Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 3)
La quinzième hérésie rejette les actes des apôtres du nombre des livres inspirés. Nous avons plus sieurs promoteurs de cette hérésie. Cérinthe, d’après Philastre au chap. 36, Cerdon, d’après Tertullien, dans la prescription des hérétiques, Tatien d’après Eusèbe livre 4 de son histoire ecclésiastique chap 29, Manès d’après saint Augustin au livre de l’utilité de croire chapitre 3.
La seizième hérésie est celle des Ébionites, qui rejettent tous les écrits de saint Paul, et qui le nomment Grec et apostat. En témoignent saint Irénée, livre 1, chap 26, et Épiphane, hérésies, 30. Eusèbe dit aussi dans le livre 6 de son histoire ecclésiastique chap 27 que cette erreur plut aux Helcheseitis.
Suite du chapitre 6
La dix-septième hérésie, celle de Marcion, au témoignage d’Épiphane, hérésies 42, et de saint Jérôme dans la préface de son commentaire sur Tite, rejette la totalité des lettres à Tite et à Timothée. Et il dilue ce qui lui parait bon. Pierre de Cluny rapporte avec précision ces hérésies dans sa lettre contre les Henriciens et les Pétrobrusiens. Il ne vaut pas la peine de perdre du temps dans une chose aussi évidente.
La dernière est celle de ceux qui, dans les épitres de saint Paul et dans les autres livres inspirés, n’acceptent pas que tout ait été écrit sous la dictée du Saint Esprit, mais prétendent que certaines choses ne procèdent que de la raison et de la prudence humaine. Ils rejettent donc totalement l’épitre à Philémon, et la considèrent comme un écrit humain. Soutinrent aussi cette hérésie les Anoméens, d’après Épiphane dans son livre des hérésies 76, d’après saint Jérôme au chap 5 de Michée, et dans la préface de son commentaire sur l’épitre à Philémon, et d’après saint Augustin dans son livre 2 contre l’adversaire de la loi et des prophètes, chap. 2
En notre siècle, Érasme a renouvelé la même hérésie. Dans ses annotations de Matt aux chap 2 et 27, il dit en toutes lettres qu’il ne faut pas craindre que s’écroule l’autorité de toute l’Écriture si on y perçoit une légère erreur, surtout parce que saint Augustin admet que les évangélistes ont eu des trous de mémoire, dans son livre du consentement unanime des évangiles chap 7, ce qu’on ne peut nier en aucune façon, à ce qui lui semble. Cette hérésie Épiphane, saint Jérôme et saint Augustin la réfutent aux endroits déjà cités. Puisque Érasme abuse du témoignage de saint Augustin, il vaut la peine de rapporter telles quelles les paroles de docteur. Voici ce qu’il dit dans son livre 2 du consentement unanime des évangélistes chap 12 : « Il est normal que, dans les évangiles, aucune fausseté ne se trouve, qui proviendrait du mensonge ou de l’oubli. » Saint Augustin n’attribue donc pas aux évangélistes des erreurs provenant de trous de mémoire, comme le veut Érasme.
De nouveau dans sa lettre 8 à saint Jérôme, saint Augustin écrit : « Si on admet une seule fois un mensonge officieux dans ces livres inspirés, il ne restera plus aucune partie de leurs livres qui ne semblera à chacun difficile à pratiquer ou impossible à croire » Ce raisonnement de saint Augustin est très fort. Si une erreur pouvait être commise par un auteur de l’Écriture par incapacité, oubli ou par quelque défaillance humaine, dans quelque passage que ce soit, on pourrait toujours se demander si l’auteur n’était pas endormi. Mais tu demandes : que voulait dire saint Augustin, dans son troisième livre du consentement unanime des évangélistes, chapitre 7, quand il expliqua que Matthieu avait mis Jérémie au lieu de Zacharie, et qu’il attribua ce lapsus à un défaut de mémoire ? Je réponds que saint Augustin ne parle pas, comme Érasme, d’erreur ou de lapsus. Il affirme plutôt qu’il a été conduit admirablement par l’Esprit saint, sans erreur et sans lapsus. La seule chose que saint Augustin dit c’est que la providence divine a fait en sorte qu’à l’écrivain un nom se présente à la place d’un autre. Si donc il y a eu erreur ou lapsus, c’est une erreur ou un lapsus de l’Esprit saint. Que l’Esprit saint puisse tromper ou être trompé nul homme sain d’esprit n’osera le soutenir. Mais écoutons les paroles elles-mêmes de saint Augustin :
