L'Échelle du ciel (De ascensione mentis in Deum) (page 2)

Robert Bellarmin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — L'Échelle du ciel · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2 Ensuite le même prophète décrit la course admirable du soleil : Il part avec ardeur pour courir comme un géant clans sa carrière. Un géant robuste a bientôt parcouru un long espace , lorsqu'il veut faire usage de sa force et de l'avantage que lui donne sa taille extraordinaire ; et le prophète , après avoir comparé le soleil à l'époux qui vient de se parer, pour en faire comprendre la beauté, a recours à un géant pour exprimer, comme il peut, combien est accélérée la course du soleil : mais eût-il comparé la vélocité de cet astre au vol de l'oiseau , à la rapidité de la flèche , du vent ou de la foudre , encore il a'en aurait pas dit assez. Car, d'après un système assez répandu , le soleil parcourt son orbite dans vingt-quatre heures; l'orbite du soleil est, pour ainsi dire, infiniment plus grande que la circonférence de la terre (puisqu'il en est séparé par trente-deux millions de lieues); cependant la terre a environ, neuf mille lieues de circonférence : d'où il suit qu'à chaque heure, à chaque instant, le soleil parcourt plusieurs milliers de lieues. Car si quelqu'un veut observer le lever ou le coucher du soleil, sur un horizon bien découvert , comme , par exemple, sur la mer , ou dans une vaste plaine, il remarquera que le disque de cet astre monte sur l'horizon dans moins de huit minutes, et cependant le diamètre du soleil est beaucoup plus grand que celui de la terre qui est néanmoins de trois mille lieues. Voulant moi-même (Bellarmin ) connaître en combien de temps le soleil disparaîtrait sous l'horizon , sur mer, je commençai à lire le Miserere mei, et à peine l'eus-je lu deux fois qu'il eut disparu. Il faut donc que dans l'espace de temps nécessaire pour lire deux fois le Miserere, le soleil en parcoure un beaucoup plus grand que celui du diamètre de la terre. Qui le croirait, si l'expérience ne le démontrait? Si nous ajoutons maintenant que la tuasse de cet astre, qui court si vite, est beaucoup plus grande que celle de la terre , et que le mouvement d'un si grand corps , qui se meut avec tant vitesse, se fait sans interruption et sans lassitude , et qu'il continuerait éternellement si Dieu le voulait ; nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la puissance infinie du Créateur. Ce soleil est véritablement, comme dit l'Ecclésiastique , un vase admirable , l'ouvrage du Très-Haut , et le Seigneur qui ha fait est véritablement grand (43).

3 Il nous reste à parler des effets de la lumière et de la chaleur du soleil , qui répand ses influences sur toute la nature : Nec est qui se abscondat à colore ejus. Ce corps lumineux , placé au centre du monde , éclaire les astres , l'air, la mer et la terre ; sa chaleur vivifiante fait germer les plantes , croître et mûrir les moissons et les fruits de toute espèce. Ses influences pénètrent jusque dans les entrailles de la terre pour y produire les métaux de toute espèce. Aussi St. Jacques , au commencement de son épître , compare Dieu au soleil: Toute grâce excellente , dit-il (1. 17. ) , et tout don parfait vient d'en-haut, et descend du Père des lumières, qui ne peut recevoir ni de changement , ni d'ombre par aucune révolution. Le soleil est,à la vérité,le père des lumières corporelles;

Dieu est le père des lumières spirituelles. Mais il y a trois grandes différences entre Dieu et le soleil. D'abord le soleil a besoin d'une transmission perpétuelle pour remplir la terre de sa lumière et de sa chaleur ; tandis que Dieu , qui est tout en tous lieux, n'en a pas besoin, comme l'assure St. Jacques : Apud quem non est transmutatio. Ensuite le soleil dans sa course donne alternativement le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres. Mais Dieu ne change jamais; il est toujours présent à tout; il n'y a point en lui d'ombre par aucune révolution. Enfin, ce qui est le plus digne d'attention , le soleil, père des lumières corporelles, fait croître tout sur la terre ;

mais ces biens terrestres ne sont ni excellents, ni parfaits; ce sont plutôt des biens de peu de valeur , temporels , caducs; ils ne rendent pas l'homme bon ; il peut en faire un mauvais usage, et plusieurs s'en servent pour leur perte. Mais de Dieu , père des lumières spirituelles, procèdent tous les dons excellents et parfaits ; ils rendent meilleurs ceux qui les possèdent; personne ne peut en faire un mauvais usage; ils conduisent à la vraie félicité où se trouvent réunis tous les biens.

Cherchez donc , ô mon âme , ces dons excellents , ces dons parfaits qui viennent d'en-haut, et descendent du Père des lumières; et quand vous les aurez découverts , ne les perdez pas de vue et ne négligez rien pour les obtenir. Mais ces biens ne sont pas loin de vous la nature du soleil va vous l'apprendre. Le soleil en effet opère tous ses effets par sa lumière et par sa chaleur ; en sorte que les dons du père des lumières corporelles sont la lumière et la chaleur. Ainsi les biens excellents et les dons parfaits qui viennent d'en-haut et descendent du vrai Père des lumières qui est Dieu, sont la lumière de la sagesse et la règle de la charité. La lumière de la sagesse , qui rend vraiment sage , dont personne ne peut mal user, et qui conduit à la source de la sagesse dans la céleste patrie, est cette lumière qui apprend a mépriser les choses temporelles et a estimer beaucoup les biens éternels ; elle nous apprend à mettre notre confiance dans le Dieu vivant , et non dans les richesses incertaines et périssables (I. Tim.

6. 17. ). Elle nous apprend à ne pas chercher notre patrie dans un lieu d'exil , à ne pas aimer notre pèlerinage, mais à nous y résigner ; enfin elle nous apprend a souffrir avec patience cette vie pleine de périls et de tentations , et a désirer la mort, parce qu'il est écrit que ceux qui meurent dans le Seigneur sont heureux : Beati qui in Domino moriuntur (Apoc. 14. ).La règle de la vraie charité, c'est d'aimer Dieu , qui est le but de tous nos désirs, et de l'aimer sans fin et sans mesure ; et pour les autres choses, qui sont des moyens pour parvenir à notre fin dernière, de les aimer avec poids et mesure, c'est-à-dire, autant qu'elles nous sont nécessaires pour atteindre cette fin qui est la béatitude. Parmi les enfants des hommes vous ne trouverez certainement personne qui, dans les soins de son corps, intervertisse l'ordre établi ; en sorte qu'il aime la santé avec mesure, et une potion amère sans mesure, sachant que la santé est la fin, tandis que les remèdes ne sont que le moyen d'avoir la santé. Comment se fait-il donc que tant de prétendus sages ne se lassent jamais de ramasser des richesses, de chercher des plaisirs, d'obtenir des honneurs, comme si ces biens étaient la , fin que doit se proposer le coeur de l'homme ; tandis qu'ils restent tranquilles au milieu du péril que court leur salut , sans s'exciter à l'amour de Dieu , ni à la recherche du bonheur éternel, comme si cet amour et cette recherche n'étaient qu'un moyen pour conduire a cette heureuse fin, et non la fin elle-même ? C'est pour cela qu'ils n'ont que la sagesse de ce monde au lieu de la sagesse d'en-haut , qui descend du Père des lumières ; et parce que leur charité est désordonnée , ils n'ont point la vraie charité qui consiste dans l'ordre; mais ils sont dominés par la cupidité , qui vient du monde et non du Père céleste. Pour vous, ô mon âme , pendant votre pèlerinage , au milieu de tant d'ennemis qui voudraient, après vous avoir fait perdre la vraie sagesse et la vraie charité, leur substituer la fraude et la cupidité , poussez ; du fond du coeur, vos gémissements vers le Père des lumières; priez-le de faire descendre dans votre âme les dons parfaits qui sont la lumière de la sagesse , et les saintes ardeurs d'une charité bien réglée afin que, en étant remplie, vous puissiez courir sans danger dans la voie de ses saints préceptes , et parvenir à cette fortunée patrie où l'on se désaltère à la source de la sagesse, et où l'on vit du lait pur de la charité.

4 Nous allons parler maintenant du temps de la nuit , où le ciel, par le moyen de la lune et des étoiles , nous offre un nouveau degré d'ascension vers Dieu. Voici comment s'exprime David à ce sujet (Ps. 8. 4.) : Je considère les cieux qui sont l'ouvrage de vos doigts; la lune et les étoiles, que fous avez affermies. Si nous pouvions voir le ciel même, le Prophète ne dirait pas, comme pour expliquer sa pensée: La lune et les étoiles que ,vous avez affermies. Et assurément si nos sens pouvaient pénétrer jusque dans le ciel , ou connaître exactement sa nature et ses qualités, nous aurions alors un beau moyen pour nous élever à Dieu.

Nous savons que certains savants ont, d'après le mouvement des étoiles, regardé le ciel comme un cinquième élément d'une nature simple, incorruptible, et dans un mouvement perpétuel ; mais nous savons aussi que d'autres ont prétendu que le ciel est l'élément du feu , qu'il n'a pas de mouvement circulaire , et que ses parties ne sont pas incorruptibles. Pour nous , renonçant aux opinions, nous cherchons la science certaine de la foi , pour en construire une échelle solide qui nous élève à la connaissance de Dieu. Nous nous contenterons donc ici de considérer la lune et les étoiles que nous voyons , pour atteindre notre but ; comme nous nous sommes contentés de l'inspection du soleil, qui est une lumière et le principe des autres lumières.

La lune a deux propriétés pour nous élever à Dieu. La première consiste en ce que plus elle approche du soleil, plus elle est éclairée dans sa partie supérieure , qui regarde le ciel , et plus elle est obscurcie dans la partie inférieure qui regarde la terre; au contraire , lorsqu'elle est en opposition avec le soleil , elle apparaît toute lumineuse à ceux qui habitent la terre , tandis que les habitants du ciel la voient dépourvue de clarté dans sa partie supérieure. Cette propriété de la lune offre aux mortels une instruction qui a son prix , et leur fait sentir combien il leur importe de s'approcher, de se soumettre et de s'unir à Dieu, le Père des lumières. La lune désigne l'homme, et le soleil représente Dieu. Tant que la lune est opposée au soleil, elle ne regarde que la terre, quoique sa lumière lui vienne du soleil , et elle tourne en quelque sorte le dos au ciel; de là vient aussi qu'elle paraît très-belle aux habitants de la terre, tandis qu'elle. est difforme à ceux du ciel. C'est ainsi que 1'homme qui s'éloigne de Dieu , comme l'enfant prodigue qui voulut quitter son père pour aller dans une région lointaine , abuse de la lumière de la raison qu'il avait reçue du Père des lumières , pour ne considérer que la terre; et oubliant Dieu , il ne pense qu'à la terre , il n'aime que la terre , et ne s'occupe qu'à ramasser les biens . de la fortune. Alors il est proclamé sage et heureux par les enfants du siècle ; mais ceux qui habitent le ciel le jugent pauvre , nu , défiguré , malheureux et très-misérable. Au contraire , tandis que la lune est en conjonction avec le soleil, elle lui est parfaitement soumise , elle est toute brillante dans sa partie supérieure , et elle aie regarde que le ciel ; tandis qu'elle tourne le dos en quelque sorte à la terre, et disparaît entièrement aux yeux de ses habitants.

C'est encore ici exactement ce qui arrive à l'impie qui commence à devenir pieux , et à se soumettre humblement, par une parfaite conversion, à Dieu, vrai soleil des âmes , et à s'unir à lui par la charité ; alors il accomplit ce que recommande l'Apôtre , en recherchant ce qui est au-dessus de lui dans le ciel , là où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu, et n'ayant de goût et d'affection que pour les choses d'en-haut, et non pour celles de la terre ( Col. 3. 1. ) : alors il est méprisé par les insensés, et regardé comme un homme mort. Car agir ainsi, c'est vraiment mourir au monde, pour mener une vie cachée en Dieu avec Jésus-Christ ; mais lorsque Jésus-Christ, qui est sa vie , apparaîtra, alors il paraîtra aussi lui-même avec Jésus-Christ dans sa gloire , comme ajoute le même apôtre. Voilà pourquoi , selon que le remarque St. Augustin , la Pâque, tant sous la loi ancienne que sous la loi nouvelle, ne pouvait se célébrer qu'après la pleine lune , c'est-à-dire , lorsque la lune commençait à reprendre sa conjonction avec le soleil, dont elle s'était éloignée dans son plein. Car Dieu a voulu par ce signe céleste démontrer que, par la passion et la résurrection du Seigneur, l'homme, opposé à Dieu par son iniquité , commencerait à se tourner vers lui , et à rechercher avec empressement sa grâce et son union par les mérites de Jésus-Christ.

Mais vous , ô mon âme , si , par l'attrait de la grâce de Dieu , vous vous trouvez soumise au Père des lumières par une vraie humilité , et heureusement unie par une ardente charité , n'imitez pas les insensés qui changent comme la lune , mais modelez-vous sur les sages qui sont stables comme le soleil (Eccli 27. ). Car la lune s'éloigne aussi promptement du soleil , qu'elle s'en était approchée. Pour vous , si vous êtes sage, conservez précieusement la grâce , ne l'abandonnez point, ne vous en éloignez point ; nulle part vous ne trouverez rien de meilleur; en l'abandonnant volontairement, qui sait s'il vous sera possible de la recouvrer ? Celui qui a promis le pardon aux pénitents et la grâce à ceux qui reviennent à lui , ne vous a promis ni de prolonger votre vie , ni de vous accorder le don de la pénitence. Tournez donc avec assurance le dos à la terre; regardez le soleil de justice ; reposez-vous, complaisez-vous en lui , et ne vous en détournez jamais. Dites avec S. Pierre : Il fait bon ici : Bonum est nos hic esse; et avec St. Ignace, martyr : Il est plus avantageux pour moi de vivre avec Jésus-Christ , que de régner sur tout l'univers; ne vous inquiétez point du jugement que porteront de vous les amateurs de ce monde car ce n'est pas celui que le monde loue, qui mérite d'être loué; mais c'est celui qui est approuvé de Dieu.

