Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 2)
(13 février)
CHAPITRE 4 QUELS SONT LES LIVRES SAINTS
Que l’Écriture prophétique et apostolique est sacrée et divine nous l’avons, je pense, suffisamment démontré dans la dispute précédente. Il nous reste donc à expliquer quels sont les vrais livres prophétiques et apostoliques. Toute cette dispute sur le nombre des livres sacrés se divise en trois parties. Nous parlerons d’abord de ces livres dont nul catholique n’a jamais contesté l’authenticité. Ensuite de ceux qui, tout en étant de vrais livres prophétiques et apostoliques, n’ont pas toujours joui de la même autorité. Enfin de ceux qui ont été, pendant un certain temps, considérés comme des livres divins par des pères très célèbres, mais qui n’ont jamais été reconnus comme tels par l’Église.
Les noms des livres du premier ordre sont les suivants : le pentateuque de Moïse, les livres de Josué, des Juges et de Ruth, les quatre livres des rois, les deux des Paralipomènes, les deux d’Esdras et de Néhémie, celui de Job, le psautier des cent cinquante psaumes, les proverbes, l’Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, les quatre grands prophètes, les douze petits prophètes, les livres des quatre évangiles, les treize épitres de saint Paul, à la seule exception de l’épitre aux Hébreux, les deux épitres canoniques, une de Pierre, l’autre de Jean.
Le second ordre contient les livres suivants : Esther, Baruch, une partie de Daniel, Tobie, Judith, Sagesse, Ecclésiastique, le premier et le second livres des Maccabées, l’épitre de Jacques, la dernière épitre de Pierre, une partie de la première épitre de Jean, la deuxième et la troisième de Jean, l’épitre de Jude et l’Apocalypse.
Le troisième ordre comprend tous ceux qui sont énumérés par le pape Innocent dans son épitre 3 à Exupère, dans le canon 15 de l’église romaine du pape Gélase, par Athanase dans la synopsis, par Eusèbe dans le livre 3 de son histoire, chapitre 35, Tous ceux-là semblent avoir en grande estime la prière de Manassé 3 et 4, les livres d’Esdras 3 et 4, le psaume 151 des Maccabées, l’addition au livre de Job, le livre d’Hermès du nom de Pasteur.
Que les livres du premier ordre ont toujours eu une autorité divine dans l’Église catholique en témoignent tous les souverains pontifes, tous les conciles, tous les Pères, tous ceux qui prirent à tâche d’énumérer les livres saints. Parmi les papes, voyez Innocent 1 dans l’épitre 3 à Exupère. et plus loin, Gélase dans le décret des livres sacrés, cité dans le tome 2 des conciles, Le concile de Laodicée, can 59, de Carthage 3, can, 47, de Florence, dans l’enseignement donné aux Arméniens au sujet de la foi due aux conciles, de Trente, session 4.
Chez les pères grecs, Origène et Eusèbe dans son histoire au livre 6, chapitre 18. Athanase dans la synopsis, Grégoire de Naziance dans son livre des véritables Écritures écrit en vers, Épiphane dans son livre des mesures et des poids. Le même dans son livre contre les hérésies des Anoméens, Cyrille de Jérusalem, catéchèse 4, Jean Damascène dans son livre 4 de la foi, chapitre 18.
Chez les pères latins, Jérôme dans son prologue aux Galates, et dans sa lettre à Paulin sur l’étude des saintes Écritures, Rufin dans son explication du symbole, Augustin, au livre 2 de la doctrine chrétienne, chapitre 8, Isidore, au livre 6 des étymologies, chap 1. Ajoutez à ceux-là trois autres auteurs qui ne se sont occupés que de l’ancien testament : Joseph, livre 1 contre Appion, Méliton de Sardes cité par Eusèbe histoire livre 4, chapitre 26, et Hilaire, dans sa préface sur les psaumes.
Et encore d’autres pères Justin, Irénée, Basile, Tertullien, Cyprien, Ambroise, et tous ceux qui, tant que grecs que latins, même s’ils ne font pas d’énumération exhaustive des livres saints, se servent de ces livres en les citant fréquemment. Tous ces témoignages démontrent à l’envie que tous ces livres ont été considérés par eux comme des livres sacrés.
