Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 333)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au troisième texte qui vient de l’homélie 39 sur la même épitre, la réponse est vite trouvée, si nous faisons deux réflexions préalables.   La première.  Le saint se proposait, dans ce passage, de démontrer que les paroles de l’apôtre (tous meurent en Adam) ne portaient pas sur la mort du corps, mais sur celle de l’âme.  Ce qui est tout à fait vrai, et on peut s’en rendre compte par le fait que, dans tout le paragraphe, il avait  traité de la résurrection des corps.  La deuxième.  Les paroles de saint Jean Chrysostome (maintenant, tous, en Adam, sont morts de la mort du péché) ne doivent pas s’appliquer à la mort de n’importe quel être vivant, mais de la mort éternelle,  à la chute irréparable dans le péché.

Ce qui peut se comprendre  par le contraire.  Car, quand il dit que tous ne sont pas vivifiés par le Christ, quant à la vie de l’âme, il ne parle pas de la vie de n’importe laquelle âme,  mais de la vie parfaite qui est obtenue par la gloire éternelle.  Car, il prouve que tous ne sont pas vivifiés par le Christ dans la vie de l’âme,  car plusieurs doivent être conduits à la géhenne.   Cette raison ne prouverait rien s’il parlait de la vie de l’âme par la grâce, puisque, parmi ceux qui ont eu la vie de l’âme par la grâce,  plusieurs doivent être  jetés dans la géhenne.

Si on tient compte de ces deux remarques, il ne restera plus de difficulté dans les paroles du grand orateur.  Car, le saint docteur ne nie pas que tous sont morts en Adam par une mort quelconque,  due au péché, mais par une mort  irréparable et éternelle .  Ce qui est tout à fait vrai, comme nous l’avons dit.   Au quatrième texte tiré de l’homélie 24, sur l’épitre aux Éphésiens, je réponds qu’il ne parle que de ceux qui étaient déjà baptisés, comme il appert clairement de ces paroles : « Ce qui se fait après le lavage de la régénération  peut aussi corrompre l’âme.»  Donc, ceux qui sont baptisés  ont encore un corps corruptible, car le baptême n’enlève pas la nécessité de mourir qui vient du premier péché.  Et voilà pourquoi l’apôtre  dit dans Romains 8 : «Nous attendons la rédemption de notre corps.»  Cependant, ils ont une âme incorruptible, c’est-à-dire,  qui n’est pas nécessairement corrompue par la mort du péché, mais  qui peut ne jamais être corrompue, si les hommes baptisés veulent conserver  avec soin la grâce qu’ils ont reçue dans le baptême.

Au cinquième texte tiré de l’homélie à des néophytes, saint Augustin a répondu autrefois  en expliquant que le saint n’avait pas dit que les enfants n’avaient pas été pollués par un péché qui pouvait provenir du péché originel, mais qu’il n’avaient pas de péchés, donc, évidemment, des péchés actuels.  Car les mots grecs de saint Jean sont les suivants : Aia touto kai ta pedia baptizomen,  kaitoi amartèmata  ouk  ekonta.   Mais, tu diras que saint Jean Chrysostome voulait démontrer  que le baptême n’avait pas été institué pour la seule rémission des péchés,  et qu’il  pensait avoir suffisamment démontré cela par l’exemple des enfants qui sont baptisés dans l’église, sans avoir de péchés actuels.  Or, cette raison n’aurait de valeur que  si les enfants  naissaient sans être marqués par le péché originel.

Je réponds que ceux contre lesquels il prêche, estimaient  que, par le baptême, la grâce et les dons du Saint-Esprit n’étaient pas infusés, les âmes n’étaient ni purifiées ni ornées, mais que seuls les péchés étaient remis, par une certaine donation extrinsèque, comme, entre les hommes, sont remises les offenses,  et les cœurs sont réconciliés.   Cette sentence le saint orateur la réfute avec raison par l’exemple des petits, car le péché originel n’est pas tant une offense qu’une tache.  Car, les petits n’ont rien fait de leur volonté propre qui soit de nature à offenser Dieu.  Mais on dit qu’ils ont un péché parce qu’ils ne possèdent pas la sainteté,  et ont une âme souillée, qui est habituellement détournée de Dieu, comme nous le démontrerons dans la dispute suivante.   Les enfants ont donc besoin d’un baptême  non pas tant pour que les péchés leur soient remis par le pardon des offenses, mais pour que toute tache de péché soit effacée en eux,  pour qu’ils reçoivent la grâce et les dons,  par lesquels ils sont purgés, ornés et justifiés,  et qui, de serviteurs de satan, les font devenir fils de Dieu.

