L'Échelle du ciel (De ascensione mentis in Deum) (page 3)

Robert Bellarmin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — L'Échelle du ciel · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3 Traitons maintenant de la hauteur ou de l'élévation de la puissance de Dieu, et considérons-la sous deux rapports. D'abord on peut dire que la toute-puissance de Dieu est très-haute, parce que lui seul a fait ce qu'il a de plus élevé. A la vérité Dieu créa dans le principe les êtres sublunaires, mais ces êtres peuvent par l'action des créatures se reproduire , se transformer et se corrompre : car les éléments se transforment dans leurs parties; la terre produit les plantes elles arbres ; les animaux se propagent ; les poissons se reproduisent dans l'eau; dans l'air se forment les nuages et la pluie; le feu produit les comètes. Mais Dieu seul a créé, Dieu seul conserve le ciel et les astres , qui sont les corps les plus élevés , et la créature n'a. aucune, action pour les former , ni pour les transformer , ni pour les dissoudre , ni pour les conserver : Je considère les cieux, dit le Prophète, qui sont les ouvrages de vos doigts , la lune et les étoiles que vous avez affermes. Car le Très-Haut s'est réservé à lui seul les ouvrages les plus élevés; il les a pris aux fondements, il les a conduits jusqu'au faîte; c'est encore par sa puissance infinie qu'il a seul créé les substances spirituelles, les anges et nos âmes, et qui sont les oeuvres les plus sublimes et les plus nobles; lui seul les conserve et les conservera éternellement, ne permettant jamais qu'elles s'anéantissent.

Les créatures n'ont ici rien à faire ; toutes ensemble ne sauraient produire un ange ai une âme , encore moins pourraient-elles les détruire. Ensuite l'élévation de la puissance divine se montre clairement dans les miracles , qui , selon la définition de S. Augustin , sont des oeuvres qui s'écartent du cours usité et ordinaire de la nature, et se font admirer de tous, même des anges. Quel est l'esprit céleste qui ne fût ravi d'admiration , lorsqu'à la voix de Josué le soleil et la lune interrompirent leur course précipitée et restèrent immobiles ( Jos. 10 ) ? Croirions-nous que ce fut un effet du hasard ? (car il ne viendra jamais dans, l'esprit de qui que ce soit qu'un homme mortel ait pu par lui-même opérer un tel prodige) ? L'Esprit-Saint a parlé , et il a dit que Dieu en cette circonstance obéit à la voix de l'homme Obediente Domino voci hominis (Jos. 10.).En effet,il ne faut pas croire que Josué se soit adressé directement au soleil et à la lune, qu'il savait ne pouvoir l'entendre, mais il pria le Seigneur et sembla dire : Par l'ordre de Dieu, soleil, arrête-toi sur Gabaon; lune, n'avance point sur la vallée d'Ajalon (Josué 10. 12.).Or le Seigneur obéit à la voix d'un homme , c'est-à-dire qu'il fit que ces deux astres obéirent à la voix d'un homme; à la voix de Josué. Car souvent dans l'écriture on attribue à l'action divine ce dont elle est la cause ; comme quand le Seigneur dit à Abraham : Je connais maintenant que vous craignez Dieu (Gen. 22.). Le sens de ces paroles est celui-ci : J'ai fait maintenant connaître à vous et a d'autres que vous craignez vraiment le Seigneur. Un autre prodige qui attestait la grandeur de la puissance de Dieu eut lieu au temps de la passion de Jésus-Christ , lorsque la lune qui était dans son plein et par la même à sa plus grande distance du soleil , s'en rapprocha avec célérité, l'éclipsa pendant trois heures , et revint ensuite avec la même vitesse au point d'où elle était partie. Cet étonnant prodige a été vu et observé par St.Denis l'Aréopagite, qui l'écrivit à St. Polycarpe. Ce miracle est le contraire de celui de Josué ; mais il n'en est pas moins admirable , car c'est une chose tout aussi nouvelle, insolite, et au-dessus des forces de la nature,de voir la lune précipiter sa course contre son cours ordinaire, que de la voir s'arrêter. Je passe sous silence la guérison des aveugles, la résurrection des morts et une infinité d'autres miracles que Dieu a opérés et qu'il opère encore par ses prophètes , par ses apôtres et par ses autres fidèles serviteurs ; œuvres éclatantes qui semblent dire : Qui d'entre les forts est semblable ù vous , Seigneur ( Ex. l5.) ? Mais je ne puis omettre ce grand, cet étonnant miracle que Dieu fera au dernier jour lorsque tous les morts ressusciteront ensemble , quoique leurs corps aient été réduits en cendres et dispersés ou dévorés par les bêtes et transformés en d'autres corps , ou ensevelis dans les cimetières,dans les champs, et convertis en différentes plantes. Quel est l'ange qui ne sera pas dans l'étonnement , lorsqu'il verra dans un clin-d'eeil , à la voix du Tout-Puissant , tant de milliers d'hommes morts depuis tant de siècles , dispersés et détruits en tant de manières, reprendre tout-à-coup leurs corps? C'est donc ici que se manifeste la hauteur ou l'élévation de la puissance de Dieu qui doit nous faire répéter . Qui d'entre les forts est semblable hvous, Seigneur ?

4 Il nous reste à dire un mot de la profondeur de cette puissance divine. Elle semble se manifester plus spécialement dans la création des êtres. En effet, qui peut comprendre la manière de faire quelque chose de rien ? Ces philosophes qui jadis mirent en principe que du néant il n'en pouvait rien sortir, n'avaient su pénétrer dans cet abîme de la puissance de Dieu. Pour nous , parfaitement rassurés par la véracité de Dieu qui ne peut mentir , nous croyons ce que nous ne pouvons comprendre ; nous croyons que le ciel et la terre avec tout ce qu'ils renferment, ont été créés de Dieu, sans qu'il existât rien auparavant qui ait servi à les former : car Dieu n'aurait pas vraiment fait tout ce qui a été fait , s'il avait préexisté une matière pour le former. Mais savoir comment ce qui n'existait point a pu exister et passer du non-être à l'être , c'est un abîme profond où il nous est impossible de pénétrer.

Ensuite Dieu n'a pas seulement tiré du néant tout ce qui existe, mais il l'a fait dans le néant, c'est-à-dire sans espace préexistant , sans lieu pour placer ce qu'il faisait , ce qu'il est presque impossible de comprendre, surtout dans les choses corporelles. C'est un abîme impénétrable. Otez aux; corps l'espace des lieux , dit St. Augustin ; et ils ne seront nulle part , et parce qu'ils ne seront nulle part, ils n'existeront point : Spatia locorum tolle à corporibus, et nusquam erunt, et quia nusquam erunt , nec erunt. Mais si rien n'existait avant que Dieu créât le ciel et la terre , où plaça-t-il le ciel et la terre? Ils ne purent certainement être placés dans le ciel (quoiqu'ils fussent faits dans le néant), et cependant ils furent créés, et ils sont à eux-mêmes leur lieu ; parce qu'ainsi l'a voulu, et l'a pu celui qui peut tout, quoique nous ne puissions comprendre comment cela s'est fait.

Dieu fait allusion à ses oeuvres étonnantes, lorsqu'il dit à Job (38. 4.). Où étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre? dites-le moi, si vous avez de l'intelligence; savez-vous qui en a réglé toutes les mesures, ou qui a tendu sur elle le cordeau , sur quoi ses bases sont affermies, ou qui en a posa la pierre angulaire? Et pour nous faire comprendre que ces oeuvres doivent exciter toute notre admiration, le Seigneur demande encore à son serviteur Job: Où étiez-vous aussi lorsque les astres du matin me louaient tous ensemble, et que tous les enfants de Dieu étaient transportés de joie ? Il faut entendre ici les anges qui furent créés en même temps que le ciel et la terre et qui sont en quelque sorte des astres spirituels et très-brillants , appelés les enfants de Dieu. Dès qu'ils virent sortir du néant le ciel et la terre, semblant reposer sur le néant, et cependant fortement et solidement appuyés sur leur propre masse , saisis d'admiration , ils firent éclater leur joie ; et exaltèrent la tourte-puissance du Créateur.

La manière dont Dieu érigea ces masses immenses par un seul acte de sa volonté , ne présente pas un abîme moins profond à notre intelligence : car dans la construction des édifices sans comparaison moins importants, que d'instruments , que de machines, que d'ouvriers ne faut-il pas! Qui pourra donc comprendre la puissance de cette volonté intérieure de Dieu , quia produit extérieurement des ouvrages si immenses et si variés? Dieu dit, et en lui-même, car la parole de Dieu est en Dieu , elle est Dieu lui-même; il dit, dis je, en ordonnant et en exprimant l'ordre de sa volonté (Gen. 1.) : Que le ciel soit fait, et le ciel fut fait ; que la terre soit faite , et la terre fut faite ; que la lumière soit faite, que le soleil soit fait , que les étoiles , que les arbres , que les animaux , que les hommes, que les anges soient faits, et tout fut fait. Ajoutez que Dieu pourrait, s'il le voulait, détruire en un instant tout ce qu'il a créé (II. Mach. 8.). Mystère impénétrable ! de savoir comment Dieu a pu créer dans un moment tant d'êtres si multipliés, si grands, composés de tant de membres ou de parties si diverses! Parmi nous l'art et la nature demandent un long espace de temps pour perfectionner leurs ouvrages ; nous voyons les semences des plantes rester longtemps cachées dans le sein de la terre avant de germer et de croître; il faut aux arbres des siècles entiers ou du moins plusieurs années pour s'enraciner, pour étendre leurs branches et produire des fruits; dans les animaux, quel temps au fétus pour se former! Il faut qu'il soit longtemps allaité après sa naissance , et encore il lui faut plusieurs années pour acquérir son accroissement.

Quant aux arts, il est inutile d'insister que ce n'est qu'à la longue que les artistes perfectionnent leurs ouvrages.

Qu'elle est donc grande la puissance de Dieu! Dans ses oeuvres l'exécution semble devancer ses ordres. Je ne veux pas discuter ici si. Dieu a formé le ciel et la terre dans un moment, ou s'il a employé six jours entiers à la création. J’ai entrepris , non d'expliquer les difficultés, mais de m'élever à Dieu par la considération des créatures. Dans mon admiration , j'établis un seul principe qui est que le Tout-Puissant a créé chaque chose dans un instant. Pour ce qui est de la terre , de l'eau, de l'air et du feu, tous s'accordent à dire, qu'ainsi que les anges , ces choses furent créées dans un instant. On convient aussi que le firmament et la division des eaux furent opérés par la seule puissance du Verbe, lorsqu'il dit: Que le firmament soit fait au milieu des cieux et cela se fit en un moment; puisque l'écrivain ajoute : Et il fut fait ainsi,et factum est ita. Dieu dit seulement , remarque St. Chrysostome , et l'ouvrage fut fait. Qui ne sera étonné ajoute le même auteur , en voyant comment au son de ces paroles : Germinet terra herbam virentem, la terre fut richement décorée, comme d'une robe éclatante, par aine variété de fleurs innombrables; vous eussiez vu tout-à-coup la terre, auparavant informe et muette , le disputer en beauté , à l'éclat des cieux. Et ensuite expliquant ces paroles : Fiant luminaria , le saint docteur ajoute : Dieu dit seulement , et cet astre admirable que nous appelons soleil fut produit. Qu'il est étonnant de voir au même moment, par cette même parole , paraître la lune et toutes les étoiles! Expliquant les paroles suivantes Producant aquae , etc. Quelle langue, dit-il , pourrait louer convenablement le Créateur ? Car , de même qu'après avoir commandé à la terre, elle s'empresse de produire les plantes et les fleurs; de même aussi,après avoir commandé aux eaux, elles produisent à l'instant une multitude innombrable de reptiles et de volatiles de toute espèce : Qui donc parmi les forts est semblable à vous, Seigneur ?

5 Pour vous, ô mon âme , vous comprenez déjà parfaitement combien est grande la puissance de votre Créateur , qui par sa largeur s'étend à tout, par sa longueur dure sans cesse, porte et gouverne tout sans fatigue; par sa hauteur ou son élévation peut faire ce qui paraît impossible, et ce qui l'est en effet à tout autre qu'à lui ; et par sa profondeur produit les êtres de manière que son action surpasse l'intelligence des créatures, puisque par sa seule parole et par son ordre, sans instruments quelconques, sans espace de temps, il les fait du néant et dans le néant : Ipse dixit et facta sunt : ipse mandavit et creata sunt (Ps. 148.).Vous en conclurez, si vous êtes sage, combien il importe d'avoir ses bonnes grâces et son amitié. Car si vous avez Dieu pour ennemi , s'il est irrité contre vous, il peut en un instant vous priver de toutes sortes de biens et vous accabler d'une infinité de anaux , sans que personne puisse vous délivrer de ses mains : car qui oserait disputer contre le Tout-Puissant ? Si vous vous trouviez seul et sans armes en présence d'un ennemi implacable qui vous poursuivît avec son épée, que feriez-vous ? La sueur vous monterait au front , vous pâliriez,vous trembleriez , et vous mettant à genoux,vous demanderiez grâce. Et cependant cet ennemi n'est qu'un homme; peut-être en fuyant, en opposant de la résistance et en lui arrachant le fer des mains vous pourriez éviter la mort. Mais que ferez-vous contre un Dieu irrité ? vous ne pouvez le fuir , puisqu'il est partout ; ni lui résister, car il est tout-puissant ; ni gagner du ;temps , puisqu'il agit dans un instant , et par un seul acte de sa volonté. Ce n'est donc pas sans raison que l'Apôtre a dit : Qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (Hebr. 10.).Mais si vous êtes dans l'heureux état de la grâce , s'il est votre ami , quel bonheur pour vous ! il peut, s'il le veut, et il le veut, s'il est votre ami , vous combler de toutes sortes de biens , et vous préserver de toutes sortes de maux; et cependant, tandis que vous êtes dans cette vie , il dépend de vous d'avoir Dieu pour ennemi , ou pour ami : car il n'a jamais cessé,d'abord par ses prophètes, ensuite par son propre Fils et par ses apôtres , d'inviter les pécheurs à la pénitence , et les justes à l'observation de ses commandements , pour avoir les uns et les autres dans son amitié, pour en faire ses enfants chéris et les héritiers de son royaume. écoutez ézéchiel ( 33. 11. ) : J'en jure par moi-même, dit le Seigneur, je ne veux point la mort de l'impie; mais je veux qu'il se convertisse , qu'il quitte sa mauvaise voie et qu'il vive. Convertissez-vous, convertissez-vous, quittez vos voies toutes corrompues Pourquoi mourriez-vous, maison d'Israël. En quelque jour que l'impie se convertisse, son impiété passée ne lui nuira point. Jérémie et les autres prophètes répètent les mêmes choses qu'ézéchiel.

écoutez encore le Fils de Dieu , lorsqu'il commence ses prédications : Jésus, dit l'évangéliste (Math. 4.) commença à prêcher, et à dire: Faites pénitence,car le royaume de Dieu approche. écoutez St. Paul parlant de lui-même et des autres apôtres (II. Cor. 5. 20.): Nous faisons auprès de vous la charge d'ambassadeurs de Jésus-Christ , et c'est Dieu même qui nous exhorte par notre bouche, lorsque nous vous conjurons au nom, de Jésus-Christ de vous réconcilier avec Dieu. Quoi de plus clair? quoi de plus doux ? l'Apôtre nous conjure , au nom de Jésus-Christ, de nous réconcilier avec Dieu et de préférer son amitié h sa haine. Après cela, qui pourra douter de la miséricorde de Dieu, s'il revient sérieusement à lui ? Ce père infiniment aimable recevra les pécheurs repentants , comme il reçut l'enfant prodigue. Une fois convertis et réconciliés , que demande-t-il de nous, sinon que nous persévérions a être ses amis , ses enfants , et que nous observions ses préceptes : Si vis ad vitam ingredi, servi mandata (Matth. 19.) ? Mais afin que vous n'alléguiez point pour excuse que vous ne pouvez observer les commandements sans le secours de Dieu , St. Augustin partant du précepte le plus difficile (in Psal. 56.), qui est de donner sa vie pour ses frères, s'exprime ainsi : « Dieu ne nous commanderait pas une chose , s'il jugeait que l'homme n'est pas capable de l'accomplir; et si, vous défiant de votre faiblesse, vous craignez à la vue du précepte, cherchez de la force dans l'exemple. Vous en avez un bon nombre , et surtout l'exemple que vous a donné celui qui vous donnera la grâce pour accomplir ce qu'il vous ordonne. » Mais afin de confirmer cette consolante vérité par l'assertion de deux témoins , écoutez saint Léon : « Puisque Dieu nous donne le secours »

nécessaire à l'accomplissement des préceptes, c'est donc avec justice qu'il nous les fait. » Juste Deus instat praecepto , qui praecurrit auxilio (Serm. 16 de passion Dom.). Pourquoi donc, ô mon âme, craindriez-vous d'entrer dans la voie des commandements,puisque vous aurez pour guide celui qui, par le secours puissant de sa grâce, redresse les chemins tortueux , et aplanit ceux qui sont difficiles (Is. 40.4.) Avec ce secours le joug du Seigneur devient doux,et son fardeau léger; ses préceptes ne sont point onéreux, dit St.

Jean : Mandata ejus gravies non sunt (1. Joan. 5.).Mais si,malgré tant de témoignages,les préceptes divins vous paraissent pénibles et difficiles à observer, pensez combien seront plus pénibles encore les tourments de l'enfer, et ne soyez pas assez insensé pour vouloir en faire la triste expérience. Pensez et pensez sans cesse , n'oubliez jamais que c'est maintenant le temps de la miséricorde , et ensuite celui de la justice ; que vous êtes maintenant libre de pécher, et que vous serez ensuite forcé d'expier vos péchés dans d'horribles tourments ; que l'homme peut maintenant s'arranger facilement avec son Dieu , et par une pénitence de peu de temps obtenir une grande miséricorde , et par quelques larmes éviter des larmes éternelles : et d'un autre côté , considérez que chaque bonne oeuvre faite dans la charité, peut maintenant nous mériter le ciel, tandis qu'après cette vie, tous les biens de la terre ne suffiraient point pour nous procurer une seule goutte d'eau pour soulager nos tourments.

