Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 14)
cherchaient à s'enrichir aux dépens des pasteurs légitimes, et qu'il fallait au plus tôt les chasser du diocèse. L'archevêque sourit
à de pareilles plaintes : " Je connais Alphonse de Liguori, dit-il; nous nous ressemblons assez tous deux sous le rapport de la
fortune; il a quitté le monde par choix; et. s'il a quelque souci, ce n'est point pour des intérêts temporels, mais pour gagner des
âmes à Dieu et pour arriver à son propre salut." A cette occasion, les habitants de Ciorani firent connaître combien était sincère
et vif leur attachement pour Alphonse et ses compagnons. Ils envoyèrent à l'archevêque une députation pour témoigner du zèle,
de l'honnêteté et surtout du grand désintéressement dont faisaient preuve les bons missionnaires. Le prélat déclara qu'il les
prenait sous sa protection, qu'en sa qualité de père et de pasteur, il ne cesserait de les défendre en toute occasion, et que leur
oeuvre était avantageuse au bien des âmes qui lui étaient confiées.
Au commencement de 1737, Alphonse alla donner la mission dans le diocèse de Nocera, et les exercices à un grand nombre
de prêtres. Afin d'assurer la durée des fruits que produisaient ses travaux, il ne manquait jamais, comme nous l'avons déjà dit,
d'établir les pieuses pratiques, telles que la fréquentation des sacrements, les visites au Saint-Sacrement et la dévotion à la
sainte Vierge.
Après les nombreuses missions données en 1737, Alphonse se rendit à Naples, où il était demandé avec instance par le
supérieur de la Propagande, pour la mission qu'on devait ouvrir le 26 octobre, dans la grande Eglise du Saint-Esprit. On tenait
extrêmement à lui pour cette mission; et, dans la crainte d'essuyer un refus à cause des contradictions qu'on lui avait fait
éprouver, le supérieur s'adressa au directeur d'Alphonse, Mgr Falcoja.
Il faudrait un volume pour rapporter les conversions innombrables que Dieu opéra par l'entremise d'Alphonse. Cette mission
demanda beaucoup de peine, mais rien ne lui coûtait; quand elle fut terminée, au lieu de se reposer, il alla visiter la côte
d'Amalfi.
Il fut appelé par Mgr de Liguori, son oncle, dans la campagne de Sainte-Lucie, diocèse de la Cava. Les habitants de ces lieux
avaient grand besoin de secours spirituels; mais, où le péché surabondait, la grâce opéra ses merveilles accoutumées. Tous les
abus furent extirpés; on n'y parlait plus que de pardon, de restitutions et de réparations des scandales. Alphonse y releva si bien
l'excellence de la chasteté, qu'il remplit la jeunesse d'un grand amour pour cette vertu; plus de cinquante demoiselles se firent
couper les cheveux et renoncèrent au mariage, quoique plusieurs d'entre elles eussent déjà été fiancées. Leur ferveur fut si
grande et leur exemple entraîna tant d'autres jeunes filles, qu'Alphonse, avec l'agrément général, les réunit en une congrégation
trèsflorissante qu'il mit sous la conduite d'un saint prêtre.
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CHAPITRE VI. Alphonse est contraint de quitter la Villa des Esclaves et habite Ciorani; il continue l'œuvre des missions; il
quitte aussi le séjour de Scala.
L'évêque de Cajazzo ne pouvait assez se réjouir de l'établissement des missionnaires dans la maison de la Villa. Les bâtiments
étaient presque achevés, et l'on avait déjà. commencé à donner les saints exercices; la maison était remplie de prêtres, de
jeunes ordinands et même de laïques, qui s'y rendaient des diocèses voisins pour y faire la retraite et régler leur conscience.