Le cinquième texte pourrait avoir été tiré de Théodoret.   Car, expliquant le chapitre 5 de l’épitre aux Romains,  il semble vouloir que le péché d’Adam ne soit pas transmis à ses descendants, si ce n’est en tant qu’occasion.  Voici ce qu’il dit : « Quand Dieu eut formé Adam, et l’eut orné de la raison,  il lui a donné un précepte pour mettre à l’épreuve sa raison.  Ayant été trompé, il transgressa le commandement,  et quand,  par le décret de mort, il devint exposé à la mort, il engendra ainsi Caïn et Abel,  et les autres.  Tous ceux-là, en tant qu’engendrés de lui, avaient une nature mortelle.  Une nature de ce genre avait besoin de beaucoup de choses, de nourriture, de breuvage, de vêtements, de maison,  et de toutes sortes d’arts, dont l’usage incite souvent à la tiédeur.  La tiédeur  engendre facilement le péché.  L’apôtre divin dit donc  que quand Adam pécha,  et devint mortel à cause du péché, l’un et l’autre parvint au genre humain, c’est-à-dire, le péché et la mort.   Car,  la mort est passée en tous, dans la mesure où tous ont péché.  Car, ce n’est pas à cause du péché du premier homme, mais c’est à cause de son propre péché que chacun reçoit le décret de mort.»  Theodoret a cette même sentence, dans son explication du psaume 50, quand il commente le verset suivant : «Voici que j’ai été conçu dans les iniquités.»

De nouveau, dans l’épitomé des décrets divins (au chapitre 12, qui est celui de l’incarnation du Sauveur),  il dit, en expliquant  ce verset du ch 5 de l’épitre aux Romains : comme par la désobéissance de l’un, beaucoup ont été constitués pécheurs : «  Il est tout à fait nécessaire ce «nombreux»  qu’il a mis dans l’un et l’autre.  Car, quand Adam a péché, et que plusieurs ont transgressé les lois divines, quelques-uns sont demeurés dans les décrets de la nature,  et se sont souciés de la vertu,  comme Abel, Hénoc, Noé,  les patriarches et les prophètes, et d’autres en grand nombre non seulement chez les hébreux, mais aussi chez les autres peuples.»

Du reste, bien que, parfois, Theodoret  ait commenté certains textes de l’écriture  comme avaient coutume de le faire les pélagiens, il ne s’est pas pour autant éloigné des pères catholiques  au sujet du péché d’origine. Car,  (dans le même chapitre 12 des décrets divins), il dit : «Quand un pécha, le décret de justice livra le genre humain à la mort.  Quand tous les hommes furent sous la malédiction,  et empêtrés dans les lacets du péché, la miséricorde divine donna le salut à tous par la justice de l’un.»  Tu vois dans cette phrase une affirmation nette du péché d’origine.  Il déclare, en effet, que  quand Adam pécha, tous les hommes ont été empêtrés dans les filets du péché, et ont été livrés à la malédiction et à la mort.

Et de nouveau, dans le même chapitre, il dit : « Quand un pécha, tous ont été condamnés.  Maintenant, quand tous pèchent, à tous ceux qui le veulent, le salut est proposé par la foi.  Comme s’il montrait  que la justice d’un juste était le médicament salutaire du péché commun.  Il montre que, par lui, fut aussi abolie la dissolution de la mort.»  Que pouvait-il dire du plus clair,  que le péché d’Adam était un péché commun à tous,  et que, quand un pèche, tous sont condamnés ?   Il ajoute, au même endroit :  «  Nous sommes conservés non par la loi, mais en obtenant la justice par la miséricorde divine.  Car, nous avons tous perpétré  le péché.  Car, si quand un a péché, le genre humaine a été condamné, la justice voulait que ceux qui étaient sous le péché subissent le supplice.»

