Un prêtre marié (page 5)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dévoré des mêmes curiosités que je ressentais, il voulut alors soulever ce bandeau rouge qui devait rester éternellement au front du portrait, ce bandeau qui était teint de sang, peut-être, et qui déshonorait les lignes idéales de ce front divin.

Pendant des mois, des mois entiers, il avait recueilli les fragments épars de cette histoire, comme on recueille par terre le parfum qui s’échappe d’un flacon brisé… Je la lui demandai avec instance, et quelle fut ma surprise ! il ne me la refusa pas ! Les âmes qui se comprennent se devinent. « Tous ceux qui ont été frappés du portrait sont dignes de l’histoire », me dit-il. Il l’avait racontée à madame de… sur les rochers de Tréport, la mer à leurs pieds, et pour ne pas l’ennuyer d’une redite, il me la raconterait, un de ces jours…

Mais elle exigea qu’il la dît encore et tout de suite, là, sur ce balcon, dût-elle y passer toute la nuit à l’écouter ! La taquinerie était finie. La girouette de son caprice avait tourné ! Elle ne craignait plus l’air de la rivière qui fraîchissait toujours davantage, qui roulait et déroulait en spirales folles ses rubans cerise !

Elle ne craignait plus rien. Elle était intrépide. Elle avait chaud. Elle brûlait. Elle était de marbre. Elle valait les quatre statues de là-bas… Elle en aurait le silence. Elle en aurait l’immobilité, car elle ne se lèverait pas de son socle ou de sa ganache que l’histoire qu’elle demandait ne fût entièrement terminée, ce qui était parfaitement impossible, mais ce qui était une raison de plus !

C’était donc décidé… Voulait-elle reprendre une à une les sensations qu’elle avait éprouvées en écoutant une première fois ce grand conteur ? Voulait-elle pénétrer les miennes, chercher des griefs pour plus tard, des bobines que les femmes se plaisent à dévider avec ceux qui les aiment et dont elles ont l’écheveau toujours prêt sous la main ? Voulait-elle ?… Savait-elle seulement ce qu’elle voulait ? Mais nous eûmes l’histoire, ou plutôt nous eûmes, ce soir-là, le commencement de l’histoire, car cette histoire était trop longue pour qu’en une seule fois il fût possible de la raconter.

En la réentendant, elle ne pensa même pas à demander un châle à sa femme de chambre qui, vers dix heures, l’en enveloppa. Je compris alors ce que deviendrait Rollon Lagrune, s’il voulait écrire. La nuit passa, toute, à l’écouter, sur ce balcon, tellement pris et enlevés que madame de…, qui n’avait jamais affronté la fin d’un bal, — cette agonie, — avait oublié qu’il y eût au monde une aurore, cruelle aux visages qui ont veillé ; et pour la première fois, avec son teint meurtri, ses cheveux alourdis, ses yeux battus, elle en brava les clartés roses. Le jour seul, le jour impatientant interrompit notre histoire.

Le lendemain, Rollon put la reprendre, à la même heure et à la même place, et, chose étrange ! elle ne perdit rien à être ainsi interrompue, cette histoire qui dura trois nuits, coupées par ces douze heures de journée bête qui forment les mailles du joli tissu de la vie ! La vie ! elle était pour nous transposée. Elle n’était plus que dans cette histoire de Rollon Langrune. Du moins elle y était pour moi qui ne repassais pas une première impression, comme madame de…

J’emportais chaque matin l’histoire de Rollon sur ma pensée, ou plutôt j’emportais ma pensée, toute plongée en l’histoire de Rollon, comme le plongeur qui marcherait sous sa cloche de verre et qui la déplacerait avec lui. Rentré chez moi en proie aux émotions qu’elle m’avait causées, je faisais comme Polidori, après avoir entendu ce poème inédit et perdu de lord Byron, qui est resté perdu, car ce n’est pas le récit de Polidori qui l’a remplacé.

