Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 15)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

jouissant d'une certaine prééminence sur toutes les autres, c'était à lui qu'appartenait le droit d'élire le président. On se plaignit

au cardinal qui accueillit fort mal ces réclamations. s Je suis votre archevêque, répondit-il; je suis aussi le supérieur des missions,

comme je le suis de toutes les congrégations dans mon diocèse. A moi seul il appartient de désigner le chef de la mission. " Il

fallut céder et renoncer à toute idée d'opposition.

Alphonse, d'intelligence avec le cardinal , prit l'élite de toutes les congrégations, et surtout les principaux missionnaires de la

Propagande. Tous étaient animés d'un grand zèle et d'un dévouement infatigable. Pour ne pas nuire à ses propres missions,

Alphonse ne voulut détacher de sa petite congrégation que les pères Sarnelli et Villani. Toutes ces missions eurent le même

succès que les précédentes ; la grâce se manifesta par la réforme des moeurs, à la suite de la prédication. L'archevêque,

considérant les grands fruits qu'Alphonse et ses missionnaires opéraient dans son diocèse et ailleurs, résolut de fonder une

maison dans le Barra, qu'il regardait comme le courr de son diocèse. Alphonse ne a'aceorda pas avec son Eminente; car, selon

lui, cet établissement, loin d'être avantageux à l'institut ne pouvait que lui causer du dommage. " Lorsque mes missionnaires,

disait-il, seront fixés dans le Barra, et qu'ils auront pour pénitents les dames et les gentilshommes, vous aurez beau vouloir les

envoyer dans les hameaux et les montagnes. Qui sait si plus tard, entraînés par leurs pénitents de qualité, ils n'iront pas

eux-mêmes passer à Naples la meilleure partie de l'année. " Il remercia donc le cardinal et lui dit . " Votre Eminente ne manque

pas à Naples d'ouvriers qu'elle peut employer au soin de son diocèse, tandis que les autres évêques n'ont pas cet avantage; ce

n'est pas de Naples qu'ils peuvent tirer des missionnaires pour les villages et les petits hameaux éloignés de toute

communication. " Le cardinal se laissa persuader et ne parla plus de cette fondation.

Dans l'octave de Pâques, Alphonse reprit les missions pour les campagnes de Naples. Pendant tout le mois de mai 1742,

Alphonse avait donn6plus de vingt missions; et, en même temps qu'il établissait partout le bien, il extirpait aussi le mal. Je ne

rapporterai pas tous les faits en particulier; il faudrait des volumes. Il fit cesser dans le diocèse de Naples des scandales et des

abus sans nombre.

Son dévouement pour les âmes et la gloire de Dieu était si grand, qu'il ne remettait jamais au lendemain le bien qu'il pouvait faire

le soir même. Dans la dernière mission qu'il donna cette année à Polleca, au moment où un mariage allait être célébré, il apprit

que la jeune mariée, avant de se rendre à l'église, devait;, suivant la coutume du pays, prendre part à une cérémonie tontraire

aux lois de la pudeur; il se hâta d'envoyer le prêtre Testa pour exposer au peuple tout le mal qui en pouvait résulter. Le

Seigneur bénit son zèle; tous les habitants prirent en si grande horreur la coutume dont le danger leur avait été montré, qu'ils y

renoncèrent pour toujours. Si Alphonse opérait des prodiges sur les moeurs du peuple, ils étaient bien dus aux fatigues qu'il se

donnait; son esprit et son corps étaient continuellement en action; on ne savait pas comment il pouvait suffire à tant de travaux,

sous lesquels tout autre aurait succombé ; il vivait par miracle. Il se réservait toujours le grand sermon du soir, à moins qu'il ne

fût gravement indisposé; souvent il prêchait deux et même trois fois dans un seul jour; mais il ne prêchait pas moins par son

exemple que par ses paroles. Il mangeait peu; le temps qu'il donnait au sommeil était fort court. Dans les grandes courses, et

tous les jours des exercices, quelle que fût la fatigue, il ne fit jamais trêve aux macérations et flagellations dont il s'était fait une

règle; jamais il ne se donna le moindre soulagement ni le moindre repos, tout en permettant à ses compagnons de se ménager

de temps en temps. Ceux qui ne le connaissaient pas, voyant un homme d'un extérieur si pauvre et couvert d'un cilice, le

prenaient pour le domestique des missionnaires. Un jour, il venait de faire le sermon d'ouverture; les paysans, émerveillés des

belles paroles qu'ils venaient d'entendre , disaient entre eux : " Si le cuisinier prêche si bien, que sera-ce des autres? " Ces

détails peuvent donner une faible idée de ce que faisait Alphonse dans les missions. Il se réservait toujours le plus mauvais lit et

la chambre la plus incommode. Tout lui venait à propos, pourvu qu'il .y trouvât de quoi s'humilier et se mortifier.

