Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 332)
L’apôtre a donc une bonne raison de dire que plusieurs sont constitués pécheurs par Adam, et plusieurs sont constitués justes par le Christ, parce que tous ceux qui naissent d’Adam sont pécheurs, et même s’ils sont nombreux, ils ne sont pas tous les êtres humains, car, Ève est un être humain, mais n’a pas été constituée injuste par Adam, et le Christ est un homme, mais n’a pas été constitué pécheur par Adam. Et, semblablement, tous ceux qui renaissent dans le Christ, sont constitués justes, et même s’ils sont nombreux, ils ne représentent pas tous les être humains, car, tous ne renaissent pas dans le Christ.
Ensuite, l’Écriture emploie ces deux mots l’un pour l’autre. Car, il dit : «Comme par le délit d’un seul la condamnation a été portée sur tous les hommes, et par la justice d’un seul la justification de la vie pour tous les hommes. Car, par la désobéissance d’un seul homme, beaucoup sont constitués pécheurs, de même, par l’obéissance d’un seul, plusieurs sont constitués justes.» Quand il dit tous, il veut dire qu’il n’y a personne venant d’Adam qui ne soit pécheur, et personne venant du Christ qui ne soit juste. Et semblablement, personne n’est pécheur sans venir d’Adam, et personne n’est juste sans le tenir du Christ. Quand il dit plusieurs il signifie ceux qu’il a nommés tous, qui ne le sont pas absolument parlant, mais simplement nombreux.
On peut trouver un passage semblable au chapitre 8 de la Genèse : « Je l’ai établi père de beaucoup de nations.» Et, au chapitre 22 : « Dans ta semence, seront bénies toutes les nations.» Nous voyons là que les fils qui sont promis à Abraham sont tantôt dits nombreux, tantôt tous. Car, tous sont fils d’Abraham, dans un certain sens, et plusieurs seulement, dans un autre sens.
Quelqu’un dira peut-être : si tous ceux qui naissent d’Adam contractent le péché originel, pourquoi l’apôtre écrit-il dans le même chapitre : « La grâce de Dieu par le Christ a abondé en un plus grand nombre que le péché n’a abondé par Adam.» Je réponds que ce mot plusieurs ne signifie pas une comparaison, dans ce passage, mais une équivalence de mots : plusieurs, beaucoup. Car, dans le texte grec, on n’a pas pleionas, mais pollus. Le sens est donc que la grâce de Dieu par le Christ n’a pas été réduite à un, ou à deux, mais qu’elle a abondé en plusieurs, comme le péché n’a pas infecté seulement Adam et ses fils, mais plusieurs autres. Et aussi : abonder en plusieurs convient beaucoup plus à la grâce qu’au péché, puisque la grâce est plus puissante et plus efficace.
Le troisième témoignage est tiré de ce texte de l’apôtre : par un seul homme le péché est entré dans ce monde. Car, si le péché était entré dans le monde par la génération, l’apôtre n’aurait pas dit par un homme, mais par deux humains. Car, la génération requiert deux personnes. L’auteur de l’hypognostique (livre 2) répond qu’on a parlé ainsi parce que l’homme et la femme, unis par le mariage, ne sont pas deux, mais une seule chair, comme le Seigneur le dit en Matthieu (19). Le même auteur ajoute que, pour satisfaire aux curieux pélagiens, l’Écriture a dit l’un et l’autre : par un et par une. Car, dans Romains 5, elle dit : par un seul homme, et dans Ecclésiastique 19, elle dit : « C’est de la femme qu’est devenu le commencement du péché. Et c’est par elle que tous nous mourons.»
Nous pouvons ajouter une troisième réponse. L’apôtre a dit : par un seul homme, c’est-à-dire, par Adam, parce que la cause première du péché originel fut Adam, non Ève. Aussi parce que c’est le péché d’Adam qui est transmis par la génération, et non celui d’Ève. Et aussi parce que l’homme est la cause active de la génération, et la femme la cause passive. Voilà pourquoi, si après le péché d’Ève, Adam était demeuré dans son innocence, leurs fils n’auraient pas eu le péché originel, mais ils l’auraient eu si Adam avait péché seul, Ève demeurant innocente.