Expliquons brièvement ce qu’on nous oppose.   Le premier témoignage tiré  de son commentaire de l’épitre aux Romains  (chapitre 5).  Quand Theodoret indiquait que le péché du premier homme était parvenu occasionnellement à ses descendants, il parlait surement du péché actuel, qui est commis avec la volonté propre.  Bien qu’il dise que c’est à l’occasion du premier péché d’Adam  que ses descendants sont tombés dans une grande diversité de péchés,  il ne  nie pas pour autant le péché originel,  mais l’affirme plutôt.  Car, il dit que le péché du premier homme a ouvert une voie à nos péchés actuels,  car notre nature corrompue et viciée, c’est de lui que nous la tenons.

C’est ce qu’il a expliqué encore un peu plus clairement quand il a ajouté que le péché et la mort  nous était parvenus d’Adam,  et que ce n’est pas à cause du péché du premier homme, mais à cause de son propre péché, que chacun reçoit le décret de mort.  Voici ce qu’est  le sens de cette phrase.   Chacun de nous est sujet à la sentence de mort,  non à cause du péché qui fut en Adam,  mais à cause de celui qui est dérivé d’Adam, qui est présent dans chacun de nous.   Dans ce passage, c’est du péché originel que parle Theodoret, non du péché actuel. On en est certain  parce que, d’après cette sentence de Theodoret,  nos péchés actuels ne précèdent pas le décret de mort,  mais le suivent.  Voilà pourquoi nous péchons en acte parce que nous naissons  sujets à la nécessité de la mort  et  à diverses passions.

Donc, quand il dit  qu’il reçoit le décret de mort à cause de son propre péché,  il faut nécessairement l’entendre du péché originel  qui est vraiment pour nous cause de mort ou de mortalité,  alors que, au contraire, les péchés actuels ne sont pas des causes, mais des effets de cette mortalité.  En ce qui a trait à l’autre témoignage,  tiré de l’épitomé des décrets divins, où il commentait cette phrase de saint Paul (comme par la désobéissance d’un seul),  il a pu l’appliquer aux péchés actuels  qui entrèrent dans le monde à l’occasion du premier péché,  alors qu’il aurait pu plus justement l’appliquer au péché originel.  Cependant, dans le même épitomé,   il a livré la doctrine orthodoxe sur le péché originel par des témoignages très clairs.

CHAPITRE 10

On réfute des arguments tirés de la raison

La première objection.  Pour les non croyants, la justice du Christ n’est d’aucun profit.  On peut donc dire aussi que le péché d’ Adam ne nuit en rien aux non pécheurs.  Or, les enfants ne pèchent pas, comme le dit l’apôtre (Romains 9), donc le péché d’Adam ne nuit nullement aux enfants.  Saint Augustin répond (dans son livre 3 sur les mérites et la rémission des péchés),  que la justice du Christ n’est d’aucun profit pour ceux  qui ne croient en aucune façon, c’est-à-dire par leur propre volonté ou par la volonté d’un autre;  et, que de la même façon  le péché d’Adam n’est pas absent de ceux qui n’ont péché en aucune façon, c’est-à-dire, ni par leur volonté  ni par une volonté étrangère.  Or, les enfants ne font ou n’ont jamais fait de péché  par leur volonté propre, mais ils ont péché par une volonté étrangère,  quand pécha celui  en qui tous en péché, comme le même apôtre l’atteste aux Romains V.

La deuxième objection.  Quand Dieu remet les péchés qui sont propres à une personne, il n’est pas crédible que Dieu lui impute des péchés étrangers.  Le même saint Augustin répond  (dans le même livre, chapitre 8),  que Dieu remet aux régénérés non seulement les péchés qui leur sont propres, et qui n’ont pas été engendrés dans la chair, mais aussi  ceux qui, même s’ils sont dits étrangers, parce qu’ils ont été commis par une volonté étrangère, peuvent aussi être dits propres, parce qu’ils sont présents en ceux à qui on les impute.  Ainsi, le péché originel peut être à bon droit appelé étranger et propre à chacun, comme nous l’avons écrit  plus d’une fois plus haut.

