reconnaissent toujours ! Il y avait de la chevalerie dans cet amour de Néel pour moi, fille de paysan et de prêtre. Seulement, si je l’avais valu, je l’aurais fui… Si j’avais été son égale de cœur, je lui aurais dit : « Ne revenez plus au Quesnay, Néel ! » Je ne l’ai pas fait, et c’est ma faute ! et je suis d’autant plus coupable que je savais qu’il était lié à une autre par sa parole et qu’il ne s’appartenait plus !

Les deux gentilshommes étaient conquis par cette noblesse dans laquelle il y avait plus beau que la noblesse même, puisqu’il y avait l’humilité !

— Et cette autre que j’ai offensée, fit Calixte après une seconde pause, c’est vous, mademoiselle Bernardine ! Je vous ai offensée sans le vouloir et en n’y pensant pas, mais ce n’en est pas moins une faute ! La légèreté de l’esprit n’excuse rien, et peut-être aggrave-t-elle nos torts. Ô vous que j’ai tant fait souffrir, pourrez-vous me pardonner les miens ? Ah ! voyez-moi à leur lumière ! Je ne veux pas les atténuer. Je ne veux pas vous paraître moins coupable que je le suis.

Non, je n’ignorais pas que vous étiez la fiancée de Néel. Je vous avais vue au Quesnay et j’avais bien deviné que vous l’aimiez, et que vous ne l’aimiez pas, vous, seulement comme un frère. Pas d’excuse donc pour moi qui ne l’aimais pas de la même affection que vous, si je le retenais auprès de moi quand vous étiez si malheureuse de l’y savoir ! C’est pourtant là ce que j’ai fait. Il venait au Quesnay tous les jours. Il enveloppait ma vie dans la sienne, et je trouvais cela doux. Je l’ai laissé m’aimer, mais il ne le fallait pas… Et dans ce délire d’amitié dont j’aurais dû me défier davantage, j’oubliais qu’il y avait un cœur plein de Néel, un cœur qu’il délaissait pour moi et qui souffrait…

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