Le quatrième témoignage ils l’ont pris dans ces paroles de saint Paul à 2 Corinthiens 5 : « Il faut que tous comparaissent devant le tribunal du Christ, pour que chacun présente ce que pendant sa vie dans le corps, il a fait de bien et de mal.» Saint Augustin (dans son livre 6 contre Julien, chapitre 4) répond que les enfants ou devront comparaitre, ou ne devront pas comparaitre devant le tribunal du Christ. Si on dit qu’ils ne comparaitront pas, c’est parce que l’apôtre ne parle que des adultes, et que cette sentence n’appartient pas aux enfants. Mais, ce passage ne prouve pas qu’il n’y ait pas de péché originel dans les enfants. Si les enfants non régénérés doivent comparaitre, ils déclareront ce qu’ils ont accompli par d’autres, le péché d’origine, comme les enfants régénérés déclareront ce qu’ils ont fait par d’autres, le mérite de la foi. Car, comme, quand ils sont baptisés, est profitable aux tout petits, ce qu’ils croient par d’autres, et ils sont donc énumérés par le Christ parmi les fidèles et les justes. Ainsi, il n’est pas étonnant que ceux qui ont perdu la foi et la justice par un autre et soient énumérés par le Christ parmi les injustes et les infidèles, et participent au troupeau de ceux dont parle le précurseur du Seigneur quand il dit : «Celui qui ne croit pas dans le Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. (Jean 3, 2.)»
Le cinquième témoignage est ajouté par Zwingli, (dans son livre sur le baptême, chapitres 3 et 4 aux Romains : « Saint Paul nous dit que la connaissance du péché est née de la loi. Donc, là où la connaissance de la loi est nulle, là ne peut pas être la connaissance du péché. Et où la connaissance du péché n’est vraiment pas, il n’y a pas là de prévarication, et donc aucune condamnation. Saint Paul atteste la même chose dans Romains 4, en disant que là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de transgression. La force de ces témoignages et leur puissance est si grande qu’elle renverse complètement tous les commentaires des théologiens sur le péché originel. Car une maladie ne peut pas nous apporter la damnation qui vient après , quand, après avoir contemplé la loi exposée sous nous yeux, et poussés par la maladie et l’infection qui a corrompu notre nature, nous transgressons la loi.»
Je réponds que, de ces deux textes de l’Écriture, ce n’est pas un syllogisme que Zwingli a tissé, mais un paralogisme. Car de ce témoignage : par la loi la connaissance du péché, (Romains 3), il a déduit que là où il n’y a aucune connaissance de la loi, il n’y a aucune prévarication. Cette conclusion il ne la prouve pas correctement par cet autre témoignage : où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication. (Romains 4). Car l’apôtre n’a pas dit : là où il n’y a pas de connaissance de la loi, il n’y a pas de prévarication, mais : où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication. Ce que l’apôtre dit est tout à fait vrai, car on ne peut pas imaginer une prévarication sans qu’il n’y ait une loi que la prévarication viole. Mais ce que Zwingli dit est faux, car il arrive souvent que, tout en ignorant une loi, quelqu’un prévarique contre elle. D’où les péchés dits d’ignorance, qui peuvent être des péchés mortels si l’ignorance est volontaire, comme est celle de qui il est dit : « Il a pas voulu comprendre afin de bien agir.»
Voilà pourquoi saint Paul a dit aux Romains 2: «Ceux qui ont péché sans loi périront sans loi. Être sans loi, au témoigne de Zwingli, (dans sa déclaration sur le péché d’origine), c’est ignorer la loi. Car, autrement, comme il le dit lui-même, personne n’est sans loi. Il y en a donc qui ignorent la loi, qui pèchent et qui périssent. Alors, est donc faux ce qu’il dit que là où il n’y pas de connaissance de la loi, il n’y a pas de prévarication , et donc pas de damnation.
