Un prêtre marié (page 34)
Néel et la Malgaigne regardaient Sombreval en silence, — saisis par ce spectacle inouï d’un père qui venait de déterrer sa fille pour lui prodiguer les baisers qui avaient manqué à son agonie… Sombreval labourait convulsivement de son front, de ses lèvres, de son visage tout entier, le cadavre qu’il tenait et levait dans ses bras. Il plongeait sa tête désolée au giron de cette chère fille morte, — avec la furie du sentiment qui sait son impuissance, et c’est ainsi qu’il étouffait ces cris involontaires qui nous sortent de la poitrine, dans les grandes peines, sans que nous ayons la conscience de les avoir poussés ! Puis, fauché par la douleur, il s’affaissa à mi-corps dans les hautes herbes du cimetière, et peut-être cette grande organisation aurait-elle éclaté sous l’avalanche des tortures que Dieu faisait tomber dans son cerveau et dans son cœur, quand, subitement, des pleurs qui se mirent à couler la sauvèrent… Et lui, que la Malgaigne n’avait jamais vu pleurer, étant enfant, fondit en larmes et pleura comme une femme, avec des sanglots qui semblaient des ruptures de son cœur, et le secouèrent, cet homme de bronze, comme la tempête secoue un vaisseau, doublé de cuivre, qu’elle va briser.
— Il a les deux douleurs, — pensa Néel, plus touché des pleurs de cet homme que de ses cris, — car il était père et mère tout ensemble de son enfant !
Et Néel, qui souffrait tant aussi de la mort de Calixte, était comme jaloux de cette douleur qui se repaissait de ce cadavre, dont il ne pouvait pas demander la moitié. Il n’osait troubler ce père en ces caresses suprêmes, en ces impartageables baisers que seul au monde il avait le droit de donner au corps virginal de sa Calixte !
Lui aussi, Néel, un désir le mordait au cœur : c’était d’aller soulever la tête de Calixte morte, pendante sur l’épaule de son père comme un lis dont la tige est cassée : mais il restait avec la morsure de son désir, enviant à Sombreval ce fardeau si léger, si cruel et si doux, sous lequel il se tenait écrasé, semblable à la figure colossale du Génie en deuil de la Paternité qu’on aurait sculptée sur une tombe ; immobile, dans une rigidité de marbre, pleurant de longues larmes pesantes et silencieuses, dans ce pauvre cimetière de campagne tranquille, qui n’avait jamais vu de pareilles larmes ; sous ce ciel, opale de pureté, dans lequel la lune montait avec un balancement qui ressemblait à de la vie, et où le dernier oiseau de la soirée chantait pour endormir son petit.
Scène d’un calme auguste, mais cruel, plus cruel que toutes les frénésies qui l’avaient précédée… Ce fut ce moment dans la douleur de Sombreval que la Malgaigne, qui était restée sur ses talons, invisible à cet homme pour qui tout avait disparu, excepté cette tombe, d’où il venait arracher sa fille, choisit pour intervenir, — maternelle à son Jeanotin jusqu’à la dernière heure. Elle se leva lentement de la tombe qu’elle n’avait pas quittée pendant que Sombreval et Néel avaient vidé celle de Calixte ; puis, s’avançant vers Sombreval, toujours immobile dans la fixité du désespoir, elle lui posa doucement la main sur l’épaule, où il n’avait rien…
Abîmé, perdu, anéanti dans la sensation du corps de sa Calixte, il ne sentit pas la main qui se posait sur son autre épaule. Il ne bougea point… Il ne se retourna pas.
— Jean, — lui dit-elle d’une voix puissamment douce, — tu vois à présent qu’elle est morte, mais tu ne vois pas qu’elle est au ciel… Ah ! si tu n’avais pas perdu la foi, malheureux homme, tu le verrais, et ta douleur serait moins amère ! Ô mon pauvre Jeanotin ! maintenant que tu l’as embrassé, ce corps qui fut tout pour toi, et que Dieu qui a fait l’âme aussi, et qui veut qu’on aime l’âme de son enfant, t’a ôté des bras et des lèvres, replace-la respectueusement dans cette tombe que tu as violée et qu’elle y dorme jusqu’au jour du jugement, dans la paix du Seigneur !
Mais jamais la flamme tombant au sein d’une poudrière ne fit explosion plus instantanée et plus violente que les paroles de la Malgaigne sur l’âme soulevée de Sombreval.