5 Une autre fonction de la lune est aussi celle de Dieu envers ses élus. La lune préside a la nuit , comme le soleil préside au jour, selon ce que dit Moïse dans la Genèse, et David dans les Psaumes. Mais le soleil répand toute sa lumière sur le jour, tandis que la lune n'éclaire la nuit que d'une manière inégale ; répandant tantôt une grande lumière , tantôt une pâle lueur ; et d'autres fois elle l'abandonne aux plus épaisses ténèbres. C'est ainsi que Dieu , comme un soleil, éclaire d'une lumière perpétuelle les anges et les saints. Il est pour eux un jour perpétuel. Quant à nous, durant notre pèlerinage et notre exil , où nous marchons à la lueur du flambeau de la foi, et non de la réalité , gui dés par les saintes écritures comme par une lampe placée dans un lieu ténébreux, selon l'expression de S. Pierre, Dieu , comme l'astre de la nuit, vient et éclaire nos âmes a diverses époques, et d'autrefois il les laisse dans les ténèbres de la désolation. Cependant, ô mon âme , vous ne devez pas trop vous affliger , lorsque vous êtes privée de consolations ; ni trop vous réjouir si , peu après , vous êtes consolée et fortifiée par la lumière divine. Car, dans la nuit de ce siècle, Dieu agit envers nous comme falune, et non comme le soleil ; encore apparaît-il a nous faibles et imparfaits, tantôt comme la lune dans son plein , par ses divines consolations; tantôt sans lumière , nous abandonnant aux horreurs et aux plus épaisses ténèbres de la nuit ; car l'apôtre S. Paul , ce vase d'élection, qui , ravi jusqu'au troisième ciel , y entendit des paroles mystérieuses qu'il n'est pas donné h l'homme d'exprimer , dit tantôt qu'il est rempli de consolation et inondé de joie dans toutes ses tribulations, tantôt qu'il gémit et se lamente en disant : Je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit , et qui me rend captif sous la loi du péché qui est dans les membres de mon corps. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ( Rom. 7. 23. ) ? Je suis bien aise, mes frères, que vous sachiez l'affliction qui nous est survenue en Asie , qui a été telle que les maux dont nous sommes accablés , ont été excessifs et au-dessus de nos forces, jusqu'à nous rendre même la vie ennuyeuse (II Cor. 1. ). Saint Jean Chrysostome nous le fait com. prendre , lorsqu'il nous dit que Dieu se conduit envers les saints, de manière à ce qu'ils n'éprouvent ni des tribulations, ni des consolations continuelles ; mais il entremêle la vie des justes d'une variété admirable d'adversités et de prospérités.

6 Les étoiles sont un autre ornement du ciel : Species caeli gloria stellarum (Eccli. 43. 10.). C'est le Seigneur qui par elles éclaire le monde durant la nuit, et qui y répand la lumière des cieux les plus hauts ( Ibid. ) : car toute la beauté des étoiles , comme celle de la lune, vient du Père des lumières , et ce n'est pas le soleil durant le jour, ni la lune et les étoiles pendant la nuit ,qui éclairent le monde; mais c'est le Seigneur , qui habite dans les hauts lieux , qui se sert du soleil, de la lune et des étoiles pour éclairer le monde de sa propre lumière.

Car c'est lui-même, dit le prophète Baruch ( 3. 33. ) , qui envoie la lumière, et elle part aussitôt; qui l'appelle, et elle obéit avec tremblement; les étoiles, à ses ordres , ont répandu leur lumière chacune en sa place , et elles ont été dans la joie en lui obéissant. Dieu les a appelées, et elles ont dit: Nous voici; et elles ont pris plaisir a luire pour obéir à celui qui les a créées.

Ces expressions nous font connaître la puissance infinie de Dieu qui a produit en un moment, avec une facilité incroyable, des corps :si vastes et si beaux, qui les orne et les fait mouvoir. Appeler, signifie, en Dieu, créer, produire; car il appelle ce qui n'est pas encore , et en l'appelant il lui donne l'être. Et lorsque les étoiles répondent : Nous voici, adsumus, elles ne font autre chose que d'exister et de le mouvoir à la voix du Tout-Puissant ; cette existence, le mouvement , est leur parole , leur réponse. Lorsque le prophète dit qu'elles ont répandu leur lumière avec joie en obéissant a leur Créateur, il a voulu dire qu'elles obéissent avec autant de promptitude et de facilité que si elles ressentaient de la joie en exécutant les ordres de leur maître. Mais ce qu'il y a d'admirable dans les étoiles , c'est que malgré leur mouvement très-rapide , et quoiqu'elles ne s'arrêtent jamais dans leur course précipitée ; quoiqu'elles décrivent leur orbite, les unes avec moins, les autres avec plus de vitesse , elles se tiennent cependant a la distance marquée entre elles si exactement, qu'il en résulte un concert harmonieux et des plus admirables : Qui racontera toute la conduite des cieux , dit Job (38.), et qui pourra faire cesser l'harmonie du ciel ? Cette harmonie ne consiste point dans des paroles ou des sons, qui frappent les oreilles du corps; mais c'est le coeur qui est frappé de cet accord de proportion dans le mouvement des astres. Car les étoiles du firmament parcourent toutes ensemble avec la même vélocité , en vingt-quatre heures , toute l'orbite du ciel , tandis, que les sept planètes , qu'on appelle étoiles errantes , par leurs différents mouvements , les uns plus accélérés , les autres plus lents , semblent faire un concert avec les étoiles du firmament, les unes faisant , pour ainsi dire, la basse, et les autres un contre-point continuel et très-mélodieux. Mais ces prodiges sont trop au-dessus de notre faible intelligence, et ce concert ne peut être entendu que par ceux qui , placés dans le ciel, comprennent l'ordre de cet admirable mouvement. M parce que les étoiles , en gardant leurs distances entre elles, ne se fatiguent jamais dans leurs mouvements perpétuels, on peut les comparer à un choeur de jeunes vierges , à cause de cette agréable cadence avec laquelle elles exécutent sans cesse dans le ciel leurs mouvements si variés.

Pour vous , ô mon âme , élevez plus haut vos pensées si vous pouvez ; et après avoir considéré la splendeur du soleil , l'éclat de la lune , la beauté et la variété des étoiles , l'admirable concert des cieux, l'agréable cadence des étoiles, pensez ce que ce sera de voir, dans ciel, Dieu , soleil de justice , qui habite une lumière inaccessible ; cette Vierge , reine du ciel , belle comme la lune , qui réjouit toute la maison de Dieu ; ces choeurs et ces ordres de plusieurs millions d'anges , qui plus nombreux et plus brillants que les étoiles, ornent et embellissent ce ciel des cieux ; ces âmes bienheureuses , associées aux choeurs des anges, et mêlées comme des planètes aux étoiles du firmament. Et quel plaisir d'entendre ces cantiques de louanges , et cet alleluia éternel :qu'un concert mélodieux fait retentir agréablement sur les places de la cité bienheureuse ! Alors la beauté même du ciel, que nous apercevons ici-bas, vous paraîtra peu de chose ; et vous regarderez tout ce qui est au-dessous du ciel , sur la terre , comme petit , presque nul , et par là même digne de mépris.

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HUITIèME DEGRé. Considération de l'âme raisonnable.

1 Après avoir parcouru jusqu'à présent toutes les choses corporelles pour nous élever jusqu'au Créateur, en les considérant selon les vues de l'esprit; nous allons maintenant considérer l'âme, qui est, par sa dignité, supérieure à tout ce qui est corporel, quoique placée au dernier degré parmi les autres substances spirituelles qui sont Dieu et les anges. Or l’âme humaine a une telle ressemblait avec Dieu qui l'a créée, que je doute s’il peut y avoir un autre moyen plus facile de nous élever à Dieu, que celui que nous fournit la considération de cette substance spirituelle qui est la principale partie de nous-mêmes. C'est pourquoi Dieu a voulu que l'homme fût inexcusable de ne pas le connaître , puisque, aidé de son secours, il pouvait puiser facilement cette connaissance dans la connaissance de son âme. D'abord notre âme est un esprit : Le Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre , et il répandit sur son visage un souffle de vie ( Gen. 2. 7. ). Commandez que mon âme soit reçue en paix , disait Tobie à Dieu (3. 6. ) , que la poussière rentre dans la terre d'où elle avait été tirée, et que l'esprit retourne à Dieu qui l'avait formé ( Eccli. 12.7.). Quoique le mot esprit signifie aussi le vent dans plusieurs endroits de l'écriture (Ps. 148 et Joan. 3.) , parce que le vent par sa subtilité se rapproche , plus qu'aucun autre corps, de la nature des esprits , c'est cependant, c'est vraiment l'âme humaine qui est spirituelle, indépendante de la matière , elle est créée de Dieu c'est , d'ailleurs , une vérité de foi qu'un homme se garde bien de contester.

C'est donc ici que commence l'excellence de l’âme, et ses ressemblances avec Dieu. Car Dieu esprit et vérité, et ainsi il faut que ceux l'adorent , l'adorent en esprit et en vérité ( Joan.

4. 24. ). Mais quoique notre âme un esprit comme Dieu est un esprit , cependant Dieu est un esprit incréé et créa tandis que l'âme est un esprit créé ; d’où il suit qu'il y a une distance infinie mire un esprit qui est âme, et l'esprit qui est Dieu ; et par conséquent si l'âme doit se jouir d'être une substance spirituelle, et en cela d'une nature plus élevée que le ciel et les astres , d'une autre part elle doit s'humilier et se soumettre à Dieu qui l'a tirée du néant, et reconnaître que d'elle-même elle n'est rien.

2 Notre âme étant un pur esprit, est par là même immortelle ; car il n'y a rien en elle qui soit sujet à la corruption , ni à la mort ; mais si cette prérogative l'élève au-dessus de l'âme des brutes, qui périt avec leur corps, elle doit aussi contempler et admirer l'excellence de son Créateur, qui est non-seulement immortel , mais éternel. Il fut un temps où notre âme n'existait pas ; elle reçut l'être du seul bon plaisir de Dieu , qui pourrait l'anéantir avec la même facilité qu'il l’a créée, quoiqu'elle n'ait aucun principe de corruption. C'est donc avec raison que l'Apôtre attribue à Dieu seul l'immortalité : Qui solos habet immortalitatem ( 1. Tim. 6. ) ; car il est le seul qui ne peut être détruit pari aucune force , par aucun accident , ni par; aucun moyen quelconque , étant l'être , la vie, la source de l'être et celle de la vie.

3 Notre âme est douée d'intelligence. Elle connaît non-seulement les couleurs,les saveurs, les odeurs, les sons , la chaleur et le froid , et qui est dur, ce qui est mou, et autres choses semblables qui tombent sous les sens; mais encore elle juge des substances et des choses non-seulement en particulier, mais en général. Ses connaissances ne se bornent pas au présent : elle prédit l'avenir , s'élève jusqu'aux cieux, pénètre les abîmes, raisonne des effets par leurs causes et des causes par leurs effets ; enfin, son rail pénètre jusqu'à Dieu lui-même , quoiqu'il habite une lumière inaccessible , cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde.

C'est pourquoi le Prophète dit, s'adressant à Dieu : La lumière de votre visage est gravée sur nous, Seigneur; puis il dit à l'homme : Gardez-vous d'être comme le cheval et le mulet qui n'ont point d'intelligence (Ps. 31. 11. ). Grande est cette dignité de l'âme par laquelle l'homme, différant de la brute , est semblable h Dieu, et de 1a il peut et il doit conjecturer quelle est l'éminence et la sublimité de son Créateur. Car notre âme possède la lumière de l'intelligence, , mais Dieu est lumière et intelligence. Notre âme peut de la cause descendre aux effets, et des effets remonter à la cause, et ce n'est pas sans peine qu'on acquiert la science par cette manière de raisonner ; mais Dieu , par une simple intuition connaît parfaitement toutes choses. Notre âme comprend les choses qui existent, et par la même sa science dépend de ces choses ; mais Dieu par son intelligence tire les êtres du néant, et par là même l'existence des êtres dépend de la science de Dieu. Notre âme fait des conjectures plus ou moins justes sur les choses a venir; mais Dieu connaît parfaitement le passé , le présent et le futur. Notre âme a besoin de secours pour exercer son intelligence, elle a besoin de l'objet, de la figure, de l'image et d'autres choses ; tandis que Dieu n'a besoin de rien , car son essence lui tient lieu de tout : bien plus, son essence est son intelligence. Enfin notre âme , captive dans le corps , ne voit point Dieu ni les anges, elle ne se voit pas elle-même ; elle ne voit parfaitement aucune substance, même corporelle; elle se trompe sur beaucoup de choses, elle en ignore plusieurs autres; elle n'a que des opinions sur plusieurs objets,et n'en tonnait parfaitement qu'un bien petit nombre, Mais Dieu, n'ignore rien; point d'opinion en lui; il ne se trompe jamais, et il n'est jamais trompé : Omnia nuda et aperta sunt oculis ejus ( Hebr. 4. ). Si l'homme estime tant la science, scientia inflat, combien doit-il donc admirer celle du Créateur , en comparaison de laquelle la nôtre n'est qu'ignorance!

