Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 109)
Qu’on fasse donc appel au concile de Nicée, le concile œcuménique le plus célèbre, le plus antique, qui a toujours joui, parmi les anciens, d’une grande autorité, au point d’être appelé par Eusèbe (livre 3 de la vie de Constantin), et par saint Augustin (livre 1, chapitre 18, sur le baptême), « le concile de toute la terre » Il est comparé aux « oracles du Saint-Esprit » par saint Athanase (dans son épitre aux évêques d’Afrique), et pas son Léon (dans sa lettre 53 à Anatole). Et saint Grégoire (livre 1, épitre 24) le compare à l’évangile lui-même. Nous ne pouvons reprocher aucune erreur, aucune affection dépravée, ni aucune impiété à un tel synode, à moins d’accuser l’église de tous les vices, et de faire des reproches à l’univers entier. Or, dans ce synode, le mot clerc est inculqué dans pratiquement tous les canons. Voici le premier canon : « Si quelqu’un est opéré par un médecin en raison de maladie, ou est castré par des barbares, il plait au synode qu’il demeure dans la cléricature. Si, étant en bonne santé, quelqu’un se castre lui-même, s’il est clerc, il devra cesser de l’être; et s’il ne l’est pas encore, on ne doit pas l’ordonner. » Dans les canons 2, 3, 8, 17, 18, 19, on ne parle, pour ainsi dire, que des ordres des clercs. Et c’est ce qu’on rencontre souvent dans tous les conciles.
Dans les canons apostoliques eux-mêmes écrits par saint Clément, les noms de clerc et de laïc ainsi que leur définition sont-ils présents ? Canon X11 : « Si quelqu’un prie avec un clerc condamné, ou avec un clerc, qu’il soit condamné ! » Chapitre X111 : « Si un clerc ou un laïc est suspendu de la communion ». Canon XV : « Si un prêtre, un diacre ou un clerc quelconque abandonne sa paroisse pour aller dans une autre, nous ne souffrirons pas qu’il exerce encore le ministère, surtout si, après avoir été rappelé par son évêque, il ne répond que par le mépris. Qu’il ne communie plus avec l’église qu’en tant que laïc. » Qu’est-ce que Luther et Calvin ont à redire à ces textes ? Les pères de Nicée, saint Clément, les apôtres ignoraient donc que le peuple chrétien devait être simple, sans la distinction de clerc et laïc ? Serait-ce donc par une tradition impie, par erreur ou par un sentiment dépravé qu’ils ont donné ce nom aux ministres de l’Église?
Mais, pour toute réponse, ils disent qu’ils se soucient peu de ce que disent les hommes. Car « nous avons l’ordre, disent-ils, d’évaluer les paroles des hommes.
La parole de Dieu seule met fin à une controverse. » Regardons donc ce qu’est la parole de Dieu, car, quand une discussion porte sur la chose, il serait ridicule de s’en tenir au nom. Or, Jérémie parle ainsi (au chapitre 12) : « Leurs clercs ne leur seront d’aucune utilité. » Pour ne pas avoir à nous battre sur le sens de ces mots, je présente des témoins hautement qualifiés, Origène, Épiphane, Jérôme, qui ont non seulement été des traducteurs fidèles et consciencieux, mais qui sont à peu près les seuls, parmi les pères, à connaitre la langue hébraïque, dans laquelle Jérémie s’est exprimé.
Voici comment Origène explique ces mots : leurs clercs ne leur seront d’aucune utilité : « Ces choses, d’autres les ont expliquées avant moi. Et parce que je ne réprouve pas leur interprétation, mais que je pense comme eux, je présenterai donc la même. Nous qui sommes dans l’ordre de la cléricature, nous pensons peut-être, être quelqu’un, parce que nous avons la présidence sur vous. Et si, parmi vous, il en est qui désirent monter d’un degré mineur à ce poste d’honneur, il vous faut savoir que nous ne sommes pas sauvés automatiquement parce que nous sommes clercs, car, beaucoup de clercs périssent, et beaucoup de laïcs sont trouvés bienheureux. » Saint Épiphane, au début de la lettre qu’il écrivit à Jean, évêque de Jérusalem, dit : « Il fallait, mes bien-aimés, ne pas abuser de l’honneur de la cléricature en s’en enorgueillissant, mais, par l’observance des commandements de Dieu, et en surveillant notre conduite, être ce que l’on dit de nous. Si la sainte Écriture dit : « leurs clercs ne seront pas profitables à eux-mêmes », quelle arrogance de la cléricature pourra s’emparer de nous, nous qui péchons non seulement par la parole, mais par la pensée et le sentiment ? »
De la même façon, dans son commentaire du même texte, saint Jérôme dit : « Cela est dit aussi aux ecclésiastiques : en quoi pourra vous aider le nom d’évêque ou de presbyte ou de quel qu’autre ordre ecclésiastique, puisque leurs dignités les rendent plus coupables, et leur font souffrir de plus rudes tourments. » Le même saint Jérôme, dans l’épitre à Nepotianus : « Je te supplie, et je le redis encore, je t’exhorte à ne pas regarder la charge de la cléricature comme une sorte de milice ancienne, c’est-à-dire que tu ne recherches pas, dans la milice du Christ, les avantages du siècle; pour que tu ne possèdes rien de plus que tu avais quand tu es devenu clerc; et pour qu’on ne dise pas de toi : « leur cléricature ne leur a été d’aucun profit. » Nous avons donc la parole de Dieu qui, au témoignage d’Origène, d’Épiphane et de saint Jérôme, appelle clercs les évêques, les presbytes et les membres des autres ordres ecclésiastiques.