Lorsque les chaleurs de l'été furent avancées et que le temps de la récolte approcha, Alphonse voulut rendre durables les fruits

des missions déjà faites, avant d'en entreprendre de nouvelles. Après avoir terminé celle de Polleca, il envoya des missionnaires

dans les mêmes pays on ils avaient déjà donné des missions, et les chargea de prêcher encore, mais en plus petit nombre et

seulement peu de jours, afin d'y exciter une nouvelle horreur du péché et d'animer les peuples à la persévérance. Ces

renouvellements de missions produisirent un grand bien; ces missionnaires visitaient et ranimaient dans leur ferveur les confréries

qu'ils avaient établies; affermissaient le peuple dans la pratique de l'oraison en commun et de la visite au très-saint Sacrement. lis

relevaient ceux qui avaient eu le malheur de faire quelque rechute, ranimaient le courage de ceux qui avaient combattu leurs

mauvaises habitudes; par ce moyen, les fidèles recevaient de nouvelles lumières et de nouvelles forces pour bien vivre.

Durant cet été, Alphonse propagea la dévotion envers la très-sainte Vierge, en donnant les exercices en divers endroits pendant

les neuf jours qui précédent ses fêtes.

Après les missions du Barra, il se retira pour quelques jours, au commencement de juillet, dans la maison de Ciorani.

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CHAPITRE VIII. Alphonse donne à son institut le caractère d'une congrégation régulière, par les voeux de religion et le

serment de persévérance.

Alphonse disposait ses compagnons à une vie plus sainte et plus parfaite. Ils vivaient dans un véritable esprit de pauvreté et une

obéissance aveugle; la distinction du mien et du tien leur était inconnue; mais ils n'avaient pris aucun engagement; tout ce qu'ils

faisaient était libre et spontané. Considérant que dans une société, l'esprit de religion s'affaiblit toujours plus qu'il ne s'accroît,

Alphonse avait, dès le principe, la pensée de fixer et de retenir l'esprit de piété par les voeux et le serment. A l'époque où nous

sommes arrivés, en 1742, il jugea qu'il était temps de faire une communauté tout apostolique; il ne cessait d'exposer à ses

compagnons le mérite que l'on acquiert auprès de Dieu, lorsque, par les voeux, on lui fait le sacrifice de sa propre volonté et de

toute chose terrestre. " Le renoncement à notre propre volonté, disait-il, procure plus de gloire à Dieu que toutes les bonnes

oeuvres faites selon notre choix. Le fruit d'un goût suave fait plaisir; mais, si avec le fruit nous donnons la plante, l'offrande

acquiert beaucoup plus de prix. Sans les voeux, on donne à Dieu le fruit tout seul; avec les voeux, on donne et la plante et les

fruits. " Déplorant aussi l'inconstance de plusieurs qui, trop attachés à leurs parents, à leur liberté, rentraient dans le monde, il

s'efforça d'insinuer combien il serait agréable au Seigneur que chacun s'engageât envers Dieu et la congrégation par le voeu de

persévérance. " Le serment, disait-il, sera dans la main du religieux comme un bouclier contre le démon, et le sauvera de sa

propre inconstance; il l'affermira dans sa vocation et dans le service de Dieu. Le serment sera aussi comme une ancre qui

assure le navire battu par les vents et le fait demeurer au milieu des flots, sans qu'il ait à craindre le moindre danger. " Tels

étaient les discours qu'il ne cessait de répéter en particulier et dans les conférences.