4 Notre âme possède un antre genre de science , non pas seulement spéculative , mais qui consiste dans l'action. C'est elle qui a fait enfanter aux philosophes cette grande multitude de livres sur les vices et les vertus ; aux princes et aux jurisconsultes, tant de lois, tant de décisions ; c'est elle qui nous a donné tant d'institutions et tant de règles pour apprendre. l'art de bien vivre. En cela on ne peut s'empêcher d'admirer dans l'homme la lumière de la raison , qui le place si haut au-dessus de la brute. Mais tout cela est moins que rien en comparaison de la loi éternelle qui réside dans le sein du Créateur , de laquelle, comme d'une source féconde, émanent toutes les lois et tous les droits : car il n'y a qu'un seul législateur et un seul juge, qui est Dieu (Jac. 4.). Il est lui-même la vérité , la justice et la sagesse; c'est par lui élue règnent les rois., et. que les législateurs font des lois justes (Prov. 8. ). Ainsi vous n'apprendrez jamais l'art de bien vivre, à moins qu'admis à l'école de Jésus-Christ , qui est le seul vrai maître , vous n'appreniez, par ses leçons et ses exemples, cette justice qui est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, et même que celle des philosophes; cette justice dont la fin est la charité qui naît d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une joie sincère ( I. Tim. 1. 5. ).

5 Notre âme possède une troisième espèce de science, qui consiste à exécuter des closes ingénieuses.

Les araignées, il est vrai , savent façonner leurs toiles, les oiseaux leurs nids , les abeilles leur miel, les renards leurs tanières : mais ces animaux , guidés par l’instinct , agissent toujours de la même manière ; taudis que notre âme, douée de raison et de jugement , a inventé une infinité de moyens par lesquels elle commande à tous les animaux et peut les dompter. Les ailes ne sauraient sauver l'oiseau de ses mains , la profondeur de la mer ne met pas le poisson à l'abri de son adresse , la force du lion et de l'ours est vaincue par lui : il dompte l'impétuosité: du cheval , et met en défaut l'agilité même du cerf;

en effet, de petits enfants savent prendre les oiseaux au lacet et à la glu, les pécheurs prennent les poissons à l'hameçon et au filet ; l'homme a su par son adresse faire tomber le lion et l'ours dans des fosses ; entre ses mains, le plomb meurtrier atteint le sanglier et le cerf; le frein lui a suffi pour dompter le cheval et se l'assujettir. Quoi de plus merveilleux que l'art de la navigation? quel génie n'a-t-il pas fallu pour lancer, au milieu de l'élément liquide, ces gros vaisseaux, énormément chargés, pour les faire non-seulement marcher, au moyen des rames, comme s'ils avaient des pieds, mais encore les faire voler, comme s'ils avaient des ailes, par l'invention des voiles? Que dirons-nous de l’agriculture ? n'est-on pas émerveillé du génie de l'homme , lorsqu'on porte ses regards sur les moissons , sur les vignes , sur les vergers , sur les jardins , sur les étangs , et sur ces canaux destinés à l'irrigation des jardins et des champs ? Et l'architecture n'offre-t-elle pas d'autres merveilles? Peut-on ne pas admirer les temples , les palais , les villes , les forteresses , les tours, les amphithéâtres, les pyramides , les obélisques. Je passe sous silence la peinture et la sculpture qui nous représentent par les couleurs, ou par l'effet du ciseau, la figure humaine ou toute autre chose , d'une manière si vive qu'on prendrait l'image pour la réalité. Je ne parle pas non plus des autres arts imaginés pour les besoins de l'homme , pour sa commodité ou pour ses plaisirs. Ils sont en si grand nombre qu'il serait impossible de les compter. Rendez-donc , ô mon âme , de sincères actions de grâces à Dieu de ce qu'il daigne mettre une si avantageuse différence entre votre nature et celle des animaux. Mais élevez en même temps les yeux de l'esprit vers votre Créateur , en qui réside la vraie source du génie et de la sagesse créatrice : c'est de cette source qu'a découlé tout ce que vous avez de génie ; et si vous admirez le génie de l'homme, en ce qu'il le fait triompher, par son adresse, des animaux sans raison , admirez encore plus votre Dieu à qui tout obéit, non-seulement les animaux, mais encore les êtres insensibles. Si vous trouvez étonnant que l'homme ait inventé tant de moyens pour traverser les mers , pour construire les édifices , pour cultiver la terre , soyez plus étonnée de la sagesse de Dieu qui a fabrique? les cieux, la terre et la mer , avec tout ce qu'ils renferment , et de ce qu'il régit et gouverne tout. Enfin , si vous êtes ravie à la vue d'un tableau parlant , d'une statue animée , pourquoi ne le seriez-vous pas davantage en pensant que votre Créateur, d'un peu de boue a formé non plus une image , mais un homme véritable et vivant ; et qu'il a tiré d'une de ses côtes une femme animée , pour lui servir de compagne ? surtout si vous faites attention que ce que font les hommes , a besoin de la coopération de Dieu ; tandis que ce que Dieu fait , il le fait par lui-même sans qu'il ait besoin de personne.

6 L'âme est douée du libre arbitre comme Dieu et les anges , ce qui la distingue beaucoup des autres créatures. C'est là une grande prérogative et un privilège excellent.

Mais la liberté du Créateur est tant au-dessus de celle de notre âme , qu'en les comparant , celle-ci n'est qu'une ombre de celle de Dieu. D'abord la liberté de l'homme est faible, plus portée au mal qu'au bien : la liberté de Dieu est très-forte , elle ne sait jamais incliner au mal. De même que pouvoir mourir est une infirmité du corps mortel , et ne pouvoir mourir, une prérogative du corps glorifié; ainsi pouvoir pécher est un défaut du libre arbitre , et ne pouvoir pécher sera la perfection du libre arbitre , lorsque Dieu nous aura conféré , par grâce , dans la céleste patrie, ce qu'il possède sans cesse par nature. Ensuite notre libre arbitre peut s'exercer sur le vouloir et le non-vouloir , ou rester indifférent ; mais il ne peut opérer ce qu'il veut , ni empêcher ce qu'il ne veut pas , même au-dedans de lui, encore moins dans les autres Non quod volo bonuni hoc fado ; sed quod nolo malum, hoc ago ( Rom. 7. ). Qui de nous n'éprouve pas ce dont se plaignait saint Paul ? Je veux prier Dieu attentivement , je commande à mon imagination de ne point divaguer pendant ma prière , de ne pas me représenter d'autres objets , et je ne puis la contenir ; et lorsque j'y pense le moins , je m'aperçois qu'elle m'a trompé , me faisant abandonner l'oraison, pour me porter à d'autres objets. Je voudrais ne pas concevoir de mauvais désirs , ne pas me mettre en colère en vertu de mon libre arbitre , je commande à la faculté irascible et à la concupiscible ; par droit de raison elles devraient m'obéir , ne pas se laisser dominer par les sens ; mais souvent je ne suis pas obéi, et il n'arrive pas ce que je veux , mais, ce que je ne veux pas. Ce qu'il y a de plus admirable , et de pl us malheureux en même temps , c'est que l'esprit commande au corps, et aussitôt le corps obéit; l'esprit se commande à lui-même, et il n'est point obéi : « N'y a-t-il pas en cela quelque chose de monstrueux, dit saint Augustin ( Lib 8. c.

9. Confes. ) ? l'esprit commande à la main de se mouvoir, et l'obéissance de la main est si prompte , qu'à peine peut-on remarquer que le commandement de l'esprit ait précédé , quoique, l'esprit et la main soient des choses toutes différentes , puisque l'une est esprit et l'autre est corps ; l'esprit se commande à lui-même de vouloir certaines choses , et il ne s'en fait rien , quoique ce qui reçoit le commandement et ce qui le fait , ne soient que la même chose : d'où vient donc que ce que commande l'esprit ne se fait pas? C'est qu'il ne commande qu'à demi, par ce qu'il ne veut qu'à. demi... Ce qui paraissait si monstrueux ne l'est donc point. C'est une maladie de l'âme , appesantie par le poids de l'accoutumance, qui l'attire en bas ; elle n'est emportée qu'à demi , par celui de la vérité qui l'attire en haut. » Mais la liberté de Dieu est tellement inséparable d'une puissance pleine et absolue, qu'il fait tout ce qu'il veut, et qu'il n'y a aucune créature qui puisse résister à sa volonté (Ps. 113. Esth. 13. ). C'est pourquoi, ô mon âme, si vous êtes sage , ne vous glorifiez point des forces de votre libre arbitre , avant de parvenir à la liberté glorieuse des enfants de Dieu , lorsque ce céleste médecin aura guéri toutes vos langueurs , et aura rempli vos désirs de toutes sortes de biens ; en attendant ne cessez de gémir , et dites a Dieu avec le Prophète: Secourez-moi , et ne m'abandonnez point. Répétez souvent , non par confiance , ni avec nonchalance , mais de tout votre coeur, ces paroles saintes ! Mon Dieu , venez à mon aide ; hâtez-vous , Seigneur , de me secourir (Ps. 63.).

7 Notre âme jouit d'une volonté raisonnable , qui peut non-seulement désirer les biens présents , particuliers et corporels , comme les animaux ; mais encore les biens absents , généraux et spirituels , qui nous sont montrés par la foi et la raison , et par là même le bien souverain et infini qui est Dieu lui-même. Et c'est ce qui rend l'homme capable des grandes vertus et surtout de la reine de toutes , qui est la charité. Les brutes aiment , mais c'est d'un amour de concupiscence; elles ne. connaissent point l'amitié ; pour vous , ô mon âme, Dieu vous a rendue capable de recevoir ce don , qui est le plus excellent , et qui nous unit tellement à Dieu , souverain bien, qu'il demeure en nous , et nous en lui, par celte même charité : Car Dieu est charité , et celui qui conserve la charité demeure en Dieu , et Dieu demeure en lui (1. Joan. 4. ). Mais si la charité est un si grand bien dans la créature , que ne sera-t-elle pas dans le Créateur ? La seule volonté de Dieu est capable d'un amour infini, dont est digne d'être aimée l'infinie bonté de Dieu. Cette volonté n'a pas besoin du secours des vertus, ni d'être dirigée par l'intellect ; car elle ne fait qu'un avec l'intelligence , comme la sagesse et la charité ne sont qu'une même chose en Dieu.

8 Notre âme est dans le corps , mais elle y est bien différemment que dans le corps des brutes. L'âme des brutes est matérielle et étendue dans le corps , en sorte qu'une partie de cette âme est dans une partie du corps , et qu'elle est toute dans le tout. Mais notre âme, étant un esprit indivisible, se trouve toute dans le tout , et toute dans chaque partie ; et quoiqu'elle remplisse tout le corps , cependant elle n'y occupe aucune place : quand le corps croit, l'âme ne croît point, mais elle commence d'être là où elle n'était pas auparavant ; et si l'on coupe un membre , ou s'il se dessèche, l'âme n'est pas diminuée , ni desséchée , seulement elle cesse d'être dans ce membre où elle était auparavant , sans qu'elle ait reçu aucune lésion. C'est un vrai miroir de l'existence de Dieu dans les créatures. Car Dieu est un esprit indivisible , et cependant il remplit tout l'univers et chacune de ses parties , sans occuper aucune place ; il est tout dans tout le monde 1 et tout dans chaque partie du monde : lorsqu'il produit une nouvelle créature , Dieu commence d'être en elle sans néanmoins se mouvoir ; et lorsqu'une créature est détruite, ou morte , Dieu n'est pas détruit, il ne meurt pas , mais cesse d'être dans cette créature, sans néanmoins changer de lieu : c'est pourquoi Dieu et l'âme se ressemblent en ce point. Mais cependant Dieu en diffère sur plusieurs autres; car pour habiter le corps , le régir et le mouvoir , il faut que l'âme devienne la forme du corps pour se l'unir et ne faire avec lui qu'un seul homme. Dieu n'a pas besoin de devenir la forme ni l'âme du monde , ni de former avec lui une substance composée; mais son immensité le rend présent partout ; son indivisible unité fait qu'il est tout entier en chaque lieu ; par sa toute-puissance, il régit tout , il porte tout, il donne le mouvement à tout. Ensuite , quoique l'âme soit dans tout le corps , cependant elle n'est , à proprement parler , que dans les parties vivantes ou animées; d'où il suit qu'elle n'est pas dans les humeurs, dans les cheveux , dans les ongles, ni dans les membres desséchés. Dieu est absolument dans toutes choses, corporelles et spirituelles; et rien ne peut exister sans Dieu. De plus, l'âme n'habite que son corps, qui est de peu d'étendue, et dont les parties sont réunies ensemble. Sitôt qu'il y a séparation, l'âme cesse d'être dans la partie séparée ; mais Dieu est tout dans cette nombreuse diversité d'êtres, qui est si grande, quoique les parties de cette universalité ne soient point unies ni contiguës ;

et s'il y avait plusieurs mondes , Dieu serait dans tous. Il est écrit que le ciel, et les cieux ales cieux ne peuvent le contenir ( II. Par.

6. ). S'il y avait d'autres cieux et d'autres terres , il y serait aussi , et quand ces cieux et ces terres se multiplieraient à l'infini , il serait partout , et là où il ne serait point , il ne saurait rien exister.

