Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 13)
villages de ce diocèse.
Entre tous ceux qui s'intéressaient à la fondation d'une maison, on distinguait particulièrement le jeune seigneur Xavier Rossi ,
depuis peu élevé au sacerdoce. La maison des Rossi est une famille patricienne de Capoue, non moins remarquable par son
opulence qu'illustre par la noblesse de ses .ancêtres. Ce jeune ecclésiastique avait pris à coeur le nouvel établissement, et,
depuis un an, traitait cette affaire avec Alphonse et Mgr Vigilante; il s'était aussi chargé d'obtenir le consentement du peuple et
celui du prince. Quelques constructions étaient nécessaires; il avait fait. venir un architecte pour dresser le plan; les travaux
étaient coinmencés ; tous les matériaux avaient été préparés aux frais de Xavier. Alphonse, ravi de la belle âme du jeune prêtre
et de sa sollicitude pour la nouvelle fondation, lui répétait gracieusement : " Don Xavier, c'est d'abord vous que Dieu demande;
ensuite la fondation. " Il prophétisait; maisles desseins de Dieu ne devaient pas si tôt s'accomplir. Rossi aimait la congrégation
de Scala, désirait ardemment établir une maison à Formicola, mais toute son admiration pour la vie pauvre et pénible
d'Alphonse ne suffisait pas pour lui donner le courage de l'imiter; il lui manquait d'être appelé par la grâce. Un matin, un
mouvement subit de dévotion le porta vers Alphonse, au moment où il allait offrir le saint sacrifice de la messe. Xavier la servit;
quand il vit à l'autel non plus un homme, mais un séraphin, comme il le dit lui-même, il se sentit porté à le suivre. Alphonse ne
manqua pas , de son côté , pendant la célébration du saint mystère , de faire violence au coeur de Jésus-Christ, pour obtenir les
moyens de vaincre son jeune protecteur. Enfin , la grâce agit avec tant de force , les prières d'Alphonse furent si puissantes ,
que , la messe terminée, Xavier, se jetant à ses pieds, le supplia. tout en larmes de l'admettre dans la congrégation. Alphonse
voulait ajourner son admission ; mais Xavier donna tant de signes de résolution, qu Alphonse n'hésita plus à l'admettre comme
novice. Il devint une pierre angulaire de la congrégation naissante; et il y mourut en odeur de sainteté, après avoir contribué à sa
gloire par de très-grands services.
Cette fondation correspondait parfaitement aux desseins d'Alphonse : située au centre de quatre diocèses , elle est entourée
d'un grand nombre de villages et de campagnes fort peuplées. Au commencement de mars, le bâtiment fut assez avancé pour
être habité. Quatre pièces du rez-de-chaussée , à côté de l'église , occupées auparavant par des ermites , furent cédées pour le
logement des missionnaires ; et on assigna pour l'entretien quatre chapellenies. C'était peu, sans doute, pour fonder une maison
importante; mais Alphonse, qui cherchait les âmes et non l'argent, se contentait d'une pauvre maisonnette , avec une simple
cloche, à l'exemple de sainte Thérèse, dont il aimait à imiter la vie.
Dès que la fondation fut établie, Alphonse ne tarda pas à entreprendre différentes bonnes oeuvres pour le.bien spirituel de cette
campagne et des lieux d'alentour. Il ne cessait de donner des missions dans le territoire de Formicola, et dans les lieux
circonvoisins, et il était toujours à la tête des missionnaires. Tous les jeudis, il y avait exposition du Saint-Sacrement avec
sermon ; et, le samedi, on prêchait encore en l'honneur de la sainte Vierge. La journée du dimanche suffisait à peine aux travaux
des frères. Dès le matin , une confrérie d'hommes se réunissait à l'église ; dans la journée, on faisait un sermon suivi du chemin
de la Croix pour les frères etpour le peuple ; on assemblait lés enfants pour leur enseigner la doctrine chrétienne; on distribuait
aussi des aumônes aux pauvres. Tous les jours de la semaine, on faisait publiquement l’oraison mentale le matin; et le soir la
visite au Très-Saint Sacrement.
