Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 17)
la plume , la reprend une deuxième, une troisième fois, mais ils beaula tremper dans l'encre, elle ne trace aucune lettre ; il prend
alors une autre plume, mais toujours avec aussi peu de succès. Plein de dépit, il en prends une troisième et parvient enfin a
écrire ce qu'il voulait; mais, quand il veut, tourner la page, au lieu du sablier, il saisit l'encrier et le renverse en entier sur la page.
Il rentre alors en lui-même, et, voyant dans cet accident quelque chose de mystérieux : " Servez-vous de qui vous voudrez,
dit-il d'un ton animé, pour moi, je ne veux plus avoir affaire contre ces missionnaires. " Et il met en pièces le papier. On
s'adresse à un autre avocat; Dieu permit que celui-ci pût dresser le mémoire. Dans cette pièce on exposait au roi que la ville
n'était pas, comme on le lui avait faussement représenté, dépourvue de secours spirituels. On traçait des missionnaires un
portrait dans lequel Alphonse lui-même n'était pas épargné : c'était une congrégation non approuvée et composée de
vagabonds et de prêtres misérables, qui, n'ayant pas de quoi vivre dans leur pays, cherchaient à se nourrir ailleurs en ravissant
le pain des habitants et des religieux. On ajoutait que les missionnaires n'étaient pas des hommes de grands talents, qu'à la
réserve de quelques sermons populaires, tout leur savoir-faire consistait à se faire entendre d'enfans et de femmelettes et à
chanter des chansons et des cantiques dévots. Ainsi, Alphonse et ses compagnons, honorés au commencement comme autant
d'apôtres, se trouvaient de misérables mendians, dés prêtres ignorants, incapables de remplir les fonctions de leur ministère. On
concluait que l'autorisation accordée par le roi, pour l'établissement de Pagani, ayant été basée sur des faits mal appréciés,
devait être rapportée, et qu'au lieu de permettre aux missionnaires de fonder une maison dans Nocera, il convenait de les forcer
à quitter même Pagain.
Les missionnaires sevirent alors engagés dans un conflit des plus sérieux : la considération et l'appui de beaucoup d'excellents
prêtres, des gentilshommes et des gens de bien parmi le peuple, ne purent néanmoins empêcher les ennemis de se livrer à toute
sorte d'excès. Si l'un des pères se montrait, il était assailli de brocards et accablé d'injures. Un père se préparait à dire la messe
dans l'église paroissiale; quelqu’un lui arracha l'amict qu'il tenait dans ses mains. Les frères servants ne pouvaient
manquerd'avoiraussi leur part de mauvais traitements, dès que l'un d'eux traversait la place publique ou une rue, on le montrait
au doigt et on l'accablait d'injures. Le frère Antonio di Lauro , étant un jour occupé à bêcher dans le jardin, un homme passade
l'autre côté de la haie en proférantdesparoles outrageantes. Le frère continua de bêcher comme s'il n'avait rien entendu, mais sa
patience rendit l'agresseur furieux. Il entre dans le jardin , se précipite sur le frère et lui donne un rude soufflet. Le saint frère,
sanstémoignerderessentiment, se jette à genoux et présente l'autre joue. Cette conduite couvrit l'ennemi de confusion, et il prit
enfin le parti de se retirer.
Alphonse se trouvait à Ciorani; informé de ce qui se passait à Nocera, il s'y rendit en toute hâte; mais on lui fit une toute autre
réception qu'auparavant; on ne le salua plus par des cris de joie; on fit entendre, à son approche, des expressions aussi indignes
de son caractère que de sa naissance. Une personne vint à la maison l'insulter avec des paroles qu'on aurait honte d'adresser à
un vagabond. La moindre des injures qu'elle lui dit, était que lui et ses compagnons étaient venus séduire les habitants de
Nocera pour manger le pain de leurs enfants; qu'ils étaient tous des misérables chassés de leur pays, qui s'étaient abattus sur
cette contrée pour la dévorer. A ces odieuses paroles, Alphonse s'humiliait, son humilité redoublait, l'audace de son adversaire.
Il demeura longtemps en butte à de nouvelles invectives plus odieuses encore.
