Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 110)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE 6

La quatrième proposition

Il ne convenait pas que les prêtres chrétiens se propagent par la succession charnelle. On confirme cette sentence, d’abord, par la figure qui a précédé dans la loi de nature.

Car, Melchisédech, selon l’ordre duquel le Christ et les chrétiens sont dits prêtres, est décrit dans la lettre aux Hébreux (7) comme étant sans généalogie, donc sans père et sans mère, pour que l’on comprenne que les prêtres chrétiens ne devaient pas naître tels, mais le devenir. On le prouve ensuite par la prophétie d’Isaïe 66 : « Je prendrai parmi eux des prêtres et des lévites. » Saint Jérôme explique ce texte en disant que dans le nouveau testament, dont parle clairement Isaïe dans ce passage, les prêtres ne naîtront pas d’une seule famille, mais seront pris parmi toutes les nations. On prouve ensuite la même chose par la différence qui existe entre le nouveau testament et l’ancien. Car, si dans l’ancien testament le peuple de Dieu se propagea par la génération charnelle depuis Jacob, dans le nouveau il se propage par l’élection spirituelle depuis le Christ. Comme le sacerdoce d’Aaron fut charnel, tout occupé qu’il était à dépecer des bœufs et des brebis, et le sacerdoce chrétien, spirituel, puisqu’il s’occupe d’une hostie spirituelle, et de sacrifices divins, il était juste que, dans l’ancien testament, la propagation du sacerdoce soit charnelle, et que, dans le nouveau, elle soit spirituelle. Ajoutons qu’ils avaient, eux, des femmes et des enfants, et qu’il était alors facile de prescrire que la propagation se fasse de père en fils. Mais nos prêtres à nous doivent rester célibataires. Il ne peut se faire, pour aucune raison, que la propagation sacerdotale s’opère par la génération charnelle.

On prouve ensuite la même chose par la raison naturelle. Il convient à la république chrétienne, qui est la plus parfaite de toutes, d’adopter le mode le plus parfait de l’élection des ministres. Or, il est de loin préférable d’obtenir des prêtres par l’élection plutôt que par la génération. Car si l’élection remplissait vraiment son but, l’église n’aurait toujours que les meilleurs et les plus saints pasteurs. Si l’élection dépendait de la naissance, on serait souvent forcé de faire des évêques avec des enfants, ou avec des hommes vicieux et ignorants. On ne peut pas nous objecter que même actuellement, on élit souvent des indignes et des incapables, et même des adolescents ou des enfants, car cela n’est pas du à un vice du mode d’élection mais des électeurs. Et il est facile d’y porter remède. Mais c’est de par sa nature que la génération apporte ce genre d’inconvénients, lequel est sans remède. IL demeure donc qu’il est préférable que les pasteurs de l’Église ne naissent pas pasteurs, mais le deviennent.

CHAPITRE 7

La cinquième proposition

Le droit d’élire le souverain pontife et les autres pasteurs de l’église ne relève pas du peuple de droit divin. Mais si, par le passé, le peuple ait pu quelque chose dans ce domaine, ce fut par la connivence et la concession des pontifes. Cette proposition est formulée contre les luthériens et les calvinistes. On la prouve d’abord, par l’exemple d’Aaron, et par le témoignage de saint Paul, (épitre aux Hébreux 5) : « Personne ne doit s’arroger cet honneur, à moins d’avoir été appelé par Dieu, comme Aaron. » Or, Aaron a été élu pontife par le seul Moïse, sans l’avis ou sans le consentement de la multitude. On la prouve ensuite par l’exemple et la parole du Christ. Il a dit, en effet, à ses apôtres (Jean 20) : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Il a donc voulu que les apôtres gouvernent l’Église par le même pouvoir et pour la même raison qu’il l’avait lui-même gouvernée quand il était sur la terre. Il a élu d’abord les douze apôtres et ensuite les soixante-douze disciples, sans l’avis et sans le consentement de la multitude.

On la prouve ensuite par le droit divin naturel et écrit. Par le pouvoir divin écrit, les apôtres sont les pasteurs du peuple, les peuples sont des brebis. (Jean, fin; actes, 20, 1 Pierre 5). La raison naturelle enseigne clairement qu’il ne convient pas aux brebis de paitre, de régir, mais d’être régies, d’être nourries. Or, l’élection de pasteurs appartient certainement à celui qui gouverne et régit. Il ne convient donc pas au peuple d’élire les pasteurs. Tu m’objecteras peut-être que dans les républiques terrestres les peuples sont appelés brebis, et les rois pasteurs, mais que l’élection du roi se fait quand même par le peuple. Je réponds que la république céleste ne relève pas du même ordre de valeurs que la république terrestre. Car, dans la république terrestre, les hommes naissent naturellement libres, et c’est pour cette raison que c’est le peuple qui possède immédiatement le pouvoir politique, tant qu’il ne le transfère pas à un roi. Or, la république chrétienne ne posséda jamais cette sorte de liberté. Car, quand le Christ, son roi et son pasteur, naquit, c’est simultanément qu’il institua son église, et qu’il y préposa Pierre. De plus, dans la république terrestre, le peuple ne peut élire un roi que quand il n’en a pas. Or, l’église n’a jamais manqué de roi, puisque le Christ vit toujours, et qu’il y a toujours dans l’église des évêques capables d’élire et de créer de nouveaux pasteurs.

