Un prêtre marié (page 4)
La lettre de maître Tizonnet à Jacques Herpin était positive. Le Quesnay était acquis par Jean Gourgue, dit Sombreval, qui l’avait acheté à prix débattu et qui voulait ce soir-là juger par lui-même des réparations intérieures qu’il y avait à faire au château.
— Nous avons du cidre et du jambon sur la tuile, monsieur Sombreval, dit Jacques Herpin, qui prit enfin le parti de faire bonne mine à mauvais jeu. Ma femme mettra des draps dans la chambre au lit rouge. Vous ne retournerez pas ce soir au bourg, et puisque vous êtes chez vous, vous ferez comme chez vous. — Sombreval dit en effet qu’il coucherait au Quesnay cette nuit-là, son intention étant seulement de voir l’état des appartements et de repartir à la pointe du jour, le lendemain.
Jacques Herpin prit donc une chandelle dans un flambeau de cuivre et conduisit Sombreval partout où ce dernier lui dit d’aller. Il le pilota à travers les escaliers et les corridors du château. Tous les deux marchant l’un devant l’autre, ils visitèrent les appartements étage par étage, le fermier donnant au nouveau maître les détails et les explications qu’il lui demandait.
Sombreval semblait prendre un cruel plaisir à voir l’état de délabrement de ce château dans lequel il s’était senti si écrasé et si petit pendant son enfance, quand il y venait avec son père vendre le gibier tué sur son clos.
Ce délabrement était affreux. Les tapisseries déchirées pendaient le long de leurs lambris comme des drapeaux qui semblaient pleurer leur défaite. Les glaces encrassées de poussière et tachées ignoblement par les mouches avaient, du fond de leurs toiles d’araignée, des reflets verdâtres et faux. Les plafonds s’écaillaient.
L’air humide de l’étang avait pénétré dans les appartements dont les fenêtres surplombaient la pièce d’eau et y pourrissait les boiseries. Le vent jouait dans les ferrures des fenêtres et faisait, par intervalles égaux, grincer, en les agaçant, les persiennes. C’était enfin la poésie de la ruine et de l’abandon !
— Il était temps que cela fût vendu, monsieur Sombreval, — dit Jacques Herpin, fort peu sensible à cette poésie, en lui montrant tout un panneau qui s’effondrait. Rien ne tient plus ni à clou ni à cheville, et vous en aurez pour de l’argent, des réparations !
Sombreval ne répondait pas. Il cognait contre les vieilles boiseries sculptées, de son bâton de houx, et les bois vermoulus croulaient en poussière impalpable. Il pensait que sans cet abandon, sans cette ruine, le château du Quesnay ne fût pas tombé de la main de ses anciens maîtres, comme un nid brisé, dans sa main.
Quand Jacques Herpin revint à la ferme, on remarqua avec étonnement que le nouvel acquéreur de la terre ne le suivait pas. « Il est resté dans la chambre au lit rouge, fit le fermier. Il a dit qu’il n’en descendrait pas et qu’il n’avait besoin de rien, — pas plus de souper que de se coucher, car il paraît qu’il ne mange ni ne dort, ce rechigné-là.
« Un singulier seigneur que nous allons avoir au Quesnay, garçons ! Par la sainte Messe qu’il a dite autrefois ! il vous a un ton de commandement aussi fier que l’ancien grand Bailli Ango, notre lieutenant général de justice ! Et c’est pourtant comme nous un fils de l’ornière, et un plus pécheur que nous, puisque c’est un défroqué.