9 Notre âme porte encore en soi , quoique d'une manière obscure , l'image de la très-sainte Trinité ; soit parce qu'elle a une mémoire féconde , la faculté de comprendre et celle d'aimer; soit aussi parce que son intelligence lui sert à former en quelque sorte son Verbe ou sa parole, et que de cette intelligence et de cette parole procède l'amour : parce que ce qui est connu par l'esprit, et représenté par la parole comme bon , est aussitôt aimé et désiré par la volonté.

Mais c'est cependant d'unie manière plus relevée et plus divine que Dieu le Père engendre son Verbe qui est Dieu , et que le Père et le Verbe produisent le Saint-Esprit, Dieu comme le Père et le Fils , qui est l'amour vivant et la source vivante de tout amour chaste. Et c'est pour cette raison que le mystère de la Trinité est au-dessus de toute science naturelle , et que , sans la révélation divine , le plus savant philosophe ne saurait le connaître. En effet , notre âme produit la parole et l'amour , qui ne sont point des substances , mais de simples accidents incapables de constituer des personnes : mais Dieu le Père engendre un Verbe consubstantiel, et le Père et le Verbe produisent le Saint-Esprit qui est consubstantiel à l'un et à l'autre ; d'où il suit que le Père , le Fils et le Saint-Esprit sont justement appelés trois personnes. Ensuite notre âme produit la parole qui tic dure pas longtemps, et la volonté produit l'amour qui ne dure guère plus : mais Dieu le Père engendre son Verbe éternel, et le Père et le Verbe produisent le Saint-Esprit qui est aussi éternel ; car Dieu ne peut être sans son Verbe et son Esprit.

Enfin notre âme, par une parole , ne représente qu'une chose , et c'est pourquoi elle multiplie la parole intérieure et extérieure, et sa volonté a besoin de produire plusieurs actes d'amour , si elle veut aimer plusieurs choses; mais Dieu par son seul Verbe dit tout ce qui est vrai , et il aime tout ce qui est bon par un seul acte d'amour.

10 Enfin, une dernière propriété de notre âme, pendant qu'elle habite le corps , c'est que quoiqu'elle ne soit vue , ni entendue, ni mue, ni même aperçue, et quoiqu'il ne paraisse rien manquer au corps lorsqu'elle le quitte , c'est cependant elle qui lui procure tous les biens , les sensations, le mouvement , la parole , l'existence , la beauté, la force. Car si l'homme, pendant sa vie, voit , entend, parle, se meut, subsiste; s'il est doué de beauté, de force et d'amabilité , c'est parce que son âme habite en lui ; et si, après sa mort, il est privé de la vue , de l'ouïe , de la parole , du mouvement ; s'il est défiguré , inutile à tout et vu avec horreur , il faut l'attribuer à l'absence de son âme , d'où lui venaient tous ces avantages. C'est ainsi que votre Dieu , ô mon âme, pendant qu'il vit en vous par sa grâce , fait que vous voyez ce que la foi vous montre , que vous entendez ce que le Seigneur volis dit intérieurement, et que vous avancez par la voie de ses commandements vers la céleste patrie ; que vous parlez à Dieu dans l'oraison, et au prochain par de saintes exhortations; c'est ainsi que sa grâce vous fait subsister en persévérant dans les bonnes oeuvres , vous rend fort et courageux dans le combat que vous avez à soutenir contre les ennemis invisibles , vous communique cette beauté qui vous rend agréable à Dieu et aux anges. Mais prenez garde qu'en perdant la grâce , qui est la vie de votre âme , vous n'éprouviez les pertes que procure la première mort, et que de là vous ne soyez entraîné a la seconde , de laquelle on ne ressuscite jadis. Oh! si Dieu daignait vous ouvrir les yeux de l'esprit , et si vous pouviez voir l'excellente beauté et la grande splendeur dont se trouve ornée l'âme qui est agréable à Dieu, qui lui est unie par la vraie charité, quels regards Dieu daigne jeter sur elle , quelle place il lui destine, quelle joie il lui promet , et combien son arrivée est désirée par les anges et les autres esprits bienheureux, assurément vous ne pourriez souffrir qu'une telle beauté fût souillée par le moindre défaut; et si cela arrivait , vous vous efforceriez au moins de noyer ces taches, quoique légères, dans des torrents de larmes. C'est ce que saint Bonaventure raconte de saint François qui , considérant qu'il ne pouvait accompagner l'Agneau sans tache sans contracter quelque souillure, tâchait au moins chaque jour , par des larmes abondantes, de purifier son âme et de laver toutes ses fautes , quelque légères qu'elles fussent. Mais si Dieu au moyen de la même grâce, ouvrait vos yeux intérieurs, et que vous puissiez voir la difformité d'une âme pécheresse , l'odeur infecte qu'elle répand, comme ferait un cadavre en putréfaction ; et combien Dieu et les saints affectent d'en détourner leurs regards,quoique d'ailleurs elle anime un corps beau et bien proportionné , très-aimable aux yeux des hommes oh ! sans doute vous en seriez tellement saisie d'horreur, que vous ne voudriez pas pour tout au monde, lui ressembler ; et si vous aviez ce malheur , vous ne voudriez pas persévérer un seul instant dans un si misérable état.

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NEUVIEME DEGRé. Considération des anges.

1 Nous voici arrivés au plus haut degré d'ascension vers Dieu , parmi ceux qu'on peut former par le moyen des créatures . car il n'y a aucune substance créée plus sublime que celle des anges, si nous nous bornons a parler des perfections naturelles. Nous considérerons d'abord dans les anges l'excellence de leur nature , ensuite la sublimité de la grâce, enfin leurs fonctions.

Notre dessein n'est pas de faire un traité parfait sur les anges , mais de traiter seulement ce qui peut contribuer à élever notre esprit é Dieu. Si nous comparons l'ange avec l'âme humaine , nous pourrons le définir assez exactement en disant que c'est une âme parfaite , de même que notre âme peut être appelée un ange imparfait. Car le Prophète, parlant de l'âme raisonnable , a dit en s'adressant à Dieu : Vous l'avez abaissée un peu au-dessous des anges ( Ps. 8. ). L'ange est une substance spirituelle, entière et parfaite ; notre âme n'est qu'une moitié de substance et encore imparfaite , parce qu'elle est la forme des corps et une partie de l'homme. C'est pourquoi l'ange est tout esprit ; et l'homme est partie esprit , et partie chair, ou il est partie ange et partie bête : c'est comme qui dirait que l'ange est tout d'or, et l'homme partie d'or et partie de boue. C'est ce qui justifie l'expression du Prophète , lorsqu'il dit que l'homme a été un peu abaissé au-dessous des anges; mais il est encore vrai que notre âme, qui est une partie de nous-mêmes , a été abaissée au-dessous des anges. D'où il suit que l'ange a plus de ressemblance avec Dieu que n'a l'homme, et même son âme considérée seule ; parce que Dieu est un esprit , et qu'il n'est ni corps , ni forme d'aucun corps. Cette plus grande ressemblance de l'ange avec Dieu ne comble pas cependant l'intervalle immense qui le distingue de Dieu élevé au-dessus de la sublimité angélique; car Dieu est un esprit incréé , éternel , immense , seul puissant, seul sage, seul bon, seul Très-Haut. C'est pourquoi , si vous croyez, ô mon âme, avec raison devoir admirer la nature des anges , combien plus devez-vous admirer celle de Dieu , qui , par son éminente dignité , l'emporte infiniment sur celle de ces esprits bienheureux !

2 Ce n'est pas seulement sous le rapport de la nature ou de la substance , que l'ange peut être appelé un homme parfait , et l'homme un ange imparfait; mais on peut le voir encore sous le rapport de l'intelligence et de la science. Car l'homme ou l'âme humaine comprend difficilement les choses , et a besoin des sens pour discourir et acquérir la science , en remontant des effets à la cause, ou en descendant de la cause aux effets; d'où il arrive qu'il hésite , qu'il se trompe souvent, et qu'il arrive rarement à la certitude. Mais l'ange voit la chose du premier aperçu , il voit tout ensemble la cause et les effets , et découvre non-seulement les simples accidents , mais la substance même des êtres ; sa pénétration ne se borne pas aux choses corporelles , il voit encore celles qui sont spirituelles. C'est pourquoi l'homme , durant son pèlerinage , est non-seulement placé un peu , mais beaucoup au-dessous des anges ; et quels que soient son génie, son étude et sa science, il n'est encore qu'un enfant , et un enfant à la mamelle , en comparaison de fange. Aussi le Prophète dit-il (Ps. 8) que c'est de la bouche des en fans et de ceux qui sont à la mamelle que Dieu a tiré la louange; et le Sage , estimant ce que vaut cette science qui nous enorgueillit, a dit que toutes les choses du monde sont difficiles ; l'homme, ne les peut comprendre par son esprit , ni les expliquer par ses paroles (Eccles. 1.) ; et plus bas (3.) il ajoute que Dieu a livré le monde aux vaines disputes des hommes, sans qu'ils puissent, par toutes leurs recherches , connaître parfaitement les ouvrages que Dieu a créés dès le commencement du monde, et qu'il conserve jusqu'à la fin. Si tout est difficile et inexplicable pour l'homme , et si , depuis la première chose créée jusqu'à la dernière, il ne comprend rien dans ce monde visible ; s'il ne comprend rien , dis-je, parfaitement , et s'il ne peut expliquer la nature , les propriétés , les accidents , les vertus et les autres qualités renfermées dans chaque chose terrestre , dans combien d'erreurs tombera-t-il, s'il entreprend de discourir sur les choses qui sont dans le ciel ? C'est pourquoi je vous conseille, ô mon âme , de rechercher la science du salut, et la sagesse des saints , qui consistent à craindre Dieu et à observer ses préceptes ; préférez la prière à la discussion , et la charité qui édifie à la science qui enfle ; car telle est la voie qui conduit à la vie et au royaume des cieux, où , petits enfants que nous sommes, nous serons associés aux anges qui voient sans cesse la face du père qui est dans les cieux.

3. Il existe encore un troisième rapport sous lequel notre âme est abaissée , non pas un peu, mais beaucoup au-dessous de l'ange ; c'est celui de la puissance et de l'empire sur les corps. Car notre âme n'a de pouvoir que sur son, propre corps, et sa volonté ne peut influer sur les autres ; elle ne peut mouvoir son corps que progressivement , elle ne saurait le sus-, pendre sur les eaux, ni l'élever dans les airs , ni le transporter la où elle voudrait; mais les anges , parle seul mouvement de leur, esprit, c'est-à-dire, par les ordres de leur volonté, peuvent enlever les corps les plus pesants, et les porter 1à où il leur plaît. C'est ainsi qu'un ange enleva Habacuc , et dans un instant le porta a Babylone pour faire manger Daniel , et le rapporta ensuite en Palestine (Dan. 14.). Ensuite l'homme ne peut , parla seule force de son esprit , combattre ses. ennemis; il a besoin de se servir de ses mains, pour manier les armes; tandis que l'ange, sans mains et sans armes , par la seule puissance de son esprit, peut et combattre et vaincre des armées entières d'hommes aguerris et bien armés. C'est ainsi qu'un seul ange tua autrefois cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens (IV. Reg. 19.). Et si l'ange a tant de puissance, quelle sera celle du Créateur et du Seigneur des anges! Il pourra , sans nul doute , faire rentrer dans le néant , tous les êtres qu'il eu a tirés. Notre esprit , aidé de la peinture et de la sculpture, et a force d'imagination et de travail , peut faire des portraits qui représentent l'homme au naturel, et semblent animés. Les anges peuvent sans peine , privés de mains et d'instruments , et dans un instant, s'adapter tellement un corps, qu'il passera aux yeux des plus éclairés pour un véritable corps humain, capable de marcher, de parler , de manger , de boire , d'être, touché , palpé et même lavé. C'est ainsi qu'Abraham prépara a manger aux anges et leur lava les pieds (Genes, 18.), parce que, selon la remarque de S. Paul (Hebr. 13.), il leur donna l’hospitalité , les prenant pour des hommes. Il en arriva autant b son neveu Loth, lorsqu'il reçut dans sa maison deux anges qu'il prit pour des voyageurs (Gen. 19. ). Nous voyons encore l'ange Raphaël rester plusieurs jours avec le jeune Tobie, marcher, parer , manger et boire, comme si véritablement il était un homme , et cependant il dit, en disparaissant : Je paraissais, il est vrai , manger et boire. avec vous ; mais j'use d'une nourriture invisible , et d'une boisson qui ne peut être aperçue des hommes ( Tob. 12.). Il faut assurément une grande puissance pour former , en un instant un corps qui paraît ne différer en rien d'un corps vivant, et pour le détruire à volonté , sans qu'il en reste aucune trace. Mais si la puissance de l'ange s'étend si loin, jusqu'où doit s'étendre celle du Créateur des anges , qui les a formés, et leur a donné une aussi grande puissance qu'il a voulu ? De même que notre science , comparée à celle des anges , n'est qu'une ignorance, et que la justice des anges et la nôtre comparée à celte de Dieu, est encore une injustice ; de même la puissance des anges et notre puissance , comparée à la puissance de Dieu , ne mérite que le nom de faiblesse : et c'est pourquoi notre Dieu est le seul sage, le seul bon et le seul puissant.

