Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 57)

Robert Bellarmin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Controverses, 34 livres · 336 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je réponds que la division dont parle saint Pierre dans l’épitre aux Galates, n’en est pas une de juridiction, mais de provinces, pour faciliter l’évangélisation. Bien que tous les apôtres pouvaient tous ensemble, et chacun en particulier, prêcher l’évangile dans tout l’univers, cependant, pour plus d’efficacité et de rapidité, une double division des provinces a été faite entre les apôtres. Car, comme Origène le raconte (livre 3 de son histoire, chapitre 1), ils se partagèrent d’abord les provinces : à André, la Scythie, à Thomas, Parthe, à Bartholomée l’Inde, à Matthieu l’Éthiopie, à Jean l’Asie, et d’autre ailleurs.

Une autre distribution a été faite ensuite entre Pierre et Paul. Pierre consacrerait la majeure partie de son temps à l’évangélisation du peuple Juif, sans cependant s’interdire la conversion des Gentils. Saint Paul, lui, s’appliquerait principalement à la conversion des Gentils, sans s’empêcher de travailler aussi à la conversion des Juifs. Nous confirmerons tout cela sans trop d’effort, avec des textes de l’Écriture.

D’abord, qu’il était permis à Pierre de prêcher aux Gentils, même s’il était l’apôtre des Juifs, plusieurs passages nous le montrent. Car, c’est lui qui a prêché à Corneille et à toute sa maison (auctor 10). Voici ce qu’il en dit lui-même (actes 15) : « Vous savez que, depuis les premiers jours, Dieu a élu par ma bouche les Gentils, pour qu’ils écoutent la parole de l’évangile et croient ». Et, en Matthieu, fin), le Seigneur a dit aux apôtres : « Allez donc enseigner toutes les nations». Et saint Marc (fin) : « Prêchez l’évangile à toute créature. » Tous les apôtres pouvaient donc de droit divin prêcher à tous les Gentils. Et il est certain que le prince des apôtres n’a pas été exclu d’un droit qui a été donné à tous.

De plus, le pape Innocent 1, (épitre 1 à Décentium, chapitre 1) enseigne que dans toute l’Italie, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique et la Sicile, des églises ont été constituées par Pierre, ou par d’autres que lui ou ses successeurs avaient envoyés. Personne ne peut nier que ces pays aient été peuplés de Gentils. Enfin, si Pierre n’a été que l’apôtre des Juifs, pourquoi n’a-t-il pas placé le siège de son pontificat à Jérusalem, qui était la métropole de la Judée, plutôt qu’à Antioche en Syrie, ou à Rome, villes de Gentils ? Et Pourquoi les Gentils qui étaient à Antioche n’ont-ils pas présenté à Paul, apôtre des Gentils, la question de l’observation légale, mais à Pierre et à Jacques, apôtres des Juifs ?

Que saint Paul pouvait évangéliser aussi les Juifs, même si le mandat qu’il avait reçu portait surtout sur les Gentils, ses actions nous le révèlent amplement. Car, à quel que endroit qu’il allait, il se rendait d’abord évangéliser les Juifs dans leurs synagogues. Les actes (13) nous le montrent prêchant dans une synagogue juive à Salamine, à Antioche de Pisidée, au chapitre 14, à Iconium, au chapitre 17, à Thessalonique, au chapitre 18, à Corinthe et à Éphèse, au chapitre 28, à Rome. Et (à 1 Corinth 9), il dit : « Je me suis fais Juifs avec les Juifs pour les acquérir à Jésus-Christ ». Ensuite, il écrit aux Juifs comme se sentant responsable d’eux. Il déclare qu’il se sent chargé de toutes les églises. Si de toutes, de celles des Juifs aussi certainement.

