Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 128)
Pour commencer par le premier point, Calvin (au lieu cité), déclare n’avoir jamais lu le nom de cardinaux avant l’époque de Saint Grégoire le grand. Or, dans le concile romain sous Sylvestre, au canon 6, nous lisons qu’il « y avait dix diacres cardinaux dans l’église romaine » Ce Sylvestre a précédé saint Grégoire de presque trois cents ans. Mais ce n’est quand même pas à ce moment que commença l’emploi de ce mot. Car, ce concile n’institua pas des cardinaux, mais il ne fit qu’ordonner qu’en plus des cardinaux diacres de l’église romaine, il y ait deux diacres qui prennent soin des paroisses.
Le mot cardinal semble signifier à peu près ce qui est principal, ou celui de qui les autres dépendent, comme les portes dépendent des gonds (cardines). Car on dit des vertus cardinales, des vents cardinaux, et des points cardinaux du ciel. Et saint Augustin (dans son livre 1, chapitre 5 sur le baptême), appelle cardinaux les premiers donatistes. Pourquoi l’on dit que les cardinaux sont les électeurs pontificaux, tous ne l’expliquent pas de la même façon. Calvin, au lieu cité, enseigne que ce nom, au temps de saint Grégoire, fut un nom qui était propre aux évêques. C’est donc à tort qu’on l’attribue aujourd’hui aux prêtres et aux diacres : « Ce titre, au temps de saint Grégoire, ne convenait qu’aux seuls évêques. Car les autres cardinaux, ce n’est pas à l’église romaine mais à d’autres églises qu’on les attribue. En somme, un prêtre cardinal n’est rien d’autre qu’un évêque. » Mais Calvin est tombé dans une erreur déjà dénoncée. Car, saint Grégoire (livre, 5, épitre 5 à Fortunat, évêque de Naples,) parle de cardinaux diacres, et (au livre 11, épitre 34 à Jean évêque de Syracuse), il parle de cardinaux prêtres. Et le diacre Jean (dans la vie de saint Grégoire, chapitre 7), énumère les évêques que saint Grégoire fit parmi les prêtres cardinaux. Ce n’est donc pas vrai que, pour saint Grégoire, les mots épiscope et presbytère signifient la même chose.
Le pape saint Léon le grand, dans son épitre à Michaël, chapitre 32, dit que les clercs de l’église romaine étaient appelés cardinaux; qu’ils accompagnaient toujours de près le pape, qui est comme le gond (cardo) de toute l’église. Car, comme la porte tourne dans les gonds, est soutenue et régie par eux, de la même manière toute l’église dépend de la providence et de la fermeté du pontife. Cette explication enseigne très bien pourquoi les cardinaux de l’église romaine sont dits cardinaux comme par antonomase. Mais elle n’explique pas pourquoi on les appelle « les » cardinaux, tout court, ou par excellence, puisqu’il est bien établi qu’il y a eu des cardinaux ailleurs, comme on le voit dans les lieux déjà cités de saint Grégoire (livre 5, épitre 11, et épitre 34,) et du concile de Melden, canon 54.
Onuphrius, (dans son livre sur les titres de cardinaux) estime qu’on a appelé cardinaux les prêtres et les diacres qui présidaient aux autres prêtres et aux autres diacres de la même église, en tant que prêtres principaux, ou diacres dans l’église. Car, il y avait plusieurs presbytes dans la même église, mais on n’appelait cardinal que leur président. Mais cette explication d’Onuphrius ne semble pas tout à fait vraie. Car, plusieurs étaient cardinaux au même titre, comme nous le montre le synode 1 sous Symmaque, où sont apposées les signatures des prêtres cardinaux de l’église romaine, ayant plusieurs le même titre, les prêtres titulaires étant 67, et les titres 28. On trouve la même chose dans le synode de saint Grégoire (livre 4 registre chapitre 88, là où sont les signatures des cardinaux prêtres, parmi lesquelles trois sont du titre de sainte Balbine, deux de saint Damase, deux de saint Sylvestre, et deux des saints apôtres. Ce n’était donc pas seulement celui qui présidait aux autres qu’on appelait cardinal.
De plus, au temps de saint Sylvestre, il n’y avait que sept cardinaux diacres à Rome. Car, à cette époque, était encore récent le canon 14 du concile de Néo Césarée, qui avait défini, que dans toute cité, mêmes les plus grandes, on ne devait avoir que sept diacres. Or, à Rome, tous ces diacres étaient appelés des cardinaux, comme nous le montre le concile romain de saint Sylvestre. Un cardinal diacre n’était pas un diacre qui présidait sur les autres diacres de la même église. Ajoutons enfin que, que selon l’explication d’Onuphrius, on ne peut trouver aucune raison pour laquelle certains évêques seraient appelés cardinaux. On ne peut pas dire que les évêques cardinaux le sont parce qu’ils présidaient sur d’autres évêques de son diocèse, comme on le dit d’un cardinal prêtre, puisqu’il n’y a pas plusieurs évêques dans un seul diocèse.