Zwingli a qu’il a avancé une autre proposition qu’il ne prouve pas : là où n’y a pas de prévarication, il n’y a pas de condamnation. Si Zwingli parlait de la prévarication en général qu’elle soit propre ou commune, on pourrait peut-être admettre cette proposition, même s’il ne l’a prouvé par aucun raisonnement. Mais , il ne pourrait rien en tirer contre le péché originel. Car, les petits qui sont privés de l’usage de la raison, n’ont pas de prévarication propre pour laquelle ils seraient damnés. Mais, ils en ont une qui est commune à tout le genre humain, dont parle l’apôtre quand il dit : en qui tous ont péché (Romains 5), à cause de quoi tout l’univers est condamné de plein droit. De plus, puisque, sans doute possible, Zwingli parle de la prévarication propre, c’est-à-dire, celle qui est commise de par la propre volonté, voilà pourquoi nous soutenons que sa sentence (où il n’y a pas de prévarication, il ne peut pas y avoir de damnation) est fausse , et contraire aux Écritures. Car, le même apôtre dit à Romains 9, qu’ils ne font ni bien ni mal, et qu’ils n’ont donc prévariqué aucune loi de par leur propre volonté. Le même écrit aux Éphésiens 2 ; « Tous sont fils de colère par la nature.» Et aux Romains 5 : « Par le délit d’un seul, …la condamnation pour tous les hommes.»
Ensuite Zwingli soutient que, ce qui est un point principal de notre dispute, que seule la prévarication qui est un péché actuel est proprement un péché, qui peut condamner un homme. Car, c’est ce que nient tous les catholiques, et ils prouvent le contraire par des témoignages limpides de l’Écriture. Lui-même a prouvé, par les Écritures, que le péché est connu par la loi, et que là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication. Deux choses qui sont hors controverse. Mais que là où il n’y a pas de prévarication, il ne peut pas y avoir de condamnation, il devait le démontrer, mais il ne l’a prouvé par aucune raison, et l’a tout simplement assumé comme certain, ce qu’on appelle un vice de dialecticien, ou une pétition de principe, ce qui est la faute la plus absurde qu’on puisse commettre dans une dispute en règle.
Le sixième témoignage le même Zwingli le demande au même livre de l’apôtre , Romains 7 : « Sans la loi, le péché était mort. Je vivais donc sans la loi pendant un certain temps. Quand le commandement est arrivé, le péché a repris vie.» Quand donc dirons-nous que l’apôtre a vécu sans loi ? Quand il était enfant, et d’une âme tendre. Car, autrement, personne ne peut être sans loi.» Mais le même Zwingli tire de ce même passage un argument plus clair (dans sa déclaration sur le péché originel, près de la fin) Car là, il prouve que les petits et les non baptisés sont dans l’état d’innocence par cet argument : « Aussi longtemps que les petits ne sont pas capables de lois, ils sont dans l’état d’innocence. Nous, nous affirmons avec assurance au sujet des nôtres, munis de l’autorité de saint Paul aux Romains 4 : car là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication. Car, ils sont tendres, sans expérience, ignorant des lois, non moins sans la loi que Paul. Ils ne transgressent donc pas, et ne sont pas damnés. Saint Paul avoue qu’il vécut un temps sans la loi, (Romains 7), ce qu’il faut entendre de son enfance. Le péché fut donc mortel pour lui quand il a vécu avec la loi. Et il atteste que c’est alors qu’il est mort. De la même façon nous, ne péchions pas tant que nous étions à l’âge où on ignore la loi. Quand la lumière de la loi a brillé, c’est alors que nous avons été rendus coupables.»