« Quand, sur son ordre, j’ai dévalé de la chambre par les escaliers, je l’ai entendu qui tirait les verrous derrière moi, et il ne vous rouvrirait pas, Blandine ! Gardez donc votre jambon et vos draps, ma fille ! Je l’ai laissé assis à la table où le vieux monsieur Du Quesnay nous libellait ses quittances, dans les temps ; mais ce qui m’a surpris plus que tout, c’est qu’il a tiré de sa poche un cassetier plus gros que celui d’une ménagère, et, du cassetier, une fiole dans laquelle il y avait quelque chose d’épais comme de l’huile et de rouge comme du sang, et il l’a bu tout à même la fiole en disant qu’il n’avait besoin que de ça…
« — Pas grand’chose, monsieur Sombreval (que je lui ai dit), pour vous rafaler ! — Mais il m’a jeté un regard qui m’a ôté l’envie de rire, car, après tout, le v’là le maître, et il ne paraît pas commode, le vieux renégat ! et j’ai descendu les escaliers lestement et la bouche cousue. »
Tel fut le récit de Jacques Herpin. Au fond, rien n’était plus simple que cette conduite dont le paysan s’étonnait. Sombreval avait résolu de passer la nuit à écrire à sa Calixte, à sa fille bien-aimée, pour lui apprendre son acquisition du Quesnay.
Cette huile rouge qu’il avait bue était une essence composée par lui et qui avait les propriétés d’un cordial chaleureusement tonique, lequel tout à la fois réconfortait et empêchait de s’endormir : mais la réputation de Sombreval était si atroce, que son atrocité créait, du coup, l’incroyable et le merveilleux…, et que ce fut de ce soir-là et de la ferme de Herpin que partirent, avec Giot et Livois, les premiers bruits qui commencèrent de circuler du bourg de B… au bourg de S…, à savoir : que les crimes de l’abbé Sombreval, le prêtre marié, l’empêchaient de dormir, et qu’il ne vivait plus, — soit pour le boire soit pour le manger, — que de la cuisine du diable, depuis qu’il avait si publiquement et si scandaleusement renié Dieu.
UN
PRÊTRE MARIÉ
INTRODUCTION
................
’étais avec Elle, ce soir-là… Elle avait (comme elle l’a souvent) ce médaillon monté en broche, que je crois parfois, sans le lui dire, quelque talisman enchanté.
Nous étions assis sur le petit balcon, en face de la Seine, près du pont aux quatre statues, par lequel elle me regarde, tous les jours, venir vers cinq heures et qu’elle a nommé son pont des Soupirs. Nous avions roulé à cette place aérienne deux de ces fauteuils qu’on appelle assez drôlement des ganaches, peut-être parce qu’on devient bête, à force de se trouver bien dedans. Toutes les voluptés nous émoussent. Et là dans ces délicieuses gondoles de soie rose et blanche (c’est la plus convenable couleur pour des ganaches), nous causions, appuyés contre cette rampe en fer qui a porté et rougi tant de coudes nus dans les soirées d’été, lorsqu’elle reçoit et qu’on s’en vient, du fond du salon brûlant, boire deux gorgées d’air de rivière à ce frais balcon presque suspendu sur les eaux.
Pauvre rampe, autour de laquelle j’ai enroulé bien des rêves, morts là, tordus, dans la volupté ou dans la souffrance, et qui pour moi, seul, y sont encore comme de beaux serpents pétrifiés ! Elle posait alors, sans le savoir, sur ces serpents invisibles un de ses bras dans sa manche de dentelles foisonnantes, rattachées au-dessus du coude par deux nœuds de ruban cerise qui retombaient à flots le long de ce bras, non de reine, mais d’impératrice ; et l’air du soir agitait les rubans vermeils, comme des banderoles de victoire ! J’ai oublié ce que je lui disais. Mais mes yeux, qui m’ont souvent joué des tours perfides, ne s’allumaient point à mes paroles. Ils reflétaient probablement, les misérables ! tout ce que je ne disais pas, car j’étais fasciné, mais non par elle.