La requête adressée au roi n'eut aucun succès. Il connaissait trop bien le mérite d'Alphonse et de ses disciples. Battus de ce
côté, mais non rebutés, les ennemis songèrent. à chercher du secours dans Nocera même. C'est à Cantaldi lui-même qu'ils
s'adressèrent, Cantaldi, l'appui d'Alphonse, et qui avait tant aidé à l'établissement de Pagani. Caulaldi ne tarda pas à se
dégoîuter des missionnaires, il cessa de fournir les revenus qu'il avait assignés et ne leur adressa plus la parole. Enfin, il leur fit
comprendre que leur place n'était plus à. Pagani , et encore moins dans une maison qui lui appartenait. Alphonse, instruit par
l'expérience de la Villa, comprit qu'il était menacé d'un semblable événement; mais pour ne passe méprendre sur la volonté de
Dieu, il se rendit à Naples pour prendre conseil des personnes éclairées à qui il avait l'habitude de confier ses embarras. Le
chanoine Terni etd'autres lui conseillèrent de se retirer de Nocera. Mgr. Falcoja, apprenant qu'une si grande animosité
poursuivait Alphonse et ses frères, allait lui donner le même conseil, quand , jetant les yeux sur une petite statue de saint Michel,
il fut frappé d'une lumière surnaturelle et s'écria : e C'est le démon, c'est le démon! Tenez ferme et continuez de combattre;
Dieul et saint Michel vous protégeront. " Mgr de Dominicis l'engagea aussi à la persévérance, persuadé que Dieu présiderait à
l'oeuvre menacée du démon. L'évêque de Castellamare conseilla de dédier la maison et l'église à l'archange saint Michel.
La tempête soulevée à Pagani, bien loin de s'apaiser, devenait chaque jour plus alarmante. Au milieu de si grands embarras,
Alphonse ne négligea pas la main de l'homme pour défendre l'œuvre de Dieu, mais il recourut avec bien plus de confiance à
l'assistance de Dieu même, et s'efforça de l'obtenir par la prière et la mortification. Il embrassa la croix et réclama les prières
des saintes âmes; il se recommanda surtout à plusieurs monastères, et, abandonnant ses intérêts entre les mains de Dieu, il
continua le cours des missions, faisant la guerre-au péché, partout où l'envoyait l'archevêque de Salerme et Mgr de Nocera.
Cependant ses ennemis continuaient leurs hostilités ; non contents de vouloir ruiner la maison de Pagani, s'ils en avaient eu le
pouvoir, ils auraient fait disparaitre du monde la Congrégation tout entière. Au commencement de juin 1744 , Alphonse fut
attaqué à Naples et à Rome. Voyant qu'avec les branches on attaquait aussi la racine et qu'il s'agissait du sort de toute la
Congrégation, il rappela en lui cet esprit du barreau qui l'avait animé autrefois; et, les lois civiles en main, il recueillit les moyens
de défense, établit les raisons qui prouvaient le bon droit de sa cause, et fit voir au prince, dans quelles circonstances un
couvent peut être appelé licite ou illicite. A Rome, il sut également réduire ses adversaires au silence et les confondit par les
bulles mêmes des souverains pontifes et par l'autorité des lois canoniques. Il représenta fort bien, que de tous les instituts aucun
n'avait été définitivement approuvé qu'après, un temps d'épreuve , qu'après avoir été peudânt,le temps de son enfance soutenu
par la protection des évêques. Quant aux calomnies contre la vie des membres de la congrégation, il négligea d'y répondre. La
notoriété publique la défendait suffisamment. Les mémoires qu'il produisit luiméritèrent à Naples la bienfaisance du souverain, et
à Rome la faveur du pape et des cardinaux.
Les gentilshommes de Pagani, de Nocera , de Corbara et de Saint-Egide s'armèrent pour la défense d'Alphonse, convinrent de
charger de cette affaire à Rome un avocat et un procureur. En même temps , plusieurs curés , le chapitre de la cathédrale , le
clergé de Nocera et vingt-trois clercs de Pagani réclamèrent auprès du pape en faveur d'Alphonse. Ils exposèrent à Sa Sainteté
le bien que les missionnaires avaient fait dans le diocèse de Salerme et ailleurs, les nombreuses conversions de prétres et de
lâiques qui s'opéraient chaque jour par les exercices spirituels , enfin les services qu'ils rendaient aux curés.