Saint Pierre et saint Paul pouvaient donc, de droit divin, prêcher autant aux Gentils qu’aux Juifs. Mais, parce que saint Paul était principalement apôtre des Gentils, c’est pour cette raison que le Seigneur a dit de lui (actes 9) : « C’est mon vase d’élection, pour qu’il apporte mon nom aux Gentils, aux rois et aux fils d’Israël ». Notons que les Gentils sont nommés d’abord, les Juifs après. À Pierre et aux autres apôtres, il a été dit : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ». Les Juifs, là, sont nommés en premier, et les Gentils en dernier. C’est donc pour cela que saint Paul dit (Galates 2) que saint Pierre est l’apôtre de la circoncision, et lui, du prépuce. Et c’est ainsi que l’explique saint Jérôme à l’endroit où on lui avait posé la question : était-il permis à saint Pierre d’évangéliser les Gentils, et à saint Paul, les Juifs ? Il a répondu qu’il leur était tout à fait permis; qu’ils avaient tous les deux adopté ce plan pour former l’Église de tous les coins du monde. Mais le mandat de saint Pierre portait surtout sur les Juifs, et celui de saint Paul sur les Gentils.

Il faut noter, de plus, que la charge de Pierre fut plus honorable que celle de Paul, car le Seigneur a voulu que ce soit par lui que soient évangélisés les Juifs, et par les apôtres les Gentils. Matthieu 15 : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui périssent. » Et l’apôtre (Romains 15) : « Le Christ Jésus a été le ministre de la circoncision. » Et le même saint Paul (Romains 11) compare les Juifs à un olivier, et les Gentils à des oliviers sauvages qu’il faut greffer sur l’olivier franc, pour qu’ils deviennent participants de son huile.

La cinquième objection. L’apôtre Paul, dans la même épitre aux Galates, (chapitre 2), dit avoir résisté à Pierre en face. Il était donc plus grand que lui, ou à tout le moins son égal. Toutes les brebis du Christ ne sont donc pas toutes soumises à Pierre. Je réponds ainsi. Je sais que Clément d’Alexandrie a écrit que ce n’était pas l’apôtre Pierre qui avait été réprimandé par saint Paul, mais un autre Pierre. Je sais aussi que saint Jérôme et d’autres ont prétendu que saint Paul ne l’avait pas apostrophé véritablement, mais avait fait semblant seulement. Mais parce que l’opinion de saint Augustin est de loin plus vraisemblable, je réponds qu’il est permis à un inférieur de reprendre un supérieur, quand il le faut vraiment, et en conservant le respect qui est du à l’autorité. Saint Cyprien, dans son épitre à Quintus, loue l’humilité de Pierre. Quand il a été réprimandé par saint Paul, il n’a pas répondu qu’il détenait le premier rang, et qu’il fallait plutôt s’en tenir aux traditions qu’aux nouveautés. Il précise là que c’est par un inférieur que Pierre a été repris. Et saint Augustin, dans l’épitre 19 à saint Jérôme : « C’est un exemple saint et rare que saint Pierre a présenté à la postérité, pour qu’on ne dédaigne pas d’être corrigé par des inférieurs, pour que les mineurs osent défendre avec confiance la vérité auprès de leurs supérieurs, en gardant sauve la charité ».

Saint Grégoire (dans son homélie 18 sur Ézéchiel) dit : « Il a donné son consentement à ce que disait son frère, et il a suivi sur ce point l’avis d’un inférieur, pour être également le premier dans la vertu, c’est-à-dire pour que celui qui était le premier dans l’apostolat soit aussi le premier dans l’humilité. » Et plus bas : « Il a été réprimandé par quelqu’un qui lui était inférieur, et il n’a pas refusé d’être repris. »

La sixième objection. Les apôtres (Actes 6) ont établi des diacres sans aucun mandat de saint Pierre. Ils vont même jusqu’à envoyer saint Pierre en Samarie (actes 8). Saint Pierre n’était donc pas le chef et le pasteur des apôtres. C’est plutôt lui qui leur obéissait. De plus, saint Pierre (actes 10) se demandait s’il était permis d’évangéliser les Gentils; et parce qu’il l’a fait, il a été blâmé par des disciples (actes 11). Qui peut donc croire facilement que les Gentils appartenaient à ce berger ?