J’estime donc que le mot cardinal a été donné d’abord à un lieu, et que, d’un lieu, il a été transféré à une personne. Car on appelait titres cardinalices des églises principales où le baptême était conféré. Et on leur donnait le nom d’églises ou de titres cardinaux pour les différencier d’autres lieux sacrés moins importants. De là vient que le prêtre qui prédisait dans cette église, était appelé prêtre cardinal. Pour une raison semblable, les diaconies cardinalices étaient les principaux lieux d’une ville, répartis selon le nombre des régions, dans lesquels résidaient des diacres, qu’on appelait diacres cardinaux, qui semblaient comme les gonds qui soutenaient l’église. Et c’est après cela, et pour les mêmes raisons, qu’on les a appelés évêques cardinaux. Et c’est de là aussi qu’est venue l’idée de faire élire le pape par ces évêques cardinaux, ces mêmes cardinaux, qui, à la différence des autres évêques de la chrétienté, formaient le conseil du pape.
Que le nom ait commencé par désigner un lieu, on l’apprend par le concile de Mendens (canon 54). Voici ce que nous y lisons : « que l’évêque ordonne et place les titres cardinaux dans les villes ou dans les faux bourgs ». De même, le diacre Jean, dans sa vie de saint Grégoire (livre 3, chapitre 11) dit : « Les cardinaux qui avaient été ordonnés par la violence dans des paroisses étrangères, le pape Grégoire les rappelait à leur (lieu) cardinalice premier. » Par cardinal, il appelle là un titre ou une église. Que cela suffise au sujet du nom. Si quelqu’un désire connaître les noms et les numéros des titres des diaconies et des épiscopats cardinalices, qu’il consulte Onuphrius dans son livre sur les cardinaux.
Parlons maintenant de la tâche du cardinal et de son ancienneté. Ses tâches sont de trois sortes. La première est commune avec les évêques, les prêtres et les diacres, car, tous les cardinaux ont une fonction épiscopale, presbytérale ou diaconale. La seconde est d’élire le pape. La troisième. Assister constamment le pontife, et l’aider, par leurs conseils et leur expérience, dans le gouvernement de l’Église universelle. On ne peut nier que la première tâche soit ancienne, voire très ancienne. Calvin ne le nie pas non plus. C’est même la seule chose qu’il reconnait, quand il dit : « Ils n’avaient pas d’autre fonction qu’aider, par leur présence continuelle, l’évêque dans l’administration des sacrements et de la doctrine. » Mais Calvin me semble se contredire quand (livre 4, chapitre 4, verset 2 des institutions) il enseigne que, dans les premiers siècles, c’étaient les presbytes qui élisaient le pape, et qui gouvernaient l’église avec lui en commun, l’évêque n’ayant rien de plus, dans l’assemblée des presbytes, que n’avait un consul dans un sénat : « Les presbytes élisaient l’un d’entre eux, auquel ils donnaient d’une façon toute spéciale le titre d’épiscope. » Si cela est vrai, il faut en conclure que ce que font aujourd’hui les cardinaux quand ils élisent l’un d’entre eux, ou gouvernent l’église comme des sénateurs ecclésiastiques, est une fonction très ancienne, et même la plus ancienne de toutes.
