Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 11)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

toute son assistance dans une entreprise qui lui est si chère. Je n'ai point d'ouvriers à vous offrir pour le moment; mais si j'en

rencontre, je vous les présenterai. Je voudrais redevenir jeune pour avoir le bonheur de vous suivre, ne fût-ce que pour porter

vos hardes, je n'hésiterais pas. Ne craignez rien; que le défaut de sujets ne vous fasse pas reculer; car le Seigneur vous en

fournira dans la suite; et, quoique en petit nombre, ils feront l'ouvrage d'un grand nombre. Je vous bénis au nom de Jésus et de

Marie; je vous présente mes très-humbles respects, et je vous embrasse très-affectueusement dans la charité de

Notre-Seigneur. "

On ne s'entretenait plus à Naples que de la nouvelle congrégation et de son fondateur présumé; c'était le sujet ordinaire de

conversation dans les sociétés de tout genre. Les missionnaires de la Propagande, voyant dans cette oeuvre un sujet de

confusion pour eux, étaient les premiers à prévenir tout le monde contre Alphonse. Ils ne cessaient de le blâmer partout, et ne

pouvaient plus même souffrir de l'entendre appeler leur frère. Le cardinal Pignatelli, qui jusqu'alors avait jugé d'après les

rapports, était aussi mécontent d'Alphonse; mais dès qu'il le sut en tout dirigé par les pères Fiorillo et Pagano, il fut désabusé; et

le prit sous sa protection. Apprenant qu'on le voulait exclure de la Propagande, il fit dire au chanoine Torni de ne rien

entreprendre sans son aveu, contre Alphonse de Liguori. Alphonse prit de nouveau courage en voyant la conduite du cardinal à

son égard, et se rendit chez lui pour le remercier.

Les pères Fiorillo et Pagano conseillèrent à Alphonse de se mettre entièrement sous la conduite de Mgr Falcoja, en qui il

trouverait à la fois un religieux très-éclairé sur les fondations et un homme en grande considération dans toute la ville de Naples.

Alphonse ne renonçait pas à la direction du père Pagano; il savait combien il était redevable à sa sollicitude paternelle. Aussi ne

cessait-il de prier Dieu et de se recommander aux prières des autres, afin d'obtenir des lumières. C'était la fête de l'Assomption

de la, très-sainte Vierge; il ne manqua pas d'assister à la neuvaine qu'on célébrait avec exposition de la statue dans sa chère

église de la Rédemption des captifs. La divine Vierge daigna l'éclairer d'une lumière si vive, qu'il résolut de se placer sans

réserve sous la conduite du saint prélat; et, même, sur le conseil du père Pagano, il s'engagea sub gravi à lui obéir en tout et à

ne rien faire sans ses avis.

Le chanoine Torni, quoique persuadé de la sagesse et de la bonne conduite d'Alphonse dirigé par le vénérable père Fiorillo,

voyant d'ailleurs son oeuvre encouragée par de nouvelles approbations, s'affligeait néanmoins de sa persévérance dans un tel

projet. Toute sa crainte était de perdre un sujet de si grand mérite. N'espérant plus triompher en le combattant de front, il le

contraria indirectement, comme supérieur de la Propagande. Il le chargea de travaux apostoliques très-importants: Alphonse, à

la vue du bien assuré qu'il faisait à Naples, renoncerait peut-être à l'espoir du bien incertain qu'il prétendait opérer ailleurs.

Au commencement d'octobre , il lui commanda, au nom même du cardinal Pignatelli, de donner les exercices de la retraite au

clergé, dans la basilique de sainte Restitute. Il espérait que l'occasion de déployer de nouveau son talent, lui ferait désirer de

reconquérir la faveur dont il jouissait autrefois, et le rattacherait au séjour de Naples; mais il se trompait. Insensible aux vains

attraits de la renommée, Alphonse obéit, malgré sa répugnance à se présenter devant un publie qui le traitait avec tant

d'injustice; il obéit, car il voyait dans l'ordre de ses supérieurs la voix de Dieu même. Le Seigneur répandit avec plus

d'abondance que jamais ses bénédictions sur les exercices de cette retraite. Une grande partie du clergé fut réformée-, malgré