Je réponds d’abord que ne préjuge en rien de la primauté de Pierre le fait que tous les apôtres, après avoir délibéré entre eux, aient, d’un commun accord, constitué des diacres. Il faut croire que cela a été fait sur l’initiative de Pierre ou avec son consentement. On aurait dérogé à sa principauté si on avait pris cette décision sans son accord, et malgré lui. Au sujet de la mission de saint Pierre et de saint Jean en Samarie (actes 8), je réponds que le mot mission n’implique pas nécessairement une sujétion dans celui qui est envoyé. On dit qu’il envoie quiconque est l’auteur de ce que quelqu’un aille à quelque part. Il le fait cela soit par un ordre, comme quand le Seigneur a envoyé ses serviteurs (ceux de qui l’on dit : le serviteur n’est pas plus grand que le maître, Jean 13), ou soit par le conseil ou la persuasion, comme quand un pair envoie un pair, ou un inférieur un supérieur. Car (Matt 2) Hérode a envoyé les mages à Bethléem, sans avoir sur eux aucune autorité. Et le peuple Juif (Josué 22) a envoyé le prêtre Phinees aux fils de Ruben et de Gad, même si, de droit divin, le grand prêtre était supérieur au peuple, comme les magdebourgeois eux-mêmes le reconnaissent. Les apôtres envoyèrent donc saint Pierre aux Samaritains en le lui conseillant et en le persuadant, car c’était une chose de la plus grande importance d’avoir à confirmer dans la foi un nouveau peuple.

Quand aux choses que l’on tire des chapitres 10 et 11 des actes, je dis que plusieurs se trompent en pensant que Pierre ne savait pas qu’il fallait prêcher aux Gentils avant d’en avoir une révélation (actes 11). Cela est d’une grande absurdité car les apôtres ont reçu l’ordre d’enseigner toutes les nations. Et pour qu’on n’aille pas dire qu’ils n’avaient pas compris, saint Luc ajoute qu’il leur avait fait comprendre le sens des écritures. Et il ajoute tout de suite après, pour qu’on sache de quelle écriture il parle : « qu’il fallait que le Christ, ressuscite des morts, et que soit prêchée en son nom la pénitence à toutes les nations. » Et saint Pierre (actes 1, 2, 3), montre souvent qu’il avait compris les Écritures, car il cite les psaumes, Joël, le Deutéronome, et la Genèse 22 : « Dans ta semence, seront bénies toutes les familles de la terre. »

Cette vision, saint Pierre l’a eue en partie pour lui et en partie pour les autres. Pour lui, non pas pour qu’il comprenne qu’il lui était permis de prêcher aux Gentils, mais pour qu’il réalise que le moment était venu de le faire. Car, parce que le Seigneur avait dit : vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, ils comprirent qu’il leur fallait d’abord prêcher aux Juifs, ensuite en Samarie, et après aux Gentils. Ce que Pierre se demandait donc c’était si le temps était arrivé de prêcher aux Gentils, et s’il leur serait permis de le faire advenant une occasion, avant d’avoir prêché par toute la Judée et la Samarie. C’est ce doute que le Saint-Esprit lui a enlevé par la vision qu’il lui a donnée. C’est pourquoi saint Cyrille (dans le livre 9 contre Julien) dit, expliquant cette vision : « Pierre a compris aussitôt que le moment était arrivé de transformer les ombres en vérité. »

Saint Pierre l’a vue aussi pour les autres, car il y avait beaucoup de pharisiens convertis à la foi en Jésus-Christ, qui estimaient qu’il ne fallait pas évangéliser les Gentils, et qui auraient reproché à Pierre de prêcher à Corneille, comme cela est arrivé (actes 11)

C’est donc pour que saint Pierre ait une excellente raison à présenter aux pharisiens qui s’y opposaient que Dieu lui a montré cette vision, comme l’explique justement saint Jean Chrysostome dans son homélie 42 sur saint Matthieu : «Il disait cela pour d’autres, pour préparer une justification contre les accusateurs. » Et, (dans le commentaire de ce chapitre 10 des actes) : « Saint Pierre craignait-il de manger ? Loin de moi cette pensée. Tout cela a été fait par une dispensation divine, pour convaincre ceux qui le lui reprochaient. »

