L'Échelle du ciel (De ascensione mentis in Deum)

Robert Bellarmin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — L'Échelle du ciel · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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www.JesusMarie.com Saint Robert Bellarmin

l' Echelle du Ciel

ou Les Moyens Efficaces de Parvenir au Vrai Bonheur

PRéFACE DE L'AUTEUR.

La sainte écriture nous avertit fréquemment de chercher Dieu avec soin. Car quoique Dieu ne soit pas loin de nous , puisque c'est en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie ( Act. 17. ) , nous sommes cependant nous-mêmes loin de Dieu : et à moins de préparer dans notre coeur des degrés pour former en quelque sorte une échelle qui nous élève au ciel; à moins de chercher Dieu avec une grande sollicitude, nous ne pouvons; comme l'enfant prodigue, que paître les pourceaux dans une région lointaine, loin de notre patrie et de notre Père céleste.

Mais pour expliquer en peu de mots comment il se fait que Dieu ne soit pas loin de nous,tandis que nous sommes très-loin de lui, nous disons que Dieu n'est pas loin de nous, parce qu'il nous voit sans cesse, que tout est présent à ses yeux; parce qu'il pense continuellement à nous, et qu'il en prend soin (I. Petr. 5. ); parce qu'il nous touche continuellement, étant celui (lui soutient tout par la puissance de sa parole (Hebr. 1. 3.).Mais nous sommes très-éloignés de Dieu, parce que nous ne le voyons pas et qu'il nous est impossible de le voir, puisqu'il habite une lumière inaccessible ( I. Tim. 6.) ; parce que nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée de Dieu (II Cor. 3.). Encore moins pouvons-nous l'approcher par de pieuses affections, et nous attacher à lui,s'il ne nous admet,et si sa droite ne nous attire. Ainsi David, après avoir dit à Dieu : Mon âme s'est attachée à tous , ajoute aussitôt:

Votre droite m'a soutenue (Ps. 62. 8.). Nous sommes très-éloignés de Dieu, non-seulement en ce que nous ne pouvons ni le voir, ni penser facilement à !lui, ni nous y attacher par affection , mais encore parce qu'occupés des biens temporels , qui nous environnent et nous obsèdent de toutes parts, nous oublions facilement Dieu; et à peine notre langue prononce-t-elle son saint nom dans les Psaumes et les autres prières, tandis que le coeur ne ressent rien. C'est pour éviter ce malheur, que l'Esprit-Saint dans l'écriture, comme nous l'avons dit , nous exhorte si souvent à chercher Dieu : Quaerite Deum, et vivet anima vestra (Ps. 68.). Cherchez la face sans cesse,ajoute le Prophète royal. Le Seigneur est bon à ceux qui espèrent en lui, il est bon à l’âme qui le cherche dit Jérémie (Lam.3.25.). Cherchez le Seigneur pendant qu'on peut le trouver,ajoute un autre prophète (Is. 55. 6.); mais cherchez-le dans la simplicité de votre coeur, vous dit le Sage (Sap. 1.). Lorsque vous chercherez le Seigneur votre Dieu , vous le trouverez , disait Moise , pourvu toutefois que vous le cherchiez de tout votre coeur (Deut. 4. 29.).

Or cette sollicitude pour chercher Dieu, quoiqu'elle concerne tous les fidèles . est cependant le partage propre de ceux qui gouvernent l'Eglise,d'après le témoignage des SS. Pères, et surtout de St. Augustin , de St. Grégoire et de St. Bernard. Ils font voir clairement qu'un pasteur ne peut être utile ni à lui ni aux autres , s'il ne médite sérieusement les choses divines, et ne prend un soin particulier de la nourriture de son âme. St: Augustin , dans le traité de la Cité de Dieu (Lib. 19. c.19.), enseigne que « l'amour de la vérité désire un saint repos, tandis que les devoirs de la charité nous engagent au travail ; mais il ne faut pas entièrement abandonner le plaisir de contempler la vérité, de peur que ce plaisir ne nous soit soustrait, et qu'ensuite nous ne soyons accablés par les oeuvres de la charité. » Parlant ensuite de lui-même ( Lib.

Conf. 10. c. 40. ), et de ses fréquentes méditations sur Dieu par la considération des créatures, il dit: «Je m'y exerce souvent, j'y trouve du plaisir, et sitôt que j'ai un moment de loisir, je me livre à cette satisfaction. » St. Grégoire, dans son Pastoral (2e Part. c. 5.), dit ce qu'il faut que la compassion égale le pasteur à ses inférieurs, mais que la contemplation doit l'élever au-dessus d'eux.

S'il partage par sa piété et sa charité les peines et les faiblesses des autres , la sublimité de sa contemplation doit l'élever au-dessus de lui-même, pour ne s'occuper que des choses célestes et invisibles. » Dans ce même chapitre , St. Grégoire rapporte l'exemple de Moïse et de Jésus-Christ. Moïse entrait fréquemment dans le tabernacle et il en sortait : il y entrait pour connaître les secrets de Dieu ; il en sortait pour se charger des infirmités du prochain. Et Jésus-Christ lui-même travaillait au salut du prochain, en prêchant et opérant des miracles pendant le jour; mais il passait les nuits sans dormir , occupé de la prière et de la contemplation. Erat pernoctans in oratione Dei (Luc. 6.). On peut lire d'autres traits semblables dans le dernier chapitre du même livre.

Enfin St. Bernard , voulant donner des avis salutaires au pape Eugène , qui avait été son disciple , et l'exhorter à ne pas tellement se livrer aux occupations extérieures, qu'il ne se recueillit chaque jour un certain temps , pour jouir d'un saint repos et d'une nourriture toute céleste , écrivit les cinq livres de la considération, dans lesquels il l'exhorte non-seulement à la méditation des choses divines, mais encore il lui enseigne la manière et les moyens de méditer, et en méditant, de s'élever , et en s'élevant, de se transformer en Dieu par le secours de l'intelligence et de la volonté. Il n'admet point l'excuse que le pontife aurait pu alléguer, et qu'allèguent tant d'autres, savoir, le grand nombre d'occupations inséparables des fonctions pontificales , et qui ne laissent aucun intervalle aux prélats pour vaquer à la méditation des choses divines. Assurément, en effet, personne n'est tenu de se livrer tellement aux araires extérieures, qu'il ne lui reste pas de temps pour réparer ses forces par le boire et le manger, et par l'usage du repos et du sommeil. Et si le corps demande avec raison cette réfection et ce repos , avec combien plus de justice l'âme peut-elle exiger la réfection et le repos qui lui sont. propres? car elle ne peut aucunement , sans soulagement, s'acquitter de ses devoirs,au milieu d'occupations d'une si haute importance. Or la nourriture de l'âme, c'est l'oraison; son sommeil , c'est la contemplation par laquelle elle médite dans son coeur les moyens de s'élever , afin de voir le Dieu des dieux dans la céleste Sion, de la manière qu'on peut le voir dans cette vallée de larmes (Ps. 83.). Or une échelle. pour arriver jusqu'à Dieu, ne petit se former ici-bas que par les oeuvres de Dieu. Quant à ceux qui , par un privilège particulier , ont été introduits dans le paradis par une autre voie et ont été admis aux secrets de Dieu, à ces secrets dont il n'est pas permis à l'homme de parler, on peut dire qu'ils y ont été ravis, et non pas qu'ils y sont montés. St. Paul nous le dit : J'ai été ravi dans le paradis, et j'y ai entendu des paroles ineffables qu'il n'est pas permis a un homme de rapporter. (Tel est le sens de ce qu'il dit en troisième personne.)

L'auteur du livre de la Sagesse (13.) et St. Paul (Rom. 1.) enseignent que l'homme petit, par les oeuvres de Dieu, c'est-à-dire par les créatures , s'élever à la connaissance et à l'amour du Créateur : la raison confirme ce que nous disons, puisque par les effets on connaît la cause efficiente, et que le tableau nous donne l'idée du modèle; et qu'il est certain que toutes les créatures sont l'ouvrage de Dieu. D'ailleurs l'écriture ne nous laisse pas ignorer que les hommes et les anges sont non-seulement les Oeuvres , mais encore les images de Dieu.

Mu par ces raisons, et pendant un peu de repos que m'ont laissé les affaires publiques ; encouragé par l'exemple de St. Bonaventure qui, dans un loisir semblable , composa l'Itinéraire de l'aime vers Dieu , j'ai essayé de former, au moyen des créatures,une échelle pour monter jusqu'à Dieu: je l'ai partagée en quinze échelons, à l'instar des quinze degrés par lesquels on montait au temple de Salomon , et des quinze Psaumes qu'on appelle graduels.

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NOTICE.

ROBERT BELLARMIN naquit à Monte-Pulciano en 1542. Il se fit jésuite à l’âge de 18 ans; enseigna la théologie à Louvain , et y prêcha avec tant de succès , que les protestants venaient d'Angleterre et de Hollande pour l'entendre. Après sept ans de séjour dans les Pays-Bas, il retourna en Italie. Grégoire XIII le choisit pour faire des leçons de controverse dans le collége qu'il venait de fonder. Sixte V le donna ensuite , en qualité de théologien, au légat qu'il envoya en France l'an 1590. Clément VIII le fit cardinal neuf ans après, et archevêque de Capoue le 21 avril 1602. Paul V ayant voulu le retenir auprès de lui , Bellarmin se démit de son archevêché, et se dévoua aux affaires de la cour de Rome jusqu'en 1621. Il mourut la même année, au noviciat des Jésuites, où il s'était retiré dès le commencement de sa maladie. Grégoire XV alla visiter le cardinal mourant qui lui adressa ces paroles: Domine, non sum dignus ut intres, etc.; paroles qui marquent jusqu'à quel point le cardinal Bellarmin portait son respect pour le vicaire de Jésus-Christ. Ce savant cardinal a enrichi l'église de plusieurs ouvrages , dont le détail se trouve dans Feller , d'où nous tirons cette notice ; et parmi ces ouvrages, celui dont nous offrons ici la traduction , est le fruit d'une philosophie solide et profonde : les écrivains les plus illustres , entre autres M. de Buffon, en ont tiré des passages intéressants. Mais c'est sons le rapport de la religion surtout , qu'il faut le considérer : sa lecture ne peut manquer de faire impression sur celui qui le méditera. Bellarmin appelle toutes les créatures à son secours pour éclairer l'homme , et toutes Jusqu'aux plus insensibles, lui prêtent leur ministère. Toutes lui crient en leur manière : Ce n'est pas nous qui nous sommes donné l'être , c'est Dieu qui nous a créées.

Les degrés qui composent son échelle divine, sont un appui ferme, solide, inébranlable pour quiconque aura le courage de s'en servir, afin de s'élever d Dieu , et d'assurer son bonheur éternel. L'Ecriture-Sainte, la Théologie, la Métaphysique , la Physique et la Morale,sont traitées dans cet ouvrage d'une manière savante et concise. Le jeune prédicateur peut y puiser des matériaux solides; le physicien, des idées nouvelles; le métaphysicien, en le lisant , pénètrera des secrets qu'il n'avait encore pu connaître , et le théologien y verra la solution de plusieurs questions difficiles qu'un passage de l'écriture, appliqué à propos, lui développera parfaitement. Tels sont, en abrégé , les avantages que ce livre procurera aux lecteurs: l'instruction , l'amour de la vérité , la gloire de Dieu et le salut de l'âme.

Haut du document APPROBATION.

J'ai lu par l'ordre de Monseigneur de Gualy, évêque de St-Flour, la traduction d'un ouvrage intitulé : De ascensione mentis in Deum, etc., faite par M. Caadèze, curé du faubourg de cette ville. L'auteur de cet ouvrage est Bellarmin , célèbre jésuite italien en qui on trouvaille zèle joint à la piété , et le savoir à la modestie. Il est connu par une foule d'excellents, ouvrages; mais celui qui vient d'être traduit ne le cède à aucun autre par l'importance. de la matière qui en fait l'objet, et par le fréquent , mais toujours juste emploi de l'écriture-Sainte. On doit féliciter M. Candèze d'avoir eu l'heureuse idée de traduire un ouvrage si plein de choses , et d'avoir su faire passer dans sa traduction la précision et les pieux sentiments qu'on remarque dans l'original. La lecture en sera agréable aux âmes dévotes qu'elle édifiera,et aux gens du monde qu'elle instruira. Fait à St-Flour, le 10 mai 1833.

BELLET , V. G.

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ECHELLE DU CIEL.

PREMIER DEGRé. Considération de l'homme.

Désirez-vous sincèrement de vous élever à Dieu; commencez par apprendre à vous connaître vous-même.

Chacun de nous est la créature et l'image de Dieu, et. rien ne nous intéresse autant que nous-mêmes. C'est dans ce sens que Tobie a dit : Veillez sur vous, attende tibi (Tob. 4. 13.), paroles qui ont fourni à S. Basile la matière d'un savant discours. Celui qui s'examinera attentivement et considèrera ce qui se passe en lui-même y trouvera comme un abrégé de l'univers, d'où il pourra sans peine s'élever à la connaissance du créateur de toutes choses.

Mais il n'est ici question que de l'examen de quatre causes générales; savoir: quel est mon créateur, de quelle matière il m'a formé, quelle forme il m'adonnée, et pour quelle fin il m'a créé.

Si je cherche à connaître mon créateur, je ne trouve que Dieu; si je désire connaître la matière dont il m'a formé, je rencontre le néant; d'où je conclus que tout ce qui est en moi est l'oeuvre de Dieu et lui appartient tout entier. Si j'examine la forme, je vois que je suis créé à l'image de Dieu; si je veux savoir pourquoi Dieu m'a créé, je ne puis douter que ce ne soit pour le posséder et pour être heureux de son propre bonheur. C'est pourquoi je comprends que ,j'ai des liaisons et des rapports si intimes avec Dieu, qu'il est lui-même mon créateur, l'auteur de ma vie, mon père, mon modèle, ma béatitude et mon tout. Et si je le comprends bien, comment pourrai-je ne pas le chercher avec ardeur ? ne pas penser à lui? ne pas soupirer après lui ? ne pas désirer de le voir et de le posséder ? Ou plutôt ne devrais-je pas gémir sur les épaisses ténèbres de mon coeur, qui pendant si longtemps n'a désiré, n'a cherché rien moins que ce Dieu qui est cependant mon unique ressource?

1 Mais entrons dans un plus long détail. Je vous en conjure, dites, ô mon âme, qui vous a tirée de ce néant où vous étiez plongée naguère ? ce ne sont pas certainement vos parents; s'ils ont engendré votre corps, vous savez que ce qui est né de la chair n'est que chair : Quod natum est ex carne, caro est. Mais vous êtes une substance spirituelle. Ce n'est ni le ciel, ni la terre, ni les astres qui vous ont produite. Ces choses sont corporelles et vous êtes spirituelle. Ce ne sont pas non plus les anges, ni aucune autre créature spirituelle, car vous n'avez été formée d'aucune matière, mais tirée du néant, et il n'y a que la toute-puissance de Dieu qui de rien puisse faire quelque chose. C'est donc lui seul qui, sans coopérateur, sans le ministère de qui que ce soit, vous a créée quand il l'a voulu, de ses propres mains, qui sont son intelligence et sa volonté. Mais peut-être ce n'est pas Dieu qui produit votre corps, peut-être le devez-vous à quelqu'être créé;

Dieu aura formé votre âme, et vous devez votre corps à vos parents? Vous vous trompez, c'est Dieu qui en est l'auteur : il est le véritable architecte et le père non seulement de votre âme, mais encore de votre corps; vos parents n'ont été employés en cela que comme les derniers manoeuvres le sont dans la construction d'un édifice; vous appartenez entièrement à Dieu. En effet si vos parents avoient eu par eux-mêmes le pouvoir de former votre corps, ils connaîtraient le nombre des muscles, des veines, des nerfs, des os qui en composent la structure, et plusieurs autres merveilles qu'on y admire; cependant ils ignorent, à moins qu'ils ne l’aient appris par l'anatomie. Bien plus, lorsque le corps est malade, qu'un membre se dessèche, ou qu'il est amputé, ils pourraient le rétablir, si c'était eux qui l'eussent formé, de même que l'horloger répare sa montre et l'architecte restaure l'édifice qu'il a construit. Mais vos parents ne peuvent rien de semblable. Que dirons-nous de l'union de l’âme avec le corps, de l'esprit avec la matière, de ces deux substances qui n'ont entr'elles aucune ressemblance, aucune proportion, et qui sont néanmoins unies par des liens si forts, qu'elles ne font qu'une même substance ?N'est-ce pas là évidemment l'ouvrage d'une puissance infinie ? C'est donc au seul auteur des grandes merveilles, Qui facit mirabilia magna solus (Ps. 135. 4.), qu'il faut attribuer la création et l'union de l’âme avec le. corps.

L'Esprit-Saint parlait donc par la bouche de Moïse, lorsque celui-ci disait aux Hébreux ; N'est-ce pas Dieu qui est votre père, qui vous a possé dés comme son héritage, qui vous a faits et qui vous a créés (Deuter. 36. 6.). Le S.

homme Job nous enseigne la même vérité (10. 11.). Vous m'avez, dit-il à Dieu, vous m'avez revêtu de peau et de chair,vous m'avez affermi et soutenu parles os et des nerfs ; cette vérité est confirmée parle Prophète Royal (Ps. 118.) . Vos mains, dit-il, s'adressant à Dieu, vos mains m'ont fait et m'ont formé et fortifié ; c'est vous (Ps. 138 .) qui m'avez formé et qui avez mis la main sur moi pour me tirer du néant. La mère des Machabées disait aussi à ses enfants (. Mach. 7.): Je ne sais comment vous avez été formés dans mon sein, car ce n'est pas moi qui vous ai donné l'esprit, l’âme et la vie, ni qui ai joint vos membres pour en faire un corps; mais c'est le créateur du monde qui a formé l'homme dans sa naissance et qui adonné l'origine la toutes choses. Jésus-Christ lui-même nous dit (Math. 23.) : N’appelez personne votre père sur la terre; car vous n'avez qu'un seul père, qui est dans les cieux.

Courage donc, ô mon âme! si Dieu est votre créateur, sil est votre père, votre appui, votre nourricier ; si tout votre être, tout ce que vous avez est de lui, et vient de lui ; si tout ce que vous espérez, vous ne l'attendez que de lui, pourquoi ne pas vous glorifier d’un tel père? pourquoi ne pas l'aimer de tout votre coeur ? pourquoi ne pas mépriser, pour l'amour de lui, tout ce qui est terrestre? pourquoi vous laisser dominer par de vains désirs ? Elevez vers lui vos regards, et, ayant un père si puissant dans le Ciel, ne craignez point d'ennemis sur la terre. Imitez la confiance et l'amour de David (Ps. 118.), lorsqu'il disait: Je vous appartiens, ô mon Dieu, sauvez-moi. O mon âme! si vous considériez comment l'Eternel, le Tout-Puissant, qui n'a nul besoin de vos biens, qui ne perd rien en vous perdant, veut cependant arrêter continuellement sur vous ses regards et daigne vous aimer, vous protéger, voua diriger, vous favoriser comme si vous étiez pour lui un trésor précieux, certainement vous mettriez en lui toute votre confiance; vous le craindriez comme votre Seigneur,, vous l'aimeriez comme votre Père; et lesbiens ni les maux de cette vie, quelque grands qu'ils fussent, ne sauraient vous séparer de son amour.

2 Examinons maintenant la matière dont l'homme est formé.

Il est vrai qu'elle est très-vile, mais par là-même elle doit nous inspirer la plus profonde humilité; vertu qui l'emporte ici-bas sur les autres par son utilité; vertu d'autant plus précieuse et désirable qu'elle est plus rare parmi les hommes.

On ne peut douter que la matière de l’âme ne soit le néant, qui est ce qu'il y a de plus vil. Quand à celle dont le, premier homme fut formé, ce ne fut qu'un peu de terre, ou de poussière et de boue. Dieu forma l'homme, dit l'écriture, du limon de la terre (Genes. 2.), et peu de temps après sa chute, Dieu lui dit : Tu es poussière et tu retourneras en poussière (Genes. 3.). C'est pour cette raison que le patriarche Abraham, se rappelant son origine, disait à Dieu: Puisque j'ai commencé, je parlerai, à mon Seigneur, quoique je ne sois que cendre et poussière (Gen. 18.). Mais ce n'est pas eu cela seul que consiste la vilité de la matière dont nous sommes formés. Car le limon, ou cette poussière, ne provient point d'une autre matière préexistante, mais du pur néant. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ; ils ne furent point tirés d'un autre ciel ni d'une autre terre, mais Dieu les forma de rien. C'est donc au néant que remonte l'origine de cet être si superbe qu'on appelle homme; soit qu'on le considère du côté du corps, soit qu'on le considère du côté de l’âme.