Mais, ici, il faut faire l’observation suivante. Les trois tâches cardinalices sont très anciennes toutes les trois, et ont même été ébauchées au temps des apôtres. Mais ce n’est pas une chose aussi ancienne que seuls les cardinaux remplissent la deuxième et la troisième tâche. Car, depuis le temps des apôtres, et pendant plusieurs années, pendant même plusieurs siècles, tous, en raison du petit nombre de presbytes et de diacres, étaient appelés à élire ensemble un nouvel évêque et à participer à des conciles. Il n’était pas nécessaire alors de faire une distinction entre cardinaux et cardinaux, comme dans les autres églises on ne faisait pas de distinction entre chanoines et chanoines. Voilà pourquoi à toutes les fois que saint Cyprien écrit au clergé de Rome, il n’écrit pas aux seuls cardinaux, mais à tous les prêtres et les diacres de l’église romaine. Et ce sont tous les presbytes et les diacres qui lui répondaient. Voir livre 2, épitre 7, livre 3, épitre 5 et 21é
Ensuite, quand les clercs furent devenus très nombreux, on les appelait tous pour l’élection, mais tous n’étaient pas appelés au conseil, les principaux seulement, ceux qu’on appelait à Rome et ailleurs, cardinaux. C’est ce que nous montre le synode de saint Grégoire (livre 4, registre chapitre 88). Car, parmi les 34 presbytes, les seuls à être présents au concile furent les titulaires, c’est-à-dire les cardinaux. Il est certain qu’il y avait alors beaucoup plus que trente-quatre presbytes.. Car, au temps de saint Corneille, vers 250, quand sévissaient encore les persécutions et que régnaient les empereurs idolâtres, il y avait à Rome 46 presbytes, comme le rapporte Eusèbe (livre 6, chapitre 33 de son histoire) en citant la lettre du pape Corneille. Saint Grégoire a vécu au septième siècle, quand il n’y avait plus un seul païen dans la ville de Rome. Il vint ensuite un temps où les clercs devenus trop nombreux ne furent même plus admis à l’élection du souverain pontife. Seuls les cardinaux le furent, comme nous l’avons montré quand nous avons parlé de la vocation des ministres.
Au sujet de la comparaison entre évêques et cardinaux, les auteurs cités plus haut en parlent abondamment. Tous sont d’accord pour affirmer que si on ne considère que le pouvoir d’ordre, un évêque est plus grand qu’un cardinal presbyte ou diacre. Car, un évêque ordonne des presbytes, et confirme des baptisés, et fait d’autres choses que les cardinaux presbytes ou diacres ne peuvent pas faire. Voilà pourquoi le souverain pontife se nomme évêque, non cardinal, appelle tous les évêques ses vénérables frères, et les cardinaux ses fils bien-aimés, comme il appelle les laïcs. De même, si nous considérons la juridiction de chacun dans sa propre église, ou diocèse, ou le titre et la diaconie de cardinal, un évêque est plus grand qu’un cardinal prêtre ou diacre. Car la fonction d’évêque diocésain est plus grande qu’un simple titre cardinalice. De plus, dans son diocèse, un évêque a, en tant que pasteur propre et ordinaire, la plénitude de la juridiction. Il peut légiférer, dispenser, punir, gracier etc. Or, n’étant par son titre qu’un curé, un cardinal prêtre ou diacre est soumis à un évêque, et ne peut faire que ce que l’évêque lui permet de faire.
Mais si on regarde le gouvernement de l’église universelle, un cardinal prêtre ou diacre est plus grand qu’un évêque qui n’est pas cardinal. Car, à moins d’exceptions rarissimes, on n’appelle jamais les simples évêques au gouvernement de l’église. Seulement quand sont convoqués des conciles généraux. Les cardinaux, eux, se tiennent quotidiennement près du pontife, sans les avis desquels il n’entreprend ou ne décide rien. Et c’est pour cela que des évêques sont jugés, créés, déposés par des cardinaux, en tant que coopérateurs du pape, et non des cardinaux par les évêques. C’est pour cela aussi qu’un cardinal précède un évêque non cardinal. C’est cette raison que présente le pape Eugène 4, dans son épitre à l’évêque de Kant, que Dominique Jacobus a transcrite, (livre 1, article 12 des conciles.) Et avant Eugène, saint Bernard, dans son livre de la considération, quand il parle des cardinaux. « Venons-en à tes collatéraux et à tes coadjuteurs. Ce sont tes compagnons de tous les jours, tes intimes. » Et plus bas : « Ceux qui ont à juger le monde ne doivent-ils pas être choisis de par toute la terre ? » Et dans la lettre 188 écrite aux cardinaux : « Personne ne doute que c’est à vous qu’il revient d’enlever les scandales du royaume de Dieu, d’arracher les épines qui surgissent, d’apaiser les querelles. » Et plus bas : « Agissez selon le lieu que vous tenez, la dignité donc vous jouissez, et le pouvoir que vous avez reçu. » Saint Bernard reconnait ici que les cardinaux ont un pouvoir plus grand que celui des évêques.