4 Enfin, si nous comparons l'habitation des anges avec la nôtre , nous verrons encore que l'homme , ou son âme n'est pas seulement un peu , mais beaucoup abaissée au-dessous des anges, pour me servir de l'expression de St. Paul (Hebr. 2.). En effet, Dieu a placé notre âme sur la terre , et il a colloqué les anges dans le ciel, c'est-à-dire dans son palais ; car le ciel est au Seigneur, et il a donné la terre aux en fans des hommes (Ps. 113.). Jésus-Christ appelle les esprits célestes les anges du ciel (Matth. 24.) ; et S. Luc, (15.) dit qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence. Outre cela Dieu a tellement uni l'âme au corps que sans lui elle ne peut changer de place ; mais pour les anges, Dieu ne les a assujettis à aucun corps , et il leur a donné le pouvoir de descendre sur la terre , de remonter au ciel ou de se transporter, partout où il leur plaira, avec la plus grande vitesse. C'est ainsi que l'ange , proche de Dieu par la dignité de sa nature , imite encore en quelque sorte son ubiquité par sa subtilité. Car Dieu est partout par la nature de son immensité , et parce qu'il est partout, il n'a pas besoin de changer jamais de place; et l'ange, par sa vélocité , passe si facilement d'un lieu en un autre , et se montre si aisément en tous les lieux où il se transporte , qu'on le croirait présent partout.

Pour vous , ô mon âme , si vous voulez écouter le Maître des anges , vous n'aurez à leur envier ni leur demeure sublime , ni leur étonnante vélocité. Car non-seulement , après que vous serez séparée du corps , vous serez égale aux anges ; mais encore, lorsque vous vous réunirez à ce corps que Jésus-Christ aura rendu semblable à son corps glorifié , vous posséderez , avec ce corps , le ciel comme votre propre habitation, et ce corps, devenu spirituel, se transportera, sans peine, ni fatigues, la où vous voudrez , la où vous lui ordonnerez de se transporter. Dieu , qui ne ment point , vous dit dans l'évangile ( Joan.

14.) : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père... je m'en vais vous préparer le lieu ; et après que je m'en serai allé et que je vous aurai préparé le lieu, je viendrai à vous et vous retirerai à moi, afin que vous soyez où je serai alors , et où je suis dès à présent.

Puis s'adressant à son Père, il lui dit (Joan. 17. 24.) :

Mon Père, je désirerais que là où je suis , ceux que vous m'avez donnés J soient aussi avec moi, afin qu'ils contemplent mea gloire que vous m'avez donnée. Or, vous savez où est Jésus-Christ, et quelles sont les qualités de son corps;

car vous récitez tous les jours , dans le symbole, que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts et qu'il est monté aux cieux. Vous savez encore qu'après sa résurrection il avait accoutumé d'entrer chez ses disciples lorsque les portes étaient fermées (Luc. 24.), et qu'en se retirant il ne marchait point , mais qu'il disparaissait, c'est-à-dire , qu'il transportait aussi promptement son corps d'un lieu en un autre, que s'il eût été un esprit. Mais si vous aspirez a cette gloire, il faut d'abord due vous conformiez ici-bas votre corps a l'humilité du corps de Jésus-Christ , et alors Jésus-Christ le conformera à son corps glorieux. Il faut ensuite que vous suiviez ses traces, car Jésus-Christ est mort pour nous , nous laissant son exemple , afin que nous suivions ses traces ( I. Petr. 2. ). Et quelles sont ses traces ? Ce sont celles de celui qui n'a point péché, dit le même apôtre, et de la bouche duquel nulle parole trompeuse n'est jamais sortie; qui, quand on l'a chargé d'injures, n'a point répondu par des injures;

qui , quand on l'a maltraité, n'a point fait. de menaces ( Ibid.

V. 23 ). Il y a deux routes que Jésus-Christ nous a tracées si vous vous en écartez, vous perdrez le chemin, et vous n'arriverez jamais au ciel il ne faut pas faire le mal , mais il faut le souffrir ; il faut faire le bien , et ne pas en attendre la récompense dans cette vie ; et ce qui est le plus parfait, il faut aimer pour Dieu le prochain d'un amour vrai , par pure amitié et non par concupiscence, gratuitement et non d'un amour intéressé , nous contentant seulement de la récompense que Dieu nous promet et qui surpasse toute mesure.

5 Considérons maintenant la dignité de l'ange sous le rapport de la grâce. On peut dire aussi qu'en cela l'homme a été extrêmement abaissé au-dessous de l'ange; car au commencement Dieu créa les anges, de manière qu'il leur communiqua la grâce en même temps qu'il les forma , comme l'enseigne saint Augustin dans la Cité de Dieu ( lib. 12. c. 9.). Ensuite ayant témoigné à Dieu leur soumission par une délibération libre de leur esprit, ils reçurent la couronne de la béatitude et celle de la gloire , en même temps que les rebelles furent précipités dans l'abîme. C'est pourquoi leur pèlerinage fut court, et leur demeure dans le ciel sera éternelle , si toutefois on peut appeler pèlerinage ce court espace qui sépare leur création de leur béatitude. Quant à nous , la grâce , il est vrai , nous,a été communiquée en même temps que l'existence ; mais ce n'a été que dans nos premiers parents et non pas dans nous ; par leur chute, ils nous ont tous entraînés; nous avons tous péché en Adam , dit St. Paul ( Rom. 5. )

: et quoique nous avons été réconciliés avec Dieu par Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes , nous sommes cependant condamnés a l'exil , et éloignés de Dieu pendant que nous habitons le corps. Car nous marchons à la lueur de la foi , et non par une vue claire; et ce qui afflige les âmes pieuses, qui soupirent après leur patrie , c'est que nous nous trouvons au milieu d'ennemis cruels , et qu'il est dangereux , qu'en étant circonvenus et vaincus , nous soyons privés pour toujours du bonheur de cette céleste patrie; de la ces gémissements : Hélas ! que je suis malheureux de ce que mon exil est si long ! J'ai demeuré avec les habitants de Cédar, mon âme a été longtemps étrangère. ( Ps. 119. 5. ). Mais quoique sous ce rapport nous soyons au-dessous des anges , cependant la bonté admirable de Dieu nous console , soit en daignant nous donner dans le ciel, où il les a placés au-dessus des anges , Jésus et Marie qui ont été comme nous revêtus d'une chair mortelle ; soit en élevant par sa grâce grand nombre de saints au-dessus de plusieurs anges, et en en associant d'autres aux plus élevés de ces esprits bienheureux , parce que la grâce les leur a rendus supérieurs, quoiqu'ils leur fussent inférieurs par leur nature. Assurément St. Jean Chrysostome, expliquant l’Epître aux Romains (Homil. 32.), n'a pas fait difficulté de placer, au rang des Séraphins , Pierre et Paul , princes des apôtres ; et l'on ne peut croire pieusement qu'il en a été de même de St. Jean-Baptiste et de quelques autres saints. Ajoutez que ce fut après le premier mérite due les bons anges parvinrent à la gloire , taudis que d'un autre côté, les mauvais anges furent précipités dans l'enfer après le premier péché. Ainsi les hommes ne doivent passe plaindre de leur longue vie , puisqu'ils peuvent souvent revenir de leurs égarements, et en obtenir le pardon par la pénitence. 6 Disons maintenant un mot des fonctions des anges. Elles peuvent se réduire à cinq la première est de chanter sans cesse au Créateur des hymnes et des cantiques de louanges; et pour comprendre l'estime que Dieu fait de celte fonction , considérons qu'elle est confiée aux plus élevés. Ils préludent , et tous les esprits bienheureux s'unissent à leurs concerts avec une jubilation indicible: Je vis le Seigneur, dit Isaïe ( 6. 1. ) , assis sur un trône sublime et élevé , et le bas de ses vêtements remplissait le temple. Les Séraphins étaient autour du trône ; ils avaient chacun six ailes: deux dont ils voilaient leurs faces, deux dont ils voilaient leurs pieds , et deux autres dont ils volaient. Ils criaient l'un à l'autre , et ils disaient : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des années : la terre est toute remplie de l'éclat de sa gloire. Les Séraphins sont les princes du premier ordre vous les voyez voiler leurs faces et leurs pieds, en signe de respect, comme s'ils n'osaient point regarder la face , ni toucher les pieds; vous les voyez voler continuellement pendant qu'ils chantent, pour signifier l'affection et le désir de s'approcher sans cesse de Dieu deux choses qui sont nécessaires à ceux qui veulent plaire à Dieu , en chantant ses louanges, afin de faire un heureux mélange de l'amour avec le respect, et du respect avec l'amour. Ce qu'a parfaitement exprimé David, en disant : Seriez le Seigneur dans la crainte, et réjouissez-vous en lui avec un saint tremblement ( Ps. 2. 11. ).

De là apprenez , ô mon âme, quel respect mérite Dieu , puisque les princes du ciel, qui assistent sans cesse en sa présence , et voient toujours sa face, ne cessent, en chantant ses louanges, de témoigner leur respect et leur soumission, malgré leur élévation sublime, et leur longue familiarité. Que répondrez-vous, vous qui n'êtes que cendre et poussière , lorsqu'au jour du jugement on vous reprochera votre indolence , vos distractions pendant une occupation si sublime , dont vous n'étiez pas digue? Instruits par un tel exemple, apprenez au moins à chanter par la suite les louanges de Dieu avec crainte et. tremblement , avec attention et vigilance, avec amour et désir.

Une autre fonction des anges, est de présenter à Dieu les prières dés mortels, et de les recommander par leurs suffrages. Raphaël dit à Tobie (12.) : Lorsque vous priiez avec larmes , que vous ensevelissiez les morts, et que vous quittiez votre dîner pour cette bonne oeuvre, j'offrais votre prière au Seigneur. St. Jean ( Apoc. 8. ) vit un ange debout devant l'autel avec un encensoir d'or , et on lui donna une grande quantité de parfums , afin qu'il offrit les prières de tous les saints sur l'autel d'or qui est devant le trône de Dieu. C'est ici qu'on peut se faire une idée de l'inconcevable miséricorde de Dieu ; car il ne s'est pas contenté de nous exhorter à prier et à demander, d'abord par les prophètes , et ensuite par son Fils et ses apôtres ; mais il a encore promis de nous donner tout ce que nous lui demanderions : Petite et dabitur vobis ( Luc. 11. ) : Si vous demandez en mon nom quelque chose ci mon Père , il vous l'accordera ( Joan. 14. ). Et non content de cette marque de sa bonté , il a promis une récompense a ceux qui prieront : Pour vous, dit-il , lorsque vous prierez , entrez dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte, priez votre Père en secret , et votre Père qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en rendra toute la récompense devant tout le monde (Matth. 6. 6.). Jésus-Christ s'exprime de même en parlant du jeûne et de l'aumône. Mais peu content encore de cette bonté paternelle, Dieu a établi des anges , comme ses ministres intimes, pour tenir compte des prières des pauvres , les lui présenter , lui exposer leurs besoins , afin qu'aucune de leurs demandes ne soit mise en oubli. Quel est le prince de la terre qui ait jamais promis une récompense à ceux qui viendront lui demander quel, que grâce, ou le prier de leur rendre justice? Et cependant ceux qui viennent auprès des princes de la terre sont des hommes de même nature que le prince, formés du même limon, et sujets du Mme souverain prince, qui est Dieu. Mais si c'est une chose onéreuse de donner une récompense à ceux qui viennent demander quelque chose, il ne devrait pas être onéreux de les admettre sans peine, et d'établir un ministre fidèle, qui enregistrât les requêtes des sujets , les conservât avec soin , les présentât, et sollicitât une prompte expédition des affaires.

Une troisième fonction des anges est de porter sur la terre les ordres de Dieu , surtout en ce qui concerne la rédemption et le salut éternel: Tous les anges ne sont-ils pas, dit St. Paul ( Hebr.

1. 14.) , des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et, de ministres , étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut ? C'est musique nous voyons, dans l'ancien Testament, les anges apparaître de fois à autre aux patriarches et aux prophètes, et leur faire connaître les volontés de Dieu : c'est ainsi encore que , dans le nouveau Testament, l'archange Gabriel fut envoyé à Zacharie et à la sainte Vierge (Luc,. 2.). Nous voyons ensuite que des anges furent députés aux bergers , à saint Joseph, et , après la Résurrection, aux saintes femmes qui regardaient dans le sépulcre , et , après l'Ascension , à tous les disciples ( Matth. 1. 2. 28. Joan. 20. let. 11. ). Dieu qui est partout, et qui peut facilement parler au coeur de l'homme , a voulu cependant envoyer ses anges pour faire comprendre aux hommes qu'il n'oubliait pas leurs besoins, et qu'il gouverne et dirige toutes choses. Les hommes pourraient encore se persuader aisément que les inspirations divines ne sont autre chose que leurs propres raisonnements ou leurs inventions ; mais voyant ou apprenant que Dieu envoie des anges , et que la prédiction des esprits célestes s'accomplissait, ils n'ont pu douter de la providence de Dieu, surtout dans ce qui concerne le salut éternel des élus.