CHAPITRE 17 On explique la première prérogative de saint Pierre par le changement de nom Jusqu’à présent, nous avons présenté ce qui se rapportait à la promesse et à l’institution de la primauté de saint Pierre. Maintenant, pour confirmer cette primauté, nous décrirons les diverses prérogatives singulières de saint Pierre. Nous le ferons, cela, d’autant plus volontiers que les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapt 10, col 558) se sont évertués à énumérer quinze péchés, et des lapsus horribles (ce sont eux qui parlent), de saint Pierre, qu’ils disent avoir été racontés dans les livres saints pour un motif divin, à savoir, pour que nous n’attribuions pas trop de privilèges à saint Pierre. Mais, à l’exception de la négation du Christ, qui fut un grand péché, nul ne peut le nier, les quatorze autres ne sont pas des péchés horribles, mais des mensonges et des blasphèmes des magdebourgeois, comme nous le démontrerons par après. Pour l’instant, opposons aux faux 14 crimes les vraies prérogatives.

La première prérogative est le changement de nom, car (en Jean 1), le Seigneur a dit à Pierre : « tu t’appelleras céphas ». Il nous faut observer, ici, avec saint Jean Chrysostome, que Dieu n’impose jamais de nouveaux noms sans de grands motifs. C’est pour signifier les privilèges concédés à ceux dont les noms sont changés. Il en fut ainsi d’Abraham. Il s’appelait d’abord Abram, c’est-à-dire père élevé, mais Dieu a voulu qu’il s’appelât ensuite Abraham, c’est-à-dire père d’une multitude (Genèse), pour signifier, par ce nom, que cet homme, déjà vieux, et sa femme, une aïeule stérile, serait tellement changé par le don de Dieu qu’il deviendrait le père de plusieurs fils, ou plutôt de plusieurs peuples et nations.

Dans ce changement de nom de Simon en Pierre, il y a deux prérogatives. La première. De tous les apôtres, seul Pierre a vu son nom changer. Car, même si, en Marc 3, il a appelé boanerges les fils de Zébédée, il s’agit là d’un surnom plutôt que d’un nouveau nom. En effet, les évangélistes ne leur donnèrent jamais plus ce nom par la suite. Ils ne disaient que : Jacques et Jean. Mais Pierre, ils l’appellent presque toujours Pierre. Saint Paul (Galates 2) nomme souvent Pierre, mais il ne l’appelle jamais autrement que Pierre ou Cephas. Il parle souvent de saint Jean, mais ne l’appelle jamais Boanerges : il dit Jean tout simplement.

CHAPITRE 18 On explique la deuxième prérogative par la façon dont les évangélistes appelaient les apôtres. La deuxième prérogative. Le nom que Jésus lui a donné signifie en syriaque pierre (cephas). Saint Jérôme atteste (chapitre 2 de l’épitre aux Galates) que, en grec, le mot signifie tête (comme dans le livre deux contre Parmenius l’a annoté Optatus). De plus, c’est un des noms les plus célèbres du Christ. Car aucun mot ne lui est plus souvent donné que le mot pierre. Voir Isaïe, 8 et 28, Daniel 2, psaume 117, Matt 21, Rom 9, 1, Cor. 10, Éphésiens 2, 1, Pierre 2 et ailleurs. C’est donc à Pierre seul que le Christ communique son nom, et ce nom par lequel il est lui-même signifié comme fondement et tête de l’Église universelle. Que pouvait-il indiquer d’autre par là que sa volonté de faire de Pierre le fondement et la tête de l’Église comme son tenant lieu.