Mais Calvin accourt au lieu déjà cité (livre 4, chapitre 7, verset 30), et nous oppose trois témoignages. « Je vois, dit-il, que ceux qui étaient autrefois inférieurs aux évêques les surpassent maintenant de beaucoup. » Elle est bien connue la dix-neuvième lettre de saint Augustin à saint Jérôme. Bien que selon le langage officiel qui a prévalu dans l’Église, l’évêque soit plus grand que le presbyte, cependant, Augustin est, en beaucoup de choses, inférieur à saint Jérôme. Il ne distingue donc pas un presbyte de l’église romaine des autres, mais il les met tous étaux aux évêques. Ceci fut observé jusqu’au concile de Carthage. Deux légats du siège romain étaient présents, l’un évêque, l’autre prêtre. Or, le prêtre fut rejeté à la dernière place. Et pour ne pas nous attarder à rechercher les témoignages anciens, a été conservé un concile Romain présidé par saint Grégoire, au cours duquel les prêtres se sont assis et on signé au dernier rang. Aucun diacre n’a apposé sa signature au document.
Mais le témoignage de saint Augustin n’a rien à voir avec la question débattue. Car, nous ne nions pas qu’un évêque soit plus grand qu’un presbyte, mais qu’un cardinal soit plus grand qu’un cardinal. Car un cardinal évêque précède toujours un cardinal prêtre, et un cardinal prêtre précède toujours un cardinal diacre. Mais, Calvin rétorque que « ce n’est pas n’importe lequel prêtre que saint Augustin place au-dessus d’un évêque, mais Jérôme prêtre de l’église romaine. » Je réponds que saint Jérôme n’était pas prêtre de l’église romaine, mais de l’Église d’Antioche. C’est ce qu’il atteste lui-même ( dans son épitre 61 à Pammachius, sur les erreurs de Jean évêque de Jérusalem). Ne s’oppose pas à ce que j’avance qu’il ait été parfois à Rome, et qu’il ait aidé le pape à écrire ses lettres, comme il l’atteste lui-même dans sa lettre à Geruchia sur le monogamie. Et même s’il a séjourné à Rome, il n’a jamais eu de titre propre, ou une église à administrer comme l’ont les cardinaux. Comme il venait tout juste de retourner à Rome et qu’il était encore citoyen de Syrie quand il a écrit sa lettre à Pammachius, il ne dit pas qu’il est un prêtre romain, mais antiochien. Car il désirait montrer à l’évêque Jean de Jérusalem qu’il était un prêtre d’une plus grande ville que celle de Jérusalem; qu’il n‘avait donc pas abandonné son église pour aller chercher quelque chose dans l’église de Jérusalem : « Nous avons quitté moi Antioche, et lui Constantinople, des villes très célèbres, non pour louer ta prédication populaire, mais pour que pleurant dans les champs et le désert les péchés de jeunesse, nous fléchissions en notre faveur le Christ miséricordieux. » Comme il est établi que l’église romaine a toujours été supérieure à l’église d’Antioche, saint Jérôme aurait certainement dit, s’il avait vraiment pu le dire, qu’il avait quitté, lui, Rome, et l’autre Constantinople.
Le témoignage du concile de Carthage 1V ne prouve non plus pas grand-chose. Car, même si, dans ce concile, le presbyte romain s’est assis après les évêques, dans les concile de Nicée, d’Éphèse, de Chalcédoine, dans les sixième, septième et huitième conciles généraux, les presbytes romains étaient assis devant les évêques. Mais quoiqu’il en soit bien ainsi, je reconnais qu’autrefois les simples évêques passaient avant les cardinaux non évêques, et que le cardinalat fut même un degré menant à l’épiscopat, comme Onuphrius l’enseigne dans son livres sur les cardinaux, et comme nous le montre le premier livre de la vie de saint Grégoire, au chapitre 7.
Après cela, est né l’ordre, et les cardinaux ont commencé à être placés avant les évêques; et l’épiscopat est devenu un grade menant au cardinalat. On peut assigner deux raisons à ce changement. La première. Parce que c’est aux seuls cardinaux qu’était remise l’élection du souverain pontife. Car, au temps où le clergé et le peuple élisaient le pape, il n’est pas étonnant qu’il n’y ait pas eu autant de cardinaux. Mais après qu’ils commencèrent à être les seuls à les élire, et eux seuls, la plupart du temps, à être élus, ce n’est pas sans cause que la dignité cardinalice ait été davantage prisée. La deuxième. Seuls les cardinaux furent présents dans le conseil du souverain pontife. Car, auparavant, les cardinaux n’étaient ni les seuls ni même les plus importants conseillers du pape. Car dans les premiers six cents ou huit cents ans, pour porter un jugement sur des choses particulièrement graves, les papes convoquaient des conciles nationaux d’Italie. Dans ces conciles, étaient présent, certes, les cardinaux prêtres, mais les évêques tenaient le premier rang. C’est ce que nous font connaitre les tomes des conciles, qui nous rapportent plusieurs conciles romains, ou latérans, célébrés entre 300 et 800. Il n’y avait donc pas de raison, à cette époque, pour que les cardinaux prêtres soient placés avant les évêques, puisque, alors, les évêques n’aidaient pas le pape dans le gouvernement de l’église moins que les cardinaux, mais beaucoup plus. Ensuite, grossirent les affaires de l’église romaine, surtout quand au temps de Pépin et de Charlemagne, elle reçut la principauté temporelle. Le souverain pontife eut alors besoin de beaucoup plus de conseillers qu’avant. C’est pourquoi, par l’enseignement de l’usage et la contrainte de la nécessité, dans les dernières années du septième siècle et du huitième siècle, on laissa tomber en désuétude les conciles épiscopaux, et toutes les questions furent remises au sénat des cardinaux. Que cela ait pu être fait, et bien fait, il est impossible d’en douter. Car le pontife n’est pas tenu de choisir comme conseiller, un tel plutôt qu’un autre.