— Savez-vous que c’est fort impertinent, — interrompit-elle avec une langueur jalouse, — de me dire tout cela depuis une heure, sans me regarder une seule fois ?…
Qu’elle me dictait un beau mensonge ! J’avais les yeux sur son sein rond et hardi comme l’orbe d’un bouclier d’amazone, et qui respirait, avec la majesté d’un rythme, dans les baleines et les ruches de son corsage. Mais elle avait raison : ce n’était pas elle que je regardais ! C’était le médaillon qui m’ensorcelait tout bas et auquel le mouvement du sein, sur lequel il était posé, semblait communiquer la vie. On aurait dit qu’il respirait aussi, au milieu de son cercle d’or.
— Savez-vous, me dit-elle encore, que si ce n’était pas là un portrait de femme morte, et de femme morte il y a déjà longtemps, je jetterais d’ici dans la Seine ce médaillon qui m’intercepte à vous, et que vous regardez à m’impatienter ?
— Alors, lui répondis-je en riant, mais, au fond, sérieux sous mon rire, je regarderais peut-être la Seine. Qui sait si ce médaillon n’est pas comme la bague charmée qu’on trouva sous la langue de cette belle Allemande qu’aima si follement Charlemagne, même après qu’elle eut cessé d’exister ? Turpin, effrayé de cet amour pour un cadavre, jeta la bague dans le lac de Constance. Est-ce pour cela qu’il porte le nom de Constance ? Mais Charlemagne aima le lac, comme il avait aimé la jeune fille.
— Vous m’aimez donc pour mon portrait ?… répliqua-t-elle avec la colère voilée de dépit.
— Sait-on jamais pourquoi l’on aime ?… répondis-je avec une profondeur vague et menaçante, conformément au précepte de Figaro : il faut les inquiéter sur leurs possessions !
Mais l’inquiétude qu’elle allait avoir devait être terriblement bizarre.
Ce n’était, comme elle le disait, qu’un portrait, ancien déjà, un simple médaillon, comme on en portait beaucoup alors : car il fut un temps, si on se le rappelle, où les femmes eurent la douce fureur de mettre en bijoux leurs grands-pères, leurs tantes, leurs frères et leurs enfants, et d’étaler en espalier, sur leur personne, tous leurs médaillons de famille, relégués depuis des siècles dans de vieux tiroirs.
C’était une gouache un peu passée. Sur un fond gris-poussière, une tête de très jeune fille, en robe d’un gris bleuâtre, largement sillonné de céruse, à la manière des gouaches. Voilà tout… mais c’était une magie ! La tête de la jeune fille, qui sortait de tous ces tons gris, comme une étoile sort d’une vapeur, était un de ces visages qui nous brisent le cœur de ne pouvoir sortir de leur cadre ! Elle était belle et avait l’air malheureux, mais c’était d’une beauté et d’un tel malheur, qu’on se disait : « C’est impossible ! ce n’est pas la vie ! cette tête-là n’a jamais vécu ailleurs que dans ce médaillon. C’est la pensée d’un génie, cruel et charmant, mais ce n’est qu’une pensée ! »
Et de fait, pour mieux montrer sans doute que cette jeune fille n’était qu’une chimère, sortie d’un pinceau idolâtre, l’étonnant rêveur, qui l’avait inventée, n’avait attaché aux diaphanes épaules qui soutenaient un frêle cou de fleur qu’une robe sans date, de tous les temps et de tous les pays — et comme si ce n’était pas assez encore, il avait accompli sur elle toute sa fantaisie, une fantaisie étrange et presque sauvage, en lui traversant le front d’un ruban rouge très large, qu’aucune femme assurément n’aurait jamais voulu porter, et qui, passant tout près des yeux, donnait une expression unique à ces deux yeux immenses ; le croirait-on ? navrés et pourtant suaves ! Je ne puis dire le charme incompréhensible de tout cela. On m’appellerait fou. Ce ne serait pas une idée neuve !
— Si un simple portrait agit sur vous ainsi, reprit-elle après un silence, qu’aurait fait donc de vous la femme de ce portrait, si vous l’aviez jamais connue ?…
— Elle a donc existé ? m’écriai-je.