D'où il faut conclure que l’homme n'a rien dont il puisse se glorifier, comme s'il ne l'avait pas reçu de Dieu; tous les ouvrage sortis des mains de l'homme, fruits de son génie ou de son travail, ont d'eux-mêmes quelque chose dont ils pourraient tirer vanité, s'ils étaient capables . de sentiment et doués de la parole. Un vase d'or, un meuble de bois, une maison, fût-elle de marbre ou d'ivoire, pourraient dire à l’ouvrier qui les a faits : Nous vous sommes redevables de la forme, mais la matière ce n'est pas vous qui l’avez produite; et cependant ce que nous avions indépendamment de vous est plus précieux que ce que nous avons reçu de votre travail ou de votre génie. Mais l'homme, qui n'a et qui n'est absolument rien de lui-même, n'a aucun sujet de se glorifier. L'Apôtre a donc raison de dire: Si quelqu'un s'imagine être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, il se trompe (Gal.6.). Qu'avez-vous en effet que vous n'ayez reçu? et si vous l'ayez reçu pourquoi vous en glorifier; comme si vous ne l'aviez pas reçu ( I. Cor. 4.)? S. Cyprien parle dans le même sens lorsqu'il dit (Lib. 3. ad Quirinum, 4.) que n'ayant de nous-mêmes que le néant nous ne devons nous glorifier de rien. Mais direz-vous peut-être, les hommes sont justement loués de plusieurs actions d'éclat, afin d'encourager la vertu. Soit; j'accorde que certaines actions extraordinaires méritent d'être louées, non en elles-mêmes mais dans le Seigneur, Gomme dit l'Apôtre (2. Cor. 10. Ps. 33.) : Qui gloriatur, in Domino glorietur. In Domino laudabitur anima mea. Car, lorsqu'un homme fait quelque chose d'éclatant, je demanderai : de quelle manière l'a-t-il fait ? par quelle industrie, sous quelle direction et par quel secours. Il est certain que la matière dont il s'est servi vient de Dieu et ce n'est pas l'homme qui l'a créée; son industrie est encore un don de Dieu, qui l'a dirigé et tellement aidé que, sans cette direction et ce secours, il n'aurait rien fait de bon. Car Dieu produit dans l'homme, et sans son secours, beaucoup de bien; mais l'homme ne fait aucun bien sans que Dieu l'opère avec lui, comme l'a décidé le deuxième concile d'Orange. C'est pourquoi Dieu daigne se servir du ministère de l'homme pour opérer le bien qu'il pourrait faire lui-même sans son secours, afin que l'homme s'avoue débiteur envers Dieu, qu'il ne s'enorgueillisse point, mais qu'il se glorifie dans le Seigneur.

Vous serez donc sage, ô mon âme! si vous vous placez toujours au dernier rang. Gardez-vous de jamais ravir la gloire de Dieu ; descendez dans votre néant, qui seul vous appartient, et dès lors le monde entier ne saurait vous inspirer de l'orgueil. Mais parce que cette précieuse vertu d'humilité avait presque disparu de ce monde, et qu'elle ne se trouvait plus ni dans les livres des philosophes, ni dans les moeurs des nations, le Maître de toutes les vertus est descendu du Ciel ; et quoiqu'il eût la nature de Dieu, quoiqu'il fût égal à Dieu son père; cependant il s'est anéanti lui-même en prenant la nature d'esclave, et il s'est rabaissé, se rendant obéissant jusqu'à la mort (Philip. 2.), et il a dit aux hommes! Apprenez de, moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Math. 11.) . O mon âme ! si vous rougissez d'imiter l'humilité des hommes, au moins ne rougissez pas d'imiter celle d'un Dieu, qui ne peut tromper, ni être trompé; qui résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles (Jacques. 4.).

3 Apres avoir parlé de la matière dont l’homme est pétri, parlons de la troisième cause, qui est la forme;

autant celle-là est vile, autant celle-ci est précieuse et excellente. Sans parler de la forme extérieure et accidentelle du corps humain, qui l'emporte sur celle de tous les animaux, je viens à la forme substantielle de l'homme, je veux dire l'âme, qui le distingue de tous les autres animaux, cette âme qui est immortelle, douée de raison et de libre arbitre, faite à l'image de Dieu, sur le modèle de ses divines perfections. Car au temps de la création Dieu dit: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et a toute la terre et à tous, les reptiles qui se remuent sur la terre (Gen. 1.). L'homme est donc l'image de Dieu, non selon le corps, mais selon l'esprit ; car Dieu est esprit et il n'a pas de corps. Là est l'image de Dieu, dit St. Basile, où se trouve ce qui commande aux autres animaux ; mais l'homme ne commande pas aux bêtes par la- force de son corps, qui est moindre que dans plusieurs d'entr'elles; mais c'est par sou âme, douée de raison et de libre arbitre : ce n'est pas par ce qu'il a de commun avec les brutes qu'il est leur maître, mais par ce qui l'en distingue, c'est-à-dire parce qu'il a de ressemblance avec Dieu.

Elevez-vous maintenant, ô mon âme, vers votre modèle, et reconnaissez que tout ce qu'il y a de bon dans l'image consiste dans sa ressemblance avec ce modèle. Car si le modèle est difforme, tel qu'on représente quelquefois le démon, la perfection du portrait consistera à bien représenter la laideur de l'original; et tandis que la difformité du modèle sera une véritable difformité, celle du tableau passera pour une beauté. Mais si le modèle est beau, la copie en sera d'autant plus précieuse qu'elle se rapprochera ,avantage de la beauté du modèle:

en sorte que si l'image avait du sentiment, elle ne souhaiterait rien tant que de voir continuellement son modèle, de s’y conformer et de lui ressembler le plus qu'il lui serait possible.

Votre modèle, ô mon âme, c'est Dieu, beauté infinie, lumière sans ombres de ténèbres ( I Joan.

1,) dont la beauté est admirée par l'astre du jour et par celui de la nuit. Mais pour mieux réussir, par tous les moyens possibles, à imiter la beauté d'un si beau modèle, et avoir avec lui. une plus parfaite ressemblance, ce qui constitue toute votre perfection, tout votre avantage, tout votre honneur , toute votre joie, tout votre repos, tout votre bien, sachez que la beauté de Dieu, qui est votre modèle, consiste dans la sagesse et la sainteté. Car de même que la beauté du corps vient de la proportion des membres et de la beauté du teint; de même aussi dans la substance spirituelle, la lumière de la sagesse forme sa beauté, et c'est la justice qui établit la justesse de ses proportions. Remarquez cependant que parle mot de justice il ne faut pas entendre ici une vertu particulière; mais cette justice universelle qui renferme toutes les vertus. La plus belle âme est celle en qui brille la lumière de la sagesse et dont la volonté est, pour; ainsi dire, saturée de la justice parfaite. Mais c'est Dieu, mon âme, c'est votre divin modèle, qui est lui-même 1a sagesse, la justice et par conséquent la beauté par excellence; et parce que le nom de sainteté signifie ces précieux biens de là justice et de la sagesse, les Anges répètent sans cesse : Saint, saint, saint, est le Dieu des armées (Is. 6), et Dieu lui-même crie aux hommes, formés à sa ressemblance: Soyez saints, parce que moi, qui suis le Seigneur votre Dieu, je suis saint (Levit. 11) et il leur fait dire par son fils: Soyez parfaits, comme votre père céleste est parfait (Math. 5.).

Désirez-vous donc, ô mon âme, ressembler, autant que possible, à votre modèle, aimez par dessus tout la sagesse et la justice. La vraie sagesse consisté à juger de tout selon la première cause. Cette première cause est la volonté divine, ou la loi qui manifeste aux hommes la volonté de Dieu. Si fous aimez donc la sagesse, vous devez écouter non ce que dicte la loi charnelle, non l'impression des sens, non ce que le monde approuve, ce que les parents conseillent ou que les flatteurs proposent; mais, fermant l'oreille à tous ces faux conseils, à toutes ces perfides insinuations, vous devez vous conformer à la volonté de vôtre Dieu, et ne regarder comme utile, glorieux, désirable, et bon, sous tous les rapports, que ce qui est conforme à la volonté et à la loi de Dieu. C'est en cela que consiste la sagesse des saints; dont le Sage a dit: Je l'ai plus aimée que la santé et que la beauté; j'ai résolu de la prendre pour ma lumière, parce que sa clarté ne peut être jamais éteinte: Tous les biens me sont venus avec elle.

La justice, qui est l'autre partie de la beauté spirituelle, renferme toutes les vertus qui ornent et perfectionnent la volonté, mais surtout la charité; qui est la mère et la source de toutes ces vertus, de laquelle parle St. Augustin, dans son livre de la Nature et de la Grâce. Le, commencement de la charité, dit-il,est le commencement de la justice une charité plus étendue est une justice plus avancée; et enfin une charité parfaite est une parfaite justice (Chap. 70.). Car celui qui aime accomplit la loi, parce que la charité n'opère point le mal, et par cette raison la charité est l'accomplissement de la loi (Rom. 13). C'est dans ce sens que St. Jean ( I Jean, 2.) assure que l'autour de Dieu est parfait dans celui qui garde sa parole, c'est-à-dire ses commandements : voulez-vous donc vous rendre conforme au divin modèle, obéissez à celui qui vous dit: Soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour et dans là charité pour vos frères (Eph: C.5. 1.). Car le fils est l'image du Père, et nous avons déjà dit qu'une image n'est parfaite qu'autant qu'elle a une parfaite ressemblance avec l'original.

Si vous compreniez parfaitement cette vérité, ô mon âme; et si, ressemblant à votre modèle par la beauté d'une vraie sagesse et d'une vraie justice, vous étiez agréable aux yeux du Souverain Roi, quelle ne serait pas alors la paix de votre âme ? de quelle joie ne serait-elle pas inondée ? avec quelle facilité foulerait-elle aux pieds les délices du monde? D'un autre côté, si vous considériez quelle est l'indignation de Dieu lorsqu'il voit en vous son image, destituée de la lumière, de la sagesse et de l'ornement de là justice, se souiller, se déshonorer, s'avilir, et l'homme, comblé d'honneur, au point d'être semblable à Dieu, s'assimiler maintenant à de vils animaux et leur devenir semblable, vous seriez saisie d'horreur et d'effroi, et vous ne sauriez goûter le repos que vous n'eussiez auparavant purifié toutes les souillures de votre âme par les larmes de la plus amère contrition, et que vous n'eussiez recouvré cette ressemblance avec votre divin modèle. Mais parce qu'encore, tandis que vous êtes éloignée du Seigneur, que vous marchez par la foi et non par une claire vue, vous avez besoin du secours continuel de Dieu, soit afin de persévérer dans sa ressemblance déjà acquise, sort pour lui devenir de jour en jour plus ressemblante, c'est-à-dire plus ornée, plus éclairée, poussez vers Dieu de profonds gémissements et dites-lui: Seigneur, saint et très miséricordieux, qui avez daigné créer cette âme à votre image, perfectionnez, je vous en conjure, cette misérable esquisse, augmentez en elle la sagesse, la justice; cachez-la dans l’intérieur de votre tabernacle, afin qu'elle ne puisse être souillée ni par la boue de la concupiscence charnelle, ni par la fumée des honneurs mondains, ni par la poussière des pensées terrestres.

4 Venons maintenant à la dernière cause, qui est la fin pour laquelle Dieu nous a crées. Cette fin est Dieu même. Elle est intrinsèque et extrinsèque. La fin intrinsèque duite chose est l'état de la plus grande perfection dont elle est susceptible. La fin intrinsèque d'un palais est l’achèvement de toutes ses parties ; on dit en effet qu'il est fini lorsqu'il ne manque plus rien de ce que demande sa construction. La fin intrinsèque d'un arbre est l’état parfait que demande sa nature; car on peut dire qu'un arbre a atteint ce but, lorsqu'il a étendu ses rameaux, produit des feuilles, qu'il s'est revêtu de fleurs, de fruits, et qu'après les avoir mûris on l'en voit tout chargé. On pourra donc dire que l'homme a atteint cette fin sublime pour laquelle il a été créé, lorsque son âme verra Dieu tel qu'il est; la connaissance de toutes choses sera l'effet de cette vision, et la volonté jouira du souverain bien qu'elle a si ardemment aimé et désiré, et le corps, doué de l'immortalité, de l’impassibilité et des autres glorieux avantages, jouira d'une paix et d'une joie éternelles. Et parce que l'essence de cette béatitude finale est la vision de. Dieu, qui doit nous conduire, nous qui sommes les images de Dieu, à l’état parfait et à la parfaite ressemblance avec notre divin modèle, St. Jean nous dit ( I Jean

3. 8.); Nous sommes déjà, enfants de Dieu; mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que lorsque Jésus-Christ, se montrera dans sa gloire; nous serons semblables à lui; parce que nous le verrons tel qu'il est.

O si vous pouviez, ô mon âme ! comprendre le sens de ces paroles: Nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est, il n'en faudrait pas davantage pour dissiper les nuages de toutes les satisfactions terrestres! Dieu est très heureux, et ce suprême bonheur provient de ce qu'il se voit sans cesse tel qu'il est; de cette vision parfaite du souverain bien et de cet ardent amour de lui-même dont il jouit sans cesse depuis l'éternité.

C'est pour cette fin sublime et très élevée qu'il vous a créée; je le vois dans ces paroles: Entrez dans la joie de votre Seigneur (Matt. 25.), c'est à dire, soyez participante de la joie dont Dieu jouit lui-même ; je le vois dans ce que dit St. Luc Je vous prépare le royaume céleste comme mon père me l'a préparé, afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume; c'est-à-dire je vous rendrai participante de mon royaume et de ma table royale, afin de vous faire jouir de l'honneur, de la puissance et des délices dont je jouis avec mon Père. Qui peut se faire une juste idée de cet honneur, de cette- puissance, de ces délices et de la félicité du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs,de notre Dieu? Assurément, celui dont la pensée et l’espérance s'élèverait à cette hauteur de notre dernière fin, rougirait de disputer la possession des biens terrestres,de s'affliger de leur perte et de se réjouir de leur acquisition; il rougirait de rechercher, comme font les animaux, les voluptés sensibles,sachant qu’il peut prétendre à la société des anges et à la participation de l'amitié de Dieu et de ses richesses inestimables.

5 Par la fin extrinsèque d'une chose, on entend la fin pour laquelle cette chose a été faite. Un palais est fait pour celui qui doit l'habiter; l'arbre croît pour son maître, et la fin de l'homme est Dieu, qui est son unique souverain:, car c'est lui qui a créé l'homme, il l'a formé de son propre fonds, et il l'a créé pour lui; c'est lui qui le conserve, qui pourvoit à ses besoins, et qui le récompense. C’est donc avec raison qu'il lui fait ce précepte: Fous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui. (Deut. 6. Math. 4): Mais réveillez ici votre attention, O mon âme; les autres choses, qui ont été créées pour l'homme, lui sont utiles, et non à elles-mêmes:

le boeuf laboure pour l'homme et non pour lui; les champs, les vignes, les jardins ne remplissent ni leur cave, ni leur grenier, ni leur bourse , mais celle de l'homme; enfin le travail, les sueurs et la fatigue sont le partage des esclaves, et les profits, le repos et les jouissances sont pour le maître. Mais le Seigneur votre Dieu, qui n'a besoin de rien, en exigeant que l'homme le serve, renonce au profit et fait rejaillir sur celui qui le sert l'utilité, le gain et la récompense.

O Seigneur, qui êtes suave, doux et rempli de miséricorde (Ps. 85.), quel est l'homme qui ne vous servira pas de tout son coeur, si peu qu'il ait commencé de goûter la douceur de votre domination paternelle? Qu'ordonnez-vous, Seigneur, à ceux qui vous servent ?vous leur dites : Chargez-vous de mon joug (Math. 11.) ; et qu'est-ce que votre joug? C'est, leur répondez-vous, un joug suave, et un fardeau léger. Qui ne se chargera volontiers d'un joug qui soulage au lieu de gêner, et d'un fardeau qui délasse au lieu de charger ? vous avez donc ajouté avec raison qu'en vous servant nous trouvons le repos de nos âmes (Math. 22.); et ce qui constitue votre joug ne fatigue point, mais nous procure le repos ; c'est le premier et le plus grand de vos commandements: Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur (Math. 22.). Qu'y a-t-il en effet de plus facile, de plus suave, de plus doux, que d'aimer la bonté, la beauté, et l'amour qui constituent votre essence? ô Seigneur mon Dieu ! votre serviteur David avait bien raison de dire que vos commandements sont plus aimables que l'or et que toutes les pierres précieuses; qu'ils sont plus doux que le miel, que le rayon de miel le plus excellent, et d'ajouter, que ceux qui les gardent y trouveront une grande récompense (Ps.

18. 11. 12.). Qu'entends je, ô mon Dieu! vous promettez une récompense à ceux qui garderont des commandements plus aimables que l'or, et plus doux que le miel! oui, vous leur promettez, c'est votre apôtre St. Jacques qui nous l'assure (Jacq. 1. 12.) une récompense,et des plus magnifiques, qui est la couronne de vie que vous avez promise à ceux qui vous aiment. Et que faut-il entendre par cette couronne de vie ? C'est, comme l'enseigne St. Paul d'après Isaïe (1 Cor. 2.

9. Isai. 64.) le plus grand bien que nous puissions penser ou désirer. Car, nous dit-il, l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le coeur de l'homme n'a jamais connu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. C'est vraiment, ô mon Dieu ! une grande récompense que celle qui est attachée à l'observation de vos commandements. Non seulement il est utile à l'homme qui obéit et nullement à Dieu qui commande, d'observer ce premier commandement, qui est le plus. grand de tous, mais encore les autres, destinés à perfectionner l'homme, à l'orner, à l'instruire, à l'illustrer, à le rendre bon et heureux. Soyez donc assez sage pour comprendre que Dieu vous a créée pour un bonheur éternel, que c'est là votre fin, votre centre, le trésor de votre cœur. En parvenant à cette fin vous serez heureuse , et malheureuse si vous vous en écartez. Regardez donc comme vraiment avantageux pour vous, tout ce qui conduit à cette fin; et comme vraiment pernicieux tout ce qui vous en éloigne. Le sage doit rester indifférent pour la prospérité et l'adversité, pour les richesses et la pauvreté, pour la santé et la maladie, pour les honneurs et l'ignominie, pour la vie' et pour la mort, considérées en elles-mêmes; mais si ces choses contribuent à la gloire de Dieu et à la félicité éternelle, elles sont bonnes et désirables; comme elles son t un mal qu'il faut fuir dès qu'elles sont un obstacle au salut.

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SECOND DEGRé. Considération de l'univers.

Nous avons composé le premier degré de l'échelle d'ascension vers Dieu en considérant l'homme, qu'on peut appeler l'univers en raccourci; il s'agit maintenant; pour former le second degré, d'examiner cette énorme masse qu'on appelle le grand univers. A la vérité, si Grégoire de Nazianze dit que Dieu a placé l'homme comme un grand monde dans le petit monde; ce qui est vrai, si du monde nous en excluons les anges ; car l'homme est plus grand que tout le monde corporel, non par sa masse, mais par sa vertu : mais si dans le monde nous comprenons les anges, comme nous entendons le faire ici, l'homme est un petit monde placé dans le grand. Il y a donc de véritables merveilles dans ce grand monde qui renferme l'universalité. des êtres créés ; les plus remarquables sont leur grandeur, leur multitude, leur variété, leurs propriétés et leur beauté. Si, éclairés d'en haut, nous considérons attentivement ces merveilles; elles seront -un puissant secours pour élever notre âme à un tel point d'admiration pour ces grandeurs immenses, pour cette multitude et cette variété innombrables, pour leurs propriétés et leur beauté, qu'elle en restera comme extasiée; et, rentrée en elle-même, elle méprisera comme un vil néant tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu.

1 Point de doute que l'univers ne soit grand, et tellement grand que l'Ecclésiastique nous dit: (1.): Qui a mesuré la largeur de la terre et la profondeur de l'abyme ? on peut aussi se faire une idée de cette vaste étendue de la terre seule, en considérant l'impossibilité où ont été les hommes qui, ont vécu depuis tant de milliers d'années écoulées depuis la création, de la connaître entièrement, malgré les peines et les fatigues qu'ils se sont données pour en venir à bout. Mais qu'est cette masse de la terre comparée à la vaste étendue du ciel supérieur? elle n'est qu'un point, disent avec raison, les astronomes; car nous voyons les rayons solaires transmis aux étoiles opposées du firmament, indépendamment de la terre, placée entre deux, comme si elle n'existait pas. Et si une étoile quelconque du firmament , plus grande que toute la terre, comme le pensent ces savants, nous paraît cependant si petite, à cause de sa distance infinie, qui pourra comprendre la vaste étendue du ciel, où brillent tant de milliers de ces astres radieux? Si l'Ecclésiastique, parlant de la superficie et de l'étendue de la terre, a dit que sa largeur et sa profondeur étaient incommensurables, que dirait-il donc de la superficie extérieure du ciel et de sa profondeur depuis le plus haut des cieux jusqu'au fond des abymes ? Cette masse du monde matériel est tellement grande qu'elle échappe à la pénétration du génie le plus sublime, du penseur le plus profond. A présent souffrez, ô mon âme, que je vous interroge. Si le monde est si grand, que pensez-vous de la grandeur de celui qui l'a fait? vous répondrez sans doute avec le Prophète: Le Seigneur est grand, et sa grandeur n'a point de bornes. Mais écoutez Isaie : il demande qui est celui qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, et qui, la tenant étendue, a pesé les cieux, qui soutient de trois doigts toute la masse de la terre (40. 12)? Sur ce passage, St. Jérôme, d'après la version d'Aquila, entend par pugillum le plus petit doigt, comme qui dirait que Dieu mesure toute l’eau qui est moindre que la terre 1) )d'un seul de ses doigts; qu'il en emploie trois pour porter la terre, et qu'il contient les cieux, plus grands que la terre et l’eau réunies,dans la paume de sa main. Ce sont, il est vrai, des métaphores, puisque Dieu étant esprit n'a, à proprement parler, ni doigts, ni mains. Mais l'Ecriture montre assez par ces comparaisons que Dieu est infiniment plus grand que ses créatures, puisque, au témoignage de Salomon (2. Par. 6.), le ciel ni les cieux des cieux ne peuvent le contenir; ce qui est tellement vrai que si Dieu créait un autre monde, et plusieurs mondes et même une infinité de mondes il les remplirait tous.

Et ne pensez pas, ô mon âme, que Dieu remplisse le monde de manière qu'une partie de Dieu soit dans une partie du monde; et qu'il soit tout entier dans la totalité des êtres créés ; car Dieu n'a point de parties, et il est tout dans le mondé et tout entier clans chaque partie du monde. D'où il suit qu'il est présent par tout avec sa sagesse et sa toute-puissance; aussi, pourvu que vous lui soyez fidèle, votre coeur n'aura rien à craindre, quand même des armées s'élèveraient contre vous.