C’est donc avec raison que saint Léon le grand (dans son épitre 89 aux évêques de la province de Vienne) dit : « L’associant étroitement à lui-même, il a voulu lui donner le nom qui le caractérisait en propre quand il lui a dit : « Tu es la pierre ». Et (dans le deuxième sermon de l’anniversaire de son intronisation), il introduit Jésus parlant ainsi à Pierre : « Comme mon Père t’a manifesté ma divinité, je te fais connaître à mon tour ton excellence, parce que tu es la pierre. Bien que je sois moi-même la pierre inviolable, et la pierre angulaire, à laquelle aucune autre ne peut être substituée, tu es, quand même, toi aussi, la pierre, car c’est par ma force que tu es solidifié, de façon à ce que ce qui m’appartient en propre par ma puissance, soit possédé en commun avec toi par participation. »

Une autre prérogative de Pierre. Quand les évangélistes nomment les apôtres, Pierre est toujours placé le premier. Matt (10) : « Voici quels sont les noms des douze apôtres : le premier Simon, nommé Pierre. » Nous lisons la même chose en Marc 3, Luc 6, Actes 1. Cela n’a certainement pas été fait parce que saint Pierre avait été choisi le premier par le Christ, car c’est d’abord saint André que le Seigneur a appelé, comme le raconte saint Jean (chapitre 1).

Mais les magdebourgeois accourent qui (centurie 1, livre 2, chapitre 7, colonne 524) prétendent que saint Pierre a été appelé le premier à cause de dons particuliers, ou de son âge. Non parce qu’il était le chef des apôtres mais le plus âgé. Ils écrivent ( au chapitre 10, col 561) que c’est par hasard que saint Pierre ait été nommé le premier. Il fallait bien qu’il y en ait un, et le sort a voulu que ce soit Pierre. Mais aucune de ces explications ne tient debout. La première d’abord. Car, ou ils parlent des dons que Pierre a reçus en faveur de l’Église, de ce qu’il a reçu les clefs, de ce qu’il est le fondement de l’Église, et alors ils prêchent pour notre clocher, ou de ses dons personnels propres, c’est-à-dire de ses vertus. Alors, ce qu’ils disent est faux. Car, l’évangéliste ne pouvait pas facilement savoir qui était le plus digne parmi les apôtres, et il n’aurait jamais osé porter un jugement là-dessus, surtout quand il savait que saint Jean était vierge, et saint Pierre marié, et que saint Jean était aimé à ce point par Jésus qu’on l’appelait celui que Jésus aimait. Il n’aurait pas ignoré, non plus que saint Jacques évêque de Jérusalem était réputé posséder une telle sainteté que tous l’appelaient le juste, et le frère de Jésus.

Ce qu’ils avancent sur son âge est en opposition avec les anciennes traditions. Car Épiphane (hérésie 51, qui est celle des alogores), écrit : « André est accouru le premier, parce que Pierre était plus jeune que lui. » Saint Jérôme (livre 1 contre Jovinien) que saint Jean n’a pas été choisi chef des apôtres parce qu’il était encore un adolescent. Mais que saint Pierre était le plus âgé de tous, il ne le dit pas. Ajoutons que les magdebourgeois (centurie 1, livre 2, chapitre 10 de la vie d’André) écrivent que saint André était probablement plus âgé que saint Pierre.

Qu’il n’ait pas été nommé le premier par hasard, ou parce qu’il en fallait un, mais à cause de sa dignité, deux choses nous le font comprendre. D’abord, à Pierre seul saint Matthieu donne le titre de premier. Les autres il les présente sans dire que l’un est le deuxième ou le troisième ou le douzième. Il les nomme sans aucune considération de rang. Saint Matthieu enseigne donc qu’entre Pierre et les autres, il y a une différence hiérarchique, que Pierre est supérieur aux autres. Entre les autres, il n’établit aucun ordre, parce que tous sont égaux, comme le note saint Albert le Grand dans son commentaire de ce passage. Il écrit que, de ce mot premier, les pères ont déduit la primauté dont les hérétiques haïssent tant le nom. Car, comme le mot principauté vient de prince, le mot consulat de consul, le mot primauté vient de premier. C’est pourquoi saint Ambroise (2 Corinthiens 12) dit : « C’est avant saint Pierre que saint André a suivi le Sauveur, mais ce n’est quand même pas lui qui reçut le primat, mais saint Pierre. » Et saint Augustin (dans son dernier traité sur saint Jean), enseigne, commentant ce passage : « Il est nommé le premier à cause de sa primauté apostolique. » Il est certain qu’on ne parle pas de primauté pour quelqu’un qui est nommé en premier per hasard, mais qui est placé en premier parce que cela lui était du, et qu’il le méritait à cause de son rang et de son autorité.

