Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 58)
Saint Ambroise (sermon 11) dit : «Le Seigneur entre dans le seul navire de l’Église où saint Pierre est établi maître. » De même, c’est à Pierre seul qu’il a été dit : « Va au large, et lâchez vos filets pour la capture de poissons. » Dans cet épisode, saint Pierre reçoit de Jésus des ordres comme suprême nautonier, et comme un pêcheur qui conduit les autres à la pêche. Au même endroit, le Seigneur dit à Pierre en figure : « Ne crains pas. À partir de ce moment, ce sont des hommes que tu attraperas. » On trouve la même chose en Jean 21. Pierre dit : « Je vais pêcher. Et les autres lui dirent : nous venons avec toi. » Au même endroit : « Simon Pierre monta, et tira le filet sur le rivage. » Que peuvent bien signifier d’autre ces figures sinon que Pierre est celui qui amène les hommes du monde à la foi et à l’église militante, et qui, en les régissant et les gouvernant, les conduit à l’Église triomphante.
La huitième est de Luc 22, où le Seigneur dit : « Simon, Simon, voici que Satan a demandé de vous cribler comme le froment, mais moi, j’ai priai pour toi, pour que ne défaille pas ta foi ». Par ces paroles, le Seigneur montre clairement que saint Pierre sera le chef et la tête de ses frères. C’est de cette façon que commentent ce texte les Grecs et les Romains. Théophylacte : « Parce que je te vois comme le prince de mes disciples, après avoir pleuré pour m’avoir renié, confirme les autres. Car, c’est ce qui te convient, toi qui, après moi, es la pierre et le fondement de l’Église. » Saint Léon (sermon 3 sur l’anniversaire de son intronisation) : « Il prie en particulier pour la foi de Pierre pour que soit plus certain l’état des autres, si l’esprit du premier n’est pas vaincu. »
La neuvième est que, après sa résurrection, le Christ s’est montré en premier lieu à Pierre. On l’apprend par ces paroles de saint Luc (24) : « Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il est apparu à Simon ». Saint Ambroise écrit en note que c’est à Pierre que le Christ est apparu avant tous les hommes, et même avant Marie Madeleine, comme saint Marc l’écrit dans le dernier chapitre. On l’apprend aussi de ces paroles de saint Paul (1 Corinthiens, 15) « Je vous ai livré en premier lieu ce que j’ai reçu, que le Christ est mort, qu’il a été enseveli, et qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il a été vu par saint Pierre, et ensuite par les onze. Il est apparu aussi à plus de cinq cents frères. Il a ensuite été vu par Jacques et par tous les apôtres, et par moi, en dernier lieu, comme à un avorton. « Saint Jean Chrysostome a ceci à dire sur ce texte : « Il n’a donc pas été vu par tous au début, mais par un seul d’abord, celui qui était le chef et le plus digne. » Et plus bas : « Il apparait donc en premier lieu à Pierre. Car, celui qui a été le premier à le confesser, n’a pas été pour rien le premier à le voir ressuscité. » Theophylactus dit des choses semblables dans son commentaire de ce texte.
CHAPITRE 21
On en explique deux autres tirées de l’évangile de saint Jean La dixième prérogative consiste en ce que saint Pierre fut le premier à qui Jésus lava les pieds, comme l’expose saint Augustin au chapitre 13 sur saint Jean. Et même si saint Jean Chrysostome et Theophylactus prétendent que Judas fut le premier, et Pierre le second, ils découvrent quand même dans ce texte la primauté de saint Pierre, car ils disent qu’aucun autre apôtre n’aurait osé se présenter avant saint Pierre, et que c’est par orgueil et effronterie que Judas a brigué le premier rang. Mais l’opinion de saint Augustin semble la meilleure.
