Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 12)
nécessaires pour vous éclairer sur les desseins de sa divine volonté. "
Alphonse, de son côté , ne cessait de le consulter sur le plan de sa nouvelle congrégation. Il retrempait son courage à la lecture
des expressions pleines de tendresse que lui écrivait le père Terni; il en rendait grâces à Dieu et croyait avoir reconquis la
tranquillité. Mais, tandis que la lettre de son ancien supérieur lui annonçait la paix, le démon lui préparait de nouveaux assauts.
L'enfer, alarmé de la guerre qu'Alphonse allait lui faire, déchaîna contre lui toutes ses puissances. Les frères de la Propagande,
sensibles au déshonneur qu'ils prétendaient avoir reçu , ne se donnaient point de repos. Tous voulaient qu'Alphonse fût chassé
comme indigne, et fut privé de son bénéfice. Afin de prévenir tout incident en sa faveur , ils voulurent qu'on procédât par un
scrutin secret; et l'expulsion fût formellement décidée à l'unanimité. Après la séance, le chanoine supérieur se rendit, avec les
principaux membres, auprès de son Eminence pour lui exposer ce qui venait de se passer. Le cardinal manifesta un grand
déplaisir. " Pourquoi, dit-il, venir à une telle extrémité? Ou Dieu bénira l'entreprise d'Alphonse, et ce sera une grande gloire
pour vous ; ou bien il la rejettera, et alors on dira que c'était une bonne couvre, mais qu'elle n'a pu réussir. Je ne vois pas en
quoi vous trouvez votre déshonneur. " Puis, prenant un ton digne de son caractère, il termina en disant aux députés: " Je suis le
supérieur de la congrégation; je veux qu'Alphonse de Liguori soit réintégré, et continue à jouir de sa chapellenie; et je défends
de faire; sans mon agrément, aucune démarche ultérieure contre lui. "
Alphonse fut consolé de tout ce que le cardinal et le chanoine Torni avaient fait pour lui, et ne manqua pas de les remercier.
Ecrivant à son directeur, Mgr Falcoja : " Don Terni me mande, lui dit-il, que la congrégation avait résolu de m'ôter la
chapellenie et de me retrancher du nombre de ses frères, mais que le cardinal a défendu de rien faire sans son ordre. J'ai écrit à
son Eminence pour la remercier; et au chanoine Terni qui m'a écrit qu'il n'avait pu faire davantage en ma faveur. " Ainsi,
Alphonse ne laisse échapper aucune plainte; il ne cherche point à se justifier ni à faire prévaloir son innocence.
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CHAPITRE III. Alphonse est abandonné de ses compagnons et de presque tous ses amis; ses tentations de désespoir, et sa
victoire héroïque.
L'orage était apaisé à Naples; Alphonse , après la déclaration du cardinal qui l'avait pris sous sa protection, continuait de vivre
à Scala dans la paix la plus profonde, mais Dieu lui réservait une nouvelle épreuve plus forte et plus douloureuse que les
précédentes. Le démon voulait étouffer, dès son berceau, cette congrégation naissante ; et dans ce but il y sema la discorde.
Lorsqu'il fallut établir les règles et désigner les oeuvres qu'il serait convenable d'embrasser dans le nouvel institut, on vit naître
des sentiments si opposés que l'union fut rompue et la société menacée d'une ruine complète. Alphonse voulait que la nouvelle
congrégation eût pour but unique la sanctification des clercs et des personnes du siècle en leur donnant les exercices spirituels
dans le couvent, et le salut dis âmes abandonnées dans les campagnes et les hameaux par le moyen des missions. Ses vues
étaient basées sur l'expérience que la parole de Dieu ne pénètre pas dans les endroits délaissés, ou qu'elle s'y fait entendre
d'une manière passagère et sans fruit. Mandarini voulait qu'on se livrât aussi à l'enseignement. Alphonse représentait que les
frères des Ecolespies, de la Doctrine chrétienne, et les jésuites embrassaient l'instruction de la jeunesse ; que, les maisons de
l'institut devant être établies principalement dans de pauvres villages, le nombre des jeunes gens y serait très-borné ; que les
familles y seraient pour la plupart indigentes, et que, d'ailleurs, il y aurait toujours assez d'autres ecclésiastiques pour enseigner
la lecture, l'écriture et la doctrine chrétienne, il ajoutait que, l'esprit de l'institut se trouvant partagé entre deux objets si
différents, on ne pourrait remplir l'un et l'autre que d'une manière imparfaite , puisqu'ils étaient trop peu d'ouvriers pour suffire à
ces deux branches; et de plus, les missions devant les occuper au-dehors une grande partie de l'année, il serait impossible de
donner avec fruit un enseignement suspendu et morcelé continuellement.