Or, se présente à la fin un témoignage très grave de Dieu, exprimé non seulement par la parole, mais par un prodige horrible, qui est comme son sceau propre. Ce que reprochent aujourd’hui Luther et Calvin aux clercs, Daton et Abyron l’ont reproché autrefois aux prêtres de l’ancien testament : « Ne vous suffit-il pas que toute la multitude soit formée de saints, et qu’en eux se trouve le Seigneur ? Pourquoi vous élevez-vous au-dessus du peuple du Seigneur ? » Et que disent Luther et Calvin aujourd’hui : « Ne vous suffit-il pas que toute l’Église soit clerc, c’est-à-dire héritage du Seigneur ? Pourquoi vous élevez-vous au-dessus des laïcs ? Pourquoi avez-vous usurpé à votre seul usage le mot clerc ? Et quelle fin a connu cette révolte des anciens schismatiques ? Terrifiante et atroce. Subitement, comme le raconte l’Écriture, au commandement du Seigneur, qui ne pouvait pas supporter les schismes et les séditions contre ses ministres, la terre trembla sous leurs pieds, ouvrir large sa gueule, et les dévora avec leurs femmes et leurs enfants, leurs tentes et tous leurs biens. Ils descendirent vivants dans l’enfer, et périrent au milieu de la multitude. Voilà quelle est la très juste peine de ceux qui cherchent à dénaturer et à pervertir les divers grades ecclésiastiques, l’ordre admirable établi par la sagesse elle-même de Dieu. Ils sont précipités dans les enfers, où nul ordre n’habite, mais l’ombre de la mort et l’horreur sempiternelle.
Mais nous réfuterons leurs objections, même si elles sont sans vie et sans force. Le peuple chrétien, comme le dit Luther, doit être simple, sans que personne ne soit clerc ou laïc, selon ce que saint Paul enseigne aux Galates (3) : « Il n’y a pas de Juif, pas de Grec, pas d’esclave, pas d’homme libre; il n’y a ni homme ni femme, car vous êtes tous une seule et même chose dans le Christ Jésus. » Que le peuple chrétien doive être un et simple, nul ne peut le nier. Mais de quelle unité, de quelle simplicité parle-ton ? Un seul Seigneur, dit l’apôtre, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous. Voilà quelle est l’unité, voilà quelle est la simplicité du peuple chrétien : que tous soient d’une seule foi, qu’ils pensent tous la même chose, et qu’il n’y a pas de schisme en eux. Cette simplicité fait cruellement défaut chez les luthériens, chez qui il y a autant de sectes que de cités; autant de symboles que de têtes. Comment donc pourraient-ils être le peuple de Dieu ? De plus, la distinction entre clercs et laïcs ne s’oppose pas plus à cette simplicité que la diversité des membres dans l’unité d’un corps. Le corps humain est un, mais il n’est pas tout entier œil, ou tout entier oreille, ou main, ou pied. Autrement, comme le dit l’apôtre (1 Corinth 12) « si tout le cœur est œil où est l’oreille ? Si tout le corps est audition, où est l’odorat ? Et si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, où serait le corps ? Il y a donc plusieurs membres, mai un seul corps ». C’est ainsi que, dans l’église, les uns sont clercs, d’autres laïcs, ou moines. Il y en a qui sont prêtres, d’autres des laïcs, d’autres des ministres. Les uns sont princes des laïcs, les autres sont des personnes privées. Parmi les moines, il y a les anachorètes et les cénobites. Mais, avec toute cette variété de membres ou de parties, le corps demeure un, car tous ont le même Seigneur, la même foi, le même baptême, le même Dieu père, la même mère Église. Tous vivent du même Esprit, et se nourrissent d’un seul et même pain.
Les paroles citées de saint Paul ne s’opposent pas à cette unité et à cette simplicité (ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme). Car, si c’était le cas, on pourrait dire il n’y a pas de clerc, pas de laïc. Or, par ces paroles, l’apôtre ne cherchait pas abolir la distinction des sexes, des nations et des conditions sociales. Il enseignait que ce n’était pas cela qui rendait fils de Dieu, mais la foi qui opère par la charité. Car, c’est ainsi qu’il parle : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi dans le Christ Jésus. Car, vous tous qui avez été baptisés dans le Christ Jésus, vous avez revêtu le Christ. » Et c’est après qu’il ajoute : « Il n’y a ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme. » Ainsi, le sexe n’est pas un obstacle, si la foi est présente; il n’est d’aucun profit, si elle est absente. Le laïc qui a la charité est fils de Dieu, et le clerc sans charité est un serviteur du diable. Il y a donc dans l’Église des clercs, des laïcs, comme il y a des esclaves et des hommes libres, des hommes et des femmes. Mais les héritiers de ce royaume ne sont pas les différences de degrés, de condition sociale ou de sexe, mais la foi avec l’espérance et la charité. Dans sa première épitre, chapitre 5, saint Pierre donne le nom de clerc à toute l’église, quand il dit aux épiscopes : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous a été confié, y pourvoyant non parce que vous en êtes contraints, mais avec empressement; non pour un lucre honteux, mais volontairement; non en dominant les clercs, mais de grand cœur, en étant un modèle pour le troupeau. » C’est donc par erreur, ou à cause d’une tradition impie, ou d’un sentiment dépravé que les laïcs ont été rejetés de l’honneur du nom de clerc.