La onzième vient de saint Jean où à Pierre seul le Christ prédit la mort, et la mort de la croix, pour que, comme il lui avait donné son nom (pierre), et lui avait imposé de remplir sa charge, il l’ait pour associé et compagnon dans la mort : (saint Jean 21) : « Quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te conduira là où tu ne veux pas. Il a dit cela, ajoute l’évangéliste, annonçant par là par quelle mort il allait glorifier Dieu. » Au même endroit, le Seigneur continue en parlant à Pierre : « Suis-moi! » Ces paroles quelques-uns les interprètent au sens d’une charge apostolique, comme Theophylactus, qui commente ainsi : « En disant suis-moi, je t’envoie prêcher, et je remets toute la terre entre tes mains. » D’autres y voient une allusion à la mort, comme Euthymius qui dit : « Suis-moi, c’est-à-dire imite-moi en souffrant le supplice de la croix. »
L’explication sera plus globale si nous retenons l’un et l’autre commentaire. Car, comme le Seigneur avait confié ses brebis à Pierre, et lui avait prédit son genre de mort, il lui dit pour tout conclure en un mot : « suis-moi », c’est-à-dire, sois ce que je suis, en vivant et en mourant. Prend soin des âmes tant que tu vivras, et après, par la mort de la croix, passe de ce monde au Père. Et pour que n’allions pas nous imaginer qu’il ait dit cela à tous, il exclut explicitement saint Jean qui le suivait alors corporellement : « Si je veux qu’il demeure, que t’importe ! Toi, suis-moi! »
CHAPITRE 22
On explique neuf autres prérogatives tirées des actes des apôtres et de l’épitre aux Galates
La douzième prérogative vient des actes 1 où saint Pierre, comme un père de famille, rassemble tous les disciples, et enseigne qu’il faut en élire un autre pour remplacer Judas. Voici comment saint Jean Chrysostome commente ce passage : « Oh ! Comme il comprend, Pierre, que le troupeau lui a été confié ! Comme il agit en chef dans cette assemblée formée d’apôtres et de disciples ! » Oecumenius : « C’est Pierre qui se lève, non Jacques, comme celui à qui il a été donné de présider l’assemblée chrétienne. Et personne ne prend la parole pour exprimer une opinion contraire, mais tout de suite après sa décision, on en choisit deux qu’on estimait les plus dignes de remplir ce rang, pour que Dieu élise l’un d’entre eux. »
La treizième vient des actes des apôtres (2) où, après avoir reçu le Saint-Esprit, saint Pierre est le premier à promulguer l’évangile. Et dans ce premier sermon, il en convertit trois mille. Saint Jean Chrysostome sur ce passage : « Pierre était la bouche de tous, mais les autres étaient là debout, approuvant par des signes de tête, tout ce qu’il disait. » La quatorzième, vient aussi des actes (3) : c’est Pierre qui fait le premier miracle pour témoigner de sa foi. Car, même si saint Pierre et saint Jean étaient ensemble, c’est Pierre seul qui a dit au boiteux : »Je n’ai ni or ni argent, mais, ce que j’ai je te le donne ». Saint Ambroise note joliment que ce n’est pas sans raison que le premier miracle ait été fait pour fortifier des pieds, afin de montrer qu’il était le fondement de toute l’Église.
La quinzième vient des actes (5) où saint Pierre, comme un juge divin suprême, reconnait et condamne l’hypocrisie d’Ananie et de Saphyr, et les tue par sa parole. La seizième vient des Actes (9) où nous lisons : « Il est arrivé, quand saint Pierre passait au milieu de tous. » Voici ce qu’a à dire de ce texte saint Jean Chrysostome : « Comme un chef militaire qui examine en marchant la partie qui est bien ordonnée, celle qui a besoin de son intervention, regarde-le tournoyer partout, et être toujours à la disposition de tous. » La dix-septième vient des Actes (10) où saint Pierre est le premier de tous à prêcher aux Gentils, comme il avait été le premier à prêcher aux Juifs. Et c’est à lui seul qu’a été montrée la vision qui lui faisait comprendre que le temps de prêcher aux Gentils était arrivé. C’est à lui qu’il est dit : « courage, et mange ». Car, c’est à la tête qu’il revient de manger, et, par la manducation, d’apporter la nourriture dans l’estomac, de se l’incorporer. Cette image signifie que c’est à Pierre qu’il revient, en tant que tête de l’Église, de convertir les infidèles, et de les rendre membres de l’Église.