la prévention qu'on avait contre Alphonse, la parole de Dieu dans sa bouche fit des prodiges inouïs. Le cardinal Pignatelli

assistait chaque soir à ses instructions; et, pénétré lui-même de componction : " On voit, disait-il, qu'Alphonse est un vase

d'élection ; le Saint-Esprit parle par sa bouche. " Le chanoine Torni voulut qu'après avoir terminé les exercices, Alphonse se

joignit d'abord à la mission générale ouverte dans la grande église du Saint-Esprit, et ensuite à une seconde dons l'église de

l'Annonciade. Outre la foule prodigieuse de ses pénitents, il fut encore plusieurs fois chargé de donner la méditation du matin,

dont il s'acquitta avec de très-grands fruits. Le chanoine, toujours plus charmé de ces prodiges de la grâce, voulut qu'il donnât

encore les exercices au peuple dans la paroisse de sainte Marie-des-Vierges. Il s'imaginait qu'après tant de fatigues et une

moisson si abondante, Alphonse ne porterait plus ses vues d'un autre côté; mais, toujours- constant dans sa résolution, le jeune

inspiré soupirait, au contraire, après le moment de se voir dans la ville de Scala, où, de concert avec. Mgr Santoro, il avait

décidé l'établissement de la nouvelle congrégation.

Mgr Falcoja, de son côté , ne pouvait encore se déterminer à lui donner sa dernière bénédiction. Il priait, temporisait et lui

conseillait de ne rien précipiter, afin de se rendre digne de la bénédiction divine; mais ces délais étaient des siècles pour

Alphonse; dans le transport d'une sainte impatience, il écrivit un jour à Mgr Falcoja : " Mon père, par charité, vite, vite, vite;

car je meurs du désir de partir; faites-moi venir bientôt et relevez-moi de l'obédience que vous m'avez donnée pour Naples. Le

démon met tout en oeuvre pour nous empêcher de commencer; mettons-nous vite à l'ouvrage, et il ne pourra rien faire, et tout

réussira. Je suis à la veille du dernier jour des saints exercices; et aujourd'hui je dois parler de ma bonne mère Marie. Priez

toujours pour moi, mais toujours, toujours! Et puis, vite, vite, pour la gloire de Jésus et de Marie! "

Je passe les autres contrariétés qu'Alphonse dut encore essuyer dans les derniers temps, surtout de la part du père Ripa, et de

son oncle Gizzio. Rien n'égale le ressentiment d'un coeur qui croit qu'on ne tient pas compte de son amour. Ils chérissaient

Alphonse; et s'efforçaient de l'arracher à une entreprise toute sainte qui leur paraissait extravagante. Nous devons adorer, dans

la conduite de ces trois serviteurs de Dieu, les jugements impénétrables du Très-Haut, et conclure que Dieu, permettant

quelquefois dans ses serviteurs de pareilles méprises, le fait pour des fins très-sublimes, pour sa plus grande gloire et surtout

pour éprouver es amis et les tenir dans l'humilité.

.

CHAPITRE II. Compagnons et succès d'Alphonse à Scala; nouvelles victoires sur les oppositions de son père et de tous les

adversaires.

Malgré le discrédit jeté sur Alphonse par l'improbation de si hauts personnages, quelques âmes d'élite vinrent s'offrir. Un de ces

premiers compagnons fut Vincent Mandarini , d'une famille noble de Calabre , excellent théologien et depuis longtemps son

ami. Jean Mazzini eut été le premier , si son directeur ne l'eut forcé d'attendre encore trois ans pour mieux s'assurer de sa

vocation. Sarnelli, théologien et juriste ; Romano, excellent prédicateur, et plusieurs prêtres distingués apportaient un zèle ardent

pour le salut des âmes. Sportelli et Tosquez, encore séculiers, rendirent de très-grands services; et, de plus, aspiraient à une

sainteté surhumaine. Un gentilhomme, nommé Vito Curzio, dont la vocation fut évidemment miraculeuse, vint encore se joindre

à lui, pour servir en qualité de frère-lai.