Je réponds que cet argument ne prouve rien, pour trois raisons. La première. Le «sans la loi le péché est mort», ne signifie pas qu’il n’y a pas du tout eu de péché, mais qu’il n’a pas été connu, ni réputé comme péché, quand il était un vrai péché. Car, c’est ainsi que le même Paul enseigne aux Romains 5 : « Car, jusqu’à la loi, il n’ y avait pas de péché dans le monde. Le péché n’était pas imputé, quand il n’y avait pas de loi.» Le non imputé signifie que ce péché n’était pas imputé comme tel par les hommes, jusqu’à ce que la loi de Moïse prohibant le péché, l’ait manifestée ouvertement. Que le péché ait été imputé par Dieu, c’est une chose qui apparait clairement par la peine du péché qui est la mort, et qui est commune à tout le genre humain. Voilà pourquoi , dans les petits vivant sans la loi, comme l’enseigne Zwingli, le péché est mort, c’est-à-dire, occulte et latent, non complètement nul. Et, à cause de cela, les petits ne sont pas dans l’état d’innocence, mais dans l’état de péché et de damnation, tant qu’ils ne renaissent pas par le baptême, dans le Christ.
Ensuite le «j’ai vécu sans la loi pendant un certain temps», nous ne sommes pas obligés de l’entendre, comme le veut Zwingli, des petits enfants et de la loi de la nature. Car cette interprétation , qui fut celle d’Origène dans son commentaire de ce passage, a été réfutée par saint Jean Chrysostome avec de solides arguments. L’interprétation la plus commune aux saints pères, est que l’apôtre parle au nom de la nature humaine, comme elle était avant la loi de Moïse. Et voici quel en serait le sens : le péché sans la loi de Moïse était mort, parce qu’on ne connaissait pas l’offense qu’il faisait à Dieu, ni qu’il méritait la mort. Les hommes ont vécu un certain temps sans la loi de Moïse pendant , et voilà pourquoi, à leurs yeux aveuglés par l’ignorance , le péché était mort. Mais, là où la loi est arrivée, le péché a repris vie, parce qu’il a commencé à être connu. Voir les commentaires de saint Jean Chrysostome et de Theophylacte, ainsi que de saint Ambroise (ou le pseudo Ambroise), d’Aaymon, d’Anselme, de saint Thomas et des autres . Et ensuite de saint Augustin (livre 1 à Simplicianus, q. 1, et livre LXXX111, q 66.)
Enfin, si nous concédions que ce texte se rapporte proprement aux enfants, il ne faudrait pas en conclure, pour cela, que les enfants non encore baptisés sont dans l’état d’innocence, mais que leur manque le péché actuel qui est commis par la propre volonté. Car, ceux qui sont sans loi, comme Zwingli l’explique, n’ont pas connu la loi, et ne sont pas, non plus, capables de la connaitre, et ne peuvent pas enfreindre la loi par une action qui leur est propre. Or la question que nous débattons présentement est la suivante : est-ce que, en plus du péché actuel, il y a aussi un autre péché véritable et proprement dit, qui n’est pas commis par une action propre, mais qui est transmis par les parents dans la génération ? Le texte cité par Zwingli ne répond en aucune façon à cette question.
Le septième témoignage est présenté par le même Zwingli (autant dans son livre sur la baptême que dans sa déclaration sur le péché originel, chap 5 des Romains) : « La mort a régné d’Adam jusqu’à Moïse, en ceux aussi qui n’ont pas péché dans la similitude de la prévarication d’Adam.» De ce passage, Zwingli déduit que c’est la mort qui est transmise depuis le premier parent, mais non le péché. Mais, il n’est pas difficile de lui répondre. Car, l’apôtre (comme nous l’avons dit plus haut) a voulu démontrer qu’avant la loi , il y avait du péché dans le monde, et que tous avaient été des pécheurs, même si le péché n’était pas encore vu comme une offense faite à Dieu. Il le prouve cela par la mort qui est la peine du péché, et qui régnait en tous, et qui a régné même au temps où le péché n’était pas vraiment connu, c’est-à-dire d’Adam jusqu’à Moïse.