D'autres avaient leur opinion particulière ; et chacun , de son côté, trouvait des motifs pour l'appuyer. Tant de sentiments si
opposés ne pouvaient manquer d'altérer la sérénité d'Alphonse ; il parla, il supplia, mais ce fut en vain; tous fermèrent les
oreilles. Pour conjurer le naufrage dont il se voyait menacé, il eut recours à l'oraison; il ne négligea pas non plus les moyens
humains.
Cette grande diversité d'opinions, entre des hommes d'ailleurs remplis de charité , devait nécessairement troubler la paix. Des
partis se formèrent dans les esprits, affaiblirent le lien qui les unissait; et la division des coeurs ne tarda pas à suivre. Peu à peu,
on vit un refroidissement notable entre Alphonse et ses compagnons. Les discussions sur le but de l'institut et sur les moyens de
l'atteindre durèrent longtemps, mais sans succès. Mandarini persista; mais Alphonse fut encore plus ferme dans son sentiment,
bien qu'il n'eût pour lui que le docteur Sportelli. On en vint à vouloir se séparer ; et le mal se trouva sans remède. Mandarini et
les autres abandonnèrent Alphonse et allèrent fonder une maison à Tramonti, où ils ouvrirent des écoles à la jeunesse. L'enfer,
qui croyait avoir remporté une victoire, fut bien trompé; car, d'un côté, l'oeuvre d'Alphonse n'en souffrit aucun dommage ; et,
de l'autre, cette séparation donna la naissance à la vénérable congrégation du très-saint Sacrement.
Alphonse reçut avec une force d'âme supérieure le coup que lui porta cette division ; cependant, il en ressentit la plus vive
douleur. D'un côte, sa confiance en Dieu le soutenait ; de l'autre, le démon ne se lassait pas de susciter dans son rieur les plus
affreuses pensées de désespoir. Naguère il était entouré d'un grand nombre de compagnons savants et pieux, qui formaient une
société recommandable 'aux yeux de la multitude; et maintenant, il ne lui restait plus que le docteur Sportelli avec le frère Vito
Curzio; le Père Sarnelli ne pouvait quitter Naples. Son chagrin fut si grand qu'il perdit la paix; les rochers de Scala, autrefois si
chers à son coeur, ne lui présentaient plus qu'un horrible aspect dont son âme était dégoûtée. Il lui sembla voir les salons de
Naples s'égayer à ses dépens, et entendre les railleries dont son entreprise était l'objet; il s'effrayait à l'idée du grand discrédit
dans lequel son institut allait tomber. Ces pensées et d'autres semblables lui accablaient le coeur; il était balancé entre la
confiance en Dieu et la défiance de lui-même.