Alphonse s'arrêta dans cette maison jusqu'au mois d'août, et il eut la consolation d'y recevoir le prêtre Jean Mazzini , le même
qui l'avait animé à poursuivre ses desseins. Le sage père jésuite qui le dirigeait s'était opposé jusqu'alors: à son,entrée, et l'avait
même, par un surcroit de précaution, remis entre les mains de son provincial. La sainteté et da sagesse de Mazzini étaient telles,
qu'Alphonse, n'hésitait pas de le proposer aux autres comme un modèle, et de le nommer recteur de la nouvelle maison.
Au mois de septembre 1734, Alphonse se rendit à Cajazzo, pour y donner les saints exercices au clergé et au séminaire. De là,
il fit d'autres courses apostoliques; partout Dieu récompensa son zèle par des prodiges de conversions.
La vie d'Alphonse dans la nouvelle maison de la Villa des Esclaves ne fut pas moins admirable. Outre la discipline en commun
plusieurs fois la semaine, il se la donnait tous les jours dans sa chambre, dont les murs étaient tout arrosés de sang; il était
tellement chargé de cilices qu'il pouvait à peine marcher; son sommeil était très-court, son oreiller consistait en une pierre, et sa
paillasse était si mince qu'il reposait sur les planches. Il était d'une humilité extraordinaire; avant et après le repas, il baisait les
pieds de tous. Jamais il ne se servait de cheval ; il allait à pied ou monté sur une mule.
Partout on parlait de la vie admirable de l'institut, et surtout de la sainteté d'Alphonse. Des sujets se présentaient en foule; mais
s'en retournaient aussi en grand nombre, ne pouvant soutenir une vie si pénible ni l'extrême pauvreté.
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CHAPITRE V. Une nouvelle maison est fondée à Ciorani ; Alphonse donne des missions et des retraites avec le plus grand
succès.
Dés que la nouvelle fondation de la Villa des Esclaves fut suffisamment consolidée, Alphonse retourna dans la maison de Scala.
Le grand bien qui s'y faisait sous la conduite du père Sportelli fut pour lui le sujet d'une douce consolation , qui s'accrut encore
par la présence de nouveaux candidats qui l'attendaient avec impatience. Dans l'automne, il parcourut différents lieux de la côte,
en donnant partout des missions. Pour obéir à Mgr Santoro, il consentit à prêcher le carême de 1735 dans la cathédrale de
Scala ; il donna aussi les exercices spirituels dans la paroisse de SainteCatherine et aux religieuses de Saint-Catalde. On eut
encore la consolation de l'entendre prêcher tous les vendredis de mars sur la passion de Jésus-Christ et sur les douleurs de la
sainte Vierge.
Il y avait eu quelque désir secret dans l'empressement avec lequel le père Sarnelli avait emmené Alphonse dans la terre de
Ciorani l'ambition de voir une maison de la nouvelle congrégation s'établir dans cette baronie de sa famille; d'autant plus qu'elle
se trouvait dans une campagne très-peuplée. Dieu bénit ses saintes intentions. Dès que le peuple de Ciorani et surtout le curé
eurent appris le grand bien qu'Alphonse pouvait leur procurer, ainsi qu'aux villages voisins, il n'en fallut pas davantage pour leur
faire souhaiter de voir une telle institution fixée parmi eux. Celui qui aida le plus à l'accomplissement des voeux du père Sarnelli ,
fut son frère André qui sollicita leur père, le baron de Sarnelli, en lui exposant les immenses avantages que procurerait à sa terre
et aux habitants la présence d'une société de missionnaires. Le baron goûta les projets de ses fils; et André résolut de pourvoir
à l'établissement désiré. Il assura sur le produit d'un vignoble une rente destinée à l'entretien.
L'archevêque de Salerne, informé de ce qu'on venait de décider à Ciorani, tressaillit de joie en voyant les grands secours que le
Seigneur réservait à son vaste diocèse. Après avoir obtenu l'agrément de l'archevêque, Alphonse revint à Ciorani avec les
pères Mazzini et Rossi, au mois de mai 1735. Un peuple immense, accouru des campagnes voisines, vint à leur rencontre
jusqu'à l'entrée de la baronie. Accompagné du peuple et du clergé , Alphonse se rendit, au son des cloches, dans l'église
paroissiale de Ciorani.