Voilà pourquoi l’apôtre ne dit pas que la mort a régné dans ceux qui n’avaient péché en aucune façon. Car, s’il avait dit cela, il n’aurait pas prouvé ce qu’il voulait prouver, et il se serait contredit lui-même, puisqu’il avait déjà dit que la mort était passée dans tous les hommes, dans lequel (Adam) tous ont péché. Mas il dit que la mort a régné sur ceux qui n’ont pas péché, par une action propre, contre la loi révélée et connue, comme a péché Adam. Nous savons donc, des paroles de saint Paul, que tous les hommes meurent, qu’ils ont ou qu’ils ont tous eu un péché, même si tous n’ont pas péché d’un péché actuel, comme a péché Adam.
CHAPITRE 9
On explique les témoignages des pères qui semblent favoriser les pélagiens
Parmi les pères, on peut en présenter quelques-uns qui semblent favorables à Pélage. Comme Clément d’Alexandrie, saint Ambroise, Arnobe, saint Jean Chrysostome, Theodoret, Clément (dans son livre les stromates, vers la fin) parle ainsi : « Ils nous disent donc : où a forniqué le nouveau né ? Ou , comment tombe-t-il sous l’exécration d’Adam celui qui n’a rien fait» ?»
Réponse. Il n’apparait pas suffisamment clairement de qui sont ces paroles, de Clément ou des hérétiques avec lesquels il dispute dans les stromates. Il est probable que ces paroles contiennent les objections de Jules Cassien, et des autres qui enseignaient que la génération était mauvaise, et qui, à cause de cela, condamnaient les noces. Car, ils déduisaient de la phrase de Job (personne n’est pur de toute souillure, même un enfant d’un seul jour) , et que les enfants naissaient immondes et pécheurs. Et comme il était certain que les enfants ne s’étaient pas pollués par une action propre, puisqu’ils ne pouvaient ni forniquer, ni faire quelque chose de ce genre, ils se rabattaient sur la génération qu’ils considéraient comme mauvaise, et qui rendait immondes tous les hommes qui étaient procréés. Car, voici ce qu’ajoute Clément : « Il leur reste à dire, s’ils veulent être conséquents, que la génération est mauvaise, non seulement celle du corps, mais aussi celle de l’âme.» Ces hérétiques ne niaient donc pas le péché originel, mais c’est avec lui qu’ils tentaient de consolider leur doctrine.
Michel Servet cite saint Ambroise, au témoignage de Sixte de Sienne (livre 6 de sa sainte bibliothèque, note 236) contre le péché originel, dans son commentaire des Romains 5 : « La mort est la dissolution du corps, quand l’âme est séparée du corps. Il y a aussi une autre mort, dite la deuxième, dans la géhenne, que nous ne subissons pas à cause du péché d’Adam , mais que, à son occasion, nous acquérons par nos propres péchés, dont les bons sont immunes etc.» La réponse est facile à donner. Ces commentaires ne sont pas considérés comme étant de saint Antoine. Mais, l’auteur de ces commentaires n’a jamais rien écrit de contraire à la doctrine de l’église sur le péché originel. Et dans le chapitre 5, nous avons montré qu’il la confirmait manifestement. Dans les mots qui viennent d’être cités, l’auteur n’enseigne pas autre chose que la peine du péché originel n’est pas la géhenne du feu, c’est-à-sire la peine du sens, comme l’appellent les théologiens récents, mais la privation de la béatitude éternelle, qu’on a coutume d’appeler la peine du dam. Parmi ceux qui subissent cette peine , quelques-uns se trouvent en enfer, mais dans une partie plus haute, beaucoup trop élevée pour que la flamme de la géhenne puisse y monter.
Cette phrase de Clément on peut dont l’entendre avec les propres mots de ’auteur. Car, après avoir dit que, à cause du péché originel, il y avait des hommes dans l’enfer, même des bons, qui ne pouvaient pas monter au ciel, il ajoute : « Car ils soutenaient que la sentence donnée en Adam avait été abolie par le décret du mort du Christ. La sentence du décret fut que le corps d’un seul homme soit dissous sur la terre, mais que l’âme détenue dans les chaînes de l’enfer supporterait la ruine.» Et plus bas : « Il était dans les enfers à cause du péché du père, de par le décret de Dieu. La grâce de Dieu abonda dans la descente du sauveur, donnant l’indulgence à tous, les faisant tous monter au ciel en triomphe.»