Une quatrième fonction des anges est de protéger les hommes, tant en particulier qu'en général. Il a plu à la bonté de notre Père céleste de recommander à ses plus puissants serviteurs les besoins des mortels , et de remplir à leur égard les devoirs de pédagogues, d'auteurs, de patrons, de pasteurs, de médecins , de défenseurs et de protecteurs , pour les instruire comme des enfants , les protéger comme des orphelins , les recommander comme leurs clients , les garder comme des brebis , les guérir comme des malades , les défendre comme des pupilles , et les protéger lorsque , ne pouvant se défendre eux-mêmes, ils ont besoin de se placer sous les ailes de plus puissants qu'eux. Pour la protection particulière des anges , David nous l'enseigne : il a commandé à ses anges de vous garder dans vos voies ( Ps. 90., 11. ). Jésus-Christ , témoin irrécusable , nous dit encore dans St. Matthieu (18. 10.) : Prenez bien garde de ne mépriser aucun de ces petits (les enfants), et de leur être une occasion de péché;

car je vous déclare que, dans le ciel, leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Quant à la protection que les anges donnent aux provinces et aux royaumes, nous avons Daniel qui parle de l'ange protecteur du royaume de Perse : il appelle roi , celui qui protégeait le royaume de la Grèce , et nomme Michel comme le protecteur des enfants d'Israël (10.). Enfin saint Jean, dans son Apocalypse, fait mention des anges (*), protecteurs des églises d'éphèse , de Smyrne

(*) C'est le sentiment de l'auteur.

et de plusieurs autres (2 et 3.). C'est pourquoi dans chaque royaume il y a deux rois : l'un visible, qui est un homme ; et l'autre invisible, qui est un ange. Et dans chaque église il y a deux évêques : un visible , c'est un homme; et l'autre invisible , c'est un ange; enfin dans toute l'église catholique il y a deux souverains pontifes, vicaires de Jésus-Christ : l'un visible, c'est le pape; l'autre invisible , c'est un ange , que nous croyons être l'archange St. Michel ; car l'église chrétienne , imitant en cela la synagogue , le révère comme son patron.

Voyez-vous , ô mon âme, le soin que prend de nous , qui sommes ses serviteurs , mais des serviteurs inutiles , la Majesté suprême ? Qu'a-t-elle pu faire , et qu'elle n'ait pas fait , pour nous témoigner son amour ? Elle nous a comblés de bienfaits , pour nous engager à lui rester fidèles; elle nous a entourés de gardes pour nous empêcher de nous enfuir; elle a placé de toutes parts des protecteurs , de peur que nous fussions enlevés par nos ennemis que ferait-elle de plus si nous étions son trésor , comme elle est véritablement le nôtre? Rendez-vous donc , ô mon âme , rendez-vous enfin à tant d'amour; et parce que votre amour pour Dieu ne saurait approcher de celui que Dieu a pour vous , livrez-vous à lui tout entière , sans aucune réserve ; consacrez-vous à son service , jurez de faire toujours sa volonté adorable. Ne vous laissez plus détourner par les choses visibles , mais pensez aux biens invisibles , soupirez après leur possession , parce que , selon la doctrine de saint Paul (II. Cor. 4. 18.), les choses visibles sont temporelles et passent avec le temps ; mais les invisibles sont éternelles et ne finissent jamais.

Enfin une dernière fonction des anges est d'être une milice armée dont Dieu se sert pour se venger des nations , et pour châtier les peuples ( Ps. 149. 7. ). Ce furent les anges qui brûlèrent avec le feu et le soufre les villes infâmes (Gen. 19.) ; qui tuèrent tous les premiers nés des égyptiens ( Exod. 12.) ; qui firent périr plusieurs mille Assyriens (IV. Reg. 19.). Ce sont les anges , au dernier jour , qui sépareront les méchants du milieu des justes, et qui les précipiteront dans un brasier de feu ( Matth.

13. ).

Que les âmes pieuses aiment donc les anges, qui sont leurs concitoyens ; que les méchants redoutent leur puissance , puisqu'ils sont les ministres de la colère du Tout-Puissant , des mains duquel personne ne pourra les délivrer.

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DIXIèME DEGRé. Considération de l'essence de Dieu, par la comparaison de ses grandeurs corporelles.

1. Nous nous sommes élevés vers Dieu , tant qu'il nous a été possible , par la considération des substances créées. Cependant nous ne sommes pas parvenus à cette connaissance de Dieu qu'on peut acquérir par la spéculation , même dans cette vallée de larmes. Il nous reste donc à examiner si par les dimensions de la quantité corporelle , que nous connaissons , nous pourrons monter à cette largeur , longueur , hauteur et profondeur de l'essence invisible de Dieu dont parle St. Paul (Ephes. 3.). Car parmi les créatures on appelle grand , tout ce qui a ces quatre dimensions ; or, dans les Psaumes (47.) et dans plusieurs antres endroits de l'écriture, Dieu est appelé grand , et il y est dit que sa grandeur est sans fin. Saint Bernard , exercé à la contemplation, se fait de ces dimensions des degrés pour connaître Dieu ( voyez sont traité de la Considération adressé au pape Eugène.). Il n'a pas été le premier inventeur de ces sortes d'échelles; la découverte en est due à St. Paul qui fut ravi jusqu'au troisième ciel et dans le paradis. Nous venons de citer ses paroles. Car dès que l'on fait une sérieuse attention , on voit que , hors de Dieu, il n'y a rien de plein , ni de solide; que tout y est resserré , borné , bas , et vain ou superficiel. Mais en Dieu se trouve la vraie largeur dans son immensité ; la vraie longueur dans son éternité ; la vraie hauteur, dans la sublimité de sa nature; la vraie profondeur, et une profondeur sans fond, dans son incompréhensibilité : et encore on peut dire que sa toute-puissance désigne sa véritable hauteur; son infinie sagesse , sa vraie profondeur ; ses entrailles pleines de miséricorde, sa juste largeur ; la manifestation de son jugement et sa justice parfaite , sa parfaite longueur. Mais il ne suffit pas , à celui qui veut s'élever et trouver ce qu'il cherche, de traiter légèrement ce sujet ; il faut , vous dit saint Paul , que vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur , la hauteur et la profondeur , en un mot , l'immensité du mystère de la bonté de Dieu pour les hommes. Celui-là le comprend véritablement, qui , après y avoir sérieusement réfléchi , est persuadé de la vérité de la chose, cri sorte qu'il s'empresse de vendre tout ce qu'il possède, pour acquérir ce trésor qu'il vient de découvrir ;

c'est pourquoi saint Paul ajoute : Avec tous les saints. Car il n'y a que les saints qui le comprennent bien , ou plutôt personne ne le comprend bien, qu'il ne devienne saint aussitôt qu'il l'a compris. Saint Augustin, il est vrai , dit que saint Paul, dans le passage cité , a voulu parler des dimensions de la croix sur laquelle Jésus-Christ fut attaché. La barre transversale, dit-il , sur laquelle étaient clouées les mains de Jésus , désignait la largeur ; la barre perpendiculaire , où pendait son corps adorable, marquait sa longueur; la pièce de bois, qui portait l'inscription, indiquait sa sublimité, ou sa hauteur; la profondeur infinie était signifiée par la partie du bois qui était enfermée dans la terre. Mais cette interprétation , loin de nous contrarier , nous servira beaucoup : car la croix de Jésus-Christ est la voie qui nous conduit à la vraie largeur, longueur, hauteur et profondeur. En effet , quoique la croix de Jésus-Christ paraisse aux yeux des hommes resserrée , bornée , basse et peu profonde, c'est cependant cette croix qui étend ses bras depuis l'orient jusqu'à l'occident , depuis l'aquilon jusqu'au midi; c'est-à-dire qu'elle a étendu sa gloire partout , par la prédication des apôtres;

que son sommet s'est élevé jusqu'au ciel, qu'elle a ouvert aux élus, et qu'elle a pénétré jusqu'au fond des enfers, pour les fermer pour toujours à ces mêmes élus.

2 Parlons d'abord de l'essence divine, nous parlerons ensuite de ses attributs. On peut dire que sous plusieurs rapports l'essence de Dieu est infiniment étendue. Elle est d'abord très-étendue en elle-même, et absolument immense : en effet elle contient les perfections de toutes les créatures existantes et possibles ; car tout ce qui a été fait , tout ce qui se fera ou pourrait se faire, est éminemment renfermé en Dieu. C'est pourquoi les choses créées ne sont bonnes qu'avec addition:on dit un homme bon, une maison bonne , un habit bon , et ainsi des autres créatures ; mais s'agit-il de Dieu, il est tout bon. Moïse priant Dieu de lui montrer sa gloire , Dieu lui répondit . Je vous ferai voir toutes sortes de biens : Ego ostendam omne bonum tibi ( Ex. 33. ). Si quelqu'un possédait une chose qui renfermât tout ce qui peut flatter les sens dans la plus grande perfection, en sorte qu'il n'eût jamais besoin de sortir de sa maison pour voir, entendre , flairer , goûter, ou toucher les objets , ayant, sans sortir de chez lui, autant de satisfaction qu'en puisse désirer le plus voluptueux , cette chose ne serait-elle pas très-précieuse et si cette chose procurait autant de richesses de toute espèce, qu'en puisse souhaiter le plus avare , en sorte qu'il ne voulût pas sortir de sa maison pour en acquérir davantage , cette chose ne serait elle pas très-précieuse et très-chère? et encore si cette chose pouvait procurer tous les honneurs désirables , même aux plus ambitieux , ne serait-elle pas au-dessus de tout prix ? et si cette chose pouvait remplir , non-seulement tous les désirs de l'homme , mais encore ceux des anges, d'autant plus grands que leurs connaissances sont plus étendues que celles de l'homme, que diriez-vous ? et cependant la bonté de cette chose serait encore inférieure a la bonté de Dieu , qui est si grande qu'elle rassasie et remplit le désir infini de Dieu , ou plutôt son infinis capacité. O admirable largeur des perfections de l'essence divine, qui embrasse une immensité de biens capable de suffire à une capacité infinie qui est Dieu ! Car Dieu ne sort jamais hors de lui-même , possédant tous les biens au dedans de lui : et avant que le monde fût , il était aussi riche et aussi heureux qu'après qu'il l'eût créé , parce qu'il n'a rien produit hors de lui qu'il ne possédât en lui d'une manière plus éminente.

Comprenez-vous , ô mon âme , de quel bien vous jouirez dans la céleste patrie , si vous aimez Dieu pendant le voyage qui y conduit; et de quel bien vous vous priverez , si vous vous conduisez anal ? Car Dieu se donnera lui-même à ceux qui l'aiment, et dira au serviteur bon et fidèle: Entrez dans la joie de votre Seigneur : Intra in gaudium Domini tui.

3 On peut dire encore que Dieu est immense sous un autre rapport ; car il remplit absolument tout ce qui existe parmi les êtres créés : Caelum et terram ego impleo , dicit Dominus ( Jerem. 23. ). Et s'il y avait plusieurs mondes , il les remplirait tous : Si je monte au ciel, dit le Prophète, je vous y trouve ; si je descends aux enfers , vous y êtes encore ( Ps. 138. ). J'ajoute aussi que si j'allais au-dessus du ciel, ou au-dessous dit ciel , ou au-delà du ciel , je ne serais pas seul , parce que vous y seriez ; car je ne puis être sans que je ne sois en vous, sans que vous ne me portiez,vous qui soutenez tout par la puissance de votre parole (Hebr.

1. 3.). Dieu ne remplit pas seulement tous les corps par son immensité, mais encore les esprits , les cœurs et les âmes. Car pourrait-il scruter les cœurs , s'il ne les habitait pas ? Pourrait-il entendre les peines du coeur , s'il n'avait pour ainsi dire ses oreilles dans notre coeur ? Et comment le Prophète aurait-il pu dire : J'écouterai ce que me dira le Seigneur intérieurement ( Ps. 84. ), si Dieu ne parlait point aux oreilles de notre coeur ? Heureuse l'âme qui aime Dieu, parce qu'elle a toujours son bien-aimé avec elle , parce qu'elle le porte dans son sein , et qu'elle est elle-même toujours abritée dans le sein de son bien-aimé ! Qui enim manet in caritate, in Deo manet, et Deus in eo ( I. Joan. 4. ).

Non-seulement tout est rempli de la présence de Dieu , mais encore de sa gloire , comme le chantent les Séraphins : Plena est omnis terra gloria ejus ( Isa. 6.) ; et David! ajoute : Seigneur , qui êtes notre souverain; Seigneur , que votre nom est admirable dans toute la terre! votre gloire et votre puis sance sont incomparables ;

car votre magnificence est élevée au-dessus des cieux (Ps.

8.). C'est comme s'il disait : Non-seulement votre nom, votre réputation et votre gloire , remplissent la terre d'admiration ; mais cette gloire s'élève jusqu'aux cieux et même au-dessus des cieux.

Enfin l'Ecclésiastique ajoute que la gloire du Seigneur éclate dans toutes ses oeuvres (Eccli. 42. 16.), car il n'y a aucune créature dans le ciel ni sur la terre qui ne loue assidûment Dieu. C'est pourquoi David , dans les Psaumes (143.) , et les trois enfants dont parle Daniel (3.), invitent toutes les créatures à bénir le Créateur et à le célébrer par lents louanges. Ils savaient bien que toutes les créatures n'étaient pas capables d'entendre leurs invitations ; mais sachant que tous les ouvrages de Dieu sont bons, et que par là même ils louaient le suprême ouvrier chacun en sa manière , ils les en félicitaient, et les exhortaient à continuer ce concert de louanges.

Et certainement si quelqu'un avait des yeux intérieurs, il verrait tous les ouvrages de Dieu comme autant d'encensoirs qui envoient à la gloire de Dieu une odeur de suavité; et s'il avez des oreilles intérieures, il entendrait toutes les créatures formant un concert de toutes sortes d'instruments de musique , louant Dieu et lui disant : C'est lui qui nous a faits , et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes ( Ps. 99. ). Car encore qu'il y ait des impies qui maudissent Dieu et blasphèment son saint nom , ces impies mêmes sont cependant forcés à louer le Seigneur de la manière que l'ouvrage matériel loue son ouvrier. Car en eux brille admirablement la puissance de Dieu qui les a créés ; la sagesse qui les gouverne ; sa bonté qui leur conserve la vie marré leur ingratitude et leur méchanceté ; enfin sa miséricorde et sa justice, qui leur destine le châtiment , ou qui les attend miséricordieusement à la pénitence.