« Que comprendre si ce n’est que tout cela s’est produit selon un dessein secret de la divine providence, par laquelle sont gouvernés les esprits des évangélistes. Car on peut penser qu’il aurait corrigé facilement un mot employé pour un autre au moment où il l’écrivait, si le lui avaient fait remarqué ceux qui de son vivant lurent son évangile, s’il n’avait pas plutôt pensé qu’étant alors conduit par l’Esprit saint, il ne pouvait commettre un lapsus que parce que l’Esprit saint le voulait ainsi. Pourquoi l’a-t-il voulu ainsi l’Esprit saint ? Une première raison nous vient facilement à la pensée : tous les saints prophètes qui ont parlé dans un seul Esprit étaient tous tellement semblables qu’on croirait qu’ils aient tous parlé par la même bouche. Il faut donc accepter tout ce que l’Esprit saint a dit par eux, et considérer que ce que chacun dit tous le disent, et que ce que tout disent, chacun le dit. Donc, puisque les choses dites par Jérémie appartiennent autant à Jérémie qu’à Zacharie, et celles qui sont dites par Zacharie appartiennent à Jérémie, pour quelle raison Matthieu aurait-il corrigé son texte quand en se relisant il se serait rendu compte qu’il avait employé un nom pour un autre ? N’aurait-il pas préféré s’en tenir à l’action du Saint esprit qu’il sentait quand il écrivait, comme l’avait décidé le Seigneur, pour nous faire comprendre qu’entre les paroles des prophètes il y a une telle concordance que ce n’est pas une chose stupide mais convenable de considérer que ce qui a été dit par Zacharie l’a été par Jérémie.
Il m’a paru bon de ne pas parler des arguments avancés par Melchior Cano au livre 2 des livres théologiques chap 16, 17, 18 pour cette hérésie, parce que je ne les ai lus chez aucun hérétique, et parce que Melchior Cano les réfute très bien lui-même.
CHAPITRE 7 Le livre d’Esther
Nous avons jusqu’à présent parlé du premier ordre des livres sacrés. Nous traiterons maintenant, l’un après l’autre, de chacun des livres du second ordre qui font difficulté. Le livre d’Esther s’offre d’abord de lui-même. Trois graves auteurs l’ont placé en dehors du canon des Écritures, l’asiatique Méliton d’après Eusèbe au livre 4 de son histoire ecclésiastique, chapitre 26, Athanase dans la synopsis et Grégoire de Naziance dans le chant qu’il a composé sur les écrits authentiques de la Bible. Parmi ceux qui rangèrent le livre d’Esther parmi les livres sacrés, il y en a qui soutinrent que les sept derniers chapitres, qui ne se trouvent pas dans les textes hébraïques, ne font pas vraiment partie du livre; qu’ils sont donc à être retranchés comme interpolés, étrangers au véritable texte. De cet avis fut saint Jérôme, comme sa préface au livre d’Esther en fait foi. Ont suivi saint Jérôme avant le concile de Trente Nicolas de Lyre, Denys le Chartreux, Hugues de saint Victor et Thomas de Vio, et après le concile de Trente, Sixte de Sienne dans les livres 1 et 18 de la sainte bibliothèque.
Que ce livre soit sacré et divin le prouvent suffisamment tous les décrets des papes et des conciles, ainsi qu’un grand nombre de témoignages de pères hébreux, grecs et latins que nous avons rapportés plus haut dans le chapitre quatrième. Car, à l’exception de Méliton, d’Athanase et de Grégoire, tous les autres sont d’accord pour reconnaître l’inspiration divine de ce livre. Que les chapitres qui sont absents dans les manuscrits hébreux font partie de la sainte écriture, nous le confirmons par les raisons suivantes.