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DOUZIèME DEGRé. Considération de la grandeur de la sagesse théorique de Dieu, par la comparaison de la grandeur corporelle.

Nous comprendrons combien sont vraies les paroles de St. Paul,lorsqu'il dit dans son épître aux Romains (16.) : Que Dieu seul est sage , si nous considérons attentivement la largeur , la longueur , la hauteur et la profondeur de la sagesse divine! Et , pour commencer par la largeur, nous pouvons assurer qu’elle est immense, parce que Dieu connaît distinctement et parfaitement tout ce qui existe dans la nature, depuis le premier ange jusqu'au dernier vermisseau ; non-seulement il connaît toutes les substances, mais encore leurs parties, leurs propriétés , leurs forces , leurs accidents et leurs actions : c'est ce qui fait dire à Job parlant à Dieu (14) : Vous avez compté tous mes pas; et à l'auteur du livre des Proverbes (5) : Dieu examine les démarches de l'homme et considère tous ses pas. Mais s'il compte et s'il examine chaque démarche extérieure, combien plus examinera-t-il les actions bonnes ou mauvaises de notre âme! Si Dieu tient compte de nos cheveux, comme il le dit lui-même : Vestri autem capilli capitis omnes numerati sunt (Matth. 10.), combien connaît-il plus exactement encore tous les membres des corps et toutes les dispositions des esprits ! S'il connaît le nombre des grains de sable de la mer et de toutes les gouttes de pluie (Eccli. 1.), combien plus doit-il connaître le nombre des étoiles et celui des anges! Si,comme il nous l'assure , il doit faire rendre compte au jour du jugement de toutes les paroles inutiles (Matth. 12.), ne devons-nous pas conclure qu'il entend tout ce que les hommes disent, et qu'il connaît tout ce qu'ils pensent et qu'ils désirent? Qu'elle est d'one grande, qu'elle est immense cette largeur d'une sagesse qui embrasse et connaît tout ce qui est, tout ce qui a été , tout ce, qui sera , et tout ce qui pourrait être ! Ne croyez pas cependant , comme l'ont rêvé certains philosophes, que cette connaissance si détaillée avilisse la sagesse divine : cela pourrait être si Dieu puisait,comme nous,ses connaissances, dans les êtres créés; mais parce qu'il voit tout dans son essence , ce détail n'est plus indigne de lui. Et pour nous, il y a plus de noblesse à recueillir la science parmi les créatures, ce qui est le privilège de l'homme , que de ne pas en avoir du tout , ce qui est la condition des brutes ; de même qu'il vaut mieux être aveugle par accident, ce qui est le propre des animaux, que de ne pas être apte à voir, sans être exposé à la cécité, ce qui convient a la pierre;

et les autres membres du corps ne sont pas plus nobles que les yeux, pour n'être pas exposés à la cécité; mais les yeux sont plus nobles , parce qu'ils ont la faculté de voir, quoiqu'ils puissent la perdre, selon la remarque de St. Augustin dans son livre de la Cité de Dieu (10. c. 1.). Concluez , ô mon âme , que vous devez en tout lieu et en tout temps faire attention à ce que vous dites, à ce que vous faites, à ce que vous pensez;

puisque vous ne pouvez rien faire , dire ou penser sans être vue, entendue et considérée de Dieu. Vous n'oseriez rien faire , ni rien dire de mal , quoique pressée par une forte inclination, si vous saviez que vous êtes vue et entendue par des personnes que vous respectez : comment donc Posez-vous en présence de Dieu qui vous voit et qui en est indigné? Mais supposons que personne ne vous voit, comment éviterez-vous les regards de cette sentinelle vigilante à qui on ne peut rien cacher ( St. Aug. in regula sanctimonialium, epist.103.) ? Et St. Bazile, interpellant une vierge qu'il suppose renfermée seule dans sa chambre, lui recommande le plus profond respect pour son époux présent en tous fieux,pour le Père céleste et pour l'Esprit-Saint, et pour l'innombrable multitude d'anges qui accompagnent l'adorable Trinité , ainsi que les âmes des SS. Pères ; car, ajoute-t-il, il n'y a aucun d'eux qui ne voie partout tout ce qui se passe : Nullus enim horum est, qui non ubique, omnia videat (Lib. de Virgin.). Que vous serez heureuse , ô mon âme , si vous pensez toujours, même au milieu des plus épaisses ténèbres de la nuit et dans le silence, que vous êtes environnée de Dieu et de ces bienheureux esprits ! Combien alors votre vie sera parfaite, avec quel soin éviterez-vous la légèreté et la dissipation ! C'est. ce qui fut révélé jadis au patriarche Abraham : Marchez en ma présence, lui dit le Seigneur, et soyez parfait (Gen. 15.), c'est-à-dire , pensez que je vous vois toujours , et point de doute que vous ne soyez parfait.

2 La longitude ou l'étendue de la sagesse se reconnaît dans la connaissance de l'avenir. Dieu voit si clairement, que de toute éternité il a vu ce qui doit arriver dans les derniers temps et jusque dans l'éternité. Peut-on imaginer une plus grande étendue de connaissance? Fous avez découvert de loin mes pensées, dit David (Ps. 138. 2.).... Tout vous est connu , l'avenir et le passé, c'est-à-dire tout ce qui doit arriver et tout ce qui s'est passé. Les livres des prophètes sont remplis de prédictions claires et très-vraies, qu'ils n'ont pas faites d'eux-mêmes;mais,comme le dit Zacharie , Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes qui ont été dans les siècles passés (Luc. 1. 70.). Et cette prévision et ces prédictions appartiennent tellement à Dieu seul, qu'il dit lui-même dans Isaïe, s'adressant à son peuple et lui faisant connaître la vanité des idoles (41. 23.) : Découvrez-nous donc ce qui doit arriver à l'avenir, et nous reconnaîtrons que vous êtes Dieu. Et pour dire beaucoup en peu de mots, Isaïe s'exprime ainsi (45.1.). Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus qui est mon christ et mon oint que j'ai établi roi, et que j'ai pris par la main pour lui assujettir les nations, pour mettre les rois en fuite, etc. Dans ce chapitre est prédite la monarchie des Perses; Cyrus, premier roi des Perses, y est désigné par son nom propre;

on y explique pourquoi Dieu a voulu élever ce prince , savoir, pour faire cesser la captivité de Babylone , et tout s'accomplit au bout de deux cents ans. La comparaison d'une grande statue dont la tête était d'or , la poitrine d'argent , le ventre et les cuisses d'airain, et les pieds en partie de fer et en partie de terre , servit encore à Daniel pour prédire les quatre monarchies des Babyloniens, des Perses, des Grecs et des Romains ; et dans le temps de la dernière monarchie , le royaume de Jésus-Christ, c'est-à-dire,l'église chrétienne , supérieure à tous ces royaumes. Il décrit ensuite si clairement les guerres des successeurs d'Alexandre-le-Grand (Dan. 11.), que quelques incrédules ont soupçonné que ces prophéties fussent écrites après les événements : et passant sous silence les autres prophéties, nous vouons , dans St. Luc (19.), Jésus-Christ déplorant la ruine de Jérusalem , qui ne devait arriver que plusieurs années après, et dépeignant d'une manière si distincte et si détaillée chaque évènement , qu'on croirait lire l'histoire d'un fait déjà accompli. Je ne dis rien d'un grand nombre d'autres prophéties, dont les livres saints sont remplis. Quant aux astrologues et autres devins , qui, comme des singes , veulent imiter la prescience de Dieu,on ne peut que s'en moquer. Il ne leur est pas possible de prévoir les événements libres et contingents ; il n'y a que le hasard qui puisse quelquefois leur faire rencontrer la vérité. En effet, puisque Dieu préside en maître à toutes les causes nécessaires , contingentes et libres, et qu'il peut empêcher , quand il lui plaît, l'action des causes secondes, personne ne peut prédire l'avenir , à moins que Dieu ne lui ait manifesté sa volonté, comme il l'a souvent manifestée aux prophètes. Et ceci est tellement vrai , que les démons voulant se faire passer pour dieux, se sont servis de ce moyen , en annonçant des oracles, en prédisant l'avenir. Mais St. Augustin,qui fait cette remarque ( De Civitate Dei, lib. 18. c. 24.) , ajoute, en parlant de la divination des démons ( et il le démontre clairement) , que cette divination était aussi fausse que leur divinité. Car ils ne disent rien ouvertement , si ce n'est ce qu'ils veulent faire, ou ce qui a été fait ailleurs , bien loin de là , et que leur extrême vélocité leur permet de faire connaître de suite ; ou ce que leur longue expérience leur permet de conjecturer , de même que les nautoniers, les cultivateurs et les médecins sont habitués à prévoir les vents,la pluie, les maladies. Lorsque les démons ignorent ce qu'on leur demande, ils emploient des détours, et répondent par des équivoques ; et lorsque ce qu'ils ont annoncé n'arrive pas , ils en rejettent la faute sur les interprètes. Il n'y, a donc que le Seigneur notre Dieu , dont la sagesse est infinie, qui puisse rendre de vrais oracles, et prédire l'avenir dans ce qui est continrent et libre.

3 Nous allons examiner maintenant la hauteur de la sagesse de Dieu. Elle surpasse infiniment toute la sublimité de la sagesse des hommes et des anges. On la connaît par la noblesse de son objet, de sa puissance , de son espèce et de ses actes. L'objet non-seulement naturel , mais encore proportionné de la sagesse de Dieu, est sa divine essence , qui est si sublime, qu'elle ne peut avoir de proportion ni avec l'intelligence de l'homme, ni avec celle de l'ange. C'est pourquoi les esprits célestes les plus élevés , ne peuvent parvenir à la vision de Dieu que par la lumière de la gloire ; voilà pourquoi Dieu est appelé le roi invisible : Regi seculorum immortali et invisibili, soli Deo (1. Tim. 1.) ; et dans un autre endroit ( 1. Tim. 6. ) l'Apôtre dit qu'il habite une lumière inaccessible. Ensuite il faut remarquer que la sagesse qui est en nous est accidentelle , et qu'en Dieu elle est sa substance, et que par là même elle est infiniment plus sublime et plus élevée que dans nous. L'espèce est d'autant plus élevée, qu'elle représente plus d'objets : ainsi les anges , dont les espèces sont plus universelles et en moindre nombre, ont une science plus étendue. Quelle sera donc la hauteur de la sagesse de Dieu, qui n'a d'autre espèce que son essence , qui est unique, et qui suffit à Dieu pour se connaître lui-même , et pour connaître et se représenter tout ce qui est créé, tout ce qui le sera et tout ce qui pourrait l'être? Enfin la science ou la sagesse est d'autant plus noble et plus élevée qu'elle connaît plus d'objets par un moindre nombre d'actes; mais Dieu, par une seule intuition, qui est en lui permanente et immuable , se connaît parfaitement lui et toutes les créatures. Il n'y a donc que la sagesse de Dieu à qui on puisse donner le nom de très-noble et très-élevée. élevez donc vos regards , ô mon âme, et voyez combien votre science différe de la science de votre Créateur. A peine pouvez-vous connaître parfaitement une seule chose par plusieurs actes et par plusieurs raisonnements; tandis que votre Créateur, par un seul acte, envisage tous les êtres et se connaît clairement et distinctement lui-même. Et cependant vous , qui êtes maintenant dans les ténèbres , pouvez, si vous le voulez , avec les ailes de la foi et de la charité, vous élever si haut , qu'après la déposition de ce corps mortel , transformée de clarté en clarté , vous voyiez dans la lumière de Dieu , la lumière qui doit remplir vos désirs (Ps. 35. 10.),et devenue semblable à Dieu , vous voyiez aussi d'un seul regard,et pendant l'éternité, Dieu en lui-même, et vous et toutes les choses créées en Dieu. Car , dit St. Grégoire, y a-t-il quelque chose de caché pour celui qui voit celui qui voit toutes choses ? Quid enim non videt , qui videntem omnia videt ? Et quelle sera cette pure volupté, cette gloire, cette abondance de toutes sortes de biens dont vous jouirez, lorsque,admise à cette lumière inaccessible, vous participerez à tous les biens de votre Seigneur ? La reine de Saba ayant ouï parler de la sagesse de Salomon,et ayant vu le bel ordre qui régnait dans l'administration de sa maison, en fut si étonnée qu'elle n'en pouvait revenir. Elle s'écria : Heureux ceux qui sont à vous ! heureux vos serviteurs qui jouissent toujours de votre présence et qui écoutent votre sagesse (III. Reg. 10. 8. ). Et cependant quelle comparaison à faire entre la sagesse de Salomon et la sagesse de Dieu, qui est seul sage et la sagesse même? Quelle comparaison entre l'ordre qui régnait dans la maison de Salomon, et les neuf chœurs des anges de Dieu que servent un million d'anges , tandis que mille millions assistent devant lui (Daniel 7. 10.) ? Il est certain , pour peu que vous puissiez comprendre ces merveilles , que vous emploieriez tous les moyens, que vous feriez tous vos efforts, que vous souffririez volontiers les plus grands travaux pour mériter de posséder Dieu : humiliez-vous, en attendant, sous sa main puissante, afin de mériter qu'il vous élève au jour de sa vérité (1. Petr. 5.). Soumettez votre intelligence à la foi , pour parvenir à la vision de Dieu; votre volonté à la pratique des commandements , pour volis élever à la glorieuse liberté des enfants de Dieu ; votre corps enfin à la patience et aux travaux , afin que Dieu , après l'avoir glorifié , lui accorde le repos éternel (Rom. 8.).

4 Il nous reste à considérer l'immense profondeur de la sagesse de Dieu, qui semble principalement consister dans la connaissance des pensées et des inclinations présentes et futures de l'homme aussi lisons-nous dans le 1er livre des Rois (16) : L'homme voit ce qui est extérieur, mais Dieu porte ses regards jusque dans le coeur; et dans le II livre des Paralipomènes (6.): Vous seul (ô mon Dieu!) connaissez les coeurs des en fans des hommes. Vous avez découvert de loin,ajoute le Prophète (Ps. 138.2.), mes pensées ; vous les avez vues avant que je les eusse formées ; vous avez remarqué le sentier par lequel je marche, avant que j'y fusse entré; et toute la suite de ma vie vous a été connue, avant que j'eusse commencé à vivre , car vous avez prévu toutes mes voies. C'est lui, ajoute le même Prophète (Ps. 43. 23.) , qui connaît ce qu'il y a de plus caché au fond du coeur. Le coeur de tous les hommes est corrrompu, il est impénétrable, dit Isaïe (17. 9.); qui pourra le connaître ?C'est moi qui le pourrai, moi qui suis le Seigneur, qui sonde les coeurs et qui éprouve les reins. Au lieu de pravum, les Septante ont traduit: Profundum est cor hominis et inscrutabile, le coeur de l'homme est profond et impénétrable; et St. Jérôme, expliquant ce passage, prouve la divinité de Jésus-Christ en ce qu'il voyait les pensées des hommes ; ce qui n'appartient qu'à Dieu (*).Voyez St. Matth. (9.) Et Jésus voyant leurs pensées. St. Luc (6.) : Mais il connaissait leurs pensées. St. Marc (2.) Pourquoi pensez-vous ces choses dans votre coeur? Il suit de là que toute pensée et que toute inclination de l'homme même présente , et réellement existante, est

(*) Quelques auteurs, entre autres le Père Surin, enseignent que les démons connaissent nos pensées.

si profonde, que les démons ni les hommes ne peuvent la pénétrer; mais les pensées et inclinations futures sont encore beaucoup plus impénétrables ; car il est impossible non-seulement aux hommes et aux anges de les pénétrer , mais encore ils ne peuvent comprendre par quel moyen Dieu parvient à les connaître. C'est ce que David semble indiquer lorsqu'il dit ( Ps. 38. 5.) : Vous pénétrez tout ce qui est en moi d'une manière admirable, et votre science est si élevée que je ne pourrai jamais la concevoir. Il parle de la connaissance des pensées futures , car il avait déjà dit : Vous avez découvert de loin mes pensées , vous les avez vues avant que je les eusse formées; vous avez remarqué le sentier par lequel je marche , avant que j'y fusse entré, et toute la suite de ma vie vous a été connue avant que j'eusse commencé à vivre. C'est donc de cette connaissance des pensées et des voies qu'il dit : Vous pénétrez tout ce qui est en moi d'une manière admirable, et votre science est si admirable, que je ne pourrai jamais la concevoir. On dira peut-être que Dieu voit ces pensées futures dans son éternité, qui lui rend toutes choses présentes, ou dans la prédétermination de sa volonté; mais s'il en était' ainsi , cette science ne serait pas admirable ; car nous-mêmes , nous pouvons facilement savoir ce que nous ferons, ou ce qui nous est présent. Mais l'écriture dit que Dieu scrute les reins et les crieurs , et qu'il y voit ce que l'homme désire ou pense, et ce qu'il désirera ou pensera dans la suite. Or voilà ce qu'on peut appeler vraiment admirable ; comment Dieu, en scrutant les reins et les crieurs, peut-il y voir ce qui n'y est pas encore, et dont l'existence future dépend du libre arbitre? De même donc qu'il appartient à la hauteur de la puissance de Dieu de tirer les êtres du néant, et d'appeler ce qui n'existe pas comme ce qui existe ; de même aussi il appartient à la profondeur de sa sagesse, en scrutant les reins et les crieurs , de voir ce qui n'y est point , comme si déjà cela existait, devant nécessairement exister un jour.