Je cherchais à fixer l’émotion que j’avais ressentie en me rappelant l’expression toute-puissante de ce conteur sans égal qui, comme Homère, n’écrivait pas, et continuait en pleine civilisation la tradition des anciens Rhapsodes. Hélas ! l’expression envolée était bien… envolée ! cette expression inouïe qui ne craignait pas, pour être plus forte, de se tremper aux sources sauvages du patois, dans ce premier flot salin de toute langue.

Rollon Langrune était un patoisant audacieux. Il méprisait les Académies autant que la gloire et il se servait, en maître, de ces idiomes primitifs, tués et déshonorés par les langues, leurs filles parricides et jalouses.

Dans cette histoire qui sentait tous les genres d’aromes concentrés qui font le terroir, « aussi âcrement, — eût-il dit avec son accent à la Burns, — que la bouche d’un homme qui a beaucoup fumé sent la pipe », il enchâssa, pour être plus vrai de langage et de mœurs, dans cette langue du dix-neuvième siècle que le temps a pâlie en croyant la polir, un patois d’une poésie sublime. Joaillier barbare peut-être, qui n’avait pas ce que les lettrés appellent le goût, mais qui avait le génie, et qui incrustait dans une opale, aux nuances endormies, quelque diamant brut, dans toute la brutalité de ses feux !

Malheureusement, tout cela devait rester, pour qui n’avait pas entendu Rollon Langrune, d’un effet à peu près incompréhensible, comme le médaillon de madame de… Les pages qui vont suivre ressembleront au plâtre avec lequel on essaie de lever une empreinte de la vie, et qui n’en est qu’une ironie ! Mais l’homme se sent si impuissant contre la mort, qu’il s’en contente. Puissiez-vous vous en contenter !

IV

r, quinze jours après cette visite nocturne de Sombreval à son château du Quesnay, on vit arriver au château des caisses de toute forme et de toute grandeur, lesquelles, — dirent les rouliers qui les apportèrent, — ne devaient précéder que de fort peu les nouveaux maîtres. On déposa ces caisses au hasard dans les appartements du château, mais quelques-unes étaient si grandes qu’elles ne purent passer par les portes et qu’on les laissa dans la cour, couvertes de leurs toiles cirées et dans la paille éparse de leur emballage.

Pour des paysans dont l’imagination fermentait et travaillait sur le compte de cet abbé Sombreval, entr’aperçu un soir, comme un revenant, après tant d’années, et qui venait tranquillement se mesurer avec le mépris de tout un pays exaspéré, ces caisses, aux formes étranges, placées dans la cour du Quesnay, étaient un perpétuel aliment de dirie. Les garçons de la ferme les regardaient assis dessus, en les frappant du talon de leurs gros sabots, et se demandaient ce que de pareilles boîtes pouvaient contenir. « C’est le mobilier de l’enfer », disaient-ils, ne pouvant rien accueillir de la vie ordinaire sur cet homme qu’ils ont toujours cru capable de tout, ainsi que la suite de cette histoire va nous le faire voir.

C’était le 13 du mois et un vendredi, — car ils ont retenu les moindres circonstances de l’arrivée définitive de Sombreval au Quesnay et de son séjour dans le château qu’il ne devait plus quitter, — oui, c’était le 13 du mois de juin 18… qu’il y arriva avec sa fille, — la fille au prêtre ! comme ils n’ont jamais cessé de l’appeler pendant tout le temps qu’ils l’y virent, et comme ils l’appellent certainement encore, si quelques-uns d’entre eux en parlent là-bas, comme nous ici sur le balcon de ce quai, maintenant silencieux.

Il était environ six heures du soir. Le soleil, qui passait obliquement ses rayons par-dessus la saussaie et enflammait un couchant teint de vermillon, semblable à un rideau de pourpre auquel le feu vient d’être mis, allumait aussi les toiles cirées des caisses empilées dans les cours et attachait ses rosaces flamboyantes aux vitres des fenêtres, qu’on avait nettoyées au blanc d’Espagne, il y avait quelques jours. Les Herpin, qui venaient de rentrer des champs pour la collation, allaient et venaient dans la cour, et ils parlaient à travers la grille à un jeune homme qui ne passait jamais par là d’ordinaire : mais on ne fuit pas sa destinée. Ce jeune homme à cheval, qui n’en était pas descendu, disait alors aux Herpin :