La troisième objection. Il appartient à la nature d’un vrai péché qu’il soit volontaire. Or, pour les bébés, le péché d’origine n’est pas un péché volontaire, puisqu’il a été commis par une autre volonté que la sienne. Le péché d’origine n’est donc pas, pour les enfants, un vrai péché.  Je réponds que le péché peut être considéré de deux façons.  Si une action mauvaise est appelée péché, la tache et la culpabilité qui résident dans l’âme du pécheur sont aussi appelées péché.  Or, le volontaire a trait  en soi à une action mauvaise. M ais à la tache et à la culpabilité, il ne se rapporte qu’en raison de la cause, volontaire ou pas,  qui a accompli une mauvaise action  par une volonté libre, et qui a contracté une tache et une culpabilité en péchant.  Donc, dans les enfants, nous ne plaçons pas l’action mauvaise, mais seulement la tache et la culpabilité,  et, à cause de cela, la volonté propre n’est pas requise pour que les enfants héritent du péché originel de leurs parents, mais la volonté étrangère suffit.

Voilà pourquoi saint Augustin  enseigne en plusieurs endroits que quand Adam commit le premier péché, il représentait en personne ou personnifiait tout le genre humain, et que le précepte du fruit interdit obligeait non seulement Adam mais tous ceux qui étaient dans ses lombes.  Car, comme la grâce accordée au premier homme appartenait à tous ses descendants, de la même façon la transgression de ce précepte appartenait aussi à tous ses descendants. «Voilà pourquoi (dit saint Augustin, livre 3  sur les mérites et la rémission des péchés, chapitre 7), on n’a pas le droit de nier que la péché d’Adam a nui même aux non pécheurs, puisque l’Écriture dit : en qui tous ont péché.  On ne dit pas non plus que ce sont des péchés d’étrangers, comme s’ils n’appartenaient en aucune façon aux petits, car  en Adam, tous ont péché  quand tous furent encore un dans cette nature dans laquelle ils pouvaient engendrer tous les êtres humains.   Mais ils sont dits étrangers car ils ne vivaient pas encore une vie propre,  et la vie d’un seul homme contenait  tout ce qui était dans la propagation future.»

Si Dieu meut chacun,  pourquoi  a-t-il voulu  que le péché d’Adam soit  imputé aux générations futures de façon à ce que tous aient commis le même péché,  nous répondrons avec saint Augustin  (dans son livre contre Julien, chapitre 3), et avec saint Bernard (dans son sermon 1 sur le dimanche 1 après l’octave de l’épiphanie), que ce jugement de Dieu est juste, mais occulte.  Voici ce que dit saint Bernard : « La faute d’Adam est la nôtre, parce que, même si c’est dans un autre, c’est nous qui avons péché. Et la condamnation de Dieu qui nous est  imputée,  est juste, même si elle est occulte.»  Ajoutons que le péché originel, même s’il est volontaire pour nous dans la mesure où quand Adam pécha il agissait au nom ou dans la personne de toute la nature humaine,  c’est, de tous les péchés, le moins volontaire,  et, en tant que volontaire, moins grave que n’importe lequel péché véniel, même s’il est très grave en raison de la malice, puisqu’il prive l’homme de la grâce de Dieu, et de la félicité éternelle.  Voir saint Thomas  (3 par quest 1, art 4, et dans la sentence 2,  dist 33,  quest, art 1, à 2,  et sur le mal, quest 5, art 1, réponse à 9.)

Quatrième objection.  Si les parents transmettent le péché originel par la génération, il semblerait que le mariage est une chose mauvaise,  qu’il serait même une cause de péché. Saint Augustin répond à cet argument en deux livres intitulés les noces et la concupiscence.  Un résumé de sa réponse se formule comme suit.  C’est par accident que les enfants naissent avec un péché.  Cela ne vient pas du mariage lui-même.  Car, les enfants ne naissent pas avec le péché parce qu’ils naissent de l’union de l’homme et de la femme, car cette union aurait existé aussi dans l’état d’innocence, et les enfants seraient nés sans péché.  Mais parce qu’il est arrivé à la nature, qui est propagée par le mariage, d’être viciée et corrompue par le premier parent.  Voilà pourquoi quand ils engendrent des enfants, les époux propagent la nature viciée et corrompue.  Mais la faute de cette corruption ne dépend pas d’eux, mais du premier homme.