5 Mais parce que mon but n'est pas de soulever des questions , mais d'exciter l'âme et de l'élever à Dieu , élevez-vous , û mon âme , au-dessus de vous-même, suivant le conseil de Jérémie (Thren. 3.) ; contemplez ce profond abîme de la sagesse de Dieu, -qui scrute l'intérieur des crieurs , et y voit bien des choses que le coeur n'y voit point lui-même. Que vous fûtes heureux , ô Pierre , lorsque vous dîtes au Seigneur : Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point (Matth. 36.) ! Ce n'était pas par duplicité, mais bien sincèrement que vous parliez ainsi : vous n'aperceviez pas dans votre coeur cette fragilité qu'y découvrait votre Seigneur , quand il vous dit qu'avant que le coq eût chanté deux fois , vous le renieriez trois fois. Ce médecin, infiniment habile, voyait dans votre coeur une infirmité que vous n'y aperceviez point. Ce fut la prédiction du médecin, et non la jactance du malade qui se vérifia. Mais rendez grâces au médecin, qui, non content de prévoir et de prédire la maladie future de votre âme, vous inspira la pénitence comme un puissant remède , et vous guérit si promptement. O bon , ô pieux médecin, infiniment sage, infiniment puissant, purifiez toutes mes secrètes souillures : Ab occultis meis manda me (Ps. 18.). Combien en est-il que je ne déplore point, que je n'arrose point de mes larmes , parce que je ne les connais pas ! Que votre grâce vienne a mon secours; c'est vous qui scrutez les reins et les coeurs. Vous qui connaissez les plaies de mon âme et les mauvais désirs qu'elle ignore , daignez me les faire connaître ; et, jetant sur moi un regard favorable, excitez en moi une fontaine de larmes , afin que je les lave pendant qu'il en est temps , et que je les efface par le secours de votre grâce. Ainsi soit-il.

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TREIZIèME DEGRé. Considération de la sagesse pratique de Dieu.

Déjà nous avons parlé de la sagesse théorique de Dieu; maintenant nous allons considérer cette même sagesse dans sa pratique ou dans ses effets. Sous ce rapport, voyons quelle est sa largeur , sa longueur , sa hauteur et sa profondeur. Sa largeur nous est manifestée par la création , sa longueur par la conservation des êtres , sa hauteur par l'oeuvre de la rédemption , et sa profondeur par sa providence et la prédestination.

En commençant par la création, nous voyons que Dieu a tout fait avec sagesse , comme a dit le Prophète (Ps. 103.)

, et que cette sagesse éclate dans toutes ses oeuvres (Eccli. 1.). C'est pourquoi , de même que nous connaissons la puissance de l'ouvrier, en ce qu'il a tiré toutes les créatures du néant;

de même aussi nous admirons sa sagesse dans l'art admirable que nous remarquons en la composition de chacune d'elles: en effet, c'est avec nombre , poids et mesure, comme dit le Sage ( 1.) , qu'il a disposé toutes les choses , et chacune d'elles en particulier. C'est là l'assaisonnement que Dieu a employé dans la confection des êtres , afin qu'il nous fit connaître combien sa sagesse est savoureuse, aimable et agréable. Toutes les créatures ont donc un certain poids, un certain nombre et une certaine mesure, soit pour les distinguer de Dieu qui est sans mesure , étant immense; sans nombre , étant essentiellement un et simple quant a son essence sans poids , parce que sa valeur et son prix surpassent toute valeur et tout prix ; soit pour leur donner la bonté et la beauté , selon l'expression de Moïse (Genes. 3.) : Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites , et elles étaient très-bonnes. Chaque chose a donc la mesure qui lui est propre pour obtenir la fin pour laquelle elle a été créée , et on ne peut rien ajouter à cette mesure , ni rien ôter, sans rendre cette chose difforme, ou inutile, ou moins bonne; car tout ce que Dieu a fait est bon, et il a fait chaque chose en son temps... ; et nous ne pouvons ni rien ajouter, ni rien ôter à tout ce que Dieu a fait, afin qu'on le craigne ( Eccles. 3. 11 et 14.). Il a donc donné au ciel une mesure plus ample, puisqu'il doit contenir toutes les choses inférieures ; moins d'étendue à l'air, mais plus qu'a la terre et à l'eau qui ne forment qu'un seul globe , et sont entièrement environnées de l'air.

11 a donné à l'éléphant un corps monstrueux, parce qu'il est destiné a porter de grands fardeaux , et même des tours remplies d'hommes. Le corps du cheval est plus petit , parce qu'il n'est destiné qu'a porter un seul cavalier ; aux oiseaux qui doivent suspendre leurs nids aux sommets des branches, il a donné un corps plus petit encore ; et très-petit aux abeilles et aux fourmis , destinées a loger dans leurs alvéoles ou dans les trous de la terre. Nous pouvons en dire autant du nombre. Dieu n'a créé qu'un soleil , parce qu'il suffit pour éclairer la terre et nous donner le jour; qu'une lune , parce qu'elle suffit pour diminuer les ténèbres de la nuit; mais il a voulu faire plusieurs étoiles , afin qu'en l'absence du soleil et de la lune, et dans le temps des éclipses , elles tempérassent l'épaisseur des ténèbres.

Ce n'est pas seulement aux choses en général que Dieu a assigné un nombre, mais encore à chacune en particulier, au point qu'on ne peut rien y ajouter ni diminuer : ainsi il a donné a l'homme deux yeux, deux oreilles , deux mains , deux pieds , et seulement un nez, une bouche , une poitrine , une tête; et l'homme ainsi constitué a paru très-beau et très-bien proportionné. Renversez cet ordre ; supposez l'homme n'ayant qu'un oeil et deux nez , une oreille et deux bouches , une main et un pied, deux poitrines et deux têtes je vous le demande, pourrait-on voir rien de plus difforme et de plus inutile ? Enfin Dieu a donné à chaque chose le poids , c'est-à-dire la valeur qui lui convient; car, sous le nom de poids ou de prix, nous entendons les qualités qui rendent les choses bonnes et précieuses. En effet , trois choses constituent la perfection des créatures : le nombre de leurs parties, nécessaire pour qu'aucune d'elles ne manque ; la proportion des parties; et enfin les qualités intérieures et extérieures, comme la beauté de la couleur dans la superficie extérieure du corps, et les qualités intérieures , utiles ou nécessaires pour les différentes fonctions. Mais ce qui est extrêmement admirable , ce sont les propriétés surprenantes que Dieu a mises dans les plus petits corps, comme s'il avait voulu nous faire admirer sa puissance dans les ,grandes choses, et sa sagesse dans les petites. Qui peut comprendre la propriété extraordinaire d'un grain de moutarde ? C'est la plus petite de toutes les graines; à peine peut-on la voir, et cependant elle renferme un germe si considérable, qu'ayant cru, les oiseaux du ciel peuvent se reposer sur ses branches, (Matth. 13.). Ce n'est pas seulement la moutarde qui a cette propriété, elle est commune a toutes les semences qui renferment les racines , le tronc, les branches , les feuilles, les fleurs et les fruits des plus grands arbres. Si l'expérience ne nous en avait convaincus, il serait certainement impossible de se persuader que d'une seule graine il peut en sortir une si grande diversité de choses. Comment concevoir encore dans la fourmi, le moucheron , la puce, et dans d'autres insectes, des pieds si agiles, une tête, un coeur, des sens internes et externes; et, quoique d'une manière imparfaite, une sorte de prudence et de jugement ? Enfin , qui pourra expliquer , dans ces insectes et dans d'autres de même genre , cette force de térébrer (perforer avec une tarière)

et de perforer la chair vive, au point de se rendre incommodes non-seulement à l'homme, mais encore terribles au lion et à l'éléphant ? Concluons que le Seigneur est grand, et que sa sagesse est très-étendue, aussi bien dans les petites choses que dans les grandes. Galien, ce prince de la médecine , quoique païen , admirait l'oeuvre de Dieu dans la contexture de la main, et, dans sa surprise, il donnait des louanges au Créateur. Que ne devez-vous pas faire, ô chrétien, vous qui connaissez par la foi que Dieu, avec une sagesse admirable, a créé, non-seulement les hommes et les animaux , mais encore le ciel, les étoiles, les anges et nos âmes qui sont immortelles !

2 La longueur de la sagesse pratique de Dieu se montre dans la conservation des êtres, comme nous avons admiré sa largeur dans leur création. Dieu montre donc une sagesse grande et admirable dans la conservation et la durée des êtres, et surtout des substances corruptibles.

Et d'abord on ne peut se défendre d'une certaine stupeur et d'un saisissement d'admiration et d'étonnement, en pensant à l'action de Dieu dans la nutrition des herbes , des plantes, des animaux , et du corps de l'homme même , pour leur conserver l'existence : car c'est avec la circuler cet aliment de la racine au tronc , et du tronc jusqu'aux branches et aux feuilles, peur en faire sortir le fruit d'une manière aussi inconnue qu'admirable. C'est encore avec cette même sagesse et la plus grande facilité que, des herbes et des fruits , ou de la chair des animaux, il en nourrit quelques autres, et l'homme lui-même ; et fait entrer et pénétrer les aliments dans toutes les parties du corps, soit internes , soit externes. Dieu se conduit comme fait un médecin habile et très-humain, qui , par la bonne préparation des remèdes, sait les rendre faciles et agréables aux malades. Point de doute, en effet, que les aliments ne soient un remède dont nous ne pouvons nous abstenir longtemps sans exposer notre vie. Mais,cet aimable et sage médecin, notre Dieu , a d'abord donné une saveur aux aliments, afin que nous trouvassions un plaisir à les prendre ; ensuite il les a infiniment variés pour nous faire éviter le dégoût; enfin par les différentes altérations que ces aliments éprouvent dans la bouche et l'estomac, dans le foie, dans le coeur, il les change en un suc si délié et si subtil, qu'il passe sans effort dans toutes les veines artères et capillaires ; pénètre dans tous les pores du corps, dans toutes les parties de la chair, des os, des nerfs, sans due nous nous en apercevions, et durant notre sommeil. Les philosophes admirent en ceci l'adresse et l'art de la nature , mais quelle adressé peut-on rencontrer dans les choses inanimées, privées de raison et de sentiment? Ce n'est donc pas l'adresse de la nature, mais la sagesse du Créateur qu'il faut admirer. écoutez ce que dit la Sagesse divine dans l'évangile Considérez les lis des champs, comme ils croissent; ils ne travaillent point, ils ne lent point; et c'est Dieu qui les revêt ainsi (Matth. 6.). Ce n'est donc pas l'industrie de la nature, mais test Dieu qui fait ainsi croître les lis , et qui les revêt de tant d'éclat.

Nous pouvons, avec l'Apôtre, en dire autant de l'accroissement et de la nourriture des êtres vivants : Ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui gui arrose; mais c'est Dieu qui donne l'accroissement (I. Cor. 3.). Et si la sagesse divine entretient et nourrit d'une manière si admirable, si dans cette vie mortelle elle conserve les plantes et les animaux, comprenez, s'il est possible, ci mon âme, comment, durant l'éternité, Dieu conservera les anges et les hommes. Ici-bas nous usons d'aliments terrestres , mais préparés par la divine sagesse ; dans le ciel , c'est cette divine sagesse elle-même qui sera éternellement la nourriture et le breuvage des bienheureux. Que vous seriez heureuse, ô mon âme, si vous pouviez bien comprendre ce que veut dire l'Apôtre quand il nous enseigne (I. Cor. 15.) que Dieu sera tout à tous : Erit Deus omnia in omnibus! Dieu, dis-je, qui est souverainement et infiniment bon, sera à tous les saints la nourriture , le vêtement, et la vie, et tout. Si vous le compreniez, vous dédaigneriez toutes les choses présentes , pour ne savourer et ne rechercher que les biens du ciel (Col. 3.).

Mais continuons. C'est une espèce de miracle, que, dans la conservation et la propagation de la vie des êtres mortels, Dieu ait donné aux choses les plus faibles un mouvement continuel, et qui se prolonge sans procurer de fatigue. L'homme a travaillé beaucoup pour inventer une horloge dont les rouages, par la force des poids, indiquassent les heures sans interruption; le mouvement perpétuel , qui est un rêve de l'imagination. Qu'elle est donc grande la sagesse de Dieu qui fait vivre les plantes et les animaux, sans interruption durant tant d'années , par la vertu de la nutrition ; qui entretient le mouvement continuel des poumons et des artères pendant soixante-dix ans et plus d'années! Car il est nécessaire que la force nutritive opère, et que les poumons et les artères soient en mouvement depuis le commencement de la vie jusqu'à la fin; ainsi, dans ceux qui vivent quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans,il faut ce mouvement continuel. dont nous parlons; et avant le déluge, lorsque les hommes parvenaient à neuf cents ans, il fallait que les poumons et les artères, si fragiles et si faibles, durassent neuf cents ans sans jamais cesser de se mouvoir. Il faut assurément être privé de sentiment,et manquer absolument de sagesse, pour ne pas admirer ces merveilles, pour ne pas y reconnaître et adorer la sagesse de Dieu.

Remarquons, en troisième lieu, que, quoique la sagesse divine pût, sans le travail de l'homme et des animaux , sans le ministère du soleil et des autres causes secondes, produire et conserver les arbres et les plantes, en sorte que tous les êtres vivants eussent leur nourriture prête , il a voulu cependant employer les causes secondes, le travail et l'industrie de l'homme et des animaux, pour empêcher qu'ils ne croupissent dans l’inertie , et afin que tous les êtres fissent usage de leurs facultés. Il a voulu aussi qu'il y eût parmi les hommes des riches et des pauvres, pour que tous eussent occasion de pratiquer la vertu , et les unir par les liens de la charité. Car de cette inégalité de fortune il résulte que les riches exercent la libéralité et la miséricorde, et les pauvres l'humilité et la patience : le riche a besoin du pauvre pour cultiver ses héritages , paître ses troupeaux , et exercer les différents métiers nécessaires à la société;

le pauvre, de son côté, a besoin que le riche lui donne du travail , lui fournisse l'argent et les instruments nécessaires pour se procurer la nourriture, les vêtements et les autres choses indispensables. Le pauvre n'a pas de motifs pour se plaindre de la sagesse divine; car Dieu, qui connaît tout et qui nous aime tous, a donné à chacun de nous ce qu'il a prévu être le plus propre à nous faire obtenir la vie éternelle. C'est ainsi qu'un médecin prescrit la diète h un malade, ou qu'il ordonne de lui ouvrir la veine, tandis qu'il ordonne a un autre un vin généreux, des mets succulents , et des exercices récréatifs. Il est constant que plusieurs obtiendront le ciel par leur pauvreté , qui auraient péri éternellement s'ils eussent été riches ; et quoique les riches puissent aussi se sauver s'ils s'adonnent aux bonnes oeuvres , et s'ils donnent facilement ce que le commun maître leur a accordé pour communiquer aux pauvres; et non pour thésauriser , cependant on ne peut nier que la pauvreté ne soit une voie plus sûre , plus directe et plus abrégée pour arriver au ciel. Jésus-Christ nous l'enseigne : Je vous le, dis en vérité, le riche entrera difficilement dans le royaume des cieux.. Pauvres, vous êtes bienheureux, parce chie le royaume des cieux est ci vous.... Malheur à vous, licites, qui avez votre consolation (Matth. 19. ). L'Apôtre nous dit encore que ceux qui veulent devenir riches,tombent dans la tentation et dans les piéges du diable, et en divers désirs inutiles et pernicieux , qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et de la damnation ( I. Tim. 6. 9. ). Notre Seigneur et son apôtre ont confirmé cette doctrine par leurs exemples ; Jésus-Christ dit , parlant de lui-même : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids; niais le Fils de l'homme n'a pas oie reposer sa tête. L'Apôtre, parlant au nom de tous ses coopérateurs et en son nom, dit : Jusqu'à cette heure nous endurons la faim et la soif, la nudité et les mauvais traitements, nous n'avons point de demeure stable (I. Cor. 6.11.). Et nous ne pouvons clouter que celui qui est la sagesse de Dieu, que les enfants et les disciples. de cette sagesse, n'aient choisi la voie la plus directe et la plus sûre pour arriver à la vie éternelle. Mais parce que le nombre des insensés est infini (Eccles. 1.), il y en a peu qui choisissent volontiers cette voie , tandis qu'un très-grand nombre s'en écartent de toute son affection et de toutes ses forces. Enfin , la longueur de la sagesse de Dieu se fait remarquer en ce que , parce qu'elle est éternelle , elle a donné à toutes les créatures un grand désir de leur conservation , et de prolonger leur espèce le plus longtemps possible. Voyez , dans le péril , l'homme mettre tout en mouvement, et n'épargner ni ses richesses, ni sa peine, pour sauver sa vie. Voyez tous les animaux combattre au-dessus de leurs forces contre de plus forts qu'eux , pour se défendre. Voyez la lampe allumée , lorsqu'elle est près de s'éteindre , se raviver jusqu'à deux ou trois fois, et luttant de toutes ses forces contre son extinction. Voyez ces gouttes d'eau suspendues à un corps quelconque, se former en globe, et se soutenir si longtemps qu'elles peuvent pour éviter leur chute et leur dissolution. Voyez les corps pesants monter contre leur nature , et les corps légers descendre pour empêcher le vide qui , en les séparant, leur empêcherait de se conserver. Mais ce qui est plus admirable, c'est cette affection forte et incroyable, que Dieu, pour la propagation des espèces, a donnée aux pères pour leurs petits. Ne voyons-nous pas la poule négliger le soin de sa vie pour ses poussins, et , quoique faible et épuisée , combattre vigoureusement contre le milan, le renard ou les chiens? Chacun sait les douleurs et les fatigues que supportent volontairement les femmes pour mettre au monde et élever leurs enfants. La raison de cette affection est dans le conseil de la sagesse divine, qui a imprimé dans tous les animaux, même dans les bêtes brutes et les bêtes féroces , cet amour pour leurs petits , afin d'entretenir cette propagation des espèces , qui est une figure de l'éternité ; car y ayant un grand nombre d'animaux que les hommes cherchent fi détruire, soit pour leur propre utilité , comme les lièvres , les sangliers les cerfs , les étourneaux , les cailles , les perdrix, et en général tous les poissons ; soit pour empêcher leurs effets nuisibles , comme les loups , les renards , les serpents , et un grand nombre d'autres , déjà plusieurs de ces espèces d'animaux seraient détruites, si Dieu n'avait pourvu à leur conservation et à leur propagation par cette affection particulière. Mais si tous les êtres vivants ont naturellement tant d'amour pour cette vie courte et pleine de misères, combien devons-nous en avoir pour une vie éternellement heureuse! O aveuglement et folie des hommes ! Tous les êtres combattent au-dessus de leurs forces pour défendre une vie passagère, et qui n'est qu'une ombre de l'éternité; et l'homme doué de raison ne daigne pas, je ne dis point combattre au-delà de ses forces, mais faire le moindre effort pour acquérir en bonheur éternel. Tous les êtres, qui des par un instinct naturel , abhorrent la mort et cherchent à éviter tous les maux; et l'homme, cet être intelligent, instruit par la foi, n'est pas saisi d'horreur, et ne cherche pas à éviter la mort éternelle; du moins il n'emploie pas, pour s'en garantir , autant de moyens comme pour éviter les maux temporels. Il est donc vrai que le nombre des insensés est infini. La suprême vérité ne s'est donc pas trompée, lorsqu'elle a dit : O combien est étroite et resserrée la porte qui conduit à la vie, et combien peu s'efforcent d'y entrer (Matth. 7.) !