— Hé ! les fils à Jacques ! quel jour attendez-vous vos misérables maîtres, et le Quesnay va-t-il bientôt être infecté de la charogne de votre vieux scélérat de Sombreval ?…

Il n’avait pas fini cette phrase d’un mépris vomissant, qu’un vigoureux coup du plat de la main fut appliqué sur la croupe de son cheval. La main qui l’appliqua, large comme une roue de charrette, était si puissante que le cheval, surpris, se cabra sous cette claque retentissante, qui fit le bruit d’un coup de battoir sur du linge mouillé, et qu’en s’enlevant il fit porter la tête du cavalier, négligent et distrait, contre la grille de fer à laquelle il se blessa. Il ne tomba pas cependant de la force du coup, et même il leva sa cravache… Mais un nuage passa sur ses yeux et la tête blessée s’affaissa sur la crinière de l’animal qui ne s’était pas renversé.

— La charogne n’est pas encore trop pourrie, hein ? — dit Sombreval d’une voix qui emplit toute la cour et qui attira les Herpin à la grille où ceci venait de se passer avec la rapidité de l’éclair.

C’était Sombreval, en effet. Il avait laissé à moitié chemin la carriole de S… qui l’amenait au Quesnay avec sa fille, et tenté par ce beau soleil couchant, le vrai soleil de Normandie, pays d’automne et de couchers de soleil, il était venu à pied, Calixte à son bras, voulant lui montrer, à pleine vue, le paysage au sein duquel elle allait désormais habiter.

Elle était encore à son bras, mais elle y était toute tremblante… Quand le cavalier inconnu s’était heurté contre la grille, elle avait poussé un cri, en se pressant contre son père, et par ce cri et par ce mouvement elle avait arrêté Sombreval, dont la main s’étendait de nouveau pour châtier l’insolent qui avait parlé et que, par hasard, il avait entendu.

— Père ! lui dit-elle, pardonnez-lui, puisqu’il est blessé !

— Bah ! répondit Sombreval, un coup à la tête, c’est une correction d’étourdi ! Mais, puisque tu veux sauver ce freluquet, que ta volonté soit faite, ma chère enfant !

Et il prit par le milieu du corps, à hauteur de ceinture, le jeune cavalier à moitié évanoui, et l’enlevant de la selle avec la légèreté d’une plume, il lui fit vider les étriers.

— Tiens, ma Calixte, — dit-il en éclairant son visage sombre d’un sourire qu’elle seule faisait naître, — je te l’apporte pour que tu guérisses le mal que ton père lui a fait.

Et il déposa le jeune homme évanoui devant elle, et il le coucha sur la margelle du mur à hauteur d’appui qui faisait soubassement à la grille de la cour.

Les Herpin étonnés regardaient cette scène avec des yeux grands comme des portes.

— De l’eau ! leur dit-il avec sa brusquerie impérieuse, et l’un d’eux étant allé lui en chercher à la ferme, il y trempa le mouchoir de sa fille et il en lava le front du blessé qui rouvrit les yeux.

En apercevant Sombreval, le jeune homme se dressa sur son séant et, d’un geste plein de ressentiment, fut pour repousser la main qui pansait sa blessure ; mais Calixte qui vit le mouvement prit le mouchoir des mains de son père… et le jeune inconnu s’arrêta, — il l’a dit lui-même, — comme s’il avait vu Dieu, et il tendit son front à la main de la fille du prêtre, quoique ce fût pour lui, en chair et en os, la fille du Démon !

De tous les hommes de ce pays, fermé si longtemps à l’esprit nouveau et qui avait encore l’arome des mœurs anciennes, comme le linge serré dans les armoires de ses ménagères garde la senteur des prairies où il a séché, l’inconnu, en effet, que le hasard et l’injure venaient de livrer au bras robuste de Sombreval et à la main bienfaisante de sa fille, était certainement celui-là qui devait le plus énergiquement résumer en sa personne l’horreur et les superstitions de la contrée.

