Un prêtre marié (page 33)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il écoutait tous les bruits qui pouvaient lui annoncer l’arrivée de Sombreval, dans le silence de cette maison où le silence avait toujours eu tant d’empire, et où celui qui régnait à cette heure était le silence de la mort, mais il n’entendait que le gémissement, sur l’étang, du vent d’ouest, qui n’avait plus sa furie des jours précédents, mais dont résonnait toujours la basse continue…

Dans une de ses dernières rafales, ce vent avait fait virer sur leurs gonds les persiennes qui s’étaient fermées, en claquant ; et comme il commençait de se calmer, Néel ne les avait pas rouvertes et retournées contre le mur… Il aurait pu, en entr’ouvrant la fenêtre, les pousser et les rattacher. Il ne le fit point… Il resta dans l’ombre, projetée à l’intérieur par ces persiennes, qui convenait mieux à ses pensées. Il y a tant d’harmonies entre la douleur et la nuit !

Cependant, au bout d’un certain temps passé en ces demi-ténèbres, il crut distinguer dans le vestibule le bruit d’un bâton et d’un pas rapide. Il crut que c’était Sombreval ! Il se leva pour aller au-devant, — plus en proie à la douleur qu’il allait voir qu’à la sienne, avec laquelle il était déjà horriblement familiarisé. Mais ce n’était pas Sombreval encore ! La porte de la chambre s’ouvrit, et il reconnut la Malgaigne.

Elle avait les vêtements noirs qu’elle revêtait toujours depuis qu’elle avait dit à Sombreval qu’elle portait « le deuil de son âme ». En venant contre le vent, sans doute, la cape de son mantelet gaufré s’était rabattue et laissait voir son visage épuisé et blanc comme la craie, et les larges prunelles de ses yeux, qui de bleues étaient devenues grises, et de grises sans couleur, tant elles étaient pâles ! et dans lesquelles, pour toute lumière, l’égarement mettait son rayon renversé !

Elle s’arrêta sur le seuil une minute, plus majestueuse et plus solennelle que jamais.

— La Malgaigne ! fit Néel étonné, car il savait quelle idée l’empêchait d’entrer au Quesnay.

— Vère ! reprit-elle, la Malgaigne ! la Malgaigne, qui avait bien juré à Dieu et à ses Saints que jamais elle ne mettrait le pied au Quesnay tout le temps que Sombreval y serait, mais il n’y est plus… et son enfant en est partie ! La colère du Seigneur qui vient de frapper ici, — dit-elle en montrant le lit de Calixte, — m’a délivrée de mon serment… Elle a dû mourir ce matin, vers cinq heures, car c’est à cette heure-là que j’ai vu son âme au pied de mon lit et qu’elle m’a fait signe de me lever et de la suivre… Je me suis levée. J’ai mis ma jupe et mon mantelet et je me suis dit : Il faut vouloir la volonté des morts et y aller… et je suis venue aussi vite que j’ai pu avec mes vieilles jambes, car j’ai fait mon temps et je me coucherai aussi bientôt, comme elle, pour ne plus me relever !

— Quoi ! vous l’avez vue ? — dit Néel.

— Jusqu’à l’aube, — répondit-elle. Elle a marché devant moi dans les chemins, — de Taillepied ici, — comme marchent les morts, sans faire de bruit, de ce pas mort qu’ils ont, les morts… Il faisait un restant de nuit claire. La lune, une lune du matin, était rongée et allait disparaître, pas plus grande qu’une pièce de six-blancs… Je l’ai suivie, sans mot lui dire, car il ne faut pas parler aux morts : et pourquoi leur parlerait-on, puisqu’ils sont des Âmes et qu’ils voient nos âmes !…

Elle marchait sans se retourner, car elle sentait bien que je la suivais… Il ventait dru… J’avais peine à tenir mon mantelet sur mes épaules, mais sa robe, à elle, ne remuait pas et tombait droitement et juste sur ses pieds, comme si l’air avait été tranquille par ce temps à décorner les bœufs… Il n’y a qu’à l’aube, quand le ciel a commencé de blanchir, qu’elle est devenue moins distincte…

Nous entrions dans le creux du chemin qui passe le long du cimetière… Tout à coup, elle s’est interrompue d’aller et elle s’est assise sur la barre du grand échalier, comme si elle attendait que je l’eusse rejointe… Mais plus je marchais vers elle, moins je la voyais… Et je me suis dit : V’là le jour : elle ne pourra pas aller plus loin… Alors, elle a tendu son bras du côté du Quesnay dans l’espace, et sa face a pâli et a diminué comme la lune avait fait avant elle, et elle s’est évanie… Mais ce qui s’est évani d’elle, le dernier, c’est sa main qui montrait dans le vide le Quesnay.