Mais tu me feras l’objection suivante : Aux actes 8, le diacre Philippe n’avait-il pas converti un païen, l’eunuque de la reine d’Éthiopie ? Et, dans les actes (9), saint Paul ne parlait-il pas avec les Gentils, et ne discutait-il pas avec les Grecs ? Comment peut-on donc dire que saint Pierre a été le premier à prêcher aux Gentils ? Je réponds que l’eunuque en question était un prosélyte, qu’il était donc converti au judaïsme. Il n’était donc pas un vrai païen, comme l’était Corneille. Car, Pierre ne ment pas (actes 15) quand il dit avoir été le premier à prêcher aux Gentils. Ensuite (actes 11), saint Luc écrit que ceux qui avaient été dispersés par la persécution qui suivit la mort de saint Étienne, ont parcouru diverses régions en évangélisant, « ne prêchant la parole à personne d’autre qu’aux Juifs. » Que saint Philippe ait été un de ceux-là, saint Luc (actes 8) nous le fait comprendre. De plus, si le diacre Philippe avait déjà prêché à un Gentil sans que personne ne lui fasse de reproche, pourquoi saint Pierre se demandait-il si le temps de prêcher aux Gentils était arrivé. Pourquoi y a-t-il été poussé par une vision ? Pourquoi certains furent-ils scandalisés, pourquoi d’autres l’accusèrent-ils d’avoir osé ce que personne n’avait jamais tenté ? Ajoutons, que cet eunuque allait au temple de Jérusalem pour prier, qu’il lisait Isaïe dans son char, tous signes certains de judaïsme.
De plus, saint Jérôme (dans son épitre à Salvina, parlant de Corneille) écrit : « Le premier baptisé par l’Apôtre fut la dédicace du salut des Gentils. » Et saint Jean Chrysostome (dans son homélie 22 sur les Actes, parlant de Corneille) : « Tu vois où se trouve le début des Gentils ? D’un homme pieux jugé digne par ses œuvres. » S’il y a des Pères qui disent que l’eunuque baptisé par le diacre Philippe était un Gentil, c’es qu’ils ne considèrent pas sa religion, mais sa nationalité.
Au sujet de saint Paul, les codex grecs n’offrent aucune difficulté. Car, on ne lit pas en grec : il parlait aux Gentils, mais « il parlait et disputait contre les Grecs ». Ceux que saint Luc appelle ici Grecs ce sont des Juifs nés en Grèce et parlant le grec, comme l’indiquent saint Jean Chrysostome et Oecumenius. Il n’est pas non plus vraisemblable que saint Paul ait prêché aux Gentils dans la ville de Jérusalem. Et on ne parle d’aucun soulèvement suscité par les Juifs, par ceux qui, par la suite, ont protesté avec tant de véhémence contre saint Pierre, parce qu’il avait prêché à Corneille. Parce que les codex latins ont : « il parlait avec les Gentils, et il disputait avec les Grecs », on peut penser qu’il leur parlait et qu’il disputait avec eux non pour les attirer à la foi, mais pour défendre la foi contre leurs calomnies. C’est pourquoi, le même saint Luc ajoute que non seulement ils ne s’étaient pas convertis, mais que la haine qu’il avait allumée en eux était si forte qu’ils cherchèrent à le tuer. Saint Pierre fut donc autant le premier père des Gentils que le père des Juifs.