— Certainement, fit-elle nonchalamment. Elle a existé. C’est toute une histoire. Et même, ajouta-t-elle avec l’aplomb (un peu pédant, je l’avoue) d’un vieux moraliste, une histoire qui devient chaque jour de plus en plus incompréhensible, avec nos mœurs !
Que voulait-elle dire ? Cingler ma curiosité, sans nul doute. Elle s’était arrêtée… pour prendre le plus bel air de sphinx qu’une femme, assise dans une ganache, ait jamais pris devant une autre ganache, emplie d’un curieux. Elle avait l’intention féroce, et elle savait bien qu’en ce moment-là le silence était sa meilleure manière de me dévorer.
— Et la savez-vous, cette histoire ? lui dis-je presque avec flamme, car j’étais trop intéressé par ce qu’elle venait de m’apprendre pour faire du machiavélisme avec elle. Je me souciais bien de Machiavel !
— Mais, quand je la saurais, fit-elle, croyez-vous que je vous la dirais ? Vous n’êtes déjà pas si aimable ! Il faudrait être sotte vraiment pour s’exposer à augmenter vos distractions, en vous intéressant à une femme dont le portrait seul vous fait rêver… près de moi. Et puis elle est un peu longue, cette histoire, et le vent devient bien frais sur la rivière. Je ne me soucie pas du tout d’attraper une extinction de voix pour vous faire plaisir.
— Si ce n’était que cela, nous pourrions rentrer, dis-je modestement sans appuyer, car la curiosité m’avait rendu insinuant comme l’ambre de son collier et souple comme sa mitaine.
— Mais ce n’est pas que cela, — fit-elle mutinement. — Ce balcon me plaît et j’y veux rester !
Évidemment elle était outrée. Et elle avait raison ! J’étais un impertinent avec ma rêverie, qui n’était pas pour elle ! Je lorgnais encore du coin de l’œil le médaillon qui me fascinait, et je me tus pendant quelque temps.
Ce temps dura trop à son gré. — Tenez ! regardez-la, dit-elle ; — et, détrônant de son sein le médaillon, elle me le tendit d’une main qui semblait généreuse, mais qui voulait tout simplement tisonner un peu dans mon âme pour savoir combien il en sortirait d’étincelles !
Cléopâtre coquetant avec l’aspic qu’elle s’appliquait devait être piquante. Mais ici Cléopâtre appliquant l’aspic à un autre… n’était-ce pas infiniment mieux ?…
— Allons ! ne vous faites pas prier. Regardez-la ! je vous le permets. Elle est réellement charmante, avec son chiffon rouge à la tête, cette petite. Qu’ai-je à craindre ? Elle est morte. Vous ne la ferez pas déterrer probablement, comme François Ier fit déterrer Laure. Et d’ailleurs, elle vivrait qu’elle aurait maintenant cinquante ans passés… l’âge d’une douairière…
Et elle souffla ce dernier mot comme si elle eût craint de casser le chalumeau de l’Ironie, en soufflant trop fort. Elle voulait rester du faubourg Saint-Germain dans son ironie, et cependant la Bégum qui enterra, vive, sa rivale, sous le siège où elle s’asseyait, pouvait bien avoir de l’air qu’elle avait alors dans sa ganache rose, — en plaisantant du haut de sa jeunesse, — comme si la jeunesse, la beauté, c’étaient là des trônes éternels d’où l’on ne doit jamais descendre !
Heureusement qu’au milieu de tout cela elle avait de la grâce ! Elle était atroce et charmante. Or, il y a tant de choses maintenant que je préfère à mon amour-propre, que, quand une femme a de la grâce, je souffre vraiment très bien qu’elle se moque de moi.
Tout à coup une main souleva le rideau du salon qui était baissé et qui flottait sur le balcon derrière sa tête comme une draperie d’or sur laquelle son visage, ardemment brun, se détachait bien.