Ils ajoutaient que, non contents des nombreux exercices de dévotions dans leur église, ils assistaient les moribonds et
instruisaient la jeunesse sur les devoirs du chrétien. Ils firent l'éloge de la vie exemplaire d'Alphonse, de son désintéressement et
de son zèle pour Dieu et pour le salut des âmes; et supplièrent lepape de protéger une couvre si grande pour la gloire de
Jésus-Christ, et si utile à l'église.
Les voies de la Providence sont admirables. Les auteurs de cet attentat se virent cette, fois victimes de leur propre malice. Des
plaintes si vives d'une part , et d'un autre côté de si grands éloges donnés à Alphonse, la qualité et le nombre de ses défenseurs
, mirent le pape dans la nécessité de faire une enquête pour counaitre la vérité, afin de rendre justice, à qui de droit. Benoît
XIV, qui occupait le Saint-Siège, à la nouvelle d'un institut qui s'établissait dans l'Eglise, voulut s'assurer du mérite de son
fondateur ; il chargea donc le cardinal, Spinola de prendre des informations exactes auprès de l'évêque. de Nocera. L'évêque
combattit les calomnies, entra dans tous les détails nécessaires pour rétablir la vérité et pour constater le désintéressement des
missionnaires. Il vint ensuite à la question la plus importante, au but qu'Alphonse s'était proposé, secourir par les missions les
chrétiens que leur demeure dans des villages éloignés prive des secours spirituels; travailler à la réforme des clercs par les pieux
exercices , et à celle des gentilshommes par d'autres exercices semblables. Le prélat exposa qu'avant de donner son
consentement pour cette fondation , il avait demandé la mission afin d'apprécier l'oeuvre par expérience, "et lorsque j'eus vu,
continua-t-il, lorsque j'eus entendu et pour ainsi dire touché de mes mains le bien inexprimable qui en est résulté et continue
encore , ce qui n'a jamais eu lieu après les missions antérieures, je conçus le vif désir d'avoir le nouvel institut dans mon diocèse.
"
Dans ce même temps, Mgr Vigilante, évêque de Cajazzo , prit aussi part à la défense d'Aphonse et de la congrégation. "Cette
cause est celle de Dieu , dit-il en terminant, et doit pour cela même exciter la haine des méchants ; haine d'autant plus vive que
l'oeuvre est plus grande. Mon diocèse a éprouvé les heureux fruits de salut qui ont été le résultat de trois années de travaux de
ces dignes et saints ouvriers de Jésus-Christ, qui ont sanctifié tous les villages par où ils sont passés. " Il déplore ensuite la perte
qu'il en a faite, et proteste qu'il les a vus sortir de son diocèse avec les plus vifs regrets.
Malgré toutes leurs défaites successives, les adversaires ne reculèrent point devant une nouvelle tentative qui ne leur réussit pas
davantage ; la nouvelle fraude qu’ils employèrent tourna encore à leur confusion, Battus dans les bureaux de l'administration
supérieure à Naples, ils allèrent frapper aux portes des tribunaux, mais sans plus de succès. Ils firent une nouvelle tentative à
Rome; mais cette fois ils ne mirent plus en jeu le nom d'Alphonse , bien connu désormais , et que le soupçon n'y pouvait plus
atteindre. Ce fut sur ses compagnons qu'ils vomirent le poison de la calomnie. Cette attaque suffit pour unir en faveur des Pères
tous les citoyens respectables de Pagani et de Notera. Les trois syndics généraux chargèrent, à leurs propres frais, un avocat et
un procureur de prendre à Rome la défense de la Congrégation. D'un autre côté, le pape Benoît XIV, voulant s'éclairer sur la
conduite des missionnaires, chargea encore le cardinal Spinola de prendre de nouvelles informations auprès des archevêques
de Naples et de Salerne. La Providence voulait, par toutes ces mesures publiques , rendre publique aussi la justification de
l'institut, et disposer les voies pour lui faire obtenir l'estime du souverain Pontife. En effet, après quatre appels successifs, après
huit mois d'intrigues à Rome, où ils n'épargnèrent ni argent, ni chicanes, ni outrages, les ennemis, au lieu de décréditer la
Congrégation , la firent connaître et applaudir davantage par le chef de l'Eglise , en lui faisant éprouver la vérité de la prophétie
de Zacharie ; " Votre salut vous viendra de vos ennemis. "
.