Ce choix eut, de plus, de grands avantages. Le premier. Le pontife a constamment à sa disposition un sénat qu’il peu convoquer à n’importe lequel moment, pour traiter des choses les plus urgentes. Le deuxième. Cela ne se fait pas au détriment des églises particulières. Car les conciles épiscopaux ne peuvent pas toujours être rassemblés sans préjudice aux églises particulières, puisqu’une absence prolongée des pasteurs est souvent pernicieuse. Le troisième. Les conseillers sont plus informés et expérimentés, puisqu’ils ne font toujours que cela. Une fois légitimement faite cette mutation d’un conseil pontifical d’évêques à un conseil de cardinaux seuls, il aurait été étonnant qu’une mutation de dignité n’ait pas aussi pris place.
Mais il nous plait, à la fin de cet exposé, de noter à quel point répugnent les paroles de Calvin dans sa dernière dispute (chapitre 7, livre 4, dans ses institutions). Dans le dernier paragraphe il admire le nombre imposant de cardinaux : « Je ne sais pas ce qui est arrivé pour qu’ils émergent subitement en un si grand nombre. » Et un peu plus bas : « Maintenant, leur sort est tellement changé qu’ils sont devenus les parents des rois et de César. Sans aucun doute, ils ont cru insensiblement avec leur tête, jusqu’à être investis de l’éclat de cette dignité. » Et il ajoute ensuite juste le contraire : « Il fallait que l’église soit remplie de ceux dont Malachie a parlé : Vous êtes sortis de la voie, et vous avez fait en sorte que plusieurs offensent le législateur. C’est pour cela que je vous ai rendus vils et méprisables à tout le peuple. » Comment, je le demande, ces deux affirmations peuvent-elles aller de pair ? Comment peuvent-ils être en même temps parents des rois et de César et être avilis et méprisables aux yeux du peuple ?
CHAPITRE 17
Les chorépiscopes
Nous avons jusqu’ci parlé de la distinction entre les clercs et leurs devoirs respectifs, telle qu’elle existe encore aujourd’hui dans l’église catholique. Il semble bon de devoir ajouter quelques mots sur les chorépiscopes, sur leurs noms et leurs fonctions, même s’ils sont complètement disparus de nos jours.
On appelait chorépiscopes des presbytes qui dans les villages ou les petites villes, avaient le soin des âmes, comme aujourd’hui les curés de paroisses. On les appelait chorepiscopes, ou, comme le pape Damase l’indique dans son épitre 3, des évêques de villages ou de petites villes. Car Kora, en grec, signifie ville ou région. Ou plutôt, comme les conciles de Néocésarée (au canon 13) et d’Antioche (au canon 8) l’enseignent, des vicaires épiscopaux ou vicaires des évêques, ou tenant la place d’un évêque. Ces chorépiscopes ne pouvaient pas ordonner des prêtres ou des diacres, ni oindre le front des fidèles avec le saint chrême, ni consacrer des temples ou des autels. Ils pouvaient faire toutes les autres chose que faisaient les évêques, comme nous le font connaitre les conciles d’Ancyre (canon 12), d’Antioche (canon 10), et d’Espagne 2, (canon 7), ainsi que la lettre du pape Damase 3, celle de Léon 86 ou 88, et celle de Jean 111 aux évêques d’Allemagne et des Gaules.