3 Nous allons parler maintenant de la hauteur pratique de la sagesse de Dieu , qu'on remarque dans l'oeuvre de la rédemption. Je ne pouvais me rassasier, disait St. Augustin, du doux plaisir que je trouvais d considérer la hauteur de votre conseil sur le salut du genre humain (Lib. 9. Confes. c. 6.). Ce fut vraiment un conseil fort élevé que celui de réparer, par l'ignominie de la croix , tous les dommages que l'astuce du démon avait causés en faisant pécher le premier homme, et réparer l'oeuvre dégradée , de telle manière qu'elle fut plus belle qu'elle n'était avant qu'elle eût besoin de restauration. Le péché du premier homme a produit quatre maux: l'injure faite à Dieu par l'orgueil et la désobéissance d'Adam ; le châtiment du premier homme et de tout te genre humain , c'est-à-dire , la privation de la grâce de Dieu et de la béatitude céleste ; la tristesse des anges , causée par l'injure faite à Dieu et par les misères qui allaient fondre sur les hommes ; la joie du démon et de tous les esprits infernaux qui se réjouissaient d'avoir vaincu l'homme et de l'avoir terrassé. La sagesse de Dieu a pris sur elle tous ces maux, et les a changés en de plus grands biens par le mystère de la crois ; en sorte que ce n'est pas sans raison que l'église chante ces paroles : O heureuse faute qui nous a mérité un tel et un si grand rédempteur! Si un ouvrier habile se chargeait d'arranger un habit neuf et précieux, qu'on aurait par accident déchiré et gâté , au point de le rendre , au moyen de certains ornements , beaucoup plus élégant et plus précieux, on pourrait dire avec raison qu'un pareil accident qui a donné occasion a tant de beauté , est un accident heureux. Le premier homme s'étant donc enorgueilli , trompé par la ruse et l’envie du démon , voulut se rendre semblable à Dieu, et par sa désobéissance transgressa le précepte du Seigneur; c'est ainsi qu'il déroba en quelque manière l'honneur qui appartient à Dieu ; mais le second Adam , Jésus-Christ, qui est la sagesse de Dieu, s'humilia lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort (Phil,p.

2. ), et restitua à Dieu un honneur beaucoup plus grand que celui qu'Adam, par son orgueil et sa désobéissance , lui avait ravi. Car Adam n'étant qu'un pur homme, en obéissant à Dieu, il aurait fait une chose facile ; eût-il été en effet bien pénible aux premiers hommes de s'abstenir d'un seul arbre défendu , tandis qu'ils en avaient une abondance d'autres, tous excellents ? C'est pourquoi leur péché, il est vrai, fut très-grand, et d'autant plus grand que le précepte était plus facile, puisqu'il ne leur coûtait aucune peine ; mais quant à Jésus-Christ, il était Dieu et homme , et il s'est humilié pour obéir à Dieu son Père dans la chose la plus grande et la plus pénible, qui est la mort de la croix, pleine de douleur et d'ignominie. Si nous considérons ensuite l'éminence de la personne , et la profondeur de l'humilité et de l'obéissance , nous ne pourrons imaginer rien de plus grand, de plus méritoire , rien de plus honorable à Dieu que cette humble obéissance de Jésus-Christ; aussi dit-il dans l'Evangile, s'adressant à son Père : Je vous ai glorifié sur la terre Ego te clarificavi super terram ( Joan. 17. ). Car Jésus-Christ a véritablement glorifié d'une gloire ineffable Dieu son Père, devant les anges et en présence des âmes de tous les saints prophètes et autres qui connurent ces merveilles. Et si devant l'humilité de la crèche les anges chantèrent à sa naissance :

Gloire à Dieu aux cieux les plus élevés : Gloria in altissimis Deo ( Luc 2.), Ils chantèrent ces paroles avec beaucoup plus de jubilation devant l'humilité de lu croix. Si l'homme n'eût point péché , il aurait obtenu tout au plus d'être égalé aux anges ; mais à présent, par la rédemption que Jésus-Christ a opérée ,' le genre humain a obtenu qu'un homme , élevé au-dessus des anges , soit assis à la droite de Dieu , et soit le chef et le Seigneur des anges et des hommes. Car l'apôtre saint Pierre dit de Jésus-Christ, qu'il est monté au ciel et est assis à la droite de Dieu , les Anges , les Dominations et les Puissances lui étant assujetties (1. Petr. 3. 22. ) ; et son coadjuteur St. Paul, écrivant aux Philippiens, leur dit qu'à cause de ses abaissements volontaires , Dieu a élevé son Fils par-dessus toutes choses, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom , afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (2.). C'est ainsi que le Fils a glorifié son Père par l'humilité de sa passion d'une manière ineffable , et le Père a glorifié son Fils d'une manière qui ne l'est pas moins , en l'élevant à sa droite; et cette gloire a tellement rejailli sur tout le genre humain, que c'est la plus monstrueuse de toutes les ingratitudes de ne pas reconnaître ce bienfait immense, et de ne pas en rendre gloire à Dieu. Disons plus! c'est non-seulement Jésus-Christ Dieu et homme , mais encore sa Mère qui a été élevée au-dessus de tous les chœurs des anges, quoiqu'il n'y eût en elle que la simple humanité. C'est pourquoi , après un tel accroissement de gloire, qu'ils n'eussent jamais obtenu, si Adam n'avait point péché , les hommes peuvent s'écrier : O heureuse faute, qui nous a mérité un tel et un si grand rédempteur ! Or, de même que les saints anges -furent contristés par la chute du premier homme qui plongeait dans tant de misères leur frère puîné, de même ils ont éprouvé la plus grande joie par la rédemption abondante de Jésus-Christ.

Car s'il y. a de la joie dans le ciel parmi les anges pour un pécheur qui fait pénitence (Luc. 15. ), combien plus grande dut être la joie des anges , lorsqu'ils virent due Jésus-Christ fait homme avait satisfait pleinement à la justice divine pour le genre humain, et que, par la clé de sa croix, il avait ouvert aux fidèles le royaume des cieux! II ne faut pas s'imaginer que les saints anges aient vu avec peine que Dieu ait élevé son Fils fait homme et la Ste. Vierge au-dessus d'eux; l'envie est bannie de celte société d'esprits célestes, et ils sont remplis d'une vraie et ardente charité ; or la charité n'est pas envieuse, elle ne s'enorgueillit point , elle ne s'attriste point des avantages d'autrui; mais elle se félicite et se réjouit du bien des autres, comme de ses propres biens. C'est pourquoi l'Eglise chante ces paroles Marie a été élevée dans le ciel, les anges s'en réjouissent : Assumpta est maria in caelum, gaudent angeli. Ils se réjouissent de voir cette Vierge, Mère de Dieu, au-dessus des choeurs des anges dans le royaume céleste. Ils comprennent, en effet, que c'est une justice que lui a rendue celui qui ne fait rien qu'avec sagesse et justice ; ils sont si inséparablement finis à la volonté de Dieu, que ce qui lui plait leur plait , et ne saurait leur déplaire en aucune manière.

Quant au démon qui s'était réjoui un moment de sa victoire, en terrassant le premier homme , il éprouva de la victoire de l'Homme-Dieu , une tristesse beaucoup plus grande que n'avait été sa joie ; car par le triomphe de Jésus-Christ, il est arrivé que, non-seulement les hommes tels qu'Adam , mais encore les enfants et les femmes triomphent du démoli et tuf insultent à leur gré.

Que le démon exit été vaincu, dans le paradis terrestre , par Adam n'était dominé ni par l'ignorance ni par l'infirmité ; par Adam revêtu de la justice originelle , à la raison duquel la parte inférieure était tellement soumise , qu'elle ne pouvait. se révolter, sans qu'auparavant l'âme ne se fût révoltée contre Dieu,il n'y eût eu en cela rien de bien humiliant pour cet esprit d'orgueil; mais qu'il soit aujourd'hui vaincu par l'homme mortel, étranger, sujet à l'ignorance et à la concupiscence, c'est le plus grand de tous les déshonneurs. Et cependant il est vaincu par la grâce de Jésus-Christ; et il est tellement vaincu, que plusieurs érigent des trophées de chasteté, de patience , d'humilité, de charité, malgré tous les traits enflammés de tentations et de persécutions que le démon ne cesse de leur lancer. C'est en cela surtout qu'il faut admirer la hauteur de la sagesse de Dieu; car Dieu voyant que le mépris des choses temporelles , des voluptés charnelles, des richesses et de la gloire mondaine , et autres choses semblables , qui sont autant de piéges du démon ( I. Tim. 6. ), qui entraînent ceux gui s'en rendent esclaves dans la mort et la perdition, était nécessaire pour fortifier l'homme contre les tentations; pour les rendre amères aux hommes, et leur rendre douce, au contraire, la vertu de chasteté, de pauvreté , d'humilité, de patience, de mépris du monde, il descendit du ciel , et ayant pris la forme d'esclave, il appliqua à l'homme malade, un remède qui, de lui-même, serait très-amer et rebutant, mais que par son exemple il a su rendre si doux et si.suave, que déjà plusieurs préfèrent le jeûne à la sensualité, la pauvreté aux richesses, la virginité au mariage, le martyre aux délices, aimant mieux obéir que commander, être méprisés qu'être honorés, être soumis que de présider, être humiliés que d'être élevés en gloire. En effet, peut-on, sans être encouragé et excité à suivre ses exemples, voir un Dieu sous la forme humaine, plein de sagesse et de grâce, qui ne peut se tromper ni tromper les autres, vivant pauvre, humble, patient, continent, et, ce qui est plus admirable, attaché à une croix pour racheter le genre humain, répandant volontairement son sang précieux, et mourant par un ardent amour pour nous ?

Telle fut l'invention de cette haute et admirable sagesse de Dieu dont parle Isaïe, lorsqu'il dit (12. 4.) : Publiez parmi les peuples les inventions de sa sagesse. Cependant aujourd'hui même, cette haute sagesse de Dieu parait une folie, comme le dit l'Apôtre ( I. Cor. 1.) , non-seulement aux sages de ce monde, mais encore aux charnels, à l'homme animal, qui croit en Jésus-Christ, mais qui refuse de suivre ses traces; de tels hommes, l'Apôtre les appelle les ennemis de la croix de Jésus-Christ (Phil. 3. ). Pour vous, ô mon âme, empressez-vous de sucer le miel de la pierre, et d'exprimer l'huile du rocher le plus dur, c'est-à-dire, la sagesse de la folie , la sagesse de Dieu de la folie de la croix. Considérez attentivement et soigneusement quel est celui qui est attaché à la croix, et pourquoi il y est attaché ; et ayant reconnu que c'est celui qui est assis au-dessus des Chérubins, et ce qui est bien plus encore, qui est placé à la droite de la majesté, au plus haut des cieux (Ps. 98.

Hébr. 1.) , vous comprendrez facilement qu'il n'y est pas attaché pour ses crimes, ni à cause de son impuissance à se défendre, mais volontairement et par un ardent désir de satisfaire à la justice divine pour les péchés de tout le monde , pour l'honneur et la gloire de Dieu le Père, pour le salut de tous les élus, et, comme dit l'Apôtre : Pour faire paraître son église. devant lui pleine de gloire, n'ayant ni tache, gai ride (Ephes.5. 7.), et enfin pour votre amour, parcequ'i1 vous a aimée et s'est livré lui-même à Dieu comme une hostie et une oblation en odeur de suavité (Ibid. 1.). Ensuite ayant découvert cette vérité importante , élevez-vous amoureusement vers un tel bienfaiteur, et,é son exemple, commencez d'être saintement altérée de la gloire de Dieu, du salut de toutes les nations , mais surtout de la beauté et (le la gloire de son église, ainsi que de votre salut éternel ; commencez à désirer d'avoir une véritable haine pour l'iniquité , une grande pureté de coeur, une justice parfaite, afin que plus tard vous désiriez de partager la croix de votre divin maître, de vous réjouir dans les tribulations et les angoisses , pour devenir enfin participante de la résurrection des justes pour la gloire, et d'éviter celle des impies pour l'enfer.

4 Il nous reste à examiner la profondeur de la sagesse pratique de Dieu qui consiste dans sa providence, sa prédestination et ses jugements. Car il est écrit (Ps. 35.) : Vos jugements sont un abîme profond ; Judicia tua abyssus mulla. Que la providence de Dieu soit admirable , on le voit en ce que Dieu gouverne immédiatement toutes les créatures, et les conduit à leur fin. Il a également soin de tous [de tout, selon l'interpr. de Bell.] (Sap. 6. 8.) , c'est-à-dire que Dieu, sans exception, prend soin de toutes choses, en telle sorte que le moindre passereau ne tombe point sur la terre sans sa providence , comme dit le Sauveur ( Matth., 10. Luc. 12.). Qui pourrait nombrer toutes les choses créées , pourrait avoir quelque idée de la grandeur de la sagesse divine qui régit et dirige chacune de ces choses. Le souverain pontife peut ré ir seul l'univers chrétien , par une providence générale, mais il ne le pourrait par une sollicitude particulière , qui s'étendit à chaque chrétien ; et c'est pour y pourvoir qu'il appelle plusieurs évêques a partager sa sollicitude. Un seul roi peut gouverner plusieurs provinces par une administration générale , mais il ne saurait gouverner en particulier chaque citoyen; et il faut pour ce dessein plusieurs préfets ou autres administrateurs. Mais Dieu gouverne aussi facilement chaque créature, comme s'il les gouvernait toutes ensemble, et il les gouverne toutes ensemble comme une seule. Il ne tombe aucun passereau sur la terre sans l'ordre de votre Père; pour vous qui êtes ses enfants,les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés (Matth.10.29.), et pas un seul ne périra , parce que sa providence veille sans cesse sur nous. Les petits du corbeau, abandonnés de leur mère , sont sous la protection de Dieu (Ps. 146.}. Avec quelle sécurité: devez-vous donc, cî mon âme, vous reposer dans le sein d'un tel père, même au milieu des ténèbres, au milieu des lions et des dragons, au milieu des innombrables légions d'esprits. Seulement, attachez-vous à lui par un amour sincère , par une crainte sainte, par une ferme foi qui ne sait ce que c'est de douter. Ce ne sont pas seulement des êtres en particulier et actuellement existants que Dieu prend soin , mais sa sagesse atteint et pénètre tout , depuis une extrémité du monde jusqu'à l'autre, avec une force infinie, et elle dispose tout avec une égale douceur (Sap. 8. 1.). C'est pourquoi Dieu est appelé le roi des siècles (I. Tim. 1.) , parce qu'il a lui-même, de toute éternité, établi l'ordre des siècles, la succession des royaumes, les vicissitudes et les variétés dû temps et des saisons;

rien de nouveau ni de prévu ne peut arriver sans que Dieu le sache : Les pensées des hommes sont timides , et nos prévoyances sont incertaines et trompeuses (Sap. 9. 14.), comme dit le Sage, parce que nous n'avons que de fausses conjectures sur l'avenir; mais Dieu le connaît aussi bien que le présent et le passé, et avant la création du monde, il avait en lui-même, disposé toutes les successions des êtres , et l'ordre qui devait régner entre eux. C'est pourquoi notre sainte mère l'église chante publiquement, et sans crainte de se tromper, due la providence divine n'est jamais trompée dans ses dispositions ; cependant les raisons de la divine providence étant très-cachées , et ses jugements un abîme sans fond (Ps. 35. ), il arrive que quelques-uns, à la vue de plusieurs maux qui arrivent par la malice des hommes, et dont la plupart restent impunis , s'égarent au point de s'imaginer due Dieu ne se mêle pas des choses humaines ou du moins que tous les maux arrivent parla volonté de Dieu. L'une et l'autre de ces opinions sont impies, mais surtout la dernière, comme l'observe saint Augustin (Lib. 1. de ord. c. 1. ). Ce sont ceux qui ne considèrent la providence de Dieu que d'un côté, qui tombent dans cette erreur; et tandis qu'ils devraient attendre la fin de chaque chose, qui sera connue de tous au dernier jugement, ils aiment mieux juger témérairement avant le temps, et se précipiter ainsi dans les plus graves erreurs. C'est pour prévenir ce malheur, que l'Apôtre nous dit : Ne jugez point cavant le temps, mais suspendez votre jugement jusqu'à ce que le Seigneur vienne , qui exposera ci la lumière ce qui est caché dans les ténèbres les plus épaisses des consciences, et qui produira au grand jour , les plus secrètes pensées (les ccgurs (I. Corinth. 4. 5.). St. Augustin explique ce passage par une similitude remarquable. Si quelqu'un ; dit-il , ne voyait qu'une seule pièce de celles qui composent une marqueterie, il pourrait blâmer l'ouvrier , comme manquant d'ordre et de composition , parce qu'il ne verrait qu'une partie et non l'ensemble de l'ouvrage ; mais s'il examinait toutes les parties et leur connexion, il ne pourrait s'empêcher de louer l'ouvrage de l'ouvrier. C'est ainsi que plusieurs voient les impies prospérer, et les justes affligés et opprimés , et ils ne savent pas ce due Dieu réserve dans la suite à l'iniquité des uns et à la patience des autres. Cette ignorance excite leurs blasphèmes, et leur fait dire comme aux amis de Job : Dieu se promène dans le plus haut des cieux, et ne se mêle point de nos affaires (Job, 22.); ou comme ceux dont parle Malachie : Quiconque fait le mal, passe pour bon aux yeux de Dieu, c'est avec de tels hommes qu'il se plaît ( Malachie, 2.). St. Augustin cite encore en plusieurs endroits une autre similitude tirée des vers : Si quelqu'un, dit-il, ayant commencé à entendre réciter un vers héroïque, dit, dès le commencement ou vers le milieu, que ce vers ne vaut rien , on l'accusera justement de folie ; qu'il attende que toutes les syllabes soient passées et prononcées avant de critiquer. C'est ainsi qu'on peut regarder comme entièrement insensés ceux qui osent blâmer la Providence, avant d'avoir connu tous ses desseins. Si vous êtes sage, ô mon âme , efforcez-vous donc , autant que vous pourrez; d'empêcher le mal. ; Dieu ie veut ainsi; mais de savoir pourquoi il permet le mal, laissez-le à son jugement; ce qui peut être caché, ne peut être injuste (*).