CHAPITRE 5 LES HÉRÉTIQUES QUI S’ATTAQUÈRENT AUX LIVRES DU PREMIER ORDRE
Même s’il est vrai que dans l’Église catholique, par le consentement de tous les croyants, les livres énumérés ont toujours joui d’une autorité incontestée, ne manquèrent pas les hérétiques qui s’efforcèrent de leur dénier toute valeur historique. Mais si, grâce à la grande diligence dont on fait preuve nos anciens, ces hérésies sont déjà éteintes et ensevelies, un de nos contemporains, Sixte de Sienne les a décrites pour nous dans le dernier livre de sa bibliothèque. Ce qui me permettra de m’en prendre non aux ennemis antiques mais à leurs ombres. Il y eut donc, en diverses époques, dix-huit hérésies contre ces livres que nous avons placés dans le premier ordre.
La première hérésie. Ils rejetaient en entier les livres de l’ancien testament parce qu’ils considéraient qu’ils avaient été dictés par un dieu mauvais. C’est ce que pensèrent les Simoniens, les Basiliens, les Marcionites d’après Irénée livre 1 chap. 20, 22, 29. Et aussi les Manichéens selon Épihane, hérésies 66, les Bogomiles, d’après Eutyme de Panoplie, par 2, titre 11, chap 1, les Albigeois, chez Antonin par. 4. tit 11, c. 7. En notre siècle, quinze prédicants des Anabaptistes, lors du colloque de Franckental, estimèrent, dans un débat sur la foi, qu’on ne pouvait pas les considérer comme authentiques, si on veut les harmoniser avec le nouveau testament.
Épiphane rapporte cette hérésie dans l’hérésie des Manichéens, Augustin dans son livre contre Faust le Manichéen, ainsi que dans deux autres livres contre un adversaire de la loi et des prophètes, et Pierre de Cluny dans sa lettre contre les Pétrobrusiens. Il semble plutôt étonnant que ces hérétiques, qui vénéraient les livres du nouveau testament, aient pu mépriser les livres de l’ancien testament, puisque les livres du nouveau testament, à plusieurs reprises et de façon évidente, reconnaissent l’autorité des livres de l’ancien testament. « Il est nécessaire, dit Jésus en Luc, que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes. » Et l’Apôtre dans Romains 1 : « Apôtre mis à part pour l’évangile de Dieu qui avait été promis par ses prophètes dans les écritures saintes ». Et de nouveau aux Galates 4 : « Il a été écrit qu’Abraham eut deux fils, un de la servante, et un de la femme libre, ce qui a été dit par allégorie. Ces femmes sont deux testaments ». De même, ailleurs, aux Hébreux 1 : « De plusieurs façons Dieu a parlé autrefois aux pères dans les prophètes. Ces derniers jours, il nous a parlé par son Fils ».
Une autre hérésie fut celle de Ptolémée. Elle est rapportée par Épiphane dans son livre des hérésies 33. Il divisait la loi de Moïse en trois parties. L’auteur d’une partie était pour lui l’ Artisan du monde; d’une autre Moïse, et de la troisième les sages de la synagogue. Le véritable auteur du monde n’était pas pour lui le Dieu créateur, mais une divinité intermédiaire entre Dieu et le démon. Ce n’est pas seulement la loi dans son ensemble qu’ils ne considéraient pas comme sacrée et divine, mais chacune de ses parties.
Zacharie réfute cette hérésie chez Marc, où il est affirmé que le Seigneur Dieu d’Israël a parlé par la bouche des saints de tous les siècles, c’est-à-dire de tous ses prophètes. Il la réfute aussi saint Paul quand il affirme que : « Toute écriture a été inspirée divinement » 2 Timo 13.