On le prouve ensuite par l’exemple des apôtres. Les évêques, ils les élisaient sans demander l’avis de la multitude. On le constate par le fait qu’ils envoyaient souvent des évêques créés par eux à des peuples absents ou infidèles. La réponse de Kemnitius ne vaut pas grand-chose. Dans son examen du concile de Trente, à la dispute du sacrement de l’ordre, il écrit : « les évêques que les apôtres envoyaient à des peuples infidèles avaient coutume d’être élus par le peuple de l’église où ils avaient été ordonnés. Car, ceux qui disent que c’est de droit divin que l’élection appartient au peuple en donnent pour raison que c’est pour que le peuple ne reçoive pas pour pasteur quelqu’un qu’il ne connait ni ne désire. Ils veulent donc qu’appartienne au peuple, de droit divin, l’élection de leur évêque à eux, mais non celle d’un évêque étranger. De plus, de quel droit un peuple élirait-il l’évêque d’un autre peuple ? C’est ainsi que Kemnitius prouvait que les évêques que les apôtres envoyaient avaient été élus par le peuple de l’église où ils avaient été ordonnés.

On la prouve aussi par les décrets des anciens conciles. À l’acte un du concile de Laodicée, il est écrit au canon 13 : « Il n’est pas permis aux masses de faire l’élection de ceux qui ont à être promus au sacerdoce. » La réponse de Calvin n’est pas meilleure. Il interprète ce canon en disant que ce canon ne se propose pas d’interdire les élections aux foules, mais qu’il ne veut pas que les foules votent seules, sans que soient présents aussi les anciens. Or, comme les anciens ont toujours été présents, le concile aurait statué dans le vide, il aurait, comme on dit aujourd’hui, mordu la poussière, si prévalait l’interprétation de Calvin. Dans le concile du pape Martin, d’après Martin Bracarensem, au chapitre 1 des décrets, nous lisons : « Il n’est pas permis au peuple de faire l’élection de ceux qui ont à être promus au sacerdoce, car cela est réservé au jugement des évêques. » De même, le concile de Nicée 11 (chapitre 3) : « Toute élection d’un évêque, d’un prêtre ou d’un diacre faite par des magistrats sera nulle et non avenue. Car il faut que celui qui doit être promu à l’épiscopat soit élu par des évêques. » Ensuite le concile 4 de Constantinople, qui est un concile général, au canon 28 : « Le synode saint et universel définit que personne parmi les princes laïcs n’ose s’immiscer dans l’élection ou la promotion d’un patriarche, d’un métropolitain ou d’un évêque quelconque, surtout parce que, dans ces sortes de choses, il ne convient pas que des laïcs détiennent aucun pouvoir. Ils n’ont plutôt qu’à se taire, et à attendre que l’élection du futur pontife ait été faite rituellement par le collège de l’Église. »

On prouve la même chose par des exemples, ou des témoignages d’anciens, qui vécurent après les apôtres. Saint Jérôme (épitre 85 à Évagre) : « À Alexandrie, depuis Marc l’évangéliste jusqu’aux évêques Héraclès et Denys, tous les prêtres placés au rang le plus élevé nommaient évêque à l’unanimité quelqu’un d’entre eux. » Ce texte montre assez clairement qu’à Alexandrie, dans les temps les plus anciens, les évêques n’avaient pas coutume d’être élus par le peuple, mais par les prêtres. Ruffin (livre 10, chapitre 9 de son histoire) écrit : « C’est par saint Athanase que Frumentium a été créé évêques des Indiens ». Il n’a pas pu écrire cela au sujet des Indes sans que personne n’en sache rien, sans que personne n’en connaisse rien. Épiphane (dans sa lettre à l’évêque de Jérusalem) écrit que c’est par lui que Paulinien, frère de saint Jérôme, a été fait évêque, et envoyé dans le monastère, pour qu’il s’y acquitte du travail sacerdotal, sans pourtant en avoir rien dit aux frères de ce monastère. L’apôtre des Anglais, saint Augustin, a été désigné évêque par le pape saint Grégoire, et a reçu de ce pape l’ordre d’être ordonné par l’évêque d’Arles, au cas où les Anglais accepteraient d’être évangélisés, sans que les Anglais ne l’aient choisi ou demandé. Voir le livre premier de l’histoire générale de saint Bède.

