Le Mariage de Figaro (page 5)
Le Comte le secoue avec colère.
On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?
Antonio.
Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant…
Le Comte, impatienté.
Après ?
Antonio.
J’ai bien voulu courir après ; mais je me suis donné contre la grille une si fière gourde à la main, que je ne peux plus remuer ni pied ni patte de ce doigt-là.
(Levant le doigt.)
Le Comte.
Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?
Antonio.
Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant !
Suzanne, bas à Figaro.
Il ne l’a pas vu.
Figaro.
Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard, avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, monseigneur ; c’est moi qui ai sauté.
Le Comte.
Comment, c’est vous !
Antonio.
Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet.
Figaro.
Certainement ; quand on saute, on se pelotonne…
Antonio.
M’est avis que c’était plutôt… qui dirait, le gringalet de page.
Le Comte.
Chérubin, tu veux dire ?
Figaro.
Oui, revenu tout exprès avec son cheval de la porte de Séville, où peut-être il est déjà.
Antonio.
Oh ! non, je ne dis pas ça, je ne dis pas ça ; je n’ai pas vu sauter de cheval, car je le dirais de même.
Le Comte.
Quelle patience !
Figaro.
J’étais dans la chambre des femmes, en veste blanche : il fait un chaud !… J’attendais là ma Suzannette, quand j’ai ouï tout à coup la voix de monseigneur, et le grand bruit qui se faisait : je ne sais quelle crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et, s’il faut avouer ma bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le pied droit.
(Il frotte son pied.)
Antonio.
Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brimborion de papier qui a coulé de votre veste, en tombant.
Le Comte se jette dessus.
Donne-le-moi.
(Il ouvre le papier et le referme.)
Figaro, à part.
Je suis pris.
Le Comte, à Figaro.
La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier, ni comment il se trouvait dans votre poche ?
Figaro, embarrassé, fouille dans ses poches et en tire des papiers.
Non sûrement… Mais c’est que j’en ai tant ! Il faut répondre à tout… (Il regarde un des papiers.) Ceci ? ah ! c’est une lettre de Marceline, en quatre pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la requête de ce pauvre braconnier en prison ?… Non, la voici… J’avais l’état des meubles du petit château dans l’autre poche…
(Le comte rouvre le papier qu’il tient.)
La Comtesse, bas à Suzanne.
Ah ! dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.
Suzanne, bas à Figaro.
Tout est perdu, c’est le brevet.
Le Comte replie le papier.
Eh bien ! l’homme aux expédients, vous ne devinez pas ?
Antonio, s’approchant de Figaro.
Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?
Figaro le repousse.
Fi donc ! vilain, qui me parle dans le nez !
Le Comte.
Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?
Figaro.
A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…
Le Comte.
Pourquoi vous l’aurait-il remis ?
Figaro, embarrassé.
Il… désirait qu’on y fît quelque chose.
Le Comte regarde son papier.
Il n’y manque rien.
La Comtesse, bas à Suzanne.
Le cachet.
Suzanne, bas à Figaro.
Le cachet manque.
Le Comte, à Figaro.
Vous ne répondez pas ?
Figaro.
C’est… qu’en effet, il y manque peu de chose. Il dit que c’est l’usage…
Le Comte.
L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?
Figaro.
D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait pas la peine.
Le Comte rouvre le papier et le chiffonne de colère.
Allons, il est écrit que je ne saurai rien. (À part.) C’est ce Figaro qui les mène, et je ne m’en vengerais pas ! (Il veut sortir avec dépit.)
Figaro, l’arrêtant.
Vous sortez sans ordonner mon mariage ?
Scène XXII
BASILE, BARTHOLO, MARCELINE, FIGARO, LE COMTE, GRIPPE-SOLEIL, LA COMTESSE, SUZANNE, ANTONIO ; valets du Comte, ses vassaux.
Marceline, au comte.
Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.
Le Comte, à part.
Voilà ma vengeance arrivée.
Figaro.
Des engagements ! de quelle nature ? Expliquez-vous.
Marceline.
Oui, je m’expliquerai, malhonnête !
(La comtesse s’assied sur une bergère. Suzanne est derrière elle.)
Le Comte.
De quoi s’agit-il, Marceline ?
Marceline.
D’une obligation de mariage.
Figaro.
Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.
Marceline, au comte.
Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier juge de la province…
Le Comte.
Présentez-vous au tribunal, j’y rendrai justice à tout le monde.
Basile, montrant Marceline.
En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits sur Marceline ?
Le Comte, à part.
Ah ! voilà mon fripon du billet.
Figaro.
Autre fou de la même espèce !
Le Comte, en colère, à Basile.
Vos droits ! vos droits ! Il vous convient bien de parler devant moi, maître sot !
Antonio, frappant dans sa main.
Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.
Le Comte.
Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera publiquement dans la grande salle d’audience. Honnête Basile, agent fidèle et sûr, allez au bourg chercher les gens du siége.
Basile.
Pour son affaire ?
Le Comte.
Et vous m’amènerez le paysan du billet.
Basile.
Est-ce que je le connais ?
Le Comte.
Vous résistez !
Basile.
Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.
Le Comte.
Quoi donc ?
Basile.
Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à madame, à chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi surtout est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me l’ordonner.
Grippe-Soleil s’avance.
J’irai bien, monsigneu, si cela vous plaira.
Le Comte.
Quel est ton nom et ton emploi ?
Grippe-Soleil Je suis Grippe-Soleil, mon bon signeu ; le petit patouriau des chèvres, commandé pour le feu d’artifice. C’est fête aujourd’hui dans le troupiau ; et je sais ous-ce-qu’est toute l’enragée boutique à procès du pays.
Le Comte.
Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous (à Basile), accompagnez monsieur en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin. Il est de ma compagnie.
Grippe-Soleil, joyeux.
Oh ! moi, je suis de la…
(Suzanne l’apaise de la main, en lui montrant la comtesse.)
Basile, surpris.
Que j’accompagne Grippe-Soleil en jouant ?…
Le Comte.
C’est votre emploi. Partez ou je vous chasse.
(Il sort.)
Scène XXIII
Les acteurs précédents, excepté Le COMTE.
Basile, à lui-même.
Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…
Figaro.
Qu’une cruche.
Basile, à part.
Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec Marceline. (À Figaro.) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de retour.
(Il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.)
Figaro le suit.
Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais… Tu n’as pas l’air en train de chanter : veux-tu que je commence ?… Allons, gai, haut la-mi-la, pour ma fiancée.
(Il se met en marche à reculons, danse en chantant la séguidille suivante. Basile accompagne, et tout le monde le suit.)
SÉGUIDILLE
Air noté.
Je préfère à la richesse
La sagesse
De ma Suzon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon.
Aussi sa gentillesse
Est maîtresse
De ma raison,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon.
(Le bruit s’éloigne ; on n’entend pas le reste.)
Scène XXIV
SUZANNE, LA COMTESSE.
La Comtesse, dans sa bergère.
Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son billet.
Suzanne.
Ah ! madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre visage ! il s’est terni tout à coup : mais ce n’a été qu’un nuage, et par degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !
La Comtesse.
Il a donc sauté par la fenêtre ?
Suzanne.
Sans hésiter, le charmant enfant ! Léger… comme une abeille !
La Comtesse.
Ah ! ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne pouvais rassembler deux idées.
Suzanne.
Ah ! madame, au contraire ; et c’est là que j’ai vu combien l’usage du grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans qu’il y paraisse.
La Comtesse.
Crois-tu que le comte en soit la dupe ? Et s’il trouvait cet enfant au château !
Suzanne.
Je vais recommander de le cacher si bien…
La Comtesse.
Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.
Suzanne.
Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore une fois…
La Comtesse se lève.
Attends… Au lieu d’un autre, ou de toi, si j’y allais moi-même ?
Suzanne.
Vous, madame ?
La Comtesse.
Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…
Suzanne.
Ah ! Figaro.
La Comtesse.
Non, non. Il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours, et ma canne ; que j’aille y rêver sur la terrasse.
(Suzanne entre dans le cabinet de toilette.)
Scène XXV
LA COMTESSE, seule.
Il est assez effronté, mon petit projet ! (Elle se retourne.) Ah ! le ruban ! Mon joli ruban, je t’oubliais ! (Elle le prend sur sa bergère et le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce malheureux enfant… Ah ! monsieur le comte, qu’avez-vous fait ?… Et moi, que fais-je en ce moment ?
Scène XXVI
LA COMTESSE, SUZANNE.
(La comtesse met furtivement le ruban dans son sein.)
Suzanne.
Voici la canne et votre loup.
La Comtesse.
Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.
Suzanne, avec joie.
Madame, il est charmant, votre projet ! Je viens d’y réfléchir. Il rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et, quelque chose qui arrive, mon mariage est maintenant certain. (Elle baise la main de sa maîtresse. Elles sortent.)
Pendant l’entracte, des valets arrangent la salle d’audience. On apporte les deux banquettes à dossier des avocats, que l’on place aux deux côtés du théâtre, de façon que le passage soit libre par derrière. On pose une estrade à deux marches dans le milieu du théâtre, vers le fond, sur laquelle on place le fauteuil du comte. On met la table du greffier et son tabouret de côté sur le devant, et des siéges pour Brid’oison et d’autres juges, des deux côtés de l’estrade du comte.
ACTE TROISIÈME
Le théâtre représente une salle du château appelée salle du trône, et servant de salle d’audience, ayant sur le côté une impériale en dais, et, dessous, le portrait du Roi.