Plusieurs ici-bas n'entendent pas la voix des créatures , quoiqu'elles ne cessent de crier ; mais il y a un grand nombre d'anges et de saints qui entendent leurs louanges, y prennent plaisir, et célèbrent avec elles par des hymnes et des cantiques la gloire du Créateur.

4 La longueur de l'essence divine est son éternité qui n'a pas eu de commencement, qui n'aura pas de fin , et qui n'éprouvera jamais aucun changement : Tu autem idem ipse es , et anni tui non deficient (Ps. 161.). Tobie, et après lui le grand Apôtre, appellent Dieu le roi des siècles (Tob. 13.1. Tim. 1. ), parce qu'il est le seul qui ne soit pas soumis aux siècles , mais auquel les siècles sont soumis , qui les gouverne comme les ayant seul précédés. Les autres êtres ou ont un commencement et une fin, et ne restent jamais dans le même état ; ou ils ont un commencement sans avoir de fin , et leur substance ne change point; mais ils pourraient cesser d'exister , s'il plaisait au Créateur de les anéantir. C'est pourquoi à Dieu seul appartient l'éternité proprement dite : elle n'appartient à aucune créature , et il n'y a point eu de prince assez arrogant , pour mettre l'éternité au rang de ses titres , si ce n'est peut-être dan,; un autre sens , comme lorsque Constantin fut appelé l'empereur éternel, pour signifier qu'il ne . l'était pas seulement pour un temps, mais à vie. Pour vous, ô mon âme, vous pouvez prendre rang parmi les deux sortes de créatures dont nous venons de parler. Car vous avez un corps qui a commencé d'exister au moment de sa conception et de sa naissance , qui par son accroissement est parvenu au point de perfection que Dieu lui avait fixé , et il doit ensuite se délivrer en décroissant jusqu'à la mort où il cessera d'être ; et par là même il ne doit jamais rester dans le même état , mais changer à toute heure, puisque le matin il était comme l'herbe qui passe bientôt , il a fleuri le matin et il a passé durant le jour ; il est tombé le soir , il s'est endura et il a séché (Ps. 89. 6.). Car le matin, c'est-à-dire dans son enfance , le corps de l'homme croit comme l'herbe, mais le voilà bientôt parvenu à l'adolescence; il fleurit en quelque sorte au milieu de la jeunesse , mais bientôt il devient vieux ; vers le soir de sa vieillesse , c'est-à-dire dans la décrépitude, il tombe ; dans la mort il s'endurcit; dans le tombeau il se dessèche et retourne dans la poussière d'où il a été tiré. Voyez donc , ô mon âme, combien votre corps est loin d'avoir pour lui l'éternité pour vous, vous avez été créée dans le temps; auparavant vous n'étiez rien. En cela vous différez beaucoup de votre Créateur, qui est éternel;

vous n'aurez point de fin, et sous ce rapport vous avez quelque chose de commua avec le Créateur. Mais parce que , pendant votre union avec le corps , vous êtes changeante , que vous passez du vice à la vertu, et de la vertu au vice; parce que vous serez jugée , au sortir de ce corps , pour régner dans le ciel avec Dieu , ou pour souffrir dans l'enfer avec les démons, rien ne vous intéresse plus que de fuir le vice et de pratiquer la vertu. Prenez donc garde de vous laisser séduire par les plaisirs des sens , au détriment de ce corps et à votre propre détriment ; mais crucifiez votre chair avec ses vices et ses concupiscences ( Galat. 5. ), afin que dans peu vous viviez éternellement heureux, et que votre corps ressuscite glorieux, pour vous être uni de nouveau; et demeurer éternellement avec Dieu. Du reste , quoique les âmes des bienheureux , ainsi que les anges, soient participantes de l'éternité de Dieu dans cette sublime et fortunée union qu'ils auront avec Dieu par le moyen de la vision et de l'amour béatifiques ; union qui non-seulement n'aura point de fin , mais qui sera encore stable et immuable ; cependant les bienheureux pourront en plusieurs autres manières changer et varier leurs pensées , leurs affections et leurs places, et de là ils admireront et contempleront sans cesse au-dessus d'eux l'éternité de Dieu , où ne se trouve nul changement de pensée , de volonté, ni de lieu, et auquel cependant rien ne manquera ; mais qui possédera dans ce repos tout ce que des changements éternels auraient pu lui procurer. C'est pourquoi la longueur de l’éternité est une chose infinie , et n'appartient pas moins exclusivement à. Dieu que la largeur de son immensité.

5 Il nous Faut considérer maintenant la sublimité ou la hauteur de Dieu dont parle le Prophète : Tu solus allissinius (Ps. 82.). Dieu est le seul très-haut par la noblesse de sa nature; car les choses sont d'autant plus nobles et plus élevées , qu'elles sont plus pures et plus séparées de la matière.

Nous voyons cela d'abord dans les choses, corporelles . car l'eau n'est plus élevée que la terre que parce qu'elle est plus pure ; et , par le même principe , l'air est plus élevé que l'eau , le feu que l'air, et le ciel que le feu. Nous voyons ensuite la même différence dans les choses spirituelles l'intellect est au-dessus des sens , parce que ceux-ci et non pas l'autre ont besoin d'organes corporels ; et l'intellect des anges est plus élevé que celui de l'homme , parce que celui-ci , et non pas celui des anges , a besoin du secours de l'imagination ; et parmi les anges , les plus élevés sont ceux dont la nature est la plus simple, et l'intelligence la plus développée. D'où il suit que Dieu est un pur acte, et qu'il n'a besoin de rien hors (le lui, ni d'organes, ni d'imagination , ni d'esprit , ni de la présence des objets qui seraient hors de lui ; mais a qui son essence est tout, et qui n'a rien qu'il n'ait toujours eu actuellement , et pour qui, avoir les choses actuellement , n'est autre chose qu'être actuellement , purement et simplement ; il suit de là, dis-je , que sa nature est la plus sublime, et qu'il ne peut avoir de semblable ; c'est pourquoi celui qui dit : Je serai semblable au Très-Haut ( Is. -14. ), fut aussitôt chassé du ciel et précipité dans l'enfer ; ce que dit ensuite Jésus-Christ ( Luc. 10. ) : Je voyais au commencement du monde , Satan tomber du ciel comme un éclair.

Dieu est encore le Très-Haut sous un autre rapport ; car il est la première cause efficiente, exemplaire et finale de toutes choses : je dis la première cause efficiente , car toutes les causes efficientes créées , tirent de Dieu la vertu de produire, tandis que Dieu ne la tire de personne. De plus, aucune cause efficiente ne peut agir sans être mue de Dieu; mais Dieu n'est mu par aucun autre. Enfin, les autres causes, qui ont le premier rang parmi les choses créées, sont celles qu'on appelle universelles, de qui les particulières dépendent, comme les cieux et les anges qui meuvent les cieux ; mais c'est Dieu qui a fait les anges et les cieux ; il est donc seul la première et la plus haute cause efficiente. Il est encore la première cause exemplaire , parce que Dieu a donné la forme à tous les êtres, selon les idées qu'il avait en lui. Il est enfin la première cause finale, parce qu'il a tout créé pour lui, c'est-à-dire pour manifester sa gloire (Prov. 16.) Mais c'est très justement qu'il est appelé le Très-Haut , parce qu'il est assis sur un trône très-élevé : J'ai vu le Seigneur, dit Isaïe (6.), assis sur un trône sublime et très élevé. Et parce qu'on est placé sur un siège pour juger ou pour prendre du repos , nous allons considérer, l'un après l'autre, les deux usages qu'on en fait.

6 D'abord Dieu est assis sur un siège très-élevé, parce qu'il est le souverain juge. Car Abraham dit à Dieu : Vous jugez toute la terre ( Gen. 18.) , et David assure que Dieu juge les Dieux (Ps. 81. ) ; c'est-à-dire qu'il juge les juges eux-mêmes que l'écriture appelle des dieux. St. Jacques est encore plus clair, quand il dit qu'il n'y a qu'un seul législateur et un seul juge (Jacob. 4.) ; c'est-à-dire que Dieu seul est proprement législateur et juge, parce que lui seul donne des lois à tous, et n'en reçoit de personne; qu'il juge tout le monde, et n'est jugé par personne. Ensuite il faut remarquer que Dieu n'est pas seulement juge, mais qu'il est encore roi ; ainsi il ne juge pas comme étant établi par un roi, mais comme roi et prince suprême ; aussi est-il appelé : Le Roi des rois et un roi élevé au-dessus de tous les dieux, et terrible aux rois de la terre (Apoc. 19. Ps. 94.), parce qu'il transfère , quand il veut, les royaumes et les empires d'une nation à une autre, et, quand cela lui plait , il ôte la vie aux princes ( Ps.

75. 12.). Enfin Dieu n'est pas seulement juge: et roi suprême , mais, ce qui forme son plus beau titre, il est maître absolu. Car les princes ne sont pas tellement les maîtres de leurs sujets , qu'ils puissent, selon leur bon plaisir, les priver de leurs biens et de la vie. Achab en est un exemple : il lui fallut la ruse et les calomnies de sa femme, pour usurper la vigne de Naboth ; mais , en punition , ils périrent tous les deux misérablement. Dieu, au contraire , est véritablement et proprement Seigneur ; tout lui est soumis, et il n'est soumis à personne , et il pourrait, s'il le voulait faire, tout rentrer dans le néant, parce qu'il en a tout tiré. Pensez donc , ô mon âme , quelle crainte et quel tremblement nous devoirs avoir, nous misérables vers de terre , en présence de celui qui est assis sur un trône si élevé qu'il n'y a personne au-dessus de lui! Si je suis le Seigneur , dit-il dans Malachie , où est la crainte que vous me devez ( 1. 6. ) ? Et si ces grands princes du ciel assistent en sa présence avec crainte et tremblement, que ne devons-nous pas faire, nous mortels et fragiles qui habitons ici-bas avec les bêtes ? Mais ce qu'il y a d'admirable , c'est que le Dieu très-haut n'aime point les créatures élevées et sublimes qui veulent s'assimiler à lui ; mais il donne soit affection à celles qui sont humbles et pauvres. Car il s'exprime ainsi par la bouche d'Isaïe (66. 2. ) : Sur qui jetterai-je les yeux , sinon sur le pauvre qui a lé coeur brisé et humilié, et qui écoute nies paroles avec crainte et tremblement ? David ajoute : Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations.... et il regarde ce qu'il y a de plus abaissé dans le ciel et sur la terre (Ps. 112. vers. 4 et 5. ). Il y a plus, Dieu aime les choses élevées et sublimes, lorsqu'elles le sont véritablement et non en apparence : c'est pourquoi il n'aime pas les orgueilleux , qu'on ne peut appeler élevés et sublimes , mais seulement , bouffis et enflés ; mais il aime les humbles qui le craignent , parce que plus ils s'abaissent, plus Dieu se plaît à les élever ; et ceux-là sont vraiment grands que Dieu élève. C'est pourquoi ils sont. en même temps humbles et élevés humbles à leurs propres yeux, élevés aux yeux de Dieu. Si quelqu'un avait pu voir non-seulement des yeux du corps , mais encore des yeux de l'âme , éclairée d'en-haut , ce riche gourmand couvert de soie et de pourpre, assis à une table servie de toutes sortes de mets exquis, entouré de serviteurs attentifs à ses ordres ; et qu'il eût vu en même temps le pauvre Lazare à demi nu, couvert d'ulcères , assis à la porte du riche s et désirant se rassasier des miettes qui tombaient de sa table; celui-là aurait vu ce riche., que tout le monde croyait très-heureux , abominable aux yeux de Dieu et des anges, et aussi vil que la boue ou l'ordure de la terre. Car ce qui est grand aux yeux des hommes, est en abomination devant Dieu (Luc. 16. ). Il aurait vu au contraire l'humble et pauvre Lazare plein de noblesse , et honoré aux yeux de Dieu comme une perle de grand prix , et l'événement le fit bien voir : car Lazare chéri de Dieu fit porté par les mains des anges dans le sein d'Abraham , et le riche haï de Dieu fut entraîné dans l’enfer par les démons. Mais qu'ai-je besoin de parler de Lazare ? Personne n'a été plus grand aux yeux de Dieu que Jésus-Christ, même , selon son humanité, et cependant qui , dans le ciel et sur la terre, fut plus humble que lui ? n'a-t-il pas dit : Apprenez de. moi, que je suis doux et humble de cœur ? Car plus cette âme très-sainte connaît clairement pardessus tous , l'élévation infinie de la Divinité, plus elle connaît aussi la bassesse de la créature qui a été tirée du néant ; et de là il arrive que, s'étant fait créature: lui-même, Jésus-Christ se soumet à Dieu plus que personne , s'humilie et exalte Dieu ; qui à son tour l'élève au-dessus de toutes les créatures, même des anges. Nous pourrions en dire autant des anges bienheureux et des saints. Car il n'y a pas d'anges plus humbles que ceux qui sont placés le plus haut dans le ciel ; parce qu'étant plus près de Dieu , ils voient plus clairement l'intervalle immense qui sépare les créatures du Créateur.

C'est pourquoi , ô mon âme, aimez l'humilité , si vous désirez la vraie gloire : imitez l'Agneau sans tache, imitez sa sainte Mère , imitez les Chérubins et les Séraphins , d'autant plus humbles qu'ils sont plus élevés.