La troisième est l’hérésie de Théodore de Mopsuète. Il ne rejette pas absolument tous les prophètes, mais comme il a l’impudence d’affirmer qu’ils n’ont jamais rien prédit du Christ (comme on peut le comprendre à partir des bribes de ses commentaires que l’on trouve rapportées dans le cinquième synode, 4), il rabaisse grandement l’autorité et l’utilité des prophètes, et rend le Christ et les apôtres coupables des mensonges les plus éhontés. Que sera-ce d’autre qu’un mensonge ce que la Vérité dit d’elle-même quand, après avoir lu le témoignage d’Isaïe, elle commente : « Aujourd’hui s’accomplit cette écriture dans vos oreilles ». Que sera d’autre qu’un mensonge ce que Pierre dit aux actes 10 : « A lui tous les prophètes rendent témoignage ».
J’omets les autres témoignages des prophètes, que les évangiles et les apôtres appliquent souvent au Christ. Ils sont si nombreux que je ne peux, en si peu de temps, les énumérer tous. Voyez Matthieu 1. 2. 4. 12. 21. 27. Marc 12. 15. Luc 11. Jean 2. 12. 19. Actes 2. 4. 13. Éphésiens 4, Hébr. 1, 10 etc.
La quatrième hérésie rejette les psaumes de David, qu’elle considère plutôt comme des cantiques humains et profanes, écrits sans aucune insufflation divine. Dans son catalogue d’hérésies, au chap 127, Philastre fait des Nicolaïtes et des Gnostiques les auteurs de cette hérésie. Dans son histoire ecclésiastique livre 7. chap 25, Eusèbe rapporte que Paul de Samosate enseignait que ces psaumes qui parlaient du Christ avaient été composés récemment par des chrétiens. Mais ce n’est peut-être pas tant les psaumes de David que les hymnes ecclésiastiques que ce Paul rejette de son église. Car il est à peine croyable qu’un citoyen de Samosate ait pu penser, après tant de siècles, que les psaumes de David aient été composés de son temps. Ce délire David, le Christ et les apôtres le réfutent par les paroles plus claires : « Voici les plus récentes paroles (dit l’auteur d u livre des Rois prononcées par David 2, rois 23) de David, fils d’Isaïe. Il a dit cet homme, le célèbre psautier d’Israël, ce qui a été statué du Christ de Dieu L’Esprit du Seigneur a parlé par moi, et sa parole par ma langue ». Et le Seigneur en Matthieu : « Comment donc David peut-il, dans le saint Esprit, l’appeler Seigneur, en disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite ? » Paroles qu’on lit dans le psaume 109. Et les apôtres d’une seule voix : « Toi, Seigneur (actes 4) qui, dans l’Esprit Saint, a dit par la bouche de notre père David, ton enfant : « Pourquoi les nations (psaume 2) frémissent-elles ? » Enfin, l’apôtre Paul dans son épitre aux Hébreux c. 3 : « Comme l’a dit le Saint Esprit : si vous entendez aujourd’hui sa voix ». Ce sont des paroles du psaume 94.
La cinquième hérésie est celle des Juifs qui dans le Talmud (ord. 4, trait 3) ne comptent pas le livre de Job parmi les livres inspirés, et qui prétendent que ce Job n’a jamais vécu parmi les hommes. Les rabbins postérieurs comme Salomon, Lévi fils de Gerson, et d’autres semblent recevoir le livre, et se sont même efforcés de le commenter, mais ils lui font souvent de graves reproches. Par exemple, Salomon affirme audacieusement que « Job avait supporté avec impatience la calamité qui lui était échue; qu’il n’avait pas péché en paroles, mais dans son cœur ». Lévi est allé plus loin dans ses écrits : « Cet homme bienheureux a subi de justes peines pour avoir nié la providence divine et la résurrection des morts ». Martin Luther dans quelques-uns de ses sermons affirme ne pas croire que tout se soit passé comme la Bible le raconte de Job. Et de nouveau dans le livre intitulé du nouveau et de l’ancien testament, il enseigne que le livre de Job est un récit fabuleux qui propose un modèle de patience.