Le bienheureux Grégoire ordonna l’évêque des Allemands, saint Boniface, sans que les Germains n’en aient rien su ou n’y aient même pensé. Voyez sa vie qui vient juste de paraitre. On peut apporter beaucoup d’autres exemples de ce genre.

On le prouve aussi par les inconvénients qui résulteraient d’une élection par le peuple. Les gens du peuple sont ignorants, inexpérimentés, et ils ne pourraient pas, même s’ils le voulaient sincèrement et sans passion, juger si un tel est propre ou pas au sacerdoce. L’empereur Valentinien, comme le rapporte Theodoret (livre 4, chapitre 6 de son histoire), répondit à celui qui lui avait confié l’élection de l’évêque de Milan : « C’est une chose trop grande pour qu’elle nous convienne. Vous qui êtes dotés de la divine grâce et qui êtes éclairés par sa lumière, vous ferez un meilleur choix. » C’est à plus forte raison que la multitude se récuserait si elle savait à quel point elle est incompétente. Car, je le demande, comment des marchands, des cultivateurs, des menuisiers, des ramoneurs, des forgerons et d’autres artisans pourront-ils juger qu’un tel possède l’érudition et la prudence nécessaires à un évêque ?

De plus, si le peuple avait le pouvoir d’élire, il faudrait nécessairement que soient toujours préférés ceux que préfèrent les méchants et les sots. Voilà pourquoi saint Jean Chrysostome (dans son livre 3 sur le sacerdoce) se plaint amèrement de ce que, de son temps, les élections d’évêques soient entre les mains du peuple. Et il dit qu’il ne fallait pas se surprendre que les pires soient choisis, et que les meilleurs soient laissés de côté, puisqu’il est donné d’élire des chefs spirituels à ceux qui ne savent juger que des choses temporelles. De plus, l’élection populaire est grevée de tumultes et de séditions, comme saint Augustin le dit (épitres 110 et 223). Il raconte les soulèvements populaires et les rixes qui se produisirent lors de l’élection de l’évêque Pinianus. Ruffin (livre 11, chapitre 11 de son histoire), raconte l’émeute du peuple milanais lors de l’élection de son évêque : « Une dissension grave et périlleuse … » Mais c’est pour l’élection du pape Damase que l’agitation populaire fut à son comble. La violence fut telle que 137 hommes furent tués dans un temple, comme le rapportent Amnianus Marcellinus (livre 27), saint Jérôme (dans sa chronique) et Ruffin (lilvre 11, chapitre 10 de son histoire.)

Mais, réplique Calvin, si ce mode d’élection comportait de si graves inconvénients, pourquoi les anciens l’ont-ils toléré ? S’ils ne l’enlevèrent pas, c’est qu’ils ne le pouvaient pas, parce qu’il était de droit divin. Je réponds. Le mode d’élection populaire a pénétré peu à peu dans l’église; et il a fallu ensuite s’en défaire peu à peu et doucement. Car, au début de l’église, les pasteurs étaient élus à l’insu du peuple. On commença ensuite à se servir du peuple pour rendre un témoignage sur les mœurs et la vie de celui qui allait être élu. C’est dans ce sens que parle Tertullien dans son apologie (chapitre 39) : « Les anciens qui ont été éprouvés l’emportent. Cet honneur ils ne le tiennent pas d’un prix mais du témoignage. » Puis, pour que les peuples aiment davantage leurs évêques, on commença à n’ordonner que ceux que le peuple demandait. Comme le dit saint Léon dans ses épitres 87 et 89 : « On attendait les votes des citoyens, les témoignages du peuple, l’arbitre de ceux qui méritent des honneurs, l’élection des clercs, tout ce qui doit être conservé par ceux qui connaissent les règles des pères pour l’ordination des prêtres. » Saint Léon attribue ici au peuple les votes, c’est-à-dire les désirs et les témoignages avant l’élection des clercs.

Le peuple finit par usurper même le droit de suffrage en certains lieux, et d’en faire une coutume, selon ce que nous explique saint Jean Chrysostome dans son livre sur le sacerdoce. Et après qu’on ait toléré cette intrusion pendant un certain temps, la confusion qu’entraînaient ce mode d’élection, et l’indignité des candidats choisis firent en sorte qu’on enleva peu à peu au peuple l’élection et la demande. La seule chose qui demeura fut le témoignage sur la vie et les mœurs des candidats. Car, même maintenant, les évêques et les prêtres sont ordonnés devant le peuple, et l’évêque qui est sur le point de conférer les ordres, parle au peuple par son diacre, et lui demande de parler s’il a quelque chose à reprocher aux ordinants. Il ne reste donc qu’à réfuter les objections.