Deuxièmement, on le déduit de ce que l’ordre dans lequel on énumère les autres est modifiable, tandis que saint Pierre est toujours placé en premier. Car, Matthieu (10) met André après Pierre, Marc (2) Jacques après Pierre, Luc ( 6) André après Pierre. Mais l’ordre dans lequel sont énumérés les autres est changé, car saint Matthieu a mis saint Thomas avant lui, Luc a mis Matthieu avant Thomas, et Thaddée avant Simon le zélote. Saint Luc dans les actes (1), place saint Jean après saint Pierre, et dans les autres on trouve aussi un grand changement. Pour une raison semblable, quand on en nomme deux ou plusieurs, Pierre est toujours placé en premier. Marc (5) et Luc (8) : « Il ne permit à personne d’entrer avec lui hormis Pierre, Jacques et Jean ». Luc 22 : « Il envoya Pierre et Jean ». Matth 17 : « Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean ». Marc 13 : « Pierre, Jacques, Jean et André l’interrogèrent. » Jean (à la fin) : « Étaient ensemble Simon Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples ». Il est facile de constater que Pierre est toujours nommé le premier. Ce ne peut pas être par hasard. Il y a un seul texte où saint Pierre n’est pas nommé en premier : Galates 2. Car, ce qu’on y lit c’est : « Jacques, Céphas et Jean ». Mais, il n’est pas certain que ce soit ce qu’a dicté saint Paul, car saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme lisent ainsi le texte, et le commentent dans cet ordre : « Pierre, Jacques et Jean ». Et saint Jean Chrysostome, dans son commentaire de ce passage, écrit : Pierre, Jacques et Jean, et indique que c’est ainsi qu’il l’a lu. Il est donc possible que saint Paul se soit exprimé ainsi.

Mais si nous admettons qu’il faille lire Jacques, Pierre et Jean, il faudra dire avec saint Anselme et saint Thomas que c’est parce que saint Jacques était évêque de Jérusalem, et que c’est dans cette ville que se trouvaient alors les apôtres. Ou qu’il a nommé les apôtres sans tenir compte de leur rang. Car saint Paul savait très bien que saint Pierre était plus grand que saint Jacques : l’épitre aux Galates (chapitre 1) nous le montre assez clairement. C’est là qu’il dit que « au bout de trois ans, je suis venu à Jérusalem rencontrer Pierre ». Il n’a pas dit qu’il était venu à Jérusalem pour rencontrer saint Jacques, qui état présent à Jérusalem à ce moment. Et saint Paul (1 Cor 1) : « Chacun dit : moi, je suis pour Paul, moi, pour Apollon, moi pour Céphas, moi pour le Christ ». Cette phrase avance en progressant, et Pierre est nommé juste avant le Christ.

Non seulement Pierre est nommé en premier et occupe le premier rang, mais il est souvent décrit dans les Écritures comme le père de famille, le chef et le prince des autres. Car, comme dans l’Apocalypse on parle du diable et de ses anges, de saint Michel et de ses anges, c’est-à-dire du chef et de ses soldats, de la même manière, on dit dans Marc (1) : « Pierre le suivit, et ceux qui étaient avec lui ». Luc (9) : « Pierre dit et ceux qui étaient avec lui ». Marc (16) : « Dites à ses disciples et à Pierre ». Actes (2) : « Pierre étant là avec les onze ». Au même endroit : « Pierre et les apôtres dirent ». Saint Paul (1 Cor 9) : « N’avons-nous pas le droit de mener avec nous une femme sœur comme les autres apôtres, les frères du Seigneur, et Céphas ? » Je demande : Saint Pierre n’était donc pas un disciple ? Il n’était donc pas un apôtre ? Pourquoi dit-on alors Pierre et les apôtres ? N’est-ce pas parce qu’il est le premier et le chef des autres ?

CHAPITRE 19

On explique quatre autres prérogatives avec l’évangile de saint Matthieu.