— C’est votre histoire qui nous arrive ! fit-elle. Ne vous désespérez pas. Vous allez l’entendre ! Vous vous imagineriez peut-être que je suis jalouse, si on ne vous la disait pas !
La personne qu’elle appelait mon histoire et qui parut sur le balcon où nous étions assis était un homme que j’avais vu maintes fois chez elle, et dont la physionomie marquée d’un caractère perdu dans l’effacement général des esprits et des visages actuels m’avait toujours frappé… pas autant que ce diable de médaillon qui menaçait de mettre la discorde dans le camp d’Agramant de notre intimité, mais cependant beaucoup encore.
Il est vrai que le médaillon était femme et que cet homme… n’était qu’un homme, mais un homme devient chaque jour chose assez rare pour que nous retournions vers cela moins languissamment nos sceptiques yeux ! Il s’appelait Rollon Langrune, et son nom, doublement normand, dira bien tout ce qu’il était, visiblement et invisiblement, à ceux qui ont le sentiment des analogies ; qui comprennent, par exemple, que le dieu de la couleur s’appelle Rubens, et qui retrouvent dans la suavité corrégienne du nom de Mozart le souffle d’éther qui sort de la Flûte enchantée.
Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos rêveries peuvent supposer au pirate-duc qu’on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère passait presque pour une laideur sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue de la beauté vraie n’existe pas plus qu’à la Chine ! D’ailleurs il n’était plus jeune. Mais la force de la jeunesse avait comme de la peine à le quitter. Le soleil couchant d’une vie puissante jetait sa dernière flamme fauve à cette roche noire.
Dispensez-moi de vous décrire minutieusement un homme chez qui le grandiose de l’ensemble tuait l’infiniment petit des détails, et dressez devant vous, par la pensée, le majestueux portrait du Poussin, le Nicolas normand, vous aurez une idée assez juste de ce Rollon Langrune. Seulement l’expression de son regard et celle de son attitude étaient moins sereines… Et qui eût pu s’en étonner ? Quand le peintre des Andelys se peignait, il se regardait dans le clair miroir de sa gloire, étincelante devant lui, tandis que Rollon ne se voyait encore que dans le sombre miroir d’ébène de son obscurité. De rares connaisseurs auxquels il s’était révélé disaient qu’il y avait en lui un robuste génie de conteur et de poète, un de ces grands talents genuine qui renouvellent, d’une source inespérée, les littératures défaillantes — mais il ne l’avait pas attesté, du moins au regard de la foule, dans une de ces œuvres qui font taire les doutes menteurs ou les incrédulités de l’envie.
Positif comme la forte race à laquelle il appartenait, ce rêveur, qui avait brassé les hommes, les méprisait, et le mépris l’avait dégoûté de la gloire. Il ne s’agenouillait point devant cette hostie qui n’est pas toujours consacrée et que rompent ou distribuent tant de sots qui en sont les prêtres !
D’un autre côté, en vivant à Paris quelque temps, il avait appris bien vite ce que vaut cette autre parlotte qu’on y intitule la Renommée, et il n’avait jamais quémandé la moindre obole de cette fausse monnaie à ceux qui la font. À le juger par l’air qu’il avait, ce n’était rien de moins que le Madallo du poème de Shelley, c’est-à-dire la plus superbe indifférence des hommes, appuyée à la certitude du génie… Le sien, dont on parlait tout bas, était, disait-on, un génie autochtone, le génie du pays où il était né, et qui, jusqu’à lui, avait été à peu près incommunicable.