Que peut craindre en effet celui qui possède au-dedans de soi un père, un ami, un époux tout-puissant, qui voit tout et qui nous aime avec ardeur? Mais si vos péchés font de votre Dieu un juge irrité, un ennemi

(1) II y a beaucoup plus d'eau que de terre.

tout-puissant, qui voit tout, et qui porte une main implacable au péché, vous devez craindre, être saisie de frayeur, et ne vous donner aucun repos que vous n'ayez apaisé votre Dieu par une sincère pénitence, qui vous ouvrira le sein de sa miséricorde.

2 Voyons maintenant s'il est possible d'énumérer l'innombrable multitude des êtres que Dieu a formés ; on aurait plus tôt compté les grains de sable de la mer et les gouttes d'eau qu'elle renferme. Combien de métaux précieux d'or et d'argent, d'airain et de plomb, de pierres précieuses et de perles renfermés dans le sein de la serre et des eaux ? sur la terre que de genres; d'espèces et d'individus de toutes sortes d'herbes, de fruits et de plantes ? que de parties dans chacune d'elles? que de genres, d'espèces et d'individus d'animaux parfaits et imparfaits, de quadrupèdes,de reptiles et d'oiseaux ?Quelle variété admirable dans les poissons de la mer ? et qui pourrait les compter? Que dirons-nous de cette multitude d'hommes qui habitent le globe, dont il est dit (Ps. 11. 9), que Dieu les a multipliés selon la profondeur de sa, sagesse? combien d'étoiles suspendues a la voûte des cieux ? combien d'esprits célestes dans le séjour du bonheur ? Les étoiles sont innombrables, dit l'écrivain sacré (Gen. 15.); leur multitude est comparée aux grains de sable de la mer ; et Daniel, parlant des anges (7. 10.), dit qu'un million d'anges servaient Dieu , et mille millions assistaient devant lui. St. Thomas (1. p. q. 50. art. 3. ) assure avec St. Denis que le nombre des anges surpasse celui de toutes les choses matérielles ; cette multitude presque infinie d'êtres , sortie des mains du Tout-Puissant, ne démontre-t-elle pas que l'essence divine renferme des perfections infinies ? En effet, Dieu a voulu que l'homme le connût par sas créatures , et parce qu'aucune d'elles ne pouvait représenter convenablement les perfections infinies du Créateur , il les a multipliées, donnant à chacune un certain degré de bonté et de perfection , afin qu'on pût juger de là de la bonté et des perfections de celui qui les renferme toutes dans son essence , en quelque sorte comme une pièce d'or équivaut à un grand nombre de pièces de cuivre. Servez-vous donc , ô mon âme , de tout ce que vous voyez , de tout ce que vous concevez d'admirable , pour vous faire une idée des perfections du Créateur , qui sont encore bien incomparablement au-dessus de tout ce que vous sauriez imaginer ; de cette manière les créatures qui sont devenues un filet où les pieds des insensés se sont pris : Quae factae sunt... in muscipulant pedibus insipientium ( Sap. 14.

11. ), deviendront pour vous un sujet d'instruction, et contribueront à vous rendre meilleur. A l'aspect de l'or , de l'argent , des pierres précieuses , vous direz dans le fend de votre coeur : Mon Dieu qui a promis de se donner à moi , si je le préfère à ces trésors , vaut infiniment mieux. En admirant les royaumes , les empires de ce monde , vous direz : Combien est plus pi cieux le royaume du ciel , qui doit durer éternellement , et que la souveraine Vérité a promis à ceux qui l'aimeraient ! Quand les voluptés et les délices de la chair commenceront à s'emparer de vos sens , vous leur opposerez les voluptés de l'esprit, et les délices de l'âme , si supérieures aux voluptés charnelles et aux délices du ventre ; ces dernières en effet nous sont offertes par la créature, mais c'est Dieu lui-même , le Dieu de toute consolation qui nous offre les autres , et celui qui a le bonheur de les goûter peut dire avec l'Apôtre : Je suis rempli de consolation , je suis comblé de joie parmi toutes mes souffrances. ( 2. Cor. 7. 4.) Enfin si, pour vous faire abandonner Dieu , on vous offre quelque chose de beau , de nouveau , d'insolite , de grand , de merveilleux , répondez avec assurance que votre Dieu possède sans contredit plus de perfections que tout ce que l'on vous offre , et qu'ainsi il ne vous est pas avantageux d'échanger de la monnaie de cuivre pour celle qui est en or, un morceau de verre pour des pierres précieuses , de petites choses pour des grandes , le certain pour l'incertain , et ce qui est éternel pour des choses temporelles.

3 Mais quelque admirable que soit cette multitude d'êtres dont nous venons de parler, et quelque grande que soit l'idée qu'elle nous donne des perfections de Dieu, je trouve plus admirable encore cette variété que Dieu a mise dans cette multiplication des êtres ; elle me donne plus de facilité pour m'élever à la connaissance de Dieu. Un cachet peut faire plusieurs figures semblables , les mêmes caractères peuvent former des lettres innombrables ; mais varier les formes presqu'à l'infini , comme Dieu l'a fait dans la création , voilà ce qui porte un caractère de divinité qui mérite de notre part l'admiration la plus étendue; Passant sous silence les genres et les espèces qui sont si différentes et si diversifiées ; quelle variété ne peut-on pas remarquer dans les individus des herbes, des plantes, des fleurs et des fruits ! N'aperçoit-on pas une infinité de variations dans leurs figures , leurs couleurs , leurs odeurs , leurs goûts ? Ne remarque-t-on pas les mêmes choses dans les animaux ? Mais que dirai-je des hommes, puisque dans une armée nombreuse à peine en trouve-t-on deux qui se ressemblent ? La même variété est donc dans les étoiles et les anges ; car entre les étoiles l'une est plus éclatante que l'autre , comme le dit l'Apôtre ( I. Cor. 15. 41. ) , et St. Thomas (1 p. q.

50. art. 4. ) affirme que quoique le nombre des Anges surpasse celui des choses corporelles , ils diffèrent cependant entre eux non-seulement par l'individualité du nombre , mais encore par leur forme spécifique. élevez donc , à présent , ô mon âme ! vos regards intérieurs vers Dieu , en qui se trouve la raison de tous les êtres , et d'où découle , comme d'une source intarissable, cette variété presque infinie ; car Dieu n'aurait pu imprimer aux créatures cette innombrable variété de formes s'il ne les renfermait éminemment en lui. Aussi le grand Apôtre ne peut contenir son admiration : O profondeur des trésors de, la sagesse et de la science de Dieu, s'écrie-t-il, que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (Rom. 11. 33) ! C'est vraiment un puits d'une profondeur infinie où sont cachés des trésors de richesses, de science et de sagesse , seuls capables de produire cette admirable et étonnante variété. Saint François d'Assise, éclairé d'en haut, disait dans ses transports d'admiration : Mon Dieu et mon tout , Deus meus et omnia. Il avait raison, car tous les différents biens qu'on trouve disséminés dans les créatures, sont réunis en Dieu d'une manière plus parfaite et plus élevée.

Vous direz peut-être: Cela paraît vrai, mais nous voyons les choses créées de nos yeux , nous les touchons, nous les goûtons, nous en jouissons, tandis que nous ne voyons pas Dieu; nous ne pouvons ni le toucher, ni le goûter , ni le posséder ; et à peine le concevons-nous par la pensée, comme un objet placé bien loin de nous: il ne faut donc pas être surpris si nous sommes plus affectés des choses créées que de Dieu. Mais je vous répondrai que si vous avez une foi vive et agissante , et que vous persévériez dans cette foi, dans l'espérance et dans la charité, vous ne pouvez ignorer qu'après cette vie , qui s'enfuit comme une ombre , vous verrez véritablement et clairement Dieu tel qu'il est cri lui-même, vous le posséderez et vous en jouirez beaucoup mieux et plus intimement que vous ne jouissez maintenant des choses créées. écoutez le Seigneur lui-même qui vous dit: Bienheureux ceux qui ont le cœur pur,parce qu'ils verront Dieu. écoutez saint Paul (1 Cor.13. 12.)qui ajoute : Nous ne voyons Dieu maintenant que comme en un miroir et en des énigmes; mais alors noies le verrons face à face. écoutez saint Jean qui nous assure que nous serons semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu'il est (1 Jean, 3.). Je vous demande enfin si votre lot, dans le partage de ce monde, sera bien grand ? Vous ne le possédez pas tout, ni le tiers, ni le quart, à peine en avez-vous une très-petite portion qu'il vous faudra, bon gré, malgré , abandonner dans peu de temps ; mais vous posséderez entièrement et éternellement Dieu, en qui sont toutes choses ; car Dieu est tout dans tous les saints, selon la doctrine de saint Paul, Deus omnia et in omnibus. Il sera lui-même votre vie , votre nourriture , votre vêlement , votre habitation , votre gloire , vos richesses , votre joie , votre tout ; ajoutez encore que ce Dieu plein de bonté et de douceur ne veut pas vous priver de la consolation des créatures pendant votre pèlerinage, puisqu'au, contraire il les a toutes créées pour vous servir ; mais il veut,que vous en usiez avec modération , sobriété et tempérance ; que vous en fassiez volontiers part aux, pauvres ; que vous dominiez sur elles au lieu de vous en laisser dominer ; et que vous n'en usiez que pour vous élever jusqu'à lui. Pensez donc sérieusement s'il ne vaut pas mieux pour vous de vous contenter en cette vie des choses nécessaires , pour mériter de posséder dans l'autre votre Créateur, en qui sont renfermés tous les biens, que de vous tourmenter sans cesse ici-bas pour acquérir des biens temporels qui ne satisferont . jamais vos désirs, et de vous voir privé tout-à-coup par la mort, et des biens temporels, et des biens éternels. Ajoutez encore que Dieu accorde à ceux qui l'aiment, dès cette vie même , de grandes consolations , et plus grandes que n'en trouvent les amateurs du siècle dans la possession des choses créées ; car il est écrit dans les psaumes : Je nie suis souvenu de Dieu et j'ai trouvé ma joie dans ce souvenir.... Mettez votre joie dans le Seigneur, et il vous accordera les demandes de votre coeur... Aussi je me réjouirai dans le Seigneur, et lui dirai : Répandez, Seigneur, la joie dans l'âme de votre serviteur , parce que je tiens mon âme élevée en nous.... Et j'ajouterai avec l'apôtre : Je suis rempli de consolation , je suis comblé de joie parmi toutes nies souffrances (2 Cor. 7. 4.). Assurément l'Apôtre ne veut pas dire que la tribulation procure la consolation , ni que la douleur procure la joie, car les épines ne produisent pas des raisins , et on ne recueille pas des figues sur les buissons ; mais il nous apprend que, pour adoucir nos souffrances , Dieu répand dans ses amis des consolations si pures , si parfaites et si solides , qu'on ne peut en aucune manière les comparer aux joies temporelles du monde. Concluez donc, ô mon âme, que c'est avoir tout trouvé que d'avoir trouvé Dieu , comme c'est avoir tout perdu que de le perdre.

4 Servons-nous maintenant des qualités que Dieu a mises dans les créatures pour nous élever à la connaissance des qualités infinies du Créateur. Il n'y a point de chose qui n'ait une propriété, une puissance et une efficacité admirable. Voyez avec quelle impétuosité la pierre, tombant d'en haut, se précipite vers son centre! Elle brise tout, rien ne lui résiste. L'Esprit-Saint, dans l'Apocalypse, voulant dépeindre l'impétuosité avec laquelle la grande Babylone , c'est-à-dire la masse des impies, sera, au jour du jugement, précipitée dans la profondeur de l'abîme , s'exprime ainsi : Alors un ange fort et puissant leva en haut une pierre semblable à une grande meule de moulin, et la jeta dans la mer, en disant : C'est ainsi que Babylone, cette grande ville, sera précipitée avec impétuosité, en sorte qu'elle ne se trouvera plus. L'eau qui coule si agréablement et avec une molle douceur sur la surface de la terre, si elle vient à s'irriter et à grossir dans les fleuves et les torrents , elle renverse et détruit tout, là cabane du laboureur, les remparts des cités, et les ponts les plus solides. Les vents qui soufflent quelquefois si agréablement, brisent les plus grands vaisseaux contre les écueils, déracinent et renversent les chênes antiques. J'ai vu (c'est Bellarmin qui parle) de mes propres yeux ce que je n'aurais jamais cru sur le rapport d'autrui , une grande masse de terre arrachée par un vent impétueux , et portée sur un village , en telle sorte qu'on voyait une fosse profonde là où la terre avait été enlevée , et ce village tout couvert et presque enseveli par la terre que. le vent y avait apportée. Que dirons. nous du feu ? avec quelle vivacité une étincelle s'accroît au point de dévorer et consumer en un instant des villages et des forêts? Ecce quantulus ignis quam magnan, silvam incendit (Jacq. 3.) ! Que de propriétés dans les plantes ! Quelle admirable vertu dans les pierres , et surtout dans l'aimant et le succin (1) ? Parmi les animaux, les uns se font admirer par leur force prodigieuse, tels que le lion, l'ours , le taureau, l'éléphant ; les autres , quoique très-petits , montrent une adresse étonnante, tels que la fourmi , l'araignée, l'abeille , le fourmi-lion. Je ne parle pas ici de la puissance des anges, des propriétés du soleil et des étoiles placés loin de nous; mais j'admire le génie de l'homme, qui a inventé les arts et les a perfectionnés à un tel point que souvent l'adresse semble le disputer à la nature.

élevez donc maintenant, ô mon âme , votre esprit vers Dieu , et considérez quelle doit être sa vertu , son efficacité , sa puissance ! Quis similis tui in fortibus, Domine? Sans le secours de personne vous opérez les plus grandes merveilles; heureux et seul puissant, vous êtes le

(1) Cire d'Espagne.

Roi des rois, le Seigneur des seigneurs. Eu effet, tout ce que les créatures ont de puissant, elles le tiennent de Dieu, et ne le conservent qu'autant qu'il plaît a Dieu. Quel autre que Dieu conserva Jonas dans le ventre de la baleine (1) sans que les eaux de la mer, .ni les dents de ce crustacée pussent lui nuire ? Quel autre que Dieu ferma la bouche aux lions affamés pour sauver Daniel? Quel autre que Dieu conserva les trois enfants dans la fournaise ardente ? Et n'est-ce pas encore Jésus-Christ, vrai,Dieu, qui commanda aux flots de la mer irritée, et ramena subitement le calme ? Tace, obmutesce ; et cessavit ventus, et facta est tranquillitas magna (Marc 4.). Oui, ce Dieu qui ne tient le pouvoir que de lui, dont la volonté est la puissance , et dont la puissance n'éprouve jamais d'obstacles ; ce Dieu , dis-je, a toujours eu en tous lieux, une puissance infinie, et toute la puissance des hommes ; comparée à la puissance de. Dieu, est non-seulement peu de chose, mais un pur néant. Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo, et quasi nihilum et inane reputatae sunt ei (Isaie 40.). Ne faut-il pas qualifier d'insensés tous ceux qui craignent . les créatures et ne craignent pas le Tout-Puissant? Tous ceux qui s'appuient sur;leurs forces ou sur celles de leurs amis , et ne se confient point en

(1) Ou de quelque autre poisson:

Dieu ? Si Dieu est pour nous, qui pourrait être contre nous, et si Dieu est contre nous, qui sera pour nous? Humiliez-vous donc, ô mon âme, sous la puissante main de Dieu; attachez-vous à lui par une piété sincère, et vous ne craindrez ni les hommes, ni les démons, ni aucune créature. Mais si vous avez abandonné la piété , si votes avez provoqué la colère de Dieu, ne prenez point de repos que vous n'ayez fait votre paix avec lui , car il est horrible de torcher entre les mains du Dieu, vivant (Hebr. 10.).

5 Il nous reste a examiner la beauté des choses créées dont le Prophète a dit : Seigneur, vous m'avez rempli de joie dans la vue de vus ouvrages (Ps. 91. 4.) ; et assurément un peu d'attention nous fera découvrir, dans les oeuvres de Dieu, autant de beauté que de bonté. Passant sous silence bien des perfections , attachons-nous à ce qui est jugé beau par le commun des hommes. On admire sans contredit urne prairie verdoyante, un jardin bien cultivé, une forêt agréable , une mer tranquille, le cristal des fontaines, la majesté d'un fleuve, la régularité d'une ville, l'aspect du firmament tout parsemé d'étoiles. Quel plaisir encore de voir des arbres chargés de fleurs ou de fruits ; les différentes espèces de quadrupèdes, le vol des oiseaux, ou les poissons qui se jouent dans leur élément! Que dirai-je de la beauté des étoiles, de la lune, et surtout de cet astre radieux dont, l'apparition cause une joie universelle ? (Mais les hommes auxquels nous nous adressons plus particulièrement , sont les plus enchantés de leur propre beauté. Propter speciem mulieris inulti perierunt (Eccli. 9.). Nous avons vu en gémissant , des hommes sages dans tout le reste , tellement épris de la beauté des femmes, et des femmes tellement éprises , affolées pour des hommes , quoique bien élevées et d'un rang distingué, que les uns et les autres abandonnaient leurs affaires, leurs emplois , leurs enfants, leurs parents pour les suivre au péril même de leur vie et de leur salut éternel.

Chacun sait ce qui concerne David, Salomon, Samson ; et l'histoire est remplie de pareils exemples;

Si la beauté que Dieu a répandue dans les choses créées est si grande, combien pensez-vous, ô mon âme, que sera la beauté du créateur! car personne ne peut donner ce qu'il n'a point : et si les hommes , trompés par la beauté lu soleil et des astres, les ont pris pour des divinités, qu'ils conçoivent de là combien celui lui en est le dominateur doit encore être plus beau ; car c'est l'auteur de toute beauté qui donne l’être à toutes choses (Sag. 13. 3.). Nous connaissons l'infinie beauté de Dieu non-seulenent en considérant qu'il renferme éminemment la beauté des créatures, mais encore en ce qu'étant invisible pour nous durant notre pèlerinage, néanmoins plusieurs saints l'ont tellement aimé qu'ils se sont concentrés dans des lieux déserts pour vaquer à sa contemplation, comme sainte Marie-Magdeleine , saint Paul, premier ermite, le grand saint Antoine , et une infinité d'autres dont Théodoret nous a conservé les noms dans son histoire religieuse. D'autres abandonnant leurs épouses , leurs enfants et tout ce qu'ils possédaient, se sont, confinés dans des monastères pour y vivre sous la dépendance d'autrui, afin de jouir de l'amitié de Dieu. Enfin il en est qui se sont exposés avec joie aux plus cruelles douleurs, pour mériter la vision de l'infinie beauté de Dieu. écoutez saint Ignace, martyr, dans son épître qu'il adresse aux Romains : Le feu, la croix, les bêtes, la dislocation des os, la division des membres et le brisement de tout le corps, et tous les tourment du démon peuvent venir fondre sur moi sans que je les craigne , pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. Tantum Christo fruar. Mais si la beauté de Dieu, seulement connue par la foi et l'espérance, excite un si ardent désir, que sera-ce lorsqu'elle se montrera sans voile et telle qu'elle est? Il arrivera alors qu'enivrés d'un torrent de délices, nous ne voudrons ni nous ne pourrons en détourner les veux un seul instant. Est-il étonnant, après tout, que les anges et les âmes bienheureuses voient sans cesse la face du Père céleste sans en éprouver de dégoût ni d'ennui, puisque Dieu lui-même se complaît de toute éternité a contempler sa beauté, qu'il trouve son bonheur dans cette contemplation, qu'il ne désire autre chose, et que renfermé, pour ainsi dire , dans le cellier où il met son vin (Cant. 2. 4.) , et dans le jardin où se trouvent toutes les délices , il n'en est jamais sorti et n'en sortira jamais durant l'éternité. Cherchez cette beauté, ô mon âme , nuit et jour soupirez après elle ; dites avec le Prophète : Mon dure a une soif ardente pour le Dieu vivant : quand irai-je paraître devant la, face de mon Dieu. ? Dites avec l'Apôtre (2 Cor. 5. 8.) : Pleins de confiance, nous aimons mieux sortir de la maison de ce corps, pour aller habiter avec le Seigneur, que d'y demeurer plus longtemps , étant privés de ce bonheur. Du reste, ne craignez pas d'être souillée par un excès d'amour pour cette beauté; car l'amour de la beauté divine perfectionne le coeur, et ne le dégrade pas; le sanctifie et ne le souille pas. Entendez sainte Agnès dire avec transport : J'aime Jésus-Christ dont la Mère est vierge , et dont le Père est Dieu.. en l'aimant je serai chaste , en m'approchant de lui je serai plus pure , en l'épousant je serai vierge. Mais si vous désirez vraiment de voir cette beauté incréée, il faut accomplir ce qu'ajoute l'Apôtre Et faire consister toute votre ambition à lui être agréable, soit a présent que nous sommes éloignés de lui, soit lorsque nous serons en sa présence. Si Dieu vous plaît, il faut aussi que vous plaisiez à Dieu. A la vérité , quand nous serons dans la région des vivans, éclairés de sa splendeur, nul doute que nous ne plaisions a Dieu: Placebo Domino in regione vivorum. Mais dans ce pèlerinage nous nous souillons et nous nous entachons si facilement de la boue du péché, que l'apôtre saint Jacques n'a pas craint de dire que nous faisons tous beaucoup de fautes : In multis offendimus omnes ; et le prophète David, pour montrer, combien sont rares ceux qui vivent sans souillure , les appelle bienheureux: Beati immaculati in via. Si vous désirez donc , ô mon âme, plaire a votre Bien-Aimé dans cette terre d'exil, il ne suffit pas de le vouloir, il faut encore, vous dit l'Apôtre, vous efforcer de lui plaire, c'est-à-dire, par un soin assidu et continuel éviter les souillures qui pourraient défigurer votre âme, et employer les mêmes soins et la même peine pour vous purifier de celles qui s'y seraient glissées. Ne voyez-vous pas quels soins prennent certaines femmes pour plaire à leurs maris ; les heures qu'elles emploient pour orner leur chevelure, pour embellir leur visage, pour faire disparaître les taches de leurs habits, et tout cela pour un homme mortel, qui, sous peu de jours, doit devenir la proie des vers. Jugez de là ce que vous devez faire pour plaire aux yeux d'un époux immortel qui vous voit sans cesse , et qui désire vous posséder sans tache et sans souillure. Il faut assurément faire tous vos efforts pour marcher en sa présence dans la sainteté et la justice : In sanctitate et justitia coram ipso. Il vous faut éloigner, retrancher vigoureusement tout obstacle à la véritable sainteté et à la véritable justice, sans égard pour la chair et le sang , sans égard pour les discours et les jugements des hommes; car l'Apôtre vous dit que vous ne sauriez plaire en même temps à Dieu et aux hommes : Si hominibus placere vellem, Christi serves non essem.