La congrégation se composait, entre autres, des prêtres Sportelli, Mazzini, Sarnelli, Rossi, Villani et Cafaro. Tous ces premiers

pères méritaient d'être regardés comme autant de bases solides sur lesquelles reposait la congrégation naissante; ils n'avaient

aucun besoin des exhortations d'Alphonse, ils animaient, au contraire, tous les autres à faire ce généreux sacrifice, et l'appelaient

de tous leurs voeux. Tous y étaient disposés; mais une circonstance acheva de les décider au veau et au serment de

persévérance.

Le père Majorino était un prêtre zélé, d'une haute vertu et d'un grand dévouement pour les âmes ; mais son cceur se laissa

prendre par un excès de tendresse envers ses parents. Un jour, pendant l'oraison du soir, il n'eut pas le courage de résister à la

tentation ; il quitta le poste, sans même prévenir Alphonse, et retourna chez lui. Bientôt il reconnut sa faute, mais sans avoir le

courage de la réparer. Il écrivit à Alphonse : " Mon père, je condamne mon inconstance, je plains mon trop grand attachement

à mes parents, et je publie, comme je l'ai toujours fait et comme je ne cesserai de le faire, les grandes vertus et les rares

exemples que j'ai admirés en velus. Que vous êtes heureux! Et combien je déplore et déplorerai mon malheur! Oui, ne pas vous

porter envie, ce serait montrer que l'on ne connaît pas Dieu, et que l'on n'a pas de bon sens. " Cette inconstance, dans un sujet

si exemplaire, décida les frères d'Alphonse à faire généreusement et tout de suite le sacrifice qu'ils méditaient.

Dès que l'adoption de cette mesure fut résolue, Alphonse règla les engagements auxquels devraient souscrire les membres de la

communauté.

Il fut établi, quant à l'obligation de pauvreté, que chacun, tout en conservant la propriété de ses biens , renoncerait à l'usufruit

qu'il abandonnerait à ses parents; que, dans le cas où les parents ne se trouveraient pas dans le besoin, chacun pourrait

percevoir ses revenus, à la charge de les déposer entre les mains des supérieurs, sans avoir aucun droit d'en disposer.

Pour prévenir lés funestes effets de l'ambition, il fallait s'engager'à ne prétendre directement ni indirectement à aucun titre, à

aucun emploi ou bénéfice hors de la congrégation ; et s'engager à refuser ce qui serait offert, sauf l'ordre du souverain Pontife,

ou du supérieur.

Afin de proscrire la distinction du mien et du tien, qui suffit pour rompre le lien de la charité chrétienne, Alphonse voulait que

tous les siens n'eussent qu'un coeur et qu'une âme par l'abdication de tout intérêt privé, et fissent renaître la concorde des

premiers fidèles. Il prescrivit une vie tout à fait commune, sans distinction de mérite ni de rang, afin d'unir en Dieu tous les

membres de la société.

Après avoir banni l'intérêt et la cupidité humaine, Alphonse eut à coeur de réunir, par lé voeu d'obéissance, la volonté de tous

dans la seule volonté des supérieurs. Son sentiment était que cette vertu d'obéissance garantit l'existence des maisons, et

maintient la paix dans les cloîtres. " On l'obéissance et la subordination manquent, disait-il, on ne peut vivre en religieux; ce qui

serait un paradis parla concorde, devient un enfer par la diversité des sentiments."

Il exigea encore de tous le consentement formel à se sacrifier sans hésitation au secours de ces âmes dispersées et

abandonnées dans les villages et les autres lieux écartés; et une sincère disposition à se rendre sans délai où l'ordonnerait le

supérieur.

Ayant aussi en vue la conversion de tant de pauvres infidèles qui périssent dans l'idolâtrie ou qui s'obstinent à vivre dans les

erreurs, il voulut que les membres de sa congrégation, qui auraient atteint l'âge de trente ans, fissent le vceu de partir pour

donner des missions aux infidèles, aussitôt qu'ils en recevraient l'ordre du souverain Pontife ou du supérieur.