La dix-huitième vient des actes (12) où l’on voit que toute l’Église était en prière sans arrêt à cause de l’incarcération de saint Pierre. Et c’est par un miracle insigne qu’il fut libéré. Nous savons qu’avant ce temps, saint Étienne a été en danger, et qu’il fut ensuite lapidé. Nous savons aussi que saint Jacques a été emprisonné, et ensuite tué. Mais nous ne lisons pas que l’Église ait prié sans interruption pour lui, comme elle l’a fait pour saint Pierre. Quelle raison peut-on donner à cette diversité de comportement, si ce n’est que la perte de la tête est plus importante que celle d’un membre. C’est pourquoi saint Jean Chrysostome commente ce texte en disant : « C’est le signe d’un grand amour, cette prière. Tous suppliaient le Père. »
La dix-neuvième se trouve dans les actes 15. Pierre est le premier à parler au concile de Jérusalem, et saint Jacques et les autres apôtres se sont rangés à son opinion, comme saint Jérôme l’enseigne dans son épitre à saint Augustin (la onzième parmi les épitres de saint Augustin), ainsi que Théodoret (dans son épitre à saint Léon, au sujet de la même chose) : « Paul, héraut de la vérité, trompette du Saint-Esprit, accourut au grand Pierre, pour, par sa décision, fermer la bouche de ceux qui, à Antioche, voulaient imposer aux païens convertis toutes les prescriptions cérémoniales ». La vingtième vient des Galates 1 où saint Paul dit : « Après trois ans, je suis monté à Jérusalem voir Pierre ». Oecumenicus dit que saint Paul est monté à Jérusalem pour aller voir un supérieur, Pierre. Saint Jean Chrysostome (homélie 87, sur saint Jean) : « Il était la bouche et le prince des apôtres. C’est pour cela que saint Paul est monté à Jérusalem pour rencontrer saint Pierre à part. » Saint Ambroise (chapitre 1 aux Galates) : « Aller voir Pierre était une chose qui s’imposait, car il était le premier des apôtres, et c’est à lui que le Seigneur avait remis le soin de l’Église. » Saint Jérôme (dans son épitre à saint Augustin déjà citée, 89 : « Pierre fut d’une telle autorité que saint Paul l’a écrit dans une de ses épitres, et est allé le voir à Jérusalem au bout de trois ans »
CHAPITRE 23
On propose d’autres prérogatives provenant de différents auteurs
Jusqu’à présent, c’est de l’Écriture que nous avons tiré nos prérogatives. Nous en ajouterons douze autres que nous irons chercher chez différents auteurs. La vingt-et-unième prérogative consiste en ce que le Seigneur n’a baptisé de ses mains que le seul Pierre. C’est ce qu’écrit Évode, successeur de saint Pierre à son évêché d’Antioche. Dans l’épitre qui porte le nom de la lumière, on nous explique que, parmi les femmes disciples, seule la mère de Jésus a été vierge; que parmi les hommes, seul Pierre a été baptisé par le Christ; André, Jacques et Jean, par Pierre; les autres par ces derniers. C’est ce que rapportent Euthymius (chapitre 23 sur Jesn), et Nicéphore (livre 2 de son histoire, chapitre 3).
La vingt-et-unième est que seul saint Pierre a été sacré évêque par Jésus-Christ. Et c’est de saint Pierre que les autres apôtres auraient reçu leur consécration épiscopale. C’est ce que démontre Jean de Turrecremata( livre de sur l’Église, chapitre 32) par plusieurs raisonnements, dont voici les deux principaux. Le premier. Le Seigneur n’a ordonné aucun évêque, ou les a ordonnés tous, ou quelques uns seulement, ou un seul. On ne peut pas dire qu’il n’a ordonné personne, car, s’il en était ainsi, nous n’aurions aucun évêque, puisque personne ne peut donner à autrui ce qu’il n’a pas. En effet, un non évêque ne peut pas sacrer un évêque. Si le Seigneur n’a ordonné personne, il n’a donc pas ordonné non plus saint Pierre. Qui donc a ordonné Pierre et les autres ? Il est évident que tous les apôtres n’ont pas pu être directement ordonnés par le Christ.