D’abord on ne peut nier que quand les anciens conciles, celui de Laodicée au chapitre 59 et celui de Carthage 111 au canon 47, les anciens pères grecs comme Origène dans le premier psaume, Eusèbe au livre 3 de son histoire ecclésiastique, chapitre 25, Cyrille dans sa catéchèse 4, et Damascène au livre 4, chapitre 18, ainsi que les Pères latins, saint Hilaire dans le premier psaume, Innocent dans l’épitre 3, Ruffin dans le symbole, et saint Augustin dans le livre deux de la doctrine chrétienne, chap 8, quand donc tous ces anciens-là énumèrent Esther parmi les livres sacrés, ils parlent du livre qu’eux et l’Église de leur temps utilisaient. Ils utilisaient alors dans l’Église universelle les livres sacrés selon l’édition que, dans le livre d’Esther et souvent ailleurs, Jérôme avait l’habitude d’appelée vulgate, laquelle contient, comme il le dit lui-même, des écrits de langue grecque. Que dans cette édition ne furent pas absents les sept chapitres dont nous parlons présentement en témoignent en premier les textes grecs des septante. En témoigne aussi saint Athanase dans sa synopsis où il fait un résumé de chaque livre, et en met les premières phrases. En témoigne également saint Jérôme qui nous informe ne pas avoir trouvé ces chapitres dans les textes hébreux, mais les avoir rencontrés dans l’édition dite vulgate. En conclusion, si les conciles et les Pères ont compté parmi les livres sacrés le livre d’Esther tel qu’ils avaient l’habitude de le lire dans le canon sacré, ils ont accepté le livre dans son intégralité avec, donc, les sept chapitres ajoutés.
Et que dire de ce que les Pères ne se bornent pas à compter Esther parmi les livres sacrés, mais font souvent des citations des sept derniers chapitres ? C’est ce que fait saint Jean Chrysostome dans son homélie 3 au peuple d’Antioche, et Augustin dans son épitre 199 à Édicie. Que dire de ce que Origène dans sa lettre à Julien l’Africain, démontre que cette partie du livre d’Esther, qui ne se trouve pas dans les textes juifs, est sacrée et canonique ? « Dans le livre d’Esther, écrit-il, les prières de Mardochée et d’Esther qui peuvent édifier les lecteurs ne se trouvent pas dans les textes hébraïques. Ni non plus les lettres, ni ce qui est écrit par Aman de la destruction du peuple juif, ni de Mardochée libérant le peuple de la mort, au nom de roi Artaxerxès, Mais toutes ces choses se trouvent dans les septante et dans la traduction de Théodotion. » Et plus bas, « Veillons donc à ce que, par imprudence et inconscience, nous n’abrogions pas ce qui se trouve dans les églises, et que nous n’imposions pas à nos frères de mettre de côté certains livres sacrés qui sont chez eux en usage. Gardons-nous de ne faire confiance qu’aux textes hébreux et de ne rechercher que des livres épurés qui ne contiennent aucune fiction. La providence n’a-t-elle pas, dans les livres sacrés, donné de l’édification à toutes les églises du Christ ? Ne se soucie-t-elle pas de ceux qui ont été rachetés à un grand prix, pour lesquels le Christ est mort ? »
Vient enfin le décret du concile de Trente sess 4, au cours de laquelle ont été approuvés dans toutes leurs parties tous les livres qui avaient été énumérés un peu avant dans ce concile, selon que l’Église a coutume de les lire, et tels qu’ils existent dans l’édition latine de la vulgate. L’autorité de ce concile, même si elle est nulle auprès des hérétiques, et très grande et très ancienne auprès de Sixte et des autres catholiques (orthodoxes). Mais le concile, dit Sixte dans le livre 1 parle des vraies parties des livres, non des ajouts, comme le sont les derniers chapitres d’Esther. Or, si cette réponse de Sixte avait quelque poids, il faudrait mettre en doute plusieurs autres parties des saints livres, de Daniel, de Marc, de Luc, de Jean. Qu’aurait donc à répondre ce Sixte si pour conserver ces parties des divins volumes le concile avait comme érigé un mur devant ceux qui prétendent que ces chapitres sont des ajouts et non des parties ? Ensuite, qui peut nier qu’en approuvant des livres sacrés, le concile reconnaissait en même temps que toutes leurs parties étaient véritables. Pourquoi le concile ajoutait-il ces mots, avec toutes leurs parties, si ce n’est pour que tous comprennent que même ces parties qui ont suscité autrefois la controverse, appartiennent au canon des livres saints.
De plus, le concile de Trente a expliqué son intention dans les mots suivants avec une telle précision qu’il ne reste plus de place à la contestation. Car il a dit : « Si quelqu’un ne reçoit pas ces livres en entier dans toutes leurs parties ». Il ajoute immédiatement après : « comme ils ont coutume d’être lus dans l’église catholique ». Qui ne sait que le jeudi d’après le deuxième dimanche du carême, on lit pendant la messe une partie du chapitre 13 d’Esther ? Ne lit-on pas dans le même chapitre d’Esther une lecture qui convient aux païens ? Dans le dimanche 22 après la Pentecôte, on dit la prière d’Esther tirée du chapitre 14, après avoir lu l’évangile et le symbole des apôtres. Mais il faut aussi prendre la peine de réfuter les arguments de nos adversaires.