La troisième prérogative se trouve dans Matthieu 14 où seul Pierre marche sur les flots avec Jésus. Voici comment parle de cette prérogative saint Bernard (au livre 2 de la considération) : « Il désigna comme son seul vicaire celui qui, comme lui, marchait sur les flots, celui qui devait présider non sur un seul peuple, mais sur tour l’univers, comme les grandes eaux représentent les nombreux peuples. » Semblable est ce que raconte saint Jean (21). Alors que les autres disciples venaient en bateau vers Jésus qui attendait sur la grève, Pierre se jeta à l’eau, et se dirigea vers Jésus en nageant. Ce qui fait dire à saint Bernard : « Qu’est-ce donc ? C’est le signe du pontificat singulier de Pierre, par lequel ce n’est pas un seul navire que, comme les autres, il avait à gouverner, mais tout l’univers. Car, la mer est comme l’univers, les bateaux, comme les églises. »

La quatrième prérogative est la révélation particulière faite à Pierre seul (en Matt 16). Car c’est, pour Pierre, un privilège insigne d’avoir été le premier de tous les apôtres à avoir appris de Dieu les mystères suprêmes de notre foi, c’est-à-dire, la distinction des personnes en Dieu, et l’incarnation. Car, même si, auparavant, le Christ a été souvent appelé fils de Dieu, comme quand les apôtres dirent en Matt 14 : « tu es vraiment le fils de Dieu, ou quand Natanaël s’exclama : « tu es le fils de Dieu », ils appelaient le Christ fils de Dieu de la même manière qu’on appelait les saints fils de Dieu. Mais saint Pierre a compris que le Christ était le Fils naturel de Dieu. C’est le texte grec qui nous confirme dans cette voie, par l’emploi des articles. Et aussi la magnifique approbation du Seigneur : « Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est ni la chair ni le sang qui t’a révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » Ainsi que les témoignages des pères.

Car saint Hilaire (dans le psaume 131) appelle Pierre le premier confesseur du Fils de Dieu. Et (au livre 6 de la trinité), il enseigne que saint Pierre avait dit des paroles qu’aucune bouche humaine n’avait jamais prononcées. Et (au chap 16 de saint Matthieu), il écrit que saint Pierre a été digne de connaître, le premier, la divinité du Christ. Et saint Athanase (dans le sermon 4 contre les Ariens) affirme que saint Pierre a été le premier de tous à connaitre la divinité du Christ, avant tous les autres disciples. Disent des choses semblables saint Jean Chrysostome (Matt chap 16), saint Cyrille (livre 12 sur Jean, chapitre 64), saint Augustin (sermon 124), et saint Léon 1 (sermon sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul.

La cinquième prérogative est en Matthieu 16, où il est dit : « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » Par ces paroles sont promises non seulement la stabilité de l’Église universelle, mais celle de la pierre sur laquelle est fondée l’Église, comme le note Origène. Il a donc été promis à Pierre, par un privilège tout spécial, que son siège ne serait jamais détruit. Si les autres apôtres avaient eu cette promesse, eux aussi, Jérusalem, le siège de saint Jacques, serait encore debout, Éphèse, le siège de saint Jean, celui de Matthieu en Éthiopie, d’Andrée en Scythie. Les portes de l’enfer ont fini par prévaloir sur tous ces sièges. Voilà pourquoi saint Augustin parle ainsi aux donatistes : « Énumérez les pontifes à partir du siège de Pierre, car c’est elle la pierre que ne vaincront point les portes de l’enfer. »

La sixième est de Matthieu 17 où le Seigneur paie le tribut pour lui et pour Pierre : « Donne-le leur pour moi et pour toi. » Les apôtres déduisirent de ces paroles que saint Pierre était placé avant tous les autres, comme l’écrivirent Origène, saint Jean Chrysostome. Et saint Jérôme (chapitre 16 de Matt), affirme, en plus de saint Jean Chrysostome, que, dans ce passage, saint Pierre est placé avant tous les autres, et est honoré si grandement par le Seigneur qu’il n’a pas voulu que saint Marc raconte cet épisode. Car, saint Marc, dans son évangile, rapporte tout au long la négation de saint Pierre, mais il omet ou raconte brièvement tout ce qui est à son honneur. On ne peut trouver d’autre explication à cela que c’est parce que saint Pierre l’a voulu ainsi.