Ni le petit Tizonnet, le notaire, ni Jacques Herpin, ni Giot, ni Livois, gens de mince état et, d’ailleurs, d’âme assez tranquille, ne pouvaient approcher en intensité de sensation de ce jeune homme absolu et fougueux. À celui-là, tous les préjugés, tous les sentiments, toutes les religions de la vie devaient s’insurger à la seule pensée des Sombreval. Ils devaient être réellement pour lui des démons — ou pis encore — des crachats de démon sous la forme humaine ! C’était un cousin des Du Quesnay et le fils d’un gentilhomme du pays qui, malgré la Révolution et la gloire de Bonaparte, alors au zénith de sa puissance, avait le plus opiniâtrement gardé les traditions de son berceau.

Il portait un nom aussi vieux que les marais du Cotentin. Il s’appelait Néel de Néhou. Les Néhou se vantaient de descendre du fameux Néel, le vicomte qui, sous Guillaume le Conquérant, avait arraché le donjon de Saint-Sauveur aux Anglais, et pour cette raison, l’aîné de leur famille portait toujours le nom de Néel, de coutume séculaire.

Issu d’une mère polonaise que son père, Éphrem de Néhou, avait épousée par amour, à Dresde, lors de la première émigration, et qu’il avait déjà perdue, quand il revint dans le pays lorsque les émigrés rentrèrent (car cet indomptable Terrien aimait tant la poussière dont il avait été seigneur et maître, qu’il racheta des deniers de la dot de sa femme ce qui restait de son manoir décapité et quelques bribes de ses anciennes terres, alentour), le jeune Néel de Néhou, d’un an plus âgé que Calixte, avait la beauté de sa mère et l’impétuosité de ce sang slave qui arrêta si net sur une poignée de lances tendues les masses turques débordées ; puis, plus tard, perdit la Pologne pour avoir, dans des Diètes, ouragans d’orgueil et de colère, fait voir trop vite le jour aux sabres tirés.

De tempérament, Néel était plus Polonais que Normand, mais c’était un Polonais du temps de Sobieski. Il en eût porté héroïquement le carquois d’or. Sa violence, qui ressemblait à certains coups de vent dans les steppes, paraissait excessive et même un peu folle dans un pays de sens rassis, de ce bon sens normand, tout-puissant et calme, que l’on peut appeler stator, comme Jupiter ! Mais cette violence était accompagnée d’un éclat si vibrant et si pur de qualités chevaleresques, que pour la première fois charmée, la Judiciaire normande la lui pardonnait.

Il semblait que ces qualités rayonnassent d’un éclat plus vif à travers cette fougue, un peu sauvage, comme les diamants de ces Polonais venus, sous Louis XIII, au mariage de mademoiselle de Gonzague, brillaient et se détachaient mieux sur le fond hérissé des martres zibelines et la toison des astracans.

D’ailleurs la vie que menait ce fier et noble jeune homme, et surtout l’avenir sur lequel il portait, en frémissant, ses beaux yeux d’antilope, si fauves et si doux, expliquait le jet de cette flamme qui jaillissait si vite de son âme émue ! Il souffrait déjà de la vie. Créé pour la lutte et la guerre comme tous ses aïeux, il se dévorait dans un loisir qui pesait à ses instincts d’héroïsme.

Il avait besoin de sentir battre sur ses sveltes jambes d’Hippolyte le sabre courbe avec lequel ses pères maternels coupaient la figure des Pachas, et il n’y sentait jamais que le fouettement de sa cravache, rêveuse ou forcenée. De double race militaire, il aspirait l’odeur des combats dans le tonique parfum des bois et la poudre de son fusil de chasse, mais il pouvait croire qu’il ne la respirerait jamais mieux.

Les opinions, ou plutôt les passions politiques du vieil Éphrem (ancien officier de l’armée des Princes) défendaient impérieusement à Néel de servir sous un drapeau qui n’était pas celui de ses ancêtres, et il le regrettait amèrement. À cette époque, la France était en pleine épopée militaire. La lecture des journaux, les bulletins publiés par l’Empereur, les récits qui volaient de bouche en bouche étaient autant de coups de trompette pour l’impatiente ardeur de ce jeune homme dont le cœur hennissait dans les liens respectés du devoir. Néel se demandait, parfois avec larmes, s’il aurait jamais la sensation enivrante d’une garde d’épée dans sa main.