Ils disent que, puisque le livre d’Esther a été écrit en hébreu, les sept chapitres écrits en grec doivent nécessairement être considérés comme adventices. Nous répondons avec Origène qu’il se peut que ces chapitres aient été écrits d’abord en hébreu, et que, pour une raison ou pour une autre, ils soient disparus. Il est certain que Joseph dans son livre 11 des antiquités, chap 6, n’omet pas, quand il raconte l’histoire d’Esther, les deux lettres d’Assuérus et la prière de Mardochée, bien qu’aucune de ces choses ne se trouve dans le texte hébraïque. Il n’est pas croyable que Joseph ait inventé quelque chose, puisque dans le livre 10. chap 12, il parle ainsi de lui-même : « Je dis d’abord, au début de cette histoire, que, pour répondre à ceux qui posent des questions ou qui s’efforcent de nous trouver en faute, je me suis proposé de traduire en grec les livres hébreux. Et en cherchant à vous en découvrir le sens, je n’ai l’intention ni de rien ajouter, ni de rien enlever ».
On peut aussi répondre que le premier auteur qui entreprit de raconter l’histoire d’Esther n’en aurai fait d’abord qu’un exposé sommaire, et que plus tard, un autre auteur en aurait écrit une histoire plus élaborée, et traduite en langue grecque par Lysimaque, au temps du roi d’Égypte Ptolémée et de Cléopâtre, comme cela est indiqué dans le même livre au chapitre 11. Et qu’ensuite nous seraient parvenus le livre hébraïque du premier auteur, mais du second seulement sa traduction.
La deuxième objection. Ces chapitres ne s’accordent pas avec ceux qui précèdent. Car au chapitre 2, on raconte les embuches des deux eunuques, et leur emprisonnement grâce à la sagacité de Mardochée. Ensuite, on nous raconte la même chose aux chapitres 11 et 12, mais au premier endroit, on nous dit que ces embuches ont été faites la septième année d’Assuérus, et au chapitre 6, on ajoute que Mardochée n’avait reçu aucune récompense pour le fait de les avoir dénoncées. Dans le deuxième endroit, on nous dit qu’elles ont été faites la deuxième année d’Assuérus, et on ajoute que des récompenses ont été données à cause du retard. Je réponds en disant que les sept chapitres du livre d’Esther qui sont les derniers dans l’édition de la vulgate, ne sont pas vraiment les derniers, mais que certains d’entre eux appartiennent au début du livre, comme les chapitres 11 et 12, d’autres au milieu comme les chapitres 13, 14, 15, 16, d’autres à la fin, comme le chapitre 10. Cela est évident puisque dans les manuscrits grecs, ils sont tous placés dans cet ordre. On le comprend aussi par l’annotation insérée par saint Jérôme aux chapitres 10 et 11, et aux autres dans les bibles latines. L’Église permet que ces chapitres demeurent ensemble jusqu’à la fin du livre d’Esther, là où saint Jérôme les a placés, pour que nous comprenions que fait partie de ce livre ce qui n’est pas dans les manuscrits hébraïques.
Le récit donc des embuches qui est fait aux chapitres douze dans les bibles latines appartient au début du livre, et on raconte là, par anticipation, les embuches qu’on décrira en leur lieu propre au chapitre 2. Elles ont eu lieu la septième année comme le rapporte le chapitre 2, et non la deuxième année, comme on peut le déduire du chapitre 11 par les mots suivants : la deuxième année du règne d’Artaxerxes. La portée de ces mots ne doit pas être étendue jusqu’au récit des embuches, mais seulement à ce qui est dit dans le chapitre 11, c’est-à-dire jusqu’au songe de Mardochée, avant qu’Esther ne s’unisse a Artaxerxes.
L’objection que l’on fait au sujet de la récompense donnée pour la délation ne cause pas de souci. Car même si Mardochée n’avait pas eu de récompense pour sa délation quand le roi ordonna qu’on lui relise ses annales, comme on le dit au chapitre 6, il eut après cela la très grande récompense qui est décrite dans le chapitre 6, Et c’est ce qu’on veut dire au chapitre 12 par les mots : faveurs données pour délation. Tu diras peut-être. Si ces choses sont dites par anticipation, pourquoi lit-on ensuite dans les textes grecs : « Et il arriva après ces choses aux jours d’Artaxerxes ? » On raconte, en effet, que le banquet du roi Assuérus eut lieu à la troisième année de son règne; et l’Écriture indique que cela s’est passé après la découverte des embuches que nous avons dit plus haut avoir eu lieu la septième année. Nous répondons. Ce « après ces choses » ne se rapporte pas à ce qui est raconté par anticipation, mais au songe de Mardochée qui avait été raconté en son lieu.