Matthias Illyricus (dans son livre sur l’élection des évêques), a rassemblé tous les arguments qui ont été cogités par Luther, Calvin, ou d’autres de leurs disciples. Il tire, d’abord, six arguments de la parole de Dieu. Le premier. Les clefs du royaume des cieux n’ont pas été données au seul pape ou aux évêques, mais à toute l’église. Car les paroles de Jésus en Matthieu 16 : « Je te donnerai les clefs », selon ce qu’explique saint Augustin (dans son traité 124 sur Jean), sont dites à Pierre en tant qu’il tient la place de toute l’église. De plus, en Matthieu 18, c’est à toute la multitude qu’il est dit : « Tout ce que vous délierez sur la terre... » Car, cela est dit à ceux à qui il avait dit avant : « Si ton frère pèche contre toi, corrige-le. » Et, par le nom de clefs est signifiée toute puissance ecclésiastique. En conséquence, toute la multitude des fidèles a reçu de Dieu le pouvoir d’élire et d’appeler, et même d’ordonner les ministres.

Je réponds que, au sujet de cet argument, nous avons dit bien des choses dans le livre sur le souverain pontife. Je me contenterai donc ici de quelques mots.

Les paroles de Jésus en Matthieu 16 (je te donnerai les clefs) sont favorables à notre position, et l’interprétation de saint Augustin ne la contredit pas. Saint Augustin dit que c’est dans la personne de toute l’Église que saint Pierre a reçu les clefs, parce qu’il les a acceptés pour l’avantage et le profit de toute l’église. Et aussi parce qu’il ne serait pas le seul à les utiliser, mais qu’il avait à les transmettre à ses successeurs, et à les posséder en commun avec les autres évêques et les presbytes. Dans l’autre passage (tout ce que vous délierez), c’est à l’église qu’il promet le pouvoir de lier et de délier, mais à celle qui se trouve dans les prélats, et non dans la multitude. Il est clair, comme l’on dit, que l’église délie et lie, parce que les prélats lient et délient, comme on dit que l’homme parle et voit, même s’il ne voit que par les yeux, et ne parle que par la langue. Qu’il en soit bien ainsi, on le déduit par le texte lui-même, car après avoir ordonné que soit présenté à l’église celui qui, après une correction fraternelle, et la présence de deux ou trois témoins, ne fait pas amende honorable, et qu’il fallait mépriser celui qui ne ferait aucun cas du tribunal de l’église, il ajoute cette promesse : tout ce que vous délierez. Le tout-ce-que-vous-délierez est donc dit à même église à laquelle il avait été dit : dis à l’église. Ce « dis à l’église » est expliqué par saint Jean Chrysostome, dans son commentaire de ce passage, au sens de : dis-le au prélat de l’Église. Les autres docteurs voient dans le mot église un prélat ou un concile de prélats. Ce que confirme d’ailleurs l’usage de l’église. Car, tous ceux qui sont référés à l’église, c’est à un évêque ou à un concile qu’ils sont référés.

Le second argument est comme suit. Le Seigneur ordonne (Jean 10), de ne pas écouter la voix des étrangers. Et de plus (Matt 7), de fuir les faux prophètes. Et l’apôtre (aux Galates 1) ordonne d’anathématiser tous ceux qui enseignent une chose contraire à l’évangile. Le peuple chrétien a donc le mandat divin d’appeler, de rechercher les bons pasteurs et de rechercher les pernicieux. Je réponds que le peuple a l’obligation de discerner le vrai prophète du faux, mais pas par une autre voie qu’en observant attentivement, si celui qui prêche dit des choses contraires à celles que disaient ses prédécesseurs, ou les autres pasteurs, et surtout le pape, l’évêque de l’église principale. Car, il est commandé au peuple d’écouter ses pasteurs, (Luc 10) : « Celui qui vous écoute m’écoute. » Et en Matt 23 : « Faites ce qu’ils disent. » Car le peuple n’a l’obligation de juger son pasteur que s’il entend des choses nouvelles, et étrangères à la doctrine des autres pasteurs.