Cette objection n’est pas difficile à réfuter, et on peut le faire de plus d’une façon. D’abord, est fort probable ce qu’enseignent saint Jérôme (dans sa lettre à Nepotianum) et Oecumenius (dans son commentaire de cette épitre) que le mot clerc qui est employé là ne se rapporte pas à l’église universelle, mais à ceux-là seuls qu’on appelle vulgairement clercs. Car, même si appartiennent au troupeau de l’évêque autant les clercs que les laïcs, il était beaucoup plus à craindre que les clercs dominent sur les laïc que les clercs ne soient soumis aux laïcs. Et parce ce sont les clercs plutôt que les laïcs qui, par leur profession, doivent veiller sur le troupeau, c’est aux évêques que saint Pierre prescrit de paître avec soin le troupeau, en se gardant de l’appât du gain, et de la passion de la domination. Ajoutons que le mot clerc est passé des Juifs aux chrétiens. Et il est clair que saint Pierre fait ici allusion aux lévites des Juifs, qui (Nombres 18 et Deutéronome 16), sont appelés le sort et l’héritage du Seigneur, parce que d’une certaine manière, il leur a donné sa part, c’est-à-dire les dimes et les oblations des fils d’Israël. De plus, ce ne sont pas tous les chrétiens du nouveau testament qui correspondent pas aux lévites de l’ancien testament, mais les prêtres seuls et leurs ministres. Par le nom de clercs, saint Pierre ne désignait donc pas tous les chrétiens, mais les seuls ministres ecclésiastiques.
Si cette explication est rejetée avec obstination par les adversaires, il n’y a rien de plus à ajouter. Ce nom de clerc, pour une raison différente, peut convenir autant à l’église universelle, qu’aux seuls ministres du temple. Car, l’église universelle est le sort et l’héritage du Christ, qu’il a acquis par son sang. Mais cependant, une certaine partie de l’église qui est consacrée au ministère de l’autel peut être plus proprement appelée sort et hérédité. Et ce n’est pas pour une autre raison que, autrefois, toute la synagogue des Juifs était appelée l’héritage du Seigneur, car il l’avait tout entière libérée de l’Égypte, et en quelque sorte, rachetée. Et pourtant, seule la tribu des lévites qui administrait les choses sacrées, était appelée par le Seigneur d’une façon toute particulière, son sort et son héritage.
CHAPITRE 2
On propose la question de l’institution des ministres de l’Église
Suit une autre question sur l’institution des évêques et des autres ministres de l’Église, qui est sans doute très importante et très utile, mais qui ne se rapporte pas à la question que nous traitons maintenant, ni même à la vraie connaissance de l’Église de Dieu. Il faut d’abord faire cette remarque préliminaire. L’expression création d’évêques comprend trois choses : l’élection, l’ordination, la vocation ou la mission. L’élection n’est rien d’autre que la désignation d’une certaine personne à une préfecture ecclésiastique. L’ordination est une cérémonie sacrée, au cours de laquelle, par un certain rite, un évêque est oint et consacré. La mission ou la vocation se rapporte à la juridiction, et c’est elle qui fait un pasteur. Il existe donc entre nous et nos adversaires une controverse au sujet du droit que possède l’église d’initier, d’appeler, d’élire et de créer des évêques. Il est à noter que l’élection peut se faire de plusieurs façons. Ou bien c’est Dieu seul qui choisit comme il a choisi Aaron et Pierre, ou bien ce sont les hommes. Quand Dieu choisit par les hommes, il le fait soit par la propagation naturelle, comme pour les fils d’Aaron et les fils de ses fils, ou par une élection volontaire. Dans le cas d’une élection volontaire, le choix se fait par une seule personne, comme quand Pierre choisit Clément, ou par plusieurs, le peuple ou le clergé, ou le peuple et le clergé.
Il y a, sur toute cette question, trois opinions différentes. La première est celle de Jean Wiclif et de Jean Hus qui, au témoignage de Thomas Waldensis (livre 2, chapitre 39 et 40 de la doctrine de la foi) soutient que Dieu seul a le pouvoir d’élire les pasteurs de l’Église; que les seuls les pieux et les prédestinés peuvent être pasteurs de l’Église; et que Dieu seul connait les pieux et les prédestinés. Voir au concile de Constance (sessions 8 et 15) les articles de ces hérétiques. L’autre sentence est celle de Martin Luther, de Jean Calvin, de Matthieu Illyricus, de Jean Brentius, de Martin kemnitius, et d’autres sectaires de notre époque. L’élection et la vocation ils veulent qu’elles appartiennent de droit divin à l’église universelle, c’est-à-dire au clergé et au peuple, de façon telle que sans le suffrage et le consentement du peuple, nul n’est légitimement élu, nul n’est appelé à l’épiscopat. Mais l’ordination qui a coutume de se faire par l’imposition des mains, ils l’attribuent aux seuls pasteurs, car il serait impossible que le peuple au complet impose les mains. Les pasteurs qui sont les seuls à remplir cet office, imposent donc les mains aux nouveaux ministres au nom du clergé et du peuple. Et il est donc vrai de dire que le peuple et le clergé non seulement élisent ou appellent les pasteurs, mais les initient et les ordonnent. Mais écoutons leurs propres paroles.