A la vue d'une telle multitude, il monte en chaire; et, prenant pour sujet de son sermon le motif de son arrivée parmi eux,
c'est-à-dire le salut des âmes, il prêche pendant plus d'une heure; il pénètre tous les coeurs et les remplit de componction. Le
baron de Sarnelli voulut qu'il habitât dans sa maison avec ses compagnons ; mais, pour ce jour là, Alphonse ne consentit pas à
prendre de repos. Les malades de Ciorani soupiraient après la visite du serviteur de Dieu; et Alphonse, tout rempli de charité,
s'empressa de les consoler le jour même de son arrivée. Le lendemain, il reçut les félicitations de plusieurs curés et d'un grand
nombre de prêtres et gentilshommes de la contrée. Le soir de ce jour, il fit l'ouverture de la mission. Les habitants des
campagnes accoururent en si grand nombre , que l'église ne pouvait les contenir. A la vue d'Alphonse si pauvre , si humble , si
respectueux et si plein de l'esprit de Dieu, personne ne pouvait résister, et les plus obstinés devaient rentrer en eux-mêmes. Les
conversions furent innombrables, et partout il n'y eut qu'une voix pour bénir Dieu pour la venue des missionnaires et le grand
bien qui allait résulter de leurs travaux.
L'habitation que le baron avait mise à leur disposition, outre une espèce de souterrain pour la cuisine, consistait en deux
chambres, mais plus grandes que celles de Scala et de la Villa des Esclaves. Plus tard, Alphonse et ses compagnons s'y
trouvant trop à l'étroit, le baron céda deux autres pièces; mais, pour passer des premières aux secondes, il fallait traverser un
terrain découvert, ce qui était un grand inconvénient surtout en hiver. Au côté gauche d'une de ces chambres, Alphonse érigea
un oratoire privé, et réserva les trois autres pour servir de chambres à coucher. Les lits étaient pauvrement garnis; il y avait
cependant des paillasses. Le reste de l'ameublement était encore plus pauvre; le nécessaire manquait souvent. Alphonse
jouissait de se voir dans un état si misérable, etles autres partageaient sa joie, heureux de pouvoir participer à la pauvreté et aux
souffrances de Jésus-Christ. Le petit oratoire était pour tous les #fières une image du ciel. La nuit, plus souvent que le jour,
Alphonse y épanchait dans le sein de Dieu tous les gémissements de son,coeur; il célébrait la messe avec une dévotion qui
remplissait d'attendrissement tous ceux qui avaient le bonheur d'y assister. Il établit à Ciorani les pratiques de piété qui avaient
lieu à Scala.et dans la Villa des Esclaves. Tous les exercices se faisaient dans l'église paroissiale ; mais le concours des habitants
était si considérable, que, les jours de féte, on aurait cru assister à une mission.
Les travaux d'Alphonse et de ses frères eurent bientôt réformé la seigneurie. On aurait dit que les habitants étaient un reste de
ces premiers fidèles qui édifiaient la sainte Eglise à sa naissance. On n'y connut plus ni querelles ni rancunes ; les jeunes gens
bannirent les mauvais discours, et les jeunes filles les chansons profanes ; on entendait partout le chant des pieux cantiques
qu'Alphonse avait composés lui-même. Lorsque les habitants se rencontraient, leur salut ordinaire était : " Loués soient Jésus et
Marie! " Les mères enseignaient à leurs enfants à répéter ces paroles. On n'entendit plus dans ce village une seule imprécation,
ni aucune parole malhonnête ; les cabarets devinrent déserts ; on ne vit plus de ces jeux défendus par lesquels Dieu était offensé
auparavant. Tous suivirent régulièrement les offices de l'Egfise; ils fréquentèrent les sacrements, montrèrent une tendre dévotion
pour la Vierge Marie, et accueillirent avec empressement les prières de la visite au Saint-Sacrement. Enfin, Mgr 'de Salerne
put, sans contestation, autoriser définitivement la maison de Ciorani, par un mandement du 12 décembre 1735. Cette décision
remplit de joie tout son diocèse. Alphonse resta dans la maison de Ciorani jusqu'au mois d'octobre; ensuite, il alla prêcher la
pénitence à Recala, l'une des campagnes où résidait la famille Rossi qui l'y avait appelé.