Il n’a certainement pas ordonné Mathias, celui qui a remplacé Judas. Il n’a certainement pas non plus ordonné saint Paul qu’il avait appelé du haut du ciel et qu’il avait fait apôtre. Qu’il ait reçu l’ordre d’être ordonné par l’imposition des mains des ministres de l’Église, cela ressort des actes des apôtres (13) et d’une lettre de saint Léon à Dioscorus (81 dans ses œuvres, et 79 dans les tomes des conciles). Parlant de l’ordination des évêques, ce pape présente l’exemple de saint Paul. Saint Jean Chrysostome, commentant ce passage des actes, dit que le signe que l’ordination de saint Paul fut véritable est qu’il changea de nom. Car tout de suite après, on ajoute Saül dit Paul. Ensuite, que Jacques le frère de Jésus, un des douze, ait été ordonné évêque de Jérusalem par les apôtres Anaclet l’enseigne dans son épitre 2, où il écrit qu’un évêque doit être ordonné par trois évêques, comme saint Jacques a été ordonné par Pierre Jacques et Jean.
Clément d’Alexandrie raconte, lui aussi, d’après Eusèbe de Césarée (livre 2, chapitre 1 de son histoire de l’Église) que Jacques, le frère de Jésus, a été ordonné évêque par saint Pierre, saint Jacques et saint Jean. Saint Jérôme écrit la même chose (dans ses hommes illustres, Jacques) : « Tout de suite après la passion du Seigneur, saint Jacques a été ordonné évêque de Jérusalem par les apôtres. » On ne peut pas dire non plus que ce Jacques n’était pas un des douze apôtres, car saint Jérôme s’y oppose formellement dans son livre contre Helvidius, ainsi que nous même, comme nous l’avons montré ailleurs, car il s’ensuivrait que l’Église ne ferait jamais mémoire d’un des apôtres. Il est facile de démontrer que le Seigneur n’a pas pu en ordonner seulement quelques-uns, parce que, à l’exception de saint Pierre, ils étaient tous égaux entre eux, et nul n’avait un droit sur un autre, et tout le pouvoir, qui leur avait été remis, leur avait été donné à tous ensemble. Si on ne peut pas dire que le Seigneur n’a ordonné personne, ni non plus qu’il les a tous ordonnés ou qu’il n’en a ordonné que quelques-uns, saint Pierre a donc été ordonné par lui.
La deuxième raison. Les anciens enseignent souvent que l’Église de Rome est la mère de toutes les églises; que c’est d’elle que tous les évêques reçoivent leur consécration et leur dignité. Cela ne peut être vrai que si saint Pierre, qui a été évêque romain, a effectivement ordonné les apôtres et tous les autres évêques par lui-même ou par d’autres. Car, puisque tous les apôtres ont consacré plusieurs évêques dans différents lieux, il s’ensuivrait, si les apôtres n’avaient pas été faits évêques par saint Pierre, que la plus grande partie des évêques ne devrait pas son origine à saint Pierre. Alors, pourquoi le pape Anaclet dit-il dans son épitre 1 : « Dans le nouveau testament, après le Christ, c’est par Pierre que commence l’ordre sacerdotal. » Car, il ne peut pas parler de l’ordre des prêtres, car il appert que, à la dernière cène, tous les apôtres ont été ordonnés prêtres ensemble. Il parle donc de l’ordre des évêques. Il ne peut pas dire qu’ils ont commencé par Pierre, si tous les apôtres ont tous été consacrés directement par le Seigneur.