Martin Luther (dans son livre sur le pouvoir du pape) écrit : « Ce rite saint Cyprien l’enseigne par plusieurs lettres. Pour pouvoir prononcer avec confiance que telle ordination vient de Dieu, il prend comme critères le suffrage du peuple et le jugement des évêques voisins. » Et plus bas : « Il n’est pas nécessaire d’insister pour comprendre qu’on ne s’en porterait que mieux aujourd’hui si ce rite divin avait été conservé, surtout à cause du grand nombre de mauvais prêtres en situation d’autorité, qui ont été imposés à un peuple qui n’en voulait pas » Il développe la même idée plus longuement, à partir de la parole de Dieu, comme il s’en vante, dans le livre qu’il a écrit sur l’institution des ministres.
Jean Calvin (livre 4, chapitre 3, verset 15 de ses institutions), écrit : « Nous tenons de la parole de Dieu que la légitime vocation de ministre de Dieu se trouve là où sont créés par le consentement et l’approbation du peuple ceux qui semblent idoines. Les autres pasteurs doivent présider à l’élection pour que la multitude ne pèche ni par légèreté, ni par un faux zèle, ou par une mutinerie. » Matthias Flaccius Illyricus, dans le livre qu’il a écrit sur l’élection des évêques, soutient passionnément que le droit d’élire et d’instituer des évêques ne relève ni des papes, ni des rois, ni des chanoines, mais de la multitude des fidèles, à laquelle cela revient de droit divin. Il a écrit ensuite beaucoup de choses avec ses collègues magdebourgeois centuriates dans leur histoire de l’Église, comme par exemple, la centurie 1 (livre 2, chapitre 4, colonne 391) : « Dans n’importe lequel lieu, l’Église, c’est-à-dire l’assemblée entière ou des laïcs, ou des clercs et des laïcs, a le pouvoir d’élire, d’appeler et d’ordonner les ministres idoines. » Ne sont pas différentes les choses écrites par Jean Brentius (dans son prolégomène contre Pierre a Soto) et Martin Kemnitius (dans son examen du concile de Trente, sur la dispute du sacrement de l’ordre). Leur opinion se dégage clairement de leurs écrits. La voici : il n’y a pas, chez nous, d’évêque rituellement ordonné, parce que, jusqu’à présent, les nôtres ont exclu le peuple du suffrage électoral.
Contre eux, les docteurs catholiques enseignent à l’unanimité que le droit d’appeler et d’ordonner des évêques n’appartient en aucune façon au peuple. Le droit de choisir appartint un certain temps au peuple, mais par une concession des pontifes, pour des raisons de convenance, non d’après la loi divine. Mais nous, nous pouvons en dédire que chez les hérétiques il n’y a aucune vraie ordination, aucune vocation, aucune élection, donc, aucun évêque, aucune église. Pour démontrer ces choses l’une après l’autre et dans l’ordre, nous disputerons d’abord de l’ordre, ensuite de la vocation, enfin de l’élection,
CHAPITRE 3
Le droit d’ordonner des pasteurs ou des ministres n’appartient pas au peuple.
Voici notre première proposition ou sentence : l’ordination des évêques ou des autres ministres de l’Église n’appartient pas au peuple, mais aux seuls évêques. C’est ce qu’attestent les saintes Écritures, les décrets conciliaires et les anciens pères. L’attestent aussi la coutume du peuple de Dieu et les exemples des grands. C’est Moïse seul, prêtre et pontife, qui a ordonné et consacré Aaron et ses fils, les premiers prêtres de l’ancien testament (Lévit 8). Que Moïse ait été prêtre, David l’atteste au psaume 98 : « Moïse et Aaron, ses prêtres. » L’atteste aussi Philo (le livre 3, le dernier de la vie de Moïse) : « Voilà quelle fut la vie de Moïse, roi, législateur, prophète et pontife. » L’attestent également saint Jérôme (livre 1 contre Jovinien), saint Augustin (dans son commentaire du psaume 98), Grégoire de Naziance (dans son discours à Grégoire de Nysse), et saint Léon (épitre 88 aux évêques de Germanie et de Gaulle.
Dans le nouveau testament, à chaque fois qu’on fait mention du rite d’imposition des mains, par lequel rite même chez les adversaires l’ordination est célébrée, elle a toujours été attribuée aux apôtres, et aux autres évêques, mais jamais au peuple. Actes 6, seuls les apôtres ordonnent des diacres par l’imposition des mains. Dans 1 Timothée 4, saint Paul dit explicitement : « Ne néglige pas la grâce qui est en toi, qui t’a été donnée par l’imposition des mains du presbyterium. » En ce passage, par presbyterium il entend l’assemblée des évêques, comme l’attestent tous les commentateurs, et surtout les Grecs : saint Jean Chrysostome, Theodoret, Oecumenius, Theophylactus. Voici ce que dit saint Jean Chrysostome : « Ce n’est pas des prêtres qu’il parle ici, mais des évêques, car ce ne sont pas des prêtres qui l’ont ordonné ». Dans un autre passage, l’apôtre dit la même chose à un évêque : « N’impose les mains trop tôt à personne ! » Et encore (2 Timothée 1) : « Ranime la grâce qui t’a été donnée par l’imposition de mes mains. » Les lettres sacrées prouvent donc suffisamment que le pouvoir d’ordination est propre aux évêques.