Mais une question ici se présente. Était-il permis aux chorévêques d’ordonner des sous-diacres ? Car, dans le concile d’Antioche, le canon 10 déclare clairement que cela leur est permis. Que cela ne leur soit en aucun cas permis, le pape Damase l’affirme, avec autant de clarté, dans son épitre 3. Les conciles et les pontifes cités plus haut nient qu’il soit permis aux chorépiscopes d’ordonner des prêtres ou des diacres, sans rien préciser au sujet des sous-diacres et autres ordres mineurs. Je réponds que certains chorépiscopes avaient vraiment reçu la consécration épiscopale. On les appelait chorépiscopes parce qu’ils n’avaient pas d’église propre, et exerçaient leur ministère dans un autre diocèse, comme ceux qu’on appelle aujourd’hui titulaires ou suffragants. D’autres étaient des chorépiscopes tout court, c’est-à-dire des presbytes, qui dans les villages ou les petites villes, représentaient d’une certaine façon l’évêque. Le concile d’Antioche semble parler des premiers, comme Damase l’a noté dans son épitre 3, car, c’est ainsi que commence le canon : « les chorépiscopes qui ont reçu l’imposition des mains par les évêques, et qui ont été ordonnés évêques. » Dans ce canon, le concile ne parle donc pas de n’importe lequel chorépiscope, mais seulement de ceux qui ont été consacrés évêques par plusieurs évêques. Ensuite, dans le même canon, le concile ne permet pas seulement à ces chorépiscopes d’ordonner des sous-diacres, mais aussi des diacres et même des presbytes, si l’évêque du lieu le permet. Il appert clairement de ce texte que ces chorépiscopes sont de vrais évêques.
De plus, à la fin de ce canon (« le chorépiscope doit être ordonné par l’évêque du lieu), ce n’est plus des mêmes chorépiscopes qu’on parle, mais des autres. Car le concile a voulu statuer par une loi que le chorépiscope soit ordonné par un seul évêque (au lieu de trois) pour qu’il ne soit qu’un presbyte, et non un évêque. C’est de ce genre de chorépiscopes que traite le pape Damase dans son épitre 3, quand il dit qu’il n‘est pas permis aux chorépiscopes d’ordonner des sous-diacres. Les autres conciles et les pères qui nient qu’il soit permis aux chorépiscopes d’ordonner des diacres, et qui ne disent rien des sous-diacres, semblent, par diacres, entendre aussi les sous-diacres, puisque l’un et l’autre sont des ordres sacrés, et sont souvent appelés du même non par les pères. S’il était possible de prouver qu’il avait été parfois accordé aux chorépiscopes du second genre d’ordonner des sous-diacres, il faudrait ajouter que cela s’est produit en vertu d’un privilège ou d’une concession, du genre de celle qui est accordée aux prêtres, en certains endroits, en l’absence de l’évêque, de confirmer des baptisés. Voir ce que saint Ambroise écrit des prêtres d’Égypte, dans son commentaire du chapitre 4 de la lettre de saint Paul aux Éphésiens. Que cela suffise pour la différence qu’il y a entre les clercs, et leurs devoirs respectifs.
CHAPITRE 18
Le célibat des prêtres.
Le célibat imposé aux ordres sacrés est-il de droit divin ou pas ?
Suit la quatrième dispute, qui est celle du célibat, ou de la continence des hommes sacrés, qui sera tripartite. La première. Le célibat imposé aux ordres sacrés est-il de droit divin ? La deuxième. S’il ne l’est pas, est-il au moins de droit apostolique, et cela a-t-il était fait correctement ? La troisième. Est-ce que les remariés sont exclus des ordres sacrés ? Pour commencer par le commencement, Jean le majeur (4 dist 24, question 2) a été d’opinion que le voeu solennel des prêtres était de droit divin, et donc non dispensable. Clichtovaeus a enseigné presque la même chose (dans la continence des prêtres, chapitre 4 et suivants). Il enseignait deux choses qui ne me semblent pas aller très bien ensemble. La première. Il est de droit divin que celui qui a été initié aux saints ordres ne peut pas se marier, et qu’aucune dispense ne peut lui être accordée. La deuxième. Ceux qui se sont mariés ne peuvent pas être initiés aux saints ordres, à moins qu’ils ne veuillent pratiquer la continence. Il dit que c’est un précepte de l’église décrété d’abord par le pape Syricius, et qu’il n’a jamais été reçu par l’église orientale. Il fut donc permis aux prêtres dans toute l’église, d’user des épouses qu’ils avaient avant leur ordination à la prêtrise, et cela jusqu’au temps du pape Syricius. Dans l’Église orientale cela est encore permis, comme ça l’a toujours été.