CHAPITRE XII. Missions apostoliques de saint Alphonse, jusqu'à son épiscopat; fondation d'une maison à Niceto et à
Caposele.
Dieu seul tonnait les travaux surhumains de saint Alphonse pour le salut des âmes, et surtout des âmes les plus abandonnées;
l'éternité nous révélera les prodiges de son zèle, en nous montrant les légions d'âmes sauvées par l'infatigable missionnaire. Il est
impossible d'effleurer dignement ce sujet dans un tableau raccourci; des volumes entiers! ne suffiraient pas. On frissonne
d'étonnement, on est ravi d'enthousiasme en relisant les détails incroyables; mais on rougit de honte en retombant sur soi-même,
à la vue de ce que fait la grâce dans un saint prêtre.
Il disait à ses compagnons ; "Quand Jésus-Christ serait mort en croix seulement pour une âme, nous ne devrions pas hésiter à
nous sacrifier pour sauver une seule âme!... Oh! si je pouvais faire des missions dans tout l'univers ! " Telle était sa devise et
son vceu le plus ardent. Il n'est presque pas de ville ou de village dans le royaume de Naples qui n'ait vu ses succès, et senti la
vertu de sa parole et de sa charité. Cette période (1732-1762) est un enchaînement de prédications, de confessions, de
pénitence, de conversion et de miracles.
Nous avons touché quelques-uns des travaux qu'il acçomplit en même temps qu'il fondait les premières maisons de son institut;
nous allons indiquer rapidement les circonstances les plus signalées des missions qu'il donna , quand la Congrégation fut
définitivement établie.
Les pauvres et les pasteurs d'lliceto sont évangélisés et donnent les plus beaux fruits de salut. De riches et pieux personnages
offrent leurs biens à la sainte Vierge et à saint Alphonse, et une nouvelle maison de missionnaires est fondée au milieu de ces
populations rustiques.
Mission de quarante jours à Madugno, pays livré à l'impiété. Alphonse rétablit la ferveur dans les peuples, les religieux et les
ecclésiastiques , y fait fleurir la dévotion envers la sainte Vierge et le Saint-Sacrement.
Le coeur du saint homme est brisé par les tracasseries suscitées aux maisons d'Iliceto et de Pagani, et par la mort du saint frère
Vito Curzio; mais la douleur donne un nouveau ressort à son âme, et il va évangéliser les pauvres habitants de la Pouille, et
relève leur dignité d'hommes et de chrétiens.
A Foggia, il ouvre à la fois quatre missions dans les quatre églises principales. Il donne en particulier les exercices au clergé
séculier, au clergé régulier, aux repenties, aux prisons ; la ville est comme prise d'assaut. Un habitué des tavernes veut se
moquer des saints missionnaires et de leur zèle ; mais la mort ferrible de ce misérable vient effrayer les pécheurs.
Foggia voit se renouveler un miracle qu'elle avait déjà pu admirer. Alphonse prêchait devant la sainte image de la Vierge des
sept voiles, exposée sur le grand autel aux regards de tout le peuple. Il exaltait la gloire de la divine Mère. On croit voir en lui
un ange plutôt qu'un homme. Un rayon d'une lumière toute nouvelle, part de la figure virginale, traverse l'église, et, vient se
reposer sur la figure du saint. Au même instant, Alphonse, ravi en extase, est élevé de plusieurs pieds au-dessus du sol. On jette
des cris de joie, . une plus grande affluence accourt à l'église; plus de quatre mille personnes voient ce miracle. Aussi la grâce
opéra des prodiges de conversion et de charité, et renouvela toute cette grande cité.
A Sainte-Agathe, il donne un avant-goût du zèle merveilleux qu'il doit plus tard y déployer comme évêque. Des conversions
nombreuses y sont causées , surtout par les admirables exemples de sa vie. Pris de la fièvre, il ne cesse de prêcher. Dès qu'il
parait en chaire, le peuple est déjà touché; et la componction passe dans les cmurs , avant même que la parole ait éclairé les