Et cela on peut le confirmer par de nombreux décrets de conciles. Mais comme c’est une chose très connue et qui saute aux yeux, je rappellerai à la mémoire un seul canon qui statue qu’un évêque doit être ordonné par trois évêques. Ce canon est le premier parmi les canons des apôtres, et il est le quatrième canon du concile œcuménique très célèbre de Nicée. Il est le douzième canon du deuxième concile de Carthage, le trente-neuvième du troisième, le second du quatrième, et le quatrième du sixième. Ces conciles africains, même s’ils ne furent pas œcuméniques, mais nationaux, réunirent un grand nombre de pères, et furent illustrés par la présence et l’approbation de saint Augustin.
Les anciens pères ont toujours enseigné que seuls les évêques avaient le droit d’initier aux choses sacrées les prêtres, les diacres, et surtout les évêques, et que cela n’appartenait en aucune façon aux prêtres. Voir Épiphane (hérésie 75, qui est celle d’Arius), saint Jean Chrysostome, ainsi que les autres pères grecs dans leurs commentaires de 3 et 4, épitre 1 à Timothée. Voir aussi saint Jérôme (dans son épitre à Évagrius), saint Augustin (dans son résumé du débat 3, chapitre 5). S’il n’est pas permis aux prêtres d’ordonner des évêques ou des prêtres, parce que cette fonction est propre aux évêques, à plus forte raison cela n’est pas permis aux laïcs. Vient ensuite la coutume ancienne et perpétuelle de l’église universelle, qui est une excellente interprète du droit. Car, pour me servir des paroles évangéliques, en aucun siècle on a entendu dire qu’un évêque n’avait pas été ordonné par un évêque. Et on ne pourra nous montrer aucun exemple de cette chose (l’ordination par le peuple et le clergé) qui ait été instituée conformément à la discipline, ou qui est rapporté par les historiens, ou que la licence des hérétiques ait usurpé. Chez les luthériens et les calvinistes, qui ont conservé presque tous les rites ecclésiastiques, seuls imposent des mains et font des ministres ceux qui sont pasteurs et évêques, même s’ils ne le sont pas vraiment, car c’est ainsi qu’ils veulent qu’on les considère et qu’on les appelle.
Pourquoi donc le clergé et le peuple n’ordonnent-ils pas, et pourquoi les pontifes sont-ils les seuls à créer des évêques et des prêtres ?
Mais voici ce qu’ils répondent à cela. Si le peuple et le clergé n’imposent pas les mains aux évêques, cela ne se fait pas parce que fait défaut l’autorité à la multitude, mais pour éviter la confusion qui en résulterait nécessairement, si des centaines de personnes avaient à imposer leurs mains sur un seul homme. Il a donc semblé plus convenable de confier ce soin à quelques personnes. Donc, le pouvoir d’ordonner des ministres appartient à la multitude, mais l’exécution de ce pouvoir est laissée aux seuls pasteurs. Car, ce que font les pasteurs, ils le font par l’autorité de tout le clergé et de tout le peuple. Et comme ils agissent au nom du clergé et du peuple, on peut dire que c’est vraiment le clergé et le peuple qui ordonnent et consacrent.
Mais il est certain qu’en parlant ainsi, ils se trompent, ou ils veulent se tromper. Car, on peut entendre de trois façons ce qu’ils veulent dire quand ils affirment que c’est par l’autorité et au nom du clergé et du peuple que les évêques ordonnent des évêques. La première. Ce qu’une partie du corps fait on a coutume de l’attribuer à tout le corps, même si le reste du corps n’avait contribué en rien, et ne pouvait contribuer en rien à ce qui était propre à une partie. C’est tout l’homme qui voit avec les yeux, mais il voit d’une façon telle que ne sont capables de voir, en aucune façon, la langue, les mains, les pieds et les autres membres. Si c’était de cette façon que nos adversaires voulaient que les évêques soient consacrés par la multitude, il n’y aurait pas entre nous de dissension. Car, en fait de pouvoir et d’autorité, ils ne mettraient dans la multitude rien d’autre que ce que possèdent les pasteurs. Mais ce n’est pas ce à quoi ils prétendent, et ils ne sauraient se contenter d’une opinion aussi modérée. La deuxième. C’est par le pouvoir du peuple que les anciens et les évêques sont ordonnés, de façon que soit dans le peuple seul le véritable pouvoir d’ordonner. Et rien d’autre ne les empêche d’imposer les mains que la confusion causée par la multitude. Comme des préteurs, dans les villes, qui siègent au tribunal et qui font des lois pour les citoyens par l’autorité du prince et en son nom. Or, en jugeant, le préteur tient la place d’un prince qui, quand il le veut, peut juger par lui-même.