Alphonse dirigeait tout, s'employait avec zèle à continuer les diverses pratiques de piété; il en instituait de nouvelles que lui
suggérait sa dévotion. Ses compagnons parcouraient les environs, catéchisaient les peuples, extirpaient les vices et faisaient
partout fructifier les semences des vertus chrétiennes. La congrégation des, artisans comptait déjà dans cette maison plus de
deux cents frères, qui s'y rendaient de plusieurs villages; et le nombre augmentait de jour en jour. La ferveur de ces bons frères
était si grande, qu'ils faisaient aussi les missionnaires dans les places publiques et les campagnes, s'efforçant partout d'attirer les
âmes à Dieu et de les détourner du péché. La fréquentation des sacrements devint générale; il y eut dans ces villages des âmes
qui parvinrent à un trèshaut degré d'oraison. Mgr Vigilante était au comble de la joie, en voyant les grands changements qui
s'opéraient dans la contrée. Mais ce qui remplissait ce prélat d'une consolation inexprimable, c'était la vue de tant de jeunes
clercs, l'espérance de son diocèse, élevés dans la piété et la crainte du Seigneur par les soins d'Alphonse et de ses
missionnaires.
Tant de bien ne pouvait manquer de réveiller la haine du démon: dans la crainte que l'oeuvre de Dieu ne prospérât davantage, il
s'en prit au siège même de la congrégation, et résolut de l'attaquer jusqu'à ce qu'il eût dispersé les missionnaires. Il y avait dans
le pays quelques personnes qui ne pouvaient souffrir les censeurs de leurs désordres. Les clameurs devinrent bientôt générales;
on n'épargna pas les expressions grossières et injurieuses; on accusa l'avidité des missionnaires. La calomnie alla toujours en
augmentant; on les donna pour autant d'hypocrites qui prêchaient d'une manière et vivaient d'une autre. Le père Liguori
lui-même fut représenté comme un de ces hommes qui font métier de sainteté et de justice. Un méchant prêtre et ses complices,
après avoir rempli tous les coeurs d'une sombre défiance, surent prévenir l'esprit du baron lui-même. Alphonse, voyant l'orage
grossir, et craignant l'explosion, crut devoir la prévenir en se rendant chez le baron pour réclamer sa protection; mais il était
trop tard : le baron, voyant approcher Alphonse, laissa échapper ces mots : " Voilà encore ces puants ermites! " et le
congédia avec plus de mépris encore. Cette scène, une fois connue, remplit de joie les ennemis d'Alphonse et redoubla leur
ardeur à tramer son expulsion. On ne se borna plus aux paroles outrageantes, ni aux calomnies; on en vint aux démarches, on
sollicita les tribunaux de Naples à diverses reprises; mais on ne put rien gagner auprès des magistrats, juges ou commissaires du
roi, qui connaissent trop bien l'honnêteté d'Alphonse et de ses compagnons. On eut recours à la violence. Un des frères étant
allé le matin sonner l'Angelus, un gardien de l'église vint à sa rencontre avec d'autres gens; ils lui arrachèrent violemment les
clefs, fermèrent l'église et le renvoyèrent à la maison en l'accablant d'injures. Mais craignant que le peuple ne prit le parti des
missionnaires et ne voulût forcer la porte, quelques-uns d'entre eux montèrent au clocher avec des armes à feu, pour empêcher
qu'on approchât. Cette situation devenant chaque jour plus pénible, des amis conseillèrent à Alphonse d'abandonner la maison.
Mgr Vigilante en pleura de regret, le peuple fut désolé, et tous les villages voisins furent dans le deuil. Enfin, la nuit du 10 juin
1737, les missionnaires secouèrent la poussière de leurs souliers, et partirent de la Villa pour se rendre à Cajazzo, afin d'y
prendre congé de l'évêque à qui cette séparation définitive arracha de nouvelles larmes. Dieu ne laissa pas impunie la
méchanceté de leurs ennemis; la plupart périrent misérablement.
Un champ bien vaste s'offrit au zèle d'Alphonse, à la fin de l'an 1737 et au commencement de 1738. Il donna pour la première
fois la mission dans le village de Carisi, situé à peu de distance de Ciorani ; de là il se rendit dans la campagne d'Acigliano. Au
mois de janvier, il alla dans l'état de Forino qui compte un grand nombre de villages fort peuplés et dans un grand besoin de
secours spirituels. Il visita ensuite plusieurs localités, et le petit village appelé Ajello. Dieu répandit ses bénédictions d'une
manière toute spéciale sur cette dernière mission. Tous les habitants de ce village et des campagnes voisines furent
profondément touchés de la grâce. On ne vit plus de scandale, on n'y entendit plus de blasphèmes, ni de mauvais discours, les
cabarets furent désertés, et les églises fréquentées; Alphonse y établit les pratiques de dévotion accoutumées, et l'on ne connut
plus de maison où l'on ne récitât le saint Rosaire.