À ce moment, j’ai ouï, de loin, chanter les coqs des fermes, et j’ai achevé ma route toute seule… J’n’ai rencontré âme qui vive, pas même dans la cour aux Herpin, et j’ai trouvé la porte du perron ouverte. Les gens à Sombreval sont venus à moi, mais ils m’ont laissée passer. Ils m’ont prise pour l’ensevelisseuse… Et c’est vrai ! Je viens pour l’ensevelir. Personne que moi, la vieille mère à Jean Sombreval, ne touchera à sa fille, puisque lui n’est pas là pour l’ensevelir de ses propres mains !

Néel, dans le dévorement de sa douleur, n’avait pas pensé à l’ensevelissement de la morte. Il prit la main de la vieille Hantée, et la conduisant au lit de Calixte :

— Ô notre mère à tous, lui dit-il, ensevelissez-la. Vous avez raison : il n’y a que l’amour maternel qui puisse toucher à ce corps de vierge. Ce n’est pas l’autre amour !

Et, comme on s’arracherait le cœur, il s’arracha de cette chambre et il envoya la négresse Ismène aider à la Malgaigne dans le pieux devoir qu’elle allait remplir.

Quand elles eurent fini, il vint reprendre son poste de dévouement auprès de cette morte, cousue dans son suaire, et près de laquelle la Malgaigne avait allumé ce cierge funèbre que, dans le langage populaire, on appelle la chandelle des morts. Il ne dit pas à l’octogénaire de s’en aller, et elle resta. Elle ne se mit point à genoux, mais elle s’assit sur ses talons comme elle le faisait à l’église, et elle se tint immobile au bord du lit, momie qui gardait un cadavre !

D’abord Néel crut qu’elle priait, et il respecta sa prière ; mais son nom, qu’il crut saisir, mêlé à ces paroles inintelligibles comme elle avait l’habitude de s’en adresser à elle-même, le tira de l’accablement qui avait suivi tant d’émotions et le rappela au sentiment de la seule réalité qu’il y eût pour lui dans le monde : la prédiction qu’elle lui avait faite et répétée sans se démentir jamais, cette prédiction de mort qui lui avait aidé à subir ce mariage, imposé par Calixte expirante, dont, au fond de son âme, il avait horreur, car, dans notre premier amour, lorsque notre âme n’a pas encore perdu sa fleur de noblesse, nous avons horreur de l’infidélité !

— Ah ! grande Malgaigne, — lui fit-il à voix basse, vous l’aviez bien dit qu’elle mourrait. Eh bien ! à présent c’est mon tour !…

Elle le regarda de ses grands yeux pâles et baissa la tête en signe d’assentiment.

— Vère, dit-elle.

— Et bientôt ? dit Néel, les yeux étincelants de la joie des désespérés.

Elle éleva en l’air trois doigts de sa longue main blanche, dont le fil mouillé de la fileuse qui y avait tant passé pendant sa longue vie, avait lubrifié le pouce et l’index :

— Dans trois mois ! fit-elle.

— Oh ! dit Néel, qui avait soif de mourir, — trois mois, c’est trop long !

XXIX

ependant Sombreval tardait… À chaque minute, on croyait le voir apparaître. Mais, chose plus qu’étrange ! toutes les heures de cette longue journée sonnèrent les unes après les autres, sans qu’on vît personne arriver. C’était inexplicable ! Jean Bellet, qui connaissait tous les chemins de la contrée, ne pouvait pas s’être perdu.

Néel ne savait plus que penser de ce retard incompréhensible. Toute la nuit on fut sur pied et dans l’attente. On alla ainsi jusqu’au midi du lendemain. Néel, ivre d’inquiétude sur ce père que la nouvelle du danger que courait Calixte avait pu tuer, essaya de faire reculer l’heure d’un enterrement devenu nécessaire, et il obtint à force d’insistance le répit d’une demi-journée, mais ce fut tout… Passé ce temps, il fallut procéder aux funérailles de cette jeune fille qui n’aurait pas son père derrière son cercueil. Néel y remplaça Sombreval.