De plus, saint Paul nous incite (dans Galates 1) à excommunier ceux qui enseignent des choses nouvelles et opposées à celles qui avaient autrefois été prêchées. Ajoutons que, comme il est illettré, le peuple ne peut pas autrement porter un jugement sur la doctrine des pasteurs. Car, s’il pouvait juger par lui-même, il n’aurait pas besoin de prédicateurs. On déduit de cela qu’on doit tenir pour suspecte la doctrine de Luther, de Calvin et d’autres, qui sont venus après s’être envoyés eux-mêmes, et qui ont prêché des choses nouvelles qui sont en opposition avec la doctrine de tous les anciens pères. Car, quand un pasteur ordinaire et un pasteur non envoyé enseignent des choses contraires, le peuple doit suivre son pasteur plutôt que l’autre qui n’est pas pasteur, même s’il arrivait parfois que le pasteur commette quelques petites erreurs. Car, comme le peuple ne peut pas juger de cela, pourquoi ne croirait-il pas plutôt celui qu’il a l’obligation d’écouter ? Il ne semble pas crédible que Dieu permette à un pasteur ordinaire d’errer au point de tromper gravement un simple peuple. Car, il sera facile de voir qu’il enseigne des choses contraires à ce qu’enseignent les autres.

Notons de plus que si le peuple peut, par la règle que nous venons d’énoncer, distinguer le vrai prophète du faux, cela ne lui donne pas le pouvoir de déposer un faux prophète, s’il est évêque, et de lui en substituer un autre. Car ce qu’ordonnent au peuple le Seigneur et l’apôtre c’est seulement de ne pas écouter les faux prophètes, non de les déposer.

Et il est certain que l’Église a toujours eu pour usage que les évêques hérétiques soient déposés par des conciles d’évêques ou par les souverains pontifes. Et voilà pour le deuxième argument.

Le troisième argument. Les évêques ne sont pas des seigneurs ou des maîtres, mais des ministres de l’Église (1 Cor 3 et 1; Pierre 5.). Et, de plus, l’église est la colonne et le firmament de la vérité (1 Tim 3). Le tribunal suprême est donc auprès de l’Église, et non des évêques. Elle peut donc élire et appeler des évêques. Je réponds que les évêques sont des ministres de l’Église, qui travaillent pour elle non en lui obéissant, mais en la gouvernant et en la régissant, comme nous avons dit ailleurs. Il y a en effet, deux genres de ministres, celui de ceux qui servent en obéissant comme des serviteurs ou des esclaves, et celui de ceux qui servent en commandant, comme les pédagogues et les magistrats. Les évêques servent donc l’église en la régentant et en lui commandant (actes 20, et Hébreux 13). Car l’Église est la colonne de vérité qui écoute toujours Pierre, pour lequel le Christ a prié d’une façon toute particulière pour que ne défaille pas sa foi.

Le quatrième argument ils le tirent des actes 1, où non seulement les apôtres, mais toute l’église ont choisi Matthias et Barnabée pour que Dieu désigne l’un d’entre eux. Je réponds avec saint Jean Chrysostome que cela a été fait par une concession de Pierre, et non par nécessité : « Eh quoi ! Il n’était pas permis à Pierre d’en choisir un ? Certainement, mais il ne l’a pas fait pour qu’il ne semble pas faire une faveur à un ami. » De plus, ce ne fut pas une élection, mais simplement la demande de mettre quelqu’un à la place de Judas. De plus, on ne peut pas déduire d’un cas unique que quelque chose est de droit divin. Nous prouvons nous, efficacement, que l’élection d’un évêque par le peuple n’est pas de droit divin, quand nous montrons que des évêques ont été élus sans le suffrage du peuple, puisque, contre le droit divin, rien ne peut être validement accompli. Mais ce qui n’a été fait que quelque fois nous ne pouvons le considérer comme étant de droit divin.

Le cinquième argument, ils le tirent des Actes 6, où il est dit de la multitude des croyants : « Et ils élurent Étienne. » Je réponds d’abord que cet exemple ne prouve pas qu’il s’agisse là d’un droit divin. Je dis ensuite que cela a été remis au peuple par une concession des apôtres. Enfin, que ce texte n’a rien à voir avec la question traitée.

Nous parlons, nous, de l’élection des pasteurs qui ont à gouverner l’église, et eux, de diacres affectés au service des tables. Le sixième argument vient aussi des actes 14 : « Et après les avoir établis presbytes dans chacune des cités ». Le verbe grec signifie : après les avoir élus par le suffrage. Car Xeirotoneô est comme xeiraseimo, c’est-à-dire en tendant la main, ou en signe de suffrage. Comme on le voit chez Cicéron (Marus Tullius), dans son discours pour Flaccus, le suffrage se faisait en tendant la main. Quand donc Paul et Barnabée élurent des évêques au suffrage du peuple, il est clair qu’ile ne les ont pas seulement élus, mais que c’est à cause de l’élection qu’ils ont obtenu la présidence. Je réponds à cela que le fondement principal de l’argument d’Illyricus, de Calvin, de Kemnitius et des autres, est que le verbe grec Xeirotoneô peut avoir trois sens. Le premier : élire par suffrages, comme le montre l’étymologie elle-même, et l’emploi de ce mot par les auteurs profanes. Le second. Élire et décerner de quelque façon que ce soit.