Alphonse, après avoir obtenu la bénédiction du vénérable père Fiorillo et du père Thomas Pagano, son directeur, et sans avoir

prévenu ses parents ni ses plus chers amis, prit une misérable monture, sortit de Naples le 8 novembre, et se dirigea vers la ville

de Scala. Mgr Santoro l'y attendait avec impatience, et l'accueillit comme un ange venu du ciel. La noblesse, le clergé et le

peuple, tous les habitants de la ville applaudirent à son arrivée; on ne parlait plus que des nouveaux missionnaires, du zèle de

leur chef et du grand bien qu'il produisait partout.

Le jour qu'il sortit de Naples, Alphonse triompha deux fois; il renonçait définitivement aux splendeurs du monde, et il brisait les

liens du sang et de la chair. Dieu exigeait de son coeur ce dernier sacrifice , complément des nombreuses abnégations qu'il avait

déjà faites. Personne n'ignorait sa résolution ; mais personne n'y prenait plus de part que son père; sa vie était empoisonnée par

la pensée qu'il allait être séparé , peut-être pour toujours , d'un fils qu'il aimait , non plus comme un fils, mais comme un père

spirituel, qui chaque jour le régénérait à la grâce par ses paroles et ses exemples. En effet, depuis le mois d'août, Alphonse avait

quitté le collège des Chinois, était revenu habiter au milieu de sa famille pour mettre ordre à ses affaires. Un jour qu'il était sur

son lit, pour prendre un peu de repos, Don Joseph entra dans sa chambre ; tout annonçait en lui une profonde douleur. Il se

jette sur le lit, embrasse son cher Alphonse et lui dit en pleurant : " Mon fils, pourquoi voulez-vous m'abandonner? Mon fils, je

ne mérite pas que vous me causiez ce chagrin; et je ne m'y serais jamais attendu de votre part ! " Alphonse sentit son coeur

percé d'un trait douloureux. Durant trois heures, Don Joseph tint Alphonse étroitement serré contre son coeur, en lui répétant: "

Mon fils, ne m'abandonnez pas! " Pendant trois heures, Alphonse sentit le conflit déchirant des sentiments qui se partageaient

entre la nature et la grâce. L'assaut fut cruel, sans doute; mais il n'y eut ni victoire pour la nature, ni défaite pour la grâce.

Alphonse, fortifié d'en haut, résista jusqu'au bout; les prières et les larmes ne purent triompher; elles ne l'ébranlèrent point dans

la résolution qu'il avait prise.

En arrivant à Scala, Alphonse trouva une partie de ses compagnons; il attendit que les autres vinssent le rejoindre. Bientôt ils

furent au nombre de huit. Mgr Santoro reçut les nouveaux missionnaires dans une habitation qu'il leur avait préparée, et dont la

richesse et la magnificence répondaient parfaitement aux désirs d'Alphonse et de ses compagnons. C'était l'hospice des

religieuses de Scala, dénué d'ameublement, étroit et incommode. Outre ce modeste oratoire, l'habitation consistait en trois

chambres avec. une petite salle; tout le mobilier se composait de quelques paillasses couvertes pauvrement, et de quelques

vases de terre pour l'usage de la table et de la cuisine. Dans cette habitation misérable, les nouveaux apôtres trouvèrent un

logement selon leur goût. Le lendemain de l'arrivée, ils se réunirent dans la cathédrale; après une longue méditation, ils

chantèrent la messe du Saint-Esprit, rendirent à Dieu de justes actions de grâces, et mirent la première main à l'établissement de

la congrégation si ardemment désirée, en lui donnant le titre du Saint-Sauveur, en le plaçant sous la protection du chef de tous

les missionnaires.

Alphonse, qui voulait édifier cette grande oeuvre pour la gloire de Dieu et le bien de la sainte Eglise, en fit le plan d'après cette

pensée, en traça lui-même le dessin. L'unique fin qu'il se proposa était de former une réunion de prêtres animés d'un grand zèle

pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, déterminés à embrasser un genre de vie apostolique et tout conforme à la sainte vie

de Jésus-Christ, c'est-à-dire, pauvres et faisant une entière abnégation d'eux-mêmes et de toutes les choses de la terre.

Les pratiques auxquelles Alphonse et ses nouveaux disciples s'appliquèrent tout d'abord, furent l'oraison et la pénitence.