Cinquième objection.   Julien disait autrefois (au temps de saint Augustin)  que «ne pèche ni celui qui nait, ni celui qui engendre, ni celui qui crée.  Par quel fissure imagines-tu l’entrée d’un péché  quand l’innocente bénéficie de tant de secours ?»  Saint Augustin a répondu (dans son livre 2 sur les noces et sur la concupiscence, chapitre 28) : «  Pourquoi cherches-tu une fissure cachée quand tu as une porte grande ouverte ?  Par un seul homme, dit l’apôtre, le péché est entré dans ce monde.»  Et dans le même livre, chapitre 26, il écrit : «Le péché volontaire du premier homme est la cause du péché originel.»  Donc,de l’argument de Julien, on pouvait nier la conclusion. Parce que ni le père qui engendre, ni le fils qui nait,  ni le Dieu qui crée ne sont  la cause du péché originel, on ne peut pas en conclure que ce péché n’a aucune cause, puisque l’apôtre dit que par un seul homme, le péché est entré dans ce monde.

La sixième objection.  Il arrive souvent que celui qui engendre soit pur de tout péché.  Comment donc peut-il transmettre au fils un péché qu’il n’a pas ?   Saint Augustin répond (dans le livre 2 des mérites et de la rémission des péchés, chapitres 25, 26, 27 et ailleurs) que l’homme justifié et régénéré dans le Christ n’engendre pas une progéniture charnelle selon qu’il est régénéré, c’est-à-dire, selon l’Esprit, mais selon de qu’il a de vétuste, c’est-à-dire, selon la chair.  Et (dans  6 contre Julien, chapitres 2 et 4), il donne pour exemple l’olivier sauvage, qui devient un olivier quand il est  inséré dans un olivier.  Et cependant, l’olivier n’est pas né de sa semence à lui, mais de l’olivier sauvage.  On peut trouver un autre exemple dans les Juifs circoncis.   Tout circoncis qu’ils soient, ils engendrent des fils incirconcis.

On pourrait donner une autre réponse. L’homme engendre un semblable à lui, selon l’espèce,  mais non en tan qu’individu.  C’est-à-dire qu’il communique a son fils tout ce qu’il y a de commun à la nature humaine, mais non ce qui distingue une personne d’une autre.  Même si le père transmet parfois quelques traits particuliers à son fils, cela n’est nullement nécessaire,  et n’arrive pas toujours.  (Que dire des fils des grands hommes ? )   Donc, quand l’homme justifié engendre  un fils, il ne lui communique pas sa justice qui est un accident personnel, mais sa nature,  telle qu’elle est en lui après le péché d’Adam.  Or, elle est viciée et corrompue.

Septième objection.  Si le péché d’origine était transmis par la génération, il serait certainement un vice naturel.   Ce qui est d’une grande absurdité, parce qu’il faudrait l’attribuer à Dieu, l’auteur de la nature, et parce que ce qui est naturel ne peut pas être un péché,  et aussi parce qu’il faudrait désespérer d’être jamais libéré du péché.  Je réponds que, d’une certaine façon, le péché d’origine peut être dit naturel, selon saint Paul (Éphésiens 2) : nous étions par nature, des fils de la colère.   Car il vient de la naissance,  et est plus un vice de la nature que de la personne, comme nous l’avons dit plus haut.  Il n’est cependant pas naturel, comme s’il était une partie de la nature,  ou comme s’il procédait de la nature.  Car, il est une privation et un défaut, qui a émané non de la nature, mais de la libre volonté du premier homme.

Il s’ensuit d’abord,  que la cause propre du péché ne doit pas être référée à Dieu, mais à Adam.  Il s’ensuit aussi qu’on peut dire qu’il est un péché au sens propre.  Car, les vices naturels ne peuvent pas être appelés des péchés proprement dits, parce qu’ils ne sont pas  en lien avec le libre arbitre,  comme, par exemple, la cécité ou la surdité, ou une monstruosité quelconque contractée à la naissance.  Il s’ensuit, enfin, qu’il ne faut  pas désespérer  de la libération de ce péché.  Car, pour que cette maladie soit guérie, il ne faut pas détruire la nature, mais la parachever,  ce que peut facilement faire le Médecin céleste qui vient chercher et sauver ce qui périssait.  Voilà pourquoi saint Augustin (livre 2, chapitre 4 contre Julien), écrit : « On ne doit pas désespérer de la perfection de la justice par la grâce de celui qui peut changer et guérir une nature viciée à l’origine.»