Pourquoi aussi saint Cyprien dit-il (livre 4, épitre) que l’Église romaine est « la matrice et la racine de toute l’Église catholique » ? Pourquoi Innocent 1 dit-il (dans l’épitre au concile de Carthage, 93, dans les épitres de saint Augustin) : « L’épiscopat et toute l’autorité de ce nom émane de Pierre. » De même, ce qu’il a écrit (dans un épitre au concile de Milet, 93, dans les œuvres de saint Augustin) : « À chaque fois qu’on réfléchit sur la foi, j’estime que tous nos frères, nos co-évêqes, doivent reconnaître saint Pierre comme l’auteur de leur nom et de leur dignité. » Pourquoi le pape Jules 1 (dans son épitre 1 aux Orientaux) a-t-il dit : « Cette faute, vous ne pourriez pas la commettre, si le siège de Pierre d’où vous avez reçu les honneurs de la consécration, et où vous avez puisé la loi de toute l’observance, qui est pour nous une mère sacerdotale, était aussi la maîtresse de la doctrine ? » Pourquoi saint Léon (dans le sermon 2 de l’anniversaire de son couronnement) a-t-il dit : « Si le Seigneur a voulu que les autres apôtres aient quelque chose en commun avec lui, ce n’est jamais que par lui qu’il a donné ce qu’il n’a pas refusé aux autres. »
Et dans l’épitre 89 : « Le Seigneur a voulu que le sacrement de cette fonction appartienne à tous les apôtres, mais de façon à placer principalement cette charge dans le bienheureux Pierre, le chef suprême des apôtres, pour que ce soit comme de sa tête que ses dons se répandent dans tout le corps. » Mais certains nous objectent ceci. L’épiscopat est inclus dans l’apostolat. Autrement, ne serait pas vrai ce qu’Anaclet dit :(épitre 2) que les évêques succèdent aux apôtres. Or c’est le Christ, non Pierre, qui a fait tous les apôtres. C’est donc le Christ qui a ordonné les apôtres, et non Pierre. Ce qui est dit dans le psaume s’applique à Juda : « qu’un autre reçoive son épiscopat ». Or Juda ne fut pas ordonné évêque par Pierre. Donc, Pierre ne les a pas tous ordonnés.
Je réponds que l’épiscopat est contenu dans l’apostolat, et que les évêques succèdent aux apôtres (car le Seigneur a élu douze disciples, et il les a nommés apôtres, avant même de les faire prêtres, encore moins avant qu’ils soient évêques. Car, c’est à l’apostolat qu’appartient le droit de prêcher, à laquelle fut unie une vaste juridiction, laquelle ne peut pas exister dans les non évêques). Et j’ajoute que tous les apôtres furent des évêques, et même les premiers évêques de l’Église, même s’ils n’ont pas été ordonnés par le Christ, mais par Pierre.
Au sujet de Juda, je réponds que ce qu’on appelle épiscopat dans le psaume 108, n’est pas vraiment ce que nous appelons aujourd’hui épiscopat, mais une préfecture quelconque. Le mot hébreu, en effet, signifie visite ou préfecture. Et il est croyable que saint Pierre ait cité ce psaume en hébreu, et qu’il lui ait donné un sens accommodatif. Saint Luc, qui écrivait en grec, a suivi les septante. Ce sont eux qui traduisirent : tèn épiscopèn, épiscopat. Par ce mot, les traducteurs ne pouvaient entendre qu’une préfecture, car, en leur temps, l’épiscopat proprement dit n’avait pas encore été institué. Ajoutons que Cicéron lui-même emploie ce mot dans sa lettre 7 à Atticus, quand il dit qu’il a été établi par Pompée préfet (episcopus) de toute la Campanie.
On peut répondre que ce psaume parle de l’épiscopat proprement dit, non de ce que Judas avait, mais de ce qu’il aurait eu, s’il n’avait pas trahi le Seigneur. La vingt-troisième est à l’effet que c’est saint Pierre qui, le premier, a détecté le premier hérétique, le prince et le père de tous les autres qui vinrent après lui, Simon le magicien (actes 8), qui le condamna et qui l’anéantit. Car il convenait, en effet, que ce soit le prince et le père de l’Église qui l’emporte sur le prince et le père de tous les hérétiques. C’est saint Irénée (livre 1, chap 20, et livre 3, au début) qui dit que Simon a été le père de tous les hérétiques. Puisque Jean Calvin (institutions, livre 4, chapitre 6, verset 15) considère l’affrontement de saint Pierre et de Simon le magicien comme une fable absurde, citons des témoignages anciens. C’est ce que rapportent Égisippe (livre 3 de la destruction de Jérusalem, chapitre 2) et saint Clément (livre 6 de la constitution apostolique, chapitres 7, 8,9, où est racontée toute l’histoire.