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TROISIèME DEGRé. Considération de la terre.

APRèS avoir considéré le monde corporel en général , nous allons examiner en particulier chacune de ses principales parties , pour nous ,lever, par ce moyen, autant que possible, à. a contemplation du suprême Architecte.

La terre s'offre la première à nos méditations.

Quoiqu'elle occupe le dernier rang , et qu'elle paraisse inférieure aux autres éléments , cependant elle n'est pas moindre que l'eau, et elle surpasse en dignité tous les autres éléments.

Ainsi lisons-nous fréquemment dans l'écriture que Dieu a fait le ciel et la terre comme les principales parties du monde auxquelles toutes les autres doivent être assujetties : car il a créé le ciel pour être le palais de Dieu et des anges; la terre pour être celui des hommes. Caelum caeli Domino, terrant autem dedit filiis hominum. C'est pour cette raison que le ciel est parsemé d'étoiles brillantes , et que la terre abonde en richesses de toute espèce , par ses métaux , ses pierres précieuses , ses plantes, ses arbres, ses animaux si variés , tandis due l'eau n'a guère que ses poissons , et que l'air et le feu ne possèdent rien pour ainsi dire. Mais sans insister sur ces détails , nous allons considérer trois propriétés de la terre bien propres à nous élever à Dieu.

1 La terre est le solide fondement sans lequel l'homme ne pourrait ni marcher , ni se reposer, ni travailler, ni vivre en aucune façon. Dieu , dit le Prophète , a affermi la terre, et elle ne sera point ébranlée... Vous avez fondé la terre, continue-t-il, sur sa propre solidité; elle ne sera jamais ébranlée.

Ensuite la terre, comme une bonne nourrice , produit abondamment pour l'homme et pour tous les animaux , des herbes , du grain , des fruits, des graines et une infinité d'autres choses. Car Dieu s'exprime ainsi (Genés.

1 . 29.) en parlant à nos premiers pères : Je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre,et tous, les arbres qui renferment en eux-mêmes leur semence chacun selon son espèce, afin qu'ils vous servent de nourriture a vous et à tous les animais de la terre. Troisièmement, la terre produit le pierres et le bois pour les constructions ; l'airain et le fer pour différents usages; l'or et l'argent pont fabriquer les monnaies si utiles au commerce de la société.

Revenant à cette première propriété de la terre, qui est de fournir l'appui et le repos à nos Corps, ce que ne peuvent faire l'eau , ni l'air, ni le feu, elle nous représente le Créateur, en qui seul l'âme peut trouver son repos. Vous nous avez faits pour vous, disait St. Augustin, et notre docteur est dans l'agitation en attendant qu'il se repose en vous (Conf. liv. 1. ch. 1.). Le roi Salomon chercha son repos dans la puissance, dans les richesses et dans les plaisirs; il se vit à la tête du plus vaste et du plus paisible royaume, en sorte que l'écriture dit que sa domination s'étendait à tous les royaumes depuis le fleuve d'Euphrate jusqu'au pays des Philistins et jusqu'à la frontière d'égypte. Ils lui offraient tous des présents et lui demeuraient assujettis tous les jours de sa vie (3 Reg. 4. 21). Outre cela, il eut des richesses immenses, en sorte qu'il avait quarante mille chevaux dans ses écuries pour les chariots, et douze mille chevaux de selle; et comme nous lisons dans le même livre (Ch. 9. 20.) , la flotte de Salomon apportait d'Ophir tant d'or et de pierres précieuses, que l'on ne faisait aucun compte de l'argent, qu'on regardait dans Jérusalem comme des pierres. Il est incroyable combien il se procurait de plaisirs ; il eut sept cents femmes qui portèrent le nom de reines, et trois cents concubines ; mais écoutons-le , pariant de lui-même J'ai fait des ouvrages magnifiques, dit-il , j'ai bâti des maisons, j'ai planté. des vignes ; j'ai fait des jardins et des clos où j'ai mis toute sorte d'arbres ; j'ai fait des réservoirs d'eaux pour arroser les plantes des jeunes arbres que je faisais cultiver; j'ai eu des serviteurs et un grand nombre d'esclaves nés dans ma maison, un grand nombre de boeufs et de troupeaux de brebis , plus que n'en ont jamais eu ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem ; j'ai amassé une grande quantité d'or et d'argent; j'ai possédé les richesses des rois que mon père avait vaincus , et j'ai reçu le tribut des provinces qu'il avait soumises à son empire ; j'ai établi dans, mon palais des musiciens et des musiciennes , et je me suis accordé tout ce qui fait les délices des enfants des hommes; j'ai eu des coupes d'or et des vases précieux pour servir le vin à ma table, et j'ai surpassé en richesses tous ceux qui ont été avant moi clans Jérusalem; et la sagesse nécessaire pour concevoir de grands desseins , et pour les exécuter, a toujours été avec moi, et m'a conduit dans toutes mes entreprises.

Enfin , je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré; j'ai permis à mon cœur de jouir de toutes sortes de plaisirs, et de prendre ses délices dans tout ce que j'avais préparé ; et j'ai cru que mon partage le plus avantageux était de jouir ainsi de mes travaux (Eccles. 2.). Voilà, s'il en fut, un homme qui dut jouir du plus grand repos, si le repos peut se trouver dans les choses créées; car rien ne lui manqua, ni la puissance , ni les richesses, ni les plaisirs, ni la sagesse qu'il eut au plus haut point, ni la paix et la tranquillité pour jouir, et posséder pendant longtemps des biens immenses.

Demandons-lui maintenant si tant de jouissances lui ont procuré le repos, et satisfait les désirs de son âme , il nous répondra que : Tournant ensuite les yeux vers tous les ouvrages que ses mains avaient faits, et considérant tous les travaux auxquels il avait pris une peine si inutile, il a reconnu qu'il n'y avait que vanité et affliction d'esprit dans toutes ces choses, et, que rien n'est stable sous le soleil, ni capable de contenter le coeur de l'homme (Ibid.). Salomon ne trouva donc pas le repos dans ces grandes richesses , ces délices , ces honneurs , cette sagesse ; et il ne l'aurait pas trouvé quand il aurait obtenu des biens beaucoup plus grands , parce que notre âme est immortelle, et ces biens ne le sont pas. Ils ne peuvent subsister longtemps, ni, pour cette raison, rassasier un cœur capable d'un bien infini : car de même que notre corps ne peut reposer dans l'air malgré son étendue , ni dans l'eau malgré sa profondeur, parce que ce n'est ni l'air, ni l'eau, mais la terre qui est son centre ; de même notre âme ne repose jamais parfaitement ni dans les dignités aussi inconstantes que l'air, ni dans des richesses de boue, ni dans des voluptés sordides qui s'écoulent comme l'eau, ni dans le faux éclat des sciences humaines, mais dans Dieu seul qui est le centre de notre esprit, et le seul vrai terme de notre repos. O combien le Roi-Prophète avait raison de dire : Que désiré je dans le ciel , et que veux-je sur la terre , sinon vous seul qui êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour jamais ! C'est comme s'il eût dit : Je ne trouve rien ni dans le ciel, ni sur la terre , ni dans aucune créature terrestre qui puisse me procurer un vrai repos. Vous seul êtes le Dieu de mon coeur , c'est-à-dire la pierre solide sur laquelle il se reposera, vous seul êtes ma portion , mon héritage , tout mon bien ; le reste ne m'est rien et ne peut remplir mon coeur; ce n'est ni pour un jour , ni pour une année , mais pour une éternité que vous suffirez à mes désirs. Reconnaissez encore, ô mon âme, que Dieu seul est la pierre fondamentale de votre repos, le reste n'est que vanité et affliction d'esprit; ce sont des biens sans réalité, qui affligent au lieu de consoler. On les acquiert avec peine, on les conserve avec crainte , et on les perd avec douleur. Méprisez donc , si vous êtes sage, tout ce qui passe, de peur qu'il ne vous entraîne avec soi , et attachez-vous uniquement à la charité qui dure éternellement : élevez votre coeur vers le ciel , de peur qu'il ne se corrompe sur la terre. Apprenez la vraie sagesse par l'exemple funeste de ceux que désigne l'écriture dans le livre de la Sagesse (5.). Ils diront un jour en voyant l'heureux partage des élus: Nous nous sommes donc égarés de la voie de la vérité; la lumière de la justice n'a point lui pour nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la perdition : nous avons marché dans des chemins âpres et nous avons ignoré la voie du Seigneur. De quoi nous a servi notre orgueil ? Qu'avons-nous tiré de la vaine ostentation de nos richesses ? Toutes ces choses sont passées comme l'ombre qui se dissipe, et comme un courrier qui court... Et nous avons été consume par notre propre malice.

2 La pierre ferme est encore , sous un autre rapport , le symbole de notre Dieu. Nous lisons dans St. Matthieu (7.) , qu'une maison bâtie sur la pierre est solide : la pluie est tombée, les fleures se. sont débordés, les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison ; mais elle n'a point été renversée , parce qu'elle étau fondée sur la pierre;

tandis que la maison fondée sur le sable ne peut résister à aucune de ces choses, et qu'elle croule à la première irruption de la pluie , du vent ou de l'inondation.

O mon âme , dont les puissances et les propriétés peuvent être comparées aux parties d'un édifice , si vous établissez en Dieu , comme sur la pierre inébranlable, votre demeure spirituelle, c'est-à-dire, si vous croyez fermement en Dieu, et chie vous placiez en lui toute votre confiance; si vous êtes fondée, enracinée en Dieu par la charité, au point de pouvoir dire avec l’Apôtre : Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? rassurez-vous , parce qu'alors ni les mauvais esprits qui sont au-dessus, ni la concupiscence charnelle qui est au-dessous, ni nos ennemis domestiques qui sont autour de nous , je veux dire nos parents, nos amis, ne pourront jamais, avec toute leur malice, rien faire contre vous. Ce sont, il est vrai , des forces redoutables, la ruse des puissances infernales est grande ; mais la puissance et la sagesse de l'Esprit-Saint qui préside à nu édifice dont Dieu est le fondement, sont plus grandes encore. La chair aura beau combattre avec acharnement contre l'esprit , et la concupiscence charnelle aura beau se vanter de triompher fréquemment des plus forts , l'amour de Dieu surmontera aisément l'amour charnel , et la crainte de Dieu détruira sans peine la crainte du monde. Enfin, ceux qui nous approchent de plus près sont nos plus dangereux ennemis , et leurs perfides conseils nous associent souvent aux pécheurs mais l'âme qui espère avec une humble confiance d'avoir Dieu pour père,pour frère et pour époux dans le ciel , se résigne aisément non-seulement à mépriser, mais encore à haïr ces parents et ces amis charnels. Elle dit avec l'Apôtre Je suis assuré que ni la mort , ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances ni les choses présentes, ni les futures.... , ni aucune autre créature ne me pourra jamais séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus-Christ notre Seigneur (Rom. 8. 38.). Mais malheureuse est l'âme dont la demeure est construite sur le sable ; elle lie pourra durer longtemps, et elle est menacée d'une ruine désastreuse; elle s'est confiée au mensonge , elle s'est appuyée sur un roseau, elle a fait son Dieu de son ventre, de ses richesses et des hommes mondains, et voilà que tous ces objets disparaissent et s'évanouissent comme un songe, et la précipitent dans un malheur éternel.

3 Une autre propriété de la terre consiste en ce que, comme une bonne nourrice, elle fournit abondamment les plantes , les fruits et les autres choses nécessaires à la nourriture de l'homme et de tous les animaux ; or c'est cette propriété qui nous élève à notre Créateur comme au vrai nourricier ; car ce n'est pas la terre par elle-même, mais c'est Dieu qui se sert de la terre pour produire tous les biens d'en bas. Car voici comme parle l'Esprit-Saint par la bouche de David : C'est Dieu qui produit le foin sur les montagnes, et l'herbe pour le service de l'homme... Oui, Seigneur, toutes les créatures attendent de vous que vous leur donniez leur nourriture en leur temps ; vous la leur donne et elles la recueillent; vous ouvrez votre main, et elles sont rassasiées de vos biens... Considérez , dit Jésus-Christ , les oiseaux dit ciel; ils ne sèment point, ils ne moissonnent point et ils n'amassent rien dans des greniers ; mais votre père céleste les nourrit... Il n'a jamais cessé, dit St. Paul, de rendre témoignage de ce qu'il est, en faisant du bien aux hommes, en dispensant les pluies dit ciel et les saisons favorables pour les fruits de la terre, en nous donnant la nourriture avec abondance (Act. 14. 16), accomplissant la promesse qu'il fit au temps de la création lorsqu'il ordonna à ta terre de produire de l'herbe verte qui porte de la graine, et des arbres fruitiers qui portent du fruit chacun selon son espèce; car la terre produit vraiment toutes ces choses, mais c'est par la vertu que Dieu lui a donnée: en sorte que c'est Dieu lui-même qui, parle moyen de la terre, produit , conserve et donne l'accroissement. C'est pourquoi David invitant toutes les créatures à louer Dieu , n'oublie pas de faire mention des arbres fruitiers et des cèdres du Liban : Ligna frutti fera et omnes cedri. Et les trois enfants dont parle Daniel exhortent toutes les productions de la terre à se réunir aux autres créatures pour bénir le Seigneur, le louer et l'exalter dans tous les siècles (Dan. 3.).

Et puisque toutes les créatures louent Dieu en leur manière, avec quelle affection devons-nous, ô mon âme, le bénir, 1e louer pour tous les bienfaits dont vous jouissez continuellement ; reconnaissant dans ces bienfaits la main cachée du Tout-Puissant qui nous donne tous ces biens, et l'amour visible, paternel et désintéressé de votre Dieu qui ne cesse un seul instant de vous faire du bien et de pourvoir à tous vos besoins. Mais tout cela est peu de chose aux yeux de votre Dieu, car c'est lui qui fait germer dans vous, Comme dans son champ spirituel , la plus noble charité; cette charité qui ne vient pas du monde, mais de Dieu, comme l'enseigne le disciple bien-aimé ; de cette charité d'où procèdent, comme d'un arbre divin et céleste, les fleurs éclatantes et odoriférantes des saintes pensées, les feuilles verdoyantes des paroles utiles au salut des nations , et les fruits des bonnes oeuvres par lesquelles Dieu est glorifié , le prochain secouru , les mérites accumulés et conservés pour la vie éternelle..

Mais malheur à ceux qui, semblables aux animaux sans raison , désirent se rassasier des fruits de la terre , les ramassent et entassent avec cupidité , sans penser au Créateur et sans l'en remercier ; leur âme est semblable à une terre maudite du Seigneur , qui ne produit plus que des épines et des ronces. Que peuvent en effet ceux en qui Dieu n'a pas semé de chastes conseils ? Leur esprit n'est occupé que de fornications , d'adultères , d'homicides , de sacrilèges , de vols, de trahisons et de toutes sortes de crimes... Et quels sont leurs discours , sinon des blasphèmes , des parjures, des malédictions , des erreurs , des insultes , des outrages, de faux témoignages , des mensonges , et d'autres abominations que leur a enseignées le démon qui est leur père ?Enfin quels fruits peuvent-ils produire, si ce n'est des fruits empoisonnés, procédant de leurs mauvaises pensées et de leurs mauvais discours, et que l'Apôtre appelle les oeuvres de la chair ? Ce sont là vraiment des épines qui poignent d'abord l'âme de ceux qui les produisent, parla piqûre amère de la crainte et de la sollicitude; elles font ensuite à la réputation , au corps et à l'âme du prochain, des blessures graves, souvent irréparables, d'où proviennent enfin, pour le prochain, les plus grands et les plus terribles dommages.

Mais , abandonnant ces tristes détails, si vous êtes, ô mon âme, ce jardin du céleste cultivateur, prenez garde d'y faire germer jamais les ronces et les épines , mais produisez avec le plus grand soin l'arbre de la charité , le lis de la pureté et le nard de l'humilité. Gardez-vous cependant de vous attribuer ces précieux germes des vertus célestes. Elles viennent de Dieu , qui est le Seigneur des vertus et l'ardeur des chastes conseils ; ne vous attribuez pas non plus la conservation, l'accroissement et la maturité des fruits de vos bonnes oeuvres ; mais rendez-en gloire à Dieu et que toute votre force repose en lui.

4 Il nous reste à parler d'une dernière propriété de la terre , qui consiste à produire dans son sein l'or , l'argent et les pierres précieuses. Mais assurément ce n'est pas par sa propre vertu que la terre nous donne tant de choses rares , mais par la vertu de celui qui dit dans Aggée que l'argent et l'or lui appartiennent: Meum est argentum, et meum est aurum (Ag. 9.22.) O bienfaiteur des hommes ! votre bonté ne s'est pas bornée à leur donner la pierre , le bois , le fer, l'airain et les autres choses nécessaires pour se construire des habitations, des vaisseaux , et pour fabriquer divers instruments nécessaires , mais vous leur avez encore prodigué l'or , l'argent et les pierres précieuses pour leur servir d'ornement et de décoration. Et si vous accordez tout cela dans une terre d'exil , non-seulement à vos fidèles serviteurs, mais encore à vos ennemis , à ceux qui blasphèment votre saint nom , que n'accorderez-vous point dans le ciel à vos amis lorsqu'ils vous béniront et régneront avec vous ! Ce ne sera plus un peu d'or ou d'argent, ce ne seront plus quelques pierreries que vous leur donnerez , mais vous les admettrez dans cette cité décrite par saint Jean , dont les murailles sont bâties de jaspe , cette ville d'un or pur, semblable à du verre très-clair, dont les fondements sont ornés de toutes sortes de pierres précieuses , et dont les douze portes sont douze perles ( Ap. 2l.). N'allez pas croire cependant que la Jérusalem céleste soit ornée de cet or, de ces pierres précieuses, et de ces perles que nous connaissons ici-bas, car nous savons que l'Esprit-Saint se sert de ce expressions, pour se faire entendre à nous qu ne connaissons rien de plus précieux.

Mais nul doute que cette cité, qui sera la patrie des élus, ne l'emporte sur toutes les cités terrestres , autant qu'une ville toute d'or et de pierres précieuses l'emporte sur des cabanes construites de boue et couvertes de chaume.

élevez donc , ô mon âme, vos yeux au ciel, et considérez combien il faut estimer lesbiens qui s'y trouvent réunis , puisque l'or , l'argent et les pierres précieuses qu'on recherche tant ici-bas , sont, moins que de la boue et de la paille comparées à ces biens célestes ! Ajoutez encore que l'or, l’argent et les pierres précieuses dont les hommes font tant de cas , sont sujettes à la Corruption , tandis que ce qui brille dans le ciel est éternel et incorruptible. Mais si vous voulez transmettre dans le ciel cet or et cet argent corruptibles que vous possédez par l’entremise des pauvres, ce que vous ferez si vous êtes sage, alors vous le rendrez incorruptible et vous le posséderez éternellement ; car la souveraine Vérité ne saurait mentir , et elle vous dit : Vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres , et vous aurez un trésor dans le ciel ... Vendez ce que vous possédez, et donnez l'aumône ; faites-vous des bourses qui ne s'usent point par le temps , et amassez ainsi dans le ciel un trésor qui ne s'épuise jamais , d'où les voleurs n'osent approcher et que les vers ne puissent corrompre (Luc 12. 33. ).

O incrédulité des enfants des hommes! L'homme, menteur par un désordre de sa nature corrompue, promet de paver dis pour cent d'intérêt, et de plus de rendre le capital; on se fie à sa parole : Dieu, qui ne ment jamais, promet à celui qui donne l'aumône, un trésor dans le ciel; bien plus , il promet cent pour un et par-dessus encore la vie éternelle, et cependant l’homme avare balance , on ne peut lui inspirer la confiance , et il aime mieux cacher un trésor que la rouille consume , que les voleurs déterrent et emportent souvent, que de le placer dans le ciel d'où les voleurs ne sauraient approcher, ni la rouille l’y consumer. Mais quand même vos trésors seraient à l’abri des voleurs et des autres accidents , je vous demande , malheureux ! à qui seront un jour ces trésors dont l'acquisition et la conservation vous ont coûté tant de peines ? Ils ne seront plus certainement à vous , tandis qu'ils auraient continué de l'être , si vous eussiez chargé les pauvres de les porter dans le ciel. il arrive communément que ce que les avares ont ramassé passe à des héritiers prodigues qui mettent moins de temps à le dissiper qu'ils n'en avaient mis eux-mêmes à le ramasser. Cependant le péché de l'avare demeurera et subsistera éternellement ; le ver de la conscience ne meurt point et le feu de l’enfer ne s'éteindra jamais.