Mais que l’histoire de Job n’a pas été inventée, que ce même Job a été un homme saint et parfait, le prophète Ézéchiel en est, contre les Juifs, un témoin autorisé : « Si ces trois saints se trouvaient au milieu d’eux, Noé, Daniel et Job, à cause de leur justice, ils sauveraient leur âme ». Et nous omettons ce que Tobie dit de Job au chapitre 2, Jacques au chapitre 5, et ce que de ce livre, comme il le fait pour toutes les autres écritures saintes, l’apôtre cite 1 Corinth 3, car les Talmudistes ne reçoivent pas leurs témoignages.
La sixième hérésie est celle de ceux qui, au témoignage de Pilastre dans le catalogue des hérétiques, chapitre 132 et de Jacques Christopolitain, dans la préface de ses commentaires du cantique des cantiques, répudient le livre de Salomon du nom d’Ecclésiaste, livre qu’il semble que Salomon ait composé dans son extrême vieillesse quand, privé de l’amour des femmes, il avait placé le bonheur suprême dans les plaisirs corporels, et quand il ouvrait la voie aux philosophes Épicure et Aristippe. Martin Luther, dans quelques-uns de ses sermons sur le nouveau et l’ancien testament, affirmait que l’auteur du livre Ecclésiaste lui semblait privé de selle et de rennes, et ne chevauchait que sur les éperons, comme il avait coutume de le faire, lui, quand il était encore dans le monastère.
Mais l’Ecclésiaste de Salomon est si éloigné de prêcher la volupté que, comme un maître sévère et exigeant de morale, il exhorte plutôt, par des paroles pressantes, au mépris des choses humaines et à la crainte de Dieu. Que signifie d’autre son introduction : « Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste,1, et tout est vanité ? »
Où nous mène cette introduction ? Voyez donc où elle tend : « Crains Dieu, observe ses commandements, car voilà tout l’homme. Eccl.12 ». Les choses qui viennent par après ne sont pas différentes : « J’ai réputé le rire une erreur (chapitre 2), et j’ai dit à la joie : pourquoi trompes-tu pour rien ? » Et au chapitre 3 : « J’ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l’impie ». Et au chapitre 4 : « Surveille ton pied en entrant dans la maison de Dieu, et approche pour écouter, car l’obéissance est beaucoup meilleure que les victimes offertes par les fous ». Et au chapitre 5 : « Ne dis rien témérairement, que ton cœur ne soit pas prompt à proférer une parole ». Et au chapitre 7 : « Il est préférable d’aller dans une maison où l’on pleure plutôt que dans une maison où l’on s’amuse ». Et au chapitre 8 : « Parce qu’on ne punit pas tout de suite les méchants, les fils des hommes font le mal sans retenue ». Et au chapitre 9 : « La sagesse est meilleure que des armes de guerre, et celui qui pèchera en une seule chose perdra plusieurs biens ». Et au chapitre 10 : « Malheur à toi, terre dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent le matin ! Bienheureuse la terre dont le roi est noble, dont les princes se nourrissent aux heures des repas; qui mangent pour refaire leurs forces, et non pour faire bombance. » Enfin, au chapitre 11 : « Sache que, pour toutes ces choses, Dieu t’amènera en jugement. Enlève la colère de ton cœur, et la malice de ta chair. Car l’adolescence et la volupté sont éphémères ».
Est-ce que ces choses ont quelque chose à voir avec Aristippe ? Des officines d’Épicure, d’aussi sévères préceptes sont-ils jamais sortis ?
Si, entretemps, l’Ecclésiaste enseigne qu’il ne faut pas mépriser le plaisir que procurent la boisson et la nourriture, il ne parle pas ainsi pour lâcher la bride à toutes les voluptés, mais pour blâmer les avares et les pingres qui préfèrent se priver des commodités et des délectations nécessaires et licites de la vie humaine plutôt que de soulager leurs bourses du moindre écu.