De même Arnobe (livre 2, contre les Gentils) : « Dans cette ville seigneuriale de Rome elle-même, se trouvaient aussi des hommes de Numa adonnés à la pratique des anciennes superstitions. Ils ne refusèrent cependant pas d’abandonner leurs croyances paternelles, et d’adhérer à la vérité chrétienne quand le chariot igné de Simon le magicien fut dissipé par la bouche de Pierre, et s’évanouit au nom du Christ. Car ils virent de leurs propres yeux celui qui se confiait dans les faux dieux être trahi par ceux qu’ils craignaient eux-mêmes, s’écrouler sous son poids, gisant par terre, les membres fracassés. » Racontent la même chose saint Damase, (dans sa vie de Pierre), saint Cyrille (dans sa catéchèse 6), Épiphane (hérésie 21), Théodoret (livre 1 des hérésies et des fables), Saint Ambroise (discours contre Auxence), saint Jérôme (livre des hommes illustres, à Simon Pierre), Sulpice (livre 2, de son histoire, chapitre 13), saint Grégoire de Tours (livre 1 de son histoire, chapitre 25), Eusèbe (livre 2 de son histoire, chapitre 13), Maxime (dernier sermon sur saint Pierre et saint Paul), saint Augustin, qui dit ceci (dans le livre sur les hérésies, chapitre 1) : « Dans la ville de Rome, saint Pierre, avec la vraie vertu du Dieu tout-puissant, réduisit à rien Simon le magicien. »
Voici ce qu’explique le même saint Augustin (dans la lettre 86 à Casulanum) : « C’est l’opinion d’un grand nombre, bien qu’elle soit considérée comme fausse par la plupart des romains, que devant combattre le dimanche avec Simon le magicien, saint Pierre, en raison du péril que représentait cet affrontement, avait jeuné la veille avec l’Église de Rome; et que , à cause de la victoire honorable et glorieuse qu’il remporta, elle adopta cette coutume, que certaines églises occidentales imitèrent. » Il ne veut pas dire qu’il était incertain que saint Pierre ait eu à lutter avec Simon le magicien, comme le pensait Calvin, que ce fut cela la cause du jeune du samedi. Car, même si les auteurs cités s’entendent tous pour rapporter que saint Pierre a livré un combat spirituel avec Simon le magicien, quelques-uns précisent que cet affrontement épique se produisit un dimanche, et que la veille il n’y eut pas de jeune; que ce n’est donc pas pour cette raison qu’on jeune à Rome le samedi. Car c’est de cela que s’enquiert saint Augustin dans la lettre.
La vingt-quatrième consiste en ce que saint Pierre, sur l’ordre de Dieu, a établi à Rome le siège suprême. Les apôtres ont été envoyés un peu partout dans le monde, et saint Pierre à la tête et la ville reine de l’univers. C’est un signe évident de la principauté de saint Pierre. C’est ce qu’enseigne également saint Léon (semon 1 sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « Car, quand les douze apôtres, ayant reçu du Saint-Esprit la connaissance de toutes les langues, entreprirent d’évangéliser le monde, se répartirent les diverses provinces de la terre, le prince des apôtres, Pierre, fut destiné à la forteresse de l’empire romain, comme une lumière de vérité, qui révèle le salut à toutes les nations. Elle serait ainsi, par la tête, répandue avec plus d’efficacité sur tout le corps. » Et Maxime (sermon 1 sur la naissance au ciel de saint Pierre et de saint Paul) : « Là où le monde avait la tête de l’empire, c’est là qu’il plaça les princes de son royaume. » Mais nous en parlerons encore davantage dans la question suivante.