Or, saint Thomas (2.2. question 88, araticle 11, enseigne explicitement que le vœu de continence a été annexé aux ordres sacrés uniquement par un décret ecclésial, et donc dispensable. Cajetan enseigne la même chose (dans les opuscules, tome 1, traité 27), ainsi que Sotus (livre 7, de la justice, question 6, article 2). Il enseigne également, ce que je pense moi aussi, que ce décret qui annexait le vœu de continence aux ordres, n’était pas divin en lui-même, mais seulement apostolique; et que, depuis le temps des apôtres, il a été observé dans l’église pendant longtemps. Mais, comme dans le chapitre suivant, nous confirmerons cela contre les hérétiques, il suffit maintenant de prouver brièvement que ce n’est pas de droit divin que le mariage a été interdit aux prêtres, et que l’église peut donc en dispenser.
On le prouve d’abord par l’une des deux propositions de Clichtovaeus, à savoir que ce n’est pas de droit divin que des prêtres qui étaient mariés avant d’être ordonnés, doivent s’abstenir de leur épouses. Car, le mariage n’est pas en opposition avec la prêtrise de par son essence, mais en raison du devoir conjugal et de ses obligations. Car, si c’était Dieu qui avait interdit le mariage aux prêtres, il l’aurait certainement prohibé à cause de l’acte conjugal qui rend l’homme entièrement charnel, et inapte aux choses divines. Et aussi à cause de l’entretien d’une maison et du soin des enfants, toutes choses qui engendrent de grandes distractions. Mais pas seulement à cause du seul sacrement conjugal, ou à cause du contrat matrimonial, qui se célèbre par le seul consentement des âmes, et qui est une chose très brève et très honnête. Si donc il était permis aux prêtres, de droit divin, de garder la femme qu’ils avaient avant leur ordination, et d’en user en tant que maris, pourquoi, je le demande, cela ne serait-il pas permis après l’ordination ? Ajoutons que les raisons que fait siennes Clichtovaeus sont toutes tirées de la pureté qu’exigent les charges sacerdotales. Ce qui répugne à cette pureté, ce n’est certes pas le fait de se marier ou de s’être marié, mais de cohabiter avec une épouse.
Chlictovaeus concède donc que le droit divin n’interdit pas aux prêtres déjà mariés d’user de leurs épouses. Mais pour les quelques-uns qui en doutent, il le prouve par le fait que l’Église romaine a, pendant plusieurs siècles, permis aux Grecs orthodoxes d’user des épouses qu’ils avaient avant leur ordination. Voir le chapitre cum olim, sur les clercs mariés. Ajoutons le témoignage de saint Grégoire (livre 1, épitre 42) où il permet aux sous-diacres d’user librement des épouses qu’ils avaient avant leur ordination, même s’il a interdit par la suite d’ordonner ceux qui ne voudraient pas vouer la chasteté. On le prouve, en second lieu, du fait que, dans l’Écriture, il n’existe aucun précepte de ce genre. Car, dans l’ancien testament, il était permis aux prêtres de se marier. Et, dans le nouveau, le Seigneur n’a rien dit à ce sujet. L’apôtre, il est vrai, dans les épitres à Timothée et à Tite, ordonne d’élire des hommes chastes comme évêques et diacres. Or, ce précepte de saint Paul n’est pas divin, mais apostolique. Nous y reviendrons.
Ils nous objectent, eux, la bénédiction de Moïse (Deutéronome, chapitre 33). Ce qui y est dit des lévites, est, selon eux, dit des prêtres chrétiens : « Ceux qui dirent à leur père et à leur mère je ne vous connais pas, et qui ignorèrent les fils ». Mais cet oracle divin n’est pas un précepte divin. Que ce soit en vertu d’une loi divine ou humaine que les prêtres se privent de mariage, la parole de Moïse s’accomplit. Ils nous objectent aussi les paroles du Christ en Luc 21 : « Voyez à ce que vos cœurs ne soient pas appesantis par l’ivresse, et les soucis de ce monde. » Selon saint Léon (sermon 8 sur le jeûne), ces paroles s’appliquent particulièrement aux prêtes. Je réponds. Ils se trompent manifestement ceux qui présentent cet argument. Car, saint Léon dit explicitement que ce précepte du Christ s’applique à tous les fidèles, mais à nous particulièrement qui sommes plus près du jour du Seigneur. Ensuite, saint Paul ordonne qu’on élise évêque « quelqu’un qui gouverne bien sa maison, qui maintient ses fils dans la soumission en toute chasteté. » Les paroles du Christ ne sont pas contraires à celles de saint Paul. Jésus, il est vrai, ne parle pas du soin des l’épouse et des enfants, mais de ne pas être alourdi par des soucis mondains.