L’auteur des questions sur l’ancien et le nouveau testament (que nous trouvons dans le tome 4 des œuvres de saint Augustin) dit (question 75) que, pour payer le tribut, le Seigneur a donné deux didrachmes, un pour lui, et un pour Pierre, parce que, aussi bien dans le Christ que dans Pierre, tous étaient contenus : « Il l’a établi leur tête pour qu’il soit le pasteur du troupeau dominical. » Et saint Jérôme (chapitre 18 de Matthieu) après avoir dit que les apôtres avaient déduit de ce geste la principauté future de Pierre, ajoute tout de suite après : « Comprenant la cause de l’erreur, le Seigneur veut guérir le désir de la gloire par une démonstration d’humilité. » Les apôtres se trompèrent donc quand ils estimèrent que Pierre était le chef.

Je réponds que les apôtres se sont trompés non parce qu’ils ont deviné, par là, que saint Pierre serait leur chef, mais parce qu’ils rêvaient d’une principauté temporelle. Ils ne pensaient pas, à ce moment-là qu’autre chose leur était promis, même s’ils avaient entendu bien des paraboles sur le royaume du Christ. Cette erreur le Seigneur l’a corrigée souvent, avertissant les chefs de l’Église qu’ils ne devaient pas être semblables aux rois des nations, et qu’ils devaient se préparer, dans ce monde, à des persécutions et à la mort, et ne pas rechercher l’honneur et la gloire.

CHAPITRE 20

On explique trois autres prérogatives avec l’évangile de saint Luc

La septième prérogative, on la tire du chapitre 5 de saint Luc, et de Jean 21, où on présente deux miracles accomplis pendant la pêche de saint Pierre. Le premier des deux désigne l’église militante, comme l’explique saint Augustin (dans son traité 122 sur Jean). Le second, l’Église triomphante, car l’un a été fait avant la résurrection, l’autre après. De même, dans le premier miracle, les filets n’ont pas été jetés uniquement à droite ou uniquement à gauche, pour que ne croyons pas que seuls les bons ou seuls les mauvais viennent à l’Église. Non, car il a été dit sans plus de précision : « Lancez vos filets pour capturer des poissons. » Mais dans le second, les filets n’ont été jetés qu’à la droite du bateau de pêche, parce que seuls les bons sont ramassés pour la vie éternelle.

De plus, dans le premier miracle, les filets se rompirent, et le navire enfonçait dans l’eau, pour signifier les schismes, les hérésies et les scandales qui font tanguer l’Église. Mais, dans le second, le filet ne s’est pas rompu, comme le note explicitement l’évangéliste, qui avait encore à la mémoire la première pêche miraculeuse, et le navire n’enfonçait pas, car, dans l’autre vie, il n’y aura ni schisme ni scandale.

Encore d’autres détails. Dans le premier miracle, on prend les poissons sans les compter, pour que soit réalisé ce qui avait été écrit : « J’ai annoncé, j’ai parlé, et ils se sont multipliés en surnombre ». Mais dans le deuxième miracle, il n’y eut pas d’excédent, mais un chiffre précis 153, car personne ne peut être ramassé pour le royaume de Dieu au-delà du nombre des élus. Ensuite, dans le premier miracle, les poissons entrent dans le navire encore battu par les flots. Dans le second miracle, ils sont apportés au rivage, lequel, à cause de sa stabilité, désigne la vie immortelle et bienheureuse. C’est donc une prérogative insigne de saint Pierre que dans chaque navire et chaque pêche, qui se rapportent clairement à la condition de l’Église, c’est toujours Pierre qui est le chef. Car, en Luc 5, quand le Seigneur vit plusieurs navires, il entra dans un seul qui était celui de Simon pour y enseigner, pour que nous comprenions que le Seigneur n’est et n’enseigne que dans l’Église gouvernée par Pierre.

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