Instruisez-vous donc, ô mon âme, parles folies d'autrui ; croyez le Seigneur votre maître qui vous dit d'éviter toute espèce d'avarice : car en quelque abondance qu'un homme soit, la conservation de sa vie ne dépend point des grands biens qu'il possède (Luc 12. 15. ) L'avare ramasse et conserve pour avoir de quoi vivre longtemps , mais il arrive tout le contraire ; car au moment où il y pense le moins , ta mort le surprend , et tous les biens qu'il a ramassés et conservés si avaricieusement engendrent ce ver qui ne meurt point , et allument ce feu quine s'éteindra jamais. O avare infortuné! était-ce pour allumer le feu inextinguible de l'enfer, que tu as ramassé des trésors avec tant de sollicitude? écoute l'apôtre saint Jacques qui dit à toi et à tous ceux qui te ressemblent . Riches , qui ne pensez qu'a augmenter votre trésor, pleurez , poussez des cris , et. comme des hurlements dans la vue des misères qui doivent fondre sur vous pour vous punir de votre avarice; la pourriture consume les richesses que vous gardez ; les vers mangent les vêtements que vous avez en réserve ; la rouille gâte l'or et l'argent que vous cachez, et cette rouille portera témoignage contre vous au jugement de Dieu, et dévorera votre chair comme un feu (5.1.). Vous vous estimez heureux , observe St. Jacques , parce que vous vous croyez riches et vous le dites ; mais il est vrai que vous êtes misérables et les plus misérables de tous , et que vous avez grand sujet de pleurer et de pousser des hurlements à cause de la grande misère dont vous êtes menacés.

Car ces richesses surabondantes que vous avez conservées , et que vous saviez devoir se perdre, tandis que vous auriez pu les donner aux pauvres ; ces habits superflus que vous avez mieux aimé laisser gâter par les teignes que d'en revêtir ceux qui étaient nus ; cet or et cet argent que vous avez laissé endommager par la rouille , plutôt que d'en faire l'aumône et d'en acheter de quoi nourrir les indigents ; tous ces objets de votre avarice déposeront contre vous au jour du jugement : la teigne et la rouille de vos richesses se convertiront en un feu brûlant qui dévorera éternellement vos chairs sans les consumer , afin que le feu ne s'éteigne point et que la douleur ne finisse jamais. Concluons donc avec le prophète , que si les insensés appellent bienheureux ceux qui possèdent les biens terrestres , les richesses superflues, ceux qui sont vraiment sages attribuent ce bonheur au peuple quia pris Dieu pour son partage : Beatus populus Dominus Deus ejus (Ps. 143.),

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QUATRIèME DEGRé. Considération des eaux, et principalement des fontaines.

L'Eau tient le second rang parmi les éléments. Bien considérée elle peut nous servir de degré pour nous élever à Dieu. Nous allons en parler d'abord en général ; ensuite nous tirerons des fontaines des considérations particulières pour nous porter à Dieu.

L'eau est humide et froide, d'où résultent cinq propriétés.

Elle lave et purifie les taches., elle éteint le feu , elle rafraîchit et tempère la soif, réunit ensemble plusieurs corps, enfin elle remonte aussi haut qu'elle était descendue. Toutes ces propriétés sont de vrais symboles, ou des traces pour découvrir le, créateur de toutes choses. 1 L'eau lave les taches corporelles , Dieu lave les souillures spirituelles. Lavabis me, et super nivem dealbabor. En effet, quoique les souillures du coeur puissent être lavées par la contrition , par les sacrements, par les prêtres qui les administrent, par l'aumône et par d'autres oeuvres de piété, cependant ce ne sont là que des instruments ou des dispositions. Dieu seul lave nos souillures : C'est moi, dit-il dans Isaïe, c'est moi-même qui efface vos iniquités, pour l'amour de moi (43.). C'est dans ce sens que les pharisiens, murmurant contre Jésus-Christ, disaient qu'il n'appartenait qu'à Dieu de remettre les péchés : Quis potens dimittere peccata, nisi solus Deus ? Ils disaient la vérité, mais ils se trompaient en ne reconnaissant pas Jésus-Christ pour Dieu : ainsi ils blasphémaient et ils disaient vrai en même temps.

Non-seulement Dieu lave les taches du coeur à l’imitation de l'eau, mais encore il a voulu en prendre le nom. écoutons St. Jean (7. , 38.) : Si quelqu'un croit en moi, il sortira de son coeur des fleuves d'eau vive, comme dit l'écriture; ce qu'il entendait de l'Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui: car le Saint-Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié« D'où l'on voit que l'Esprit-Saint , qui est Dieu, est une eau vive, cette eau dont parle Ezéchiel lorsque Dieu dit par sa bouche (36. 25.) : Je répandrai sur vous de l'eau pitre, et vous serez purifiés de toutes vos souillures. Et parce que cette eau céleste et incréée surpasse de beaucoup les propriétés de l'eau créée et terrestre , on peut établir trois différences entre l'une et l’autre.

L'eau créée lave les souillures des corps , mais non pas toutes; il en est plusieurs qu'elle ne peut déterrer qu'avec d'autres ingrédiens , tandis que l'eau incréée les nettoie toutes sans exception : Et mundabimini ab omnibus inquinamentis vestris. L'eau créée ne lave jamais si bien les taches qu'il n'en reste quelque chose. L'eau incréée purifie non-seulement de toute souillure, mais elle rend encore l'objet purifié plus beau qu'il n'était auparavant . Lavabis me, et super nivem dealbabor. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, dit le Seigneur (Isaïe 1. 18.) , ils deviendront blancs comme la neige; et quand ils seraient rouges comme du vermillon, ils seront blancs comme la neige la plus blanche.

Enfin l'eau créée lave les taches naturelles, qui ne résistent point à celui qui les déterge ; mais l'eau incréée lave des souillures volontaires, qui ne peuvent être détergées qu'autant que l'âme est d'accord avec celai qui opère. Et la vertu de cette eau est si admirable , qu'elle peut pénétrer suavement un coeur de pierre; et c'est la raison pour laquelle la dureté du coeur , quelle qu'elle soit, ne lui oppose pas de résistance , parce que cette eau salutaire le dispose à se laisser purifier selon la remarque de St. Augustin. Qui peut comprendre, Seigneur, par quel merveilleux moyen vous inspirez la foi aux infidèles, l'humilité aux orgueilleux, la charité à ceux qui ne vous aiment pas;

en telle sorte que celai qui peu auparavant ne respirait que menaces et carnage , et qui vous poursuivait dans la personne devon disciples, changé tout – à - coup , se montra disposé à souffrir les menaces et la mort pour vous et pour votre église ? Il est trop au-dessus de mes forces de pénétrer en cela vos desseins secrets, et j'aime mieux éprouver votre grâce que de disputer sur son efficacité. Ainsi connaissant que cette eau salutaire est une pluie volontaire , destinée fertiliser votre héritage, comme dit le prophète (67. 10.) , je vous supplie humblement de m’admettre dans cet héritage de salut, de répandre votre grâce dans mon coeur , afin qu'il ne demeure pas comme une terre sèche et sans eau , ...., jeune terre aride et stérile, telle qu'elle est de sa nature, n'étant pas capable d'avoir d'elle-même une seule bonne pensée

2 Une seconde propriété de l'eau est d'éteindre le feu; et l'eau céleste qui est la grâce de l’Esprit-Saint éteint d'une manière admirable le feu de la concupiscence charnelle. Un moyen bien propre à éteindre le feu est, à la vérité , le jeûne et les afflictions corporelles;

mais il faut q~et les soient employées comme instrument de la grâce : d'elles-mêmes, elles ont peu d'efficacité , car l'amour est le principe des affections et des troubles de l'âme ; tout est régi par lui et tout lui obéit. L'amour ne veut pas être violenté, et si d'un coté on lui oppose des obstacles, il se fait jour par un autre endroit. L'amour ne craint rien, il ose tout, il surmonte tout, il ne voit rien de difficile, il croit qu'il n'y a rien d'impossible, enfin un moindre amour ne cède qu'à un amour plus grand et plus véhément. Ainsi l'amour charnel , soit qu'il ait pour objet les richesses, soit qu'il ait choisi les délices du monde , ne cédera jamais qu'à l'amour de Dieu. Dès que l'eau de l'Esprit-Saint commence à distiller , à s'insinuer dans une âme, l'amour des choses terrestres ne tarde pas à se refroidir. Témoin saint Augustin , si habitué aux plaisirs des sens, qu'il regardait comme impossible de vivre chastement dans le célibat. Cependant dès qu'il eût commencé à goûter la grâce de l'Esprit-Saint , il dit : «Combien trouvais-je tout d'un coup de douceur à me sevrer de celles que j'avais cherchées jusqu'alors sous les amusements et les niaiseries du siècle ? Car au lieu qu'un moment auparavant je mourais de peur de les perdre , je me ferais désormais un plaisir d'y renoncer et de les quitter , parce que vous les chassiez de mon coeur, souveraine douceur de nos âmes, douceur solide et véritable et que vous y entriez a leur place ; vous, ô mon Dieu , en qui l'on trouve et des douceurs qui sont infiniment au-dessus de toutes les voluptés , mais que la chair et le sang ne sauraient goûter ; et une lumière mille et mille fois plus brillante que toute autre lumière, mais plus intime et plus cachée que ce qui l'est le plus , et une grandeur qui passe sans proportion tout ce qu'on trouve de plus grand et de plus élevé dans le monde , mais qui ne saurait être aperçue de ceux qui sont grands à leurs propres yeux. » (Liv. 9. des Confess. ch. 1. )

3 L'eau apaise encore la soif., et l'eau céleste peut seule échauffer celle des désirs du coeur humain qui sont si importuns et variés à l'infini. C'est ainsi que la Vérité suprême , s'adressant à la Samaritaine , lui dit ; Celui qui boit de cette eau que vous puisez, aura soif encore ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai , n'aura plus de soif : Non sitiet in aeternum. En effet., observe l'Ecclésiastique , l’oeil ne se rassasie pas de voir, ni l'oreille d'entendre. Rien de ce qu'on offre à l'homme ne peut contenter ses désirs , il est capable d'un bien infini tandis que les créatures sont bornées. Mais celui qui commence à se désaltérer dans cette fontaine céleste, où sont renfermés tous les biens., ne désire et ne recherche plus rien.

4 L'eau rejoint et unit ensemble des choses qui ne paraissaient pas susceptibles de cette union ; ainsi au moyen de l'eau, du mélange de plusieurs grains moulus , l'on forme un seul pain, et de plusieurs parties de terre se confectionnent les briques. Mais c'est avec beaucoup plus de facilité et de solidité que l'eau de l'Esprit-Saint réunit plusieurs personnes au point de n'avoir qu'un coeur et qu’une âme (Act. 4.), comme il est dit , dans les Actes des Apdtres , des premiers chrétiens sur lesquels le St-Esprit était descendu. Jésus-Christ , devant revenir auprès de son Père , avait recommandé et prédit cette unité qu'opère l'eau céleste de l'Esprit-Saint , lorsqu'il dit : Je ne prie pas seulement pour eux, ratais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole ( des apôtres), afin que tous ensemble ils ne soient qu'un par l'unité d'un même esprit , d'une même foi et d'une même charité , et que comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, de même ils ne soient qu'un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé, en voyant l'union que mes disciples auront entre eux ; et la société que vous voudrez bien qu'ils aient avec vous.... afin qu'ils soient un avec nous, comme nous sommes une même chose vous et moi (Jean 17. 21. 3.). C'est cette même unité que recommande St.

Paul (Eph. 4.) : Je vous conjure de travailler avec soin la conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix. Fous n'êtes tous qu'un même corps en Jésus-Christ et vous n'axez tous reçu qu'un même esprit, comme vous n'avez tous été appelés qu'à une même espérance. O heureuse union qui de plusieurs hommes ne fait qu'un corps en Jésus-Christ , qui est régi par un même chef , nourri d'un même pain , buvant à la même coupe , vivant d'un même esprit , et ne faisant qu'un même esprit avec Dieu par sa parfaite adhésion ! Que peut désirer de plus le serviteur, que d'are non-seulement participant. de tous les biens de son maître, mais encore de ne faire qu'un avec son Seigneur tout-puissant, infiniment sage, infiniment bon , par les liens d'un amour indissoluble ( 1 Th. 6.) ? Or les grâces de l'Esprit-Saint , comme une eau vivante et vivifiante , opère toutes ces merveilles lorsqu'elle est reçue dévotement dans un coeur, et qu'elle y est gardée avec soin et avec sollicitude.

5 Enfin l'eau remonte aussi haut que l'endroit d'où elle est descendue, et parce que l'Esprit-Saint était descendu du ciel en terre, il deviendra , pour celui qui le reçoit dans son coeur, une fontaine d'eau rejaillissante jusqu'à la vie éternelle : Fit fons aquae salientis in vitam aeternam ( Jean. 5. ). C'est-à-dire que celai qui renaît de l'eau et de l'Esprit-Saint, et qui le conserve dans son coeur, dirige ses mérites vers l'endroit d'où la grâce est descendue.

Instruite et encouragée par les paroles de l'écriture , dites sans cesse , ô mon âme , à votre Père , en poussant des gémissements ineffables : Donnez-moi de cette eau qui purifie toutes mes souillures , qui éteigne l'ardeur de ma concupiscence , qui étanche toute ma soif et tous mes désirs , qui fasse de mon es,prit un même esprit avec le vôtre ; qu'il devienne une source d'eau vive rejaillissante jusqu'à la vie éternelle, afin de faire précéder mes mérites là où j'espère habiter éternellement. Ce n'est pas sans sujet que le Fils de Dieu a dit ( Luc 11. 13. ) : Si vous autres, tout méchants que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfants , à combien plus forte raison votre Père qui est dans le ciel , qui est la bonté même, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent avec foi et persévérance ? Il ne dit pas que le Père céleste donnera du pain , ou des babils, ou la sagesse, ou la charité, ou le royaume des cieux , ou la vie éternelle., mais il dit qu'il lui donnera le bon esprit, parce qu'en lui se trouve renfermé tout le reste. Ne cessez donc , chaque jour , de rappeler au Père les promesses du Fils, et de dire avec une grande ferveur et une grande confiance : Père saint, ce n'est pas sur ma justice que je fonde ma prière, mais sur la promesse de votre Fils unique ; il nous dit: combien plus forte raison votre Père donnera-t-il le bort esprit à ceux qui le lui demandent ! Assurément votre Fils est la vérité, il ne nous a pas trompés : accomplissez donc la promesse de ce Fils qui vous a glorifié sur la terre , qui vous a obéi jusqu'à la mort et à la mort de la croix ; donnez le bon esprit à celui qui vous le demande , donnez-lui l'esprit de crainte et d'amour, afin que votre serviteur ne craigne autre chose que de vous offenser, qu'il n'aime que vous et on prochain pour l'amour de vous. Créez en moi un coeur pur, et renouvelez au fond de mes entrailles l'esprit de droiture et de justice, ne me rejetez pas de devant votre face et ne retirez pas de moi votre Esprit-Saint: rendez-moi la grâce de votre joie salutaire, et fortifiez-moi par l'esprit d'une piété toute volontaire ( Ps. 50. ).

6 Examinons maintenant la ressemblance qu'ont les fontaines avec Dieu : notre esprit se servira utilement de cette comparaison pour contempler l'admirable excellence du Créateur. Dieu est appelé dans l'écriture une fontaine de vie, une fontaine de sagesse , une fontaine d’eau vive; on peut ajouter , d'après les paroles que Dieu adresse à Moïse , qu'il est encore la source de l'être ou de l'existence, car il lui dit : Je suis celui qui est. (Vous direz) Celui qui est m'envoie vers vous. L'apôtre St. Paul a renfermé tous ces différents titres en disant que c'est en Dieu que nous avons la vie , le mouvement et l'être : In ipso vivimus , et inovemur , et sumus. Car nous sommes en lui comme dans la source de l'être; nous vivons en lui , comme dans la source de la vie ; et nous nous mouvons en lui , comme dans la source de la sagesse parce que la sagesse est plus cultivée que toutes les choses les plus agissantes, et elle atteint partout à cause de sa pureté ( Sag. 7. 24)

Les fontaines terrestres donnent naissance aux fleuves , qui tariraient si les fontaines cessaient de couler. Mais la fontaine n'est pas ainsi dépendante des fleuves , parce que ce n'est pas d'eux qu'elle revoit ses eaux , elle les possède en propre et les leur communique. C'est ici un vrai symbole de la Divinité; car Dieu est la vraie source de l'être ; en effet , il le possède sans l'avoir reçu de personne , et toutes les créatures le reçoivent de lui ; Dieu ne reçoit l'être de personne, car l'être est l'essence de Dieu, et son essence est son existence; en sorte qu'on ne peut se figurer que Dieu n'ait pas toujours existé, et qu'il n'existera pas toujours. Les autres êtres peuvent exister dans un temps et ne pas exister dans un autre , puisqu'il n'est pas de leur essence d'exister. Ainsi par exemple , il est de l'essence de l'homme qu'il soit un animal raisonnable , en sorte qu'il ne peut être homme et ne pas être animal raisonnable : et s'il était de l'essence de l'homme d'exister, il ne pourrait pas ne pas exister toujours ; mais parce qu'il n'est pas de son essence d'exister , il peut exister , ou ne pas exister. Dieu est donc la source de l'être , parce qu'il renferme dans son essence la nécessité d'exister toujours, c'est ce que signifient ces paroles : Je suis celui qui est : c'est-à-dire je suis l'être véritable , je ne le reçois pas d'ailleurs, mais je l'ai en moi-même;

à Moi seul convient d'avoir l'être par essence. De là vient qu'il a seul l'éternité et l'immortalité en partage : Solus hahet immortalitatem. Pour les autres créatures , elles reçoivent tellement l'être de Dieu, que si elles ne dépendaient sans cesse de lui , et si elles n'étaient conservées par sa providence, elles cesseraient aussitôt d'exister. De là suit cette expression de l'apôtre : Il soutient tout par la puissance de sa parole ( Hébr. 1. 3. ), parce que les choses créées ont besoin d'être continuellement soutenues de Dieu pour subsister. Contemplez donc et admirez, ô mon âme la bonté infinie du Créateur qui porte et con. serve si amoureusement ses ouvrages, quoi qu'il n'en ait aucun besoin ; et n'admirez pas moins sa patience à supporter avec tant de bonté les ingrats et les méchants , qui tam benignus est, super ingratos et malos (Luc. 6.), qu'il nourrit ceux qui le blasphèment , et en conserve plusieurs qui seraient dignes d'être anéantis ; et ne regardez plus comme trop pénible d'être obligés à supporter les infirmités de vos frères, et de faire du bien à ceux qui vous haïssent.

Mais ce n'est pas en cela seul que consiste la supériorité de cette source de l'être , qui ne le reçoit de personne et le communique à tout, Car les eaux des fontaines sont du même genre que celles des fleuves ; et quoique les fontaines ne reçoivent point leurs eaux d'autres fontaines , elles ont cependant leur origine dans les vapeurs de la terre ; ces vapeurs sont produites par d'autres causes qui remontent à Dieu , première cause de tous les êtres créés. Mais Dieu , votre créateur , n'est pas, ô mon âme, de même genre que les choses créées ; il en diffère infiniment par sa dignité , sa noblesse et son excellence ; il est vraiment et proprement la source de l'être , non-seulement parce qu'il ne tient l'être de personne, mais encore parce qu'il ne reconnaît aucun principe de son existence , étant à lui-même son principe. Une source d'eau terrestre , comme nous l'avons dit, dérive non d’une autre source, mais d'une autre cause la source de l'être étant incréée , n'a rien qui la précède , ne dépend et n'a besoin d'aucune Chose ; rien ne peut lui nuire , mais tout dépend de ce principe, de cette source, qui peut d'un seul signe anéantir toutes les créatures. Admirez, ô mon âme , cette suprême majesté, ce principe sans principe, cette cause sans cause , cet être infini , illimité , immense, absolument nécessaire, tandis que tout le reste n'est que contingent. C'est peut-être dans ce sens que la suprême Vérité a dit qu'une seule chose était nécessaire : Porr unum est necessarium ( Luc 10. ). C'est pourquoi ne vous attachez qu'à lui , ne servez que lui , ne cherchez d'autre plaisir que celui de l'aimer, et ne désirez que de le posséder ; méprisez pour lui tout le reste, ou du moins n'en ayez pas trop de sollicitude, puisqu'une seule chose est nécessaire , et que cette seule chose qui est Dieu peut suffire à vous et à tout le monde. Ainsi n'ayez d'autre sollicitude que celle de ne jamais perdre sa grâce et de lui plaire toujours et en toutes manières.

7 C'est donc dans le sens le plus strict, le plus vrai , que Dieu est appelé une source de vie, parce qu'il vit, qu'il a la vie en lui, et qu'il est lui-même la vie éternelle : Hic est verus Deus et vita aeterna (1. Jean. 5. ), et que tous les êtres vivants tirent leur vie de cette source, et qu'ils s'anéantissent et retournent dans la poussière , dès que Dieu cesse de les soutenir (Ps. 103. ).Produire son semblable est le privilège des êtres vivants ; or Dieu a engendré un Fils qui lui est parfaitement semblable Dieu comme lui, vivant par lui-même comme lui : Car, dit St. Jean (5), comme le Père a la vie en lui-même, et qu'il est le principe de la vie de son Fils, il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même , et d'être le principe de la vie des hommes. Or le Père a la vie en lui-même , parce qu'il est la source de la vie et qu'il ne la reçoit pas d'ailleurs ; et il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même, parce qu'il lui a donné la même vie qu'il possède , et par ce moyen le Fils est aussi une source de vie, mais une source dérivant d'une autre source , comme il est Dieu de Dieu et lumière de lumière. Qui expliquera , qui comprendra même cette vie de Dieu , cette fontaine de vie où vont puiser toutes les créatures vivantes sur la terre et dans le ciel ? La vie que nous connaissons dans ce lieu d'exil n’est autre chose que le principe de mouvement interne ;car nous attribuons la vie à ce qui se meut, d'où vient que par ressemblance nous appelons eaux vives, celles des fontaines et des fleuves , et que nous donnons le nom d'eaux mortes à celles qui croupissent dans les étangs ; parce que celles-là paraissent se mouvoir, tandis que celles-ci ne le peuvent sans être agitées par les vents ou par quelque autre moteur externe.