La sainte Vierge fit connaître dans cette mission combien Alphonse lui était cher. Ce qui lui était arrivé à Scala dans le secret de
sa chère grotte, il l'éprouva ici, en présence de tout le peuple. Un soir qu'il prêchait sur les grandeurs de Marie et qu'il excitait le
peuple à l'honorer, il fut tout-à-coup ravi en extase et soulevé dans la chaire de vérité; on vit même un rayon resplendissant
partir de la statue de la Vierge et venir s'arrêter sur le visage de son serviteur. Il est aisé de croire à la haute idée que l'auditoire
conçut du saint missionnaire et combien ses paroles pénétrèrent plus avant dans tous les coeurs.
Tant d'évêques avaient déjà profité des travaux d'Alphonse, qu'il était juste de donner la même satisfaction à Mgr Falcoja,
évêque de Castellamare. Cette ville était dans un grand besoin de secours spirituels : son commerce maritime et le concours de
gens de toutes les nations devaient nécessairement y pervertir les moeurs. Alphonse s'y rendit, accompagné de neuf
missionnaires; les exercices durèrent longtemps, parce que les besoins étaient grands; et toutes les classes de la société en
retirèrent les plus grands fruits.
La nouvelle maison de Ciorani ne fut pas longtemps à être bâtie, grâce aux soins du Père Rossi et des habitants qui avaient pris
l'œuvre à coeur; chacun regardait comme un miracle qu'en si peu de temps cette maison fùt achevée; et le père Sportelli disait
fort agréablement à un gentilhomme qui ne pouvait revenir de son étonnement : " Vous êtes émerveillé qu'elle ait été achevée en
si peu de temps; mais, s'il y a quelque chose de prodigieux, c'est qu'elle puisse rester debout. " Ce fut vraiment un miracle
qu'une construction faite ainsi à la hâte, et par de tels architectes, eût si bien réussi. Alphonse était dans la joie, parce que la
pauvreté y régnait et que chacun y trouvait cependant toutes les commodités nécessaires, chaque père ayant sa cellule. Lorsque
les bâtiments furent achevés et que la nouvelle petite église se trouva aussi sur pied, on abandonna celle de Sainte-Sophie.
Comme on peut se l'imaginer, l’église correspondait au reste des bâtiments; mais malgré sa pauvreté, elle était resplendissante
de piété et de dévotion. Alphonse en offrit le patronage à la sainte Vierge et y fit placer sa chère statue, celle-là même devant
laquelle il s'était si souvent entretenu pendant les retraites qu'il faisait à Naples avec ses premiers compagnons. Il se réjouissait
de se voir établi dans cette nouvelle maison, et croyait se trouver dans une espèce de paradis. Il se hâta d'y faire régner
l'observance dans toute sa vigueur, ce qu'il n'avait pu faire jusqu'alors, à cause de l'insuffisance des bâtiments. Tout y respirait
l'humilité et la plus parfaite obéissance; la volonté d'Alphonse était la règle des autres; sans prétention, sans répugnance et sans
envie, chacun était content de son office. Le très-saint Sacrement était continuellement exposé dans l’église, et chacun sollicitait
la permission d'y aller méditer et faire sa cour au Roi des rois, non-seulement durant le jour, mais durant la nuit et le plus
longtemps possible.
Si Alphonse n'épargnait rien pour bien établir la congrégation, le démon mettait tout en oeuvre pour la détruire. Jusqu'alors, les
missionnaires n'ayant pas encore ou de maison en propre à Scala, on les y considérait comme des étrangers. Alphonse, de
concert avec l'évêque, pensait à en ériger une; mais à peine avait-on commencé l’oeuvre, qu'il s'éleva un trouble général.
Flusiuurs prêtres de Scala commencèrent à murmurer; la jalousie excitée par l'intérêt menaça les missionnaires de toutes les
avanies. Alphonse, instruit par ce qui venait d'arriver à la Villa, voulut éviter de nouveaux malheurs; et, sans perdre de temps,
renonça au séjour de Scala. Ce fut un coup bien sensible pour Mgr Santoro. Les bons gémirent, et les envieux triomphèrent; on
sortit le 23 août 1738, veille de la Saint-Barthélemy.