Huitième objection. On définit le péché par «ce qui est défini, dit, fait ou pensé contre la loi éternelle.  Or, les enfants ne peuvent rien dire, rien faire, rien penser contre la loi de Dieu.  Je réponds que, par ces mots, est défini le péché en tant qu’acte, non en tant que tache ou faute qui demeurent quand l’acte est passé.  Or, nous ne disons pas que dans les enfants demeure l’acte du péché, mais la tache et la faute.

Neuvième objection.  Si les hommes naissent mauvais, et soumis au pouvoir du démon,   le démon semblerait être leur créateur.  Car, ce n’est pas Dieu qui serait le créateur de ceux qui sont soumis au pouvoir du démon.  Je réponds  que  le fait que les hommes naissent mauvais  et soumis au pouvoir du diable,  n’a pas sa cause dans l’Auteur de la nature, mais dans le corrupteur de la nature.   Car, au début, Dieu créa la nature bonne, et il  propage maintenant ce qui est bon en elle.  Le vice lui est donc survenu du péché du premier homme, et c’est le vice qui soumet la nature à l’esprit impur. «Nous disons, nous, dit saint Augustin (dans le livre 2, chapitre 2 contre Julien) que ce n’est pas le diable qui est le créateur des hommes, mais  le Dieu véritable et  vraiment bon, qui opère  infailliblement le pur de l’impur, même si aucun homme ne nait pur, et si tout homme est forcé d’être sous le pouvoir de l’esprit immonde  tant qu’il n’a pas été purifié par l’Esprit Saint.

Dixième objection.   Le péché n’a pas son siège dans la chair, mais dans l’âme.  Mais l’âme n’est pas transmise par Adam, ou si elle l’est, ce n’est pas par la propagation, mais par l’imitation.  Cet argument a toujours paru à sain Augustin très difficile, et pratiquement insoluble.  Et c’est pour cette raison qu’il n’a jamais pu se persuader que les âmes étaient crées par Dieu à partir de rien , et non transmises par les parents.  Et comme, en ce siècle, ne font pas défaut ceux qui se déclarent être les héritiers de la pensée de saint Augustin,  nous avons décidé, dans le prochain chapitre, d’expliquer la question de l’origine de l’âme,  et de la façon dont le péché est transmis, et  de répondre aussi à l’objection qui nous est faite.

CHAPITRE 11 (ONZE)

On explique la question de l’origine de l’âme

Sur l’origine de l’âme, il y a toujours eu un grand débat.  Chez les philosophes païens, d’abord, et ensuite, chez les théologiens chrétiens.    Car, c’est de l’erreur des stoïques qu’est née l’erreur de Manès et de Priscillien.   De  l’erreur de Platon est née l’erreur d’Origène.  De l’erreur d’Aristote, ou de sa sentence mal comprise, est née l’erreur d’Apollinaire.  Ce qui a permis à Tertullien  (dans son livre contre Hermogène), d’appeler à bon droit, les philosophes les patriarches des hérétiques.

Il y eut, en tout, six opinions sur l’origine de l’âme. Nous les décrirons chacune en particulier, et nous dirons ce qu’il faut en penser.

La première sentence.  Les âmes humaines sont des particules de la substance de Dieu.  Elles ne sont donc ni  créées  par Dieu au sens strict, ni  transmises par les parents, mais insufflées par Dieu indiciblement.   C’est cette erreur stoïque que fut le premier à défendre le Juif Philo dans son livre.  Le suivirent ensuite les gnostiques, les manichéens, les priscillianistes, (comme saint Augustin le rapporte dans son livre sur les hérésies, chapitres 6, 46 et 70.)  Cette sentence est immédiatement convaincue d’hérésie, puisque la substance divine est immuable et inviolable. Malachie 3 : «Je suis Dieu, et je ne change pas.»  Jacques 1 : «En qui n’est aucun changement, ni l’ombre d’une vicissitude.»  Psaume  C 1. 1 : « Tu es le même, et tes années ne feront pas défaut.»  Or, l’âme humaine est changeante et convertible,  puisque de bonne, elle peut devenir mauvaise, par le péché.  Voilà pourquoi c’est à bon droit qu’a été condamnée cette hérésie dans le premier concile de Bracarensis, (chapitre 5),  et par sains Léon (dans sa lettre à Turbius, chapitre 5).