7 Non-seulement Dieu a placé son trône au-dessus de tous les trônes, parce qu'il est. le souverain juge ; mais il jouit encore du plus profond repos et il en fait jouir ceux qui le possèdent. Le trône sublime de Dieu n'est autre chose que la sublimité de son repos. Car son gouvernement de l'univers , où sont des guerres continuelles et un conflit perpétuel entre les éléments , les animaux et les hommes , est cependant un gouvernement paisible ; il juge avec tranquillité (Sap. 12.) Jouit sans cesse d'une paix profonde , en sorte que rien n'est capable de troubler son repos , ni la contemplation de lui-même qui fait ses délices éternelles ; voilà pourquoi il est appelé roi de Jérusalem, qui est le symbole de la paix. Les esprits bienheureux forment son trône Sedet super Cherubim (Ps. 79 et 98.). C'est sur les Chérubins, qui désignent l'étendue de la science, plutôt que sir l'étendue .des Séraphins, qui indiquent l'ardeur de la charité, que Dieu établit son trône ; parce que le repos est le fruit de la science , tandis que la sollicitude et l'anxiété sont le partage de l'amour, à moins qu'il ne soit uni à la sagesse ; c'est dans ce sens que l'âme du juste est appelée le siège de la sagesse. Enfin lorsque Isaïe dit : Le ciel est mon trône , et que David assure que le ciel le plus élevé est au Seigneur Caelum caeli Domino (Ps. 113.), par ce ciel on entend les cieux spirituels qui habitent audessus des cieux corporels , c'est-à-dire , les esprits bienheureux, comme l'explique St. Augustin (in expos. Ps. 113.). Or la paix et le repos que Dieu procure à ces lieux est une aix et un repos qui surpassent tout ce qu'on en pourrait imaginer : Pax quae exsuperat omnem sensum. écoutons ce qu'en dit St. Bernard dans son sermon

23 sur le Cantique des cantiques: « Dieu communique son repos à tous ceux qui l'environnent ; il suffit d'être admis à le voir pour jouir de ce repos. Tel qu'un roi , qui , après les occupations de la journée , après avoir renvoyé la foule , suspendu la sollicitude des affaires , se retire dans son palais avec un petit nombre de ses amis, qu'il honore de son intimité et de sa familiarité. Son repos est d'autant plus sûr, qu'il est plus secret; et la sérénité de son front se fait d'autant plus remarquer, qu'il ne promène ses regards que sur des amis choisis. » St. Bernard donne assez à entendre par ces paroles que Dieu ne se montre point aux bienheureux comme un juge et un maître ; mais comme l'ami le plus intime ; et dans cette vie même quelle intimité, quelle familiarité ne montre-t-il pas aux âmes pures ? Mes délices , dit-il. (Prov. 8 et 3.), sont d'être avec les enfants des hommes , et de m'entretenir avec ceux qui marchent dans la simplicité. Aussi voyons-nous tous les saints , malgré les peines et les persécutions qu'on leur a suscitées, jouir d'une paix profonde dans le fond de leur coeur, parce que Dieu y habite. C'est pourquoi on les a toujours vus dans la joie, avec la sérénité peinte sur leur front , parce que la paix était dans leur âme. Jésus-Christ leur avait dit : Votre coeur se réjouira , et personne ne pourra vous ôter cette joie : Gaudebit cor vestrum , et gaudium vestrum nemo tollet a vobis (Joan. 6.).

8 Il nous reste à expliquer la quatrième partie de la grandeur des êtres , qui est la profondeur. Cette qualité est de plusieurs sortes dans l'essence divine. D'abord la Divinité elle-même est très-profonde , n'étant pas superficielle et inaperçue , mais parfaitement pleine et parfaitement solide. La Divinité n'est pas comme une masse dorée , qui n'a de l'or qu'à la superficie , et, dont l'intérieur est d'airain ou de bois; mais on peut la comparer à une masse qui serait toute d'or; à une masse grande et immense, ou plutôt à une mine d'or profonde et inépuisable : ainsi nous voyons que Dieu est absolument incompréhensible, parce qu'ainsi qu'une mine qui n'aurait point de fond , ne pourrait jamais s'épuiser, ainsi Dieu dont la grandeur est infinie, ne pourra jamais être si parfaitement connu de notre âme , qu'elle ne puisse toujours le connaître davantage. Il n'y a que Dieu dont l'intelligence est infinie , qui puisse sonder la profondeur de son être. Dieu est encore profond sous le rapport du lieu; carde même qu'il est très-élevé parce qu'il préside à tout , et qu'il est au-dessus de tous les êtres , on peut dire de même qu'il est . très-profond , parce qu'il est au-dessous de tous les êtres pour les soutenir et pour les porter : car c'est lui , dit l'Apôtre (Hebr. 1.) , qui soutient tout par la puissance de sa parole. C'est pourquoi Dieu est comme le fondement et le faîte de l'édifice , c'est en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie (Act. 17.) ; et comme dit Salomon (II. Paral. 6. 18.) , le ciel et les cieux des cieux ne peuvent le contenir , parce que c'est plutôt - Dieu, qui,.. contient les cieux et tout ce qui est au-dessous. Enfin la profondeur de Dieu est son invisibilité : car Dieu est la lumière , mais une lumière inaccessible;

il est la vérité, mais une vérité très-intime, et plus intérieure que ce qui l'est le plus : il se cache dans les ténèbres: Posuit tenebras latibulum suum (ps. 17. 13.) il est vraiment un Dieu caché : Vere Deus absconditus (Is.45.) St. Augustin, Lib. 9. Conf. C. 10. Lib. 10. C. 6. et in Ps. 26 et 448, cherchant Dieu , envoya un jour aux cieux deux messagers qui étaient ses yeux ; les cieux lui répondirent : Nous ne sommes pas celui que vous cherchez , c'est lui qui nous a faits: Ipse fecit nos. Ne pouvant découvrir Dieu par les sens extérieurs , il essaya de s'élever à lui par les voies intérieures, et il comprit que ce moyeu était le plus facile pour approcher de Dieu ; car il comprit que l'aine était meilleure que le corps ; que le sens intérieur l'emportait sur le sens extérieur ; et que l'intellect, qui est encore intérieur, était au-dessous des sens internes : d'où il conclut que Dieu, qui est plus intérieur crue notre intellect , était meilleur que lui ; et que par conséquent rien de ce que nous comprenons , ou de ce que nous imaginons , n'était Dieu, mais quelque chose de moindre que Dieu , parce que Dieu est meilleur que tout ce que nous pouvons comprendre ou imaginer. Courage donc , ô mon âme , si vous valez mieux due votre corps auquel vous donnez la vie, parce qu'il est corps et que vous êtes esprit, et que l’oeil de votre corps ne vous voit point parce qu'il est extérieur et que vous êtes intérieure; croyez que Dieu est meilleur que vous, puisqu'il vous donne l'intelligence, et qu'il est pour ainsi dire votre âme : c'est pour cela que vous ne pouvez le voir , parce qu'il est un esprit plus élevé et plus intérieur que vous et que vous restez en quelque sorte dehors tandis qu'il habite l'intérieur le plus secret et le plus profond. Mais ne serez-vous jamais admise à cette retraite cachée?

Loin de vous une pensée semblable ! Le Seigneur qui ne ment point a dit : Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. Son Apôtre nous assure (I. Cor. 13. 12.) que si nous ne voyons Dieu maintenant que comme en un miroir et en des énigmes , un jour nous le verrons face à face ; et St. Jean (I. 3. 2) dit que nous savons que lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. Représentez-vous donc quelle sera votre joie , lorsque admise dans ce sanctuaire secret , vous verrez et vous posséderez la lumière elle-même, la véritable: réalité , la beauté , la bonté par essence. Alors vous comprendrez combien sont vains , futiles et nuls les biens de ce monde; ces biens qui par leur charme trompeur plongent l'homme dans l'ivresse, et lui font oublier les seuls vrais biens , les biens éternels. Mais si vous êtes vraiment altéré du désir de posséder le Dieu vivant ; si les larmes sont devenues votre pain quotidien; en attendant que vous trouviez votre Dieu (Ps. 41) , ne négligez point de purifier votre coeur pour le rendre digne de voir ce Dieu que vous cherchez ; ne discontinuez point de méditer dans votre coeur les moyens de vous élever vers Dieu, jusqu'à ce que vous le verrez dans la céleste Sion (Ps. 83. 6. 7.); et ne laissez point refroidir en vous l'amour de Dieu et du prochain, n'aimez pas de parole et de langue, mais par oeuvre et en vérité (I. Joan. 3. 18.). Car c'est là le chemin qui conduit à la vie.

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ONZIèME DEGRé. Considération de la grande puissance de Dieu, comparée à la grandeur corporelle.

Le Seigneur est grand , et sa grandeur n'a ni bornes ni mesure. Il est non-seulement grand en ce qu'une puissance infinie fait sa hauteur; une sagesse incompréhensible , sa profondeur; une miséricorde universelle , sa largeur ; et une justice inflexible , sa longueur ; mais encore parce que chacun de ces grands attributs a une grandeur infinie en largeur, en longueur, en hauteur et en profondeur.

Et d'abord, si nous commençons parla puissance , ou plutôt la toute-puissance de Dieu , nous verrons que sa largeur s'étend à une infinité de choses, premièrement: à tout ce qui a été fait; car , dans toute cette universalité d'êtres , depuis le premier ange jusqu'au dernier vermisseau , et depuis le haut du ciel jusqu'au plus profond des abîmes , il n'y a rien qui n'ait été produit par la puissance de Dieu : Omnia per ipsum facta sunt , et sine ipso factum est nihil... et mundus per ipsum factus est (Joan. 1.). Ensuite cette même puissance s'étend à tout ce qui se fera éternellement. Car de même que rien n'a pu être fait que par lui, rien non plus ne peut être fait sans lui : Ex ipso , et per ipsum, et in ipso sunt omnia (Rom. 11.). Troisièmement la puissance de Dieu s'étend à tout ce qui peut être fait , quoique cela ne doive jamais être fait Non exit impossibile apud Deum omne verhum (Luc. 1.). Quatrièmement elle s'étend à la destruction de tout ce qui a été fait. Car de même que Dieu a pu faire périr par le déluge tous les hommes et tous les animaux qui étaient sur la terre , à l'exception d'un petit nombre que Noé sauva dans l'Arche , de même aussi il pourra par un déluge de feu détruire en même temps non-seulement tous les hommes et tous les animaux qui existeront au dernier jour, mais encore tous les arbres, toutes, les, villes., et tout ce qui sera sur la terre. Car, dit St. Pierre, (II. 3. 10.)comme le larron vient durant la nuit, aussi le jour du Seigneur viendra tout d'un coup : et alors dans le bruit d'une effroyable tempête, les cieux passeront, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec tout ce qu'elle contient sera consumée par le feu. Cette étendue de la puissance de Dieu est vraiment grande. Pour l'admirer autant qu'elle le mérite, il faudrait connaître la multitude des êtres que Dieu a déjà créés , de ceux qu'il créera par la suite , et enfin de ceux qu'il pourrait créer s'il le voulait; mais pour compter cette multitude infinie d'êtres , il faut la science infinie de celui qui seul peut les produire. On est encore plus étonné de la grandeur de cette puissance , si l'on considère que celui qui a produit depuis tant de siècles ces êtres s divers , peut sans effort les détruire en un instant: Uno nutu delere (2 Mach. 8.) écrions-nous donc avec Moïse Qui d'entre les forts est semblable à volts, Seigneur ( Exod.15. 11.)?

2 On reconnaît la longitude de la puissance divine dans sa coopération continuelle à tout ce qu'elle a produit , sans qu'elle en ait éprouvé, et sans qu'elle doive jamais en éprouver de fatigues. Car cette puissance de Dieu ne peut ni diminuer ni s'affaiblir , ni se détruire en aucune manière , puisqu'elle est unie à l'éternité, ou plutôt parce qu'elle est la vraie éternité de Dieu. C'est pour plusieurs un grand sujet d'admiration , de considérer comment le soleil , la lune et les étoiles font depuis tant de siècles , avec tant de célérité, leur course d'orient en occident, et décrivent leurs orbes sans interruption ; ils auraient raison de s'étonner; et ce phénomène serait inexplicable , si nous ne savions que ces grands corps sont mus par celui qui soutient tout par la puissance de sa parole ( Hebr. 1. ). D'autres ne peuvent comprendre comment dans l'enfer le feu pourra durer éternellement, ni comment les corps des damnés pourront n'être pas consumés par des flammes éternelles.

Mais quoique cela soit admirable et même impossible à tout autre , cependant l'éternité et la toute- puissance de Dieu entretiendra toujours l'ardeur du feu, et l’empêchera de s'éteindre ; elle conservera de telle manière , dans ce feu, les corps des réprouvés, qu'ils brûleront sans cesse et ne seront jamais consumés. Enfin il en est qui sont étonnés que Dieu puisse porter et soutenir tout ce qui existe, sans être fatigué par cette masse immense et ce poids presque infini : en effet un homme robuste , un animal bien fort peuvent , il est vrai , porter un grand fardeau pendant un court espace de temps ; mais il n'y a point de forces créées capables de porter sans fatigue et sans discontinuation un fardeau énorme. Quant au Tout-puissant , ses forces n'ont point de bornes comme celles des créatures , mais elles sont infinies comme ses autres attributs ; ainsi il ne faut pas s'étonner que le poids de l'univers, tout énorme qu'il est, ne lui procure ni fatigue , ni lassitude ; écrions-nous donc avec Moïse :

Qui d'entre les forts est semblable à vous, Seigneur?

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