Votre Dieu vit véritablement, ô mon âme , et il est l'auteur et la source de la vie. Il nous l'apprend dans plusieurs endroits de l'écriture : Vivo ego , ait Domitius; vivit Dominus. Il se plaint, par son prophète Jérémie , qu'ils l'ont abandonné , lui qui est une source d'eau vive : Me dereliquerunt fontem aquae vivae. Et cependant il n'est mu ni par lui-même, ni par autrui : Ego Domitius, et non mutor (Malach. 3. ). Dieu n'est pas sujet au changement comme les enfants des hommes (Nomb. 13. ). Dans l'office de Nones nous disons encore la même chose : Rerum, Deus, tenax vigor, immotus in te permanens, etc., pour signifier son repos.

Quoique Dieu engendre son Fils, il l'engendre sans changement : et s'il voit, s'il entend, s'il parle , s'il aime, s'il a compassion, s'il juge,il fait toutes ces choses sans changement; qu'il crée et conserve ses créatures, ou qu'il les détruise ou les disperse, et que de nouveau il les renouvelle et les change , il ne perdra pas pour cela son repos , ni son immutabilité. Mais comment vit-il , s'il ne se meut point? Et comment supposer qu'il ne vit pas , s'il est la source , le principe de la vie? On ne peut résoudre facilement cette difficulté ; car il suffit absolument pour vivre , que l'être vivant agisse par lui-même, et ne soit pas mu par un autre. Mais la vie, dans les êtres créés , est pour l'ordinaire le principe interne du mouvement , parce que les choses créées sont imparfaites, et manquent de beaucoup de qualités pour pouvoir remplir les fonctions de la vie; tandis que. Dieu est une perfection infinie , qui n'a besoin de rien qui soit hors de lui , et c'est pourquoi il agit par lui-même sans être mu par un autre d'où il résulte qu'il n'a besoin ni de mouvement, ni de changement. Les créatures ont besoin de changement pour se reproduire, parce que cette reproduction se fait hors d'elles-mêmes , et il faut que la chose produite passe du non-être à l'être; mais Dieu qui engendre le Fils , et produit le Saint-Esprit au dedans de lui-même , et le Fils, ni le Saint-Esprit n'ont pas besoin de changement pour passer du non-être à l'être , parce qu'ils reçoivent l'être qui a toujours existé;

et ils le reçoivent non dans le temps , mais dans l'éternité. Les créatures ont besoin d'un mouvement d'accroissement , parce qu'elles naissent imparfaites; mais Dieu le Fils est engendré dans toute sa perfection , et Dieu le Saint-Esprit procède du Père aussi dans toute sa perfection. Les créatures ont besoin du mouvement d'altération , pour acquérir les différentes qualités qui leur sont nécessaires; mais Dieu n'a besoin de rien , puisqu'il possède l'essence d'une infinité de perfections. Les créatures ont besoin du changement de lieu , parce qu'elles ne sauraient être partout en même temps; mais Dieu est tout entier eu tous lieux. De plus, les créatures ont besoin de secours étrangers pour voir , pour entendre , pour parler , pour opérer , parce que leur vie est imparfaite et privée de beaucoup de choses ; mais Dieu n'a besoin de rien qui soit hors de lui , pour tout voir , tout entendre , se faire entendre de tous et tout opérer en toutes choses ; parce que non-seulement il a la vie, mais une vie des plus abondantes et des plus heureuses, et qu'il est lui-même la vie et la source de la vie. Pour donner un exemple de l'action de voir , considérons les besoins de l'homme ; pour exercer cette faculté, il a besoin de la puissance visuelle , qui est distincte de l'âme, laquelle vit et voit par elle-même ; il lui faut un objet , je veux dire un corps coloré placé hors de lui ; il lui faut la lumière du soleil , ou de quelque autre corps lumineux ; il lui faut un milieu , c'est-à-dire un corps visible ; il lui faut une image sensible , qui de l'objet parvienne à ses yeux ; il lui faut un organe corporel, c'est-à-dire, un oeil pourvu de différentes humeurs et de tuniques ou pellicules charnues ; il lui faut des esprits sensitifs, et des nerfs optiques qui servent de passage à ces esprits; il lui faut une distance proportionnée , et l'application de la puissance visuelle. Voyez de combien de secours les hommes et tous les animaux ont besoin pour remplir une seule fonction de la vie! Mais Dieu, qui possède véritablement toute la vie en lui-même , n'a besoin de rien. Son essence infinie lui tient lieu de puissance , d'objet , d'images, de lumière et de tout le reste. De lui-même , par lui-même et en lui-même , Dieu voit tout ce qui existe , tout ce qui a existé , et tout ce qui existera, et il connaît parfaitement tout ce qui peut exister. Avant que le monde fût, Dieu voyait tous les êtres , et la création n'a rien ajouté à sa science ni à sa connaissance.

Que vous arrivera-t-il donc, ô mon âme , quand vous serez participante de sa vie Dieu vous commande-t-il quelque chose de trop , lorsqu'il exige que vous employiez cette vie corporelle, animale, imparfaite et misérable , pour le service de vos frères et pour le sien, afin de mériter de participer à cette vie éternelle, fortunée et infiniment heureuse ? Et s'il ne commande rien de trop pénible , en nous ordonnant de mépriser la vie pour son amour , combien devons nous regarder comme facile et léger de donner aux pauvres des richesses périssables ? de nous abstenir des concupiscences charnelles , de renoncer au démon et à ses pompes, et de soupirer avec toute l'ardeur de notre âme vers cette vie qui seule mérite de porter le nom de vie ?

8 Mais il est déjà temps de monter, comme nous pourrons, à la source de la sagesse Fons sapientiae verbum Dei in excelsis (Eccli. 1. ). L'écrivain sacré a raison de dire que cette source est dans les lieu-, élevés ; car la source de la sagesse coule abondamment et copieusement sur les saints anges , et sur les âmes bienheureuses qui habitent le ciel pour nous, voyageurs et pèlerins dans le désert de la vie , nous n'avons en partage qu'une vapeur , pour ainsi dire, et un parfum de cette sagesse.

C'est pourquoi , ô mon âme , ne vous élevez pas trop maintenant. N'allez pas scruter la Majesté suprême , de peur d'être opprimée par sa gloire. Admirez la sagesse de celui que l'Apôtre (Rom. 16. ) appelle le,seul sage : Soli sapienti Deo. Félicitez les bienheureux esprits de se désaltérer à la source de la sagesse ; et quoiqu'ils n'aient pas la compréhension de Dieu , qui est réservée à la source clé la sage, ils voient cependant sans voile !a face de Dieu, c'est-à-dire de la première cause; éclairés par lui ils jugent parfaitement de tout; à l'aide de cette lumière brillante de la sagesse, ils ne craignent ni les ténèbres de l'erreur, ni l'obscurité de l'ignorance , ni l'éblouissement des opinions. Aspirez à cette félicité , et, pour y parvenir sûrement, aimez de tout votre coeur notre Seigneur Jésus-Christ , en qui sont renfermés tous les trésors de la. science et de la sagesse de Dieu ( Col. 2. ). Il vous dit lui-même dans l'évangile ( Joan. 14. 21. ) : Celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi, et Je me découvrirai à lui, c'est-à-dire, je lui découvrirai tous les trésors de la science et de la sagesse de Dieu que je renferme en moi-même. Tout homme désire naturellement de savoir ; et quoique les plaisirs sensuels émoussent ce désir dans quelques-uns , cependant , lorsque nous aurons déposé ce corps qui doit être détruit , et qui maintenant appesantit l' âme, l'ardeur de ce désir l'emportera sur tous les autres. Quelle sera donc votre félicité , ô mon âme , lorsque Jésus-Christ , que vous aimez et qui vous aime , vous montrera tous les trésors de la science et de la sagesse de Dieu! Pour n'être pas frustrée d'une si belle espérance, appliquez-vous à l'observation des commandements de Jésus-Christ; il vous dit lui-même ( Joan. 14.) : Celui qui m'aime observe mes commandements. En attendant, attachez-vous à cette sagesse que décrit le saint homme Job ( 28) lorsqu'il dit que la crainte de Dieu est elle-même la sagesse; et que l'intelligence consiste à s'abstenir du mal. Et quelques perfections que vous voyiez dans les créatures , sachez quelles: découlent du Dieu de bonté comme de leur source, afin que vous appreniez, avec St. François , à goûter dans chaque créature, comme dans autant de ruisseaux, la bonté fécondante de Dieu ( V. St. Bonav. dans la vie de St. François,Chap. 9).

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CINQUIèME DEGRé. La considération de l'air.

En considérant cet élément , nous pourrons en tirer une excellente instruction pour les moeurs; en effet, si quelqu'un veut examiner ces divers avantages que , par une disposition de la Providence, l'air procure sans cesse au genre humain, il y trouvera non-seulement de pré, cieux document pour la philosophie, mais encore il y découvrira des mystères profonds et propres à. reculer les bornes de la science théologique.

1 Une des principales propriétés de l'air est, en favorisant la respiration, de conserver la vie des animaux terrestres et celle de l'homme même. Ensuite l'air est si nécessaire à la vue, à l'ouïe, à la parole extérieure, que, sans son secours, on serait aveugle, sourd et muet; enfin l'air est si essentiel au mouvement des êtres vivants, que sans lui il n'y aurait plus de mouvement, tous les arts et tous les ouvrages de l'homme cesseraient aussitôt. Entrons en matière.

Si les hommes comprenaient que les âmes n'ont pas moins besoin de respirer que les corps, plusieurs de ceux qui périssent, se sauveraient. Le corps a continuellement besoin de respiration , parce que la chaleur naturelle, dont le coeur est rempli , est tellement tempérée par l'action des poumons qui attirent l'air froid et rejettent celui qui est chaud, que la vie en est conservée. Sans cette respiration il serait impossible de vivre; aussi respirer et vivre sont lies termes synonymes, car quiconque respire vit; et dès qu'on cesse de respirer, on cesse aussi de vivre. Et vous, ô mon âme, vous avez besoin d'une respiration continuelle , pour conserver la vie spirituelle qui est la grâce; cette respiration se fait en faisant monter vers Dieu, par l'oraison , des soupirs enflammés , et en recevant de Dieu une nouvelle grâce de l' Esprit-Saint. Et quelle autre chose signifient ces paroles de notre Seigneur : Il faut toujours prier et ne jamais cesser : Oportet semper orare et non deficere (Luc 18.), si ce n'est qu'il faut toujours soupirer, et recevoir un nouvel esprit, pour empêcher la vie spirituelle de s'éteindre en vous ? C'est ce que répète notre adorable Sauveur en disant . Veillez et priez sans cesse Figilate itaque, omni tempore orantes (Luc 21.). L'Apôtre confirme ce précepte dans sa première épître aux Thessaloniciens, en leur recommandant de prier saris intermission : Sine intermissione orare. St. Pierre enseigne la même doctrine, en nous exhortant à être prudents,et à veiller dans l'exercice de l'oraison : Estote itaque prudentes et vigilate in orationibus ; car la vraie prudence consiste à demander sans cesse à Dieu un secours dont nous avons sans cesse besoin. A la vérité notre Père les connaît, ces besoins, et il est prêt à y subvenir libéralement, surtout en ce qui regarde le salut éternel ; mais il ne veut nous l'accorder que par le moyen de l'oraison, parce que cela lui fait plus d'honneur, et que ce nous est plus utile que s'il nous l'accordait sans le lui avoir demandé. C'est pour cette raison que ce maître libéral nous exhorte et nous presse à lui demander ce dont nous avons besoin : Je vous le dis : Demandez, et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira; car celui qui demande, obtient; celui gui cherche, trouve; et, l'on ouvre à celui qui frappe (Luc 11.). Jésus-Christ nous fait connaître ensuite ce qu'il faut lui demander et ce qu'il nous accordera infailliblement: Si vous, tout méchants que vous êtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste donnera le bon esprit à ceux qui le lui demandent! Ce qu'il rions faut donc demander d'abord et préférablement à tout le reste, et ce que Dieu nous accordera infailliblement si nous le demandons bien, c'est le bon esprit, au moyen duquel nous respirons en Dieu et nous conservons la vie spirituelle, à l'exemple de David qui ouvrit la bouche pour attirer cet esprit : Os meum aperui, et, attraxi spiritum ; c'est-à-dire, qu'il ouvrait sa bouche en désirant, en soupirant et en demandant par des gémissements ineffables, et attirant le vent très-suave de l'esprit de Dieu, qui refroidissait le feu de la concupiscence et l'affermissait dans la pratique du bien. Cela étant ainsi , qui oserait dire que ceux qui passent les jours entiers, les mois et les années sans soupirer vers Dieu, et sans respirer en Dieu, vivent néanmoins selon Dieu ? C'est un signe évident de mort que de ne pas respirer ; mais si respirer c'est prier, c'est un signe de mort de ne pas prier. La vie spirituelle qui nous fait enfants de Dieu , consiste dans la charité. Considérez donc , nous dit St. Jean (Joan. 3. 1.), quel amour le Père nous a témoigné, de vouloir que nous soyons appelés et que nous soyons en effet enfants de Dieu. Mais quel est celui qui aime et ne désire pas en même temps de voir l’objet de son amour ? qui désire et ne demande pas en même temps ce qu'il désire , à celui qu'il sait le lui devoir accorder si tôt qu'il en sera prié ? D'où il faut conclure que celui qui ne demande pas assidûment à voir la face de Dieu, ne désire pas de le voir ; mais celui qui ne désire point n'aime point; et celui qui n'aime point, ne vit point. Que suit-il de là? Il suit que nous devons regarder comme morts à Dieu, quoiqu'ils vivent au monde, tous ceux qui ne s'appliquent pas sérieusement à l'oraison, et que prier seulement des lèvres, n'est pas prier véritablement, ni par conséquent respirer et vivre spirituellement : car la prière est une élévation du coeur vers Dieu, et non de la voix seulement. Ne vous faites donc pas illusion, ô mon âme , jusqu'à croire que vous vivez pour Dieu, si vous ne le cherchez sérieusement et de tout votre coeur, et si vous ne soupirez vers lui nuit et jour. Ne dites pas que les autres occupations vous empêchent de vaquer aux colloques divins et à l'oraison ; car les apôtres étaient tellement occupés, même à l'œuvre de Dieu et au salut des âmes,que l'un d'entre eux disait qu'outré les maux extérieurs dont il avait fait l'énumération, le soin des églises attirait sur lui une foule d'affaires qui l'affligeaient tous les jours. Qui est faible, disait il, sans que je m'affaiblisse avec lui? qui est scandalisé, sans que je brùle, et que je ressente une vive douleur de sa chute (2. Cor. 11. 29. ) ? Et cependant ce même apôtre , non content de nous rappeler ses fréquentes prières, écrit aux Philippiens que sa conversation est dans le ciel : Nostra conversatio in coelis est, parce qu'au milieu de ses occupations il tournait sans cesse ses désirs vers le ciel, et qu'il n'oubliait jamais son bien-aimé; autrement comment aurait-il pu dire : J'ai été crucifié (dans mon baptême) avec Jésus-Christ; et je vis à présent, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Gal. 2. 20.) ?

2 Une autre propriété de l'air , c'est de servir de milieu pour transmettre les couleurs, à nos yeux, et le son à nos oreilles. Sans l'air nous ne pourrions ni voir, ni entendre, ni parler. En cela nous devons d'abord rendre grâces à Dieu d'avoir daigné douer notre nature d'un si précieux bienfait. Il faut ensuite admirer la sagesse du Créateur dans un ouvrage si' subtil et si délié, au point que l'air, qui est un vrai corps , et si grand qu'il remplit un espace immense, n'est cependant ni aperçu ni senti à cause de sa ténuité incroyable. L'antiquité s'extasiait sur la délicatesse d'un trait de pinceau qu'Apelles avait figuré ; mais après tout on voyait cette ligne, on la touchait, et par là même on ne pouvait nullement la comparer a la ténuité de ce voile délié qui nous entoure, qui nous touche , et que cependant personne ne peut apercevoir , tant il est subtil. Ce qui est encore plus admirable, c'est la facilité de l'air à se rejoindre promplement pour ne faire qu'un corps, lorsqu'il a été divisé, sans laisser aucune trace de cette séparation. Quoiqu'une toile d'araignée soit: très-mince, il ne se,trouvera assurément aucun ouvrier assez habile pour la rejoindre sans que rien paraisse, après qu'elle aura été rompue : ajoutez, et c'est ici une chose admirable et que la seule sagesse de Dieu peut opérer; ajoutez, dis-je, qu'un nombre infini de couleurs passent à travers une même partie de l'air, sans mélange ni confusion. Au milieu de la nuit, par un beau clair de lune, quelqu'un qui serait placé dans un lieu découvert et élevé , s'il aperçoit les étoiles qui ornent le firmament, les campagnes émaillées de fleurs, des maisons, des arbres, des animaux,et plusieurs autres objets de cette espèce, il ne pourra disconvenir que la figure de tous ces objets ne soit contenue , sans mélange, dans l'air qui l'environne. Mais qui peut comprendre ces merveilles ? qui peut les pénétrer ? Comment se fait-il qu'un corps si délié puisse contenir une si étonnante variété de formes ? Et que serait-ce si dans le même temps on entendait le chant mélodieux des oiseaux d'un côté, et d'un autre celui d'une agréable symphonie mêlée au doux murmure des eaux? Ne faudrait-il pas que l'air contint en même temps et toutes ces couleurs et tous ces sons différeras ? Qui a fait cela , ô mon âme ? c'est votre Créateur, à qui seul appartient d'opérer des merveilles. Mais si ses œuvres sont admirables, combien plus le sera-t-il lui-même ? L'air renferme encore une autre propriété qui est, non-seulement de ne pas retarder, mais de favoriser même le mouvement des corps qui le traversent. Nous savons tous la peine qu'il y a pour faire avancer un vaisseau sur mer, quoique l'eau paraisse si facile à diviser. Il arrive quelquefois que les vents et les rames sont insuffisants , et qu'il faut employer le secours des animaux pour conduire de simples barques sur un canal ou sur une rivière; et s'il faut s'ouvrir un passage dans des endroits montueux, que de sueurs que de temps même pour parcourir un espace très-court ?

Mais au milieu de l'air , on n'éprouve aucune peine; c'est avec la glus grande facilité et la plus grande célérité que le coursier , que l'oiseau et la flèche le traversent. Dans nos exercices journaliers , nous montons , nous descendons, nous promenons , nous courons; les pieds, les bras , les mains font leurs mouvements en tout sens, et l'air au milieu duquel s'opèrent ces mouvements n'oppose pas plus d'obstacle que s'il n'était pas corporel. On le dirait d'une nature spirituelle ou presque rien.

3 Enfin l'air se prête à toutes les formes; il se laisse, diviser et briser , pour ainsi dire, afin de nous devenir utile : on le croirait donné aux hommes pour leur être un modèle d'humilité, de patience et de charité. Mais ce qui doit vous porter à aimer votre Créateur , c'est , ô mon âme , que cet air dont nous parlons, nous représente la douceur indicible et la bonté infinie de notre Dieu. Recueillez-vous mon âme , et pensez sérieusement que votre Seigneur est sans cesse présent à toutes les créatures , et qu'il opère sans cesse avec elles, et, ce qui nous fait voir son infinie bonté , il accommode sa coopération à la nature particulière de chacune d'elles ; comme s'il disait avec l'Apôtre : Je me suis fait tout à tous . Omnibus omnia factus sum , afin de les aider, de les perfectionner tous. Il coopère avec les agents nécessaires , pour qu'ils remplissent leur destination avec les agents volontaires, libres, pour qu'ils agissent volontairement , librement. Il aide et meut le feu, de manière qu'il s'élève en haut ; la terre , pour qu'elle tende en bas ; l'eau, pour qu'elle coule sur sa pente ; l'air , pour qu'il aille partout où il est poussé. Il aide les étoiles , pour leur faire décrire sans cesse leurs orbites; les herbes, les fruits, les plantes, pour qu'elles portent des fruits selon leur espèce; les animaux terrestres , aquatiques , volatiles , afin qu'ils remplissent leur destination. Mais si la bonté divine brille si éminemment dans sa coopération avec les créatures clans les ouvrages de la nature , que pensons-nous qu'il en sera dans ceux de la grâce ? Il est vrai que Dieu a laissé à l'homme le libre arbitre , mais à condition qu'il lui donnerait sa loi pour le régir , qu'il emploierait ses menaces pour l'effrayer, qu'il lui offrirait des récompenses pour l’attirer : Ut eum regeret imperio, terreret exitio, alliceret beneficio. Dieu veut le salut de tous les hommes, mais il le veut avec une condition qui est que l'homme le voudra, et c'est pour cela qu'il le prévient, qu'il l'excite, qu'il le conduit et le ramène avec tant de douceur que sa conversion est une chose admirable. Ce sont là les conventions de la sagesse divine dont parle Isaïe,lorsqu'il invite les serviteurs, de Dieu à les faire connaître aux peuples de la terre : Notas facitem populis adinventiones ejus (Is. 12. 4). En effet , tantôt ce Dieu de bonté effraie l'impie , tantôt il l'avertit avec clémence , tantôt il le corrige dans sa miséricorde, selon qu'il le juge convenable à son caractère et à ses moeurs. Ecoutez les paroles.

pleines de mansuétude, qu'il adresse au premier pécheur :

Adam, lui dit-il , où êtes-vous ? Adam lui répond : J'ai entendu votre voix dans le paradis et j'ai eu peur de paraître devant vous, parce que j'étais nu , c'est pourquoi je me suis caché. Le Seigneur lui repartit avec la même douceur : et d'où avez-vous su que vous étiez nu et que vous deviez en rougir , sinon de ce que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger ? Adam , averti par cette pieuse correction, se repentit de suite comme l'atteste l'écriture ( Sap. 10. 1.), lorsqu'elle enseigne que c'est la sagesse qui conserva celui que Dieu avait formé le premier pour être le père du monde , ayant d'abord été créé seul ; c'est elle aussi qui, après sa chute , le tira de son péché. Ecoutez encore avec quelle mansuétude et quelle douceur il corrigea les enfants d'Israël par le ministère d'un ange, et les engagea à faire pénitence : L'ange du Seigneur vint de Galgala où ils avaient renouvelé l'alliance avec le Seigneur, au lieu où ils étaient assemblés, qui fut appelé depuis le lieu des pleurants ; et parlant en la personne de Dieu même il dit : Je vous ai tirés de l'Egypte, je vous ai fait entrer dans la terre que j'avais juré de donner à vos pères, et je vous ai promis de garder à jamais l'alliance que j'avais faite avec vous, mais à condition que vous ne feriez point d'alliance avec les habitants du pays de Chanaan , et que vous renverseriez leurs autels ; et cependant vous n'avez point voulu écouter ma voix. Pourquoi avez-vous agi de la sorte ? Lorsque l'Ange du Seigneur disait ces paroles à tous les en fans d'Israël , ils élevèrent leurs voix, et se mirent à pleurer.