Les adversaires nous objectaient les paroles de la Genèse : «Il souffla dans sa face un souffle de vie.»  Mais on peut facilement leur répondre  que, par ces paroles, nous entendons qu’un souffle (esprit) humain a été produit par Dieu, car inspirer, insuffler, signifie donner à quelqu’un un souffle (esprit).  Mais on ne  peut pas nécessairement en déduire  que la substance de Dieu est l’esprit de l’homme.  Car, Dieu peut produire un esprit de trois manières.  D’une première manière, à partir de sa propre substance, comme il produit le Saint-Esprit. D’une autre manière, à partir de rien, comme il a produit les esprits angéliques.  D’une troisième manière, à partir d’une matière créée, comme il a produit et produit les âmes des bêtes, que l’Ecclésiastique, chapitre 3, appelle des esprits.  Or, les seuls mots : il insuffla le souffle de vie, ne peuvent pas, par eux-mêmes, nous faire comprendre de laquelle de ces trois manières Dieu a produit un esprit.  Cependant, si nous ajoutons que l’âme humaine n’a pas pu être produite à partir de la substance de Dieu, parce qu’elle est changeante, ni de la matière créée, parce qu’elle n’est pas matérielle, il reste qu’elle est produite à partir du rien.

La deuxième sentence.  Les âmes humaines ont été créées par Dieu, et à partir de rien, mais elles ont toutes été créées ensemble et  avec les anges.  Puis, s’étant lassées des biens spirituels, dont elles jouissaient dans le ciel, elles ont commencé à aimer les choses terrestres, et elles ont été, à cause de cela, précipitées par Dieu dans des corps, comme dans des prisons.  Cette erreur platonicienne qu’avait embrassée Origène, (dans son livre 1 peri arkôn, les principes, et dans d’autres de ses œuvres)  fut condamnée par le concile  1 de Bracarensis au chapitre 6, et par saint Léon dans son  épitre à Turbius, chapitre 10.  Cette erreur avait été réprouvée auparavant par des saints pères, comme Épiphane (dans son épitre à Jean de Jérusalem, saint Jérôme (dans son épitre à Pammachiius contre le même Jean),  Théophile d’Alexandrie (dans son livre 1 sur pâques), saint Augustin (dans son épitre 28 à saint Jérôme) et surtout Cyrille d’Alexandrie, (livre 1 sur saint Jean, chapitre 9) où il combat cette erreur par vingt-trois arguments.  Nous nous contenteront des principales raisons.

La première raison.  Si les âmes avaient été précipitées du haut du ciel, dans les corps, comme dans des prisons, il s’ensuivrait un grand nombre d’absurdités. Tout d’abord, c’est fort imprudemment qu’au temps du déluge, Dieu a tué tous les scélérats,  et a conservé le juste Noé. Et ce n’est pas avec moins d’imprudence qu’il a perdu les sodomites,  et qu’il a sauvé Lot de l’incendie. Car, cela n’était rien d’autre que libérer de leurs chaînes les réprouvés, et  retenir les justes dans leurs chaines.  Ensuite,  il faudrait rendre de grandes actions de grâce au diable qui nous a procuré la mort, c’est-à-dire qui a ouvert la porte de la prison, et a renvoyé dans une prison perpétuelle la résurrection que le Christ nous avait acquise.  De plus, ces bénédictions : « Croissez et multipliez-vous, Genèse 1 et 9 : « Je t’ai constitué père d’un grand nombre de nations, et je te ferai croître immensément. Genèse 17 : « Dieu ajoutera à ce nombre plusieurs milliers.» n’étaient pas des bénédictions, mais des malédictions.  Que serait-ce d’autre, en effet, multiplier les hommes que remplir des prisons ?

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