Monsieur de Lieusaint, qui devait à Calixte le mariage de sa fille, le vicomte Éphrem et Bernardine assistèrent à cette cérémonie pendant laquelle Néel s’attendait à tout moment à voir surgir tout à coup Sombreval au milieu de cette église où l’on chantait l’Office des Morts sur son enfant, clouée dans sa bière. Tout le temps que cet office dura, — et sa durée fut courte, car on enterra Calixte vers le soir, — Néel, du fond de l’église, ne cessa d’écouter, à travers les chants des prêtres, si dans les chemins circonvoisins le bruit des pas d’un cheval qui aurait dû être lancé à fond de train n’annonçait pas l’arrivée de ce père affolé de douleur, qui n’était pas là pendant qu’on enterrait sa fille !

Plus l’office s’avançait, plus le sentiment de l’attente s’exaspérait en Néel… Ce jour-là, malgré la saison, le temps était sec, l’horizon clair. De la hauteur où le cimetière de Néhou était situé, Néel, quand il y entra, regarda désespérément dans l’espace… mais sur les routes, au loin, il n’aperçut pas venir Sombreval… Toutes les campagnes étaient solitaires… Ceux qui étaient là remarquèrent que les yeux du jeune maître de Néhou allaient tour à tour de cette fosse qu’on remplissait à ces campagnes vides…

À chaque pelletée de terre qui tombait sur le cercueil de Calixte, Néel recevait le double coup de deux angoisses : l’une pour son compte, l’autre pour le compte de Sombreval ; — et, quand la bêche du fossoyeur vint chercher jusque sous ses pieds la dernière pelletée du monticule qu’y avait formé cette terre rejetée de la fosse et qui bientôt l’eut refermée, il sentit que le dernier ressort de l’anxiété se brisait dans son âme, et il éprouva le froid pesant de ces six pieds de gazon interposés à jamais entre Calixte et Sombreval, quand il arriverait… Ainsi Dieu le punit encore, — pensa-t-il, — de son dernier crime, son hypocrisie, en lui bouchant la vue de son enfant avec ces six pieds de terre qui sont le mur de l’éternité !

Mais Néel ne savait point ce qui allait suivre… Il n’imaginait pas que dans sa lutte contre Dieu Sombreval ne fût pas vaincu. Il ne le croyait pas un de ces champions, abominablement invincibles, qui, tombés dans l’enfer, y combattraient encore… Ce qui avait empêché Sombreval d’arriver, et même de partir, était une chose bien simple, comme toujours, car c’est toujours contre des grains de sable que la vie se brise ou se renverse !

Lorsque Jean Bellet, porteur de la lettre dans laquelle Néel apprenait à Sombreval l’état alarmant de sa fille, fut arrivé à sa destination, il se trouva qu’on faisait au séminaire de Coutances une de ces retraites sévères pendant lesquelles rien du dehors ne peut parvenir à ceux qui, dans un but de recueillement, de méditation ou de pénitence, se cloîtrent ainsi pour quelques jours.

En vain Jean Bellet, qui n’était brin dévot, comme à Néhou disaient les commères, et qui aurait donné à tous les diables, s’ils en avaient voulu, toutes les coutumes des séminaires et des maisons de pénitence, pour faire seulement « tantinet plaisir à monsieur Néel, » insista-t-il pour voir Sombreval, et rudoya-t-il le portier du Séminaire : il n’obtint même pas qu’on remît la lettre à son adresse, et resta-t-il, comme il le dit au vicomte Éphrem, « à tempêter inutilement dans cette sacrée ville où les prêtres sont tout et à s’y manger tout cru… », il fut bien obligé d’attendre la fin de cette retraite, qui eut lieu à trois jours de là, c’est-à-dire le jour même où l’on enterrait Calixte à Néhou.