On fait la troisième objection suivante. Ces derniers chapitres s’opposent aux autres parties du livre, et rendent ainsi tout le livre suspect. En effet, dans la lettre d’Assuérus que nous avons au chapitre 16, on nous dit qu’Aman fut un macédonien de race et de cœur, et qu’il voulait transférer l’empire des Perses aux Macédoniens. Nous concluons de ces mots que l’histoire d’Esther s’est déroulée pendant les derniers temps du royaume des Perses. Car le roi Assuérus ne pouvait pas craindre que son royaume soit transféré aux macédoniens si ce royaume était déjà la propriété d’un autre. Ce royaume macédonien fut des plus obscurs jusqu’au temps de Philippe, le père d’Alexandre le grand, comme Justin l’atteste à la fin de son livre 6. Ce n’est pas au début du règne de Philippe, mais à sa vingtième année, que la puissance macédonienne devint suspecte aux yeux des Perses, comme le rapporte Diodore au livre
16. La vingtième année du règne de Philippe coïncida avec la vingt-troisième année du règne d’Artaxerxes Ochus, comme on l’apprend par la chronique d’Eusèbe. Il est donc impossible que l’histoire d’Esther tombe après la vingt-troisième année du règne d’Artaxerxes Ochus. Je demande alors : qui fut ce roi perse qui eut Esther pour épouse ? Artaxerxes Ochus ? Non, car cette histoire ne s’est pas déroulée après la vingt-troisième année, mais après la douzième année du règne d’Assuérus, comme on nous l’indique dans le livre d’Esther, au chapitre 3. Serait-ce plutôt Arses, le successeur d’Ochus ? Mais celui-là ne régna que quatre ans. Pour cette même raison, Darius le successeur d’Arses n’a pas pu être le mari d’Esther, puisqu’il ne régna que six ans.
Ajoutons que si l’histoire d’Esther appartenait à la fin du royaume des Perses, Mardochée aurait vécu près de trois cents ans. Car Mardochée fut déporté avec le roi Jéchonias de Jérusalem à Babylone par Nabuchodonosor, le roi des Chaldéens, (Esther 2 et 11), et il avait déjà un certain nombre d’années. Il demeura ensuite en captivité pendant 70 ans. Il aurait ensuite continué à vivre du début du règne de Cyrus jusqu’à la fin d’Ochus, pendant donc deux cent vingt ans. Ajoute les années 70 aux années 220, et ajoute encore les années qu’il a vécu avant la captivité, et tu aboutiras à peu près à 300 ans. Cette difficulté vaut également pour Esther, car, étant la nièce de Mardochée selon la version de Jérôme, ou sa cousine germaine d’après les manuscrits grecs et hébreux, ou elle fut du même âge que Mardochée ou pas tellement plus jeune. Et même si elle avait été cent ans plus jeune que lui, elle aurait été au moins âgée de deux cents ans quand elle épousa Assuérus. Qui peut penser que cette vieille de deux cents ans ait été la très belle vierge que le roi des Perses préféra à toutes les autres ?
Nous répondons qu’au sujet du temps où a vécu Esther, il existe plusieurs témoignages d’écrivains. Et bien qu’ils ne soient pas tous également probables, il n’y en a aucun de si improbable qu’il ne nous permette pas de réfuter l’objection. Certains auteurs situent l’histoire d’Esther avant la fin de la captivité de Babylone, et veulent qu’Assuérus soit le père de Darius le Mède dont parle Daniel. Ce serait lui qui aurait pris Esther pour épouse. Cette opinion a plu à Melchior Cano, au livre 11 des lieux, chap 6, et à Gérard Mercator dans sa chronologie. Ces auteurs répondent ainsi à l’objection voulant qu’Aman ait eu l’intention de transférer le royaume des Perses aux Macédoniens. Ce n’est pas ce que désirait Aman, disent-ils, car le royaume macédonien était alors si florissant qu’il pouvait lutter à armes égales avec les Perses pour la domination de toute la terre. Ce qu’il voulait plutôt c’était que, comme il était macédonien d’origine, il désirait rendre illustre sa lignée encore peu connue, et transférer à lui-même et aux siens l’empire.