Dans ce livre, il y a un assez bon nombre de choses qui ne proviennent pas de la sagesse de Salomon mais de l’opinion du peuple et d’hommes inintelligents et voluptueux. Ce que saint Grégoire démontre avec précision et élégance dans son livre des dialogues 4, chap. 4. Mais il n’est pas vrai, comme l’affirment les hérétiques, que ce livre ait été composé par Salomon à l’époque où il avait été corrompu par les femmes. Ce qu’on peut prouver de quatre façons. D’abord, dans le livre 3 des rois, chap 4 et 11, et dans le livre appelé Ecclésiaste, chap 47, quand on nous énumère, par ordre, les actions de Salomon, on parle plus de ses livres que de ses amours. Ensuite, dans ce livre dont nous parlons, l’Ecclésiaste, on fait constamment l’éloge de sa sagesse qu’il avait reçue comme un don divin, et on affirme qu’elle était demeurée avec lui jusqu’à l’âge qu’il avait alors. On lit au chapitre 2 : « La sagesse a persévéré avec moi ». Il n’est pas vraisemblable que la lumière de la sagesse céleste ait pu cohabiter avec la dépravation du cœur, dont parle l’Écriture au 3 rois 13 : « Et les femmes détournèrent son cœur. Quand il fut vieux, son cœur se déprava et il suivit les dieux étrangers ».
Ensuite, dans le second chapitre de ce livre, Salomon énumère tous ses délices : ses palais, ses piscines, ses vergers, ses serviteurs, ses servantes, ses cantiques, ses chants, ses vases en or et en argent, et de nombreuses choses de ce genre. Mais il ne fait aucunement mention de ses si nombreuses concubines et femmes, auprès desquelles tous ses autres délices pâlissaient, qui seules ont pu amollir et corrompre son cœur. Il n’avait donc pas encore commencé à les aimer quand il composa ce livre. Enfin, qui penserait que d’une âme si amollie et si efféminée qu’était celle de Salomon quand il fut l’esclave de soixante-dix femmes et de trois cent concubines, aient pu sortir des paroles aussi graves que celles que nous avons rapportées ?
Je n’ignore pas que la position des Juifs anciens est à l’effet, comme le rapporte saint Jérôme c.1, que ce livre a été composé après que Salomon ait fait pénitence pour ses péchés, opinion que saint Jérôme semble avoir fait sienne dans son commentaire d’Ezéchiel chap. 43. Mais je trouve plus probable l’opinion de saint Augustin qui dans le psaume 126, et souvent ailleurs, écrit que Salomon a été réprouvé par Dieu, parce que l’Écriture sainte blâme très sérieusement sa vieillesse, et ne dit pas un mot sur sa pénitence. Mais si quelqu’un préfère se ranger à l’autre opinion, je n’y vois pas d’inconvénient, puisque l’une et l’autre opinion servent à notre propos. Que cela suffise pour l’Ecclésiaste.
La septième hérésie n’est pas différente de la précédente, car, comme l’ont rapporté au lieu cité Pilastre c. 133 et Jacques Christopolitain, ne manquèrent pas, parmi les anciens hérétiques, des auteurs qui estimèrent que le cantique des cantiques n’avait pas été écrit par le souffle du vrai Dieu, mais par le souffle de la cupidité, et que ces cantiques ne comprenaient rien d’autre que les propos amoureux du roi Salomon et de son épouse la fille du Pharaon. Ce cantique des cantiques est donc une œuvre profane, et voilà pourquoi on ne trouve nulle part le nom de Dieu. Castalion attribue la même idée à Théodore de Bèze dans sa préface sur Josué.
Si l’épouse qui est célébrée dans les cantiques était la fille du Pharaon, c’est-à-dire du roi le plus puissant, combien de choses seraient dites sottement par l’homme le plus savant. Ce que l’on lit au chapitre 1 peut-il convenir à la fille d’un roi ? « Les fils de ma mère luttèrent contre moi, ils ont fait de moi une gardienne de vignes. Je n’ai pas conservé ma vigne ? » Ou cet autre : « Va après les traces de tes troupeaux, et paix tes boucs ». Que penser de ceci, c.5 : « Ils m’ont trouvé les gardes qui font le tour de la cité, ils m’ont frappée et m’ont blessée. » Et de cet autre, chap. 8 : « Qui me donnera à toi, mon frère, toi qui suce les mamelles de ma mère, pour que je te trouve dehors et que je t’embrasse ? » Qui pense que la fille de Pharaon est une femme rustique, ou la sœur de Salomon, ou qu’elle a pu être blessée par les gardiens des murs ?