Car, même si l’étymologie du mot vient de l’extension de la main, ce mot est appliqué par la suite à toute sorte d’élection et de sanction, comme c’est le cas de beaucoup de mots. Car saint Luc dit, dans les actes 1 : « Le sort tomba sur Matthias et il fut compté avec les autres apôtres. En grec : il a été ajouté par les suffrages. Car le verbe grec signifie donner un suffrage, et le mot xèrisma est le suffrage lui-même. Mais, pourtant, Matthias n’a pas été élu par les suffrages, mais par le sort. Le mot grec est donc pris ici au sens d’opter en commun, quelle que soit la façon dont cela se fait. Et, aux actes 10 : « Il lui donna de se manifester non à tout le peuple, mais aux témoins pré ordonnés par Dieu. » Dieu n’a quand même pas choisi par suffrages ceux à qui il a voulu se manifester après sa résurrection.

Chez les ecclésiastiques, le mot signifie ordonner par l’imposition des mains. En commentant ce passage, saint Jean Chrysostome, dans son homélie 14, écrit : « Et ils leur imposèrent les mains quand ils priaient. » Et dans son homélie 10 sur 1 Timothée, il se demande, pourquoi, avoir donné des préceptes aux évêques, saint Paul passe aux diacres, en omettant les presbytes. Et il répond que les évêques et les presbytes sont semblables, si ce n’est que les évêques ordonnent et que les presbytes n’ordonnent pas. De la même façon, le concile de Nicée dans sa lettre aux alexandrins, selon Theodoret (livre 1, chapitre 9 de son histoire), utilise le mot grec xeirotonia au sens d’ordination.

Si nous entendons le mot grec d’actes 14 de la deuxième manière, ou de la troisième manière, l’argument est réfuté. Si on l’entend de la première manière, il faut alors noter que ce mot grec ne signifie pas élire par des suffrages donnés par d’autres, mais élire par son propre suffrage, comme le veut l’étymologie et l’usage des auteurs grecs. Car, Démosthène, dans son discours contre Timocrate, attribue au peuple Xeirotonein. Voici ce qu’il dit : (une phrase en grec). De la même façon, Cirécon, dans son discours pour Flaccus, dit : « Ils ont étendu leurs mains, un psephisme est né. » Quand saint Luc dit que Paul et Barnabée ont… (mots grecs) il ne veut pas dire qu’ils ont créé des évêques par les suffrages du peuple, mais par leurs suffrages à eux seulement, à moins que les adversaires veuillent référer ce mot grec au peuple, contrairement à toute la sentence de l’Écriture. Car ceux dont on dit : ils ont établi des presbytes, c’est des mêmes qu’on dit : ils les recommandèrent à Dieu dans lequel ils croyaient. Il est évident que ces mots ne se rapportent qu’aux apôtres.

Le septième argument, Luther, Calvin, Illyricus et Kemnitius le tirent de Cyprien (livre 1, épitre 4 ) : « C’est pourquoi le peuple qui observe les préceptes du Seigneur et qui craint Dieu, doit se séparer d’un préposé pécheur, et ne pas se mêler aux sacrifices d’un prêtre sacrilège, quand il a le pouvoir d’élire des prêtres dignes et de récuser les indignes. Car nous voyons que cela descend de l’autorité divine qu’un prêtre soit choisi en présence du peuple, à la vue de tous, et qu’il soit prouvé digne et idoine par le témoignage et le jugement publics. » Je réponds de deux façons. Saint Cyprien ne veut pas dire que c’est de droit divin qu’un évêque soit élu par le peuple, mais que c’est conforme aux exemples divins, comme on le voit par ce qui suit. Car, voulant prouver que c’est de droit divin, il le démontre seulement par trois exemples. Eléazar (Nombres 20) a été ordonné devant tout le peuple; Matthias (actes 1) et les sept diacres (actes 6) également. Or, des exemples de l’Écriture ne font pas que la chose en question soit de droit divin. Cela, seuls les préceptes divins le font. Je dis ensuite, que, dans ce passage, saint Cyprien n’attribue rien d’autre au peuple que le droit de rendre un témoignage sur la vie et les mœurs des ordinants, ce qui a été conservé dans l’église catholique. Cyprien dit que le peuple a le pouvoir d’élire et de voter car il a le pouvoir de dire ce qu’il sait de bien ou de mauvais sur les ordinants, et d’apporter ainsi un témoignage qui fera en sorte que l’appelé soit ou ne soit pas ordonné. Selon saint Cyprien, le peuple a donc le pouvoir d’élire, par le témoignage, non par le vote, comme un témoin plus que comme un juge.