Scène I
LE COMTE ; PÉDRILLE, en veste, botté, tenant un paquet cacheté.
Le Comte, vite.
M’as-tu bien entendu ?
Pédrille.
Excellence, oui.
(Il sort.)
Scène II
LE COMTE, seul, criant.
Pédrille ?
Scène III
LE COMTE, PÉDRILLE revient.
Pédrille.
Excellence ?
Le Comte.
On ne t’a pas vu ?
Pédrille.
Âme qui vive.
Le Comte.
Prenez le cheval barbe.
Pédrille.
Il est à la grille du potager, tout sellé.
Le Comte.
Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.
Pédrille.
Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.
Le Comte.
En descendant, sachez si le page est arrivé.
Pédrille.
Dans l’hôtel ?
Le Comte.
Oui ; surtout depuis quel temps.
Pédrille.
J’entends.
Le Comte.
Remets-lui son brevet, et reviens vite.
Pédrille.
Et s’il n’y était pas ?
Le Comte.
Revenez plus vite, et m’en rendez compte. Allez.
Scène IV
LE COMTE, seul, marche en rêvant.
J’ai fait une gaucherie en éloignant Basile !… La colère n’est bonne à rien. — Ce billet remis par lui, qui m’avertit d’une entreprise sur la comtesse ; la camériste enfermée quand j’arrive ; la maîtresse affectée d’une terreur fausse ou vraie ; un homme qui saute par la fenêtre, et l’autre après qui avoue… ou qui prétend que c’est lui… Le fil m’échappe. Il y a là-dedans une obscurité… Des libertés chez mes vassaux, qu’importe à gens de cette étoffe ? Mais la comtesse ! si quelque insolent attentait… Où m’égaré-je ? En vérité, quand la tête se monte, l’imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve ! — Elle s’amusait ; ces ris étouffés, cette joie mal éteinte ! — Elle se respecte ; et mon honneur… où diable on l’a placé ! De l’autre part, où suis-je ? Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret ?… Comme il n’est pas encore le sien !… Qui donc m’enchaîne à cette fantaisie ? j’ai voulu vingt fois y renoncer… Étrange effet de l’irrésolution ! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins. — Ce Figaro se fait bien attendre ! il faut le sonder adroitement (Figaro paraît dans le fond, il s’arrête), et tâcher, dans la conversation que je vais avoir avec lui, de démêler d’une manière détournée s’il est instruit ou non de mon amour pour Suzanne.
Scène V
LE COMTE, FIGARO.
Figaro, à part.
Nous y voilà.
Le Comte.
… S’il en sait par elle un seul mot…
Figaro, à part.
Je m’en suis douté.
Le Comte.
… Je lui fais épouser la vieille.
Figaro, à part.
Les amours de monsieur Basile ?
Le Comte.
… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.
Figaro, à part.
Ah ! ma femme, s’il vous plaît.
Le Comte se retourne.
Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?
Figaro s’avance.
Moi, qui me rends à vos ordres.
Le Comte.
Et pourquoi ces mots ?…
Figaro.
Je n’ai rien dit.
Le Comte répète.
Ma femme, s’il vous plaît ?
Figaro.
C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.
Le Comte se promène.
Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?
Figaro, feignant d’assurer son habillement.
Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.
Le Comte.
Faut-il une heure ?
Figaro.
Il faut le temps.
Le Comte.
Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !
Figaro.
C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.
Le Comte.
… Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…
Figaro.
Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…
Le Comte.
Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.
Figaro.
Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…
Le Comte, interrompant.
Vous pouviez fuir par l’escalier.
Figaro.
Et vous, me prendre au corridor.
Le Comte, en colère.
Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.
Figaro, à part.
Voyons-le venir, et jouons serré.
Le Comte, radouci.
Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…
Figaro.
Monseigneur a changé d’avis ?
Le Comte.
Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.
Figaro.
Je sais God-dam.
Le Comte.
Je n’entends pas.
Figaro.
Je dis que je sais God-dam.
Le Comte.
Eh bien ?
Figaro.
Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…
Le Comte, à part.
Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.
Figaro, à part.
Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.
Le Comte.
Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?
Figaro.
Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.
Le Comte.
Je la préviens sur tout, et la comble de présents.
Figaro.
Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?
Le Comte.
… Autrefois tu me disais tout.
Figaro.
Et maintenant je ne vous cache rien.
Le Comte.
Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?
Figaro.
Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.
Le Comte.
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?
Figaro.
C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.
Le Comte.
Une réputation détestable !
Figaro.
Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
Le Comte.
Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.
Figaro.
Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.
Le Comte.
À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.
Figaro.
(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…
Le Comte.
Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?
Figaro.
Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
Le Comte.
Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.
Figaro.
De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.
Le Comte.
… Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.
Figaro.
Je la sais.
Le Comte.
Comme l’anglais : le fond de la langue !