On peut aussi objecter Arnobe, au lieu cité, qui parle ainsi dans son commentaire du psaume 50 : « David n’a pas dit Jai été engendré avec des iniquités, ou avec des péchés, mais j’ai été conçu dans les iniquités et ma mère m’a engendré dans les péchés. En disant que sa mère l’a engendré dans ses iniquités (à elle) il veut dire qu’elle l’a enfanté dans les péchés du siècle, parce que tout péché est conçu dans le cœur, et consommé dans la bouche, et parce que celui qui nait a la sentence de condamnation d’Adam , sans avoir de péché à lui.»
Cet auteur, quel qu’il soit, n’est certes pas Arnobe, le précepteur de Lactance, qui a écrit sept livres contre les Gentils, mais quelqu’un de beaucoup plus récent, comme certains avant nous l’ont supposé. Cet auteur ne semble pas nier que les petits ont un péché, qu’ils ont contracté d’Adam, mais affirmer qu’ils n’ont pas de ces péchés qui sont commis par la volonté propre. Car, il dit que les petits ont la sentence de condamnation d’Adam, et aussi la faute d’Adam communiquée par la génération. Car la sentence de condamnation ne serait pas juste si aucune faute n’avait précédé. Et voilà pourquoi quand il dit : celui qui nait a la sentence de condamnation d’Adam, il n’ajoute pas il n’a pas de péché, mais il n’a pas de péché à lui. Ce péché sien doit être référé au péché actuel dont il avait parlé plus haut, quand il a dit que le péché est conçu dans le cœur, et consommé dans la bouche.
Le quatrième texte est tiré de saint Jean Chrysostome qui, non seulement autrefois à Julien, premier secrétaire de Pélage, mais aussi aujourd’hui aux nouveaux pélagiens, semble avoir nié le péché originel. Voici donc les textes de cet auteur qu’on a coutume de nous objecter. Le premier. Dans son homélie 10 sur l’épitre aux Romains : « Que veut-il dire : dans lequel tous ont péché ? Que, après sa chute, ceux qui n’ont pas mangé de l’arbre sont tous devenus mortels depuis ce temps ?» Par ces paroles, il semble dire que seule la mortalité du premier homme a été communiquée à ses descendants, et non sa désobéissance avec laquelle il gouta du fruit défendu. Ce qu’il écrit encore plus clairement plus bas : «Ils semblent ne pas avoir un petit souci dans ce qui est dit : beaucoup ont été institués pécheurs par la désobéissance d’un seul homme. Que celui qui a péché soit devenu mortel, et que ceux qui sont sortis de lui soient tels, il n’y a rien d’absurde là-dedans. Mais que de la désobéissance de l’un, un autre soit constitué pécheur, quelle convenance, et quelle conséquence y a-t-il, je le demande ? Que signifie donc le mot pécheurs dans ce passage ? Il ne me semble pas signifier autre chose qu’à cause de la mort d’Adam, tous sont devenus mortels.»
L’autre témoignage se trouve dans l’homélie 17 (sur la première épitre aux Corinthiens) : « Quoi donc, dis-moi, est-ce que tous sont morts en Adam par la mort due au péché ? Noé ne fut-il pas un juste en son siècle ? Comment Abraham, comment Job, et comment tous ceux qui sont vivifiés dans le Christ , et ceux surtout qui doivent être amenés dans la géhenne ? Si donc nous voulons que cela ait été dit du corps, le sermon le confirmera, mais si nous voulons que cela ait été dit du péché et de la justice, jamais ! » Le quatrième témoignage (homélie 24 sur l’épitre aux Éphésiens ) : « Notre corps est corruptible, mais notre âme incorruptible. Ne le corrompons donc pas ! C’est ce qu’a fait le péché du premier homme. Mais, ce qui se fait après le baptême, peut aussi corrompre l’âme.» Le cinquième témoignage . Son homélie aux néophytes : « Tu vois quelles sont les largesses du baptême ? Il semble à plusieurs que la grâce du baptême ne consiste que dans la rémission des péchés. Les honneurs du baptême nous en avons déjà compté dix. Et nous baptisons les enfants, bien qu’ils n’aient pas été souillés par le péché, pour leur ajouter la justice, la sainteté, l’adoption, l’héritage et la fraternité du Christ.» Voilà donc les témoignages de saint Jean Chrysostome, à cause desquels les adversaires font du saint le patron de l’hérésie pélagienne.