— Tais-toi, la Malgaigne, tête renversée ! lui cria-t-il, redevenu terrible. Ne me parle plus de ton Seigneur ! Sa paix ? qu’il me la mette au cœur, s’il le peut, ce monstre chimérique auquel tu crois, folle ! Ah ! je l’en défie ! Non, Calixte ne rentrera pas dans cette tombe d’où je l’ai tirée ! Non, je ne veux pas que la terre bénie de ton Dieu soit sur elle !
Et il se leva de toute sa hauteur, et ses deux bras se croisèrent par-dessus le suaire de sa fille qu’il étreignit contre lui, menaçant et farouche… Les tigresses croisent ainsi leurs griffes sur leurs petits, quand elles croient qu’on va les leur enlever.
— Pauvre insensé ! — dit la Malgaigne, — que veux-tu faire de ce cadavre qui ne sera même plus un cadavre demain ?
— L’arracher à cette terre que je hais et l’emporter avec moi ! dit-il avec l’ardente résolution des âmes passionnées. Tant qu’il y aura un atome de mon enfant, ce sera encore mon enfant, et je l’adorerai !
— Ô mon enfant ! continua-t-il, faisant le mouvement de la bercer sur sa poitrine et lui parlant comme si elle avait pu l’entendre, — tu t’en viendras avec moi ! Je ne te laisserai pas à leur Dieu. Tu ne seras qu’à moi, à moi qui t’ai faite avec mon sang, avec ma vie, avec mon esprit, avec tout mon être ! Leur Dieu ! leur Créateur ! C’est moi qui suis ton seul père… Je n’y croyais pas, à leur Dieu, mais parce que tu y croyais, j’ai fait comme si j’y croyais. J’ai menti ! C’est pour toi que je leur ai joué cette comédie dont tous ils ont été la dupe, tant je la jouais bien parce que je la jouais pour toi ! J’aurais vieilli et je serais mort portant le fardeau de l’hypocrisie sur mon âme ! J’aurais mis sous tes pieds adorés, comme j’y avais mis mon cœur, cette tête qui ne croit plus et qui n’a jamais pu croire, depuis que je suis sorti de cette vie de prêtre dans laquelle, étant jeune, j’ai tant étouffé !
Et je serais mort à leur faire croire à tous que j’étais un saint, et pour te faire moins pleurer, ma fillette !… Mais tu es morte et je repousse avec horreur cette comédie, qui n’avait de sens que parce que je la jouais pour toi ! Et je redeviens ce que j’étais ! Je redeviens le Sombreval qui n’a jamais eu d’autre Dieu que toi !
— Jeanotin, Jeanotin ! s’écria la Malgaigne, qui se pendit aux bras qui tenaient Calixte embrassée, — rends ta fille à la terre du bon Dieu !
— Le bon Dieu ! — fit-il avec un rire sauvage, — où est-il, le bon Dieu ?… Est-ce celui-là qui met dans nos cœurs l’amour des enfants pour nous les prendre, quand nous les avons élevés…, quand de notre chair qu’ils étaient, ils sont devenus notre vie, le bonheur, la gloire de notre vie ! Le bon Dieu ! Ah ! je le méprisais déjà comme une idée fausse, mais, s’il pouvait exister, — à présent je le haïrais comme un bourreau !… »
Et il repoussa, en la secouant, l’octogénaire, et la fit tomber.
— Ah ! — dit-elle en fermant ses yeux blancs, — il faut que le Sort s’accomplisse.
Et elle n’insista plus.
Mais Néel :
— Ô monsieur Sombreval, lui dit-il, ayez pitié de nous tous ! Posez votre enfant dans ces bras qui auraient tant voulu l’y recevoir vivante, et je la replacerai moi-même dans son cercueil.
— Non ! fit-il, obstiné comme le malheur qui le frappait. Je me suis séparé d’elle pour la faire vivre… Elle est morte. Nous ne nous séparerons plus !
Et, la tenant toujours sur son épaule, comme un moissonneur tient sa gerbe, il sortit du cimetière avec une rapidité sinistre… Un éclair passa dans la tête de Néel ! Il sentit que le malheureux allait mourir ! Il le suivit, emporté par cet éclair, mais il ne put atteindre, même en courant, cet homme qu’une idée entraînait. Il le vit du sommet de la butte Saint-Jean qui dévalait le long de la butte ; et les ténèbres qui commençaient de fluer dans les airs faisaient le suaire de Calixte plus blanc à travers les ombres du crépuscule.