5 Quoique nous voyions que la providence de Dieu, dans le gouvernement des choses humaines, soit pour nous un abîme sans fond, cependant la prédestination et la réprobation éternelle sont encore plus impénétrables. Car quoique nous ne puissions pas donner des raisons particulières de la conduite que Dieu tient à l'égard des impies qu'il comble quelquefois de biens temporels , laissant leurs crimes impunis dans cette vie, tandis qu'il permet que plusieurs

(*) Quod occultum esse potest, injustum esse non potest. Le sens de ces paroles est douteux.

justes soient plongés dans la misère, vexés injustement, maltraités et même mis à mort; cependant nous pouvons assigner des raisons générales. Car Dieu comble quelquefois de biens les impies, pour récompenser quelques-unes de leurs oeuvres moralement bonnes , ne pouvant leur accorder la vie éternelle; ou pour les inviter, par ces bienfaits temporels, a se convertir, et les amener a l'espérance et au désir des biens éternels. Il ne punit pas leurs péchés en cette vie, parce qu'il les punira assez dans l'autre ; il laisse au contraire quelquefois les justes dans, la misère, l’ignominie, les persécutions générales, soit pour les purifier de leurs péchés véniels dés cette vie, soit pour couronner, avec plus d'éclat et de splendeur, leur patience, leur humilité , et leurs autres bonnes oeuvres; mais qui pourra comprendre pourquoi Dieu ,avant qu'ils eussent rien fait de mal ni de bien , a choisi Jacob et rejeté Esaü? C'est ce qu'admire l'Apôtre dans son épître aux Romains (9.).Ils étaient jumeaux, appartenaient au même père et a la même mère, et cependant Dieu en a aimé un en le prédestinant, et haï l'autre en le réprouvant. Et qu'on ne dise pas que Dieu a prévu les bonnes oeuvres de l'un, et les mauvaises actions de l'autre : l'Apôtre prévient cette réponse en disant que cela fut fait afin que le décret de Dieu sur ces deux enfants demeurât ferme, selon son élection éternelle (Ibid.) ; et il rappelle les paroles de Dieu à Moise : Je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, et j'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié ( Hebr. 9. 15. ). Comment ne pas être étonné de la chute du traître Judas, après avoir longtemps persévéré dans la pratique des bonnes oeuvres ; et du salut du bon larron, admis dans le ciel immédiatement après sa conversion, quoiqu'il eût passé toute sa vie dans le mal ? Vous répondrez que Judas avait trahi Jésus-Christ, et que le larron avait confessé sa divinité; c'est vrai : mais Jésus-Christ n'aurait-il pas pu jeter un regard sur Judas , comme sur Pierre, et lui donner cette grâce efficace à laquelle le coeur le plus dur ne saurait résister ? Jésus-Christ n'aurait-il pas pu inspirer aux deux voleurs les sentiments de foi et de pénitence, comme il les inspira a l'un d'eux; ou les laisser tous deux finir leur vie dans le péché , comme il en laissa un? Et qui pourra expliquer pourquoi Dieu en retiré quelques-uns de ce monde, pour empêcher la malice du siècle de les corrompre (Sap. 4.), comme le Sage le dit d'énoch, et en laisse plusieurs autres, qui, de bons qu'ils étaient, deviennent méchants, et meurent dans l'impénitence? Mais que dirons-nous de ces régions entières, qui ont été appelées les unes plus tôt , les autres plus tard à la foi indispensable au salut? car celui qui ne croit point est déjà jugé (Joan. 3.). Ce passage devrait faire réfléchir tant de nouveaux théologiens qui veulent sauver presque tout le monde par des distinctions inconnues de nos pères. Et au contraire, l'Apôtre enseigne (Rom. 10.), que tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. Mais comment l'invoqueront-ils,' s'ils ne croient pas en lui; et comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont point entendu parler; et comment. en entendront-ils parler , si personne ne leur prêche ; et comment les prédicateurs leur prêcheront-ils, s'ils ne sont envoyés?

Ce sont là des secrets très-élevés et très-profonds, que le Père céleste a renfermés dans l'abîme de sa sagesse , que l'Apôtre n'ouvre point, mais qu'il admire , lorsqu'il dit (Rom. 11. 33.). O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! Car qui a connu les desseins de Dieu , ou qui est dans le secret de ses conseils pour y découvrir les taisons de sa conduite sur les hommes' Tout ce qu'il nous est permis de savoir , c'est qu'en Dieu il n'y a nulle iniquité ; et qu'au dernier jour il n'y aura personne qui ne puisse dire en toute vérité : Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable ( Ps. 118.). De plus, cette impossibilité de connaître les desseins de Dieu nous est utile , afin que le méchant ne désespère pas de son salut et que le juste ne présume pas de la certitude du sien; et encore afin que les bons ne croient jamais à l'impossibilité de la conversion des méchants , qu'ils prient pour eux, et qu'ils s'intéressent à leur salut ; et que d'un autre côté personne ne s'enorgueillisse , quelque bon et saint qu'il puisse être , puisque personne ne sait ce qui doit arriver demain , et que nous devons tous opérer notre salut avec crainte et tremblement ( Phil. 2. ). Pour vous , ô mon âme , après avoir considéré toutes ces vérités, efforcez-vous de plus en plus, selon l'avis de saint Pierre (11. Petr. 1. 10.), d'affermir votre vocation et votre élection par les bonnes oeuvres et si vous désirez savoir quelles sont les bonnes oeuvres qui affermissent la vocation et l'élection, écoutez ce que recommande saint Jean (1. Joan.

3. v. 18.): Mes petits enfants,vous dit-il, n'aimons pas de parole et de langue, mais par oeuvre et en vérité ; car c'est là la charité avec laquelle personne ne périra et sans laquelle personne ne sera sauvé. Or, la charité se montre par les oeuvres, lorsque,sans espérance de rétribution temporelle et sans affection déréglée pour la créature , mais par un sincère et pur amour de Dieu et du prochain, nous donnons l'aumône aux pauvres , ou nous pardonnons les injures. Et parce qu'il ne suint pas de bien commencer, mais qu'il faut persévérer jusqu'à la fin pour être sauvé (Matth.10.), saint Pierre nous dit : Efforcez-vous; ce qui veut dire : Travaillez avec anxiété , avec sollicitude et diligence à l'affaire de votre salut éternel. Et vraiment s'il existe quelque forte probabilité de l'élection divine, elle est sans doute pour l'homme qui, ayant plus de sollicitude pour son salut que pour aucune autre chose, ne cesse de demander à Dieu le don de la vraie pénitence, de la vraie humilité, de la parfaite charité, et de la persévérance finale;

et qui,non content de demander à Dieu ces grâces précieuses, fait tous ses efforts , selon le conseil de Jésus-Christ, pour chercher et pour trouver le royaume de Dieu et de sa justice.

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QUATORZIèME DEGRé. Considération de la miséricorde de Dieu.

L'ESPRIT SAINT dans l'écriture fait de la miséricorde divine l'éloge le plus admirable, au point qu'il l'élève au-dessus de toutes les oeuvres de Dieu. Car le prophète David ne balance pas à dire que le Seigneur est bon envers tous , et que ses divines miséricordes s'étendent sur toutes ses oeuvres (Ps. 144. 9.). Nous reconnaîtrons facilement la grandeur de cet attribut divin , si nous en considérons un peu attentivement la largeur , la longueur, la hauteur et la profondeur. La largeur de la miséricorde divine consiste en ce que Dieu , et Dieu seul, peut guérir toutes les misères, et qu'il. en guérit en effet plusieurs par amour pour ses créatures , et non pour aucune utilité personnelle. Les créatures peuvent, il est vrai, soulager quelques besoins ; apaiser la faim par l'usage du pain ; la soif , par l'emploi des boissons; couvrir la nudité avec des habits; acquérir la science pour dissiper l'ignorance, et ainsi du reste;mais il n'est peint de créature qui puisse faire cesser toutes les misères. Bien plus,il y a des misères d'autant plus graves qu'elle sont plus cachées, plus intérieures,et auxquelles Dieu seul peut apporter remède.

Telles sont les embûches des démons , qui sont très-nombreux , très-rusés , très-puissants , et pardessus tout très-méchamment acharnés contre nous. Tels sont encore les égarements et l'aveuglement de l'âme et ceux d'une conscience erronée que nous ne reconnaissons pas en nous, croyant souvent que notre intérieur va bien, tandis que nous sommes sérieusement en péril. Qui peut nous délivrer de pareilles misères , si ce n'est le médecin tout-puissant? et parce que c'est souvent à notre insu que le Dieu de miséricorde nous délivre de semblables misères, on peut dire avec raison, comme l'enseigne St. Luc (6.) que tous les hommes sont ingrats et méchants : car à peine connaissons-nous la moindre partie des bienfaits de Dieu , et pour ceux que nous reconnaissons, à peine en rendons-nous des actions de grâces avec cette dévotion et cette humilité qu'il conviendrait d'avoir. Ensuite les créatures non-seulement n'ôtent pas toutes les misères, mais en ôtent fort peu ; et ne les ôtent pas à tous, mais seulement à quelques-uns. Dieu seul peut les ôter toutes, et les ôter à tous ;

et quoiqu'il ne les ôte pas toutes à tous , il n'est cependant personne qui n'ait eu part à quelqu'une de ses miséricordes : aussi le Prophète assure ( Ps. 32. ) que la terre est remplie des miséricordes du Seigneur. Et l'église dit dans une oraison: Dieu dont le propre est d'avoir compassion : Deus cui proprium est misereri. Parce que c'est a celui qui n'est sujet à aucune misère d'ôter les misères d'autrui , il appartient d'ôter toutes les misères des choses créées à celui. là seul qui est exempt de toute misère ; mais y a-t-il un autre que Dieu qui en soit exempt ? lui qui est tout pur, souverainement bon, et dont la béatitude forme l'essence ? O mon âme, si vous pouviez comprendre quelle est la vie de votre Seigneur et de votre Père, de cette vie au-dessus de toutes les misères, pure et pleine de félicité , avec quelle ardeur ne désireriez-vous pas de lui être réunie , afin qu'on puisse vous dire aussi : Le mal ne viendra point jusqu'à vous , et les fléaux n'approcheront point de votre tente ( Ps. 9.

10. ) ? Mais, direz-vous, s'il est au pouvoir de Dieu d'empêcher toutes les misères, pourquoi ne les empêche-t-il pas ; étant le Père des miséricordes (II Cor. l .), c'est-à-dire un père très-miséricordieux? D'où vient cette affluence de misères parmi le genre humain , sous le gouvernement du Père des miséricordes et pourquoi dit-on que la terre -Ai pleine de la miséricorde du Seigneur, plutôt que de dire que la terre est remplie de misères? A la vérité , Dieu peut faire disparaître toutes sortes de misères; mais il n'ôte que celles que sa sagesse juge à propos d'ôter.

Et la sagesse divine juge qu'il n'est pas avantageux à l’homme de s'en voir entièrement délivré, et que c'est Souvent un effet de sa miséricorde de lui laisser quelque misère, pour donner lieu à une plus grande miséricorde. L'Apôtre pria trois fois le Seigneur de lui ôter l'aiguillon de la chair , et il ne fut pas exaucé, parce que la vertu se perfectionne dans l'infirmité ( I. Cor. 12. ). Dieu laissa à Lazare sa pauvreté et ses plaies , pour user envers lui plus tard d'une plus grande miséricorde,en faisant porter son âme par les anges dans le sein d'Abraham (Luc. 16.). Et comment feraient les riches pour exercer les oeuvres de miséricorde si nécessaires pour leur acquérir des mérites , s'il n'y avait point de pauvres qui souffrissent la faim , la soif , la nudité , les maladies , s'il n'y avait ni étrangers ni prisonniers? Et s'il n'y avait point de tentations ni de combats à soutenir contre les démons, où seraient le triomphe et la couronne des vierges et des confesseurs ? S'il n'existait plus de travaux ni de douleurs , où serait la couronne réservée à la patience ? Sans persécuteurs, où trouveriez-vous la palme du martyre? C'est pourquoi , il est également vrai que dans cette terre d'exil, tout y est rempli de misères, ne fût-ce qu'à cause des péchés qui y règnent ; et tout y est plein aussi de la miséricorde du Seigneur, parce que la conversion des pécheurs et les mérites des saints, et une infinité d'autres biens spirituels et temporels que Dieu nous accorde,sont un écoulement continuel de la grande miséricorde de Dieu notre créateur. Remercions notre bon maître, de ce qu'à l'abondance des tribulations pendant notre pèlerinage se trouve toujours mêlée l'abondance des consolations que nous prodigue sa miséricorde ( II. Cor. 1. ). écrions-nous avec le Prophète : Seigneur,voire miséricorde est dans le ciel (Ps. 35.), parce que, dans ce bienheureux séjour, la miséricorde y sera pure, et sans mélange d'aucune misère.

2 La longueur de la miséricorde de Dieu consiste clans la longanimité ou la patience que l'écriture a coutume de joindre à la miséricorde, comme en faisant partie. Car David s'exprime ainsi: Le Seigneur est miséricordieux et plein de tendresse , il est patient et tout rempli de miséricorde ( Ps. 102. 8. ) ; ce qu'il répète dans un autre endroit : Le Seigneur est clément et miséricordieux, il est patient et rempli de miséricorde (Ps. 144. 8. ). La longanimité ou la patience de Dieu notre très- miséricordieux Père, envers le genre humain; est extrêmement admirable; on ne voit rien de pareil ni dans les maîtres envers leurs serviteurs,ni dans les parents envers leurs enfants, quoique les uns et les autres soient des hommes. Et d'abord Dieu est plein de longanimité envers les pécheurs ; il les attend avec une patience incroyable, quelquefois depuis leur enfance jusqu'à la dernière vieillesse, souffrant que sa loi soit violée, que son nom soit blasphémé, et, en attendant, leur faisant du bien en dispensant les pluies du ciel et les saisons favorables pour les fruits de la terre , leur donnant la nourriture avec abondance et remplissant leur coeur de joie (Act.14.16.).Trouverait-on parmi les hommes un maître ou un père assez doux, assez complaisant pour souffrir, sans le chasser de sa maison , que son serviteur ou son fils le méprisât et l'accablât d'injures, persévérant longtemps dans cette méchanceté ? Mais pour la miséricorde de Dieu , elle ne saurait être vaincue par la malice des hommes; il les attend avec patience,ne voulant pas qu'aucun périsse,mais que tous retournent à lui par la pénitence ( II. Petr. 3.