Quelque jour Rollon Langrune devait être, disaient les jugeurs, le Walter Scott ou le Robert Burns de la Normandie — d’un pays non moins poétique à sa façon et non moins pittoresque que l’Écosse. On ajoutait même que cet étrange observateur qui, sous ses vêtements noirs, avait alors au balcon de Mme de… la dignité d’un prince en voyage, avait passé une partie de sa vie avec les paysans, les douaniers, les fraudeurs, les marins et les mendiants des côtes de la Manche, comme Callot avec ses brigands et Fielding avec ses aveugles, ses filles de mauvaise vie et ses Irlandais ; devant, comme eux, rapporter des tableaux immortels de ces ignobles accointances.
Pour mon compte particulier, je ne savais rien de précis sur Rollon Langrune, mais en regardant, en étudiant cette tête expressive, je m’étais souvent dit que les bruits qui couraient devaient avoir raison. Aujourd’hui, par un hasard heureux, l’histoire que je voulais connaître se rattachait, je ne sais encore par quel fil, à cet homme qui dédaignait le succès et portait sa supériorité comme on porte un diamant sous son gant, sans se soucier d’en faire voir les feux.
Si cet homme était réellement, ainsi qu’elle l’avait dit, mon histoire, et s’il voulait, comme elle avait l’air d’en être sûre, me la raconter, j’allais avoir deux grands plaisirs — deux curiosités satisfaites — l’histoire d’abord, puis l’historien ! — Mais le voudrait-il ?…
— Monsieur Rollon Langrune, — lui dit-elle, — vous savez bien… ce médaillon que vous m’avez donné ?
Rollon s’inclina.
— Eh bien ! reprit-elle, ce médaillon a fait une fière conquête, ce soir ! — Et toujours moqueuse, elle se prit, dès qu’il fut assis sur le balcon, à lui raconter, avec toutes les nuances chatoyantes d’un dépit qui le fit sourire, la préoccupation qui m’asservissait toujours, quand je retrouvais, embusqué dans les dentelles de son corsage, le chaste médaillon qui m’effaçait jusqu’au sein splendide sur lequel il était posé…
Mais Rollon Langrune était trop poète pour s’étonner de ce qui lui semblait, à elle, une insolence et peut-être une dépravation. Et, d’ailleurs, elle n’était pas trop en droit de se moquer de moi, comme vous allez le voir. C’était Rollon, — ils me le dirent bientôt, — qui, aux bains de Tréport, je crois, où elle l’avait rencontré une année, lui avait donné ce médaillon, lequel lui avait inspiré à la première vue l’espèce d’ensorcelant caprice dont j’étais victime à mon tour. Pour tous ceux qui l’apercevaient, en effet, ce portrait était une émotion et un événement. On ne l’oubliait plus.
Rollon, avant nous, l’avait éprouvé comme nous deux, et s’il ne l’avait pas refusé aux désirs très vifs et très éloquents de madame de… c’est qu’il était poète et que les poètes peuvent très bien ne tenir à rien, comme les moines. N’ont-ils pas tout ? La rêverie des poètes est pour eux une réalité profonde, bien plus profonde que toutes les images. Même leurs maîtresses vivantes et possédées, les poètes les étreignent encore mieux avec une pensée qu’avec leurs bras, quand ce seraient des bras d’Hercule.
Certes, Rollon Langrune, un de ces puissants intellectuels, n’avait pas besoin de cette gouache, empâtée de céruse par une main anonyme, mais inspirée, pour retrouver, là où Milton l’aveugle voyait son Ève, la tête ineffable de ce médaillon, près de laquelle le visage si touchant et si connu de la Cenci, peinte par Titien amoureux, quand elle allait à l’échafaud, manquait de délicatesse et de mélancolie. Il ne s’était donc pas appauvri en le donnant…
À dater du jour où il l’avait aperçue pour la première fois, « et vous ne devineriez jamais où je le trouvai, — ajouta-t-il en forme de parenthèse, — vous le saurez plus tard, » il s’était mis en chasse (ce fut son expression) pour savoir l’histoire de cet être qui, plus beau et plus virginal que la Cenci, la pure assassine de son père, semblait aussi porter comme elle le crime d’un autre sur son innocence.