Et c’est la même qui est tantôt appelée rustique et tantôt fille de roi. « Qu’ils sont beaux tes pas dans tes sandales, fille de roi ». Et de plus, celle, que l’on dit au chapitre 5 avoir été blessée par les gardiens, est présentée au chapitre 6 comme une armée rangée en bataille. Voilà plutôt la prudence de l’Esprit saint qui cherche par là à expliquer la bienveillance de Dieu envers le genre humain, et avec quelle ardente charité le Christ, par le mystère de son incarnation, s’est uni à l’Église comme à une épouse. Il ne faut pas se surprendre qu’il ait voulu chanter cela à l’avance par un cantique nuptial. Pour ne donner aucun prétexte de soupçonner que ce cantique célébrait la fille de pharaon ou une autre femme de haut rang, les choses qu’il a voulu raconter de cette épouse ne peuvent s’appliquer à aucune femme en particulier.
Voilà pour quelle raison on croit que quand il décrit une épouse et la peint de couleurs appropriées, il dit des choses qui conviennent parfaitement à l’Église, qui pourraient enlaidir une femme plutôt que l’embellir. Car de quelle espèce est cette femme dont la tête est vaste comme le Carmel, le nez rond comme une tour, les yeux larges comme une piscine, les dents comme des troupeaux de brebis tondues, qui de surplus est totalement noire comme les tentes de Cédar ? Il n’y a pas de quoi se surprendre que, dans cet épithalame spirituel, il ne soit question d’aucun des dix noms de Dieu que l’on rencontre souvent dans les livres de l’ancien testament, comme l’explique brièvement saint Jérôme dans sa lettre à Marcella, no, 136. Si dans les autres livres de l’ancien testament Dieu exprimait les rapports qu’il avait avec sa servante en se nommant le Seigneur, le Fort, le Tout-puissant, dans les cantiques d’amour où le Fils de Dieu parle avec l’Église comme un époux parle à son épouse, c’est avec raison qu’il laisse tomber ces noms qui étaient aptes à susciter la crainte, et ne se donne que les noms d’époux, de père, d’ami, d’amant et d’aimé. Des mots qui servent à exciter et à enflammer l’amour.
La huitième hérésie est celle de Porphyre que décrit ainsi saint Jérôme dans la préface de son commentaire sur Daniel : « Porphyre a écrit douze livres contre le prophète Daniel, ne voulant pas que son livre ait été écrit par celui dont il porte le nom, mais par un certain Juif qui, au temps d’Anthioche Épiphane, demeurait en Judée. Il prétendit qu’au lieu que ce soit Daniel qui ait prédit des évènements à venir, c’est cet inconnu qui a raconté des évènements déjà arrivés. En conséquence, tout ce qu’il a dit jusqu’à Antiochus Épiphane est de la vraie histoire; mais dans ce qu’il a dit après, il n’a fait que mentir, puisqu’il ne savait pas ce qui arriverait.
Omettons le témoignage divin du Christ sur le livre de Daniel, au chapitre 24 de saint Matthieu, que Porphyre ne reconnait pas. Joseph écrit dans le livre 11 de ses antiquités au chapitre 8 que lorsqu’Alexandre vint à Jérusalem, les prêtres lui présentèrent le livre de Daniel, et lui montrèrent comment Daniel avait prédit et expliqué d’avance que le roi des Perses (le bélier) serait vaincu par le roi des Grecs (le bouc) et prendrait la fuite. Puisqu’Alexandre a précédé Antiochus Épiphane de plus de cent cinquante ans, comment un livre qui a été montré à Alexandre aurait-il pu avoir été composé au temps d’Antiochus ? Les oracles de Daniel qui viennent après l’époque d’Antiochus ne sont donc pas des mensonges comme le veut Porphyre. Celui qui lit ces livres diligemment comprendra que ses prophéties sont très vraies, comme l’explique saint Jérôme dans son commentaire sur Daniel.