9. ). Et le Sage, parlant de la bonté de Dieu , s'exprime ainsi

: Vous avez compassion de tous les hommes, parce, que vous pouvez tout; et vous dissimulez leurs péchés; afin qu'ils fassent pénitence (Sap. 11. 24.). On voit encore une plus grande patience dans la conduite de Dieu envers beaucoup de pécheurs qu'il a retirés, par sa grâce, du lac de misère et du bourbier du crime ; qu'il a fait enfants de lumière d'enfants de ténèbres qu'ils étaient; qu'il a revêtu de l’adoption des enfants de Dieu et de l'espérance du royaume céleste, lorsqu'ils méritaient la mort éternelle , et qui, malgré tant de bienfaits, retombant sans cesse, et revenant plusieurs fois à leurs turpitudes et à leurs ingratitudes, ne sont pas cependant abandonnés par la longanimité de Dieu, mais attendus et invités avec bonté à se convertir de nouveau et à persévérer; s'ils font pénitence de tout leur coeur, ils sont , comme d'autres enfants prodigues, admis par ce très-miséricordieux Père au baiser de paix, et rétablis dans leurs premiers honneurs et leur ancienne dignité (Luc, 15 ). C'est pour nous faire connaître cette longanimité que Jésus-Christ répondit à saint pierre qui lui demandait s'il fallait pardonner jusqu'à sept fois celui de qui on avait reçu quel

271 que affront, qu'il lui répondit,dis je, qu'il fallait lui pardonner non-seulement sept fois, mais soixante-dix fois sept fois : Non dico tibi usque septies; sed usque septuagiès septies (Matth.18.), c'est-à-dire qu'il veut que nous usions envers ceux qui nous ont offensés, comme il en use miséricordieusement lui-même envers ceux qui se repentent. Or,il n'a assigné d'autre terme à la réconciliation que la fin de cette vie : on voit que le pieux auteur pensait autrement que nos rigoristes. Pendant que le pécheur vit, fût-il parvenu au-delà de cent ans en faisant des chutes et des rechutes continuelles, il peut toujours espérer que ce Père plein de 1énigailé- l'admettra toujours à la pénitence, dés qu'il voudra se repentir. Auprès de ce Père miséricordieux aucune pénitence n'est tardive , pourvu qu'elle soit sérieuse, et qu'elle parte d'un coeur contrit et humilié: Nulla pœnitentia sera ,modo sit seria. Ce n'est pas à dire qu'on doive abuser de la bénignité de Dieu, et différer de jour en jour sa conversion; puisque personne ne sait ni l'heure ni le jour de sa mort et de sa comparution au tribunal du Juge suprême; c'est, au contraire, cette grande et incroyable bonté de Dieu qui devrait tenter et engager les pécheurs à se convertir : car si le Seigneur montre tant de bonté envers des pécheurs qui retombent si souvent, quelle sera la douceur de ce tendre père envers ceux qui, après avoir goûté sa grâce, ne peuvent plus se résoudre à la perdre et à se séparer de leur Dieu , malgré toutes les tentations que leur suscite le monde et l'enfer ; mais il est aussi une autre longanimité de Dieu, qui est des plus admirables et des plus aimables, c'est celle qui l'engage à supporter les offenses des justes. Car Dieu, par son infinie bonté, d'ennemis que nous étions, nous a rendus ses amis; il a changé notre condition d'esclaves en celle d'enfants ; et nous a fait héritiers de son royaume , tandis qu'auparavant nous ne méritions que la mort éternelle ; et cependant notre ingratitude est si grande, que tous les jours nous lui rendons le mal pour le bien. Car si l'apôtre saint Jacques (

3. 2. ) dit que nous faisons tous beaucoup de fautes : In multis enim offendimus omnes, que devons-nous dire de nous-mêmes, dont la perfection est si éloignée de celle de l'Apôtre? Nous entretenons-nous avec Dieu dans la prière , voilà qu'emportés à d'autres objets par notre imagination, nous tournons en quelque sorte le dos à Dieu. Où est sur la terre un maître qui voulût souffrir un serviteur qui le mépriserait au point de ne pas l'écouter lorsqu'il lui adresse la parole, pour se tourner vers un autre serviteur et s'entretenir avec lui ? Que dirai-je des oeuvres inutiles ? des excès dans le boire et le manger , dans le sommeil et le jeu ? de la négligence dans les offices divins? de l'omission de la correction fraternelle? et d'un nombre infini d'autres offenses dont nous nous rendons fréquemment coupables ? Et cependant notre Dieu rempli de douceur et de bonté , répandant ses miséricordes envers tous ceux qui l'invoquent (Ps. 85.),souffre cette grossièreté, cette incivilité, si je puis m'exprimer ainsi, et ces inepties de ses enfants , ce que certainement les hommes ne souffriraient pas de leurs semblables. St Augustin en fait la remarque dans son traité sur le psaume 85 , où il déplore la faiblesse de l'homme pour éviter ces évagations de l'esprit dans l'oraison, et où il exalte la mansuétude de Dieu qui supporte tant d'injures de la part de ses serviteurs. Car il connaît le limon dont nous sommes pétris , et nous traite comme une mère traite son petit enfant qu'elle échauffe et nourrit, quoique cet enfant la batte quelquefois. Mais quoique Dieu souffre nos offenses si multipliées sans nous priver de son amitié , ni pour cela du droit à son héritage; cependant ces offenses ne resteront pas sans punition à son jugement, où il faudra rendre raison d'une parole oiseuse, à moins que nous ne les ayons effacées par nos larmes, par la prière ou par quelque autre sorte de satisfaction. Mais de peur que vous ne regardiez, ô mon âme, ces offenses comme légères, et que , vous abusant , vous les négligiez, écoutez ce que saint Bonaventure écrit de St. François qui était surnaturellement éclairé (In ejus vita, cap. x.): Il croyait, dit-il, faire un grand péché,lorsque dans l'oraison il se voyait assailli intérieurement d'idées fantastiques; et s'il lui arrivait d'en avoir , il ne manquait point d'aller se confesser pour les expier. Ce soin lui était devenu si habituel, qu'il souffrait rarement ces mouches. Pendant un carême , il s'était occupé à faire un petit vase, pour ne pas rester la moindre partie de temps sans occupation; s'étant rappelé de ce vase pendant qu'il récitait Tierce, et ayant éprouvé une légère distraction dans un mouvement de ferveur, il mit ce vase au feu en disant : Je sacrifie à mon Dieu ce qui m'a empêché de lui offrir mon sacrifice.

Il faut donc conclure qu'une divination de l'esprit pendant l'oraison n'est pas une faute si légère, comme on le pense communément;

mais c'est une grande miséricorde et une grande longanimité de Dieu notre père qu'il ne s'en irrite pas davantage , ou qu'il ne nous en punisse pas sur-le-champ.

3 Parlons maintenant de la hauteur de la miséricorde de

Dieu: elle se tire de la cause qui porte Dieu à la compassion;elle est très-élevée et exaltée au-dessus de tous les cieux,selon le Prophète:Seigneur, dit-il, votre miséricorde est da ns les cieux; la miséricorde (de Dieu) s'élèvera comme un édifice éternel dans les cieux (PS.33. Ps. 88.3)

Car il y a des hommes qui ont pitié d'autres hommes , parce qu'ils ont besoin de leur travail , et c'est ici le dernier degré de la miséricorde,qui ne va pas au-delà de l'utilité personnelle;

c'est ainsi qu'on a compassion d'un cheval , d'un chien ou d'un autre animal de service. D'autres ont des sentiments de compassion à raison de la consanguinité ou de l'amitié; ce sont des enfants, des frères, des voisins ou des amis, qui excitent les sentiments,et ce degré est un peu plus élevé, on y voit un commencement de vertu. Enfin il en est qui ont compassion des autres, parce que ce sont leurs semblables, comme eux créés de Dieu et formés du même limon: ainsi ils n'examinent pas s'ils sont: amis ou ennemis, s'ils sont bons ou mauvais, parons ou étrangers ; mais ils ont compassion de tous ceux qui ont été créés à l'image de Dieu; et c'est là le plus haut degré où puissent atteindre les mortels. Quant à Dieu,il a compassion, il est vrai,de tout, parce que tous les êtres sont ses créatures , et spécialement des hommes, parce qu'ils sont créés à son image, plus spécialement encore des justes , parce qu'ils sont ses enfants, les héritiers de son royaume , et les cohéritiers de son Fils unique. Mais si vous examinez pourquoi Dieu a créé le monde , pourquoi il a fait l'homme à son image , pourquoi il a justifié les impies et les a adoptés pour ses enfants et établis les héritiers de son royaume , vous ne découvrirez autre chose que sa volonté. Et pourquoi l'a-t-il voulu ? parce qu'il est bon , car sa bonté se répand et se communique volontiers. C'est donc dans le ciel que s'élève sa miséricorde, et de cette demeure élevée qui est le coeur du Père éternel, elle est descendue sur la terre et l'a remplie de ses bienfaits. Misericordia Domini plena est terra. Ainsi Dieu trouve en lui la source de sa miséricorde envers nous,et il a trouvé en nous la source des châtiments que méritent nos prévarications. élevez donc vos yeux ô mon âme, vers cette source élevée de la miséricorde;

contemplez cette souveraine pureté qui agit sans aucun intérêt personnel , et lorsque vous entendrez le premier maître vous exhorter et vous dire : Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux (Luc. 6.) , faites vos efforts pour avoir compassion non-seulement de ceux qui tiennent le même rang que vous, mais encore avec ce désintéressement dont votre Père céleste a compassion de vous. Si vous pardonnez à un médisant, à un calomniateur, pardonnez sincèrement, et oubliez entièrement l'offense : car notre Père oublie nos péchés,comme nous l'a assuré le Prophète ézéchiel (18.);

et afin que nos iniquités ne nous nuisent plus, il les éloigne de nous autant que l'Orient est éloigné de l'Occident. Si vous faites l'aumône à un pauvre , pensez que vous recevez plus que vous ne donnez;puisque celui qui a pitié du pauvre, prête à usure au Seigneur (Prov 9.) ; et par conséquent donnez avec humilité et révérence, non comme si vous donniez au pauvre , mais comme si vous offriez un petit présent au prince. Si vous souffrez quelques incommodités pour soulager l'indigence de votre prochain, pensez combien vous êtes loin de votre Seigneur , qui, pour vous être utile, a donné son sang et sa vie ;

c'est ainsi que , sans espérance d'urne récompense temporelle , sans aucun motif de vaine gloire , et par pur amour de Dieu et du prochain, vous voua perfectionnerez dans l'exercice de la miséricorde.

4 Il nous reste à considérer la profondeur de la miséricorde de Dieu : de même que la hauteur de cette miséricorde reluit principalement dans sa cause , de même aussi sa profondeur se découvre dans ses effets. Celui qui n'a la miséricorde que sur les lèvres , n'a qu'une miséricorde superficielle ; elle est plus profonde dans celui qui aux paroles de consolation joint ses bienfaits pour soulager les malheureux. Mais elle est très-profonde dans celui qui aide les malheureux non-seulement par ses paroles et par ses aumônes , mais encore par sa patience , ses travaux et ses douleurs. Mais notre Dieu,dont les miséricordes sont sans nombre , a eu compassion de nous en toute manière. D'abord il nous a adressé des lettres de consolation qui sont les divines écritures : Nous avons pour nous consoler , disent les Machabées , les livres saints qui sont entre nos mains (Mach. 12.). Dieu ne se contente pas de nous parler par ses écritures ; il nous parle encore et nous promet sa protection parle ministère des prédicateurs , qui remplissent les fonctions d'ambassadeurs de Jésus-Christ dans notre pèlerinage, et aussi par les inspirations intérieures (II. Cor. 5.). J'écouterai avec attention , dit le Prophète,ce que le Seigneur mon Dieu nie dira au-dedans moi; parce qu'il m'annoncera intérieurement la paix qu'il a préparée pour sort peuple par les saints qui vivent dans 1'innocence, et pour ceux qui l’ayant perdue par leurs péchés , se convertissent in rentrant au. fond de leur coeur pour en réformer les désirs déréglés (Ps.84.). Qui pourrait nombrer encore les bienfaits de la miséricorde de Dieu envers nos innombrables misères spirituelles et temporelles ? Partout il nous environne de sa miséricorde et de ses grâces (Ps. 102. 4.).

En troisième lieu,par le mystère de l'incarnation la miséricorde de Dieu s'est abaissée aux travaux et aux douleurs ; à la faim, à la soif, à l'ignominie, aux opprobres , aux meurtrissures, aux plaies, à la croix et à la mort, pour nous délivrer du péché et de la mort éternelle que méritait le péché. Est-il un abîme plus profond, où ait pu descendre la miséricorde de Dieu ? Oui, car il ne l'a pas fait par devoir, mais par grâce; il s'est offert, parce qu'il l'a voulu (Is. 33.). En effet qui a pu forcer. le Fils de Dieu,égal à son Père (Phil. 2.), à s'anéantir lui-même en prenant la forme et la nature du serviteur, qui a pu l'engager à se faire pauvre pour nous , afin de nous enrichir par sa pauvreté? de s'humilier jusqu'à la mort et à la mort de la croix , pour nous donner la vie et nous relever de notre chute ? Il n'y a que l'amour qui l'ait forcé , il n'y a que la miséricorde qui l'ait dirigé. Mais il y a encore quelque chose de plus profond. Car dans l'oeuvre de notre salut , il a daigné nous rendre participants de sa gloire et de son honneur ; cette expression de l'ange :Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre : Gloria in altissimis Deo , et in terra pax (Luc. 2.) paraissait assez juste. donneur à Dieu, utile aux hommes ; mais la miséricorde de Dieu a voulu que toute l'utilité fût pour nous , et pour la gloire , qu'une partie fût pour lui et l'autre partie fût pour nous. Car il a voulu nous conférer la grâce , au moyen de laquelle nous coopérerions à notre salut, et mériterions véritablement la vie éternelle , que Jésus-Christ nous a méritée le premier:non que le mérite de Jésus-Christ fût insuffisant, mais pour nous communiquer l'honneur et la gloire de notre propre salut. De la vient qu'il est dit dans l'évangile : Rendez la récompense ; et que l'Apôtre se glorifie en disant : Il ine reste la couronne de justice qui m'est réservée (Matth. 20. et II Tim. 4. 8.).

Enfin la miséricorde de Dieu est très-profonde envers les hommes, et surtout envers ceux qui ont de la piété et qui le craignent; parce qu'elle surpasse la plus grande affection que nous puissions remarquer sur la terre , dans les pères et les mères. écoutons Isaïe : Voici ce que dit le Seigneur: Une mère peut-elle oublier son enfant , et n'avoir point de compassion du fils qu'elle a porté danses entrailles? Mais quand même elle l'oublierait, pour moi, je ne vous oublierai jamais (Isaïe 49. 15. ). écoutons le Prophète-Roi : Comme un père aune compassion pleine de tendresse pour ses enfants , aussi le Seigneur est touché de compassion pour ceux qui le craignent (Ps. 101. 13.).Mais de peur que vous ne disiez qu'on trouve des parents , dont l'amour pour leurs enfants se change quelquefois en haine, David ajoute encore ce trait de la miséricorde de Dieu envers ses enfants : La miséricorde du Seigneur est de toute éternité, et elle demeurera éternellement sur ceux qui le craignent ( Ps. 102.16.) L'Apôtre nous rassure encore sur cette durée de la miséricorde de Dieu, en l'appelant Père de miséricorde et Dieu de toute consolation (II. Cor. l.). C'est pourquoi Dieu est non-seulement le Père de ceux qui le craignent; mais de plus il est un Père trés-miséricordieux et très-disposé à vous consoler;car il ôte à ses enfants les affections, et les tribulations qu'il juge expédient de leur ôter , et en celait se montre un Père plein de miséricorde; et lorsqu'il juge avantageux à ses enfants de les laisser dans l'affliction et les tribulations, par les consolations ineffables qu'il leur prodigue dans cet état il se montre le Dieu de toute consolation. Car l'Apôtre l'appelle le Dieu de toute consolation pour deux raisons principales : d'abord parce que Dieu sait consoler ses serviteurs dans toute espèce de tribulations , ce que le monde ne saurait faire , à cause que souvent il en ignore la cause. Les amis de Job n'étaient des consolateurs importuns , comme il les appelle (Job 16.), que parce qu'ils ne connaissaient point la cause de ses maux, et appliquaient le remède là où il ne convenait point; ou parce que la tribulation est quelquefois si grande,qu'aucune consolation humaine ne peut l'égaler. Mais Dieu , médecin très-sage et très-puissant , peut guérir toute sorte de maux ; c'est pourquoi l'Apôtre dit qu'il nous console dans toutes nos tribulations. Ensuite il est appelé le Dieu de toute consolation , parce qu'il sait consoler si pleinement et si abondamment, qu'on aime mieux les tribulations avec les consolations que d'être privé des unes et des autres. C'est ce qui arriva au jeune Théodore, confesseur de la foi sous Julien l'apostat. Il fut, pendant dix heures entières, torturé avec tant de cruauté par des bourreaux qui se remplaçaient, que de mémoire d'homme on n'avait rien vu de semblable ; et malgré ces tourments , plein de joie , il chanta durant tout ce temps les psaumes de David ; il ne s'attrista et ne commença à pleurer , que lorsqu'on cessa de le tourmenter, regrettant cette extrême consolation que lui procurait la présence de son bon ange, pendant le supplice. Ne nous étonnons plus, si 1'Apôtre dit qu'il est. rempli de consolation, qu'il est comblé de joie parmi toutes ses souffrances (II Cor.7.4.), et s'il dit au commencement de son épître : Dieu nous console dans tous nos maux, afin que nous puissions aussi consoler les autres dans, tous leurs maux (II Cor. 1. 4.).Que pensez-vous, ô mon âme , de cette vaste, continuelle, pure et immense miséricorde du Seigneur , qui, sans aucun besoin de nous , a, par son adroite charité, une aussi grande sollicitude de nous,que si tout son bonheur en dépendait? Quelles actions de grâces lui rendrez-vous ? Que pourrez-vous jamais faire pour n'être pas ingrate envers une si grande miséricorde ? Au moins tâchez de lui plaire autant que vous pourrez , tâchez de faire tout ce qui lui plaît davantage. Et parce qu'il est écrit: Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste...., ayez compassion de votre âme , en faisant la volonté de Dieu : Miserere animae tuae placens Deo (Eccli. 30.) Commencez d'abord à rechercher les misères de votre âme;pour celles de votre corps, elles sont connues, et il n'est pas nécessaire d'avertir l'homme d'avoir compassion de son corps : car il suffit d'avoir passé un seul jour sans boire ni manger, ou une seule nuit sans dormir, ou d'avoir reçu quelque blessure, pour que l'homme se plaigne , rugisse en quelque sorte, et emploie tous tes moyens pour se procurer du secours. Pour l'âme , elle est privée de sa nourriture des. semaines entières , elle languit couverte de blessures , et même elle est dans un état de mort , sans qu'on en prenne soin , sans qu'on en ait compassion. Visitez donc très-souvent votre intérieur ; examinez chacune de vos facultés pour voir si elles s'avancent dans la connaissance et l'amour du vrai bien , ou peut-être si elles ne sont pas plongées dans l'ignorance , et ne croupissent pas dans les passions ; voyez si l'intelligence n'est pas aveuglée par sa propre malice , et la volonté corrompue par l'envie ou l'orgueil. Si vous découvrez quelque chose de semblable , criez vers le Seigneur et dites-lui : Ayez pitié de moi, parce que je suis infirme. Cherchez les médecins spirituels, et employez les remèdes convenables. Ayez ensuite compassion de l'âme des autres; dont il périt un nombre infini,et pour lesquelles cependant Jésus-Christ est mort. O si vous connaissiez la vraie paix des âmes, qui est le sang précieux du Fils de Dieu; et en même temps le carnage affreux qu'en font les loups infernaux, et ces lions rugissants qu'on appelle démons , vous en auriez la compassion la plus étendue, et vous travailleriez à les délivrer par les prières que vous adresseriez à Dieu,et par tous les autres moyens qui seraient en votre pouvoir ! Enfin soyez sensible encore aux nécessités corporelles de votre prochain ; non pas seulement eu paroles et de la langue , mais en oeuvres et eu vérité, vous rappelant les paroles de Jésus-Christ Bienheureux ceux qui sont miséricordieux ; parce qu'ils obtiendront miséricorde (Matth.5.).