Cette opinion ne tient pas debout. D’abord parce que le mari d’Esther a pour nom Artaxerxes, nom qui ne convient pas aux Mèdes, mais qui appartient en propre aux rois perses. Parce que l’époux d’Esther régnait de l’Inde à l’Éthiopie (Esther 1). Or, les Mèdes n’ont jamais possédé un royaume aussi vaste. Nous parlons ici des temps des rois des Mèdes avant la monarchie de Cyrus. Car même si, en ce temps, le royaume des Mèdes était plus grand que celui des Perses, comme saint Jérôme l’atteste au chapitre 5 de Daniel, il n’était pas alors aussi vaste que l’a été par la suite le royaume des Perses, ou de celui d’Assuérus, le mari d’Esther.
Troisièmement, parce que le mari d’Esther se dit clairement perse et roi des Perses. Or, l’Assuérus dont parle Daniel 9, était un mède et de descendance médique. Quatrièmement, parce que le mari d’Esther reconnait tenir son royaume du Dieu d’Esther. (Esther, dernier chapitre). Nous n’avons lu nulle part que les Mèdes aient jamais rendu un culte au Dieu des Juifs. C’est de Cyrus et de ses successeurs que nous lisons cela. Car dans les Parl, dernier chapitre, et dans 1 Esdras 1, Cyrus dit : « Le roi du ciel m’a donné tous les royaumes du monde. Et c’est lui qui m’a commandé de lui construire un temple à Jérusalem ». Et en 1 Esdras 6 et 7, on lit les lettres de Darius et d’Artaxerxes, dans lesquelles ces rois reconnaissent le Dieu des Juifs, et ordonnent qu’on lui offre des sacrifices pour eux et leur royaume. Cinquièmement, parce que le mari d’Esther avait sa capitale à Suse (Esther 1). Or Suse n’était pas la capitale des rois Mèdes mais perses, comme l’écrivent Solin au chapitre 58, Diodore au livre 11, et Plutarque dans Artaxerxes. Cela ne s’oppose pas à ce que rapportent Justin (livre 1) et Q. Curtius au livre 4, quand ils affirment que la capitale des Perses a été Persepolis. Car, comme le déclare Strabon au livre 15, Suse et Persepolis ont été toutes les deux des capitales des Perses. On appelait Persepolie une cité royale parce que c’était là que se trouvaient le trésor royal et les sépulcres. Mais c’est parce que les rois y résidaient qu’on donnait à Suse le nom de cité royale. C’est à Suse, en effet, que Cyrus établit son siège. Car, comme cette ville était aux confins de l’Assyrie, de la Persidie et de la Médie, il pouvait commodément à partir d’elle, défendre et gouverner tout son empire. Le mari d’Esther ne fut donc pas un Mède mais un Perse.
L’opinion de certains autres est à l’effet que le mari d’Esther n’a pu être nul autre que Cambyse, qu’on appelle aussi Assuérus (1 Esdras 4). Cette opinion est celle des Juifs dans leur chronologie particulière. C’est cette chronologie que suit Gilbert Génébrard dans sa chronologie à lui. Mais comme les Juifs ne nomment que trois rois Perses, Cyrus, Assuérus et Darius, qui a été vaincu par Alexandre le grand, ils ne se posent pas la question de l’âge de Mardochée et d’Esther, ou d’Aman ou du roi de Macédoine. Qu’il n’y ait eu que trois rois de Perse le prouvent deux passages de l’Écriture. Le premier est celui de Daniel 11, où après qu’il eut dit qu’après Darius le Mêde apparaîtraient dans l’avenir trois rois de Perse, il ajoute tout de suite au sujet d’Alexandre : il viendra un roi fort, et il sera dominé par lui. Le second est dans le livre 2 d’Esdras chap 12, où Néhémie énumère les grands prêtres depuis Josué fils de Josedech jusqu’à Jaddum, qui aurait exercé le sacerdoce au temps d’Alexandre le grand. Il semble découler de cela qu’il y ait eu peu de rois de Perse pendant la période à laquelle a vécu Néhémie, qui va de Cyrus à Alexandre le grand, -- lequel a détruit la monarchie perse.