ZZZ
CHAPITRE 6 Les Hérétiques qui combattirent les livres du Nouveau Testament ci-dessus énumérés.
La nouvelle hérésie répudie presque totalement les livres des évangiles. Quelques-uns sont de cette hérésie selon laquelle les évangiles n’auraient été composés ni par les apôtres ni par les autres disciples du Seigneur, mais par quelques imposteurs qui mélangèrent beaucoup de choses fausses avec les vraies, et qui présentèrent leurs productions comme des écrits apostoliques. C’est ce qu’a pensé et écrit Faust le Manichéen, comme le raconte saint Augustin dans son livre 32 contre Faust chap 2, et dans son livre 33, chapitre 3. Il y en a quelques-uns qui ne nient pas que les évangiles aient été composés par les apôtres, mais en plusieurs passages, ils s’efforcent de militer contre eux, ou contre la vérité. Parce que, étant hommes, ils se seraient trompés parfois, et parce qu’ils n’auraient pas hésité à embellir avec zèle la vie glorieuse de leur maître par des récits conflictuels. Cette opinion eut plusieurs adeptes.
D’abord, des Juifs, au témoignage de saint Augustin 2 rétractation chap 16, ensuite Julien l’apostat, au témoignage de saint Cyrille, livre 10 sur Julien, ensuite le pseudo prophète Mahomet, au témoignage de Jean Damascène, dans son livre sur les cent hérésies, enfin, de notre temps, Othon Brunfelsium, au témoignage de Jean Cochlac dans son livre de l’autorité de l’Écriture et de l’Église, chapitre 3 et 4.
La première hérésie qui est celle des Manichéens saint Augustin la réfute par deux raisonnements dans son livre 32 contre Faust, chap 16 et 21, et au livre 33 chapitre 7. En premier lieu, les Manichéens, qui s’efforcent de confirmer leurs erreurs par les Écritures, et qui prétendent en même temps qu’elles ont été composées par des imposteurs, se comportent comme quelqu’un qui dit d’abord que son témoin a été corrompu par la fausseté, mais qui s’en sert quand même comme témoin. Ensuite, si le consentement unanime et continuel de tant de siècles qui se succèdent ne suffit pas pour prouver que sont des apôtres les lettres apostoliques que l’Église affirme tenir des apôtres eux-mêmes, et qui ont été répandues par toute la terre, il est nécessaire que l’on doute de l’authenticité de tous les livres et de toutes les lettres profanes. Comment se fait-il que tout le monde admette que les livres d’Hippocrate, de Platon, d’Aristote, de Cicéron et de Varron sont les leurs ? Cela est si vrai que si quelqu’un le nie, on ne prend pas la peine de le réfuter, mais on rit de lui. D’où cela vient-il si ce n’est que plaide en leur faveur la transmission de ces livres d’une génération à l’autre. Et cela à tel point que celui qui en douterait passerait pour un fou.
L’autre hérésie, saint Augustin la réfute au livre du consensus évangélique, chapitre 7 et 8 en quelques mots courts, mais incisifs. Si nous croyons ce qu’ont écrit les disciples de Pythagore et de Socrate, qui n’ont rien écrit eux-mêmes, pourquoi ne croirions-nous pas ce que les apôtres écrivent de leur maître ? Est-ce que c’est parce qu’ils étaient sages que ces philosophes ont pu rendre leurs disciples véridiques ? Le Christ alors n’aurait pas pu rendre véridiques ses disciples en leur procurant à tous la sagesse, et une seule et même doctrine ? De plus, ceux qui prétendent que les apôtres ont écrit des faussetés, considèrent que Jésus fut un homme très sage. Mais cela, ils n’ont pu l’apprendre que des écrits de ses apôtres. Ne seront-ils pas facilement convaincus que ce n’est pas par un jugement pondéré mais d’une façon toute arbitraire que tantôt ils croient aux livres inspirés, et que tantôt ils n’y croient pas.