Cette façon de faire ne peut pas non plus être approuvée pas nos adversaires s’ils sont conséquents avec eux-mêmes. Car, si c’était seulement la confusion apportée par la multitude qui empêchait le peuple d’ordonner les ministres, il pourrait certes ordonner avec quelques hommes du peuple sans en parler aux pasteurs. Mais cela répugne non seulement aux décrets des conciles, à la pratique perpétuelle de l’Église, aux témoignages de tous les pères, aux exemples et aux paroles de nos adversaires, et à la saine raison. Car, comme nous l’avons dit un peu avant, dans les assemblées des hérétiques, aucune personne du peuple, mais seulement des évêques, ont coutume d’imposer leurs mains sur les ordinants. Et cela de façon telle, que si on procédait autrement, l’ordination serait jugée invalide. Jean Calvin (livre livre 4, chapitre 3, verset 16 de son institution) enseigne par les paroles suivantes que c’est ainsi qu’on doit agir en vertu d’une coutume d’origine apostolique : « Même si aucun précepte certain n’a été conservé sur l’imposition des mains, comme nous voyons qu’elle a été toujours employée depuis les apôtres, l’observation de ce précepte doit être pour nous d’une grande importance. » Et plus bas : « On doit finalement s’en tenir à ceci : ce n’est pas à la multitude d’imposer ses mains sur ses ministres, mais aux seuls pasteurs. » Et avec raison, car le pouvoir d’ordre qui est nécessaire pour ordonner des ministres, est reçu par l’ordination.
Qui peut comprendre que le peuple universel ou certains membres de ce peuple puisse, sans avoir reçu d’ordination, ordonner des ministres en imposant les mains ?
Il reste donc la troisième. C’est par l’autorité de la multitude que les pasteurs sont ordonnés par d’autres pasteurs. Car, même si le peuple n’a pas le pouvoir d’ordonner, il possède le pouvoir de juridiction, et donc le droit de commander aux pasteurs d’imposer les mains à certains hommes désignés par eux. Mais comme c’est dans le prochain chapitre que nous discuterons de ce pouvoir de juridiction que nos adversaires attribuent au peuple, nous prouverons, par un argument irréfutable tiré des paroles et des affirmations de nos adversaires, qu’ils n’ont pas d’église. Voici l’argument. Ne sont pas de vrais pasteurs ceux qui n’ont pas été ordonnés par l’imposition de vrais pasteurs. Cela Calvin le déduit de la coutume perpétuelle d’origine apostolique qui doit être pour nous une loi, comme il le dit lui-même. Or, Luther, Zwingli, Calvin et les autres qui sont considérés par eux comme les premiers pasteurs, n’ont pas été ordonnés par l’imposition des mains de véritables pasteurs. Car, par qui donc ont-ils été ordonnés ? Par leurs pasteurs ou par les nôtres ? Ils n’ont surement pas été ordonnés par leurs pasteurs, car ils étaient les premiers, puisque, avant Luther il n’y a pas eu de Luthériens, et avant Zwingli, il n’y a pas eu de Zwingliens, ni de calvinistes avant Calvin. Ils n’ont pas non plus été ordonnés par les nôtres, car dans l’église d’où ils sont sortis, Luther, Calvin, Zwingli ne furent pas évêques, mais prêtres seulement. Or, les prêtres qui sous Calvin sont ministres, n’étant pas pasteurs, non pas le pouvoir d’ordonner. Comme disait saint Jérôme : « À part l’ordination, que fait d’autre un évêque que le prêtre ne fasse pas lui aussi ? » Et, souscrivant à l’enseignement de saint Jérôme, Calvin, comme je l’ai déjà dit enseigne que les ministres ne doivent être ordonnés que par les pasteurs, c’est-à-dire les évêques.
Ajoutons ensuite que les adversaires ne font aucun cas de l’ordination catholique. Voici, en effet, ce que Calvin dit de notre ordination ( au livre 4, chapitre 5, verset 3 de son institution) : « L’ordination n’est rien d’autre qu’une pure mascarade. » Et Martin Kemnitius (au lieu cité) soutient que les ordinations des évêques de ce temps n’ont pas plus de valeur que celles des pontifes Juifs Anne et Caïphe, au temps des apôtres. Si donc les premiers évêques et pasteurs de nos adversaires ne furent pas de vrais pasteurs et de vrais évêques, ceux qui leur ont succédé ne le sont pas davantage, ni les seconds, ni les troisièmes, ni les autres. Or, sans évêques et sans pasteurs, une église ne peut exister, comme le même Calvin l’affirme (livre 4, chapitre 3, verset 4 de ses institutions) : « Ils suivent les pasteurs et les docteurs, dont l’église ne peut jamais être privée. » Rappelons-nous l’enseignement de saint Cyprien : « l’église est le peuple uni à l’évêque, le troupeau qui adhère à son pasteur. » Il s’ensuit donc que, n’ayant ni vrais pasteurs ni vrais évêques, les adversaires n’ont pas de vraie église.
Par cet argument qu’il a utilisé dans son dialogue avec les lucifériens, saint Jérôme a terrassé l’hérétique Hilaire : « Après s’être retiré de l’église pour constituer à lui seul une assemblée de fidèles, il ne peut pas consacrer l’hostie, et n’ayant ni évêques ni prêtres, il ne peut pas, sans eucharistie, administrer le baptême. Et quand il mourra, sa secte mourra avec lui, car, après lui, un diacre ne pourra ordonner aucun clerc. Une église sans prêtres n’est pas une église. » Calvin a trouvé une dérobade. Il écrit (livre 4, chapitre 3, verset 4 de ses institutions) que dans une église constituée, les pasteurs ne doivent être ordonnés que par des pasteurs; mais que quand une église est fondée ou est rénovée, Dieu a coutume de susciter des apôtres et des évangélistes d’une façon extraordinaire. Et c’est dans ce nombre qu’il se place surement lui et Luther : « Quoique je ne nie pas que Dieu puisse susciter des apôtres, et après eux également, des évangélistes, comme cela s’est produit de notre temps. Car c’est de tels hommes qu’il fallait alors pour ramener l’église de la défection de l’antichrist. Mais leur charge je la considère pas moins exceptionnelle et extraordinaire, et je juge qu’elle n’a pas sa place dans une église bien établie. » Mais ce n’est là qu’un pitoyable subterfuge Car l’église qui a été bien instituée par le Christ, ne peut pas périr, ni être sortie de ses gonds par l’antichrist, car, elle n’a pas été fondée sur le sable, mais sur une pierre solide (Matt 16).