Toutefois, si Alphonse s'éloigna de cette ville, son coeur ne l'abandonna point; il y revenait. chaque année, ou bien il y envoyait
quelques-uns de ses compagnons pour y donner au peuple, comme auparavant, la neuvaine du Crucifix, et pour ne pas priver
les religieuses des exercices spirituels.
Les deux années suivantes, l'infatigable apôtre donna des missions dans le diocèse de Salerne, et autres lieux environnants,
toujours avec les mêmes prodiges de zèle et les mêmes fruits de salut.
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CHAPITRE VII. Projet d'une fondation à Notera. Missions à Naples et dans le diocèse. Alphonse refuse d'y établir sa
congrégation.
La ville de Nocera était trop proche de Ciorani pour qu'on y pût ignorer les merveilles que la grâce opérait par le ministère
d'Alphonse. Un prêtre zélé, nommé Tipaldi, et qui habitait dans la partie, de Nocera appelée Pagani, voyant le grand bien
qu'Alphonse et ses missionnaires faisaient à Ciorani, résolut d'établir une maison de la congrégation dans sa patrie. Il parla au
doyen et aux principaux habitants des vertus d'Alphonse et de ses compagnons, et leur inspira le désir d'entendre à Nocera la
parole du saint missionnaire. Il obtint ce qu'il avait espéré ; Alphonse vint à Nocera-de-Pagani.
Cette mission eut les plus grands succès ; elle opéra des conversions innombrables, et réforma un grand nombre de religieux.
Le clergé et le peuple ne désignaient plus Alphonse que sous le nom de nouvel Apôtre. En effet, il jouissait de plusieurs dons
surnaturels; savait toucher les coeurs; avait l'esprit de prophétie, et guérissait les maladies, souvent par un simple signe de croix.
Il logeait chez Tipaldi, dont la mère souffrait, depuis plusieurs mois, de convulsions occasionnées par les douleurs excessives
qu'elle ressentait à un bras. La malade se l'enveloppa avec confiance dans une chemise d'Alphonse,; le mal disparut, et elle n'en
ressentit plus aucune atteinte.
Tout le monde s'empressa de seconder les désirs de Tipaldi et d'appeler les missionnaires à Notera; le curé Cantaldi, voyant
combien cet établissement correspondait à ses vues, déclara lui-même à Alphonse le désir de l'avoir avec sa congrégation. On
forma des plans, mais les desseins de la Providence ne devaient s'accomplir que plus tard.
Elle destinait à Alphonse un autre champ à cultiver pour le printemps de l'année 1741. Son Eminente le cardinal Spinelli, devenu
archevêque de Naples par la mort de Mgr Pignatelli, appréciait le grand bien que faisait Alphonse par les missions; et, pour
satisfaire aux besoins dont le diocèse était tourmenté, ce digne cardinal invita le grand ouvrier de Jésus-Christ. Alphonse
s'excusa et dit que le diocèse de Naples, en comparaison des autres, était bien cultivé, et que, si son Eminente avait besoin
d'ouvriers, elle avait à son service plusieurs congrégations florissantes; tandis que les autres parties du royaume étaient dans la
plus grande pénurie, et des centaines de villages étaient totalement dépourvus de secours spirituels. Les paroles d'Alphonse
étaient pleines de vérité; mais le cardinal ne goûta pas son refus; il eut même recours à son autorité : " Je suis votre supérieur, lui
dit-il, et je veux être obéi. Mon diocèse compte plus de cent vingt mille âmes, dispersées dans une foule de villages et de
hameaux, et qui ont sur vous plus de droit que tout autre diocèse, puisque c'est ici que vous êtes né. " L'éminentissime Spinelli
insista fortement; Alphonse céda pour ne pas l'affliger. Le cardinal voulut qu'Alphonse prît avec lui les autres missionnaires qu'il
voudrait choisir dans les autres congrégations de Naples, sans excepter celle de la Propagande, et qu'il réglât les fonctions de
chacun, le mettant ainsi à la tête de cette couvre pour la diriger d'une manière absolue.
Le démon ne vit pas avec indifférence cette détermination de l'archevêque; le supérieur des missions apostoliques éprouva un
grand mécontentement, voyant Alphonse constitué chef de la réunion des missionnaires. Il prétendaitque, sa congrégation