Toutes les chouanneries étaient finies. Le Corse, — comme l’appelait le vicomte Éphrem de Néhou, Corse lui-même, du moins par la profondeur des ressentiments, — venait d’épouser une archiduchesse d’Autriche. Son empire de fer et bronze, qui devait se fausser plus tard, semblait avoir alors une solidité éblouissante qui désespérait ses ennemis.

Néel, que la conscription allait atteindre, si, avant que l’heure en fût sonnée, un brevet de lieutenant dans quelque régiment de cavalerie, comme Bonaparte, qui savait le prix des anciennes familles, en adressait parfois à ces blancs-becs à aïeux, ne lui était pas décoché par ce grand Sagittaire, qui visait toujours à la place où fleurit l’honneur dans le cœur des hommes, Néel n’avait d’autre perspective qu’un mariage de convenance ou d’amour : mais le roman de cette tête ardente et martiale passait de bien haut par-dessus les bonheurs calmes du foyer.

Déjà son père avait pensé à lui choisir une femme parmi les châtelaines d’alentour. Elle était choisie. Mais lui voyait avec tristesse s’approcher le moment où il faudrait, en se mariant, renoncer formellement à cette vie des armes vers laquelle l’entraînaient inutilement tous ses instincts.

Avant le jour où il vit Calixte à la grille du Quesnay, les femmes ne l’avaient jamais préoccupé, même une heure, quoiqu’il eût le genre de beauté qu’elles adorent et qui dit bien qu’on est capable de toutes les folies qu’elles peuvent inspirer. Cette beauté rare était accompagnée d’un air étranger, — l’air de sa mère, — qui faisait rêver les jeunes filles du pays un peu davantage. Avec les femmes, ce qui vient de loin n’est-il pas toujours merveilleux ? Il était blond, comme toutes ces Normandes, mais il l’était d’une nuance plus profonde, d’une nuance, pour ainsi parler, redoublée, indice marqué de sa double origine d’homme du Nord. L’ambre éteignait l’or sur ses cheveux qui semblaient des plumes, tant ils étaient légers et diaphanes ! et qui bouclaient, courts et pressés, autour de sa tête élégante, coiffée comme depuis on a vu se coiffer Byron.

Son front blanc, un peu busqué et ouvert, comme une plaine de neige durcie, à tous les rayons, à toutes les ombres, à toutes les tempêtes, était traversé de la belle torsade bleue de cette veine que les physiologistes appellent la veine de la colère et qui, partant de la racine des cheveux, descendait entre les sourcils jusqu’à la naissance d’un nez plus correct et plus pur que celui de tous les sphinx grecs.

À chaque instant, cette veine se gonflait sur ce front, expressivement téméraire, jusque dans son immobilité et sa blancheur.

On eût pensé, en la voyant, qu’elle était un signe de mort prématurée, — que le jour ne pouvait être loin où elle se romprait sous la joie ou la peine, comme cette autre veine qui se rompit de volupté dans la poitrine d’Attila.

Du reste, en attendant la catastrophe, les violences qui créaient un danger perpétuel pour Néel et pour les autres lui donnaient deux charmes inouïs de physionomie, lorsqu’elles le touchaient de leur foudre. Elles le pâlissaient tout à coup d’une pâleur profonde et lui noircissaient instantanément le bleu de saphir de ses yeux.

Ils devenaient alors entièrement et affreusement noirs. Quand la couleur tranquille de la vie revenait à l’opale rosé de la joue, l’azur aussi revenait aux prunelles, mais il était toujours près de s’en retourner ! Cela était charmant et terrible, et rappelait ces changements de couleur qu’a aussi la mer, sous de certaines latitudes, dans les pays et sous les cieux où elle est le plus une sirène.

Tel était le jeune homme en habit de chasse étendu aux derniers rayons du soleil couchant sur le mur du Quesnay, et dont Calixte pressait la tête saignante dans le linge qu’elle avait pris des mains de son père.