Elle n’a donc pas besoin de nouveaux apôtres et de nouveaux architectes.
De plus, si Luther et Calvin avaient été de nouveaux apôtres, ils seraient venus avec les signes et les miracles des apôtres. Car c’est ainsi que les véritables apôtres du Christ prouvèrent leur légation. Autrement, pourquoi recevrions-nous Luther plutôt que Manès, Calvin plutôt qu’Arius ? Car, ils sont tous venus de la même façon. Ajoutons que les premiers apôtres ont tous été ordonnés par l’imposition des mains, Pierre par le Christ, et les autres apôtres par Pierre, comme le montre Jean de Turrecremata (livre 2, chapitre 32). Et c’est ce que dans le premier livre du souverain pontife, chapitre 23, nous avons enseigné, quand nous énumérions les prérogatives de saint Pierre.
CHAPITRE 4
Ce n’est pas au peuple mais aux évêques à appeler les ministres
Suit une autre proposition : la vocation ou la mission des ministres n’appartient pas au peuple, mais aux évêques, et surtout, au souverain pontife. Sur cette proposition, nous avons dit suffisamment de choses dans le livre sur le souverain pontife, où nous avons démontré que la juridiction ecclésiastique n’est pas dans l’assemblée des fidèles, mais dans la tête, c’est-à-dire dans le souverain pontife, et, par dérivation, dans les autres évêques. On prouve cette proposition d’abord, par la parole de Dieu. Car nous y lisons que le pouvoir a été remis à Pierre (Matt 16, et Jean 21) : « Je te donnerai les clefs » et « pais mes agneaux ». Et ensuite aux apôtres : « Je vous envoie » (Jean 20). Et « ceux à qui vous remettrez leurs péchés.. » On ne lit pas que le Christ ait attribué quelque chose à la multitude des fidèles. On prouve la même chose par la coutume d’origine apostolique. Car, aux actes 14, Paul et Barnabée, évêques et apôtres, ont établi des prêtres dans les cités. Et saint Paul dit, dans Tite 1 : « La raison pour laquelle je t’ai laissé, toi apôtre, en Crète, c’est pour que tu établisses, dans toutes les cités, des prêtres, comme moi je t’ai institué. » Les centuriates eux-mêmes ( centurie 1, livre 1, chapitre 2,) admettent que, après les apôtres, les premiers évêques ont été ordonnés par les apôtres.
On déduit la même chose de ce qui suit. Nous allons démontrer bientôt que l’élection des ministres ne convient pas au peuple. D’où il suit, à plus forte raison, que cette vocation ne convient pas au peuple. Nous réfuterons toutes les objections de nos adversaires quand nous discuterons de l’élection.
CHAPITRE 5
L’élection des ministres ne se fait pas par Dieu seul
Après avoir parlé d’abord de l’ordination et de la vocation, venons-en maintenant à ce sur quoi porte la question, l’élection. Voici donc l’énoncé de la troisième proposition : l’élection des ministres de l’église ne se fait pas par Dieu seul. Cette proposition est affirmée contre les erreurs de Jean Wiclif et de Jean Huss, qui ont été condamnés au concile de Constance. À la huitième session, en effet, on condamne l’article suivant de Wiclif, qui est le huitième : « Si le pape est réprouvé et mauvais, il n’a aucun pouvoir sur les fidèles. » De même, l’article 40, qui découle du huitième : « L’élection du pape par les cardinaux a été introduite par le diable. » Et à la session 15, on condamne dans les articles suivants ces propositions de Jean Huss. Article 22 : « Le pape ou un prélat mauvais et réprouvé est un pasteur équivoque. » Et l’article 26 qui découle de l’article 22 : « Ce n’est pas parce que les électeurs, à l’unanimité ou à la majorité des voix, choisissent telle personne selon le rite des hommes que cette personne est légitimement élue. C’est par les œuvres de l’élu que nous devrons croire s’il a été bien ou mal élu. »
On réfute cette erreur, et on démontre notre position. D’abord, par l’exemple de Dieu, qui n’a pas toujours choisi des prédestinés pour gouverner l’état ou l’église. Car, (1 Rois, 10), Dieu a élu Saul, qui, cependant, a été réprouvé après. Et le Christ (Jean 6) a choisi Judas, qui n’était pas du tout prédestiné : « Ne vous ai-je pas tous choisis, et pourtant, l’un de vous est un démon. » Ensuite, par l’exemple des apôtres qui, aux actes 6, élurent Nicolas, parmi les diacres, qui devint par la suite hérésiarque. Il découle de ces exemples, qu’au moment de l’élection, on ne s’est pas demandé si telle personne était prédestinée ou réprouvée, puisque c’était une chose impossible à connaître. Enfin, par des témoignages des pères. Origène (homélie 4 sur le livre des Juges) enseigne que, pour punir les peuples à cause de leurs péchés, la providence divine fait souvent en sorte que des méchants siègent sur le trône des rois, et même des chefs religieux dans l’Église. Saint Jean Chrysostome (dans sa dernière homélie sur l’épitre aux Hébreux), saint Augustin (livre 2, chapitre 4 contre l’épitre de Parmenianus), et saint Bernard (sermon 66 sur les cantiques) enseignent que « les hommes mauvais peuvent être de vrais évêques s’ils ont été légitimement élus ». Saint Bernard confirme cet enseignement par le témoignage de saint Jean sur Caïphe : « Comme il était pontife cette année-là, il prophétisa. »
Car Caïphe fut et méchant et réprouvé, mais pontife, car c’est à cause de sa dignité que Dieu lui a donné de prophétiser.