Il établit enfin, du consentement unanime, qu'après avoir achevé le noviciat, chacun ferait voeu et serment de mourir dans la

Congrégation, et que, dans le cas d'une cause suffisante pour agir autrement , il ne pourrait obtenir dispense que du souverain

Pontife ou du supérieur. Au contraire, la congrégation serait toujours libre de renvoyer les sujets qui ne seraient pas édifiants. "

La vie apostolique, disait-il, consiste proprement dans un adieu solennel à votre patrie et à vos parents ; car, où dominent la

chair et le sang, il ne peut y avoir ni amour pour Dieu, ni zèle pour les âmes. Nous devons nous donner à Dieu , mais avec une

volonté ferme de ne jamais cesser; on n'est point fait pour le royaume de Dieu, quand, ayant mis la main à l'oeuvre, on regarde

en arrière, pour tourner le dos à Dieu et à la Congrégation. "

Toujours en garde contre ses propres lumières, Alphonse, en recommandant cette affaire à Dieu, recourut aux conseils des

personnes éclairées et surtout de Mgr Falcoja. Tous approuvèrent le projet; il fut résolu que l'on procéderait à la profession

solennelle le jour de Sainte-Marie-Madeleine. Avant de s'approcher de l’autel où allait se faire l'holocauste, Alphonse voulut

que tous se missent en prières et fissent une retraite dans un silence rigoureux pendant trois jours. Après ces trois jours, ils

parurent tous, remplis de l'amour divirr, respirant une sainte haine d'eux-mêmes et une grande horreur du monde.

Le 22 juillet 1742, jour dédié à la sainte pénitente, tous se réunirent dans la petite chapelle de la maison de Ciorani ; Alphonse

leur fit une fervente exhortation, invoqua l'assistance du Saint-Esprit et implora la protection de la sainte qu'ils avaient choisie

pour patronne. Alors, tous prononcèrent les vceux de pauvreté, d'obéissance et de persévérance. Comme l'institut n'était pas

confirmé parle pape, et qu'Alphonse n'avait aucun caractère légitime de supériorité, ils convinrent d'émettre les voeux et le

serment de persévérance entre les mains de Mgr Falcoja, en sa qualité d'évêque, et parce qu'il portait un grand intérêt à la

Congrégation.

.

CHAPITRE IX. Fondation d'une maison à Pagani; agrandissement de la maison de Ciorani.

Alphonse voyait le grand bien qui résultait de ses missions dans le diocèse de Naples, et le cardinal Spinelli ne cessait de lui en

témoigner son extrême satisfaction; c'était cependant à regret qu'il travaillait dans ce diocèse. Il pensait au besoin dans lequel se

trouvaient tant d'autres lieux abandonnés; le bien qu'il faisait dans l'archevêché de Naples pouvait être obtenu sans sa

coopération, par le moyen des autres missionnaires ; tandis qu'un grand nombre d'évêques ne pouvaient pourvoir aux besoins

de leurs ouailles. Ces réflexions l'affligeaient beaucoup; il priait, se macérait le corps, afin de connaître la volonté de Dieu. Il ne

voulait cependant pas mécontenter l'archevêque, mais il ne pouvait condescendre plus longtemps à ses désirs. Le cardinal céda,

mais à la condition que le père Sarnelli dirigerait la suite des missions. Cet arrangement fut accepté ; le père Sarnel resta, à la

grande satisfaction du cardinal, jusqu'à l'année 1748.

Alphonse alla prendre congé, le 30 juillet 1742, monté comme de coutume sur une mule; il traversa la ville de Naples avec le

père Villani, et descendit en cet équipage à l'archevêché. Les méchants rirent beaucoup ; mais les bons l'admirèrent, et furent

édifiés. Alphonse se tenait humblement dans un coin de l'antichambre , attendant qu'il pût entrer dans la salle d'audience ,

remplie de gentilshommes et de chanoines; mais le cardinal, venant à sortir, l'aperçut, le pria de l'excuser, le prit par la main, et,

sans faire attention à la foule des seigneurs, le conduisit dans sa chambre en lui témoignant la plus grande affection. Alphonse le

remercia, lui demanda de protéger sa congrégation et se rendit à Barra où il avait promis de faire la neuvaine de l'Assomption.

Accompagné du père Villani, il regagna la maison de Ciorani, où il arriva plein de satisfaction.

Les projets du doyen de Nocera ne furent pas sans effet, non plus que les désirs des habitants de Pagani, qui voulaient jouir

d'une maison de missionnaires. Prêtres, religieux, gentilshommes, tout le monde y prenait le plus grand intérêt. Mgr de

Dominicis soupirait après cet heureux moment, et se réjouissait d'avance, en pensant à tout le bien qui allait en résulter pour son

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