Alphonse, uniquement occupé de Dieu, ne cessait de prier, de lire les livres saints ou de travailler au salut des âmes. Sa messe

était très-longue; il employait beaucoup de temps à s'y préparer, et son action de grâces durait encore davantage. Outre les

oraisons qu'il faisait avec la communauté, on le voyait tout enflammé d'amour passer des heures entières devant le

Saint-Sacrement. Dès qu'il pouvait disposer de quelques instants, il courait , comme le cerf altéré, à la source de toute

consolation. Il poussait les austérités jusqu'à l'excès ; tout ce que les autres faisaient pour se mortifier n'était qu'une faible

imitation de l'héroïque fondateur.

Les soins qu'il prenait de sa propre perfection et de celle de ses compagnons, ne l'empêchaient pas de travailler à ta

sanctification du peuple de Scala. Il introduisit d'abord dans la cathédrale la coutume de donner la méditation au peuple tous les

matins, et de faire également tous les soirs la visite au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge. Tous les jeudis, il y avait sermon et

exposition du Saint-Sacrement ; le samedi on prêchait les Gloires de la sainte Vierge. Les dimanches et les jours de fête,

comme tout le peuple se rendait à l'église, il ne manquait pas de faire des instructions et le catéchisme. Il établit deux confréries:

l'une, destinée aux gentilshommes, et l'autre pour les artisans. Il en érigea également deux autres pour les jeunes gens et les

jeunes filles ; tous les dimanches , chacune de ces confréries recevait une instruction particulière. Scala fut en peu de temps

sanctifié, à la grande consolation de Mgr Santoro ; la vertu de virginité y fut mise en honneur, et les jeunes filles faisaient

l'admiration de toute la contrée. Secondé par de si vaillants ouvriers , Alphonse les engagea à travailler au salut des habitants

d'alentour.

La renommée de la nouvelle congrégation se répandit de plus en plus; les évêques demandèrent des missions pour une foule de

petites populations; plusieurs même témoignèrent le plus ardent désir de fixer une colonie de missionnaires dans leurs diocèses.

Alphonse en ressentait une grande consolation , et rendait mille actions de grâces au Seigneur qui bénissait son entreprise ; mais

le défaut de sujets l'empêchait de satisfaire aux nombreuses demandes qu'on lui adressait de toutes parts. Heureux de n'avoir

point compté sur la faveur des hommes, mais uniquement sur les promesses de Dieu et la protection signalée de sa divine mère

, le zélé fondateur se jouait des oppositions déchaînées contre lui. Son départ ne les avait point calmées, et ses succès à Scala

n'ouvrirent point les yeux à ses adversaires. Les pères de la Propagande se montraient toujours les plus acharnés; et , malgré

tous ses efforts, le père Torni ne put les désabuser. " Alphonse est un homme de Dieu, disaient les plus modérés, on ne peut en

douter; mais on ne peut non plus douter qu'il ne soit maintenant dans l'illusion et qu'il n'ait perdu le bon sens. " Tous croyaient

leur honneur blessé, parce qu'un de leurs membres , et le plus distingué, avait donné dans une pareille extravagance. Ils

croyaient se mettre à couvert, en le chargeant de mépris et de ridicule. La nouvelle de ces mauvais procédés affligea le tueur

d'Alphonse , qui méprisait. bien les railleries et les discours du monde, mais ne pouvait voir sans douleur que des hommes pieux

et zélés , à la considération desquels il attachait le plus grand prix, partageassent les préventions du siècle et s'en fissent les

hérauts. Persuadé que l'honneur et la pureté sont, avec la rectitude du jugement, les vraies richesses d'un ministre de Dieu, il

voyait avec effroi ses anciens frères travailler à le dépouiller de ce qui seul pouvait lui donner du crédit près des âmes pieuses. Il

se plaignit avec douceur au chanoine Terni ; et celui-ci qui l'aimait comme un père, s'efforça de le consoler : " Je n'ai pu retenir

mes larmes en lisant votre lettre, dans laquelle vous me faites part des contrariétés qui vous accablent. Je ne cesse de prier le

Seigneur, et j'ai la confiance qu'il vous donnera la force d'âme dont vous avez besoin pour supporter courageusement les

tribulations par lesquelles sa tressage providence permet que vous soyez éprouvé. J'espère qu'il vous donnera aussi les lumières

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