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QUINZIèME DEGRé. Considération de la grandeur de la justice de Dieu, par la comparaison de la grandeur corporelle.

La justice de Dieu , dans le langage de l'écriture, se prend en quatre différents sens ; elle signifie d'abord cette justice universelle qui comprend toutes les vertus , c'est la même chose que la sainteté ou la probité. Ainsi le Prophète dit que le Seigneur est juste dans toutes ses voies et qu'il est saint dans toutes ses œuvres (Ps. 144.).En second lieu, la justice se prend pour la vérité ou pour la fidélité : Ut justificeris in sermonibus tuis (Ps. 50.). Troisièmement, pour la justice distributive des récompenses : c'est dans ce sens que l'Apôtre dit :

Il m'est réservé la couronne de justice que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce jour où il viendra juger le monde. Enfin, elle se prend pour la justice vindicative, comme on le voit dans le psaume 10. 7. : Le Seigneur fera pleuvoir des piéges sur les pécheurs ; le feu et le soufre , et le vent impétueux des tempêtes sont le calice qui leur sera donné pour leur partage , carte Seigneur est juste, et il aime la justice. Nous reconnaîtrons donc, autant qu'il est en nous,la grandeur de la justice de Dieu, si nous considérons la largeur de sa justice universelle y la longueur de cette même justice , c'est-à-dire de la vérité et de la fidélité de Dieu; sa hauteur, c'est-à-dire les récompenses que Dieu distribue dans le ciel ; et enfin sa profondeur , dans les supplices éternels qu'il décerne aux impies dans l'enfer. Mais pour commencer par la largeur de cette justice , il faut remarquer que, parmi les hommes, nous donnons le nom de justice universelle à cette disposition constante de conformer toutes ses actions aux lois; prise dans ce sens,la justice embrasse toutes les vertus théologales et morales. Mais parmi les vertus il en est une qui renferme toutes les autres, qui commande les actes de toutes les vertus , et les dirige vers leur fin dernière ; c'est la charité. Cette vertu , quoique particulière et l'une des vertus théologales , peut seulement prendre le titre de justice universelle; car c'est elle qui dispose l'homme à bien remplir tous ses devoirs envers Dieu et le prochain, et, par ce moyen, à accomplir toute la loi. Ainsi l'Apôtre dit que la charité n'opère point le mal... que celui qui aime accomplit la loi ... que la plénitude de la loi consiste dans la charité (Rom.13.). Et saint Augustin enseigne que là, où la charité commence , là aussi commence la justice ; si la charité fait des progrès , la justice en fait; si la charité est grande , la justice le sera; si la charité est parfaite , la justice aussi sera parfaite Caritas inchoata, inchoata justitia est; caritas provecta , provecta justitia est; caritas magna, magna justitia est; caritas perfecta, perfecta justitia est ( De nat.et grat. c. 70.). Or en Dieu sont toutes les vertus , sans mélange d'aucune imperfection , et au lieu de celles qui présupposent quelque imperfection , il y a quelque chose de meilleur et de plus parfait ; et par là il ne lui manque aucun degré de bonté ; bien plus, la bonté et la sainteté sont si grandes en lui , que l'on peut dire en toute vérité que lui seul mérite. d'être appelé bols et saint. Il n'y a donc pas en Dieu cette vertu théologale qu'on appelle la foi, parce que la foi a pour objet des choses qu'on ne voit pas (Hebr. 11.), mais Dieu voit tout. Il n'y a pas non plus d'espérance en Dieu, parce que cette vertu a pour objet l'attente des biens futurs; mais Dieu n'attend rien , il possède tout de toute éternité ; il n'y a pas en Dieu de repentir du péché , parce qu'il ne peut s'en rendre coupable ; il n'y a pas d'humilité , parce que le propre de l'humilité est de retenir l'homme,et de l'empêcher de s'élever au-dessus de lui-même et de le faire rester à sa place. Mais Dieu étant le Très-Haut, n'a rien au-dessus de lui, où il puisse s'élever. Mais il y a en Dieu la reine des vertus, une charité des plus étendues, infinie, immense;

car il s'aime d'un amour infini , parce que seul il connaît le bien infini , qui est son essence ; il aime aussi toutes ses créatures : Diligis omnia quae sunt, et nihil odisti eorum qua, fecisti. (Sap. 11.). Car , par sa sagesse, Dieu sait séparer le bien du mal, c'est-à-dire distinguer le défaut de la nature , même. dans les démons et les hommes les plus pervers. Il aime la nature qu'ira faite, et hait le défaut qu'il n'a point fait, Enfin il y a tellement une vraie charité en Dieu, qu'il a voulu être appelé la charité;

Deus caritas est (I. Joan. 4.). Quant à notre charité, elle est très-peu de chose , comparée à la charité de Dieu; car il y a un grand nombre de choses que nous n'aimons pas,faute de les connaître ; beaucoup d'autres nous sont connues, pans que nous les aimions,parce que nous ne savons que difficilement distinguer ce qu'il y a de bon ou de. mauvais en elles. Il est encore beaucoup de choses bonnes que nous n'aimons pas bien (et par là nous manquons à la vraie charité) , parce que nous sommes méchants, et nous nous livrons plus aisément à la cupidité qu'à la charité. En effet, nous aimons Dieu imparfaitement , non-seulement en ce que nous ne l'aimons pas autant que sa bonté le mérite , car en cela les anges mêmes ne peuvent parvenir à ce degré de charité ; mais encore parce que nous l'aimons moins que nous ne le devons, et moins encore que nous ne le pourrions, si nous étions plus vigilants,et si nous donnions plus de soin à l'oraison et à la méditation. En Dieu, cette reine des vertus est accompagnée d'une magnificence singulière , d'une libéralité sans borne , d'une bénignité et d'une douceur incroyables, d'une patience et d'une longanimité inouïes, d'une piété et d'une suavité plus que paternelles , d'une vérité et d'une fidélité à toute épreuve , d'une miséricorde qui remplit le ciel et la terre , d'une justice droite et inflexible, et enfin d'une sainteté très-pure et très-éclatante , en présence de laquelle les astres mêmes ne sont pas purs , et les séraphins saisis d'étonnement s'écrient :

Saint, saint, saint est le Seigneur , le Dieu des armées (Isaïe 6.). O mon âme,si vous considériez ceci attentivement, avec quelle crainte et quel tremblement assisteriez-vous devant Dieu pendant la prière et l'oraison ! Et surtout lorsque vous montez à l'autel , avec quelle révérence et quelle humilité, offririez-vous au Père éternel , en présence des anges , son Fils unique pour le salut des vivants et des morts ?

2 Mais continuons. Nous voyons éclater la longueur de la justice de Dieu , dans sa vérité et sa fidélité.

Dieu est fidèle dans toutes ses paroles, dit le Prophète (144.) , c'est-à-dire, que les promesses du Seigneur,manifestées plusieurs siècles auparavant par la bouche des prophètes , ne seront jamais et n'ont jamais été vaines : elles sont plus stables et plus fermes que le ciel et la terre : Facilius est caelum et terram praeterire , quam de lege unum apicem cadere (Luc. 16. 17.). Par le mot de loi le Seigneur a entendu non-seulement la vérité des préceptes , mais encore celle de toutes les promesses. En effet,à l'égard de ses préceptes , on il faut les accomplir , ou s'attendre à être puni ; et quant sua promesses , leur stabilité est éternelle : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point, dit Jésus-Christ (Matth. 35.). La parole de notre Seigneur demeure éternellement, dit Isaïe (40.). David nous assure que tous les commandements sont fidèles et confirmés dans tous les siècles (Ps. 110.). L'Apôtre enseigne que Dieu est véritable , tandis que tout homme est menteur (Rom. 3.); qu'il est impossible que Dieu mente : Impossibile est mentiri Deum. (Hebr.6.), parce qu'il ne peut se tromper, étant la sagesse même ; ni tromper les autres , étant la bonté par essence; ni manquer à ses promesses, étant le Tout-Puissant. Quant aux hommes, quoique sages, quoique bons, quoique puissants, ils peuvent être trompés et tromper à leur tour , parce qu'ils ne connaissent pas tout, qu'ils ne peuvent pas accomplir tout ce qu'ils veulent, et que, changeant de disposition quelquefois, et de bons qu'ils étaient , lorsqu'ils faisaient leurs promesses, devenant mauvais parla suite, ils ne veulent plus tenir ce qu'ils avaient promis. C'est pourquoi si vous m'en croyez , ô mon âme , ne vous confiez qu'en Dieu, n'adhérez qu'à lui , et ne déchargez qu'en lui toutes vos sollicitudes. Soyez plein de sollicitude pour le Seigneur votre Dieu ( Mich. 6.), et il sera plein de sollicitude pour vous ; prenez toutes vos précautions pour ne pas blesser sa justice, et sa miséricorde vous protégera toujours, et vous n'aurez plus rien à craindre des hommes , ni des démons.

C'est dans al rétribution des récompenses célestes que Dieu lui-même , comme juge suprême et très juste, prépare à ceux qui ont vécu pieusement, que l'on remarque la hauteur de sa justice. Nous comprendrons d'abord quelle est la grandeur immense de cette justice, si nous comparons le souverain juge avec les juges de la terre;ensuite,si nous opposons récompense à récompense , c'est-à-dire les récompenses que Dieu donne, avec celles que donnent les hommes. Les juges de la terre , princes ou supérieurs , qui ont des sujets ou des serviteurs , ne leur donnent pas toujours, pour de bonnes raisons , la juste récompense qui leur est due quelquefois ils ne le peuvent pas, n'ayant pas assez de richesses pour récompenser le mérite de tous ; d'autres fois ils ne connaissent point tous les mérites de leurs sujets , ou du moins la juste récompense qui serait due à leur mérite, parce que cela dépend du plus ou moins de sincérité ou de dévouement. Il arrive encore que la méchanceté, l'avarice ou d'autres affections déréglées les empêchent de donner à leurs sujets une récompense proportionnée au travail. Enfin la mort ne permet pas quelquefois de remplir cette justice, parce qu'elle prévient celui qui doit la récompenser, ou celui qui doit être récompensé. Mais Dieu rend à chaque juste , pour toutes ses bonnes oeuvres, non-seulement une juste récompense , mais encore une récompense au-dessus de ses mérites. Quel mérite en effet plus bas et plus obscur que de donner un verre d'eau froide à celui qui a soif (Matth. 10.) ? et cependant Dieu promet de récompenser cette action. Quant à la rétribution au-dessus du mérite, St. Luc nous en assure : On répandra dans votre sein , dit-il , une mesure bonne, comblée , pressée et surabondante (Luc. 6.). Il n'est pas à craindre que Dieu manque de ressource pour donner aux justes leur récompense, car il est le maître de tous , et il peut, d'une seule parole, multiplier et augmenter les biens à l'infini ; il ne faut pas craindre non plus qu'il se trompe dans le nombre des personnes à récompenser , ni dans les proportions de leurs mérites , car il est très-sage, tout est présent à ses regards, il scrute les reins et les coeurs de ceux qui le servent, pour connaître le dessein , l'intention , la ferveur et la diligence avec laquelle ils s'acquittent de leurs devoirs. Encore moins peut-on soupçonner en Dieu la mauvaise volonté de frauder ses serviteurs et ses petits enfants de la juste récompense qui leur est due , parce qu'il est fidèle dans toutes ses paroles. Enfin il n'est pas à craindre qu'il meure,puisque de sa nature il est immortel , et qu'il donne la vie à tous les êtres. Nous pouvons donc être assurés que rien n'empêche Dieu de nous donner la récompense promise. Soyons donc assurés que Dieu, comme un juste juge , donnera à tous ceux qui l'auront servi, la récompense que méritent leurs œuvres d'où il résulte qu'en fait de travail et de récompense, on peut traiter avec Dieu en toute sûreté; et qu'au contraire il est dangereux et imprudent de placer sa confiance dans les hommes, et d'attendre d'eux une récompense proportionnée au service qu'on leur rend. Comparons les récompenses aux récompenses ; les récompenses de Dieu avec les récompenses des hommes ; les récompenses célestes avec les récompenses terrestres. Que peuvent donner, je vous le demande, les hommes à ceux qui travaillent tout le jour pour eux , qui leur sacrifient le repos de la nuit ou qui exposent leur vie dans les combats ? O aveuglement humain ! que peuvent-ils leur donner, si ce ne sont des choses de peu de valeur, viles et abjectes, qui ne doivent durer qu'un peu de temps? Dieu, au contraire, donne des récompenses grandes, sublimes, éternelles;et cependant on recherche les récompenses du monde, et on méprise celles de Dieu. St. Jean Chrysostome compare les palais , les villes et les royaumes d'ici-bas , qui font l'objet de notre admiration, à ces ouvrages de boue que les petits enfants construisent avec de la craie : ces maisonnettes coûtent beaucoup de peine à ces enfants , mais les: personnes raisonnables s'en moquent; et il arrive souvent que le père ou le maître d'école, voyant que les enfants abandonnent l'étude pour s'occuper de ces bagatelles , détruisent en un moment , d'un coup de pied , ce qui avait été élevé avec tant de peine. De même ces grands palais , ces tours , ces forteresses , ces villes , ces royaumes terrestres , ne sont que des châteaux de boue, si on les compare aux biens éternels et célestes;

les saints anges; du haut du ciel , se moquent souvent de ceux qui les construisent, et le Père céleste les détruit sans efforts , pour nous faire comprendre combien il y a de vanité dans tous ces ouvrages sortis de la main des hommes. Quoique peu de personnes soient aujourd'hui capables de le comprendre., cependant tous le comprendront , mais quelques-uns inutilement , au jour du jugement dernier. St. Hilaire , dans son commentaire sur St. Matthieu , nous prévient que ce jour du jugement fera connaître la nullité et la vanité de toutes ces choses. Mais expliquons plus en particulier quelles sont les récompenses célestes , auxquelles plusieurs osent préférer les chétives bagatelles de ce inonde. D'abord il y aura dans le royaume céleste plusieurs biens, on plutôt tous les biens qu'on peut désirer; car tous les habitants de ce royaume fortuné seront heureux. Or le bonheur ou la béatitude est l'assemblage parfait de tous les biens: Est autem béatitudo cumulus omnium bonorum aggregatione perfectus. C'est pour cette raison qu'on y possédera tous les biens de l’âme , la sagesse et les vertus ; les biens du corps , la beauté, la santé, la force; les biens extérieurs , les richesses , les délices, la gloire. Ensuite tous les biens seront grands , parfaits , éminens. En effet, Dieu qui a manifesté sa puissance dans la création,en tirant le monde du néant ; sa sagesse, dans l’administration et la providence envers ce même monde; sa charité et sa bonté,dans la rédemption du genre humain , par le mystère de l'incarnation et de la passion de son Fils , démontrera alors la magnificence de sa gloire , et la munificence de sa libéralité dans la distribution des récompenses , des palmes et des couronnes a ceux qui auront triomphé du démon. La sagesse des bienheureux ne consistera pas seulement à voir Dieu dans ses créatures , mais dans une vision claire de l'essence divine,de la cause première de tout ce qui existe , de la première et souveraine vérité ; et par cette vision infiniment éclatante, les âmes des saints brilleront d'une lumière si splendide,que l'apôtre St. Jean va jusqu'à dire que nous serons semblables à Dieu , parce que nous le verrons tel qu'il est : Similes ei erimus , quoniam videbintus eum sicuti est (1. Joan.3.). De cette grande sagesse procède la charité , reine des vertus ; elle est si ardente , qu'adhérant sans cesse au souverain bien , elle ne veut ni ne peut s'en séparer. Ainsi l'âme tout entière, et toutes ses puissances,persévèreront dans cet heureux état où Dieu les a placées. Le corps sera aussi resplendissant que le soleil , comme l'enseigne Jésus-Christ dans St. Matthieu (13.). Tunc justi fulgebunt sicut sol in regno patris eorum. Et voilà pour sa beauté ; sa santé consistera dans l'immortalité , sa force dans son impassibilité : enfin ce corps qui maintenant est un corps animal , sera alors spirituel , c'est-à-dire qu'il obéira au moindre signe de l'âme ; en sorte qu'il surpassera l'agilité des vents, et qu'il pénètres les corps par sa subtilité. Ses richesses consisteront à n'avoir jamais de besoins et à posséder tout en Dieu et avec Dieu : Super omnia bona sua constituet eos (Matth. 24.).Que dirai-je des plaisirs du ciel ? Il est écrit que les élus seront enivrés de l'abondance qui est dans la maison de Dieu , et qu'il les fera boire dans le torrent de ses délices, où ils seront pleinement rassasiés (Ps. 35. 9.).Qui pourrait imaginer le plaisir qu'il y aura à jouir du souverain bien ? à voir la beauté par essence ? à goûter la suavité dans sa source ?

à entrer dans la joie du Seigneur, c'est-à-dire à devenir participants des délices qui font le bonheur de Dieu ? Il n'y a pas d'éloquence ici-bas qui puisse décrire l'honneur et la gloire des saints ; car tous les saints seront loués de Dieu et couronnés comme vainqueurs , en face de l'univers , en face des anges et des hommes , et, ce qui est encore bien plus honorable , ils seront placés sur le trône même de Jésus-Christ , comme participants de sort royaume. Qui vicerit , dabo ei sedere mecum in throno meo , sicut et ego vici , et sedi cum patre meo in throno ejus (Apoc. 3.). C'est cette sublimité d'honneur qu'admirait le Prophète , lorsqu'il disait : Mais je vois, mon Dieu, que vous avez honoré d'une manière toute particulière vos amis ; leur empire s'est affermi extraordinairement (Ps. 138. 16.). 3, cette multiplicité,à cette excellence de biens, si nous ajoutons, comme un ineffable assaisonnement , l'éternité, qui pourra comprendre la grandeur de cette suprême félicité? Et cependant,ce que nous ne pouvons comprendre , nous aurons le bonheur de le posséder , si , vivant dans la piété , la justice et la sainteté , nous parvenons un jour à la bienheureuse patrie , car il est vrai que ces biens que nous pouvons acquérir ici-bas, avec. la grâce de Jésus-Christ, par des travaux de: peu de durée , dureront éternellement.