Cela apparait clairement au même endroit, car il dit qu’on doit élire un évêque comme Éléazar a été élu. Or, aux nombres 21, l’Écriture nous dit qu’Éléazar a été élu par Moïse, et la seule chose qu’elle attribue au peuple, c’est qu’il a été ordonné en sa présence. Et voici ce qu’ajoute saint Cyprien, en expliquant ce texte : « Dieu ordonne que soit constitué un évêque devant toute la synagogue. Il enseigne donc et montre que les ordinations sacerdotales ne doivent être faites qu’au su et connu du peuple assistant, pour que, par la présence du peuple, soient détectés les crimes des méchants et les mérites des bons. » Et plus bas : « C’est pourquoi, doit être conservé soigneusement comme étant de tradition divine et apostolique ce que, chez nous, toutes les provinces observent, à savoir que, pour que les ordinations soient licitement célébrées, les évêques d’une province doivent se réunir devant le peuple dont l’ordinant sera le préposé; l’évêque doit être élu en présence du peuple, qui connait bien les moeurs de chacun, et a été témoin de tous les actes de sa vie. »

Le huitième argument Illyricus le tire du concile de Nicée. Dans la lettre de ce même concile aux alexandrins, selon Theodoret (livre 1, chapitre 9), on lit : « Il est digne que vous ayez le pouvoir d’élire quiconque, et de donner les noms de ceux qui sont dignes d’être clercs, et de tout faire selon les lois et les sanctions de l’Église. Quand qu’il arrive qu’un évêque entre dans son repos, sont considérés comme pouvant lui succéder seulement ceux qui semblent en être dignes, et que le peuple a élus. Et cela vaut surtout pour l’évêque de la cité d’Alexandrie. » De ce témoignage on ne peut déduire rien d’autre qu’avait commencé la coutume qui voulait que le peuple se même des élections. Cela, nous ne le nions pas. Mais on ne peut pas en déduire que c’était de droit divin, ce que nos adversaires avaient à prouver.

Mais il faut noter deux fraudes d’Illyricus. La première. Le concile de Nicée, au début du témoignage par lui cité, ne parle pas du peuple, mais des évêques. C’est en parlant des évêques, et non du peuple, qu’il dit qu’ils ont le pouvoir d’élire, et de faire toute chose selon les sanctions de l’Église. Illyricus change ainsi les mots et fait volontairement un contre-sens en laissant entendre que le concile attribue au peuple le pouvoir entier de gouverner l’Église. Ensuite, à la fin de ce témoignage, il dit que le concile enseigne qu’un évêque doit être élu par le peuple, mais que cette élection doit être confirmée par l’évêque d’Alexandrie (car il s’agissait des évêques d’Égypte), attribuant ainsi à l’évêque d’Alexandrie l’autorité principale dans l’élection d’un évêque égyptien. Or, Illyricus a chanté les mots pour prouver que l’évêque ne peut rien de plus que le peuple.

Le neuvième argument de Luther, de Calvin et de Kemnitius est tiré de l’épitre du deuxième concile général à Damase, que rapporte Theodoret (livre 5, chapitre 9 de son histoire). Voici ce que nous y lisons : « Le très révérend évêque Nectar, aimé de Dieu, nous l’avons ordonné devant le concile entier, avec l’assentiment de tous, sous les yeux de notre aimable empereur Théodose, de tout le clergé, et également de toute la cité. » Calvin rapporte des choses semblables tirées de l’épitre 89 du pape Léon, du livre 2, épitre 69 du pape saint Grégoire. Kemnitius ajoute un témoignage de saint Ambroise (livre 10, épitre 82), et d’autres qu’il cite non à partir de leurs propres écrits, mais d’après le décret de Gratien (dist 23, 24, 62, 63, 65,67, 8, question1, canon licet.) Illyricus en cite plusieurs de ce genre dans son élection des évêques.

Je réponds que d’aucun de ces textes on ne peut conclure que l’élection des évêques par le peuple soit de droit divin. Ensuite, dans tous ces textes, à l’exception de l’un ou l’autre, il n’est pas fait mention d’élection, mais de demande et de témoignage. De plus, nous ne nions pas que le peuple ait parfois élu des évêques, comme des rois, sont élus encore aujourd’hui, en certains endroits. Ce que nous disons c’est que cette coutume s’est établie par une concession du pape, non de droit divin. Ce qui nous fait comprendre à quel point Calvin a menti (livre 4, chapitre 5, verset 2 de ses institutions) quand il a dit qu’un rite d’élection des évêques sans les suffrages du peuple militait contre la parole de Dieu, et contre plusieurs décrets des conciles qui ont statué qu’était invalide une élection qui aurait procédé autrement. Car, il ne cite aucune parole de Dieu, ni aucun décret d’aucun concile-- ni non plus ne peut le faire-- où serait écrit ce qu’il leur fait dire.