Saint Augustin s’est autrefois porté à la défense de saint Jean Chrysostome (dans son livre 1 contre Julien, chapitre 2 : « Ces paroles de saint Jean Chrysostome tu oses nous les opposer comme contraires à tant de phrases de ses collègues; tu oses aussi le séparer de leur société et en faire un de leurs ennemis ? Loin de nous de croire ce mal de la part d’un si grand homme ! Loin de nous la pensée que Jean de Constantinople soit opposé à de si grands et de si nombreux co épiscopes, surtout au pape Innocent, à saint Cyprien de Carthage, à saint Basile de la Cappadoce, à saint Grégoire de Naziance, à saint Grégoire, à saint Hilaire de Gaule, à saint Ambroise de Milan.» Ensuite, saint Augustin cite plusieurs textes tirés des écrits de saint Jean Chrysostome, avec lesquels il prouve que, sur le péché originel, il n’a pas pensé autrement que ses confrères évêques. D’abord, dans son homélie sur les néophytes : « Le Christ est venu une fois, il a trouvé le parchemin paternel de nos dettes qu’avait écrit Adam. C’est lui qui entreprit le début de la dette . Nous, par nos péchés postérieurs, nous avons haussé les intérêts.» Nous voyons dans ces paroles le parchemin de la dette, écrit par Adam, être appelé nôtre, et être distingué clairement des intérêts de la dette que sont nos péchés actuels, chose que nous ajoutons.
Nous sommes donc, selon la sentence de saint Jean Chrysostome, des débiteurs de Dieu, autant à cause du péché contracté par Adam que des péchés commis par notre volonté propre. Nous trouvons un autre passage dans l’homélie 10 sur l’épitre aux Romains : « Ce qui, pour le Christ a été croix et sépulcre, a été pour nous baptême, même si non dans les mêmes choses. Car, lui est mort à la chair, et a été enseveli, nous, nous sommes morts au péché, et nous avons été ensevelis avec le Christ dans la mort.» Saint Augustin déduit clairement de cette phrase du saint orateur que les petits naissent dans les péchés. Car, eux aussi, sont baptisés dans le Christ, et, par là, meurent au péché. Car, tous ceux qui sont baptisés dans le Christ sont ensevelis avec lui dans la mort, comme le dit l’apôtre. Saint Jean explique que «être ensevelis avec lui dans la mort »n’est rien d’autre que mourir au péché et être ensevelis loin du péché, comme le Christ est mort et a été enseveli selon la chair.
À ces deux passages cités par saint Augustin, nous en ajoutons deux autres. La même homélie commentant la même épitre aux Romains, non loin du début : «Bien que ce ne soit pas le même péché que celui qui est causé par la transgression de la loi, mais celui qui l’a été par la désobéissance d’Adam, il était ce péché qui a tout perdu.» Dans ces paroles, saint Jean Chrysostome distingue le péché qui nait en nous par la transgression de la loi, qu’on appelle péché actuel, du péché provenant de la désobéissance d’Adam qui existe en nous, qu’on appelle originel. Et il dit que de ce péché (celui d’Adam) la mort et tous les maux ont émané, et qu’il ne faut donc pas se surprendre si la mort a régné avant que la loi ne soit donnée. Car, dans le monde, il y avait un péché né de la désobéissance d’Adam, et ce péché perdait tout.