Mais, disent-ils, la raison naturelle dicte que le ministère le plus pur doive être exercé par des continents. Je réponds que c’est bien ce que dicte la raison, mais comme une chose convenable, non absolument nécessaire. On le prouve, en troisième lieu, par le concile d’Ancyre, chapitre 10, où il est dit que les diacres peuvent, avec la permission de leur évêque, se marier, même après avoir reçu le diaconat. Ce n’est donc pas de droit divin, car les évêques ne peuvent pas dispenser du droit divin. Or, ce concile est très ancien et confirmé par le pape Léon, (dist 20, canon de libellis). On peut ajouter enfin comme preuve que les conciles et les pères, que nous allons citer dans le prochain chapitre, affirment souvent que c’est une loi ecclésiastique. Et c’est ce que nous lisons aussi dans le concile de Trente (session 24, canon 9).
CHAPITRE 19
Le célibat a été, par un droit apostolique, correctement annexé aux ordres sacrés
Nous voici rendus à la question suivante : est-ce que le célibat perpétuel a été correctement annexé aux ordres sacrés ? Nous avons deux erreurs à réfuter, celle des Grecs, et delle des Luthériens. La première. Il faut que les clercs se marient avant de recevoir les ordres sacrés, car, après avoir les reçus, il ne leur est pas permis de le faire, et parce que celui qui vit sans femme s’expose à un trop grand danger de fornication. On pense que l’auteur de cette erreur est Nicolas, un des sept premiers diacres. Mais quoi qu’il en soit, il est attesté que Vigilance l’a enseignée, selon saint Jérôme (au début de son livre contre Vigilance) : « Il dit avoir pour complices de son crime des évêques funestes, si du moins on doit appeler évêques ceux qui n’ordonnent des diacres qu’après qu’ils se soient mariés, ne créditant aucun clerc de la pudicité ». C’est cette erreur que les pères du concile de Trullo ont accréditée, autour de l’année 700, comme on le voit au canon 13. Ce concile profane blâme nommément les canons de l’église romaine et statue le contraire, à savoir que les clercs se marient avant le sous-diaconat, et qu’ils vivent ensuite avec leurs épouses quand ils auront reçu les autres ordres. C’est au temps de ce synode qu’est commencée la coutume grecque qui prévaut aujourd’hui. Elle s’est consolidée et confirmée au temps du pape Léon 1X, quand la dissension entre les Grecs et les Latins éclata, et se formula en plusieurs articles. Nous avons encore le livre du cardinal Humbert écrit à cette époque sur ce sujet, contre l’abbé Nicéta, qui défendait alors avec acharnement cette coutume des Grecs.
La deuxième erreur est de beaucoup plus grave. On peut prendre femme non seulement avant l’ordination, mais même après l’ordination. Celui qui posa les fondements de cette erreur est Jovinien. Il soutenait que la virginité ne l’emporte pas sur le mariage. Il s’ensuivait que c’était sans raison aucune et inutilement que les prêtres se privaient d’épouses. Après avoir entendu Jovinien prêcher, certaines moniales se marièrent, comme le rapporte saint Augustin (dans son livre sur les hérésies, chapitre 82). Mais cette hérésie ne fit pas long feu, et s’éteignit sans même entrainer un seul prêtre à renoncer à son vœu de continence.
Le premier qui enseigna ouvertement qu’il était permis de prendre femme après l’ordination fut Jean Wiclif, comme le rapporte Thomas Waldensis (tome 2 des sacrements, chapitres 128, et 129, et tome 3 sur les sacramentaux, chapitres 66 et 67). D’autres l’ont suivi ensuite comme Luther, (live 2 de l’abrogation de la messe privée), Pomeranus (livre du mariage des évêques), les magdebourgeois (dans toutes les centuries d livre 7, et surtout la onzième, chapitre 7, colonne 389). Ils disent là que c’est « l’hérésie la plus infecte de toutes celles qui ont empesté et perturbé le royaume chrétien ». De même Bèze et le martyr, (dans la première aux Corinthiens, 7), Philippe Melancthon (dans sa confession augustinienne, article 23, et dans son apologie du même article. » Calvin (livre 4, chapitre 12, verset 23 de ses institutions), Brentius (dans sa confession de Wittemberg, au chapitre du mariage). Ensuite, Érasme (dans son livre sur la louange du mariage) juge utile que le droit de se marier soit concédé aux prêtres. Pense de la même façon Panormitanus, un savant auteur catholique, (dans le chapitre cum olim, sur les cleercs mariés.) J’ai entendu dire que Kemnitius, dans la troisième partie de son examen du concile de Trente, a traité du célibat des prêtres, mais son livre, je ne l’ai pas encore vu. Et si on pouvait apporter d’autres développements provenant d’autres auteurs, cela ne pourrait pas apporter grand-chose de nouveau à tout ce que les centuriates et Calvin ont recueilli.