Le dixième argument d’Illyricus est tiré de la coutume de l’Église. Il dit que la coutume d’élire les évêques par le peuple dura 1300 ans, et que c’est seulement au temps de Frédéric 11, mort en 1250, que les laïcs ont été exclus de cette élection. Il le prouve par des écrits de Grégoire 1X qui siégea avant Frédéric. Dans les épitres décrétales de Grégoire 1X (sous le titre élections, chapitre messana) qui nous sont parvenues, il est fait mention de cela, ainsi que dans l’épitre de saint Grégoire à l’évèque de Brème, (Krantium, livre 8, métropole, chapitre 3). Et voici comment il conclut son argument : il n’y a donc aucun doute qu’avant 300 ans, les élections épiscopales étaient faites par les laïcs. Je réponds qu’Illyricus ment honteusement. Car, au temps des apôtres, et ensuite, pendant plusieurs années, le peuple ne pouvait rien faire de plus pendant ces élections que de donner un témoignage sur la vie des candidats, comme nous l’avons déjà dit. Dans les siècles qui suivirent, le peuple a fait irruption dans les élections par les suffrages, mais pas pendant un très long temps, ce qui ne se fit pas sans controverse, contrairement à ce que prétend Illyricus. Car, Grégoire 1X, dans l’épitre citée, dit que ce furent les chanoines qui élurent, même si eurent lieu les votes, les demandes et les désirs du peuple.

De plus, le chapitre messana est contre Illyricus, car, dans ce chapitre on interdit sévèrement aux laïcs d’élire : « Par un édit perpétuel, nous interdisons aux laïcs d’élire un pontife canonique. Si on présumait faire le contraire, l’élection n’aurait aucune force, nonobstant la coutume contraire, qu’on devrait plutôt appeler une corruption. » On ne peut donc pas dire qu’avant 300 ans, les laïcs élisaient les évêques sans aucune controverse. Voir à ce sujet Radevicus (livre 2, chapitre 50, les choses faites par Frédéric 1). De même, l’élection de Grégoire V11, il y a cinq cents ans, a été faite par les seuls cardinaux, comme le montre le décret de son élection, selon Platina. Comment, sans controverse, les laïcs ont-il pu, jusqu’au 13ième siècle, élire les évêques alors que le huitième concile général (avant 700 ans), le septième (avant 800), le concile du pape Martin (avant 900 ans) , et celui de Laodicée (avant 1200 ans) ont défendu aux lacs d’élire des évêques ?

Le onzième argument est celui d’Illyricus. Il présente certaines raisons politiques, mais d’une grande ineptie. Comme celle-ci. Les chanoines et les moines élisent presque toujours des évêques, ou des abbés papistes, rarement ou jamais des luthériens. Ce qui revient à dire qu’il conviendrait que les églises et les monastères soient gouvernés par ceux qui ne haïssent personne plus que les moines et les clercs. Il ajoute aussi qu’il est dommageable que, puisqu’ils sont en Allemagne des chefs temporels, les évêques et les abbés ne soient élus que par six ou huit personnes. Comme si l’empereur n’était pas un chef beaucoup plus important, lui qui n’est élu que par six ou sept électeurs.

CHAPITRE 8

L’élection de l’évêque n’appartient pas de droit divin aux clercs, mais au souverain pontife, par lui-même ou le mode d’élection qu’il prescrit

La première preuve. Dans l’évangile, la seule chose que nous ayons là-dessus c’est que l’Église universelle a été confiée à saint Pierre (Jean, dernier chapitre). C’est donc à celui qui prend soin de tous qu’il revient de pourvoir à tous les chrétiens. De plus, si l’élection d’un évêque appartenait aux clercs de droit divin, elle appartiendrait à la totalité des clercs. Or le droit divin ne définit pas que ce soit ces clercs-ci plutôt que ces clercs-là qui élisent. Et qu’une élection faite par tous les clercs ne soit pas sans inconvénient, la preuve en est qu’une élection par une multitude de clercs a rencontré les mêmes déboires qu’une élection faite par une multitude de laïcs. Voilà pourquoi pendant plusieurs siècles, seuls les premiers parmi les clercs élurent les évêques, ce qui n’aurait pas pu arriver si, de droit divin, tous les clercs étaient électeurs. Ensuite, saint Pierre, qui n’ignorait certes pas le droit divin, choisit lui-même son successeur en la personne de Clément, sans attendre qu’il soit élu par les clercs. Et il envoya aussi des évêques dans plusieurs provinces. Voir Damase dans le pontifical, Innocent 1 dans l’épitre à Décentium, et Jean 111, dans l’épitre aux Allemands. Voir aussi, pour toute cette chose, Cajetan (le pouvoir du pape et du concile, chapitre 13).

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