Le quatrième passage est tiré de l’homélie 40 sur l’épitre 1 aux Corinthiens : « Dans le lavage de la régénération, Dieu touche l’esprit par sa grâce, enlève le péché «radical» et en te chauffant comme l’or ou l’argent dans le creuset, il te rend pur et neuf. Ainsi, dans le baptême, l’Esprit Saint la fait cuire l’âme de nouveau, comme dans une fournaise, et, en consumant le péché, il la rend resplendissante et plus pure que l’or.» Il est certain que le péché radical ne peut être un autre péché que celui qui est à la racine, c’est-à-dire que nous avons hérité d’Adam, qui, dans le baptême est enlevé aussi bien aux enfants qu’aux adultes. On a coutume d’amener un autre texte tiré d’une homélie sur Adam et Ève, qu’on lit parmi les œuvres du saint. Mais cette homélie n’est pas considérée comme étant de saint Jean Chrysostome, autant parce qu’on ne la trouve pas en grec, et qu’on pense que son auteur est un latin et non un grec, que parce que deux chapitres entiers se retrouvent dans le livre sur les dogmes ecclésiastiques.
Avec ces textes, il ne sera pas difficile d’expliquer le sens des textes que les adversaires citent contre nous. Le premier témoignage, celui de l’homélie 10 sur la lettre aux Romains. Nous répondrons que le saint a écrit que, à cause du péché d’Adam, nous sommes tous devenus mortels, ce qui est tout à fait vrai, et qu’il n’a pas nié que, à cause de ce même péché, le mérite de la mort, c’est-à-dire, le péché originel a été transmis. Mais il l’a indiqué clairement plus tard quand il a ajouté que cette immortalité dont nous avons été privés, a été un supplice. Car, aucun supplice ne serait juste si nous n’avions aussi le mérite de la justice, c’est-à-dire, le péché. Ce qui a paru absurde aux yeux du saint , à savoir que de la désobéissance de l’un , d’autres soient constitués pécheurs, doit, sans hésitation, être référé au péché actuel. Car, il ne peut pas se faire que quand l’un pèche, un autre devienne pécheur, ou que le péché de l’un soit le péché d’un autre.
Et au sujet de la phrase : par la désobéissance de l’un tous ont été constitués pécheurs, il n’a pas voulu que le mot pécheurs soit entendu comme si le sens était : par la désobéissance de l’un, plusieurs sont devenus désobéissants en acte. Mais il a voulu dire que beaucoup sont pécheurs à cause de la désobéissance de l’un, parce qu’Adam les a engendrés tel qu’il était après le péché, le péché demeurant en lui par mode d’habitus, et donc dignes de supplice, et condamnés à mort.
Ce péché qui est en nous sous forme d’habitus, et qui nous mérite la mort, et , en tous, la nécessité de mourir, saint Jean Chrysostome l’a indiqué assez ouvertement quand il l’a appelé tantôt un péché radical, et tantôt un péché absolu (comme nous l’avons dit plus haut), tantôt mortalité, tantôt supplice de mort. Mais comme les pélagiens n’avaient pas encore montré le bout du nez, il parlait en toute sécurité, et c’est pour cela qu’il n’a nommé que la mortalité, alors qu’il n’excluait pas le péché habituel.
Il est facile de répondre à son autre texte de l’homélie l7 (sur la première épitre de saint Paul aux Corinthiens). En prêchant, il a réprouvé avec raison ceux qui rejettent la cause de leur damnation en Adam. Car, si nous n’avions commis aucun péché de notre propre volonté, nous pourrions peut-être demander au sujet d’Adam, pour quelle raison mourrons-nous à cause de lui ? Mais, comme nous commettons des péchés si graves et si nombreux, c’est en vain qu’on demanderait cela à Adam. Ajoutons que saint Jean Chrysostome parlait à des gens dont le péché originel avait été effacé par le baptême. Il n’est donc pas étonnant qu’il n’ait pas accepté qu’ils renvoient à Adam la responsabilité de leur damnation.