De plus, si ses disciples avaient cherché par leurs écrits à enjoliver la vie glorieuse de leur maître, ils auraient passé sous silence l’ignominie de la croix, ou l’auraient rapporté en quelques mots brefs; et ils auraient développé longuement son retour des enfers ou son ascension au ciel. Pour quelle raison tous les évangélistes parlent-ils si peu de sa résurrection et de son ascension, alors qu’ils s’attardent à décrire sa capture, sa flagellation, sa croix, les ignominies, le déshonneur, les tortures ? Loin d’avoir recherché les louanges de leur maître par un faux récit, ils se sont donnés pour but de présenter en toute vérité et simplicité les paroles du Christ et ses faits et gestes.
La dixième hérésie reconnait trois évangélistes : Matthieu, Marc, Luc. Elle répudie Jean comme étant contraire aux autres. Cette hérésie sans nom c’est Philastre qui la rapporte au chapitre 60. On pourrait la dire celle des Allogiens, ou Alogiens, comme l’indique Épiphane 5, suivi en cela par saint Augustin dans hérésies 30. La onzième hérésie n’accepte que l’évangile de saint Matthieu. Ébion fut l’auteur de cette hérésie, comme l’écrit saint Irénée, livre 1, chap 26. Voir aussi à ce sujet Épiphane, hérésies 30, et Eusèbe, livre 3 de son histoire ecclésiastique, chap. 21 La douzième qui est de Cérinthe, au témoignage de saint Irénée, 1,3, chap 11 ne reconnait que l’évangile de saint Marc.
La treizième hérésie, celle de Marcion n’apprécie que l’évangile de Luc, comme le rapportent Saint Irénée au même endroit, et Tertullien dans son livre de la prescription des hérétiques. Et encore, ne l’acceptent-ils pas en son entier, mais mutilé et corrompu, comme le montrent clairement le livre 4 contre Marcion de Tertullien, et les hérésies d’Épiphane, 42. La quatorzième hérésie ne reconnait aucun évangéliste, à l’exception de saint Jean. Saint Irénée fait de Valentin le promoteur de cette hérésie. Et bien qu’il semble que Luther ait souhaité ardemment que cette hérésie fleurisse, il ne pensa pas, parce qu’il a cru la chose impossible en son temps, devoir y consacrer beaucoup de temps, ou déployer beaucoup d’énergie pour cette cause. Il est certain que dans sa préface au nouveau testament, comme Jean Cochlaeus le souligne dans son livre sur l’autorité de l’Écriture et de l’Église, chap. 3, et dans le septicipit livre chap. 5, Luther a dit qu’il fallait mettre de côté la fausse opinion selon laquelle il n’y a que quatre évangiles, et selon laquelle aussi l’évangile de Jean est unique, beau, vrai, et le plus important, de loin préférable aux autres, ou que les épitres de saint Paul l’emportent de loin sur les trois synoptiques. Ces cinq
dernières hérésies, les anciens pères ont eu recours à plusieurs arguments pour les réfuter, que non seulement il n’y avait que quatre évangiles, mais qu’il ne pouvait n’y en avoir ni plus ni moins. Voir saint Irénée livre 111, chap. 11, Tertullien, livre 4 sur Marcion, Ambroise dans sa préface du commentaire de Luc, et au livre 10, chap 101, Euchère livre 1 dans Genèse, c. 14, Jérôme dans la préface de son commentaire sur Matthieu, saint Augustin, dans le livre 1u du consensus évangélique, c.6, saint Grégoire, dans son homélie 4 sur Ezéchiel, Et pour ne pas parler d’autres raisons, que peuvent bien signifier les quatre animaux qui ont été montrés à Ezéchiel et à Jean (l’homme, le lion, le veau et l’aigle), sinon les quatre évangélistes (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ? Qu’il en soit bien ainsi non seulement les écrits et les paroles du peuple le témoignent partout, mais les murs mêmes le proclament par des symboles et des images.