V

e gonflement de la veine sur ce front menaçant avait-il averti Calixte ? Mais au geste de l’inconnu, quand il était sorti de son évanouissement, elle avait eu l’intuition de ce qui allait suivre entre son père et ce jeune homme, et elle s’était mise entre deux.

Les Herpin, qui connaissaient Néel de Néhou — qui l’avaient vu aux chasses et partout « où il y avait de ça à montrer », comme ils disaient, en relevant la manche de leur veste et en faisant saillir les muscles de leur poignet, s’attendaient à une rixe effroyable, quand il aurait repris connaissance : mais ils se trompaient, il n’en fut rien. La main de Calixte avait tout calmé en se posant sur cette tête blessée, à laquelle pourtant la blessure aurait dû faire l’effet d’un tison tombant dans de la poudre. Néel, l’impétueux Néel, qui venait, — il n’y avait qu’un moment, — de parler de Sombreval et de Calixte avec l’insultant mépris que tout le monde avait pour eux, — apaisé maintenant, doux et presque soumis, non seulement ne souffrait pas de sentir la main de la fille au prêtre sur sa tête, mais encore il allait souffrir, et cruellement, tout à l’heure, quand il ne l’y sentirait plus !

Jamais il n’avait éprouvé rien de pareil à ce rêve vivant, car ce qu’il voyait ne ressemblait pas à la vie, du moins à la vie ordinaire. La femme qu’il avait devant lui et qui lui touchait sa blessure tenait elle-même bien plus du rêve que de la réalité.

En venant seule, au bras de son père, dans ces campagnes désertes où les brises de la fin du jour, chargées de senteurs végétales, apportaient des vagues de vie à sa faiblesse, Calixte avait ôté sa capote de voyage pour faire prendre un bain d’air à sa tête souffrante, qui s’était relevée comme la tige d’un beau lis, au soir. Avec sa blancheur, en effet, l’élancement de ses formes sveltes, le long châle de laine blanche, sans bordure, qui l’enveloppait tout entière comme une draperie mouillée enveloppe une statue, elle ressemblait à cette fleur, emblème des âmes pures, que les Vierges portent dans le ciel, comme le calice d’albâtre de leur sacrifice.

Néel de Néhou, qui depuis quelques jours pensait à elle, — car le bruit de la scandaleuse acquisition du Quesnay par Sombreval faisait sa tournée dans le pays, — Néel, qui s’imaginait que, si la fille de cet abominable prêtre pouvait être belle, elle ne devait l’être que de la beauté orgueilleuse, matérielle et hardie d’une réprouvée, fut frappé jusque dans le cœur, quand il aperçut contre l’énorme et noire épaule de Sombreval cette tête de Sainte, aux paupières baissées, sublime de tristesse calme et de chasteté !

Calixte était moins une femme qu’une vision, — « une vision, disait Jeanne Roussel, qui me l’a presque montrée à force de m’en parler, comme Dieu voulait sans doute, dans une vue de providence, que ce scélérat de Sombreval en eût une, sans cesse, devant les yeux. » On aurait dit l’Ange de la souffrance marchant sur la terre du Seigneur, mais y marchant dans sa fulgurante et virginale beauté d’ange, que les plus cruelles douleurs ressenties ne pouvaient profaner.

Calixte souffrait dans son corps par la maladie et dans son esprit par son père, mais elle n’en était que plus belle. Elle avait la beauté chrétienne, la double poésie, la double vertu de l’Innocence et de l’Expiation… Les pâleurs de la colère de Néel n’étaient que des roses lavées par les pluies en comparaison de la pâleur surnaturelle de Calixte. Comme un vase d’un ivoire humain trop pur pour résister aux rudes attouchements de la vie, son visage, plus que pâle, était simplement encadré par des cheveux d’un blond d’or clair, relevés droit et découvrant les tempes douloureuses, — coiffure inconnue à cette époque, et que la malheureuse enfant avait inventée pour s’épargner les sensations, insupportablement aiguës, que le fer et la torsion causaient à ses cheveux ; — seulement, chose étrange ! il était surmonté d’une bande de velours écarlate, qui rendait plus profonde et plus exaspérée son étonnante pâleur.

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