Ce même lieu en fut appelé le lieu des pleurants ou le lieu des larmes , et ils immolèrent des hosties au Seigneur (Les Jug.

2. 1. ). Le nom donné à ce lieu , Locus flentium, sive lacrymarum , qui a passé à la postérité , atteste que ces pleurs et ces larmes abondantes étaient la marque d'une vraie et sincère pénitence. Que dirai-je maintenant des prophètes ? Ils enseignent tous universellement , ils proclament tous que Dieu ne veut pas la mort des pécheurs , mais qu'ils se convertissent et qu'ils vivent. On dit communément , observe Jérémie : Si une femme, après avoir été répudiée par son mari , et l'avoir quitté , en épouse un autre , son mari la reprendra-t-il encore? Et cette femme n'est elle pas considérée de lui comme étant impure et déshonorée ? Pour vous, ô fille d'Israël , vous vous êtes corrompue avec plusieurs qui vous aimaient, cependant revenez ci moi , dit le Seigneur , et je vous recevrai ( Jérém. 3. 1. ). Ezéchiel n'est pas moins expressif : Voici la manière dont vous avez accoutumé de parler , dit ce prophète en s'adressant au peuple ; nos iniquités et nos péchés sont sur nous ; nous en portons la peine ;

nous séchons et nous languissons dans les maux que nos crimes nous ont attirés ; comment donc pourrions-nous vivre, et comment donc pourrions -nous éviter la mort à laquelle Dieu nous a condamnés? Dites-leur donc ces paroles : Je jure par moi-même, dit le Seigneur , que je ne veux pas la mort de l'impie , mais que je veux que l'impie se convertisse, qu'il quitte sa mauvaise voie, et qu'il vive. Convertissez-vous , convertissez-vous quittez vos voies toutes corrompues. Pourquoi mourriez-vous, maison d'Israël? Je ne veux point votre mort , je souhaite au contraire que vous vous convertissiez , et que vous ayez la vie (Ezech. 33. 10 et 11. ). Mais laissant les impies , voyons maintenant quelle est la bonté et la douceur plus que paternelle et maternelle du Seigneur notre Dieu envers ceux qui le craignent et qui espèrent en lui. écoulons le Prophète royal qui nous assure qu'autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant a-t-il affermi la grandeur de sa miséricorde sur ceux qui le craignent.... Car , comme un père a une compassion pleine de tendresse pour ses enfants , aussi le Seigneur est touché de compassion pour ceux qui le craignent.... La miséricorde du Seigneur est de toute éternité, et elle demeurera éternellement sur ceux qui le craignent (Ps. 102.

11. ), Goûtez donc et voyez combien le Seigneur est doux. Heureux est l'homme qui espère en lui ( Ps. 33. 8. ). Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le coeur droit! c'est-à-dire : Qui expliquera la bonté, la suavité , la douceur du Seigneur envers les âmes pieuses et justes ? Le Seigneur dit aussi dans Isaïe (49, 15. ) : Une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir point compassion du fils qu'elle a porté dans ses entrailles ? Mais quand même elle l'oublierait , pour moi je ne vous oublierai jamais. Jérémie ajoute ( Thren. 3. 24. ) : Le Seigneur est mon partage , dit mon âme en elle-même , c'est pour cela que je l'attendrai. Le Seigneur est bon à ceux qui espèrent en lui, il est bon à l’âme qui le cherche. Ainsi il est bon d'attendre en silence le salut que Dieu nous promet.

Si je voulais encore ajouter ce que les apôtres dans leurs épîtres enseignent de la bonté paternelle du Seigneur notre Dieu envers les hommes pieux , non je n'en finirais point. Bornons-nous au seul passage de la seconde épître de St. Paul aux Corinthiens ( 1. 3. )

: Béni soit , dit-il , Dieu, le père de notre Seigneur Jésus-Christ , le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation ; qui nous console dans tous nos maux, afin que nous puissions aussi consoler les autres dans tous leurs maux par la même consolation dont nous sommes nous-mêmes consolés de Dieu. Il ne dit pas seulement que Dieu est consolateur , mais qu'il est plein de toute consolation ; il ne dit pas qu'il nous console seulement dans quelque tribulation , mais dans toutes nos peines. Pouvait-il mieux cous apprendre combien le Seigneur est doux et suave envers ceux qu'il aime et dont il est aimé!

Il ne sera pas inutile , en finissant, de citer un passage de St. Prosper où il explique la bonté de Dieu , non-seulement envers les bons, mais encore envers les méchants pour les rendre bons. « Sa grâce , dit-il , l'emporte sur tous les autres moyens de salut , elle persuade par les exhortations , elle avertit par les exemples, elle effraie par les dangers , elle encourage par les miracles ; elle donne l'intelligence, inspire le conseil , éclaire l'esprit et le coeur en y faisant pénétrer le flambeau de la foi. D'un autre côté, la volonté de l'homme excitée par ces secours se réunit et se joint à la grâce pour coopérer avec elle à l'oeuvre de Dieu, et pour commencer à recueillir des mérites de cette semence divine qu'elle a reçue dans son coeur , attribuant à son inconstance l'interruption du bien , au secours de la grâce ses progrès dans la vertu : secours qui est accordé à tous par une infinité de moyens intérieurs ou extérieurs.

Et c'est de la malice d'un grand nombre que provient l'inutilité de ses secours , de même que c'est à la volonté de l'homme, aidé de la grâce divine , qu'il faut attribuer tout le bien qui en résulte. » ( Lib. 2. de vocatione gentium, c. 26. )

4 Courage donc , ô mon âme , si votre Créateur est si suave et si doux envers ses serviteurs , s'il souffre avec tant de bonté les pécheurs , pour les convertir ; et s'il console les justes , afin qu'ils avancent de jour en jour dans la justice et la sainteté , ne devez-vous pas supporter avec douceur votre prochain , et vous faire tout à tous pour les gagner tous au Seigneur votre Dieu ? Pensez à quelle sublime fonction vous destine l'Apôtre, lorsqu'il vous dit (Eph. 5. 1.) : Soyez les imitateurs de Dieu comme étant ses enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour et dans la charité pour vos frères, comme Jésus-Christ nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous, en s'offrant h Dieu pour l'expiation de nos péchés , comme une oblation et une victime d'une agréable odeur. Imitez donc Dieu le Père qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ( Math. 5. 45 ). Imitez Dieu le Fils, qui, après avoir pris la nature humaine pour l'amour de nous , a donné sa propre vie pour nous arracher à la puissance des ténèbres et à la mort éternelle. Imitez Dieu le Saint-Esprit, qui a répandu abondamment ses dons précieux pour nous rendre spirituels de charnels que nous étions.

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SIXIèME DEGRé. Considération du feu.

Le feu est un élément si pur et si noble que Pieu a voulu en prendre le nom : Deus noster ignis consumens est (Deut. 4.). Et lorsqu'il apparut la première fois à Moïse , il se fit voir dans un buisson ardent qui brûlait sans se consumer (Exod. 3.). Il en fit de même lors. qu'il voulut donner la loi à son peuple : Totus mons Sinaï fumabat e qu d descendisset Dominus super eum in igne ( Exod. 19. ). Et dans la promulgation de la loi nouvelle , l'Esprit-Saint apparut aux apôtres en forme de langues de feu. Enfin , les esprits célestes, qui approchaient le plus près de Dieu dans le ciel, sont appelés Séraphins, qui signifie embrasés, parce qu'ils sont plus pénétrés que les autres anges de ce feu divin, et pleins d'ardeur. Les choses étant ainsi, il n'est pas difficile de nous former de la considération du feu, de sa nature et de ses propriétés , un degré qui nous élève à Dieu par la méditation et la prière. Il sera assurément moins difficile de nous élever vers Dieu avec élie sur un char de feu , qu'il ne l'a été par les considérations que nous avons déjà faites sur la terre , sur l'eau et sur l'air. Entrons en matière. Le feu agit diversement sur divers objets il consume le bois, le foin, la paille en très-peu de temps : il purifie et rend plus beau l'or , l'argent et les pierres précieuses. Quant au fer, qui de sa nature est noir , froid, dur et pesant , le feu le transforme en des qualités si opposées qu'il le rend brillant , chaud , malléable et léger; il le rend brillant comme une étoile, brûlant comme le feu lui-même , liquide comme l'eau , et tellement léger qu'il peut être manié en tous sens par l'ouvrier.

Toutes ces opérations du feu se font remarquer en Dieu. Premièrement le bois , le foin et la paille signifient, d'après l'Apôtre , les actions mauvaises qui ne peuvent supporter le feu du jugement de. Dieu : on ne saurait croire combien déplaisent à Dieu, qui est un feu très-pur , tous les péchés des hommes ;

et avec quel cèle il les consume et les détruit, s'ils peuvent être détruits par la pénitence, c'est-à-dire, si celui qui a péché est en état de pouvoir se repentir ; car tous les péchés sont effacés par cette vertu de pénitence jointe au sacrement. Mais si le pécheur n'est plus capable de pénitence, comme sont les démons et les hommes après être sortis de cette vie , alors la colère divine se tourne contre les impies qui sont haïs de Dieu ainsi que leur impiété : Odio suret Deo impies et impietas ejus ( Sages. 14. ). Jugeons de la grandeur et de l'étendue de cette haine par l'ange rebelle qui n'a péché qu'une fois. Quoiqu'il frit le premier des anges et un prince du premier ordre dans leur hiérarchie , comme l'atteste S. Grégoire , cependant il fut de suite chassé du ciel, dépouillé de toutes ses prérogatives et de la grâce , changé en un monstre j horrible et précipité dans un abîme éternel, Jugeons-en encore par la conduite admirable de Jésus-Christ, qui est descendu du ciel pour détruire l'oeuvre du démon, c'est-à-dire du péché, et qui pour cette raison est appelé l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde.

Or qui pourra dire , qui pourrait même penser ce que Jésus-Christ a souffert pour détruire l’oeuvre de Satan et pour satisfaire pleinement à la justice de Dieu? D'abord étant semblable à Dieu, il s'est anéanti jusqu'à prendre la forme d'esclave ( Phil. 2 ). étant riche, il s'est fait pauvre pour nous : Propter nos egenus factus est cum esset dives ( 2. Cor. 8. ). Il n'avait pas où reposer sa tête, lui qui avait fait le ciel et la terre; il est venu dans son propre héritage, et les siens ne l'ont pas repu ( Joan. 1. ). Quand on l'a chargé d'injures il n'a point répondu par des injures; quand on l'a maltraité , il n'a point fait de menaces ; mais il s'est livré sans aucune résistance entre les mains de celui qui le jugeait injustement, laissant a Dieu le soin de lui rendre justice. C'est lui qui a porté nos péchés en son corps sur la croix, afin qu'étant morts au péché par sa mort, nous vivions pour la justice; c'est lui qui s'est humilié , se rendant obéissant jusqu'à la mort,et jusqu'à la mort de la croix, et c'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris : Cujus livore sanati sumus (1. Petr. 2 et Phil. 2.). Enfin après avoir été moqué , conspué , flagellé , couronné d'épines , crucifié ignominieusement , dans les plus grandes douleurs , il a donné sa vie avec son sang; et s'il a tant souffert, ç'a été pour détruire les oeuvres du démon et pour effacer nos péchés. Jugeons-en par la loi divine qui interdit et punit toutes sortes de péchés, qui ne laissera pas sans châtiment même une parole oiseuse. Et combien doit haïr les crimes et les actions détestables celui qui né peut souffrir une parole inutile! La loi de Dieu est sans tache , dit un prophète ; ses préceptes sont clairs , ils ne supportent ni défauts , ni obscurité, et il ne peut y avoir aucune communication entre la lumière et les ténèbres , entre la justice et l'iniquité ( 2. Cor. 6.). Jugeons-en enfin par les tourments que Dieu réserve aux impies et aux pécheurs qui auraient pu laver leurs souillures dans le sang de l'Agneau , et qui ne l'auront pas voulu ou l’auront négligé ; car il est juste que Dieu inflige une peine éternelle à un péché qui subsistera éternellement. Nous verrons à la fin de cet ouvrage quelle et combien grande est cette peine que Dieu réserve aux impies.

Puisque la haine de Dieu contre le péché est si grande , si vous aimez Dieu par-dessus tout , ô mon âme , vous devez aussi détester le péché par-dessus tout. Ne vous laissez pas tromper par ceux qui affaiblissent ou excusent le péché, prenez garde de vous laisser séduire par leurs fausses raisons. Vous n'aimez pas Dieu si le péché ne vous déplaît pas dans vous et dans les autres ; et si vous n'aimez pas Dieu , vous êtes perdue. D'un autre côté , si vous voulez témoigner votre gratitude à Jésus-Christ , de combien pensez-vous que vous lui êtes redevable? C'est pour vous qu'il a souffert , c'est pour vous qu'il a donné son sang et sa vie, afin d'effacer vos péchés et de vous réconcilier avec son. Père. Pourra-t-il dorénavant vous paraître pénible de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ , et, aidée de sa grâce , ne devez-vous pas résister jusqu'au sang au péché pour l'amour de lui ? Enfin , si vous ne vous sentes pas la force d'endurer les tourments de l'enfer, vous ne devez pas souffrir le péché qui y conduit , mais le fuir , comme l'on fuit à l'aspect d'un serpent , et ne pas en souffrir la moindre souillure dans votre âme. Prenez donc la ferme et inébranlable résolution d'aimer souverainement Dieu et de haïr souverainement le péché.

2 Le même feu qui consume le bois ne détruit point l'or , l'argent, ni les pierres précieuses ; au contraire il les perfectionne et leur donne de l'éclat , parce que , dit l'Apôtre ( I. Cor. 3.) , ces métaux signifient les oeuvres qui sont bonnes et parfaites que le feu du jugement de Dieu éprouve , et qui doivent recevoir une grande récompense. Dieu approuve les oeuvres, parce qu'elles sont des dons de sa grâce, selon la doctrine reçue de St. Augustin Cm coronat merita nostra, coronat munera sua. Car elles ont été faites par ses ordres avec son secours , avec sa coopération et par sa direction , au moyen de sa loi et des règles qu'il a établies. D'abord l'or est le symbole de la charité : comment les oeuvres de la charité pourraient-elles ne pas plaire infiniment à Dieu qui est lui-même la charité? L'argent désigne les oeuvres de la sagesse, les oeuvres de ceux qui enseignent aux autres les règles de la justice : Qui ad justitiam erudiunt multos (Daniel 12.) , oeuvres que Dieu approuve et qui lui plaisent beaucoup,d'après le témoignage de Jésus-Christ lui-même, qui nous assure que celui qui fera et enseignera tout ce que la loi ordonne, sera grand dans le royaume des cieux (Matth. 5. 19.). Les pierres précieuses représentent les oeuvres d'une ante chaste : Tout le prix de l'or n'est rien au prix d'une dîne vraiment chaste, dit l'Ecclésiastique (Eccli. 26. 20. ) ; c'est pour cette raison que l'église, dans l'office des Vierges , a choisi l'évangile où l'on parle de la perle qui a été trouvée : Inventa autem una pretiosa margarita , abiit, etc. (Matth. 13. 46.). Le prophète Isaïe nous fait encore connaître l'estime queDieu fait de la pureté virginale, lorsqu'il dit au nom du Seigneur ( 56. 5. ) : Je leur donnerai (aux vierges) dans m'a maison, et dans l'enceinte de rues murailles, une place avantageuse , et un nom qui leur sera meilleur que des fils et des filles : car je leur donnerai un nom éternel qui ne périra jamais (Voy. l'inter. de St. Aux. de sanctâ virginitate, c. 24 et 25.). D'après les sentiments unanimes des SS. docteurs,les trois sortes de bonnes oeuvres auxquelles est due l'auréole dans le royaume des cieux , sont le martyre, l'enseignement et la virginité. Outre la vie éternelle dont jouiront tous les saints , l'auréole est une certaine récompense privilégiée , accordée aux martyrs, pour l'excellence de leur charité qui leur a fait sacrifier leur vie pour l'amour de Jésus-Christ : Majorent hâc dilectionem nemo habet ut animant suam ponat quis pro amicis suis ( Joan. 15.). Elle est accordée aux docteurs, pour récompenser leur éminente sagesse, dont parle Daniel en assurant (12. 3.) que ceux qui eu auront instruit plusieurs dans la voie de la justice, luiront comme des étoiles dans toute l'éternité. Elle est accordée aux vierges à cause du prix incomparable de la pureté, en faveur de laquelle il leur a été accordé (Apoc. 14. 3. 4.) de chanter un cantique nouveau , que personne plus ne peut chanter. Ce sont ceux, dit St. Jean, qui ne se sont point souillés avec les femmes, parce qu'ils sont vierges. Ceux-là suivent l'Agneau partout où il va.

Ne croyez pas cependant que la charité des martyrs , la sagesse des docteurs et la pureté des vierges soient les seules vertus qu'approuve le feu du jugement de Dieu, et les seules qui reçoivent une pleine récompense; car toutes les bonnes oeuvres, quelles qu'elles soient, pourvu qu'elles soient faites dans la charité, sont comptées parmi les vases d'or , elles soutiendront l'épreuve de ce feu divin et elles recevront leur récompense. Car , au dernier jugement , Dieu adressera ces paroles consolantes aux élus : Venez, les bénis de mon Père, venez posséder le royaume qui a été préparé dès l'origine du monde (Matth. 25.) à ceux qui auront donné à manger aux faméliques, à boire aux altérés, l'hospitalité aux voyageurs, des habits à ceux qui sont nus, des consolations aux affligés , aux malades et aux prisonniers ; et le Seigneur a promis de ne pas laisser sans récompense un verre d'eau froide donné a un de ses disciples par amour pour Dieu.

Comprenez-vous , ô mon âme , la différence qui existe entre les actions humaines; et combien il faut être insensé et misérable, tandis qu'on peut facilement s'approvisionner d'or, d'argent et de pierres précieuses , de prendre tant de peine pour ne ramasser que du bois sec, du foin et de la paille ? Plût à Dieu qu'on fût doué de sagesse et d'intelligence pour prévoir ce qui arrivera à la fin de cette vie , lorsque toutes les oeuvres seront examinées et éprouvées par le feu du jugement de Dieu ; les unes pour être louées et couronnées , les autres pour être brûlées, réduites en cendre et en fumée! Pourquoi faites-vous maintenant un choix qui doit vous procurer des regrets si amers? Pourquoi ne pas condamner aujourd'hui, tandis que vous le pouvez utilement, ce que vous condamnerez un jour sans aucun fruit,? Si vous n'apprenez pas maintenant la vérité , si les choses présentes sont pour vous un voile qui vous empêche de la percevoir, priez Dieu bien affectueusement; dites-lui avec l'aveugle de l'évangile : Seigneur, faites que je voie; ou bien avec le Prophète : Ouvrez, mes yeux et je considèrerai les Merveilles de votre loi ( Ps. 118.). Car , il faut l'avouer , c'est une grande merveille que les oeuvres faites dans la charité se convertissent en or , en argent et en pierres précieuses, tandis que celles qui se font dans le péché ne sont que du bois sec , de la paille et du foin.

3 Considérons maintenant une autre propriété du feu. Jusqu'à présent la considération que nous en avons faite , nous a fait connaître ce que Dieu opère en ceux qui sortent de cette vie avec des œuvres mauvaises, et ceux qui en sortent avec la pratique constante des bonnes oeuvres. Une autre comparaison tirée du feu nous fera comprendre la conduite de Dieu envers ceux qu'il appelle du péché à la pénitence.

L'homme pécheur est semblable au fer qui, éloigné du feu, reste noir, froid , dur et pesant, mais qui change en quelque sorte de qualité, devient brillant , chaud , mou et léger dès que le feu agit sur lui. Tout pécheur est privé de la lumière intérieure ; il marche dans les ténèbres , et par là imite la noirceur du fer. Quoiqu'il montre du génie , et qu'il paraisse' être rempli de jugement dans les sciences et dans le commerce de la vie humaine , cependant il est aveugle et plus misérable qu'un aveugle dans le jugement qu'il faut porter sur le bien et le mal. En effet, un aveugle ne voit rien et ne peut se mouvoir sans un guide ; mais le pécheur croit voir ce qu'il ne voit point , ou il voit une chose pour l'autre ; il juge que ce qui est bien est mal , et que ce qui est mal est bien ; il prend pour grand ce qui est petit , et pour petit ce qui est grand; il attribue une longue durée à ce qui s'écoule rapidement, et il regarde comme durant peu de temps ce qui est de longue durée ; .et c'est ainsi qu'il se trompe perpétuellement dans les choix qu'il fait. C'est ce que disait l'Apôtre en parlant des Gentils ( Eph. 4. 18.) : Ils ont l'esprit plein de ténèbres;

ils sont entièrement éloignés de la vie de Dieu, à cause de l'ignorance où ils sont, et de l'aveuglement de leur coeur. C'est ce que le Seigneur lui-même reproche si souvent dans l'évangile aux scribes et aux pharisiens (Matth. 15. 23. ), les appelant les aveugles , conducteurs d'autres aveugles. C'est ce que le prophète Isaïe reprochait aux juifs de son temps lorsqu'il leur disait : Sourds, écoutez, et vous, aveugles, ouvrez les yeux et voyez (Is. 42. 18.). G'est ce que le même Prophète prédisait du Messie qui ouvrirait les yeux aux aveugles , en parlant au nom de Dieu du nouveau Testament , lorsqu'il ajoutait : Je conduirai les aveugles dans une voie, et je les ferai marcher dans des sentiers que jusqu'alors ils avaient ignorés; je ferai que les ténèbres devant eux se changeront en lumière et que les chemins tortueux seront redressés ( Is. 42.16. ). C'est enfin ce que les impies eux-mêmes seront forcés d'avouer au sortir de cette -vie, lorsque le châtiment commencera d'ouvrir leurs yeux que leurs péchés avaient fermés ; ils diront : Nous nous sommes donc égarés de la voie de la vérité ; la lumière de la justice n'a point lui pour nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé sur nous (Sap. 5. 6. ). Et il n'est pas étonnant que ceux qui ne suivent ni la volonté , ni l'esprit de Dieu , soient des aveugles : car Dieu est la lumière et il n'y a point de ténèbres en lui : d'où l'Apôtre saint Jean conclut que celui qui dit être dans la lumière , et hait son frère , est encore dans les ténèbres , qu'il marche dans les ténèbres , qu'il ne sait où il va , parce que les ténèbres l'ont aveuglé.