Autre raison. Si Dieu seul élisait les pasteurs de son église, il le ferait cela par sa seule volonté, sans aucun signe externe ou visible, ou par un signe visible quelconque. S’il procédait de la première façon, de quel profit serait pour nous l’élection, puisque nous ne saurions jamais qui est le pasteur de l’église. S’il procédait de la deuxième manière, le signe devrait être prodigieux, ou au-dessus des forces de la nature, comme la descente d’une colombe, ou un éclair; ou en l’absence de signe, il faudrait s’en remettre au sort, comme ont fait les apôtres pour l’élection de Mathias. Mais des prodiges comme celui de la colombe ou de la foudre sont rarissimes, et nous n’en voyons certainement pas à notre époque. Il n’est certainement pas permis de s’en remettre au sort quand on peut régler une chose par une démarche raisonnable. Car les sorts ou on pense qu’ils dépendent du hasard ou du ciel, du diable ou du démon. S’ils dépendent du hasard, c’est une folie pour des hommes doués de raison de vouloir élire des pasteurs par le sort, et de confier leur destin à la témérité. S’ils dépendent du ciel, ce serait un vice de superstition de recourir à des sorts dans des élections. Car le ciel n’a pas la capacité de contrôler des actions libres comme jeter des sorts, ou n’en pas jeter. S’ils dépendent du démon, faire du diable l’auteur de choses saintes est une chose blasphématoire et sacrilège. S’ils dépendent de Dieu, c’est un péché de tenter Dieu, et d’espérer que Dieu dirige les sorts quand il n’a jamais promis rien de tel, et quand la raison humaine ne fait pas défaut. Voilà pourquoi l’église a, avec raison, prohibé l’usage des sorts dans les élections. Voir aussi saint Jérôme (Jean, chapitre 1) et Bède le vénérable (chapitre 1, actes).
Mais tu répondras que Salomon (proverbe 16) affirme que les sorts tombent sous le gouvernement de Dieu, quand il dit : « Les sorts sont envoyés dans la jatte, mais sont réglés par Dieu. » Je réponds que Salomon a voulu dire que toutes choses sont gouvernées par la providence divine, même si elles semblent à nous relever du hasard, comme quand quelque chose arrive inopinément. C’est dans les forts qu’on perçoit la divine providence, non parce que ce qui est choisi par le sort est ce qu’il y a de mieux, mais parce que, bon ou mauvais, ce n’est pas sans la divine providence qu’il a été choisi. La divine providence est à l’œuvre dans tous les évènements, même les plus fortuits. Cette divine providence n’enlève donc pas le hasard, et ne fait pas non plus qu’il soit préférable d’élire au sort les préposés à l’église, plutôt que par des votes. L’exemple de l’élection de Matthias ne contredit pas ce que nous venons de dire. Car, selon Denis l’Arépagite (chapitre 5, paragraphe 3 sur l’église) c’est un rayon lumineux venant du ciel qui indiqua Matthias plutôt que le tirage au sort. Il est certain, néanmoins, qu’ils s’en remirent au sort, mais c’est par un privilège et une inspiration de Dieu qu’ils le firent. Car, parce que les autres apôtres avaient été choisis par le Christ, pour que Matthias ne semble pas être inférieur aux autres, on a voulu que ce soit le Christ lui-même qui le choisisse. Voilà pourquoi il inspira à ses apôtres de laisser le sort décider. Mais, comme l’explique saint Jérôme, (chapitre 1 de Jonas) un privilège ne peut pas être transformé en une pratique ordinaire : on ne peut pas faire d’une exception une règle générale. Ou bien, sans parler de privilège, les apôtres, dans cette élection, ont voulu se servir de sorts parce que Mathias et Barsabas étaient si semblables en sainteté et doctrine, que le jugement humain ne pouvait pas décider lequel devait être préféré. Dans des case de ce genre, il est licite d’avoir recours à des sorts, parce qu’on ne tente pas Dieu, parce que le jugement humain n’arrive pas à trancher, parce que, étant égaux en tout, n’y a aucun danger. On enlève aussi tout prétexte à des récriminations, et on ne fait injure à personne.
On peut donc se servir de ces moyens dans des cas semblables, comme l’enseigne saint Augustin (livre 1, chapitre 28 de la doctrine chrétienne, et dans son épitre 180 à Honorat). Comme cela se passait chez les Juifs. Parmi de nombreux prêtres, un était élu au sort, pour offrir l’encens à un certain moment. C’est bien ce que dit saint Luc : « C’est le sort qui décida que Zacharie dépose l’encens. » Que ce soit à ce rite que les apôtres se sont référés pour l’élection de saint Matthias, c’est ce qu’attestent saint Ambroise (chapitre 1 de Luc) et Bède le vénérable (chapitre 1 des actes).