Dieu, qui voulait soumettre son âme à une nouvelle épreuve, mit dans le coeur de Mgr Falcoja des sentiments tout opposés à
ceux' que s'était promis Alphonse. Fatigué, aussi bien que le chanoine Torni, des dissensions qui venaient d'éclater à Scala, il
avait perdu tout l'intérêt qu'il portait à la nouvelle congrégation. Après avoir approuvé les plans d'Alphonse et les avoir
défendus avec ardeur contre des oppositions respectables , il voyait avec dépit que la honte de leur inexécution retombait en
grande partie sur sa personne. Il reçut Alphonse assez froidement; et, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit sèchement
et avec hauteur " Dieu n'a besoin de vous ni d'aucun autre; si sa volonté est d'établir cette oeuvre, il peut le faire sans vous, et
susciter d'autres ouvriers à votre place. " Alphonse, tout stupéfait de cet accueil, ranima tout-à-coup son courage, "
Monseigneur, dit-il avec beaucoup d'humilité, je suis convaincu que Dieu n'a besoin ni de moi, ni de mon oeuvre; je crois
cependant que sa volonté est que je poursuive; et, tout seul, j'arriverai au but " Il ajouta qu'il n'était pas sorti de Naples et du
monde pour se donner la gloire de fondateur, mais pour faire la volonté de Dieu et procurer sa gloire. Cette réponse toucha
beaucoup le prélat : " Mettez votre confiance en Dieu, lui dit-il, le Seigneur bénira certainement vos bonnes intentions. " Cet
entretien soulagea beaucoup Alphonse ; mais le démon ne pouvait le laisser en paix, et s'acharnait de plus en plus à le
tourmenter. L'invincible apôtre retourne à Scala; mais il se voit de nouveau seul et abandonné sur cette montagne déserte; le
dégoût, l'anxiété, l'abattement viennent. l'assaillir plus fortement que jamais. Un jour la tentation fut à son comble; il fit à Dieu la
promesse sous péché grave de se consacrer irrévocablement au salut des âmes abandonnées, dût-il demeurer seul et sous
aucun secours. Dieu bénit cet acte héroïque ; dès ce moment, l'esprit de ténèbres disparut, les troubles se dissipèrent ; et
Alphonse sentit son coeur fortifié d'un nouveau courage et rempli de consolation. Jusque dans sa vieillesse, il se rappelait avec
effroi le combat qu'il eut à soutenir ; il avoua même au Père Corsano, son confesseur, que les deux tentations les plus violentes
qu'il avait eues pendant sa vit étaient, la première quand il se sépara de son père , et l'autre lorsqu'il se vit seul à Scala et
délaissé de ses compagnons.
Alphonse avait eu raison de redouter l'effet que produirait à Naples la rupture qui se faisait entre lui et ses compagnons. Les
moqueries furent générales; on condamnait à l'envi le fanatisme du prétendu chef de congrégation. Les chaires évangéliques
retentirent d'anathèmes ; des prédicateurs prétendaient montrer jusqu'où peuvent s'égarer les esprits les plus favorisés de Dieu,
quand ils se laissent prendre aux piéges du démon, et quand ils oublient le précepte de l'humilité ; on cita comme un exemple
Alphonse de Liguori, qui, par sa confiance obstinée dans ses propres, lumières, se voyait maintenant engagé dans une voie
d'illusion des plus dangereuses pour le salut. Ses partisans mêmes se taisaient et recevaient leur part des mépris et des railleries.
Il n'y eut que le vénérable Père Fiorillo pour qui le déchaînement de l'enfer ne fut pas douteux. Comme il était convaincu de la
protection que Dieu accorderait à l'œuvre d'Alphonse, il espérait toujours qu'avec de la constance on surmonterait tous les
obstacles. Le cardinal Pignatelli ne fut pas le dernier à être instruit de la solitude dans laquelle Alphonse se trouvait par suite de
la défection. Les ennemis de la fondation lui dirent bien vite une nouvelle qui justifiait leurs prévisions. Le cardinal plaignit
Alphonse, mais sans le condamner. " Les commencements n'ont rien eu qui soit répréhensible, dit-il, mais nous ne connaissons
pas les jugements de Dieu. " Il ordonna au chanoine Torni de le faire venir à Naples. On peut se figurer l'accueil auquel
Alphonse pouvait s'attendre dans cette ville, et combien il devait lui en coûter d'y paraître. De tous côtés, il se voyait injurié,
tourné en ridicule ; sa seule présence était un triomphe pour ses adversaires. Il se vit même un objet d'aversion pour ses parents
et ses amis.