L'aveuglement des pécheurs provient non-seulement de leur éloignement de la lumière divine , mais encore de leur malice qui les aveugle ( Sap. 2 ). Car l'amour et la haine, la colère et l'envie et les autres mauvaises passions de l'âme, l'aveuglent au point de ne pouvoir plus discerner la vérité. Ces passions produisent l'effet des miroirs colorés qui font voir les objets rouges , lorsqu'ils sont blancs ; ou celui de ces autres miroirs colorés qui grossissent les objets, ou les rapetissent, ou les éloignent, ou les rapprochent. Celui qui aime avec passion regarde l'objet de son amour comme le plus beau , le plus utile , le meilleur, le plus nécessaire , et sacrifie tout le reste pour l'acquérir. Au contraire, si sa passion est une passion de haine , le même objet lui paraîtra horrible , inutile , mauvais , pernicieux , et il le repoussera au préjudice même de tout ce qu'il possède. Mais si le fer, tout noir et tout sale qu'il est,est échauffé par le feu, c'est-à-dire, si le pécheur quitte le péché et se tourne vers Dieu , peu à peu il commence à être éclairé et à découvrir clairement la vérité , dans la lumière divine, selon ces paroles de David : C'est dans votre lumière que nous verrons la lumière. Et alors le faux miroir des passions étant brisé et remplacé par celui de cristal , c'est-à-dire de la pure charité, le pécheur attache de l'importance aux seuls biens éternels, et regarde comme de peu de valeur et presque nuls tous les biens temporels. Il voit clairement qu'aucun éclat , qu'aucune beauté créée ne peut être comparée à la lumière de la sagesse et de la vérité qui se trouve en Dieu et qui est Dieu même ; c'est pour cette raison qu'il s'écrie avec St. Augustin : Que je vous ai aimée tard, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle , que je vous ai aimée tard ( Conf. 1. 10. c. 77. ) ! Et parce que Jésus-Christ nous dit que nous connaîtrons la vérité et que la vérité nous délivrerai de ce pécheur déjà éclairé, et délivré par la lumière divine des lieds de la concupiscence, de l'avarice, de l'ambition et des autres passions , tressaille de joie et s'écrie avec le Prophète : Fous avez rompu nos liens, Seigneur, je vous offrirai un sacrifice de louange et j'invoquerai votre saint nom (Ps. 115)

4 Le feu ne substitue pas seulement la clarté à l'obscurité du fer, mais encore de froid qu'il était , il le rend brûlant et tellement ardent qu'il paraît être changé en feu.

Que le Seigneur est grand! que sa puissance est admirable! Quoique l'homme soit naturellement froid , timide et peureux , quoiqu'il ne sache ni parler , ni se produire , ni tenter rien qui soit tant soit peu difficile , cependant dès que Dieu l'a embrasé du feu de la charité , il devient courageux comme un lion , qui répand la terreur par ses rugissements et triomphe de tout par sa force. Rien ne lui paraît difficile, il ne trouve rien de trop pénible, et il s'écrie avec l'Apôtre qui était entièrement enflammé de ce feu : Je puis tout dans celui qui me fortifie : Omnia possum in eo qui me confortat (Phil. 4.)

Mais parlons en détail de cette efficacité du feu ; et premièrement de la puissance de la parole , ensuite nous dirons en peu de mots quelque chose de l'efficacité des oeuvres. Nous avons aujourd'hui et il y a toujours eu dans l'église plusieurs prédicateurs qui annoncent la parole de Dieu ; d'où vient-il qu'il y a si peu de conversions? On voit dans les grandes villes , pendant tout le carême et chaque jour, une vingtaine et quelquefois une quarantaine de prédicateurs qui font retentir les chaires chrétiennes ; cependant le carême fini on n'aperçoit presque aucun changement dans les moeurs des habitants. Partout les mêmes vices , les mêmes péchés , la même froideur , les mêmes dissolutions. Je n'en vois pas d'autres raisons, sinon que ces discours érudits, élégants et fleuris manquent d'âme, de vie et de feu, en un mot de ce feu de la charité qui seule peut animer et enflammer les paroles de l’orateur,et, en communiquant ce feu, changer le coeur de ceux qui l'écoutent. Je ne veux pas dire que ces prédicateurs manquent d'une voix forte et sonore, ni de geste ; mais les machines de guerre, telles que les canons , ne font-elles pas autant de bruit ( sans aucun effet néanmoins ) lorsqu'elles sont seulement chargées de poudre que lorsqu'on les a remplies de boulets ou de mitraille ? Ce qui manque à ces prédicateurs, c'est un vrai zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. St. Pierre n'avait pas appris l'art oratoire; il ne savait que conduire sa barque , raccommoder et jeter ses filets ; mais dès que l'Esprit-Saint fut descendu sur lui en forme de langue de feu et l'eut rempli d'une ardente charité , il commença aussitôt à prêcher au milieu de Jérusalem avec tant d'autorité , avec tant d'ardeur et d'efficacité , que dans un seul sermon il convertit à la pénitence plusieurs mille personnes (Act. 2.). Nous ne lisons pas cependant qu'il fit de grands efforts de voix, ni qu'il gesticulât beaucoup. St. Bonaventure dit que St. François n'était ni très-instruit , ni un grand rhéteur, et cependant , lorsqu'il prêchait , on l'écoutait comme un ange descendu du ciel ; sa parole, ajoute le même saint, était comme un feu qui pénétrait les replis les plus secrets du coeur, et il est dit dans les chroniques de l'ordre des mineurs ( ch. 30. ) qu'un jour ayant improvisé quelques paroles au peuple, tous en furent si pénétrés qu'on aurait pris ce jour pour un vendredi-saint , tant les sentiments de pénitence excitaient de larmes dans tous les auditeurs. D'où pouvait provenir tant d'efficacité à si peu de paroles ? C'est que ce saint prédicateur, semblable au prophète élie, était comme un charbon embrasé , et ses paroles comme un flambeau ardent ( Eccli. 48. ). Nous avons les discours de S. Vincent, de S. Bernardin et de quelques autres saints qu'on ne daigne pas lire à cause de leur simplicité ; et nous savons cependant que ces sermons ont converti à Dieu plusieurs milliers d'âmes , et qu'on y affluait de toutes parts ; pourquoi? parce que ces paroles, toutes simples qu'elles étaient , sortaient d'un cœur enflammé, dont les étincelles se répandaient sur les auditeurs.

Or, ce feu divin n'a pas été moins efficace en oeuvres qu'en paroles. Dieu résolut de subjuguer, par l'apôtre St.

Pierre, la capitale du monde, la maîtresse des nations : il résolut aussi d'envoyer les autres apôtres, les uns en éthiopie, les autres dans les Indes, dans la Scythie, et jusqu'au fond de l'Angleterre , pour y renverser les idoles , y ériger les trophées de la croix, changer les lois et les coutumes , et détruire la tyrannie du démon. Si quelqu'un avait prédit cela aux apôtres lorsqu'ils prêchaient sur le lac de Nazareth , ou dans le temps de la passion de leur divin Maître , ils auraient pris cette prophétie pour un songe ou pour un conte de vieille : et cependant peu de temps après tout s'exécuta , sans autres secours que ceux de l'ardente charité que l'Esprit-Saint avait allumée dans leurs coeurs. Car la charité bannit la crainte, elle souffre tout , elle espère tout; elle croit que tout lui est possible, et dit avec St. Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie; aussi nous voyons, par ces hommes armés de la seule charité, l'idolâtrie renversée dans tout l'univers ; les églises de Jésus-Christ s'élever en tous lieux , et la croix arborée dans tous les royaumes, sans qu'il ait été besoin d'employer la force des armes ni aucun moyen humain.

5 Le feu amollit le fer et le rend propre à être aminci et laminé , et à prendre toutes les formes qu'il plaît a l'ouvrier de lui. donner. Cette propriété est admirable, il est vrai; mais la puissance de Dieu sur des coeurs endurcis et obstinés l'est bien davantage. écoutez ce que dit St. Bernard ( De consideratione , lib. 1. c. 2. ) : « Le cœur dur est celui qui , après avoir perdu tout sentiment , n'a plus horreur de lui-même. Qu'est-ce-donc qu'un coeur dur ? c'est celui qui n'est pas brisé par la componction , ni amolli par la piété, ni touché par les prières , qui ne cède point aux menaces, qui s'endurcit aux coups, qui n'a que de l'ingratitude pour les bienfaits, et de l'infidélité pour les conseils qu'il reçoit.... C'est celui qui ne craint ni Dieu, ni les hommes. »

Tel fut le coeur de Pharaon, qui s'endurcissait davantage , à mesure que Dieu l'accablait de nouveaux malheurs ; et qui témoignait d'autant plus de mépris à Dieu , que sa clémence paraissait grande dans la cessation des fléaux. Mais lorsqu'il plaît à Dieu de jeter une étincelle du feu de son amour dans un cœur quelque dur qu'il soit, aussitôt il s'amollit comme la cire, et bientôt l'on voit céder à cette vertu divine l'obstination la plus dure et la plus invétérée. Ce coeur de pierre devient un coeur de chair, le souffle de l'Esprit-Saint fond. cette glace, et les eaux de la pénitence coulent abondamment. Voyez la pécheresse de l'évangile : ni les avis d'un frère , ni les reproches d'une soeur , ni l'honneur de la famille, ni sa propre réputation n'avaient pu la détourner du péché ; mais à peine un rayon de la grâce de Jésus-Christ a pénétré dans somme pour y allumer le feu de son amour, que tout-à-coup elle est changée à un tel point qu'elle ne rougit pas d'aller , au milieu d'une assemblée et d'un festin, se jeter aux pieds de Jésus-Christ, et toute fondant en larmes , en laver les pieds de son Sauveur , les essuyer de ses cheveux , les baiser amoureusement, y répandre un parfum précieux , pour signifier qu'elle se consacrait il avec tous ses biens , au service de son nouveau maître. Aussi mérita-t-elle d'entendre ces paroles de Jésus-Christ : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a aimé beaucoup (Luc. 7. ). Citons un autre exemple beaucoup plus récent. Du temps de saint Bernard on vit Guillaume , duc d'Aquitaine, protéger obstinément Anaclet, pontife schismatique , contre innocent qui était pape légitime. Il avait chassé de ses états tous les évêques catholiques, et avait fait serment de ne jamais se réconcilier avec eux. Connaissant son endurcissement et redoutant sa férocité, il ne se trouvait personne qui osât l'avertir; mais il plut à la divine bonté d'employer saint Bernard pour pénétrer dans ce coeur endurci , et y jeter une aussi forte étincelle du feu de l'amour divin qu'aussitôt de lion il devint agneau , d'orgueilleux il devint humble, et que son obstination fit place à la soumission la plus parfaite. Une seule parole de saint Bernard lui fit rappeler l'évêque de Poitiers, qu'il embrassa affectueusement et rétablit sur son siége ; et ce qui est plus admirable encore , c'est qu'ayant prié un ermite de lui indiquer un moyen de sanctifier son âme après avoir commis tant de péchés , et celui-ci lui ayant ordonné de mettre sur son corps nu une cuirasse d'airain , et de l'attacher de manière à ne pouvoir plus l'ôter, il lui obéit sans répliquer. L'ermite l'ayant obligé de recourir au souverain pontife pour obtenir l'absolution de ses crimes, il obéit encore i et comme le souverain Pontife, doutant de la sûreté de sa pénitence ou voulant l'éprouver , l'eut envoyé à Jérusalem pour être absous par le patriarche de cette ville , Guillaume se met en route, et accomplit l'ordre du pape. Enfin de prince puissant qu'il était , s'étant fait moine , il l'emporta sur presque tous ceux de son temps par sa modestie, son détachement , sa patience , sa pauvreté et sa piété. Tel est le changement qu'opère la droite du Tout-Puissant ! tel est le pouvoir de ce feu divin à qui nulle obstination ne pourrait résister.

6 Enfin une dernière propriété du feu est de rendre léger ce qui était pesant, et de pouvoir le manier avec plus de facilité. Pourquoi ceux quine brûlent point de l'amour divin ont-ils le cœur pesant, et méritent-ils que le Prophète leur adresse ce reproche : Enfants des hommes, jusqu'à quand aurez-vous le cœur appesanti ? Pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ? C'est parce que le corps qui se corrompt appesantit l’âme (Sap.9 15.), et qu'un joug pesant accable les en fans d'Adam depuis le jour qu'ils sortent du ventre de leur mère, jusqu'au jour de leur sépulture, où ils rentrent dans la terre qui est la mère commune de tous (Eccli. 40. 1.). Le même auteur inspiré explique quel est ce joug pesant qui appesantit l'âme, lorsqu'il ajoute que la fureur, la jalousie, l'incertitude , la crainte, la colère et les autres passions sont ce joug qui est si pesant ; il appesantit l'homme à un tel point qu'il ne voit que la terre à laquelle il semble incorporé ; étant incapable de chercher Dieu , ni de courir dans la voie de ses commandements. Mais à peine ce feu divin descend-il dans le cœur humain qu'il calme les passions , les mortifie , et commence à rendre le joug plus léger ; si l'ardeur de ce feu vient à s'accroître, le cœur humain en est si soulagé , qu'il prend son essort comme la colombe, et va établir sa conversation dans le ciel : Nostra conversatio in caelis est. Ce cœur dilaté par le feu s'écrie avec David : J’ai couru dans la voie de vos commandements, dès que vous avez dilaté mon coeur. Et assurément après que le Sauveur eût dit : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que veux-je sinon qu'il brûle, l'on a vu des chrétiens devenus tellement détachés qu'ils ont abandonné les honneurs , les plaisirs et les richesses , pour pouvoir dire à Jésus -Christ qui remontait aux cieux : Tirez-nous après vous : Trahe nos post te. C'est de cette époque que datent tant de monastères, et que l'on commença d'habiter tant de déserts , qu'il se forma tant de choeurs de vierges, qui trouvèrent facile, non-seulement de courir dans la voie des commandements, mais de s'élever à la perfection par l'observation des conseils, et de suivre l'Agneau partout où il porterait ses pas.

O bienheureux feu, qui, non content de consumer, illuminez ; et qui ne consumez que ce qu'il y a de pernicieux en nous , pour nous conserver la vie ! quel bonheur pour moi, si je suis purifié par ce feu , qui purgera et détruira l'obscurité de mon ignorance, et, par la lumière de la vraie sagesse, réformera ma conscience erronée ; qui fera cesser le froid de la paresse, de l'indévotion et de la négligence, pour faire régner en leur place les flammes de l'amour divin ; qui ne permettra jamais à mon coeur de s'endurcir, mais qui l'amollira toujours par sa chaleur et le rendra obéissant et dévot; qui détruira enfin le joug pesant des sollicitudes et des désirs terrestres, par les ailes d'une sainte contemplation , nourrira et augmentera la charité, élèvera mon coeur, en sorte qu'il puisse dire avec le Prophète : Remplissez de joie l’âme de votre serviteur, parce que j'ai élevé mon âme vers vous, Seigneur (Ps. 85. 3. ).

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SEPTIèME DEGRé. Considération du ciel, c'est-à-dire du soleil, de la lune et des étoiles.

Nous n'aurons pas de peine ici à nous élever a Dieu par la considération du ciel , car nous avons pour guide le Prophète royal qui dit que les cieux racontent la gloire de Dieu , et le firmament publie sa puissance qui éclate dans les ouvrages de ses mains; et parce qu'il y a deux temps pour nous élever à Dieu sur les ailes de la contemplation , savoir: le jour et la nuit , le Prophète ajouté que ce Dieu si grand et si admirable a particulièrement établi sa tente dans le soleil , qu'il fait particulièrement éclater sa gloire et sa majesté dans la splendeur de ce bel astre qui, semblable à un époux sortant de sa chambre nuptiale , parait tout brillant de lumière dans son orient , et part avec ardeur pour courir, comme un géant dans sa carrière. Il part, de l'extrémité du ciel , et va jusqu'à l'autre extrémité répandant ses biens et sa lumière sur tous les hommes ; en sorte qu'il n'y a personne qui se cache à sa chaleur; et en parlant de la nuit, il dit : Je considère vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez affermis. Commençons à parler du premier temps. L'Esprit-Saint par la bouche de David dit quatre choses du soleil qui préside au jour

1 qu'il est te tabernacle de Dieu ; 2 qu'il est très-beau

; 3 qu'il décrit sa course avec vélocité , sans éprouver de fatigue; 4 qu'il nous fait sentir surtout ses influences par sa lumière et par sa chaleur. L'Ecclésiastique ( 43.

2. 5. ) réunit toutes ces qualités dans l'éloge qu'il en fait : C'est , dit-il , le vase admirable de la puissance du Seigneur , l'ouvrage exquis dit Très-haut... Le Seigneur qui l'a créé est grand.

D'abord Dieu, créateur de toutes choses, a établi son tabernacle dans le soleil, comme dans un lieu très-convenable à sa grandeur; c'est-à-dire que, parmi les choses corporelles, Dieu a choisi le soleil pour y habiter comme dans un palais royal , ou un sanctuaire divin : à la vérité Dieu remplit le ciel et la terre , et le ciel et les cieux des cieux ne peuvent le contenir ; cependant on dit qu'il habite plus particulièrement là où il manifeste davantage sa présence par les merveilles de ses oeuvres. Et parce que nous lisons dans l'hébreu que Dieu a placé son tabernacle dans le soleil qui est dans les cieux : Soli posuit tabernaculum in eis, nous découvrons, par ce passage , une autre excellence du soleil qui ne contredit point la première. Le soleil est un grand astre, pour qui Dieu a préparé un palais très-vaste , très-beau et très-élégant; car il a voulu que le ciel fût le palais du soleil , où il pût promener et opérer librement ; et que le soleil à son tour fût le palais de Dieu qui est le souverain Seigneur. De même donc que nous connaissons la grandeur et l'éminence du soleil , en ce que son tabernacle est le ciel; de même aussi nous nous faisons une idée de la grandeur et de l'éminence de Dieu , en ce que le soleil est sa demeure , vase vraiment admirable et qui n'a rien de semblable dans les choses corporelles.

Ensuite David , voulant nous montrer la grande beauté du soleil par une comparaison, se sert de celle d'un époux qui sort de

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sa chambre nuptiale : en effet , les hommes ne prennent jamais mieux le soin de s'orner , ils' ne désirent jamais tant faire parade de leur beauté, que lorsqu'ils deviennent époux; car alors ils souhaitent ardemment de plaire à une épouse qu'ils aiment avec passion. Mais si nos yeux pouvaient fixer le soleil; si nous étions plus près de lui, et que nous vissions tous cet astre , combien il est grand et comment il est fait , nous n'aurions pas besoin de la comparaison d'un époux pour nous faire une idée de son incroyable beauté. Assurément toute beauté des couleurs dépend de la lumière , et elle s'évanouit dés que la, lumière disparaît ; ainsi rien n'est plus beau que la lumière , et Dieu , qui est la beauté même , a voulu prendre le nom de lumière : Deus lux est, et tenebrae in eo non sont ullae (I. Joan. 1.). Or, parmi les choses corporelles, rien n'est plies brillant que le soleil , et, par la même , rien n'est plus beau. Ajoutez que la beauté des choses inférieures, et surtout celle des hommes, disparaît bientôt, tandis que celle du soleil ne s'éteint jamais , jamais ne souffre de diminution ; son éclat reste toujours le même. Ne voyons-nous pas qu'au lever du soleil toute la nature semble se réjouir ? Ce ne sont pas seulement les hommes qui ressentent cette joie, mais vous entendez encore le souffle des doux zéphyrs; les fleurs ouvrent leur calice; les plantes reprennent leur accroissement ; les oiseaux font entendre dans l'air une douce mélodie. De là vient que Tobie, frappé de cécité , répondit à l'ange, qui l'invitait à se réjouir: Quelle joie puis-je ressentir, moi qui suis privé de la vue et quine vois jamais la lumière du ciel (5.)

Prenez donc courage, ô, mon âme , et dites . Si le soleil créé réjouit toute la nature lorsqu'il paraît , quelle joie n'apportera pas le soleil incréé , incomparablement plus. beau et plus brillant, quand il se montrera à ceux qui ont le coeur pur, non pour un peu de temps, mais pour se laisser contempler éternellement ! Combien lamentable sera le sort des méchants, lorsqu'ils seront ensevelis dans des ténèbres éternelles, où jamais ne pénétrera un seul rayon ni du soleil matériel, ni du soleil incréé ! Et quelle sera la joie de cette âme à qui le Père des lumières adressera ces consolantes paroles : Entrez dans la joie de votre-Seigneur (Matth. 25. ) !

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