La vingt-cinquième consiste en ce que, à la fin de la vie de saint Pierre, le Christ lui ait apparu et qu’il lui ait demandé : « Où vas-tu, Seigneur ? »; et que le Christ lui ait répondu : « Je vais à Rome pour être crucifié de nouveau. » C’est ce qu’attestent Égésippe (livre, sur la destruction de Jérusalem) et saint Ambroise (dans son discours contre Auxence). Voici ce que rapporte saint Ambroise à ce sujet : « Pendant la nuit, il commença à sortir des murailles, et voyant le Christ venir vers lui à la porte, il lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Et le Christ lui a répondu : « Je vais à Rome pour être crucifié de nouveau. » Pierre comprit que la réponse divine se rapportait à sa propre croix. Saint Athanase, dans l’apologie de sa fuite, indique la même chose, bien que moins clairement. Il écrit : « Quand saint Pierre entendit dire qu’il fallait qu’il subisse le martyre à Rome, il n’a pas rejeté cette perfection, mais il vint à Rome avec joie. » Enfin, saint Grégoire rapporte la même chose (dans son explication 4 du psaume de la pénitence) : « Il a dit à Pierre : je viens à Rome pour y être crucifié de nouveau. Celui qui avait déjà été crucifié en personne disait qu’il serait crucifié de nouveau en Pierre. »
Que pouvait-il bien signifier le Seigneur en disant qu’il serait crucifié de nouveau dans la crucifixion de Pierre, si ce n’est que Pierre est son vicaire, et que ce qui arrive à Pierre arrive aussi à lui. » Car, c’est ainsi qu’il avait parlé à Samuel (1 Rois 8) : « Ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, c’est moi, pour que je ne règne pas sur eux. »
CHAPITRE 24
On présente trois dernières prérogatives La vingt-sixième prérogative consiste en ce que seules ont toujours été fréquentées les églises patriarcales ou primatiales que saint Pierre a fondées. Que parmi les anciennes églises trois seulement ont été proprement patriarcales et primatiales, celles de Rome, d’Antioche et d’Alexandrie, nous l’indiquent clairement le concile de Nicée, le canon 6 du concile de Chalcédoine, l’acte 16 de l’épitre 3 d’Anaclet, de l’épitre 53 de saint Léon à Anatholium, de l’épitre 37 de saint Grégoire à Euloge, livre 6. Ce que ne nient pas Calvin et Luther.
Ensuite, pendant environ cinquante ans, il y eut une quatrième église patriarcale, celle de Jérusalem, mais par le nom plutôt que par la réalité, par l’honneur plutôt que par le pouvoir. Car le patriarche d’Alexandrie siégeait non seulement à la seconde place dans les conciles, mais il avait la préséance sur tous les évêques d’Égypte et de Lybie. Celui d’Antioche non seulement siégeait à la troisième place, mais il avait la préséance sur tous les archevêques et évêques d’Orient. Et celui de Jérusalem siégeait à la quatrième place, mais n’avait préséance sur aucun archevêque ou évêque. Il était plutôt soumis à l’archevêque de Césarée, qui était le métropolitain de la Palestine, et au patriarche d’Antioche, qui, comme nous l’avons dit, présidait sur tout l’Orient. Qu’il en était bien ainsi, c’est le concile de Nicée qui nous le fait comprendre. On y découvre que l’évêque de Jérusalem prenait rang après celui de Rome, d’Alexandrie, et d’Antioche, sans que, pour autant, rien ne soit enlevé à l’autorité du métropolitain qui était à Césarée.
Voilà pourquoi saint Jérôme (dans son épitre à Pammachus, contre Jean, évêque de Jérusalem) parle ainsi : « Toi qui t’enquiers des règles ecclésiastiques, et qui te sers des canons du concile de Nicée, réponds-moi. Qu’est-ce qui, dans la Palestine, appartient à l’évêque d’Alexandrie ? Si je ne m’abuse, il a été décrété là que le métropolitain de la Palestine serait l’archevêque de Césarée, et de tout l’orient, celui d’Antioche. Tu devais donc t’adresser à l’archevêque de Césarée, avec lequel tu savais que nous étions en communion, ou si tu le préférais, envoyer tes lettres à Antioche. Mais je sais pourquoi tu n’as pas voulu les envoyer à Antioche. Tu as préféré importuner quelqu’un qui était fort occupé, plutôt que rendre à ton métropolitain l’honneur qui lui était du. »