« Ce jour-là, — conta-t-il au vicomte Éphrem avec le franc-parler que le vicomte souffrait d’un homme qui avait tant roulé avec lui, à travers le monde, depuis qu’il savait atteler un cheval à un brancard, — ce jour-là, quand ils me conduisirent à sa cellule et que j’eus remis la lettre de monsieur Néel à ce renouveau d’abbé Sombreval, je vis bien que si le vieux défroqué voulait refourrer de la casaque de prêtre par-dessus sa vie de péché, il y avait toujours par-dessous un fier homme, car il eut beau devenir pâle comme qui dirait un mort, il n’en poussa pas moins un juron à casser toutes les vitres de leur Séminaire et il n’y ajouta que le mot qui caresse le mieux les oreilles d’un vieux postillon, comme moi, dont les éperons cuisaient les talons depuis trois mortels jours, sur les pavés de Coutances : À cheval ! à cheval ! et ventre à terre !

« Pensez bien que c’était fini, archi-fini, des retraites, des signes de croix, des génuflexions et de toutes leurs cérémonies ! Ah bien oui ! il laissa tout, du coup, et même son tricorne pendu au mur de sa cellule ; et tête nue, comme il était, il traversa les cours du Séminaire, comme un sanglier qui va tout découdre, criant toujours : À cheval ! à cheval !

« Le portier, qui le crut timbré, se mit en travers de son passage, mais pstt ! du plat de la main il étendit à terre le vieux bonhomme, qui tomba comme une quille et que je ne m’amusai pas à ramasser. « V’là pour la lettre que tu n’as pas voulu porter, — lui dis-je, — calotin ! » car leurs portiers ont des calottes ni plus ni moins que des abbés. Monsieur Néel m’avait ordonné de lui amener la meilleure bête de l’écurie. Il l’enfourcha avec sa soutane qu’il déchira en la retroussant et dont il jeta les morceaux au vent ! Je n’étais pas mal monté non plus, mais tout de même, j’eus peine à le suivre, quoique je fusse botté et éperonné !… Ah ! lui ! ses genoux et ses talons valaient mes éperons et mes bottes !

« Nous partîmes, raide comme balle ! mais dès que nous fûmes hors de la ville, v’là qu’il se mit la route à dos, prit la ligne droite, piqua par-dessus feuille, bravement ! et je fis comme lui, à cause de monsieur Néel. Qu’est-ce qu’il aurait dit de son vieux Bellet, si je m’en fusse revenu tranquillement par les routes, comme un meunier sur ses sacs ?… Seulement je puis affirmer et certifier que je fêtai là rudement ma cinquantaine de postillon, car il y a cinquante ans que je suis le cul sur la selle, pour votre service, monsieur le vicomte, — et le diable m’emporte si je pourrais recommencer de courir une telle poste, sans crever définitivement mon tambour ! »

.....Il y avait à peu près une heure que Calixte était enterrée… Les gens de l’enterrement s’en étaient retournés, se dispersant le long des haies… La cloche, dans sa tour, avait cessé de balancer sa sonnerie éplorée. Le silence replanait dans les airs et reprenait possession des campagnes. Seules, de cette foule qui venait de s’y presser, deux personnes étaient restées dans le cimetière abandonné. L’une, c’était Néel, décidé à rester là, sur cette tombe, jusqu’à la venue de Sombreval, et l’autre, c’était la Malgaigne, qui, elle aussi, était fidèle et qui gardait la fille à son Jeannotin, prévoyant quelle douleur immense bouleverserait cette âme qu’elle connaissait pour l’avoir tenue dans ses mains, toute petite, et qui par sa violence lui avait si vite échappé ! Ils ne disaient rien, concentrés tous deux dans la même pensée. Ils ne priaient pas. Il leur aurait été impossible de prier ! Ils attendaient, non plus comme ils avaient attendu déjà. Ils n’attendaient plus pour une heure fixe… Il n’y avait plus d’heure fixe pour eux à ce cadran dont l’aiguille indifférente pouvait marquer toutes les heures, sans qu’on lui dît de s’arrêter. Hélas ! ce n’est pas sur les mondes détruits que le temps dort immobile, mais sur nos cœurs ! Calixte était enterrée. Tout était fini.

Maintenant il était sûr que Sombreval arriverait trop tard ! Il arriverait pour se casser la tête contre cette tombe : mais il attendait pourtant qu’il arrivât, n’importe à quelle heure, car il devait venir, ou bien donc, c’est qu’il était mort ! Et Jean Bellet reviendrait dire, au moins, de quelle mort il aurait péri !!! La Malgaigne avait sur la tombe fraîche de Calixte la même attitude qu’auprès du lit sur lequel elle l’avait ensevelie.