Mais cette opinion des Juifs ne nous semble en aucune façon fondée. Car Assuérus, le mari d’Esther, régna au-delà de douze ans (Esther 3,) Cambyse, lui, ne régna que pendant sept ans et cinq mois, selon Hérodote au livre 3, ou seulement six ans, si l’on en croit Joseph le juif au livre 3 de ses antiquités, chapitre 2, dont tous les écrivains acceptent la datation. Les Juifs ne peuvent pas dire non plus que, en plus, il a régné plusieurs années avec son père Cyrus, puisque les Juifs eux-mêmes reconnaissent que Cyrus n’a régné que trois ans. De plus, Cambyse, pendant tout le temps de son règne, a poursuivi les Juifs de sa haine, et n’a jamais permis qu’on reconstruise un temple à Jérusalem, comme la chose apparait clairement au livre d’Esdras 1, chap 4. Qui donc peut croire que Cambyse ait été cet Assuérus qui, après la mort d’Aman, a été si ami des Juifs ? Que penser de ce que notre Assuérus, dans le livre d’Esther au dernier chapitre, indique qu’il était éloigné par un grand intervalle des temps de Cyrus, quand il dit que, par un bienfait du Dieu du ciel, le royaume a été donné à ses ancêtres, et a été conservé jusqu’à son époque ? Ce qui ne convient certainement pas à Cambyse, qui était proche de Cyrus.
N’est pas solide non plus le fondement des Juifs des trois rois perses, non seulement parce qu’à peu près tous les historiens grecs et latins les contredisent, mais même Joseph, Juif de nation et de religion, et même Daniel et Esdras. Car, Daniel au chapitre 11, après ces mots : « voici que trois rois siègeront en Perse ». on lit immédiatement après : « et le quatrième sera doté de plus grandes richesses que les autres; et quand il aura fait l’inventaire de ses richesses, il entrainera tout le monde contre le royaume des Grecs. Dans le premier livre d’Esdras, au chapitre 4, il est fait mention de Cyrus, qui ordonna que le temple soit reconstruit. Ensuite, au chapitre 6, on nous présente un autre Artaxerxes, dont on retrouve le nom au livre 2 d’Esdras, chapitre 2. Pourquoi Daniel, après Xerxes, passet-t-il immédiatement à Alexandre le grand ? La raison en est, comme l’écrit saint Jérôme, que, en ce lieu, Daniel ne se proposait pas de raconter l’histoire des rois, mais de prédire les changements de règne. Il énuméra donc les rois de Perse jusqu’à Xerxes, qui fit la guerre aux Grecs, pour nous faire comprendre que ce fut là l’occasion qui lança les Grecs contre les Perses, qui furent défaits par Alexandre le grand.
L’autre argument tiré du nombre des pontifes, Bède le vénérable l’a mis en pièces dans son livre 3 d’Esdras, chap. 32, où il enseigne que Néhémie a présenté la généalogie du pontife Josué jusqu’à Jadd, c’est-à-dire jusqu’à son enfance, comme nous le voyons dans le livre 2 d’Esdras, dernier chapitre. Au temps de Néhémie, le pontife suprême était Éliasib, neveu de Josué, bisaïeul de Jadde, qui, au temps d’Alexandre, était un grand prêtre déjà âgé. Entre la fin du règne d’Artaxerses aux longues mains, dont Néhémie était l’échanson, et le début du règne d’Alexandre, il y a quatre-vingt-quinze ans. Il se pourrait donc fort bien que le Jadde qui était âgé au temps d’Alexandre, ait été un enfant au temps de Néhémie.
D’autres veulent que le mari d’Esther ait été Darius Hystapis qui succéda à Cambyse. C’est ce que pense Jean Carion dans sa chronique, et le bénédictin Jean dans ses annotations marginales au livre d’Esther. Et bien que cette opinion semble mieux fondée que les deux précédentes, il me semble à moi qu’on doive rejeter les arguments qu’on apporte pour sa défense. Ils pensent que Darius Hyspasis est notre Assuérus d’abord parce qu’il eut deux femmes, Atossam et Artystonam, et ensuite parce qu’il demeurait dans la ville de Suze. Deux choses qu’on retrouve chez Assuérus dans le livre d’Esther. Mais Hérodote au livre 3 enseigne que les épouses d’Assuérus, Atossam et Artystonam furent toutes deux filles de Cyrus. Ce qui ne convient certainement pas à notre Esther. Avoir demeuré à Suze n’est pas quelque chose de propre à Darius, puisque c’est là que, au témoignage de Strabon, résidaient les rois de Perse.