Il se rendit chez le cardinal, accompagné du chanoine Torni. Le sage prélat fut affligé d'apprendre toutes les impostures qu'on
avait débitées sur son compte. Le chanoine, qui aurait voulu conserver Alphonse à Naples, prit alors la parole et lui dit, en
présence du cardinal : " Si Dieu avait voulu cette oeuvre , il n'aurait pas ôté les moyens de l'établir; d'ailleurs, vous pourrez faire
du bien à Naples mieux que partout ailleurs, sans nuire aux pauvres dont le soin est votre partage. " Ces paroles firent pour
Alphonse une nouvelle tentation, mais il ne se rendit pas; et, loin de faiblir, il répondit avec une entière confiance : " Nous
devons être convaincus, Monsieur le Chanoine, que le démon est l'auteur de ce qui est arrivé à Scala ; mais il ne sera pas dit
que je me donne pour vaincu parce que le démon est venu me traverser. Si mes premiers compagnons m'ont quitté, d'autres
prêtres zélés ne manqueront pas; mais tout cela dût-il encore me faire défaut, je n'hésiterai pas, bien que seul, à me sacrifier
pour secourir les âmes abandonnées dans les campagnes et dans les hameaux. " Le cardinal ne put s'empêcher d'admirer tant
d'héroïsme ; et, se tournant vers le chanoine : Il ne convient pas, dit-il, qu'on abandonne Scala pour le moment; recourons à
Dieu pour connaître sa sainte volonté. " Puis, encourageant Alphonse : " Confiez-vous en Dieu, dit-il à plusieurs reprises, et
n'ayez aucun souci des hommes; Dieu vous aidera ".
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CHAPITRE IV. Nouveaux compagnons d'Alphonse; fondation d'une nouvelle maison dans la Villa des Esclaves.
Les procédés du cardinal avaient réduit au silence tous les ennemis ; Alphonse avait retrouvé la paix et la confiance, et retourna,
dans la solitude de Scala. Toute sa famille se composait du docteur Sportelli et du frère Vito Curzio; mais bientôt il eut la
consolation de voir le couvent visité par de nouveaux sujets qui aspiraient à faire partie de la congrégation, ou qui aidaient à
donner des missions. Il se réjouissait de voir ses espérances réalisées; et cette maison fervente ressemblait à un petit paradis.
Quelque temps après, il quitta l'hospice des religieuses, pour occuper une autre maison, aussi pauvre que la première. La pièce
principale devint un oratoire, dont la principale décoration fut un grand crucifix, si bien fait qu'on ne pouvait le considérer sans
verser des larmes de piété. Mgr Santoro avait fait arranger, pour servir d'église, un souterrain qui avait plus l'air d'une crypte
que d'une chapelle. La pauvreté régnait dans la maison comme dans l'église ; il n'y avait pas même de tabernacle pour le
Saint-Sacrement. Alphonse l'avait placé sur une boîte ornée de rubans et d'une draperie de soie. L'autel était très-pauvre aussi,
mais on l'embellissait du mieux que l'on pouvait avec des roses et des fleurs artificielles, en sorte que cette petite église inspirait
le recueillement et la dévotion. Alphonse et plusieurs de ses compagnons y passaient presque toujours la nuit en prières,
prenant un peu de repos sur la terre nue, devant le Saint-Sacrement.
L'esprit de pénitence et d'oraison s'accrut à l'arrivée des nouveaux disciples. Tout respirait le renoncement et la mortification
Alphonse, comme de coutume, se signalait parmi tous les autres ; il était l'âme de toute la maison, et chacun se sentait porté à
l'imiter.
Quatre mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis le départ de Mandarini ; Alphonse et ses nouveaux compagnons se
trouvaient à même de donner des missions. Il prêcha la pénitence au mois de juillet dans la ville de Ravelle, et y donna les saints
exercices aux clercs, et à beaucoup d'ecclésiastiques venus des villages voisins. Il continua dans divers hameaux de la côte,
jusqu'à la fête de Noël de la même année 1733.
Pendant qu'il donnait ces missions, il eut la consolation de voir entrer définitivement dans la congrégation le prêtre Sarnelli de
Ciorani, avec qui il était uni d'une amitié fortifiée par la conformité des sentiments. Au commencement de janvier 1734 , sur la
demande pressante de Sarnelli, Alphonse l'accompagna dans la terre de Ciorani. Les habitants de cette contrée furent édifiés
par les saints exemples de ces deux amis, autant que par leurs instructions pleines de charité. Ils passèrent peu de jours à
Ciorani ; car il fallait donner une mission à Cajazzo, dont l'évêque avait manifesté le désir d'avoir dans son diocèse une maison
du très-saint Rédempteur. L'état de cette petite congrégation ne permettait pas encore d'en détacher une colonie; il fallut se
borner à une simple mission. Alphonse alla donc à Cajazzo , où il conduisit avec lui trois de ses frères. Le fruit de ses peines fut
une réforme générale
des moeurs et un désir encore plus vif de voir établir une maison de missionnaires, afin de satisfaire au besoin des nombreux