Néel, tantôt à genoux, tantôt debout, s’agitait, et comme s’il n’y avait eu là qu’une tombe parmi toutes ces tombes, il marchait indifféremment sur les autres… De temps en temps il tirait sa montre d’une main convulsive, puis regardait le ciel où la lumière commençait de baisser, — un ciel pâle où s’élevait une lune pâle, derrière l’if centenaire, planté au portail de l’église dont il noircissait les vitraux. L’oreille tendue vers le bruit espéré des fers d’un cheval, qu’il cherchait à percevoir dans le lointain, il n’entendait pas les autres bruits du fond de cette préoccupation d’une espèce de bruit entre tous, et il ne prit pas garde aux pas d’un homme, qui, par la force de sa course, eût devancé un cheval au galop.

C’était Sombreval !

Le malheureux venait d’arriver au Quesnay où ses nègres lui avaient appris que sa fille était enterrée, et alors, sans vouloir entendre rien de plus, il s’était précipité à pied, d’une course forcenée, vers le cimetière de Néhou.

Quand il y tomba, car il faut se servir, pour dire la furie de son arrivée, du mot qu’on emploie pour la foudre et pour le boulet, Néel avait le dos tourné à l’entrée du cimetière, mais un cri ! un cri comme il n’en pouvait sortir que d’une seule poitrine, le fit se retourner brusquement, et il vit…

Ah ! ce qu’il vit n’était plus un homme ! — n’était plus Sombreval ! mais un gigantesque et formidable amas de vêtements déchirés, de sang et de boue, au-dessus duquel une tête aux longs cheveux gris soulevés par le vent et par la course, — cette course effrénée qui durait depuis Coutances à travers les fossés, les halliers et les fondrières, — se dressait, furieuse de douleur ! On aurait pu s’étonner que cette tête déchevelée, qui couronnait les épaules de cette haute stature, ne fût pas restée, comme celle d’Absalon, accrochée aux branches d’un des arbres sous lesquels elle avait passé.

Mais c’est que Sombreval, plus fort qu’Absalon, avait, par la traction des muscles de son terrible cou, arraché violemment de son crâne et laissé aux branches des arbres, heurtés de sa tête nue, les longs et durs cheveux qui s’y étaient entortillés. Sa tête ravagée portait, à bien des places, la trace saignante de cet horrible arrachement. La soutane en lambeaux de Sombreval ne venait plus qu’aux genoux…

Tout ce détail affreux entra, d’un seul jet, dans les yeux de Néel, et lui fit l’effet d’une folie. Oui, il pensa que Sombreval était devenu fou, physiologiquement fou. Et il le crut bien davantage quand, au lieu de lui tendre les bras comme à un fils qu’il retrouvait sur la tombe de Calixte, Sombreval sauta sur lui comme une bête fauve, et, l’enlevant dans ses bras, le jeta, terrassé, sur les tombes voisines :

— Va-t’en ! — lui cria-t-il — et sois maudit, lâche meurtrier de mon enfant ! Tu disais l’aimer, et je te l’avais confiée, et tu l’as laissé prendre pour la mettre ici vivante ! Vivante ! vivante ! car c’est impossible qu’elle soit morte pendant l’absence de son père ! Oh ! elle m’aimait tant qu’elle aurait attendu que je fusse arrivé pour mourir ! Ah ! imbéciles et menteurs que vous êtes tous, elle n’était pas morte ! Son amour pour moi aurait retenu sa vie au bord du néant… Elle n’eût pas voulu me faire cette peine de mourir hors des bras de son père ! Vous l’avez stupidement enterrée dans une de ses crises, — dans une de ces léthargies comme elle en avait !

Ô mon enfant ! ô mon enfant ! Ils t’auront enterrée vivante ! Ô horreur ! horreur ! Sera-t-il temps encore ? Pourrai-je te sauver ? Vis-tu encore là-dessous ? M’attends-tu ? Me voici, mon enfant ! Ne meurs pas encore ! oh ! ne meurs pas encore ! Tâche de respirer encore un moment, ma fillette, sous ce poids étouffant que je vais t’ôter de dessus ta chère poitrine, moi ! Calixte, mon enfant, entends-moi ! Je viens pour te sauver !