Que dites-vous ô mon âme, voudrez-vous encore vous amuser à des jeux d'enfants, à construire des édifices de boue,et vous priver de la possession d'un royaume éternel? Voudrez-vous, j'ai horreur de le penser, voudrez-vous vous vautrer dans des. voluptés qui sont communes avec celles des animaux , tandis que vous êtes destiné, à partager les joies ineffables des anges ? Ah!

Seigneur , que votre miséricorde préserve votre serviteur d'un tel désordre ; transpercez plutôt , ô mon Dieu , mes chairs par votre crainte ( Ps. 118. 120.), et que l'obéissance à votre sainte loi me paraisse toujours plus douce que le miel; afin que, crucifiant ma chair avec ses vices et ses concupiscences, j'ose aspirer aux délices spirituelles et éternelles de votre paradis. Donnez , Seigneur , à votre serviteur , la force de suivre les vestiges de Jésus-Christ votre Fils,qui , plein de douceur et d'humilité , quand on l'a chargé d'injures, n'a point répondu par des injures ; quand on, l'a maltraité, n'a point fait de menaces (1. Petr. 2. 23.) Faites-moi la grâce de vivre avec sobriété, avec justice et avec piété dans ce monde,afin que je puisse avec une certaine confiance être toujours dans l'attente de la béatitude que nous espérons tous,et de l'avènement glorieux du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ( Tit. 2. 13.).

4 Considérons maintenant la justice qu'exerce Dieu dans le plus profond des abîmes contre les pécheurs impénitents.

écoutons d'abord l'Apôtre qui nous dit qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (Hebr. 10.). Car , selon l'ordre que nous avons suivi dans la récompense des justes, le souverain juge notera tous les péchés, même les plus légers , comme serait une parole oiseuse : Omne verbum otiorum, quod locuti fuerint homines, reddent rationem de eo in die judicii (Matth. 2.) : Les hommes, il est vrai , laissent plusieurs péchés impunis , ou parce qu'ils ne peuvent atteindre les coupables qui quelquefois même leur résistent , ou parce qu'ils ne connaissent point ces fautes , ou parce qu'ils manquent de preuves , ou parce qu'ils ne veulent pas les punir , ou parce qu'ils sont corrompus par les présents , ou enchaînés par la faveur , ou dépravés par la malice. Mais Dieu est tout-puissant, et personne ne peut lui résister. Il est présent partout, il n'y a pas moyen de se cacher de lui : Quo ibo à spiritu tuo , et quo à facie tua fugiam ? Si ascendero in coelum tu illic es, si descendero in infernum , ades (Ps. 135.). Il est très-sage , il connaît tout , même ce qui est renfermé et caché dans le plus intime de notre coeur ; il n'a pas besoin de témoins pour prouver le crime , puisque la conscience de l'homme lui vaut mieux que mille témoins. Enfin ni les présents ni la laveur ne sauraient corrompre la justice d'un Dieu qui n'a aucun besoin de nos biens. Supposons donc, comme bien démontré, qu'aucun péché,ni grand , ni petit, ni énorme , ni léger, ne saura échapper à la justice vengeresse de Dieu, s'il n'a été auparavant purifié par la pénitence. En effet, autant la miséricorde est maintenant abondante pour pardonner, autant après cette vie la justice sera sévère et rigoureuse pour punir ; c'est en parlant du temps de la vie présente qu'Isaïe a dit : Je vous ai exaucé au temps favorable ; je vous ai assisté au jour du salut ( Is. 49. 8.). Et l'Apôtre, expliquant ces paroles aux Corinthiens (II. Cor. 6. 2.), leur dit : Voici maintenant le temps favorable ; voici maintenant le jour du salut. Mais s'agit-il du siècle futur après cette vie , il faut voir comment s'exprime Sophonie (1. 15.) : Ce sera , dit-il , un jour de colère, un jour de tristesse et de serrement de coeur; un jour d'affliction et de misère; un jour de ténèbres et d'obscurité; un jour de nuages et de tempêtes; un jour où ceux qui habitent les ville fortes et les hautes tours trembleront au son et au retentissement de la trompette, qui sonnera la charge contre eux. Car non-seulement tous les péchés seront punis , mais ils le seront par d'horribles supplices , qui seront si grands qu'ils surpasseront tout ce que les hommes pourraient maintenant imaginer. Car de même que l'oeil n'a jamais vu, ni l'oreille rien entendu, ni le cœur de l'homme compris ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment; de même aussi l’oeil n'a jamais vu, l'oreille n'a jamais entendu, ni le cœur de l'homme compris les tourments que Dieu réserve à ceux qui le haïssent. Les misères des pécheurs seront en effet très-nombreuses , très-grandes , pures , c'est-à-dire sans mélange d'aucune consolation , et , ce qui est infiniment effroyable , c'est qu'elles seront éternelles. Je dis d'abord qu'elles seront très-nombreuses : car chaque puissance de l'âme et chaque sens du corps aura son propre bourreau. Méditez les paroles qui composent la sentence du souverain juge: Retirez-vous de moi,maudits, et allez au feu éternel (Matth. 25. 41.).Retirez-vous, leur dit-il, c'est-à-dire, éloignez-vous de la compagnie des bienheureux , pour être privés éternellement de la vision de Dieu, qui est la plus grande , l'essentielle béatitude , et la fin dernière pour laquelle vous avez été créés. Maudits , c'est-à-dire n'attendez plus désormais aucune espèce de bénédiction ; car vous serez privés de toute influence de la grâce, de toute espérance de salut. La pluie de la sagesse ne tombera plus sur vous, non plus que la rosée des bonnes inspirations , aucun rayon de la lumière céleste ne vous éclairera plus; la grâce de la pénitence , ni la fleur de la charité, ni les fruits des bonnes oeuvres ne pourront plus germer dans votre cœur ; dès aujourd'hui et éternellement, vous ne serez plus visités de ce soleil levant qui est venu du haut du ciel pour nous visiter sur la terre : Non visitabit vos ex hoc usque in aeternum Oriens ex alto. Vous ne serez pas seulement privés des biens spirituels, mais encore des biens corporels ; non-seulement des biens éternels, mais encore des biens temporels ; pour vous, plus de richesses, plus de plaisirs , plus de consolations, mais vous serez semblables au figuier que j'ai maudit , et dont les racines se desséchèrent aussitôt. Allez au feu, c'est-à-dire dans une fournaise de feu ardent et inextinguible, qui ne brûlera pas les membres l'un après l'autre, mais tous à la fois, en leur faisant sentir les douleurs les plus vives.Au feu éternel , c'est-à-dire dans un feu qui n'a pas besoin d'être alimenté par le bois pour brûler sans cesse , mais qui sera entretenu par le souffle du Tout-Puissant; afin qu'un tourment éternel punisse les crimes qui ne doivent plus être effacés.

Qui de vous , s'écrie le Prophète Isaïe (33. 14.), qui de vous pourra demeurer dans ce feu dévorant que vos crimes ont mérité ? Qui d'entre vous pourra subsister dans les flammes éternelles qui vous sont préparées ? C'est comme s'il disait : Personne ne pourra supporter patiemment ces souffrances; mais tous seront forcés , malgré eux , dans l'indignation , dans l'impatience et le désespoir, d'endurer ces horribles tourments, et il ajoute que le ver qui les ronge ne mourra point, et que le feu qui les brûle ne s'éteindra jamais : paroles que le Seigneur répète plusieurs fois dans St. Marc (9.). Car aux autres tourments des damnés viendra se joindre le ver de la conscience et du souvenir de ce temps où, s'ils l'avaient voulu , ils auraient pu facilement éviter ces supplices, et mériter des joies éternelles; niais afin qu'on n'aille pas s'imaginer que les damnés puissent trouver quelque soulagement en passant d'un lieu à un autre, selon leur volonté, écoutons ce que dit le Seigneur dans S. Matthieu (22.13.),en parlant de ceux qui n'avaient pas la robe nuptiale : Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures; c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. C'est pourquoi ces malheureux,ayant les pieds et les mains liés par des chaînes éternelles , resteront dans le même lieu, privés de la lumière du soleil et des autres astres , brûlés par les ardeurs du feu, pleurant et gémissant, grinçant des dents dans des accès de rage et de désespoir. Non-seulement les réprouvés souffriront dans ce lieu plein d'horreur des douleurs insupportables, mais ils éprouveront encore, à leur grande confusion, une misère extrême, le déshonneur et l'ignominie;en effet, dans un instant ils perdront leurs palais,leurs champs, leurs vignes, leurs troupeaux, leurs habits, leur or , leur argent, leurs pierres précieuses,et ils se verront réduits à une telle indigence, qu'ils désireront, comme le riche voluptueux, une goutte d'eau froide,et cette goutte leur sera refusée. Or ces hommes superbes et pleins d'orgueil, qui ne peuvent supporter ici-bas aucune injure, qui aiment par-dessus tout les dignités , verront leurs crimes manifestés à la face de tout le genre humain et de tous les anges : là , au milieu de l'appareil le plus imposant qui fut jamais , seront étalés leurs crimes les plus secrets , ceux qui étaient restés cachés dans le fond de leur coeur , tout ce qu'ils auront fait de plus honteux , les trahisons, les brigandages , les incestes, les sacrilèges : car, selon l'enseignement de l'Apôtre (I. Cor. 4.5.), lorsque le Seigneur viendra pour juger l'univers , il exposera à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres les plus épaisses de la conscience, et il produira au grand jour les plus secrètes pensées des coeurs ; et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due , ainsi que le blâme que méritent l'impiété et l'iniquité. Or, cette confusion , cet opprobre des méchants dans ce grand jour sera tel que S. Basile ne craint pas de dire (Expli. Ps. 33.) que ce sera le plus grand de tous les supplices , surtout pour les hypocrites , les orgueilleux , pour tous les amateurs de la vaine gloire, qui se sont fait ici-bas un Dieu ou plutôt une idole de ces vains honneurs de la terre. Encore si la perte des biens célestes et terrestres , si les douleurs insupportables , si cette ignominie et cet opprobre devaient cesser un jour , ou du moins s'il y avait quelques moments de consolation et de relâche , comme nous voyons qu'il y en a dans les peines de cette vie,ou pourrait dire en quelque sorte que ces maux seraient supportables. Mais puisqu'il est certain et hors de doute que le malheur des damnés durera éternellement sans mélange d'aucun bien , comme le bonheur des élus sans mélange d'aucun mal, il faudrait être aveugle et insensé pour ne pas travailler de toutes ses forces au milieu des tribulations et des périls , de l'infamie et de la mort, qui ne sont, selon l'Apôtre (I. Cor. 4.). que des maux légers et d'un moment,afin de parvenir au royaume du ciel et à la céleste béatitude.

5 Si quelqu'un a de la peine à se persuader comment Dieu, qui est si clément, a établi des tourments si atroces et si longs pour des péchés qui se commettent eu un instant, et dont la gravité ne paraît pas bien énorme, qu'il écoute St. Augustin (de Civitate Dei) : Quiconque , dit-il, regarde celle condamnation comme injuste ou trop grande, ne. sait pas assez mesurer combien fut grande l'iniquité du pécheur là où il était si aisé de ne pas pécher..... Qui pourra expliquer d'une manière convenable le grand mal qu'il y a de ne pas obéir dans une chose facile, ù une autorité si éminente et qui commande sous vies peines si graves.? Ici St. Augustin parle du péché du premier homme , mais on en peut dire autant de tous les péchés : car si, au lieu d'une fausse balance, nous en employons une juste, nous verrons que tout péché, mortel renferme une triple malice ; car il est horrible que la créature refuse d'obéir à son Créateur, dont la dignité est infiniment au-dessus de la bassesse; puisque la créature est naturellement, dépendante et le créateur naturellement le maître ; puisque la créature est redevable au Créateur de tout ce qu'elle est , de tout ce qu'elle possède , tandis que le Créateur ne lui doit rien. Ensuite la créature devrait obéir , quand même les ordres du Créateur seraient difficiles ; mais ils ne le sont pas : Mandata ejus gravia non sunt (Joan. 5.). Et le Sauveur ajoute que son joug est doux et son fardeau léger (Matth.. 11.). Combien donc est grande et inexplicable la faute d'un ver de terre, qui dans une chose si facile refuse d'obéir à son Créateur ! Ajoutons encore que si Dieu n'avait pas menacé les pécheurs du supplice de la mort éternelle , l'homme aurait peut-être pu trouver une excuse dans son péché; mais ayant été si souvent et si clairement menacé par les prophètes et les apôtres de ce supplice éternel , qui pourrait excuser l'opiniâtreté du pécheur? Enfin, si le crime des damnés n'était pas éternel , nous pourrions être étonnés que la peine le fut ; mais puisque l'obstination des damnés sera éternelle , faut-il être surpris que leur supplice le soit ? Or cette volonté obstinée dans le mal,que les damnés partageront avec les démons ; cette volonté perverse et opposée à Dieu qui est le souverain bien, toujours inflexible, toujours permanent,fait que les saints ont plus d'horreur du péché mortel que des peines de l'enfer. Ecoutez ce qu'un auteur dit de St. Anselme clans le second livre de sa vie ( Evinerus Anglus ) : Je le dis en conscience et je ne mens point, nous avons souvent entendu Anselme nous assurer que si d'un côté il considérait l'horreur du péché et de l'autre la douteur corporelle de l'enfer, et qu'il dût être nécessairement plongé dans l'un ou dans l’autre, il se déterminerait pour l'enfer plutôt que pour le péché ; il disait encore souvent qu'il aimerait mieux être précipité dans l'enfer sans souillures et tout innocent, que d'être admis dans le ciel avec la tache du péché. Si ce saint a pensé et a parlé ainsi, parce que, éclairé d'en haut, il connaissait que la gravité du crime l’emportait sur le supplice de l'enfer , combien plus Dieu qui connaît intérieurement la malice , la laideur, la perversité du péché, jugera équitablement que la peine qu'il mérite doit être éternelle!

Ne vous y trompez donc pas, ô mon âme, ne vous laissez pas séduire , ne ressemblez pas à ceux qui confessent Dieu de bouche et le nient par leurs actions : Confitentur se nosse Deum , factis autem negant (Tit. 1.) Car plusieurs ont habituellement la foi , mais elle n'agit point ; elle est comme un épée renfermée dans le fourreau. En effet, si leur foi était active , si en croyant ils pensaient sérieusement que Dieu est juste et fidèle , et qu'il a réellement préparé aux impies des peines extrêmes , éternelles, sans aucune consolation , ils ne pourraient pas faire ce qu'ils font, ils n'avaleraient pas l'iniquité comme l'eau (Job. 15.) ; c'est-à-dire qu'ils ne pècheraient pas et ne commettraient pas les plus grands crimes avec cette facilité,cette sécurité , ce consentement qui ferait croire que ce ne sont plus des châtiments, mais des récompenses qui leur sont promises. Pour vous , dis-je, croyez fermement, et en croyant pensez que dans cette vie Dieu est un Père plein de miséricorde, disposé à pardonner a tous ceux qui se repentent sérieusement;mais que ce même Dieu sera, au sortir de cette vie, un Dieu de vengeance,qui appliquera aux pécheurs les supplices qu'il a préparés à leur impénitence , après les avoir fait prévenir par les prophètes et par les apôtres, et leur avoir laissé l'un et l'autre Testament pour perpétuer le souvenir de ses promesses et de ses menaces. Ainsi d'un côté,la crainte de ces peines insupportables, et de l'autre l'espoir des plus magnifiques récompenses , vous servant comme deux ailes pour vous élever , vous feront passer avec sécurité à travers les périls de cette vie , et vous conduiront au repos éternel. Ainsi-soit-il. Amen.

FIN. PRéFACE DE L'AUTEUR. NOTICE. APPROBATION. ECHELLE DU CIEL. PREMIER DEGRé. Considération de l'homme. SECOND DEGRé. Considération de l'univers. TROISIèME DEGRé. Considération de la terre. QUATRIèME DEGRé. Considération des eaux, et principalement des fontaines. CINQUIèME DEGRé. La considération de l'air. SIXIèME DEGRé. Considération du feu. SEPTIèME DEGRé. Considération du ciel, c'est-à-dire du soleil, de la lune et des étoiles. HUITIèME DEGRé. Considération de l'âme raisonnable. NEUVIEME DEGRé. Considération des anges. DIXIèME DEGRé. Considération de l'essence de Dieu, par la comparaison de ses grandeurs corporelles. ONZIèME DEGRé. Considération de la grande puissance de Dieu, comparée à la grandeur corporelle. DOUZIèME DEGRé. Considération de la grandeur de la sagesse théorique de Dieu, par la comparaison de la grandeur corporelle. TREIZIèME DEGRé. Considération de la sagesse pratique de Dieu. QUATORZIèME DEGRé. Considération de la miséricorde de Dieu. QUINZIèME DEGRé. Considération de la grandeur de la justice de Dieu, par la comparaison de la grandeur corporelle. Haut du document

éCHELLE DU CIEL , OU MOYENS EFFICACES DE PARVENIR AU VRAI BONHEUR,EN CONSIDéRANT, SELON DIEU, LES OEUVRES DE LA CRéATION,

OPUSCULE TRADUIT DE BELLARMIN

PAR M. CANDèZE, GRAND-VICAIRE DU DIOCèSE DE SAINT-FLOUR, ANCIEN CURé DU FAUBOURG DE CETTE VILLE.

Ceoli enarrant gloria Dei, et opera manuum ejus annuntiat firmamentum

LYON, CHEZ PERISSE FRèRES, LIBRAIRES, rue Mercière, 33. PARIS, AU DéPOT DE LIBRAIRIE DE PERISSE FRèRES, rue du Pot-de-Fer St-Sulpice, 8. 1836.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm www.JesusMarie.com

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