— Ah ! il va à l’étang ! dit Néel, qui se rappela la prédiction de la Malgaigne et qui se précipita épouvanté sur la pente.
Il l’apercevait alors sur la route, tout près de ce bord redoutable, sans parapet, — et presque au niveau de l’étang. Il courut, la vue fixe sur le suaire de Calixte, tache blanche dans un milieu toujours plus sombre et qui brillait encore quand l’épaule sur laquelle il flottait et l’homme de cette épaule ne se voyaient plus. Tout à coup la tache blanche disparut…
Haletant, le cœur palpitant, Néel redoubla de vitesse, mais quand il arriva à l’étang… plus rien ! Où étaient-ils ? Ses yeux de dix-huit ans, ses yeux de chasseur, embrassèrent, étreignirent l’étendue liquide et verdâtre, trop épaisse pour réfléchir la lune, mais que la lune faisait miroiter… Ce n’était plus alors la lune blanche du commencement de la soirée. Elle avait jauni en montant dans le ciel, qui s’était foncé de bleu… Soucieuse, elle envoyait ses longs rayons obliques au fil de cet étang qu’elle faisait briller à certaines places, comme un monstrueux poisson vert, écaillé d’argent. Le vague bruissement de l’Élavare arrivait de loin jusque dans les saussayes… et à la pointe de ce vaste cône d’eau, on en apercevait la fumée…
Incertain, dépisté, Néel se tenait sur le bord de l’étang, plus sinistre encore de nuit que de jour et qui conseillait le suicide. Il allait s’y jeter à tout hasard, quand à vingt brassées du rivage, il crut voir traîner le suaire de Calixte. Attiré par cette indication certaine, Néel n’hésita plus : il se jeta dans l’étang et se dirigea vers le corps de sa bien-aimée, et il eut le bonheur, l’amer bonheur, de le prendre dans ses bras, ce corps qu’il n’y avait pris qu’une fois, et on se le rappelle, — pour si peu de temps ! et de le ramener au rivage.
Puis il replongea et chercha Sombreval… mais en vain ! Plus pesant que Calixte, il était sans doute descendu profondément en ces vases sans fond où il s’était perdu, et Néel ne le retrouva point… Après des efforts furieux et inutiles, Néel se retira de cette eau presque limoneuse dont il avait eu tant de peine à scier la surface avec ses jeunes bras, et reprenant Calixte et la portant, comme il n’y avait qu’un moment la portait son père, il remonta vers le cimetière de Néhou.
Quand il l’atteignit, la nuit était tout à fait venue. La lune descendant de l’autre côté du zénith n’éclairait plus qu’à moitié le clocher dont la base trempait dans l’obscurité. Le vieux if noir semblait plus noir et la chouette ululait dans le creux de son tronc fendu par le temps… C’était une heure solennelle. Néel porta Calixte vers sa tombe ouverte, et tout d’abord il ne vit pas la Malgaigne, mais, une seconde après, il l’aperçut gisant à moitié relevée sur l’herbe où l’avait renversée Sombreval.
— Mère, — lui dit-il, — la voici, elle ! que je rapporte à sa tombe, mais lui ! je n’ai pu l’empêcher de périr…
— Vère ! fit-elle. Il faut que les sorts s’accomplissent. Il a péri par l’eau… n’est-ce pas ? comme je l’avais vu…
— Oui, dit Néel, — dans l’étang de son Quesnay où vous l’aviez vu le jour de la barque, enfoncé avec cette enfant que j’en ai arrachée : saint amour qui, du moins, dormira dans une terre chrétienne !
Et après lui avoir donné sur son front humide et glacé ce premier et dernier baiser qu’il n’avait pas osé lui donner, quand, morte, elle était tiède encore, il la descendit dans la fosse, la replaça dans son cercueil dont il rejoignit pieusement les planches… puis avec la bêche du fossoyeur il fit retomber la terre sur l’amour de sa vie.
— Tous les sorts sont accomplis, grande Malgaigne ! — dit-il, — excepté un !
Elle ne répondit pas. Il se baissa. Elle était morte. La rosée l’avait-elle glacée ? Ou les émotions de cette soirée avaient-elles rompu le dernier fil qui rattachait à la vie sa longue vieillesse ? Mais le fait est qu’elle n’existait plus…