Et croulant à genoux, il plongea ses robustes mains dans la terre fraîchement remuée de la tombe de son enfant, et de ses ongles qu’il y enfonça avec rage, il rejeta cette terre autour de lui, par poignées énormes et rapides.

Mais il s’arrêta désespéré… Le travail n’allait pas assez vite au gré du désir qui l’incendiait… Comme un chien qui cherche un terrier, il mordait déjà de ses dents cette terre ennemie qui était entre lui et sa fille et qui lui résistait… Tout à coup, en relevant la tête, il avisa une bêche, — la bêche que le fossoyeur laissait d’habitude plantée à côté de la dernière tombe, car nous mourons si vite, les uns après les autres, qu’il est inutile de l’emporter !

— Ah ! fit-il en se jetant sur l’outil qui allait abréger sa besogne, et touché pour la première fois de la bonté d’un de ces hasards qui font croire à la Providence, il ajouta :

— Y aurait-il un Dieu, à la fin ?

Et avec l’action surhumaine du sentiment surhumain qui le transportait, il se mit à recreuser la tombe fermée de sa Calixte. La bêche, maniée par ses fortes mains, dont les forces étaient décuplées par les torrents de volonté qu’y envoyait son cœur, emportait, à chaque coup qu’il enfonçait dans le sol, des masses de gazon et de pierres, et semblait un instrument miraculeux ! La fosse se refaisait et grandissait, mais c’était encore trop lent pour l’âme de feu de ce père, dévoré du désir de revoir son enfant et de la sauver !

Aussi se tourna-t-il vers Néel, ce Néel qu’il venait d’insulter et de maudire, mais qui n’avait pas répondu à son atroce ingratitude, par respect pour une si grande douleur :

— Néel, dit-il ardemment et humblement suppliant, je te pardonne tout, si je la trouve vivante encore ! Ô mon fils ! aide-moi à la sauver !

Et il lui tendit la bêche qu’il tenait et que ses fiévreuses mains avaient faite brûlante… Et pour la seconde fois, retombant à genoux, il se reprit avec ses ongles à déchirer la terre et à vider la fosse remplie, pendant que Néel, magnétisé par le désir de cet homme, — Néel, ne croyant pas à l’efficacité de ce qu’il faisait, mais magnétisé, creusa avec la bêche comme lui creusait avec les mains, et tous les deux, en peu de secondes, arrivèrent aux planches du cercueil…

Alors, — le croiriez-vous jamais ? on entendit un hurlement de joie, et le père infortuné qui le poussait se précipita dans la tombe ouverte… Néel l’y vit saisir le cercueil aux jointures, en arracher les clous et les planches qui éclatèrent et se rompirent dans ses effrayantes mains irrésistibles, et sortir, comme un Dieu, de cette tombe à laquelle il avait pris sa proie, ayant sur son cœur le cadavre de sa Calixte, endormie dans la mort !

— Oh ! — disait-il riant et pleurant à la fois. — Je t’ai, mon enfant ! Je t’ai ! Je te rapporte à la lumière, et la vie va la suivre…

Et la tenant embrassée dans un de ses bras, comme une mère tient un enfant qui ne sait pas marcher encore, — de l’autre main il déchira sur le haut de la poitrine de ce pauvre cadavre le voile funèbre, ausculta le cœur, tâta le front, interrogea toutes les artères, approcha sa lèvre paternelle de cette bouche froide pour y surprendre cette dernière vapeur de la vie qu’on y cherche avec un miroir, et il ne pleurait plus ! Il ne riait plus ! Il était froid… Il était médecin !

Mais quand l’homme de science, qui croyait à l’évanouissement, fut certain, — certain que la mort était là, avec ses infaillibles marques qui font dégoût jusqu’à l’amour, — le père, que l’homme de science tenait en doute, reprit dans son autre bras, et serra, avec les deux, sur son cœur, cette enfant qui était bien morte, et avec les dernières avidités de la tendresse, qui sait que même cette dépouille insensible, ce visage qui bleuit, cette forme reconnaissable encore, tout à l’heure elle ne l’aura plus ! il la couvrit de ces baisers fous qui sont les derniers, — de ces baisers qui, si le corps ne sent plus rien, doivent atteindre l’âme — où qu’elle soit — au fond de l’enfer ou du ciel !!

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