Une autre opinion très célèbre voudrait que Artaxerxes le Mnémon ait été le mari d’Esther. C’est ce qu’enseigne Eusèbe dans sa chronique, que Bède le vénérable (dans son livre des six états) et beaucoup d’autres auteurs suivent. Mais contre cette opinion se présentent deux arguments qui ne sont pas d’une mince importance. D’abord, Joseph écrit dans le premier livre contre Appion que le canon des livres sacrés des Juifs ne possède pas ces livres qui ont été écrits après l’époque d’Artaxerxes aux longues mains. Car c’est Esdras qui a composé le canon des Écritures, dont la vie ne s’étend pas au-delà de l’époque des Longues mains. Or, le livre d’Esther a toujours été dans le canon des Hébreux, comme nous l’explique Joseph dans le livre 11 des antiquités, et dans son premier livre contre Appion. L’histoire de ce livre ne se rapporte donc pas au temps de Mnemon.
De plus, Plutarque a écrit avec beaucoup de soin la vie d’Artarxerces Mnemon, dans laquelle on ne trouve rien de ce qui est raconté dans Esther, mais plutôt le contraire. Plutarque raconte, en effet, qu’Artaxerxes Mnemon eut deux épouses Statiram et Atossam. Aucune d’entre elles ne peut être Vasthi ou Esther, qui sont les femmes de notre Assuérus, car Vasthi fut répudiée (Esther 1). Statira a été tuée empoisonnée quand elle était encore reine, à la plus grande douleur du roi. Atossa, elle, ne fut jamais répudiée, mais vécut avec Artaxerces jusqu’à sa mort. Or, Esther était juive de race, et s’était mariée avec Assuérus la septième année de son règne (Esther 2). Mais Atossa n’était pas une juive, mais une perse, et la fille d’Artaxerses lui-même. Mais Statira ne fut pas prise pour épouse la septième année du règne, mais Artaxerces l’épousa avant de régner.
Il reste donc une dernière opinion, et à mon jugement, la plus probable, celle de Joseph dans son livre 11, chap 6, et de Sulpice, dans le livre 2 de son histoire sacrée, et de beaucoup d’autres dont parle Eusèbe dans sa chronique, sans les nommer. Assuérus, le mari d’Esther, ne peut être nul autre que Artaxerxes aux mains longues. Voilà quelle est notre opinion, à nous aussi. Parce que les arguments dont nous nous sommes servis pour réfuter les autres positions n’ont aucune force dans ce cas-ci, et parce qu’est très grande l’autorité de Joseph, juif, prêtre et un grand connaisseur des choses hébraïques. Il est vraisemblable que Néhémie l’hébreu ait pu être l’échanson d’un tel roi, et que la reine Esther ait été une juive, et que le préfet du palais Mardochée ait aussi été un Juif.
Mais, dira-t-on, si Mardochée a été, avec le roi Joachim, transporté de Jérusalem à Babylone, comment a-t-il pu vivre jusqu’aux temps d’Artaxerxes aux longues mains ? Je réponds que ce n’est tout à fait incroyable. Du début de la captivité jusqu’à Artaxerxes aux longues mains, on compte 165 ans. Il n’est pas incroyable qu’à cette époque Mardochée ait atteint 165 ans quand, peut de temps après, un Paul l’ermite a vécu 115 ans, au témoignage de saint Jérôme. J’ai moi-même vu un vieillard de 105 ans qui était si robuste et si vigoureux qu’il laissait présager qu’il pourrait vivre encore longtemps. (Saint Romuald vécut 120 ans,-- note du traducteur).
De plus, on peut quand même penser que l’Écriture a raison de dire qu’il fut déporté avec le roi Joachim, même s’il n’était pas encore né alors. Il a pu quand même être transféré dans ses parents, si non en lui-même, ou dans ses ancêtres, comme on dit de Zorobabel et de Josué qu’ils sont retournés de la captivité à Jérusalem (2, Esdras 7), bien que Zorobabel fut né dans la captivité elle-même (Matt. 1). Et c’est vraisemblablement ce qui est arrivé à Josué fils de Josédech. Dans la Genèse (46) et dans le Deutéronome (10), nous lisons que sont entrés en Égypte avec Jacob soixante-dix personnes, dans le nombre duquel on fait entrer les deux fils de Joseph qui étaient nés en Égypte. On ne peut trouver d’autre raison qui permette de dire qu’ils sont entrés en Égypte que le fait d’être entrés avec Joseph qui les portait alors en lui.