L'archevêque de Salerne, frappé du grand bien que les missions procuraient aux villages de son diocèse, et voyant surtout
qu'Alphonse n'était à charge à personne, ni pour le logement, ni pour la nourriture, lui donna la faculté d'aller donner des
missions partout; et commanda aux curés de lui rendre leurs respects et leurs devoirs. La plupart des curés reçurent avec joie
cet ordre du prélat, et s'empressèrent pour être les premiers à recevoir la visite des missionnaires; Alphonse était embarrassé
pour satisfaire aux demandes. Mais d'autres ne leur ressemblaient pas ; quelques-uns le virent arriver de mauvaise grâce et le
rebutèrent.
On a vu quelle habitation Alphonse et ses compagnons avaient. à Ciorani. A peine y furent-ils établis que le peuple les vit à
regret loger dans une maison'si incommode ; on voulait commencer to‹de suite à en construire une autre, et chacun aurait voulu
se dépouiller, afin de leur donner plus de commodité. Le baron céda un bâtiment qu'il avait fait élever pour une autre
destination; il y joignit une petite pièce de terre pour servir de jardin. Dès qu'on eût déterminé l'endroit où l'on allait bâtir l'église,
des hommes et des femmes de toutes les conditions se mirent courageusement à transporter des pierres, du sable, à construire
des fourneaux pour fabriquer les tuiles, à couper et transporter les fascines. Les fils mêmes du baron travaillaient avec le peuple,
les prêtres et les curés. A la tête de tous ces ouvriers de bonne volonté était Alphonse avec les Pères Rossi, Mazzini et les
autres frères nouvellement entrés dans la congrégation. La construction avançait comme par enchantement.
Un grand nombre de personnes de qualité de San-Severino et des environs, admirant les grands fruits que l'on retirait de la
fréquentation d'Alphonse, désiraient ardemment qu'il leur donnât en particulier les exercices d'une mission. Il se prêta volontiers
à leur désir, et profita de l'absence du baron, qui se trouvait à Naples, pour lui demander la permission de faire cette mission
dans la grande salle du château; il obtint aussi que ceux des gentilshommes qui ne pourraient retourner le soir à leur campagne
demeureraient au château pour y passer la nuit. Un grand nombre d'ecclésiastiques et de laïques assistèrent aussi à ces
exercices; et tous eurent lieu de s'en féliciter à cause du bien qu'ils y trouvèrent. Les prêtres s'adonnèrent à une vie meilleure, au
grand avantage des fidèles; les curés se consacrèrent aussi avec une nouvelle ardeur à l'exercice de leur saint ministère.
Plusieurs de ces gentilshommes devinrent l'édification de leurs campagnes.
Le jeune prêtre André Villani fut un de ceux qui assistèrent à cette retraité. Convaincu par la méditation des vérités éternelles,
que le monde est trompeur et tout rempli de piéges, il prit la résolution de.quitter le siècle et de se consacrer à Dieu dans la
nouvelle congrégation. Alphonse se réjouit de posséder un sujet si distingué; Villani joignait à la noblesse de la naissance un
grand zèle pour le salut des âmes; il devint un modèle d'édification et une des pierres fondamentales de la congrégation
naissante. Alphonse mit tous ses soins à faire aimer et rechercher les saints exercices. Tous les pays voisins se réjouirent et le
félicitèrent du bien qui en résultait; Mgr l'archevêque de Salerne en fut extrêmement consolé. Outre les jeunes ordinands,
beaucoup d'autres ecclésiastiques venaient plusieurs fois pendant l'année, et surtout. en carême, faire des retraites en particulier.
On y voyait des magistrats, des chevaliers et des princes. Les évêques et d'autres prélats y venaient avec leurs clercs, et
montraient le plus grand désir de se ranger sous la direction d'Alphonse et de jouir de ses instructions publiques et familières.
Alphonse attachait la plus grande importance aux retraites dont il voyait tous les jours les admirables résultats ; aussi ne
cessa-t-il jamais d'engager le clergé et les fidèles à s'adonner souvent à ces saints exercices, et lui-même les continua jusqu'à sa
mort.
La maison de Ciorani prospérait d'une manière miraculeuse, mais bientôt le démon jaloux conspira contre ce grand bonheur.
Des ennemis allèrent rapporter à l'archevêque de Salerne que les missionnaires, sous prétexte de zèle et de dévouement,